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Full text of "Mémoires du général Bon Thiébault : pub. sous les auspices de sa fille Mlle Claire Thiébault, d'après le manuscrit original"

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MÉMOIRES 


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GÉ\ËBAL  BABO\  THIÉBAULT 


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LK    hAUOS    THItBAULT 
PrignHBl  du  portnil 
paû»  à  Huibanrg 


LA    BARONNE    THIËBAULT 

KnguMBl  du  piHruI 

peint  pu  Robcrl  LaUjtt 


gCHkHat  KItTNI   FADL   THIltBAITLT  BT  EOIOTTB  CHINAIS 


MEMOIRES 

DD   GÉNÉRAL 


goN  THIÉBAULT 

Publiés  sous  les  auspices  de  sa  JiUe 
M"'  Claire   Thiébault 

D'APBÈS    LB    MAKUSCRIT   ORIQlKAt. 


FERNAND   CALMETTES 


Jvee  une  héUoyravure 


CINQUiàMB     ÉDITION 


PARIS 


LIBRAIBIB    PLON 
.  PLON,  HODRRIT  bt  C^*,  lUPRlMEDRS-ÉDlTEURS 


1895        v' 


NEW  YORK] 

'BUC  LIBRAR 


*    ». 


«■«NOX   ANC 

jOC/NQATK>N3. 


i\r.  B.  Les  notes  suivies  de  l'indication  (Ëd.)  sont  ajoutées 
par  l'éditeur.  Les  autres  sont  de  l'auteur. 


MÉMOIRES 


DU 


GÉNÉBAL  BABOJV  THIÉBAULT 


CHAPITRE  PREMIER 

RentraDt  en  France  après  une  absence  de  plus  de 
trente  mois,  y  revenant  après  un  désastre  dont  le  monde 
retentissait,  croyant  notre  cause  à  peu  près  perdue 
dans  cette  Espagne  que  je  quittais  et  qui,  en  cinq  ans, 
avait  dévoré  l'équivalent  de  ce  que  les  glaces  de  Russie 
venaient  d'anéantir  en  cinq  semaines,  je  ne  pouvais 
manquer  de  sonder  l'opinion  des  départements  que  je 
traversais.  Dans  les  campagnes  tout  était  douleur  et 
crainte,  dans  les  villes  appréhensions  et  mécontente* 
ment,  alors  que  je  trouvai  Paris  retentissant  de  repro- 
ches. Et  pourtant  qu'on  était  loin  de  connaître  la  véri- 
table étendue  des  pertes!  L'armée  de  Russie,  il  est  vrai, 
avait  à  peu  près  disparu  comme  armée;  mais  on  se 
figurait  encore  que  le  père,  le  frère,  l'époux,  le  fils  pour 
lequel  on  tremblait,  était  prisonnier,  et  je  ne  sais  quel 
prestige,  créant  une  légende  sur  l'humanité  d'Alexandre^ 
avait  fait  naftre  la  pensée  qu'après  avoir  fanatisé  ses 
hordes  contre  des  hommes  en  état  de  combattre,  il  sau* 
rait  contenir  leur  férocité  contre  des  soldats  désarmés  et 
se  respecterait  assez  pour  faire  respecter  le  malheur; 

V.  1 


2        MÉMOIRES   DU  GÉNÉRi^L  BARON   THIÉBAULT. 

\ 

mais  il  n'eut  l'air  de  songer  aux  infortunés  tombés 
dans  ses  mains  que  quand  la  mort  seule  eut  mis  fm 
aux  tortures  de  presque  tous.  Ainsi,  et  sous  l'escorte  de 
bandes  de  Cosaques,  relevés  trois  ou  quatre  fois  par  jour 
comme  pour  leur  enlever  le  temps  de  se  laisser  gagner 
par  la  pitié,  on  avait  formé  d'immenses  troupeaux  de 
nos  prisonniers;  par  vingt-huit  degrés  de  froid,  ils  de- 
vaient faire  des  trajets  écrasants  sans  vivres,  sans  abris; 
les  rires  seuls  répondaient  aux  cris  de  la  faim  et  de  la  dou- 
leur, et  les  injures  aux  gémissements  de  l'agonie.  Ceux 
qui  tombaient  harassés,  les  malades  ou  blessés  inca- 
pables de  suivre  étaient  assommés  d'abord  et  percés 
ensuite  à  coups  de  fer  de  lance,  et,  si  l'un  de  ces  malheu- 
reux qui  n'avaient  plus  la  force  de  marcher  était  par- 
venu à  se  soustraire  à  la  fureur  homicide  de  ses  conduc- 
teurs, à  se  jeter  dans  une  maison  pour  implorer  quelques 
secours,  c'est  par  la  fenêtre  qu'on  le  précipitait,  et  le 
plus  souvent  mutilé  ou  brisé.  Quant  à  ceux  qui  se  soute- 
naient encore,  avaient-ils  quelque  vêtement,  du  linge, 
des  souliers,  on  les  leur  arrachait  en  leur  jetant  quelques 
haillons,  qu'on  leur  arrachait  de  nouveau  si  d'autres 
brigands  de  leur  escorte  se  trouvaient  en  avoir  de  plus 
hideux,  de  sorte  que,  sous  l'action  meurtrière  des  frimas, 
ils  cheminaient  sans  aliments,  le  corps  à  demi  découvert 
et  les  pieds  nus.  La  nuit»  on  les  parquait  entassés  dans 
des  enclos  sans  refuge  ou  dans  des  granges  sans  toits 
et  qui  étaient  bientôt  transformés  en  autant  de  char* 
niers. 

Témoins  de  tant  d'horreurs,  les  officiers  russes  trou- 
vèrent le  moyen  de  renchérir  sur  elles.  En  les  avalant, 
au  risque  d'en  périr,  plusieurs  de  ces  infortunés  avaient 
sauvé  quelques  pièces  d'or,  que  les  paysans  leur  refusè- 
rent faute  de  les  connaître;  eh  bien,  les  officiers,  spé- 
culant à  la  fois  et  sur  l'ignorance  des  leurs  et  sur  l'excès 


« 

*    é 
•     • 


CRUAUTE   DES   RUSSES.  3 

• 

de  besoin  des  malheureux,  s'entendirent  pour  ne  changer 
ces  napoléons  qu'à  raison  de  huit  francs  pièce;  puis, 
comme  les  habitants,  tout  en  accablant  d'injures  et  de 
malédictions  les  prisonniers,  ne  leur  vendaient  les  plus 
exécrables  aliments  qu'au  taux  de  dix  fois  la  valeur, 
un  napoléon  n'arrivait  plus  à  représenter  que  quatre- 
vingts  centimes.  Parvenus  à  leur  destination,  ceux  qui 
vivaient  encore  eurent  à  subir  de  nouvelles  horreurs. 
Sans  doute  on  leur  fit  une  petite  solde;  quelques-uns 
d'ailleurs  reçurent  un  peu  d'argent  de  leur  famille;  mais, 
par  exemple,  dès  que  l'un  d'eux  tombait  malade,  il  était 
expulsé  de  son  gîte  et  jeté  dans  des  maisons  abandon- 
nées, où  il  restait  sans  soins  comme  sans  feu  et  ne  tar- 
dait pas  à  disparaître.  Ainsi  deux  cent  mille  braves, 
dignes  d'un  sort  si  différent,  ont  péri  dans  les  tortures, 
victimes  de  tant  de  rapines,  de  barbarie  et  de  spécula- 
tions infâmes,  et  cela  pendant  que  les  prisonniers  russes, 
arrivés  en  France,  étaient  l'objet  d'une  sollicitude  qu'on 
avait  la  crédulité  de  regarder  comme  une  réciprocité. 

Et  qu'on  ne  croie  pas  que  je  charge  les  tableaux  ou 
que  je  parle  d'après  des  on  dit...  Non,  j'ai  sous  les  yeux 
les  relations  d'un  officier  et  d'un  employé  supérieur,  le 
premier  ayant  fait  partie  d'une  colonne  de  dix-huit  cents 
prisonniers,  le  second  ayant  fait  partie  d'une  colonne 
de  trois  mille  deux  cents,  et  ce  qui  prouve  à  quel  point 
sont  déchirants  les  détails  que  je  supprime,  c'est  que,  de 
ces  cinq  mille  malheureux,  trente  seulement  ont  revu  la 
J  rance,  et  encore  grâce  à  quelqiKS  dignes  Russes  qui, 
^u  risque  de  se  compromettre,  le^ont  soignés  et  secou- 
rus. Aussi  cette  effroyable  masse  de  victimes  couvre- 
t-elle  ces  pages  de  l'histoire  de  la  Russie  et  d'Alexandre 
d'une  tache  de  sang  à  jamais  corrosive  ;  aussi,  et  sans 
se  dégrader  comme  Français,  personne  n'a  jamais  pu,  à 
propos  de  cette  campagne,  parler  autrement  qu'avec 


4        MÉMOIRES  pu   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

» 

horreur  des  Russes  et  de  leurs  chefs,  et  s'abstenir  de 
proclamer  que,  si  la  renommée  des  Russes  est  restée 
grande  et  pure,  c'est  comme  pillards,  assassins  et  sau- 
vages. 

Mais,  je  le  répète,  lors  de  mon  retour  en  France,  ces 
faits  étaient  encore  inconnus,  et,  dans  les  campagnes 
surtout,  on  se  rattachait  presque  superstitieusement  à 
l'espoir  que  ceux  qui  ne  revenaient  pas  n'étaient  que 
prisonniers.  Dans  les  villes,  on  semblait  moins  rassuré; 
quant  à  Paris,  il  frémissait,  car  on  y  raisonnait  trop  pour 
pouvoir  admettre  que  des  Cosaques  pussent  s'être  huma- 
nisés. Mille  bruits  absurdes,  véritables  ampliQcations  à 
la  Ségur  de  tous  les  mauvais  propos  qu'on  peut  ramasser 
dans  un  quartier  général,  circulaient  dans  la  capitale, 
et  seuls  les  esprits  modérés,  en  passant  toutes  ces  nou- 
velles au  creuset  du  bon  sens,  se  rapprochaient  de  la 
vérité.  Cette  vérité,  quoique  moins  effroyable  que  la 
légende  qui  se  créait  déjà  sur  cette  terrible  campagne, 
n'en  était  pas  moins  cruelle  et  entraînait  à  l'examen  et 
À  la  critique  des  fautes  commises,  des  torts  impossibles 
à  nier  ou  k  pallier,  et  oa  s'exaspérait  en  énumérant  les 
plus  graves  d'entre  eux.  On  répétait  que  cette  guerre 
était  sans  opportunité,  et  qu'il  ne  fallait  pas  l'entre- 
prendre sans  les  moyens  de  la  soutenir  et  de  la  terminer 
avec  succès,  c'est-à-dire  sans  en  avoir  fini  avec  l'Espagne 
et  sans  être  en  mesure  de  recréer  le  royaume  de  Pologne, 
seul  moyen  d'échafauder  cette  colossale  entreprise.  Je 
me  rappelle  à  ce  sujet  qu'un  jour  Duroc  expliqua  devant 
moi  comme  quoi  cela  n'avait  pas  été  possible;  mais  il 
ne  parvint  pas  à  faire  oublier  que  cela  aurait  dû  l'être; 
et  en  effet  comment  nier  que,  si  Napoléon  avait  seule- 
ment trouvé  à  Smolensk  une  armée  de  soixante  mille 
Polonais  et  Lithuaniens,  tout  était  sauvé  ? 

Quelques  personnes  allaient  plus  loin  et  prétendaient 


PARIS  MECONTENT.  5 

qa'on  aurait  dû  commencer  par  partager  la  Prusse, 
d'abord  parce  qu'en  l'affaiblissant  on  aurait  produit  une 
effervescence  que  son  démembrement  seul  pouvait  cal- 
mer, ensuite  et  surtout  parce  que  la  Russie,  se  déclarant 
sa  protectrice,  aurait  été  forcée  de  venir  la  défendre,  ce 
qui  permettait  à  nos  troupes  d'entrer  en  Russie  à  la 
suite  d'une  armée  russe  battue,  au  lieu  qu'elles  durent 
courir  jusqu'à  Smolensk  pour  atteindre  la  première,  et 
elles  ne  l'atteignirent  qu'après  avoir  été  fatiguées  par  des 
marches  accablantes  et  après  avoir  déjà  fait  de  grandes 
pertes. 

Quant  aux  autres  griefs,  et  en  classant  et  résumant  ce 
qu'il  y  avait  de  fondé  dans  les  cris  de  colère  et  de  déses- 
poir, on  disait  :  !•  Qu'ayant  pour  auxiliaires  des  corps 
autrichiens  et  prussiens.  Napoléon  devait  les  faire  mar- 
cher et  combattre  sous  ses  yeux,  et  ne  pas  faciliter.  leurs 
trahisons  en  les  plaçant  à  l'extrémité  de  ses  ailes,  sur- 
tout les  Prussiens  à  portée  de  la  Prusse^  les  Autrichiens 
à  portée  de  l'Autriche;  2«  que,  le  prince  royal  de  Prusse 
lui  ayant  été  offert  pour  le  suivre  dans  cette  campagne, 
il  devait  l'accepter  comme  aide  de  camp,  afin  de  l'avoir 
comme  otage;  3<»  qu'il  aurait  dû  partager  les  opérations 
de  cette  guerre  en  deux  armées.  Il  aurait  consacré 
la  première  armée  à  affranchir  la  Pologne,  qu'il  eût 
levée  tout  entière,  où  il  eût  organisé  cent  cinquante 
mille  hommes  de  troupes,  s'y  fût  fortifié  de  toutes  les 
ressources  des  Polonais,  de  leur  haine,  de  leur  ven- 
geance, et  eût  pu  y  retrancher  et  y  approvisionner  des 
quartiers  d'hiver.  Quant  à  la  seconde  de  ces  armées, 
il  l'eût  portée  sur  Moscou  ou  sur  Pétersbourg,  et  de  pré- 
férence sur  cette  dernière  ville,  parce  qu'un  État  est  tou- 
jours plus  faible  à  une  des  extrémités  qu'au  centre, 
parce  que  Pétersbourg  est  accoutumé  aux  révolutions 
des  Empires,  parce  qu'en  bouleversant  toute  la  famille 


6        MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

impériale,  en  la  chassant  de  ses  palais,  de  ses  habitations, 
on  la  déconsidérait,  et  de  fait  on  n'attaquait  que  la  Cour, 
alors  qu'en  allant  à  Moscou  on  se  mettait  aux  prises 
avec  la  Russie  entière,  que  l'incendie  de  cette  ville  a 
embrasée.  Enfin  la  noblesse  de  Moscou  aurait  vu  avec 
plaisir  l'humiliation  de  la  ville  rivale,  de  cette  capitale 
de  Pierre  si  jalousée  par  la  vieille  capitale  de  la  religion 
et  de  l'Empire. 

4*  D'autres  plaintes  s'élevaient  encore.  On  criait 
qu'ayant  fait  la  faute  d'aller  à  Moscou,  ayant  eu  le  mal- 
heur d'y  trouver  un  monstre  comme  Rostopchin  et  ju- 
geant à  la  lueur  des  flammes  le  plan  que  tant  d'autres 
incendies  n'avaient  que  trop  éclairé,  l'Empereur  aurait 
dû  commencer  de  suite  l'évacuation  des  blessés,  rester  au 
plus  dix  jours,  ce  qui  suffisait  pour  dater  des  décrets  du 
Kremlin,  même  ceux  relatifs  à  la  Comédie  française, 
puis  se  reployer  sur  Smolensk  et  signifier  de  là  que,  si 
la  paix  n'était  pas  faite  dans  un  temps  donné,  il  venge- 
rait, l'année  suivante,  Moscou  par  la  destruction  de  Péters- 
bourg,  ce  qui  aurait  d'autant  mieux  assuré  la  paix  que, 
de  sa  personne,  il  serait  revenu  à  Paris  d'où  il  aurait 
contenu  l'Europe,  d'où  il  aurait  échelonné  la  Grande 
Armée  par  de  nouvelles  armées,  tout  en  la  rendant  plus 
formidable  que  jamais.  5''  Mais,  après  qu'il  se  fût  laissé 
jouer  à  Moscou,  on  prétendait  qu'il  eût  peut-être  mieux 
fait  d'y  retrancher  quarante  mille  hommes,  que  l'hiver 
seul  eût  défendus,  et  de  revenir  avec  le  reste,  sans  ba- 
gages ni  blessés,  en  marchant  assez  légèrement  pour 
gagner  de  vitesse  les  armées  russes;  de  rentrer  alors  en 
Pologne,  de  reformer  des  secours  à  Wilna  et  sur  le  Nié- 
men, et,  avec  toutes  les  forces  de  la  Pologne,  avec  de  nou- 
velles levées  faites  en  France  et  de  nouveaux  contingents 
obtenus,  se  reporter  sur  Moscou,  aux  premiers  jours  du 
printemps,  et  marcher  de  là  sur  Pétersbourg.  6»  Et  rien 


GRIEFS   CONTRE  L'EMPEREUR.  1 

de  tout  cela  n'ayant  été  fait,  il  ne  fallait  jamais  emme* 
ner  de  Moscou  six  cents  pièces  de  canon,  par  exemple, 
ce  qui  faisait  six  pièces  par  mille  hommes,  trois  cents 
pièces  dépassant  déjà  toutes  les  proportions  admissibles; 
de  cette  sorte  il  aurait  eu  cinq  mille  chevaux  de  plus 
disponibles  pour  le  transport  des  vivres  et  des  blessés. 
7*  On  ajoutait  que  les  désastres  de  la  Berezina  avaient 
été  dus  à  la  destruction  si  intempestive  des  deux  équi- 
pages de  pont,  que  l'Empereur  fit  brûler  à  Orscha  et 
dont  un  seul  eût  prévenu  cette  épouvantable  destruc- 
tion. 8<*  On  observait  également  qu^il  avait  encore  ralenti 
sa  retraite,  alors  qu'il  aurait  dû  la  presser  par  tous  les 
moyens  possibles,  et  qu'il  avait  augmenté  ses  pertes 
en  laissant  à  Moscou  le  maréchal  Mortier,  que  bientôt  ii 
fut  forcé  d'attendre,  puis  en  faisant  des  haltes  inutiles, 
en  laissant  à  chaque  instant  et  sans  motifs  indispensables 
des  corps  en  arrière  de  lui,  en  se  morcelant  quand  il  fal- 
lait se  serrer,  marcher  réuni  et  en  masse;  fautes  graves, 
avouées  par  ses  angoisses  sur  le  corps  de  Davout,  sur  le 
prince  Eugène  et  sur  le  maréchal  Ney  dont  il  n'a  dû  le 
retour  qu'à  des  miracles;  fautes  également  constatées 
par  la  marche  des  trois  armées  russes  qui  l'ont  devancé, 
quand  il  pouvait  les  précéder,  et  auxquelles  aucun  de 
nos  hommes  n'aurait  échappé,  sans  les  haltes  de  Kou- 
tousow  et  les  bévues  de  ses  lieutenants.  9^  Joignant  le 
sarcasme  aux  reproches,  on  s'évertuait  sur  ce  qu'il  avait 
continué  à  mentionner  dans  ses  ordres  des  débris  d'un 
millier  de  moribonds,  comme  s'ils  formaient  encore  des 
armées  de  trente  ou  quarante  mille  hommes.  iO*"  Enfin, 
considérant  que  les  désordres  et  la  démence  du  retour 
l'avaient  disputé  à  Taveuglcment  et  à  la  folie  de  la 
marche,  que  sa  présence  avait  fini  par  équivaloir  à. 
l'absence  de  tout  chef  et  qu'il  avait  laissé  faire  sous  ses 
ordres  ce  que,  sous  un  autre  chef,  des  soldats  n'eussent 


8         MÉMOIRES  DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

pas  osé  imaginer^  on  soutenait,  et  selon  moi  avec  raison, 
que,  rentré  à  Paris,  il  eût  dû  se  hâter  de  tout  remettre 
en  ordre  et,  pour  cela,  rappeler  Joseph  d'Espagne 
et  y  renvoyer  Ferdinand  VIL  Et  en  effet,  ce  prince 
n'étant  pas  guerrier,  ce  n'était  qu'un  homme  de  plus 
qui,  d'autre  part,  ne  pouvait  jamais  s'accommoder  de 
la  constitution  révolutionnaire  de  i842  et  l'aurait  dé- 
truite, ou  du  moins  aurait  créé  deux  partis  en  Espagne  ; 
alors  même  qu'il  n'eût  pas  tenu  complètement  les  traités 
qu'on  eût  faits  avec  lui,  il  les  aurait  exécutés  en  partie, 
attendu  que  l'évacuation  de  l'Espagne  aurait  été  le  prix 
de  cette  exécution  et  que  cette  Espagne  avait  assez  souf- 
fert pour  avoir  besoin  de  repos.  Ce  renvoi  était  donc 
justifié  par  les  plus  hautes  considérations  et  simplifiait 
toutes  les  questions  de  la  guerre;  mais,  semblable  au 
dogue,  l'Empereur  ne  lâchait  plus  que  ce  qu'on  lui  arra- 
chait en  le  brisant. 

Tels  étaient  les  reproches  auxquels  on  s'arrêtait  et 
qui  malheureusement  n'étaient  que  trop  fondés.  On  allait 
même  beaucoup  plus  loin.  L'enthousiasme  avait  fait 
place  à  la  sévérité  et  à  Tinjustice.  Les  uns  par  amour- 
propre,  les  autres  par  esprit  national,  étaient  blessés  ou 
humiliés  de  ne  plus  retrouver  qu'un  homme  dans  celui 
en  qui  ils  s'étaient  accoutumés  à  trouver  un  héros  et  un 
demi-dieu.  Dans  l'élan  de  cette  réaction  d'opinion,  les 
amis  n'hésitaient  plus  à  prévoir  de  nouvelles  fautes  et 
de  nouveaux  malheurs,  tandis  que  les  ennemis  se  don- 
naient carrière,  et  de  ce  nombre  mon  ami  Rivierre  qui, 
en  sa  qualité  de  bourbonien  enragé,  ne  le  cédait  à  per- 
sonne. Homme  si  spirituel,  d'ailleurs,  ayant  mis  trop 
de  malice  et  trop  de  hâte  à  proclamer  ses  espérances,  il 
avait  été  arrêté  et  conduit  à  la  Force,  d'où  il  sortait 
comme  j'arrivais  d'Espagne.  Bien  d'autres  arrestations 
du  même  genre  avaient  été  opérées.  C'était  un  retour 


AIGLE  ET  FLEURS  DE   LYS.  0 

marqué  vers  les  persécutions  ;  mais,  comme  pour  Rivierre 
il  ne  s'agissait  en  réalité  que  d'un  propos,  et  que  Rivierre, 
bon  et  charmant  garçon,  avait  beaucoup  d'amis,  Savary, 
alors  ministre  de  la  police,  se  trouva  assailli  de  gens 
qui  lui  demandèrent  la  mise  en  liberté  du  prisonnier.  Vu 
la  situation  menaçante,  Savary  crut  devoir  se  montrer 
inexorable,  et  il  fallut  la  moins  grave  des  circonstances 
pour  le  décider  à  déroger  à  la  gravité  de  ses  mesures 
de  rigueur.  Lenoir,  notre  ami  commun,  ayant  dtné 
chez  lui,  lui  adressa  la  même  requête  en  sortant  de 
table  et  n'obtint  rien;  mais  cet  aparté  les  avait  con- 
duits dans  la  salle  de  billard,  et  l'occasion,  la  con- 
science de  son  habileté  à  ce  jeu  et  les  prétentions  de 
Savary  à  être  un  grand  joueur,  inspirèrent  à  Lenoir, 
toujours  si  drôle  et  si  original,  l'idée  de  lui  répliquer 
aux  derniers  mots  de  son  refus  :  c  Eh  bien  t  remettons- 
nous-en  au  hasard  pour  qu'il  soit  l'arbitre  de  cette 
liberté;  et  toi,  accepte  au  moins  de  la  jouer  en  parties 
liées.  >  Savary  commença  par  rire;  puis,  et  pour  ne  pas 
avouer  qu'il  pût  craindre  de  perdre,  il  fînit  par  accepter. 
Jamais  parties  ne  furent  mieux  disputées;  enfin  Lenoir 
gagna,  et  Rivierre  quitta  la  Force.  Mais  en  devint-il 
plus  modéré  et  plus  sage?  Non  sans  doute.  Aussi  eûmes- 
nous  à  ce  sujet  des  querelles  assez  vives,  et  c'est  au 
cours  de  l'une  d'elles  qu'il  me  dit  :  <  Votre  aigle  ne  sera 
jamais  pour  moi  que  le  vautour  de  Prométhée.  >  A  quoi 
je  ripostai  :  <  Vos  fleurs  de  lys  ne  me  semblent  que  des 
fers  de  lance  propres  à  me  déchirer  les  entrailles.  >  Et, 
quand  nous  nous  étions  querellés  avec  rage,  nous  nous 
moquions  de  nous-mêmes  et  nous  nous  embrassions. 

Il  s'en  faut  cependant  que  les  hommes  de  parti  et  la 
masse  de  la  nation  élevassent  seuls  la  voix  d'une  ma- 
nière fâcheuse.  Il  n'y  avait  plus  un  général  qui  ne  se 
plaignît  hautement  de  ce  que  cette  fureur  de  guerroyer 


10      MÉMOIRES  DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

ne  laissait  l'espoir  d'aucun  répit  et  qui  n'eût  pour  écho 
tous  ceux  dont  les  enfants,  les  maris,  les  frères  étaient 
au  service  ou  en  âge  d'y  entrer.  Ceux-là  mêmes  qui 
avaient  reçu  le  plus  degr&cesse  plaignaient  le  plus  haut; 
de  fait,  plus  on  leur  avait  concédé  de  moyens  de  jouir, 
plus  ils  regrettaient  de  ne  pouvoir  en  user.  Avoir  des 
palais  et  bivouaquer  au  milieu  de  la  boue  ou  des  glaces, 
des  femmes  et  les  condamner  au  veuvage,  des  familles 
et  ne  pas  connaître  ses  enfants,  des  fortunes  et  vivre 
dans  la  misère,  des  amis  et  être  sans  cesse  aux  prises 
avec  de  barbares  ennemis,  n'était-ce  pas  la  torture  des 
contrastes,  le  supplice  de  posséder  et  de  voir  échapper 
en  même  temps  tout  ce  qui  pouvait  contenter  ou  le  désir 
ou  le  besoin?  Mais  encore  que  devenait  notre  gloire,  et 
jusqu'à  cette  gloire  antérieure  à  celle  de  Napoléon;  et 
ne  finirions-nous  pas  par  risquer  de  perdre  jusqu'aux 
conquêtes  que  nous  avions  faites  avant  lui,  j'entends  ce 
cours  du  Rhin  sans  lequel  la  France  ne  sera  jamais 
qu'un  pays  honteusement  mutilé  I  Comment  éviter  ces 
terribles  réflexions,  à  la  vue  de  la  Prusse  naguère  à 
discrétion  et  maintenant  prête  à  guerroyer,  de  l'Autriche 
qui  allait  nous  trahir,  alors  que  toute  l'Europe  septen- 
trionale répondait  à  l'appel  de  la  Péninsule,  que,  pour 
nous  détruire,  les  glaces  du  Nord  s'alliaient  aux  ardeurs 
du  Midi,  que  de  Lisbonne  à  Moscou  la  victoire  abandon- 
nait nos  drapeaux,  et  que  l'abîme,  en  se  creusant  sous 
nos  pas,  semblait  devoir  s'approfondir  en  raison  de 
l'élévation  à  laquelle  nous  étions  parvenus.  Et  ce  qui 
mettait  le  comble  au  découragement,  c'est  que  l'Ëmpe- 
reur,  considéré  jusqu'alors  comme  un  palladium,  était 
atteint  dans  son  prestige  sacré,  maintenant  que  son 
génie  et  sa  fortune  paraissaient  entamés;  et  pourtant, 
comme  on  continuait  à  le  juger  maître  de  faire  la  paix, 
on  lui  attribuait  à  crime  la  continuation  de  la  guerre; 


TRISTESSE   A   LA  COUR.  II 

car  OD  prévoyait  une  nouvelle  coalition  de  l'Europe 
excitée  contre  nous,  et,  les  peuples  n'ayant  pas  moins 
souffert  de  toutes  nos  guerres  que  les  souverains,  il  était 
à  croire  que  nous  allions  être  l'objet  de  la  croisade  du 
inonde;  croisade  d'autant  plus  formidable  que  nous  en 
étions  à  nos  dernières  ressources  d'hommes,  d'argent  et 
de  patience,  et  que  nos  ennemis,  beaucoup  moins  épui- 
sés, s'exaltaient  par  la  certitude  de  cet  avantage.  Or, 
si  pour  d'autres  une  si  grave  situation  fut  un  motif 
pour  montrer  de  l'humeur  et  pour  mettre  leurs  services 
à  prix,  pour  moi  ce  fut  une  raison  de  plus  pour  conâr- 
mer  mon  dévouement,  et,  alors  que  dans  mes  précédents 
voyages  à  Paris  je  m'étais  montré  à  peine  et  le  plus 
tard  possible  au  château,  je  m'y  rendis  le  lendemain  du 
jour  de  mon  arrivée,  jour  qui  précisément  se  trouva 
être  un  dimanche,  de  sorte  que  je  fus  le  matin  à  l'au- 
dience de  la  messe  et  le  soir  à  une  grande  réception  qui 
avait  lieu  chez  l'Impératrice. 

A  l'audience  du  matin,  l'Empereur  me  demanda  : 
e  Depuis  quand  à  Paris?  —  Depuis  hier.  Sire,  et  tout 
entier  à  l'espoir  que  Votre  Majesté  daignera  utiliser  mon 
zèle.  >  Il  me  fixa  avec  bonté,  fit  un  signe  de  tète  appro- 
bateur et  me  répondit  :  «  Je  me  souviendrai  de  vous.  » 
Mais  quelle  différence,  grand  Dieu,  entre  ses  réceptions 
et  les  dernières  auxquelles  j'avais  assisté  à  Compiègne! 
Qu'étaient  devenus  ces  rois,  archiducs  ou  princes  étran- 
gers, ces  ambassadeurs,  voire  même  celui  d'Autriche, 
dont  l'absence  prouvait  que  Marie -Louise  et  le  corps 
du  prince  de  Schwarzenberg  avaient  provoqué  deux 
déceptions?  Et  en  effet  ce  luxe,  cette  gloire,  cette  pompe, 
ces  tributs  du  monde,  tout  cela  avait  disparu.  Aussi 
l'Empereur  était-il  sérieux,  Marie-Louise  embarrassée, 
toutes  les  figures  sombres,  et,  si  quelques  personnes  s'ef- 
forçaient de  sourire,  c'était  à  l'aide  de  grimaces  plus 


12      MÉMOIRES  DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

significatives  que  l'expression  sincère  des  sentiments 
qu'elles  cherchaient  à  cacher. 

Le  soir,  chez  l'Impératrice,  ce  changement  me  parut 
encore  plus  frappant,  et  je  n'eus  qu'un  instant  d'amuse- 
ment que  le  hasard  et  le  général  Kellermann  me  procu- 
rèrent. En  faisant  le  tour  du  cercle,  Marie-Louise  arriva 
à  moi,  et,  parlant  à  l'impromptu  parce  qu'il  était  diffi- 
cile qu'elle  parlât  autrement,  elle  me  dit  :  c  Je  vous 
croyais  reparti,  général.  —  Madame,  je  ne  suis  à  Paris 
que  de  la  nuit  dernière.  >  Désappointée  de  sa  gaucherie, 
elle  s'adressa  au  général  Kellermann,  et,  prenant  un  air 
étonné,  elle  lui  dit  :  <  Ah!  général,  je  ne  vous  savais 
pas  de  retour  à  Paris.  —  Madame,  répHqua-t-il,  j'y  suis 
depuis  six  mois.  >  A  peine  dépassés,  nous  nous  retirâmes 
dans  une  embrasure  de  fenêtre  en  pouffant  de  rire,  mais 
en  payant  un  tribut  bien  mérité  à  cette  pauvre  Joséphine 
qui,  à  défaut  de  mieux,  était  vierge  de  semblables  gau* 
chéries. 

•  A  propos  de  cette  aimable  Joséphine,  je  restais  fort 
indécis  de  décider  si  j'irais  à  la  Malmaison.  J'y  étais  en- 
traîné par  sa  position;  mais  sa  protection  si  déplorable- 
ment  accordée  à  un  Sonnet  de  La  Milousière;  la  manière 
évidente  dont  ce  misérable  avait  été  soutenu  par  elle 
ou  par  ses  alentours  contre  moi,  en  dépit  de  toute  rai- 
son et  toute  justice;  le  silence  sur  le  rapport  que  je  lui 
avais  adressé  et  ce  fait  qu'elle  ne  m'avait  pas  même 
remercié  du  chamois  que  j'avais  envoyé  à  sa  ménagerie 
de  la  Malmaison  ;  l'embarras  avec  lequel  son  chevalier 
d'honneur,  le  comte  de  Beaumont,  avait  écouté  mes 
récriminations  sur  ce  sujet;  enfin  l'espèce  de  froideur 
avec  laquelle  elle  me  reçut  à  mon  retour  de  Tilsit,  me 
déterminèrent  à  ne  pas  la  voir. 

J'eus,  encore  une  fois,  une  très  forte  velléité  de  de- 
mander une  audience  à  l'Empereur.  Mon  but  était  de 


MARIE-LOUISE   ET  JOSEPHINE.  13 

lui  parler  de  l'Espagne  et  de  lui  [dire  sur  ce  pays  et  sur 
la  manière  dont  il  y  était  servi  la  vérité  entière;  mais  il 
était  impossible  que  vingt  à-propos  ne  m'entraînassent 
pas  à  parler  de  moi  en  bien,  de  beaucoup  d'autres  en 
mal  et  en  très  mal;  enfin,  et  quant  à  l'Espagne,  il  ne 
s'agissait  plus  de  remède,  mais  d'agonie;  dès  lors 
qu'avais'je  à  dire  qui  fût  de  nature  à  compenser  cette 
démarche? 

Dans  ces  conditions,  et  ne  voyant  pour  le  moment 
rien  de  plus  utile  à  faire,  je  me  rappelai  que  j'avais  fini 
par  rédiger  le  Manuel  général  du  service  des  états-majors, 
et  je  restai  frappé  de  cette  idée  que  jamais  semblable 
publication  ne  pouvait  être  plus  nécessaire  qu'en  ce  mo- 
ment où  l'on  avait  un  si  grand  nombre  d'officiers  à  rem- 
placer et  à  improviser,  ni  plus  opportune,  attendu  que 
la  campagne  de  Russie  avait  enfin  révélé  à  l'Empereur 
l'importance  de  ce  service,  dont  il  n'avait  voulu  jus- 
qu'alors s'occuper.  J'en  écrivis  donc  au  ministre  de  la 
guerre.  On  demanda  la  communication  de  mon  manu- 
scrit, qui  fut  apporté  de  suite,  et,  à  quinze  jours  de  là, 
je  reçus  du  général  Pommereul,  alors  directeur  général 
de  la  Librairie,  un  billet  m'invitant  à  passer  chez  lui  (i). 
Après  quelques  mots  d'amitié  et  de  souvenir  sur  la  Tou- 
raine,  il  me  parla  du  Manuel,  me  fit  les  compliments 
d'usage  et  finalement  m'annonça  qu'un  des  chapitres  ne 
pouvait  être  imprimé.  C'était  le  chapitre  relatif  aux 
gouvernements  en  pays  étrangers  :  c  Cependant,  répli- 

(1)  Je  craignais  d'arriver  en  retard  à  ce  rendez-vons,  et  le  iiiaU 
heur  me  fit  monter  dans  un  fiacre  dont  lea  chevaux  étaient  inca- 
pables de  prendre  le  trot.  L'impatience  s'empare  de  moi;  après 
avoir  crié,  juré,  tempêté,  bondi,  sans  autre  résultat  que  de  redou- 
bler mon  impatience,  je  trouve  trente  sols  dans  ma  poche,  j'ouvre 
la  portière,  je  saute  à  bas,  je  jette  la  pièce,  je  me  sauve  à  toutes 
jambes  et  je  laisse  dans  ce  fiacre  une  boite  d'or  charmante  que 
j'aimais  beaucoup  et  que  je  n'ai  jamais  revue. 


14      MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

quai-je,  c'est  celui  qui,  vu  l'impoitance  et  la  nouveauté 
de  la  matière,  me  paraissait  le  plus  fait  pour  se  recom- 
mander. —  On  n'approuve  pas  la  publication  de  tout  ce 
qu'il  renferme.  —  Mais  une  publication  faite  par  moi 
seul  n'engage  que  ma  propre  opinion.  —  Sans  doute, 
s'il  n'y  avait  pas  de  censure,  vous  auriez  raison  ;  mais 
laisser  faire  ce  qu'on  peut,  même  ce  qu'on  a  charge 
d'empêcher,  c'est  en  quelque  sorte  approuver,  t  Voilà 
tout  ce  que  j'obtins,  et,  sans  avoir  pu  savoir  ce  qui  avait 
déplu,  je  dus  me  soumettre.  L'ouvrage  fut  imprimé, 
moins  le  chapitre  incriminé,  dont  je  conservai  seule- 
ment le  titre  en  le  faisant  suivre  de  plusieurs  lignes  de 
points,  et,  quelques  mois  après,  me  trouvant  comman- 
dant supérieur  à  Lfibeck,  je  le  fis  imprimer  de  ma  propre 
autorité,  sans  y  changer  un  mot;  mais  je  n'en  fis  tirer 
qu'une  centaine  d'exemplaires,  et  seulement  pour  ne  pas 
risquer  de  le  perdre.  Quant  au  Manuel,  j'ai  dit  comment 
il  fut  jugé,  ce  que  je  pensais  moi-même  de  sa  valeur  et 
combien  je  fus  déçu  que  mon  fils  atné  ne  consentît  pas 
à  le  reprendre  et  à  en  faire  une  meilleure  édition. 

Par  le  trouble  et  la  dispersion  que  la  Révolution  et 
surtout  les  guerres  de  l'Empire  avaient  amenés  dans  les 
familles,  le  sentiment  filial  ne  comportait  plus  l'idée  de 
culte  et  de  souvenir  en  quelque  sorte  sacré  auxquels 
nous  avaient  habitués  les  mœurs  existant  au  temps 
de  notre  enfance;  et  je  ne  dis  pas  ceci  pour  me  vanter, 
mais  pour  marquer  la  différence  des  temps,  l'intérêt  des 
ouvrages  de  mon  père  et  de  sa  mémoire  me  trouvait 
toujours  inflexible,  alors  que  tout  naturellement  j'étais 
beaucoup  plus  traittfble  pour  tout  ce  qui,  dans  cet  ordre 
d'idées,  m'était  personnel.  Je  me  souviens  que,  pendant 
ce  séjour  à  Paris,  sur  sa  demande  et  ses  instances, 
j'acceptai  M.  Dampmartin  comme  éditeur  de  la  troi- 
sième édition  des  Souvenirs  de  mon  père.   Ce  Dampmar- 


LES    ••  SOUVENIRS  »    DE   MON    PÈRE.  13 

tin  avait  joui  d'une  certaine  situation  à  la  Cour  du  suc- 
cesseur de  Frédéric  II,  et  il  crut  devoir  se  faire  l'écho  des 
assertions  injurieuses   que  ce  successeur  ou  ses   flat- 
teurs firent  répandre  contre  le  grand  Frédéric.  De  plus, 
il  considéra  l'ouvrage  de  mon  père  comme  sa  propriété, 
y   ut   des  suppressions  inconcevables,  des   intercala- 
tions  que  rien  n'autorisait;  d'où  il  résultait  que  quel- 
ques éditeurs  semblables  auraient  fini  par  ne  laisser 
de  mon  père  que  le  titre  et  le  nom.  Indigné  de  la  ma- 
nière  dont  il  avait  trompé  ma  confiance,  je  cessai  de  le 
voir,  de  le  recevoir  et  même  de  le  saluer.  Or  son  beau- 
frère,  le  comte  Armand   de  Durfort,   très   estimable 
homme  que  j'avais  connu  en  Portugal,  avec  qui  je  fis 
une  connaissance  plus  intime  au  Comité  de  l'état-major 
durant  les  trois  années  que  j'y  présidai,  vint  me  voir  un 
matin  pour  me  parler  duDampmartin.  c  Je  comprends, 
me  dit-il,  qu'il  ait  pu  avoir  des  torts;  mais  vous  le  traitez 
bien  mal;  il  en  est  affligé,  et  je  désirerais  obtenir  de  vous 
une  réconciliation.  >  Certes,  s'il  eût  été  question  de  torts  à 
mon  sujet,  j'aurais  arrêté  au  premier  mot  cet  excellent 
comte  de  Durfort  et  je  me  serais  empressé  de  lui  com- 
plaire en  ce  qu'il  me  demandait,  comme  j'eusse  désiré 
le  faire  pour  toute  autre  chose;  mais  il  s'agissait  de  torts 
faits  à  l'œuvre  de  mon  père;  je  préparais  une  quatrième 
édition    pour  désavouer  la  troisième;  je  devais  m'y 
plaindre  nominativement  de  M.  de  Dampmartin,  et  cette 
réparation  due  à  la  gloire  du  grand  Frédéric  et  à  la 
mémoire  de  mon  père^  je  ne  pouvais  la  sacrifier  même 
à  ma  grande  estime  et  à  mon  amitié  pour  M.  de  Durfort, 
pas  plus  que  je  ne  l'eusse  sacrifiée  à  qui  que  ce  fût  au 
monde.  Ce  fut  donc  la  dernière  fois  qu'à  mon  plus  vif 
regret  nous  nous  vtmes,  Armand  de  Durfort  et  moi,  l'un 
chez  l^autre;  mais  la  quatrième  édition  parut;  elle  eut 
le  succès  des  précédentes,  et  l'admiration  si  complète  de 


10      MÉMOIRES   DU  GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

mon  père  pour  le  grand  Frédéric  fut  rétablie  selon  la 

vérité. 

C'est  pendant  le  même  séjour  à  Paris  que  se  termina 
d'une  manière  fort  inattendue,  je  dirai  presque  inexpli- 
cable, un  projet  de  publication  dont  j'avais  eu  l'idée  à 
Vitoria.  J'avais  été  outré  de  la  manière  dont  on  exal- 
tait  le  duc  de  Wellington,  alors  qu'un  rapprochement 
entre  la  réputation  qu'on  lui  faisait  et  Ténormité  de  ses 
fautes  me  semblait  prouver  combien  était  fausse  une 
pareille  adulation.  J'avais  donc  été  entraîné  à  rédiger 
un  examen  critique  de  la  conduite  militaire  du  duc 
pendant  la  guerre  de  la  Péninsule,  en  le  suivant  depuis 
le  moment  où  il  avait  pris  le  commandement  des  armées 
anglo-portugaises,  comme  général  en  chef,  jusqu'à  la 
bataille  des  Arapiles.  Mon  travail  terminé,  j'avais  pensé 
que  je  devais  le  communiquer  au  ministre  de  la  guerre, 
à  qui  je  l'avais  adressé  le  24  novembre  i8iâ.  J'avais 
joint  à  l'envoi  une  lettre  soumettant  au  ministre  et 
l'ouvrage  lui-même  et  l'idée  de  sa  publication  ;  je  m'at- 
tendais à  une  réponse  prompte  et  d'autant  plus  approba- 
tive  qu'il  me  semblait  utile  de  ravaler  dans  l'opinion 
un  homme  dont  on  faisait  un  géant  et  qui,  en  dépit  des 
succès  déjà  obtenus  par  lui  et  de  ceux  par  lesquels  il 
devaitlescouronner,  ne  sera  jamais  un  grand  général.  Et 
pourtant  cette  réponse  ne  m'était  pas  encore  parvenue 
lorsque  je  quittai  l'Espagne,  et,  sous  la  date  du  5  mars 
i8i3,  elle  me  fut  remise  à  Paris.  Après  un  mot  relatif  au 
grand  retard  de  sa  réponse,  le  ministre  me  disait  :  «  Il 
pe  paraît  pas  que  le  gouvernement  puisse  avoir  des 
motifs  pour  autoriser  Timpression  de  ce  mémoire,  et, 
sans  méconnaître  les  intentions  qui  l'ont  dicté,  je  pense 
qu'on  peut  sans  inconvénient  se  dispenser  de  le  pu- 
blier. >  Je  fus  stupéfait  et  je  suis  encore  à  comprendre 
les  motifs  d'une  telle  défense,  à  moins  de  supposer  que 


«  LETTRE  A  WELLINGTON.  »  17 

le  ministre  n'eût  déjà  la  prévision  d'une  trahison  qui,  à 
cette  époque,  ne  pouvait  guère  avoir  germé,  quoique  bien 
des  gens  pressentissent  un  prochain  retour  des  Bourbons 
et  que  Préval  eût  pu  donner  à  un  de  ses  parents,  en  pro- 
cès avec  un  bourbonien  forcené,  le  conseil  d'en  finir  à 
tout  prix,  car  <  dans  un  an,  disait-il,  les  Bourbons  seront 
rentrés  en  France  >.Quoi  qu'il  en  soit  du  motif  qui  pro- 
voqua la  décision  du  ministre,  je  dus  pour  le  moment 
m'en  contenter.  En  juin  4815,  je  profitai  des  circon- 
stances plus  favorables  pour  faire  imprimer  mon  factum 
écrit  sous  la  forme  d'une  lettre  au  duc  de  Wellington; 
la  perte  de  la  bataille  de  Waterloo  m'empêcha  de  le 
mettre  en  vente;  quelques  exemplaires,  frauduleusement 
gardés  par  le  libraire,  furent  en  partie  vendus  par  lui  au 
prix  de  dix  louis  pièce,  et  de  ce  nombre  un  exemplaire 
pour  l'empereur  de  Russie,  un  pour  l'empereur  d'Autriche 
et  un  pour  le  duc  de  Wellington. 

Dans  cette  brochure,  j'avais  eu  l'occasion  de  montrer 
comment  les  lenteurs  du  duc  de  Wellington  s'élevaient 
parfois  à  la  hauteur  de  véritables  fautes.  Le  général 
Reille,  pour  expliquer  ces  lenteurs,  me  dit  que  Welling- 
ton, étant  sûr  de  pouvoir  accomplir  ses  desseins,  n'avait 
rien  voulu  compromettre,  ni  le  succès  d'un  seul  combat 
ni  les  besoins  des  troupes,  et  il  me  cita  le  fait  suivant 
pour  me  prouver  avec  quelle  précision  Wellington  était 
renseigné  par  les  Espagnols  et  comment  il  était  à  peu 
près  sûr  de  l'être  toujours  k  temps.  La  veille  de  la  ba- 
taille de  Vitoria,  Clausel  arrive  avec  son  corps  d'armée 
à  une  couchée  avant  Logrono,  hâtant  sa  marche  pour 
rejoindre  à  Vitoria  le  reste  des  troupes  que  nous  avions 
encore  en  Espagne,  celles  de  Suchet  exceptées;  à  l'in- 
stant le  corregidor,  bien  informé  des  forces  du  corps 
de  Clausel,  part  sur  une  mule  de  cinquante  louis,  la 
crève,  mais  arrive  dans  la  nuit  auprès  de  Wellington 

V.  2 


]^      MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

qu'il  décide  immédiatement  à  nous  livrer  cette  bataille, 
notre  dernier  désastre  dans  la  Péninsule.  Or  ce  fait 
prouve  simplement  que  Wellington  fut  bien  servi  et 
heureux,  mais  non  que,  se  trouvant  depuis  plusieurs 
jours  en  mesure  d'attaquer  avec  succès,  il  ait  eu  raison 
de  retarder  volontairement  son  attaque;  car  c'est  à  la 
bonne  volonté  d'un  corregidor,  au  souffle  d'une  mule, 
qu'il  s'en  remettait  des  chances  d'une  victoire  dont  il 
était  assuré  auparavant,  tandis  que,  la  mule  crevant  en 
route  ou  le  corregidor  se  tuant  dans  un  fossé,  il  avait  le 
lendemain  Glausel  sur  son  flanc  et  devait  perdre  non 
seulement  la  bataille,  mais  son  armée. 

Si  la  réserve  et  les  atermoiements  de  Wellington  peu- 
vent avoir  une  explication,  c'est  dans  le  seul  cas,  que 
son  aide  de  camp,  le  général  espagnol  Alava,  a  exposé 
à  M.  de  La  Roserie,  dans  le  cas  où  il  se  trouvait  en  pré- 
sence de  Soult,  que  de  suite  il  avait  su  par  cœur  et  sur 
le  compte  duquel  il  s'expliquait  ainsi  :  «  Avec  le  maré- 
chal, disait-il,  tout  se  borne  à  résister  à  son  premier 
mouvement,  ce  qui  parfois  est  difficile  parce  que  ses 
premières  dispositions  sont  le  plus  souvent  bonnes; 
mais,  dès  quil  manœuvre  en  combattant,  il  gâte  ses 
attaques  et  finit  toujours  par  se  battre  lui-même.  Il  ne 
faut  donc  avec  lui  que  savoir  prolonger  l'action.  >  Mais 
cela  encore  n'explique  que  dans  un  cas  bien  particulier 
l'incommensurable  prudence  du  duc  de  Wellington, 
dont  je  ne  blâmais  pas  d'ailleurs  les  seules  lenteurs  et  à 
l'actif  duquel  j'avais  relevé  bien  d'autres  fautes;  mais 
je  le  quitte,  lui  et  ma  Lettre  dont  il  fut  l'objet,  et  je 
reviens  à  mon  séjour  à  Paris. 

En  dehors  de  ces  quelques  occupations  sérieuses,  je 
consacrais  le  temps  de  mon  congé  à  mes  amis  et  à 
Zozotte.  Pour  me  rapprocher  d'elle  plus  vite,  j'avais  pris 
la  poste  et,  comme  d'babitude,  j'avais  brûlé  les  distances 


L'UNIQUE   ZOZOTTE.  19 

des  relais,  n'étant  resté  qu'une  heure  à  Bayonne  où  j'avais 
eu  cependant  plusieurs  affaires,  la  vente  de  mes  chevaux 
et  équipages  à  régler,  et  ne  m'étant  pas  arrêté  plus  d'un 
quart  d'heure  à  Tours,  où  je  vis  ce  pauvre  M.  Chenais 
pour  la  dernière  fois. 

Rivierre  prétendait  quô ,  relativement  à  mon  amour 
pour  cette  Zozotte,  la  destinée  me  traitait  avec  une  in- 
croyable coquetterie,  chacune  de  nos  séparations  ayant 
l'avantage  de  me  faire  retrouver  une  femme  nouvelle  en 
ma  femme.  Rivierre  si  léger  et  si  heureux  en  amour  (je 
prends  ce  mot  dans  sa  hanalité)  ne  pouvait  me  juger 
que  d'après  lui,  qui  avait  besoin  d'attiser  sans  cesse  sa 
passion;  il  ne  pouvait  comprendre  que  ce  que  j'aimais 
en  Zozotte,  c'était  précisément  la  même  femme,  telle  que 
je  l'avais  laissée  chaque  fois  que  le  devoir  m'arrachait 
de  ses  bras,  telle  que  je  la  revoyais  et  la  désirais  dans 
l'éloignement,  telle  que  je  la  retrouvais  avec  sa  voix 
d'enchanteresse  et  ses  mots  qui,  comme  l'écrivait 
M.  Viennet  huit  ans  après  cette  époque,  «  échappaient 
avec  tant  de  grâce  et  de  rapidité  à  l'étonnante  vivacité 
de  ses  impressions  >• 

A  propos  de  sa  voix  qui  avait  la  pureté,  la  suavité 
que  j'ai  dites,  je  veux  revenir  sur  un  souvenir  qui  me 
ramène  de  deux  années  et  demie  en  arrière,  à  l'été  de 
1810,  au  moment  où  j'arrivais  en  Espagne,  et  que  je  n'ai 
pas  consigné  à  sa  date  parce  qu'il  se  trouvait  hors  du 
cadre  des  événements  que  j'avais  à  raconter.  Notre 
demeure  était  au  13  de  la  rue  des  Trois-Frères,  et  l'autre 
côté  de  cette  rue  se  trouvait  alors  presque  entièrement 
occupé  par  l'hôtel  de  la  rue  Ghantereine,  nM,  et  par  le 
prolongement  de  son  jardin.  Cet  hôtel,  qui  précédemment 
avait  appartenu  à  M.  Feuillant,  beau-frère  de  M.  Roy,  et 
qui  après  la  Restauration  appartint  à  Mme  Moreau,  était 
alors  occupé  par  M.  Bassouin,  des  jeux,  et  comme  l'ar- 


20      MÉMOIRES  DU  GÉNÉRAL  BARON  THIÉBAULT. 

gent  est  un  aimant  à  la  puissance  duquel  on  ne  résiste 
guère»  cet  homme  recevait  journellement  beaucoup  de 
monde  et  des  gens  de  toute  condition.  Au  nombre  de  ses 
habitués  se  trouvait  le  général  Margaron,  brave  mili- 
taire, très  bel  homme,  espèce  d'Hercule,  de  plus  bon 
camarade,  avec  qui  depuis  ce  temps  j'ai  été  très  lié,  mais 
qu'alors  je  ne  voyais  ni  chez  lui,  ni  chez  moi,  et  qui  m'a 
conté  que,  pendant  les  belles  soirées  de  cet  été  de  4810,  on 
était,  chez  ce  Bassouin,  aux  aguets  pour  entendre  chan- 
ter Zozotte;  lorsque,  ses  fenêtres  ouvertes,  elle  se  met- 
tait à  son  piano  où,  selon  M.  de  Villarceaux,  elle  ne 
pouvait  manquer  de  s'enchanter  elle-même,  toute  la 
société  Bassouin  quittait  le  salon,  se  réunissait  dans 
l'endroit  du  jardin  le  plus  près  de  nos  croisées,  s'as- 
seyait sur  des  sièges  placés  là  tout  exprès  et  restait 
jusqu'à  ce  que  le  chant  eût  cessé. 

Et,  puisque  j'ai  été  ramené  sur  les  souvenirs  passés  qui 
la  concernent,  j'en  ajouterai  deux  qui  certes  n'ont  pas 
plus  de  valeur,  mais  auxquels  je  me  rattache  pour  parler 
d'elle  plus  longtemps.  Pendant  l'hiver  de  1810  à  1811 
que  je  passai  à  Saiamanque,  elle  avait  couru  un  véritable 
danger,  un  jour  qu'elle  eut  à  faire  une  course  assez 
avant  dans  le  faubourg  Saint-Germain.  Il  neigeait; 
pour  ménager  ses  chevaux,  elle  prit  un  fiacre,  sur  les 
trois  heures  et  demie,  et  partit  sans  domestique.  Atin  de 
se  garantir  du  froid,  elle  avait  fermé  les  glaces  et  s'était 
cachée  dans  sa  pelisse  jusqu'au  nez;  cependant  elle  rou- 
lait depuis  longtemps,  et  la  nuit  était  venue,  lorsque 
l'étonnement  de  ne  pas  arriver  lui  fit  ouvrir  une  des 
glaces;  quelle  fut  sa  surprise  de  ne  voir  que  des  murs 
de  jardin!  La  tête  à  la  portière,  elle  appelle  le  cocher; 
mais  plus  elle  lui  dit  d'arrêter,  plus  il  fouette  ses  che- 
vaux. Effrayée,  elle  crie  sans  ralentir  la  marche  de  la 
fatale  voiture,  et  on  n'ose  penser   ce   qu'elle   serait 


MÉSAVENTURES  DE  ZOZOTTE.  21 

devenue  si  un  homme  et  une  femme  ne  s'étaient  pré- 
sentés et  si,  étant  parvenue  d'avance  à  ouvrir  la  por- 
tière et  à  pousser  le  marchepied  extérieurement,  elle 
ne  s'était  précipitée  dehors  lorsqu'elle  fut  arrivée  près 
d'eux.  Il  est  inutile  d'ajouter  qu'elle  tomba;  mais  ces 
gens  l'aidèrent  à  se  relever  et  l'accompagnèrent  jusque 
vers  le  haut  de  la  rue  du  Bac,  pendant  que  le  cocher 
continuait  à  fuir  sans  avoir  réclamé  son  salaire.  Par 
bonheur  l'incident  n'eut  pas  de  suites  plus  fâcheuses 
que  quelques  jours  de  malaise  et  de  courbature,  sans 
compter  cependant  la  nécessité  de  jeter  un  chapeau  et 
défaire  recouvrir  une  pelisse  en  très  belle  écarlate,  qui 
avait  été  gâtée  par  la  chute  dans  la  neige  et  qui  peut- 
être  avait  été  cause  des  sinistres  projets  qu'il  paraît  im- 
possible de  ne  pas  supposer. 

Cette  première  aventure  avait  été  plus  pénible  que 
grave  dans  ses  conséquences;  mais  elle  fut  suivie  de 
près  par  une  autre  qui,  sans  être  aussi  effrayante,  eut 
pour  résultat  une  perte  autrement  sérieuse.  Un  jour,  vers 
midi,  Zozotte  entend  la  porte  de  sa  chambre  qui  s'ouvre  ; 
elle  regarde  et,  ses  doubles  rideaux  venant  d'être  ouverts, 
elle  voit  paraître  un  homme  qu'elle  ne  connaît  pas.  De 
son  lit,  elle  lui  demande  ce  qu'il  veut;  il  feint  de  s'être 
trompé  d'étage  et  se  retire.  Inquiète  de  cette  apparition, 
elle  sonne;  la  femme  de  chambre  et  le  cuisinier,  Allé, 
étaient  sortis,  le  domestique  se  trouvait  dans  sa 
chambre,  la  bonne  était  occupée  aux  enfants;  on  tarde 
donc  à  venir;  Zozotte  sonne  une  seconde  fois,  se  jette 
à  bas  de  son  lit,  mais  l'homme  avait  disparu  en  em- 
portant un  paquet  dans  lequel  elle  avait  réuni,  la  veille, 
ses  plus  belles  robes,  ses  dentelles,  et  qu'elle  avait  je  ne 
sais  comment  laissé  sur  le  canapé  du  salon;  perte  énorme 
et  qui,  argent  déboursé,  s'élevait  à  près  de  quinze  mille 
francs.  Sitôt  habillée^  Zozotte  fit  mettre  ses  chevaux  et 


22       MÉMOIRES   DU    GÉNÉRAL   BARON   TUIÉBAULT. 

se  rendit  chez  le  préfet  de  police  pour  faire  sa  décla- 
ration, provoquer  toutes  les  recherches  possibles  et 
demander  qu'en  mon  absence  on  fît  veiller  sur  elle  et 
sur  son  appartement.  On  ne  retrouva  rien.  Ses  soup- 
çons se  portèrent,  comme  complice,  sur  le  portier  de  la 
maison,  mauvais  sujet  que  la  sortie  d'un  paquet  aussi 
volumineux  inculpait  autant  que  le  moment  choisi  pour 
le  vol.  Toutes  ces  aventures,  Zozotte  me  les  contait  dans 
ses  lettres;  je  me  les  faisais  redire  à  mon  retour,  j'en 
subissais  de  nouveau  l'émotion,  et,  quoi  qu'en  eût  dit 
Rivierre,  c'était  vraiment  mon  unique  Zozotte,  toujours  la 
même,  que  je  me  plaisais  à  écouter,  dont  j'étais  heureux 
d'entendre  les  mêmes  récits.  Mon  amour  pour  elle  fut 
éprouvé  par  de  terribles  obstacles,  de  grands  sacrifices, 
de  cruelles  douleurs;  mais  il  résista  à  toutes  les 
épreuves,  même  à  une  de  ces  épreuves  qui  doivent  bri- 
ser les  liens  du  cœur;  il  y  résista  parce  qu'il  était  ma 
vie. 

Et  plus  j'étais  heureux  près  d'elle,  plus  les  jours  que 
je  pouvais  lui  consacrer  fuyaient  rapides.  A  cette  époque, 
les  périodes  de  congés  se  trouvaient  souvent  interrom- 
pues par  des  rappels  hâtifs  ;  on  avait  besoin  des  chefs 
comme  des  soldats,  et,  le  21  mars,  je  reçus  du  ministre 
de  la  guerre  l'ordre  de  me  rendre  en  poste  à  Mayence 
et  d'y  être  arrivé  avant  le  26.  J'étais  prêt  à  partir  le  24; 
mais,  au  moment  de  monter  en  voiture,  je  fus  pris  d'une 
indisposition  si  forte  qu'il  fallut  faire  appeler  notre 
médecin.  C'était  un  nommé  Bouvenot(l),  espèce  d'ani- 
mal en  qui  la  famille  d'Etchegoyen  avait  une  confiance 

(1)  Prêtre  desservant  à  Besançon  avant  1789,  procureur  de  la 
commune  après  le  9  thermidor,  accusé  avec  d'autres  habitants  de 
la  ville  d'avoir  formé  le  projet  d'ouvrir  les  portes  au  prince  de 
Condé,  emprisonné,  puis  délivré  peu  de  temps  après,  Tex-abbé 
Bouvenot  se  rendit  à  Paris,  s'y  fit  recevoir  docteur  en  médecine 
et  exerça  avec  profit  sa  nouvelle  profession.  (Éd.) 


DEPART    POUR   LA   GRANDE   ARMEE.  23 

que,  je  ne  sais  comment,  nous  avions  fini  par  partager  et 
que  nous  lui  continuâmes,  quoique  la  mort  de  Mme 
O'Connell  fût  imputée  h  une  de  ses  bévues  et  que  toute 
la  famille  d'Etchegoyen  l'eût  quitté.  Pour  en  revenir  à 
moi,  ce  Bouvenot  m'administra  Témétique  et,  quatre 
heures  après,  une  médecine  de  cheval.  Une  inflamma- 
tion se  déclara,  déterminant  un  accident  grave;  ma 
femme  jugea  qu'il  n'y  avait  pas  un  moment  à  perdre,  et, 
au  lieu  d'envoyer  chercher  le  sieur  Bouvenot,  elle  fit 
mettre  les  chevaux  et  m'accompagna  chez  lui  ou  plutôt 
chez  Corvisart,  avec  lequel  il  logeait.  Par  bonheur,  il 
était  sorti;  mais  Corvisart  y  était;  sa  figure  se  contracta 
à  l'exposé  que  j'eus  à  lui  faire,  et  son  ordonnance  se 
borna  à  un  bain  chaud  de  deux  heures  pris  immédiate- 
ment, à  je  ne  sais  quelle  tisane  rafraîchissante  et  à  un 
second  bain  de  deux  heures  à  prendre  le  lendemain  ma- 
tin. Nous  nous  rendîmes  donc  de  toute  la  vitesse  de  nos 
chevaux  à  Tivoli,  et  leffet  du  traitement  fut  tel  que  je 
pus  me  mettre  en  route  le  surlendemain,  26,  avec  quatre 
jours  de  retard. 

Jusqu'alors,  en  quittant  ma  femme,je  n'avais  éprouvé 
qu'une  douleur,  celle  de  me  séparer  d'elle;  mais  cette 
douleur  avait  trouvé  une  sorte  d'adoucissement  dans  les 
rêves  de  la  gloire,  dans  l'espoir  de  participer  à  de  nou- 
velles victoires. 

Lors  de  mon  dernier  départ  pour  l'Espagne,  mes  illu- 
sions étaient  déjà  atténuées;  mais,  à  l'époque  que  je 
rappelle,  cette  chimère  s'était  tout  à  fait  évanouie.  J'avais, 
comme  tant  d'autres,  cette  impression  que  Napoléon 
avait  lassé  la  fortune  et  les  dieux;  la  France  obéissait 
encore  à  ses  appels,  mais  ce  n'était  plus  qu'avec  répu- 
gnance qu'elle  lui  livrait  son  or  et  ses  enfants.  Une  ré- 
ponse malheureuse  lui  avait  aliéné  le  Corps  législatif; 
quant  au  Sénat,  incapable  de  résister,  il  était  par  là 


24       MÉMOIRES  DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

même  incapable  de  soutenir.  Le  commerce  anéanti,  les 
produits  agricoles,  notamment  les  vins,  sans  valeur,  la 
souffrance  générale,  les  deuils  particuliers,  la  destruc- 
tion de  la  plus  belle  et  la  plus  colossale  armée  que  la 
France  ait  mise  en  campagne,  nos  garnisons  en  péril  au 
delà  de  l'Elbe  et  même  du  Rhin,  enHn  nos  propres  fron- 
tières mal  couvertes  par  de  malheureux  conscrits  aux 
prises  avec  les  vieilles  bandes  de  l'Europe,  avec  les 
levées  en  masse  et  les  hordes  victorieuses,  toutes  alté- 
rées par  la  soif  de  la  vengeance,  tel  était  le  tableau  que 
j'avais,  je  le  répète,  entrevu  à  mon  retour,  et  ce  tableau, 
pendant  mon  séjour  à  Paris,  s'était  cruellement  précisé 
à  mon  esprit.  Aussi,  quelles  que  fussent  les  espérances 
auxquelles  j'essayais  de  me  rattacher,  je  n'échappais 
plus  à  de  très  cruelles  appréhensions  ;  bourrelé  de  ces 
pensées,  assez  mal  portant,  navré  d'une  séparation  tou- 
jours plus  désolante  et  regrettant,  moi,  général  de  divi- 
sion de  quelque  renom^  la  situation  morale  du  soldat 
obscur  de  1792,  ce  fut  très  tristement  que  je  cheminai 
vers  Mayence  et  que  j'arrivai,  le  29  au  soir,  dans  cette 
ville. 

Je  croyais  y  trouver  des  ordres.  Il  n'y  en  avait  aucun, 
et  plusieurs  jours  s'écoulèrent  dans  une  pénible  et  d'au- 
tant plus  ennuyeuse  attente  que  j'aurais  pu  les  passer 
heureusement  à  Paris.  Cependant  tout  se  préparait  à 
Mayence  pour  la  réception  de  l'Empereur,  et,  comme  de 
jour  en  jour  on  l'attendait,  je  me  crus  destiné  à  l'y  re- 
voir; déjà  je  rêvais  une  audience  dans  laquelle  je  pour- 
rais réclairer  sur  quelques  faits,  en  appeler  à  lui  de 
graves  erreurs  et  môme  recevoir  de  sa  bouche  ma  desti- 
nation, au  besoin  môme  obtenir  d'être  employé  dans  un 
des  corps  qui  devaient  combattre  sous  ses  yeux;  mais, 
par  le  môme  courrier  qui  pour  le  lendemain  annonçait 
Tarrivée  de  l'Empereur,  je  reçus  du  prince  de  Neuchàtel 


DE  MAYENCE   A   WESEL.  25 

Tordre  de  prendre  le  commandement  de  la  troisième 
division  d'infanterie  de  la  Grande  Armée,  composée  des 
seize  troisièmes  bataillons  des  régiments  du  premier 
corps,  et  de  la  rejoindre  en  poste  à  Wesel  où  elle  s'or- 
ganisait. Sans  doute  cette  destination,  qui  enfin  me  met- 
tait en  ligne  avec  tant  de  généraux  célèbres,  me  plaisait 
et  devait  me  plaire;  mais  le  premier  corps,  qui  sur  ces 
entrefaites  devint  le  treizième,  était  celui  du  marécbal 
Davout,  et  Wesel  me  rapprochait  de  Hambourg  oiî  était 
le  quartier  général  de  cet  homme,  j'allais  dire  son  re- 
paire, circonstance  peu  faite  pour  me  rassurer  sur  ma 
destination  future.  La  demande  que  j'avais  faite  de  quit- 
ter les  plus  sots,  les  moins  estimables  chefs  de  l'armée 
d'Espagne  n'aboutit  qu'à  me  faire  passer  sous  les  ordres 
du  plus  exécrable  chef  de  la  Grande  Armée  et  à  rempla- 
cer dans  ma  destinée  par  un  Davout,  à  gloire  d'emprunt, 
les  Dorsenne  et  les  CafTarelli,  qui  n'en  avaient  ni  à  eux 
ni  aux  autres. 

Le  trajet  de  Mayence  à  Wesel  est  célèbre  non  seule- 
ment par  la  route  qui  cependant  est  très  pittoresque, 
mais  par  le  cours  du  Rhin  qui  franchit  dans  cet  espace 
une  des  vallées  les  plus  riches  et  les  plus  variées  qui 
existent.  Vingt  ouvrages  ou  collections  de  gravures  ont 
illustré  ce  trajet  et  ont  justement  fait  regarder  comme 
une  bonne  fortune  l'occasion  de  le  faire  par  eau;  bonne 
fortune  que  je  ne  voulais  pas  manquer.  Dès  le  6  au 
matin,  ma  voiture  était  embarquée  sur  un  des  bateaux 
faisant  le  service  de  la  navigation,  et,  favorisé  d'un  temps 
magnifique,  je  pus  m'abandonner  à  toutes  mes  extases. 
Certes  rien  n'est  plus  ravissant  que  le  cours  de  la  Loire 
depuis  Tours  jusqu'à  Angers^  rien  n'est  plus  imposant 
que  la  Garonne  depuis  Toulouse  jusqu'à  Bordeaux,  rien 
n'est  plus  somptueux  que  les  palais  qui  bordent  la 
Brenta  depuis  Padoue  jusqu'à  l'embouchure  de  cette 


26      MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAX3LT. 

rivière  canalisée  ;  mais  ces  gràtes  de  la  nature,  ces  cam- 
pagnes riantes  et  si  richement  ornées  ne  peuvent,  mal- 
gré leur  prestige,  entrer  en  parallèle  avec  cette  partie 
du  cours  du  Rhin,  qui  tantôt  caresse  des  rives  char- 
mantes, tantôt  gronde  au  milieu  des  rochers,  roule  ou 
promène  ses  ondes  au  milieu  des  sites  les  plus  heureux, 
des  ruines  les  plus  saisissantes,  des  villes  les  plus  impo- 
santes. Il  était  dix  heures  du  soir  lorsque  j'arrivai  à 
Wesel.  Le  Marois,  aide  de  camp  de  l'Empereur,  mon 
ancien  camarade  du  Trou  d'Enfer,  puis  de  l'armée  de 
rintérieur,  puis  de  l'armée  d'Italie,  et  frère  cadet  de  ce 
colonel  Le  Marois  qui  commandait  le  4*  régiment  de 
ligne,  fut  tuéà  Eylau  et  était  un  très  aimable  offîcier  que 
j'avais  beaucoup  aimé,  que  j'avais  tutoyé  jusqu'à  sa 
mort,  alors  que  j'avais  cessé  de  tutoyer  son  frère  dont 
la  fortune  avait  fait  un  fat,  peut-être  ou  précisément 
parce  qu'elle  était  le  prix  du  rôle  d'abord  le  plus  abject, 
le  plus  complaisant  ensuite;  donc  ce  Le  Marois  se  trou- 
vait alors  gouverneur  général  de  cette  contrée;  il  savait 
ma  prochaine  arrivée,  avait  fait  faire  mon  logement; 
je  fus  de  suite  casé,  et  on  déballait  ma  voiture,  lorsqu'il 
arriva,  suivi  par  un  portefaix,  et  celui-ci  était  chargé  de 
paperasses  de  trois  pieds  de  hauteur,  concernant  une 
affaire  dont  l'exposé  nécessite  une  digresssion. 

A  cette  époque  de  désastres  et  de  défections,  que  tant 
de  défections  nouvelles  et  que  de  plus  terribles  désas- 
tres allaient  suivre,  à  ce  moment  où  la  Prusse  et  TAu- 
triche  allaient  faire  agir  contre  nous  jusqu'aux  troupes 
qui  avaient  fait  partie  de  nos  armées,  où  le  Tugend- 
bund  fanatisait  les  peuples,  plusieurs  insurrections  par- 
tielles éclatèrent,  et  de  ce  nombre  se  trouva  celle  du  pays 
de  Varel,  petit  État  situé  sur  les  confins  de  la  mer  d'Al- 
lemagne. Un  comte  de  Bentinck,  issu  d'une  famille 
illustre  d'Angleterre,  cousin  de  l'impératrice  de  Russie, 


L'AFFAIRE  DU   COMTE  DE   BENTINCK.  27 

en  était  le  seigneur  souverain.  J'ignore  par  quel  motif, 
ou  par  le  concours  de  quelles  circonstances,  ce  comte 
de  Bentinck  s'était  rendu  à  Paris  en  1810  ou  1811  ;  mais  il 
avait  été  très  bien  traité  par  l'Empereur,  qui  à  ses  grands 
cordons  avait  ajouté  celui  de  la  Réunion  qu'il  venait 
de  créer.  On  croyait  donc  à  son  dévouement,  et  on  n'en 
fut  que  plus  indigné  de  cette  révolte.  Le  comte,  il  est 
vrai,  était  absent  de  Varel  lorsqu'elle  eut  lieu;  informé 
de  cette  prise  d'armes,  il  revint  en  toute  hâte,  et,  si  en 
arrivant  il  parut  à  la  tête  des  insurgés,  il  y  était  à  peine 
que  tout  rentra  dans  Tordre;  mais  déjà  des  troupes 
avaient  marché;  le  comte  de  Bentinck  avait  été  arrêté 
et,  par  décret  impérial,  traduit  devant  une  commission 
militaire  qui  devait  se  réunir  à  Wesel,  être  formée  par 
les  soins  de  Le  Marois  et  composée  de  sept  ofiiciers 
généraux. 

Néanmoins,  quelque  chose  que  Le  Marois  eût  pu  faire, 
il  n'était  parvenu  à  réunir,  et  encore  momentanément, 
que  six  de  ces  généraux;  il  avait  donc  imaginé  et  pris 
sur  lui  de  remplacer  le  septième  ofQcier  général  par  un 
sous-inspecteur  aux  revues,  faisant  fonction  de  com- 
missaire impérial,  et  cela  quoique,  par  le  décret,  ce 
commissaire  dût  avoir  voix  délibérative.  Il  n'y  a  aucun 
doute;  dans  une  affaire  de  cette  gravité,  ce  sous-inspec- 
teur aurait  dû  refuser  de  se  prêter  à  cette  infraction; 
mais,  n'ayant  osé  rien  opposer  aux  ordres  du  gouver- 
neur général,  ordres  impératifs  s'il  en  fut,  corroborés 
d'ailleurs  par  d'autres  ordres  inéluctables  et  qui  ne  lais- 
saient de  temps  à  aucune  instruction  régulière,  il  s'était 
borné  à  faire  une  espèce  d'interrogatoire  et  à  rédiger, 
sous  l'influence  de  Le  Marois  et  en  quatre  petites  pages, 
un  réquisitoire  concluant  à  la  peine  capitale.  En  cela  il 
était  dans  son  rôle  de  procureur  impérial,  et  sa  décision 
semblait  d'autant  moins  extraordinaire  que  l'initiative 


28     MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAOLT. 

la  plus  formelle  et  la  plus  absolue  avait  été  prise  sur  ce 
point  par  des  puissances  auxquelles  il  n'était  pas  facile 
de  résister. 

Quant  à  la  composition  de  la  commission,  il  s'y  trou- 
vait certainement  des  généraux  d'autant  d'honneur  que 
de  conscience;  mais,  le  comte  deBentinck  n'ayant  pas  eu 
le  temps  de  préparer  sa  défense  ou  seulement  d'avoir 
un  défenseur,  et  ces  généraux,  brusquement  réunis 
pour  un  ou  deux  jours,  n'ayant  eu  les  moyens  de  rien 
examiner,  la  culpabilité  du  comte  leur  avait  semblé 
résulter  de  l'évidence  incontestable  du  délit  qui  lui  était 
imputé;  de  plus,  la  plupart  d'entre  eux,  éloignés  de  leurs 
troupes,  étaient  pressés  de  les  rejoindre,  c'est-à-dire 
d'en  finir.  Enfin  Le  Marois  avait  confié  la  présidence  de 
cette  commission  au  général  de  division  Lemoine,  qui,  au 
même  titre  que  le  général  Vial  et  moi,  se  trouvait  à 
Wesel  pour  organiser  une  division.  C'était  ce  même 
Lemoine  qui  avait  abandonné  à  Solmona  les  malheureux 
blessés  que  je  sauvai;  le  même  qui,  ainsi  que  le  général 
Victor,  fut  convaincu  de  vols,  et  auquel  le  général  Mas- 
séna,  prenant  en  iSOO  le  commandement  en  chef  de  l'ar- 
mée d'Italie,  avait  dit  :  c  J'ai  reçu  la  lettre  par  laquelle 
vous  demandez  un  congé  nécessaire  au  rétablissement 
de  votre  santé,  et  je  vous  informe  que  vous  êtes  remplacé 
par  le  général  Gazan  (1).  >  Or  ce  Lemoine,  si  propre  à 
tout  hors  au  bien,  n'ayant  rien  vérifié,  rien  constaté, 
se  mettant  fort  peu  en  peine  de  ce  qui  était  équité  ou 
justice,  mais  tout  au  calcul  de  ce  que  cette  nouvelle 
infamie  pouvait  lui  rapporter,  proclamait,  d'avance 
et  avec  rage,  la  mort  du  comte  de  Bentinck  et  achevait 
de  ne  lui  laisser  aucune  chance  de  salut  (2). 

(1)  Ou  Marbot?  ce  à  quoi  ce  Lemoine  se  contenta  de  répondre 
que  c'était  une  erreur. 

(2)  Au  reste,  pouvait-il  se  croire  obligé  de  justifler  ainsi  le  choix 


PROCUREUR   IMPERIAL.  29 

Lorsque  j'arrivai  à  Wesel ,  la  commission  était  con- 
voquée pour  le  lendemain  matin  ;  mais  le  sous-inspec- 
teur aux  revues  était  désespéré  d'avoir  été  entraîné  à 
prêter  son  ministère  à  cet  assassinat;  averti  de  ma  pro- 
chaine arrivée,  il  me  faisait  guetter,  et,  dès  qu'il  sut  que 
je  venais  d'entrer  dans  la  ville,  il  courut  chez  Le  Marois 
et  lui  déclara  qu'un  septième  officier  général  se  trou* 
vant  dans  la  place,  il  se  démettait  de  ses  fonctions,  aux, 
termes  du  décret  impérial,  et  qu'en  conséquence  il  rap- 
portait toutes  les  pièces.  Le  Marois  chercha  à  lui  prouver 
qu'il  était  engagé  par  les  précédents,  qu'une  procédure 
commencée  par  lui  ne  pouvait  être  continuée  par  un 
autre,  et  qu'au  moment  de  la  réunion  de  la  commission 
personne  ne  pouvait  le  remplacer;  mais  raisonnements, 
instances,  menaces,  tout  fut  inutile;  et  c'est  dans  cet 
embarras  qu'en  désespoir  de  cause,  Le  Marois  m'arriva 
avec  son  effroyable  fatras  de  paperasses,  et  pourtant 
plein  de  conûance  et  de  sécurité,  attendu  que,  me  sa- 
chant dans  la  défaveur  de  l'Empereur,  de  Clarke  et  de 
Berthier,  et  sans  doute  averti  des  rapports  assez  aigres 
que  j'avais  eus  avec  le  maréchal  Davout,  il  se  figura 
que  je  serais  enchanté  de  profiter  de  cette  circonstance 
pour  me  rapatrier  avec  de  telles  autorités,  fût-ce  au  prix 
de  la  vie  d'un  homme.  Quoi  qu'il  en  soit,  et  en  l'aperce- 
vant suivi  de  son  énorme  ballot  :  c  Miséricorde!  m'écriai- 
je,  que  m'apportez-vous  là? —  La  procédure  d'une  affaire 
fort  grave,  à  la  prompte  terminaison  de  laquelle  l'Ëm- 

qui  avait  été  fait  do  lui  pour  cette  présidence,  car  elle  n'était  pas 
conforme  aux  règles  do  la  hiérarchie?  Sans  doute,  en  ne  considé- 
rant que  la  date  de  sa  nomination,  Lemoine  était  l'ancien  du  géné- 
ral Vial  ;  mais  il  avait  eu,  par  un  juste  ch&timeut,  plusieurs  années 
d'interruption  de  service,  et,  par  le  nombre  des  années  de  service, 
le  générai  Vial  était  son  ancien;  j'en  fis  l'observation  à  ce  dernier; 
il  ne  jugea  pas  devoir  réclamer,  et,  gr&ce  &  l'issue  du  procès,  cet 
acte  fut  sans  inconvénient. 


30      MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

pereur  met  le  plus  juste  intérêt,  et  qui  ne  peut  manquer 
d'exciter  l'indignation  et  le  zèle  de  tous  ceux  qui  lui 
sont  dévoués.  »  Et  là-dessus  il  se  mit  à  m'en  faire  un 
exposé  qui,  comme  on  peut  le  croire,  ne  laissait  aucun 
doute  ni  sur  la  culpabilité  du  comte  de  Bentinck,  ni  sur 
l'urgence  d'un  prompt  et  mémorabîe  exemple,  ce  qui  le 
conduisit  à  me  faire  lire  le  décret  de  l'Empereur,  à  me 
remettre  ma  nomination  de  procureur  impérial  et  à 
m'annoncerquela  commission,  que  je  complétais  comme 
septième  officier  général,  devait  se  réunir  le  lendemain  à 
dix  heures  du  matin  et  juger  sans  désemparer.  La 
séance,  au  surplus,  ne  pouvait  être  remise,  parce  que 
les  ordres  impériaux  ne  laissaient  pas  cette  latitude  et 
parce  qu'il  fallait  libérer  la  plupart  des  officiers  géné- 
raux composant  la  commission. 

«  Et  vous  croyez,  lui  dis-je,  qu'il  existe  des  considéra- 
tions assez  puissantes  pour  m'obliger,  lorsqu'il  s'agit  de 
la  vie  d'un  homme,  comte  ou  vilain,  à  me  contenter  de 
huit  heures  d'examen.  —  Mais  tout  est  examiné,  reprit-il. 
Vous  n'avez  pas  môme  besoin  de  vous  occuper  de  ces 
papiers.  Voilà  le  réquisitoire  qu'avait  fait  celui  que  par 
votre  grade  vous  remplacez  comme  procureur  impérial; 
ainsi  vous  n'aurez  qu'à  le  lire.  —  Vous  oubliez,  répli- 
quai-je,  que  dans  cette  affaire  le  procureur  impérial 
cumule  les  fonctions  de  juge  avec  celle  d'accusateur  pu- 
blic; mais,  quand  cela  ne  serait  pas,  comment  avez-vous 
pu  penser  qu'en  matière  de  cette  gravité,  l'enquête  d'un 
autre  pourrait  suppléer  à  la  mienne  propre?  —  J'exécute 
des  ordres  »,  continua-t-il,  et,  pour  le  prouver,  il  me  pré- 
senta trois  lettres.  La  première  du  ministre  de  la  guerre, 
duc  de  Feltre,  contenait  textuellement  :  t  Le  comte  de 
Bentinckserajugéet  fusillé  dans  les  vingt-quatre  heures.  > 
Cette  lettre  était  du  24  mai  dernier.  La  seconde,  du 
même,  en  date  du  25,  portait  :  «  J'ai  oublié  dans  ma 


MORALE  DE  GUET-APENS.  31 

lettre  d'hier  de  parler  des  biens  du  comte  de  Bentinck; 
notifiez  à  la  commission  qu'en  prononçant  contre  lui  la 
peine  de  mort,  elle  prononcera  également  la  confiscation 
de  tous  ses  biens.  >  La  troisième,  du  maréchal  prince 
d'Eckmûhl,  commençait  ainsi  :  «  Des  officiers  généraux 
doivent  se  trouver  heureux  d'avoir  un  exemple  à  faire 
sur  un  homme  de  l'importance  du  comte  de  Bentinck. 
Tous  les  jours  on  fusille  des  malheureux  dont  la  mort 
ne  produit  aucun  effet,  tandis  que  celle  de  ce,  etc.  (1).  > 
Cette  morale  de  guet-apens  et  d'échafaud  me  révolta; 
je  me  crus  au  greffe  de  Fouquier-Tinville.  Incapable  de 
modérer  mon  premier  mouvement,  j'avais  serré  ces  in- 
dignes lettres  dans  ma  main  et,  toutes  chiffonnées,  je 
les  jetai  sur  ma  table  en  disant  :  c  Ces  lettres  font  hor- 

(1)  Il  n'est  pas  de  cynisme  qui  puisse  faire  avouer  que  sans 
horreur  on  ait  pu  lire  cette  lettre;  mais  aussi  n'est-il  personne 
qui,  ayant  connu  le  maréchal  Davout,  puisse  dire  qu'il  en  éprouve 
aacun  étonnement.  On  ferait  des  volumes  d'anecdotes  rappelant, 
de  la  part  de  cet  homme,  des  faits  révoltants.  En  attendant  celles 
que  j'aurai  l'occasion  de  citer  à  leur  place,  en  voici  une  qui  était 
dans  toutes  les  bouches  à  l'époque  que  je  rappelle.  Les  noms  m'ont 
échappé,  mais  l'exactitude  reste  entière. 

Le  maréchal  avait  ordonné  d'arrêter  et  de  fusiller,  et  sans  formes 
ni  procès,  le  baron  X.  Sanbronni,  prévenu  ou  convaincu  de  rap- 
ports avec  l'ennemi.  Mais  le  zèle  avait  été  poussé  si  loin  que,  dans 
l'empressement  à  arrêter  chez  ce  baron  la  première  personne  venue, 
on  avait  empoigné  un  autre  que  lui;  et  en  effet  celui  que  l'on 
allait  exécuter  donna  des  preuves  si  positives  qu'il  n'était  pas 
l'inculpé  ni  le  coupable,  que  tout  le  monde  en  fut  convaincu  ;  mais 
entre  cette  conviction  et  le  courage  d'en  référer  ou  l'audace  de 
suspendre  un  supplice  ordonné,  la  distance  était  immense.  Per- 
sonne n'osait  prendre  la  terrible  responsabilité  d'une  démarche 
tendant  à  sauver  un  innocent,  si  ce  n'est  le  capitaine  de  gendar- 
merie chargé  de  présider  &  l'exécution,  et  qui  se  présenta  devant 
le  maréchal  et  lui  rendit  compte  que  l'homme  arrêté  n'était  pas  le 
coupable.  Tout  autre  que  le  maréchal  aurait  rendu  grâces  à  celui 
qui  lui  épargnait  un  véritable  assassinat,  alors  qu'il  ne  répondit  à 
cette  honorable  démarche  que  par  un  accès  de  véritable  fureur  et 
en  s'écriant  :  «  Fusillez-le  ou  ne  le  fusillez  pas,  je  m'en  moque; 
mais  sortez  de  ma  présence  et  allez  &  tous  les  diables.  » 


82      MÉMOIRES  DU  GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

reur.  »  Le  mot  n'ayant  pas  été  relevé  :  c  Général  Le 
Marois,  ajoutai-je,  je  ne  m'occuperai  de  cette  affaire 
qu'avec  la  plus  indicible  répugnance,  et  je  ne  le  ferai,  si 
je  ne  puis  m'en  dispenser,  qu'à  titre  d'obéissance;  mais, 
si  vous  ne  pouvez  me  donner  quinze  jours  pour  Texa- 
miner,  faites  emporter  ces  papiers  auxquels  je  suis  prêt 
à  joindre  le  refus  motivé,  le  plus  formel,  de  prendre  au- 
cune part  à  cette  affaire.  »  Il  voulut  encore  argumenter; 
je  fus  inexorable,  et  il  lui  en  fallut  passer  par  mes  exi- 
gences. 

Ma  nomination  et  les  papiers  m'ayant  été  laissés,  je 
passai  la  nuit  à  les  parcourir,  à  lire  les  principales  pièces 
de  cette  espèce  de  procédure  et  à  rédiger  une  première 
série  de  questions  à  faire  au  comte  de  Bentinck.  Le  lende- 
main, à  midi,  j'étais  à  la  prison,  où  je  fis  subir  au  comte 
un  interrogatoire  sur  procès-verbal.  Cet  interrogatoire 
donna  lieu  à  des  vérifications,  à  des  recherches,  à  des 
interrogatoires  nouveaux;  enfin,  au  bout  de  dix  à  douze 
jours,  mon  opinion  fut  fixée  et  basée  sur  les  faits  sui- 
vants :  Oui,  une  insurrection  a  éclaté  dans  le  pays  de 
Varel,  mais  elle  a  éclaté  le  comte  de  Bentinck  étant 
absent.  Oui,  le  comte  est  accouru  à  la  nouvelle  de  cette 
insurrection,  s'est  mis  à  sa  tête,  mais  il  l'a  fait  pour 
s'en  emparer;  il  s'en  est  emparé  pour  l'arrêter;  il  l'a  ar- 
rêtée, en  effet,  et  notamment  il  a  sauvé  trente  soldats 
français  que  les  insurgés  avaient  fait  prisonniers,  qu'ils 
allaient  massacrer  et  auxquels  il  a  fini  même  par  faire 
rendre  la  liberté  et  leurs  armes. 

Il  faut  le  dire,  cependant,  il  n'avait  pas  mis  les  formes 
de  son  côté;  il  avait  donné  prise  à  des  soupçons  fâcheux, 
à  de  graves  interprétations,  à  des  préventions  qui  ren- 
daient quelques  apparences  menaçantes;  de  sorte  que, 
pour  arriver  à  la  vérité,  il  fallait  scruter  les  faits,  les 
commenter,  les  rapprocher,  travail  qui  demanda  de  la 


UNE  LETTRE   DE  L'EMPEREUR.  88 

suite,  que  personne  n'avait  songé  à  faire  et  qu'une  pro- 
cédure brusque  rendait  impossible.  Je  ne  fus  pas,  au 
reste,  le  seul  qui  arriva  à  cette  conviction.  Le  duc  de 
Rovigo,  alors  ministre  de  la  police  et  dont  je  rappelle 
ici  la  conduite  à  titre  d'hommage^  en  avait  jugé  comme 
moi;  une  de  ses  lettres,  qui  parvint  pendant  mon  en- 
quête, disait  formellement  que  cette  affaire  méritait  un 
examen  sérieux^  rien  ne  démontrant  que,  d'intention  ou 
de  fait,  le  comte  de  Bentinck  pût  être  considéré  comme 
coupable  de  trahison  ou  de  rébellion.  En  résumé,  mon 
opinion  fut  que  le  comte  ne  méritait  pas  la  mort,  mais 
que,  comme  sa  conduite  n'avait  eu  ni  le  caractère  de 
franchise,  ni  la  vigueur  dont  les  circonstances  eussent 
dû  lui  faire  un  devoir,  je  pensais  qu'il  était  passible 
d'une  détention  illimitée;  et  cette  opinion,  je  ne  la  cachai 
pas  au  comte  lui-même,  qui  en  ce  moment  n'avait  guère 
que  la  mort  en  perspective  et  qui,  les  larmes  aux  yeux, 
se  borna  à  me  répondre  :  c  Je  vous  devrai  la  vie.  > 

En  le  quittant,  je  me  rendis  chez  Le  Marois,  auquel 
je  déclarai  mon  opinion  tout  entière  :  c  J'en  écrirai...  >, 
me  répondit-il,  et  nous  en  restâmes  là.  J'ignore  quel  fut 
le  contenu  des  lettres  qu'il  échangea  à  ce  sujet  avec  le 
duc  de  Feltre  et  avec  le  maréchal  Davout;  il  est  facile 
de  le  pressentir;  mais,  si  l'on  se  tut  sur  le  contenu  de  ces 
correspondances,  on  annonça  une  réponse  de  l'Empe- 
reur et  même  on  la  communiqua.  Or,  cette  réponse,  à 
méditer  comme  tout  ce  qui  émanait  d'un  si  grand 
homme,  était  conçue  en  ces  termes  : 

«  Monsieur  le  comte  Le  Marois,  je  vous  fais  cette 
lettre  pour  vous  dire  que  si  le  comte  de  Bentinck  est 
coupable  de  rébellion,  vous  convoquerez  de  suite  la 
commission  militaire;  mais  que,  s'il  ne  l'est  pas,  vous 
surseoirez  à  cette  affaire. 

V.  3 


34      MÉMOIRES   DO   CÉMÉBAL   BARON    THIÉBAULT. 

<  Sur  ce,  je  prie  Dieu  qu'il  vous  ait  en  sa  sainte  et  digne 
garde. 

<  Napoléon.  * 


II  n'y  avait  aucun  doute.  Dans  les  graves  circon- 
stances où  se  trouvait  Napoléon,  il  ne  devait  et  ne  vou- 
lait se  montrer  ni  faible  ni  cruel.  Le  comte  de  Ben- 
tinck  coupable,  il  entendait  le  faire  fusiller;  mais,  non 
coupable,  il  ne  lui  convenait  pas  même  de  le  faire 
juger. 

D'après  une  telle  lettre,  d'après  ma  déclaration.  Le 
Harois  devait  tout  suspendre  et,  cependant  il  s'arrêta  à  un 
moyen  qui  lui  parut  infaillible  pour  nous  contraindre 
tous  à  condamner  le  comte  de  Bentinck.  La  lettre  de 
Napoléon  portait  que  le  comte  ne  devait  être  mis  en 
jugement  que  s'il  était  coupable;  mais,  s'il  était  mis  en 
jugement,  il  devait  être  condamné.  Le  Marois  en  conclut 
qu'il  n'avait  plus  qu'à  obtenir  la  mise  en  jugement. 
"Toutefois  tant  de  généraux  l'embarrassaient,  et,  pour 
arriver  plus  certainement  à  son  but,  il  obtint,  sous  pré- 
texte de  les  libérer,  l'autorisation  de  remplacer  ceux 
qu'il  lui  plairait  par  des  officiers  supérieurs,  sur  lesquels 
on  a  toujours  bien  plus  de  prise,  et  il  s'occupa  d'en 
trouver  qui  lui  parussent  gens  à  discrétion;  puis  il 
donna  des  dîners,  dans  lesquels  il  revint  au  comte  de 
Bentinck  pour  renchérir  sur  la  culpabilité,  au  procès 
pour  insister  sur  le  besoin  d'une  condamnation,  et  k  la 
lettre  de  l'Empereur,  qu'il  avait  soin  de  montrer  en  ori- 
ginal, pour  la  commenter  dans  le  sens  que  j'ai  indiqué 
et  pour  répéter  avec  exaspération  qu'il  n'y  avait  que  les 
ennemis  de  leur  souverain  qui  pussent  s'y  méprendre 
ou  avoir  l'air  de  s'y  méprendre.  Enfin  il  convoqua  brus- 
quement la  commission,  et,  afin  qu'on  n'eût  plus  le 
temps  de  se  concerter,  il  la  convoqua  par  lettres  por- 


-  NOUS   FERONS   NOTRE  DEVOIR.  •  35 

tées  à  neuf  heures  du  soir  et  pour  le  lendemain  matin  à 
neuf  heures. 

Je  fus  indigné.  Mes  aides  de  camp,  le  capitaine  Vallier 
et  le  marquis  de  Montmorillon,  présents  lorsque  cette 
convocation  me  fut  remise,  en  furent  aussi  révoltés  que 
moi.  <  Voilà  un  nouveau  pavé  qui  me  tombe  sur  la  tète, 
leur  dis-je,  et  qui  malheureusement  rebondira  sur  la 
vôtre.  Mais  vous  me  connaissez,  j'obéirai  à  maconscience, 
quoi  qu'il  puisse  en  arriver.  Ainsi  je  vous  conseille  de 
renoncer,  pour  cette  campagne  encore,  non  seulement  à 
tout  ce  qui  sera  grâce,  mais  de  plus  à  tout  ce  qui  sera 
justice...  >]^£t  je  dois  à  ces  deux  braves  officiers  de  dire 
que  je  trouvai  en  eux,  et  avec  d'autant  plus  de  mérite 
que  leur  position  leur  laissait  plus  de  choses  à  désirer, 
les  plus  nobles  sentiments  et  une  résignation  égale  à 
la  mienne,  c  Que  Dieu  nous  préserve,  me  dirent-ils, 
l'un  et  l'autre,  de  rien  devoir  à  des  condescendances  qui 
équivaudraient  à  un  assassinat.  >  Le  général  Vial,  digne 
et  estimable  homme,  arriva  chez  moi  sur  ces  entrefaites  ; 
il  quittait  le  général  d'artillerie  JoufTroy,  avec  lequel, 
aussi  bien  qu'avec  lui,  j'avais  vingt  fois  causé  de  cette 
affaire;  tous  deux  étaient  outrés  et  des  espérances  de 
Le  Marois  et  des  moyens  auxquels,  contre  nous,  il  avait 
recours,  et  de  toutes  les  calomnies  qu'il  était  capable 
d'ourdir.  Notre  dernier  mot  fut  :  c  Nous  ferons  notre 
devoir.  » 

A  neuf  heures  du  matin,  la  commission  se  réunit.  Je 
fis  le  rapport  de  l'affaire,  et,  comme  mes  fonctions  d'ac- 
cusateur me  le  prescrivaient,  je  présentai  tout  sous 
l'aspect  le  plus  grave  et  je  conclus  à  la  mort.  Le  défen- 
seur du  comte  parla  ensuite  et  présenta  les  pièces  à 
décharge.  Quelques  membres  firent  au  comte  des  ques- 
tions auxquelles  il  répondit  avec  calme  et  dignité,  en 
ne  me  laissant  rien  à  désirer  quant  aux  faits.  Ne  voulant 


86     MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON    THIÉBAULT. 

pas  soutenir  des  conclusions  que  je  condamnais,  autre- 
ment que  comme  formule  obligée,  je  me  contentai,  au 
lieu  de  répondre  à  l'avocat  du  comte,  de  déclarer  que  je 
m'en  référais  à  mon  réquisitoire,  et  nous  passâmes  dans 
la  salle  des  délibérations. 

A  peine  assis  autour  d'une  table  ronde  préparée  pour 
cette  seconde  séance,  et  sans  laisser  au  général  Lemoine 
le  temps  de  prendre  la  parole  :  c  Messieurs,  dis-je  aux 
autres  membres  de  cette  commission,  je  viens  de  vous 
présenter  l'affaire,  ainsi  que  devait  le  faire  le  procureur 
impérial;  je  vais  maintenant  vous  parler  suivant  ma 
conscience,  c'est-à-dire,  ainsi  que  doit  le  faire  celui  qui 
partage  avec  vous  les  fonctions  déjuge.  »  Je  repris  alors 
la  série  entière  des  faits,  que  je  montrai  sous  leur  véri- 
table jour  en  les  appuyant  de  pièces  justificatives.  A 
l'exception  de  deux  complaisants  (le  général  Lemoine  et 
le  colonel  Poinsot,  commandant  le  11*  régiment  d'infan- 
terie légère),  la  commission  était  composée  d'hommes 
d'honneur  et  non  moins  dévoués  à  leurs  devoirs  déjuge 
qu'au  service  de  l'Empereur.  Ils  voulurent  tous  juger 
d'après  eux-mêmes  et,  pour  cela,  lire  et  discuter  la  tota- 
lité des  pièces  qui  pouvaient  avoir  quelque  influence 
sur  leur  opinion.  Avant  même  d'en  venir  aux  voix,  et 
comme  la  très  grande  majorité  se  prononçait  contre  la 
mort,  le  citoyen  Lemoine,  digne  d'avoir  vingt  ans  plustôt 
siégé  à  la  grande  chambre  du  Palais  de  justice  à  Paris, 
s'écriait  à  chaque  instant  :  <  Mais,  messieurs,  que  dira 
l'Empereur,  si  nous  ne  condamnons  pas  le  comte  de  Ben- 
tinck  à  mort?  —  Ce  qu'il  dira  »,  répliquai-je  indigné, 
lorsque,  appuyé  par  le  colonel  qui  lui  servait  d'acolyte, 
il  eut  répété  cette  phrase  pour  la  sixième  fois;  «  ce  qu'il 
dira?  Eh  bien,  il  dira  que  nous  sommes  des  gens  d'hon- 
neur, et,  pour  ma  part,  c'est  tout  ce  que  je  lui  demande.  > 
Bien  après  huit  heures  du  soir,  lorsque  le  général  Le- 


LE  COMTE  DE   BENTINCR   SAUVÉ.  37 

moine,  de  guerre  lasse  et  mourant  de  faim,  fut  enfin 
obligé  d'aller  aux  voix,  lui  et  son  acolyte  opinèrent  seuls 
pour  la  mort  alors  qu'il  en  fallait  cinq,  et  cinq  votèrent 
contre  quand  il  n'en  fallait  que  deux.  Sans  désemparer, 
le  jugement  portant  réclusion  jusqu'à  la  paix,  mais  non 
confiscation  des  biens,  fut  clos  et  signé. 

Cette  sentence,  lue  au  pauvre  comte,  le  renvoya  plus 
tranquille  qu'il  n'était  venu.  Cependant,  depuis  au  moins 
trois  beures  et  à  la  vue  de  nos  aides  de  camp  et  d'une 
foule  d'autres  officiers.  Le  Marois  se  promenait  devant 
la  maison  où  siégeait  la  commission,  et  cela  avec 
les  signes  d'une  agitation  et  d'une  impatience  crois- 
santes. La  signature  donnée,  le  général  Lemoine  partit 
en  toute  hâte  pour  le  rejoindre  et  l'instruire  de  leur 
commun  désappointement;  au  premier  mot,  il  se  retira 
furieux,  emmenant  Lemoine  dtner  avec  lui.  Le  colonel 
du  régiment  d'infanterie  légère,  dont  chacun  de  nous 
s'éloigna,  s'en  alla  seul  et  déjà  très  honteux  de  son 
rôle;  quant  aux  quatre  autres  membres  et  à  moi,  nous 
nous  quittâmes  en  nous  félicitant  de  la  part  que  nous 
avions  à  l'issue  de  cette  affaire.  Ajouterai-je  qu'aucun 
de  nous  n'a  jamais  rencontré  un  des  cinq  sans  lui  serrer 
la  main,  en  souvenir  de  cette  séance  et  en  marque 
d'estime? 

Le  lendemain  matin,  vers  huit  heures,  étant  encore 
couché  et  dictant  à  mes  aides  de  camp  je  ne  sais  quel 
ordre  relatif  à  l'organisation  de  ma  division  et  à  l'instruc- 
tion des  troupes  qui  la  composaient,  instruction  que  je 
hâtais  par  tous  les  moyens  possibles,  on  m'annonça  le 
général  Lemoine.  C'était  la  première  fois  qu'il  venait 
chez  moi,  comme  ce  fut  la  dernière,  et  rien  ne  m'étonna 
plus  que  cette  visite,  si  ce  n'est  son  motif  apparent,  de 
même  que  rien  ne  me  scandalisa  plus  que  son  motif  réel. 
Quant  aux  apparences,  ce  fut  une  espèce  d'amende  hono- 


38     MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON    THIÉBAULT. 

rable,  attestée  par  ces  mots  qui,  chez  moi,  joignirent  le 
dégoût  à  l'indignation  :  c  La  nuit  porte  conseil...  En 
rêvant  à  ce  procès,  j'ai  compris  que  vous  aviez  raison. 
11  serait  bien  malheureux  que  le  comte  de  Bentinck  eût 
été  condamné  à  mort.  >  Quant  au  fait,  tout  cela  n'était 
qu'une  comédie,  qu'une  lâcheté  ajoutée  à  une  infamie. 
11  ne  s'agissait  en  effet  pour  cet  homme  ni  d'erreur, 
ni  de  remords,  et,  ainsi  que  je  l'ai  su  depuis,  devant  dé- 
jeuner avec  Le  Marois,  dont  il  est  encore  aujourd'hui 
l'âme  damnée  ou  le  piqueur  d'assiettes,  il  ne  venait 
faire  l'hypocrite  et  le  fourbe  que  pour  m'arracher  quel- 
ques mots  qui  pussent  servir  à  compléter  les  dénoncia- 
tions que  Le  Marois  devait,  par  le  courrier  de  ce  jour, 
envoyer  à  l'Empereur. 

Le  comte  de  Bentinck  fut  donc  sauvé;  mais,  pour  moi, 
considéré  avec  raison  comme  l'occasion  et  la  princi- 
pale cause  de  ce  salut,  je  devins  l'objet  d'une  animad- 
version  nouvelle,  et,  pour  avoir  sauvé  la  vie  à  un  homme 
qui  ne  méritait  pas  la  mort,  je  m'acquis  la  rancune  de 
Le  Marois  et  du  maréchal  Davout  surtout.  Il  était  écrit 
au  livre  des  destins  que  les  actes  les  plus  honorables  de 
ma  vie  devaient  tous  avoir  leur  châtiment;  au  reste, 
notre  décompte  ne  tarda  pas  à  se  faire.  Sans  compter 
le  digne  général  Yial  qui  fut  tué  à  la  bataille  de  Leipzig, 
les  deux  officiers  supérieurs  restèrent  â  leurs  régiments 
et  n'y  furent  l'objet  d'aucune  grâce;  le  général  Jouffroy 
et  moi,  nous  fûmes  envoyés  sous  les  ordres  du  prince 
d'Eckmûhl;  c'était  le  pire  des  châtiments  que  l'on  pût 
infliger  à  des  généraux;  de  fait,  l'on  n'y  plaçait  que 
ceux  que  l'on  voulait  punir  ou  ceux  qui  n'avaient  pas  le 
crédit  d'échapper  à  ce  malheur  (1).  Quant  au  général 

(1)  J*eus  du  moios,  en  1814,  la  consolation  de  revoir  le  comte 
de  Bentinck  à  Paris  et  de  trouver  en  lui  toute  la  reconnaissance 
d'une  belle  âme.  Ce  pauvre  comte  répétait  partout  qu'il  me  devait 


LES   SUITES  D'UNE  BONNE  ACTION.  39 

Lemoine,  il  fut  appelé  au  quartier  impérial  à  Dresde,  ce 
qui  néanmoins  ne  le  mena  à  rien;  car,  sans  moralité, 
sans  talents,  sans  honneur,  il  n'avait  pour  lui  que  son 
souvenir  révolutionnaire,  sa  basse  servilité,  pour  ne  pas 
rappeler  encore  une  fois  les  rapines  qui  en  i800  l'avaient 
fait  chasser  de  l'armée  d'Italie  et  même  du  service. 

Délivré  de  ce  procès  Bentinck,  ayant  réglé  tout  ce  qui 
tenait  à  la  marche  de  l'instruction  de  ceux  de  mes  ba- 
taillons ou  fractions  de  bataillons  arrivés  à  Wesel  ;  n'ayant 
à  recevoir  que  sous  huit  jours  les  derniers  effets  qui  leur 
manquaient  encore,  pouvant  d'autant  mieux  disposer  de 
ce  temps  que  je  n'avais  encore  ni  généraux  de  brigade, 
ni  ofBciers  d'état-major,  ni  artillerie,  ni  commissaires  des 
guerres  ou  employés,  et  Wesel  ne  m'offrant  aucun  moyen 
de  me  monter,  je  prévins  Le  Marois  que  je  me  rendais  à 
Bruxelles  pour  me  procurer  les  chevaux  dont  j'avais 
besoin,  et  que  je  serais  sept  jours  absent.  En  fait,  j'avais 
une  arrière-pensée,  née  du  regret  que  j'éprouvais  à  me 
trouver  séparé  de  ma  femme.  Le  désir  de  la  revoir 
m'obsédait  sans  cesse.  Dieu  sait  ce  que  parfois  je  n'au- 
rais pas  fait  et  donné  pour  un  jour,  une  heure  de  sa 
présence,  et  ce  que,  durant  mes  continuelles  et  si  dou- 

Tair  quil  respirait  encore.  La  veille  de  son  départ  pour  retourner 
en  AUemagne,  ne  m'ayant  pas  trouvé  chez  moi,  lorsqu'il  y  passa 
pour  y  faire  ses  adieux,  il  m'écrivit  la  lettre  suivante  : 
«  Je  suis  mortifié,  mon  cher  et  digne  ami,  de  n'avoir  pu  vous 

voir Si  je  n*ai  pas  le  bonheur  de  vous  rencontrer  demain  matin» 

agréez,  je  vous  prie,  les  assurances  réitérées  d'une  reconnaissance 
étemelle.  Jamais  homme  n'a  été  dans  une  position  plus  épineuse 
que  vous  l'étiez  à  mon  égard.  Placé  entre  les  devoirs  sacrés  de  sa 
conscience  et  la  volonté  d'un  despote  (mauvaise  expression), 
vous  avez  suivi  le  sentier  de  l'honneur  et  avez  bravé  les  suites 
de  sa  colère.  Je  me  flatte  que  la  justice  divine  me  donnera,  un 
jour  ou  l'autre,  l'occasion  de  vous  prouver  tous  les  sentiments  que 
je  nourris  pour  vous  et  avec  lesquels  je  serai  jusqu'au  dernier  mo- 
ment, etc 

«  Le  comte  de  Bentinck.  » 


40     MÉMOIRES  DU  GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

loureuses  absences,  je  ne  ruminais  et  n'imaginais  pas  à 
cet  égard.  Or,  à  Bruxelles,  je  me  trouverais  à  quelques 
lieues  d'elle,  et,  pouvant  à  la  rigueur  disposer  de  quelques 
jours,  il  était  hors  de  ma  puissance  de  ne  pas  aller  la 
rejoindre.  Deux  confidents  me  furent  indispensables: 
mon  aide  de  camp  Yallier,  qui,  par  des  lettres  adressées 
chaque  jour  à  ma  femme  et  en  style  de  convention, 
devait  me  tenir  au  courant  de  tout,  et  mon  valet  de 
chambre  qui  m'accompagnerait.  Je  partis  avec  lui  le 
13  mai  au  soir,  veille  du  jour  annoncé  pour  mon  départ; 
le  14  j'étais  à  Bruxelles;  au  lieu  de  passer  deux  ou  trois 
jours  à  choisir  et  à  marchander  mes  chevaux  et  cinq 
jours  pour  revenir  avec  eux  à  Wesel,  j'en  achetai  pour 
sept  mille  francs  (1)  en  trois  heures,  et  le  marchand  se 
chargea  de  les  faire  partir  le  16  au  matin  pour  Wesel, 
tandis  que  le  15,  à  six  heures  du  soir,  j'entrais  à  Paris, 
ayant  voyagé,  Jacques  sous  son  nom  et  moi  sous  le  nom 
de  mon  secrétaire,  et  tous  deux  munis  d'ordres  écrits 
et  signés  par  moi,  et  visés  par  un  commissaire  des 
guerres. 

Quand  je  fus  dans  Paris,  il  y  avait  encore  plus  de 
deux  heures  de  jour,  et,  comme  il  ne  fallait  pas  que  dans 
la  maison  où  nous  logions  on  sût  mon  arrivée,  je  des- 
cendis près  la  porte  Saint-Denis,  et,  pendant  que  Jacques 
allait  placer  ma  calèche  chez  un  sellier,  m'annoncer  à 
ma  femme  et,  d'après  le  plan  que  j'avais  arrangé,  con- 
certer et  préparer  mon  entrée  chez  moi,  j'allai  rue 
Saint-Denis  prendre  un  bain  ou  plutôt  me  cacher  dans 

(1)  Dans  coDombro  se  trouva  un  des  plus  beaux  chevaux  que 
j'aie  eus  de  ma  vie.  Il  me  coûta  cent  huit  louis,  sans  tare;  il  ou 
aurait  valu  trois  ou  quatre  cents,  mais  il  était  sujet  au  vertigo.  Je 
fus  fort  heureux  de  le  revendre  cinquante  à  Tadjudant  commandant 
Bellanger,  qui,  habile  écuyer,  s'imagina  pouvoir  le  dompter,  mais 
qui,  trompé  dans  son  espoir,  le  revendit  huit  louis  à  un  homme  qui 
huit  jours  après  le  livra  à  l'écorcheur. 


.  I 


FUGUE  A  PARISs  41 

une  baignoire,  où  je  me  fis  servir  à  dtner.  La  nuit 
venue,  Jacques  arriva  avec  un  fiacre  qui  nous  condui- 
sit au  coin  de  la  rue  Saint-Lazare  et  de  la  rue  des  Trois- 
Frères;  là  nous  mîmes  pied  à  terre;  Jacques,  me  précé- 
dant, frappa  à  la  porte  delà  maison,  entra  en  la  laissant 
ouverte  et  alla  se  placer  devant  la  porte  de  la  loge,  de 
manière  que  le  portier  ne  pût  me  voir  entrer.  Par 
bonheur,  je  ne  rencontrai  personne  dans  l'escalier,  et 
ce  fut  sans  avoir  été  aperçu  que  je  pus  franchir  la 
porte  de  mon  appartement,  que  Jacques  avait  eu  soin  de 
ne  pas  refermer  sur  lui  et  derrière  laquelle  ma  femme 
m'attendait. 

Quatre  jours,  d'autant  plus  heureux  qu'ils  ne  furent 
interrompus  par  aucune  affaire,  par  aucune  sortie,  par 
aucune  visite,  la  porte  étant  consignée  pour  tout  le 
monde,  s'écoulèrent  beaucoup  trop  vite.  Pour  le  cin- 
quième, enhardie  par  la  réussite  et  la  discrétion  de  nos 
domestiques,  ma  femme  avait,  et  dans  les  termes  les 
plus  pressants,  invité  ûassicourt,  Rivierre,  Salverte  et 
Lenoir  à  dîner,  et  on  conçoit  leur  étonnement  lorsqu'ils 
me  trouvèrent.  Enfin  nous  avions  tout  préparé  pour  que 
ma  femme  m'accompagnât  jusqu'à  Bruxelles  et  même 
jusqu'à  Wesel,  si  j'avais  l'espoir  d'y  rester  encore 
quelque  temps;  maâs  une  lettre  de  Val  lier,  adressée  à  ma 
femme  et  écrite  dans  le  style  convenu,  nous  fit  renoncer 
à  ce  projet.  Le  sixième  jour  au  matin,  je  sortis  de  la 
maison  comme  j'y  étais  entré;  je  trouvai  chez  le  sellier 
les  chevaux  de  poste  mis  à  la  calèche  et  je  repartis  pour 
Wesel,  où  j'arrivai  vingt-quatre  heures,  après  mes  che- 
vaux et  trente-six  heures  avant  l'arrivée  des  ordres 
pour  le  départ  de  la  division.  Du  reste,  à  Paris  comme 
à  Wesel,  et  à  l'exception  des  quelques  amis  que  j'ai 
nommés,  on  ne  se  douta  pas  du  parti  que  j'avais  tiré  du 
voyage  que  je  venais  de  faire,  et,  sans  une  circonstance 


42      MÉMOIRES   DU  GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

fatale  et  trop  malheureuse  dans  ses  conséquences,  au- 
cun regret  ne  serait  mêlé  aux  moments  de  bonheur  que 
j'arrachai  à  une  séparation  dont  il  était  si  difficile  de 
calculer  les  chances  et  la  durée. 

Or  cette  circonstance  fut  l'oubli  d'un  volume  sur 
lequel  se  trouvait  copié  l'état  détaillé  de  mes  affaires  et 
mon  testament.  Le  testament  courrouça  ma  femme,  et, 
quand  je  me  reporte  au  temps  où  je  le  fis,  quand  je  me 
rappelle  les  hautes  considérations  auxquelles  on  cède 
dans  ces  actes  solennels,  je  pense  encore  que  ce  que  je 
fis,  je  devais  le  faire.  Mon  avoir  se  composait  alors  de 
320,000  francs  en  argent  ou  en  valeurs;  j'avais  cinq 
enfants,  et  je  fis  huit  parts  du  tout,  savoir  :  une  pour 
chacun  d'eux  et  une  pour  ma  femme,  plus  une  seconde 
pour  elle  et  une  seconde  pour  ma  fille  aînée.  Ce  n'était 
pas  par  un  sentiment  de  prédilection  que  j'avais  favo- 
risé cette  dernière;  mais  j'avais  considéré  que  mes  fils, 
ayant  une  carrière  ouverte  et  comme  frayée  par  mes 
services,  seraient  les  arbitres  de  leur  sort;  que  mes  deux 
jeunes  filles,  sans  même  compter  les  quatre-vingt  mille 
francs  dont  je  disposais  en  faveur  de  leur  mère  et  la 
somme  égale  qui  leur  revenait,  étaient,  de  son  chef, 
assurées  de  trois  cent  mille  francs;  que,  de  cette  sorte, 
elles  avaient  un  avenir  certain,  et  que,  de  tous  mes  en- 
fants, l'aînée,  Laure,  se  trouvait  celle  dont  l'existence 
était  la  plus  précaire.  Cette  assimilation  ne  fut  pas,  au 
reste,  ce  qui  irrita  le  plus  ma  femme;  mais  elle  fut 
outrée  que  j'eusse  compris  ses  bijoux  dans  mon  avoir, 
et  cependant  pouvais-je  faire  autrement  pour  des  valeurs 
dépassant  alors  soixante-dix  mille  francs^  c'est-à-dire 
plus  du  cinquième  de  tout  ce  que  je  possédais?  Je  fis 
donc  ce  que  je  devais  faire;  d'ailleurs,  je  léguais  à  ma 
femme  et  sa  voiture  et  beaucoup  d'autres  objets,  en  dehors 
de  sa  double  part  qui  lui  permettait  de  racheter  tous  les 


i 


MAUVAIS   EFFET  D'UN   TESTAMENT.  43 

objets  pour  lesquels  elle  aurait  eu  quelque  prédilec- 
tion. Enfin,  moi  tué  à  l'armée,  elle  avait  droit  à  une  pen- 
sion de  six  mille  francs.  J'aurais  donc  été  coupable  de 
faire  plus  que  je  n'avais  fait,  et,  vis-i-vis  d'elle,  je  n'eus 
pas  plus  de  reproches  à  me  faire  dans  cette  occasion 
que  dans  aucune  autre.  Si,  dans  notre  correspondance, 
elle  m'avait  parlé  de  son  prétendu  grief,  auquel  sa  trop 
cruelle  destinée  ne  devait  laisser  aucun  objet,  il  m'eût 
certes  été  facile  de  la  ramener  à  des  sentiments  plus 
justes,  mais  elle  ne  m'en  dit  rien;  elle  resta  avec  ses 
fâcheuses  impressions^  et  je  ne  pus  donner  un  sens  au 
laconisme  et  à  la  gène  de  ses  lettres  qu'à  mon  retour  en 
France.  Malgré  tout,  ces  quelques  jours  passés  à  Paris 
près  d'elle  avaient  été  le  dernier  épisode  vraiment  heu- 
reux de  ma  vie;  car,  lorsque  le  destin  me  ramena  dans 
cette  France  restaurée  ou  profanée,  je  n'y  trouvai  que 
désastres,  hontes  et  douleurs,  sans  compensation,  sans 
répit  et  sans  bornes. 


i 


CHAPITRE  II 


^  Le  31  mai,  je  reçus  de  Le  Marois  la  lettre  la  moins 
militaire  qu'il  soit  possible  d'imaginer.  Il  me  prévenait 
que,  conformément  aux  désirs  du  prince  d'ËckmOhl  et 
d'après  Vautorisatùm  du  prince  de  NeuchÂtel,  la  deuxième 
brigade  de  la  troisième  division  du  premier  corps  partait 
pour  Brème;  et  il  m'engageait  à  la  suivre  comme  étant 
destiné  à  la  commander.  Je  me  rendis  cbez  lui  et,  mes 
lettres  de  service  et  son  galimatias  à  la  main,  je  lui  de- 
mandai ce  que  signifiait  ce  mot  de  destiné,  et  il  se  trouva 
que  le  mot  ne  signifiait  rien  du  tout.  J'ajoutai  que  je 
comprenais  des  mouvements  de  troupes  exécutés  d'après 
des  ordres,  fort  mal  d'après  des  autorisations,  pas  du 
tout  d'après  des  désirs.  Quant  à  l'exécution  des  ordres 
que  mes  troupes  avaient  reçus  sans  mon  intermédiaire, 
il  n'y  avait  que  la  gravité  des  circonstances  qui  pût 
m'empêcher  de  m'y  opposer,  et  cela  en  vertu  des  pou- 
voirs que  je  tenais  de  l'Empereur;  mais,  à  cause  de  ces 
circonstances,  je  me  bornerais  à  leur  donner  de  nouveau 
ces  ordres,  comme  si  elles  ne  les  avaient  pas  reçus.  A 
cela  il  me  répondit  en  me  montrant  des  ordres  assez 
positifs  pour  achever  de  condamner  sa  rédaction.  Au 
reste,  quel  rapport  y  avait- il  entre  Le  Marois  et  un 
homme  de  guerre?  Encore  qu'il  ne  fût  employé  que  sur 
les  derrières,  ce  n'est  plus  là  qu'était  sa  spécialité  depuis 
que  ce  Ganymède  était  devenu  l'ami  du  prince;  mais  ce 


COMMANDANT   SUPÉRIEUR  A   BRÈME.  45 

qui  était  par  trop  sérieux,  c'est  qu'il  était  enfln  avéré 
que  je  faisais  partie  du  corps  du  prince  d'Ëckmûhl,  ce 
qui  substituait  pour  moi  l'hydre  aux  baliveaux.  Pour 
savoir  le  sens  de  cet  imbroglio,  j'en  écrivis  de  suite  au 
prince  d'Ëckmûhl,  et  sa  réponse  me  donna  le  mot  de 
l'énigme.  Et  en  effet  le  prince  de  Neuchàtel  avait  oublié 
de  l'informer  de  ma  nomination;  dès  lors,  croyant  la 
troisième  division  sans  chef,  le  prince  d'Ëckmûhi  avait 
nommé  le  général  Carra  Saint-Cyr  au  commandement 
provisoire  de  cette  division,  qu'il  me  rendait.  Ainsi 
s'expliquait  le  mouvement  que  mes  troupes  exécutaient 
sur  Brème;  avec  cette  explication  m'arrivait  Tordre  de 
me  rendre  en  poste  dans  la  même  ville,  et,  par  une  lettre 
postérieure,  je  recevais  le  commandement  supérieur  de 
toute  la  gauche  de  l'Elbe,  comprenant  le  vaste  espace 
qui  se  trouve  entre  ce  fleuve,  c'est-à-dire  de  Uarburg  à 
Cuxhaven^  la  mer  jusqu'à  Carlsburg,  et,  depuis  Caris- 
burg,  en  longeant  la  rive  gauche  du  Weser  et  tournant 
la  Jade,  jusqu'aux  frontières  des  départements  de  la 
Hollande. 

Le  6  juin  j'étais  à  Brème.  Les  ordres,  à  dater  de  ce 
moment,  se  succédèrent  avec  une  rapidité  qui  tenait  trop 
de  la  confusion  pour  ne  pas  m'étonner;  mais  j'avais 
alors  une  activité  et  une  facilité  de  travail  telles  que, 
quoi  que  le  maréchal  pût  faire,  l'exécution  se  confondait 
pour  ainsi  dire  avec  la  réception  et  le  compte  que  j'en 
rendais.  Ce  n'était  pas  peu  de  chose  cependant  que  des 
ordres  donnés,  révoqués  parfois  deux  heures  après  et 
changés  ou  modifiés  le  lendemain,  annulant  le  matin  le 
travail  de  la  nuit,  le  soir  le  travail  du  matin,  sans  comp- 
ter qu'assez  fréquemment  je  recevais  du  maréchal  lui- 
même  la  répétition  de  ce  que  son  chef  d'état-major 
venait  d'écrire  ou  écrivait,  et  que,  de  cette  sorte,  j'étais 
forcé  à  une  double  correspondance  pour  le  même  objet. 


46      MÉMOIRES   DU  GÉNÉRAL   BARON  THIÉBAULT. 

Mais  telle  était  la  manière  de  cet  homme,  esprit  inquiet, 
soupçonneux,  fatigant,  dur,  d'ailleurs  complètement 
terre  à  terre,  s'occupant  de  chaque  grain  de  sable,  ne 
voyant  guère  au  delà,  prenant  de  la  mémoire  et  de  la 
ténacité  pour  de  la  capacité,  n'employant  cette  mémoire 
qu'à  des  minuties,  usant  les  hommes  à  force  de  détails , 
faisant  le  métier  de  général  de  division  et  de  brigade,  de 
colonel  et  de  capitaine,  et,  par  parenthèse,  bien  mieux 
que  celui  de  général  en  chef;  au  reste,  ne  croyant  jamais 
être  assez  sûr  ni  des  autres  ni  de  lui-même. 

Le  premier  objet  dont  j'eus  à  m'occuper  à  Brème,  ce 
fut  la  défense  des  côtes.  Le  baron  Gobrecht,  colonel 
du  9*  régiment  de  chevau-légers,  en  était  chargé;  il 
avait  à  cet  égard  des  instructions  très  suffisantes,  mais 
il  restait  à  organiser  les  moyens  de  le  secourir  au  mo- 
ment où  il  aurait  besoin  d'être  renforcé,  et  de  suite  je 
réglai  tout  ce  qu'il  fallait  pour  conduire  mes  troupes  en 
poste  à  son  secours  si  une  descente  était  effectuée,  pour 
pouvoir  partir  en  une  heure  et  pour  n'être  arrêté  sur 
aucun  point.  Son  Excellence  fut  satisfaite  de  ces  disposi- 
tions, ainsi  que  d'une  instruction  sur  le  tir  à  boulets 
rouges  dont  je  fis  munir  chaque  commandant  de  port 
ou  de  batterie. 

Le  second  objet  dont  je  parlerai  fut  la  revue  de  cha- 
cun de  mes  bataillons,  revues  dans  lesquelles  j'embras- 
sai tout  ce  qu'elles  pouvaient  comprendre,  dont  le  résul- 
tat fut  de  munir  les  troupes  de  tout  ce  qui  leur  manquait 
en  effets  de  campement  et  dont  le  rapport  fut  si  précis, 
si  complet,  que  le  maréchal  chargea  son  chef  d'état-major, 
le  général  César  de  Laville,  de  m'écrire  qu'il  était  très 
content  de  mon  rapport  et  des  mémoires  de  propositions 
qui  y  étaient  joints.  Je  pris  même  sur  moi  de  faire  droit 
à  une  demande  de  munitions  que  me  présenta  directe- 
ment le  général  Bourcier,  et  le  prince  me  fit  dire  que 


LES   CURIOSITÉS   DE   BRÈME.  47 

j'avais  très  bien  agi;  mais  déjà  il  m'avait  appelé  à  Ham- 
bourg avec  la  totalité  de  mes  troupes,  de  sorte  que  mon 
commandement  supérieur  de  la  gauche  de  l'Elbe  fut  un 
commandement  de  six  jours,  pendant  lesquels  j'avais 
débuté  avec  lui  le  mieux  possible. 

Prêt  à  quitter  Brome  et  ayant  quelques  heures  de 
répit,  j'allai  visiter  les  deux  curiosités  que  renferme  cette 
ville.  L'une  est  une  espèce  de  caveau,  et  je  dis  espèce 
parce  qu'il  est  plutôt  hors  terre  qu'en  terre;  on  n'y  des- 
cend que  par  trois  marches,  je  crois;  il  est  conséquem- 
ment  très  clair,  de  plus  assez  vaste  et  ayant  cela  de 
particulier  qu'aucun  corps  ne  s'y  décompose.  Une  foule 
d'oiseaux  et  de  quadrupèdes  étaient  suspendus  à  ses 
murs  et  desséchés  sans  avoir  subi  la  moindre  putréfac- 
tion; une  foule  de  corps  achevaient  d'en  témoigner,  et 
de  ce  nombre  se  trouvait  celui  d'une  comtesse  morte  il 
7  avait  deux  cents  ans;  elle  ne  formait  plus  que  le  patron 
d'une  femme  en  cuir  de  bufûe  très  épais,  les  jambes 
s'étant  réunies,  les  bras  paraissant  à  peine  dessinés  et 
la  tête  s'étânt  aplatie  par  suite  de  la  dissolution  de 
toutes  les  parties  osseuses  et  charnues.  C'est  en  ce 
genre  ce  que  j'ai  vu  de  plus  extraordinaire;  il  n'y  avait 
plus  de  raison  pour  que  cette  forme  de  cuir  se  déna- 
turât, et,  prédestinée  ainsi  à  traverser  un  grand  nombre 
de  siècles,  sans  doute  attendra-t-elle  en  cet  état  qu'au 
jour  du  jugement  dernier  son  âme  rentre  dans  ce  résidu 
de  corps  et  lui  rende  ses  contours.  Longtemps  je  la  tins 
dans  mes  bras  ;  lorsque  je  l'eus  remise  dans  l'espèce  de 
cercueil  qui  la  contenait,  je  n'en  avais  pas  fini  avec  la 
foule  de  réflexions  qu'elle  me  suggéra. 

L'autre,  véritable  caveau,  est  celui  qui  renfermait  et 
qui  certainement  renferme  encore  les  plus  vieux  et  les 
plus  précieux  vins  du  Rhin.  Ce  caveau  célèbre,  nommé  le 
caveau  de  la  Rose,  contenait,  sous  les  noms  des  douze 


AS     MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

apôtres,  douze  énormes  pièces  de  vin,  dont  la  plus  an- 
cienne avait  je  ne  sais  plus  combien  de  siècles  et  que 
l'on  remplissait  chaque  année,  savoir  :  la  douzième 
pièce  par  la  onzième,  la  onzième  par  la  dixième,  la 
dixième  par  la  neuvième,  et  enfin  la  première  par  tout  ce 
qu'on  pouvait  se  procurer  de  plus  parfait  en  vin  du  Rhin. 
On  comprend  que  c'étaient  les  premiers  magistrats  de  la 
ville  qui  surveillaient  ce  caveau  et  soignaient  ces  vins, 
enfermés  sous  je  ne  sais  combien  de  clefs  et  de  serrures, 
et  dans  l'asile  desquels  on  n'entrait  que  par  délibération. 
On  citait  un  Anglais  qui,  à  cinq  cents  francs  la  bouteille, 
avait  obtenu  la  vente  de  six  bouteilles  de  la  douzième 
pièce.  Lorsque  Marie-Louise  accoucha  du  roi  de  Rome, 
la  ville  de  Brème  crut  lui  faire  un  cadeau  magnifique  en 
lui  envoyant  douze  bouteilles.  Les  magistrats  qui  m'ac- 
compagnèrent dans  ma  visite,  en  ma  qualité  de  com- 
mandant supérieur  de  toute  cette  contrée ,  m'offrirent 
en  cadeau  deux  bouteilles;  je  les  refusai,  mais  j'accep- 
tai un  verre  de  ce  vin,  et,  je  dois  le  dire,  non  seulement 
je  n'ai  jamais  rien  pris  de  plus  pur,  de  plus  un,  de  plus 
délicat,  mais  j'en  ai  eu  la  bouche  embaumée,  ainsi  que 
les  moustaches,  pendant  vingt-quatre  heures. 

Après  avoir  mis  tous  mes  bataillons  en  marche  sur 
Hambourg,  où  ils  devaient  camper  et  travailler  à  forti- 
fier cette  position;  après  avoir  eu  deux  ou  trois  fois  à 
changer  les  itinéraires,  puis  la  destination  de  ces  troupes; 
après  les  avoir  fait  entrer  à  Hambourg,  où  j'avais 
envoyé  mon  artillerie  et  un  immense  convoi  de  muni- 
tions; après  avoir  fait  partir  en  poste,  et  pour  la  même 
destination,  le  général  d'artillerie  Jouffroy,  je  m'y  rendis 
de  la  même  manière;  j'allais  y  prendre  le  commande- 
ment supérieur,  en  attendant  l'arrivée  du  général  de 
division  comte  Hogendorp,  Hollandais  et  personnage 
considérable  dans  son  pays,  de  plus  aide  de  camp  de 


SCENE  AVEC  LE   MARECHAL  DAVOUT.  49 

l'Empereur,  mais  dont  le  nom  et  la  fortune  faisaient  tout 
le  mérite,  comme  ils  avaient  fait  toute  la  position.  Ayant 
couru  toute  la  nuit,  'j'arrivai  à  Hambourg  le  13  vers 
midi.  Vis-à-vis  du  prince  d'Ëckmûhl,  l'épouvante  et 
l'exécration  de  ses  subordonnés,  je  crus  devoir  débuter 
par  lui  témoigner  quelque  empressement  à  le  saluer,  et, 
avant  de  songer  à  me  loger,  je  descendis  de  voiture  à  sa 
porte.  N'ayant  d'ailleurs  reçu  de  sa  part  que  des  témoi- 
gnages de  satisfaction  depuis  que  j'étais  sous  ses  ordres, 
je  pensais  être  bien  reçu;  quel  fut  donc  mon  désappoin- 
tement lorsqu'en  l'abordant  je  vis  son  front  se  rider, 
ses  yeux  se  couvrir,  sa  flgure  se  refrogner,  l'une  de 
ses  mains  relever  ses  lunettes,  l'autre  frotter  son  crâne 
dépouillé I  Et,  avant  qu'il  m'eût  dit  bonjour,  ou  plutôt 
sans  me  l'avoir  dit,  avec  l'accent  d'une  vive  colère  il 
m'apostropha  par  ces  mots  :  c  Vous  avez  donc  sauvé 
un  traître?  Vous  aviez  à  faire  sur  le  comte  de  Bentinck 
un  exemple  nécessaire,  et  vous  avez  préféré  faire  de  ce 
procès  un  triomphe  pour  les  ennemis  de  l'Empereur.  » 
On  voit  le  thème  et  l'on  comprend  si  je  fus  long  à  passer 
de  l'étonnement  à  l'indignation.  Quant  à  lui,  il  ne  céda 
sur  rien,  ni  moi  non  plus,  et,  pendant  qu'il  renchérissait 
sur  ses  abominables  assertions,  je  répétais  à  tue-tête  : 
<  Ce  sont  les  faits  qui  l'ont  jugé,  et  non  moi.  Quatre 
hommes  de  conscience  s'honorent  d'avoir  partagé  mon 
opinion,  comme  je  m'honore  et  me  console  d'avoir  par* 
tagé  la  leur.  Je  m'en  étais  assez  positivement  expliqué 
par  avance  pour  qu'on  fût  prévenu  sur  ce  qu'il  advien- 
drait de  la  mise  en  jugement,  et,  si  j'avais  tenu  une 
autre  conduite,  je  me  regarderais  comme  un  assassin.  > 
On  nous  entendait  crier  de  toute  la  maison  et  même  de 
la  rue  ;  c'était  un  scandale  et  une  indignité.  Cette  scène 
dura  une  demi-heure;  elle  aurait  duré  dix  fois  plus  long- 
temps, que  nous  n'aurions  pu  nous  entendre.  Je  parlais 

V.  A 


50      MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIEBAULT. 

honneur  et  conscience  à  un  homme  qui  ne  se  doutait 
pas,  dans  ce  cas,  de  ce  qu'étaient  l'un  et  l'autre.  Je  profitai 
donc  du  premier  moment  où  il  souffla  au  lieu  de  me 
répondre,  pour  lui  dire  :  f  Prince,  je  ne  suis  pas  logé, 
et  je  vais  m'occuper  d'un  gtte.  —  Votre  logement  est 
fait,  reprit-il,  et  le  commandant  de  la  place  vous  l'indi- 
quera. »  Après  quoi,  et  comme  je  le  saluais,  il  ajouta  : 
t  Vous  viendrez  dîner  avec  moi,  et  je  vous  parlerai  des 
ordres  que  j'ai  à  vous  donner.  »  Observerai-je  qu'il  ne 
me  reparla  jamais  du  comte  de  Bentinck?  Ce  vilain  sac 
était  vidé;  mais  d'autres  sacs  à  discussions  n'allaient 
pas  tarder  à  se  remplir. 

Une  heure  après,  j'étais  chez  le  général  de  Laville, 
homme  distingué  sous  tous  les  rapports  et  très  digne 
officier,  que  de  plus  je  connaissais  personnellement, 
l'ayant  vu  à  Salamanque  aide  de  camp  du  duc  d'Istrie  : 
c  Quel  diable  d'homme  que  votre  maréchal  !  lui  disge, 
dès  que  nous  fûmes  seuls.  —  J'avoue,  me  répondit-il,  que 
c'est  une  chose  grave  que  de  servir  avec  lui.  Tout  ce 
que  le  zèle  peut  provoquer  n'est  que  devoir;  la  moindre 
erreur,  faute,  négligence  ou  oubli,  est  crime.  Il  se  pré- 
vient facilement  et  ne  revient  jamais.  Les  raisons,  les 
circonstances,  qui  peuvent  influer  sur  le  jugement  des 
autres  hommes,  sont  nulles  à  ses  yeux,  et  il  n'existe  pas 
de  considérations  humaines  qui  aient  sur  lui  la  moindre 
action.  Ainsi,  par  exemple,  il  est  bon  mari  et  bon  père; 
il  n'a  chez  lui  presque  pas  de  volonté;  eh  bien,  il  sacri- 
fierait sans  hésiter  sa  femme  et  ses  enfants,  qu'il  aime 
tendrement,  si  ce  qu'il  regardait  comme  son  devoir 
lui  paraissait  le  commander.  Au  dernier  point  paternel 
pour  les  soldats,  bon  pour  les  ofQciers  subalternes,  il 
est  sévère  pour  les  chefs  et  souvent  plus  que  dur  pour 
les  généraux,  et  cela  encore  en  raison  de  l'élévation  de 
leurs  grades;  et  c'est  ce  qui  lui  a  fait  le  plus  d'ennemis; 


UNANIMITE   SUR  LE  MARECHAL.  51 

mais  il  n'y  a  à  cet  égard,  comme  sur  le  reste,  rien  à 
gagner  sur  lui;  c'est  une  affaire  de  caractère  comme 
c'est  devenu  une  affaire  d'habitude.  —  Allons,  ajoutai- 
je  en  le  quittant,  à  ce  que  votre  situation  officielle  vous 
permet  de  m'en  dire  joignons  les  rapports  secrets,  et  il 
sera  démontré  que,  pour  mériter  de  servir  sous  ses 
ordres,  il  faut  avoir  tué  père  et  mère.  » 

Le  général  Yandamme  avait  été  malade  à  Hambourg, 
et  j'appris  que,  se  trouvant  mieux,  il  en  partait  le  len- 
demain; je  me  hâtai  donc  d'aller  le  voir.  Il  me  reçut 
quoique  encore  couché,  c  Je  vous  savais  employé  dans 
ce  corps  d'armée  et  attendu  à  Hambourg,  me  dit-il,  et 
d'avance  je  vous  ai  fait  mon  compliment  de  condoléance 
sur  le  malheur  de  servir  avec  le  maréchal  Davout, 
homme  aux  indignités  duquel  il  est  impossible  d'échap- 
per. Quant  à  moi,  je  le  quitte  et  j'en  rends  grâce  à  Dieu. 
Au  reste,  si  l'Empereur  ne  m'avait  tiré  d'ici,  je  m'en 
serais  tiré  tout  seul.  »  Et  là-dessus,  il  se  donna  carrière 
et  me  cita  vingt  faits  plus  odieux  les  uns  que  les  autres, 
et  que  son  énergique  et  fougueuse  éloquence  achevait  de 
rendre  formidables. 

Peu  de  jours  après,  j'eus  l'occasion  de  revenir  au 
même  siget,  ou  plutôt  au  même  homme,  avec  le  général 
Dumonceau,  sous  les  ordres  duquel,  et  comme  capitaine, 
j'avais  servi  à  l'attaque  des  lignes  de  Breda  (1794); 
quelque  modération  qu'il  pût  y  mettre,  ce  fut  encore 
pour  l'entendre  me  plaindre  de  le  remplacer  et  pour 
entendre  le  général  Fesenzac,  l'un  de  ses  généraux  de 
brigade,  se  joindre  à  lui  pour  se  féliciter  de  quitter  le 
treizième  corps.  Le  général  Dumonceau  n'attendait 
que  le  moment  où  je  pourrais  le  relever  comme  gouver- 
neur de  Lûbeck  et  remplacer  sa  division  par  la  mienne 
pour  partir  et  s'éloigner  du  prince  d'Ëckmûhl  avec  une 
joie  d'enfant.  Enfin  il  n'y  avait  qu'une  voix,  et  cette 


52      MÉMOIRES  DU  GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

unanimité  accablante,  ce  cri  d'appréhension  et  même  de 
haine  auquel  les  populations  entières  répondaient^  ne 
purent  manquer  de  me  rappeler  ce  qu'en  1807  Morand 
et  Gauthier  m'avaient  dit  de  lui  dans  leur  cantonnement 
près  de  Tilsit.  Toutefois,  comme  je  n'avais  aucun  autre 
moyen  de  lutter  contre  cette  puissance  ou  d'échapper 
à  elle,  c'est-à-dire  de  me  tirer  de  là,  il  fallait  bien  se  rési- 
gner à  ce  que  le  ciel  en  ordonnerait. 

L'heure  du  dîner  assembla  dans  le  salon  du  maréchal 
une  vingtaine  de  personnes.  Lui-même  y  entrait  lorsque 
j'arrivai;  mais  il  se  mit  aussitôt  à  se  promener,  et,  comme 
il  ne  disait  rien  à  personne,  personne,  en  dehors  de 
quelques  apartés,  ne  parlait.  A  table^  où  l'on  se  mit 
presque  immédiatement,  il  ne  se  montra  pas  plus  cau- 
sant, et  il  y  avait  à  cela  plusieurs  raisons  :  d'un  esprit 
très  ordinaire,  il  n'avait  rien  à  dire,  et,  nul  autre  ne  s'avi* 
sant  de  s'emparer  de  la  conversation  qu'il  ne  soutenait 
pas,  tout  se  bornait  à  quelques  mots  sans  suite.  Fort 
mangeur,  il  avait  autre  chose  à  faire  qu'à  parler,  et, 
placé  à  sa  droite,  je  fus  étonné  de  ce  qu'il  avala.  Enfin, 
ayant  pour  tout  ce  qui  pouvait  tenir  à  ses  devoirs  une 
ardeur  de  fanatique,  il  ruminait  même  pendant  les 
repas  ce  qu'il  avait  à  faire  et  ne  relevait  guère  sa  grosse 
tête  penchée  sur  son  assiette,  que  ses  yeux  ne  quittaient 
que  furtivement.  De  tels  dîners  ne  pouvaient  manquer 
d'être  tristes, et  aussi,  quelque  courte  que  fût  leur  durée 
et  quelque  appétit  que  Ton  y  apportât,  les  trouvait-on 
assez  longs. 

En  sortant  de  table,  je  passai  avec  le  maréchal  dans 
son  cabinet,  et  il  m'annonça  qu'il  joignait  au  comman- 
dement de  ma  division  le  commandement  supérieur  de 
Hambourg;  il  me  donna  sur  ce  dernier  des  renseigne- 
ments en  partie  trop  minutieux,  sans  doute,  mais  qui 
n'en  avaient  pas  moins  de  l'importance;  de  sorte  que, 


COMMANDANT  SUPÉRIEUR  A  HAMBOURG.    53 

tout  en  se  noyant  dans  les  détails,  il  fournissait  à  qui 
savait  choisir  et  classer  les  éléments  d'une  instruction 
rapide  et  tous  les  moyens  de  la  compléter.  Je  le  redis, 
cet  homme  n'avait  ni  élévation  dans  les  vues,  ni  étendue 
ou  profondeur  dans  les  idées;  mais  tout  ce  qui  était  à 
sa  portée,  il  le  savait  avec  une  précision  qui,  sans 
exclure  le  désordre,  le  maintenait  au  courant  de  tout. 
On  comprend,  du  reste,  que  ce  qui  avait  rapport  à  la  sur- 
Teillance  des  habitants,  c'est-à-dire  à  l'espionnage,  fut 
traité  à  fond. 

Ma  nomination  était  chez  moi  lorsque  j'y  rentrai.  De 
suite  je  me  procurai  un  plan  de  la  ville,  et,  dans  la  nuit,  je 
reçus  du  major  Brunet,  commandant  la  place,  l'état  et 
l'emplacement  des  quartiers,  des  prisons,  des  hâpitaux, 
des  postes,  des  magasins  à  poudre,  de  l'artillerie,  des 
caisses,  des  magasins  de  vivres  et  de  fourrages,  des  lieux 
de  distribution,  le  tableau  des  autorités  militaires  et 
civiles,  des  principaux  fonctionnaires  et  employés,  et 
leurs  adresses,  de  même  que  je  déterminai  les  rapports 
verbaux  et  écrits  qui  journellement  ou  instantanément 
devaient  m'être  faits.  Le  lendemain,  14,  à  la  pointe  du 
jour  j'étais  à  cheval,  accompagné  et  guidé  par  deux  offi- 
ciers de  la  place,  parcourant  toute  cette  ville,  visitant 
les  établissements  et  les  postes ,  les  anciennes  fortifica- 
tions, les  portes  de  la  ville  et  le  port,  l'Elbe  et  l'Alster 
bref,  examinant,  fouillant,  scrutant  de  manière  que 
rien  ne  m'eût  échappé  s'il  venait  à  l'idée  du  maréchal  de 
vouloir  me  prendre  en  défaut  de  quelque  chose;  mais, 
pendant  que  je  m'efforçais  de  m'y  appliquer,  mon  tra- 
vail se  compliqua,  et,  avant  la  fin  de  ce  premier  jour  de 
,mon  entrée  en  fonction,  je  fus  chargé  de  faire  relever 
et  de  compléter  les  fortifications  de  Hambourg,  entre- 
prise colossale  et  par  le  développement  immense  de 
cette  place,  et  par  la  nécessité  de  la  retrancher  même  du 


54      MÉMOIRES  DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

côté  de  l'Elbe,  dont  les  glaces  pouvaient  annuler  la 
défense.  Cet  ordre  émanait  de  l'Empereur  lui-même.  Le 
prince  avait  arrêté  qu'on  emploierait  à  ces  travaux 
quatre  mille  paysans  et  trois  mille  hommes  de  troupes, 
ces  derniers  se  relevant  de  manière  à  fournir,  sans  inter- 
ruption et  par  jour,  quinze  cents  têtes  de  travailleurs 
pendant  seize  heures  consécutives.  Observerai-je  que,  par 
reflet  d'une  destinée  si  magnifique  jusqu'en  1808,  si  for- 
midable jusqu'en  1812,  mais  depuis  si  atroce,  cette  mise 
en  état  de  places  fortes  fut  le  coup  de  grâce  que  Napo- 
léon se  donna  à  lui-même?  Et  comment  ne  pas  le  recon- 
naître, lorsqu'on  pense  qu'avec  une  poignée  de  monde, 
il  disputait  comme  un  lion  les  coteaux  de  la  Champagne 
à  la  Coalition  tout  entière,  et  qu'en  même  temps  il  avait 
perdu  ou  perdait,  par  la  suite  d'une  ténacité  extrava- 
gante et  sans  aucun  fruit,  les  36,000  hommes  laissés  à 
Dantzig,  les  garnisons  de  Stettin,  de  Wittenberg  et  de 
Potsdam,  les  22,000  hommes  de  la  garnison  de  Glogau, 
les  32,000  sacrifiés  à  Dresde,  les  18,000  enfermés  à  Mag 
debourg,  et  non  seulement  les  36,000  hommes  qui  se 
replièrent  sur  Hambourg,  mais  6jD  à  80,000  conscrits 
levés  et  réunis  dans  les  contrées  que  nous  aurions  tra- 
versées en  nous  retirant  sur  Lille?  total  effrayant  de 
200,000  hommes  qui,  annulant  tous  les  efforts  de  la 
Coalition,  auraient  sauvé  la  France  et  qui,  par  l'effet 
moral  que  leur  retour  aurait  produit,  se  seraient  élevés 
à  près  de  300,000,  avec  lesquels  nous  commandions  la 
paix  et  conservions  le  cours  du  Rhin.  La  tête  se  perd 
quand  on  scrute  les  phases  de  notre  agonie  et  quand 
on  est  contraint  de  se  dire  que  de  telles  fautes  ont  pu  être 
commises  par  Napoléon  lui-même;  aussi  la  superstition 
succéda  bientôt  à  l'étonnement,  et  on  finit  par  ne  plus 
comprendre  que  l'irrévocable  accomplissement  des  arrêts 
du  destin.  Le  ciel  avait  parlé,  et  ce  qui  achève  de 


TRAVAIL  SANS   RÉPIT.  55 

le  prouver,  c'est  qu'une  circonstance,  étourdissante  à 
force  d'être  insignifiante  dans  son  principe,  a  fait  de  moi, 
et  ainsi  que  je  le  dirai,  l'instrument  aveugle  des  der- 
niers désastres  de  Napoléon,  comme  si  le  sort  avait 
voulu  se  servir  de  mes  mains  pour  une  vengeance 
qu'au  prix  de  tout  mon  sang  j'aurais  prévenue  ou 
empêchée,  si  la  prévision  n'avait  été  refusée  à  l'homme. 
Je  reviens  à  mes  occupations.  Je  commandais  directe- 
ment les  troupes  de  ma  division  et  de  la  division  dite  de 
Hambourg,  et  il  fallait  faire  face  à  leurs  besoins,  statuer 
sur  mille  objets  de  détail,  activer  leur  instruction  et  les 
accoutumer  à  la  discipline.  Je  commandais  Hambourg, 
et  il  fallait  en  assurer  tous  les  services,  y  maintenir 
une  police  sévère  et  exercer  sur  toute  la  population  une 
action  continuelle;  enfin  je  commandais  d'immenses  tra- 
vaux. Outre  cela»  c'étaient  à  tous  moments  des  demandes 
de  besognes  spéciales;  ainsi  il  fallut  que  je  rédigeasse 
un  ordre  général  en  cas  d'alarme,  et  le  maréchal  voulut 
bien  en  être  satisfait;  un  autre  jour,  il  lui  fallut  un  juge- 
ment accompagné  de  mille  détails  sur  tous  les  chefs  de 
bataillon  placés  sous  mes  ordres;  indépendamment  de 
tous  les  états  et  rapports  que  je  lui  adressais  journelle- 
ment, il  écrivait  sans  cesse,  et  il  lui  fallait  réponse  à 
tout;  de  même  que,  par  jour,  j'avais  vingt  fois  à  écrire  à 
des  personnes  résidant  à  Hambourg,  et  que,  pour  récla- 
mer des  bataillons  ou  des  hommes,  il  fallait  corres- 
pondre avec  tous  les  généraux  de  la  terre  (i).  Enfin,  et  à 
chaque  moment,  c'étaient  des  mouvements  de  troupes  à 
ordonner,  à  contremander,  ou  les  bataillons  à  faire 
retourner  d'où  ils  étaient  venus;  on  n'imagine  pas  pareil 

(i)  A  Paris,  avec  Hulin;  à  Strasbourg,  avec  Desbureaux;  à 
Mayence,  avec  le  maréchal  Kellermann  ;  éi  Hanovre,  avec  Broussier  ; 
à  Munster,  avec  Lauberdière  ;  à  Osnabrûck,  avec  Carra  Saint-Cyr  ; 
à  Dûsseldorf,  avec  Damas,  et  à  Brème  avec  Osten. 


56      MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

casse-tête.  Les  jours  et  une  partie  des  nuits  y  étaient 
consacrés  et  n'y  suffisaient  pas;  encore  s'il  m'était  resté 
quelques  heures  de  repos  assuré,  mais  on  avait  toujours 
la  fièvre  avec  un  chef  qui  avait  toujours  le  transport, 
et,  comme  il  ne  dormait  pas,  la  nuit  était  le  temps  de 
ses  plus  nombreux  messages.  Je  reste  dans  les  termes 
de  la  plus  exacte  vérité  en  affirmant  que  pas  une  nuit 
ne  se  passa  sans  que  je  fusse  réveillé  à  deux  et  à  trois 
reprises,  et  une  fois  entre  autres  parce  que  les  travail- 
leurs lui  avaient  dit  dans  la  journée  qu'il  leur  avait 
manqué  une  demi-ration  de  pain.  Il  y  avait  de  quoi  se 
donner  au  diable;  mais  enfin  il  n'avait  pas  trouvé  l'oc- 
casion de  me  dire  un  mot  désagréable  ;  tout  marchait  avec 
régularité,  et,  pour  m'en  récompenser,  il  ajouta  encore 
à  mes  commandements  celui  de  la  première  division 
de  l'armée.  Le  18,  ma  division  fut  réorganisée;  au  lieu 
d'être  composée  de  bataillons  isolés,  ^e  qui  n'avait  pu 
convenir  qu'à  une  organisation  provisoire,  elle  le  fut  des 
premiers,  deuxièmes  et  quatrièmes  bataillons  des 
i6«  léger,  61%  48%  108«  et  411«  de  ligne;  total,  quinze 
bataillons  dont  sept  présents  et  huit  en  route  pour 
rejoindre,  ce  qui  donna  lieu  à  une  dislocation  générale 
que  je  fus  chargé  d'opérer.  Cet  état  de  choses  dura  jus- 
qu'au 22,  où  le  prince  me  fît  prévenir  que  le  comte 
Hogendorp  allait  me  relever.  Le  comte  arriva  le  23,  et  le 
même  jour  je  reçus  l'ordre  de  quitter  Hambourg  dès  le 
lendemain  24,  et  de  me  rendre  à  Lûbeck,  comme  com- 
mandant supérieur  de  la  ville  et  du  pays,  et  comme  com- 
mandant de  l'avant-garde  de  l'armée.  Tant  d'après  mes 
ordres  reçus  que  d'après  les  instructions  que  le  prince 
me  donna  après  le  dîner  que  je  fis  chez  lui,  je  devais 
remplacer  à  LUbeck  le  général  Dumonceau  et  relever 
les  troupes  avec  quatre  bataillons  de  ma  division  qui 
ne  tardèrent  pas  à  être  portés  à  huit;  y  garder,  comme 


«   ah!   le   méchant   GÉNÉBAL!  »  51 

appartenant  à  elle,  les  huit  pièces  de  canon  que  ce  géné- 
ral y  avait  conduites  et  trois  escadrons  du  8*  de  chas- 
seurs à  cheval;  y  joindre  au  commandement  de  ces 
troupes  une  brigade  et  un  régiment  de  cavalerie  danois 
du  corps  du  prince  de  Hesse,  je  crois,  frère  de  la  reine 
de  Danemark.  Mes  ordres  portaient  en  outre  que  je  fusse 
rendu  à  Lûbeck  le  25,  et  que  je  partisse  de  Hambourg 
sans  que  personne  connût  ma  destination.  Tout  cela  fut 
exécuté. 

C'est  dans  ce  trajet  fait  à  cheval  que,  le  25,  je  ren- 
contrai à  quatre  lieues  de  Lûbeck  le  général  Dumon- 
ceau  et  le  général  Fesenzac,  si  joyeux  de  quitter  le 
prince  d'Ëckmûhl.  Deux  heures  après,  j'entrais  à  Lû- 
beck; il  pleuvait  à  verse,  et  personne  n'était  à  la  porte 
de  la  ville  pour  me  conduire  à  mon  logement.  Certes  je 
n'étais  ni  injuste,  ni  fantasque,  ni  dur,  ni  exigeant  pour 
ce  qui  ne  devait  pas  être  exigé;  mais  pour  tout  ce  qui 
était  devoir  et  exécution  des  ordres,  personne  n'était  plus 
sévère  que  moi.  Ce  fut  donc  de  fort  mauvaise  humeur  que 
je  me  rendis  chez  le  commandant  de  la  place;  c'est  très 
en  colère  que  j'arrivai  à  la  maison  qui  m'était  préparée 
et  où  messieurs  mes  aides  de  camp  essuyèrent  une  vio- 
lente bourrasque.  La  femme  et  les  deux  fort  jolies  ûlles 
de  mon  hâte,  auprès  desquelles  ces  messieurs  faisaient  les 
gentils  au  lieu  de  se  trouver  à  ma  rencontre,  furent  si 
épouvantées  de  mon  début  qu'elles  se  sauvèrent  en 
s'écriant  :  c  Ahi  le  méchant  général!  »...  Une  demi- 
heure  après,  je  me  fis  annoncer  à  ces  dames;  elles 
tremblaient  à  mon  entrée;  un  quart  d'heure  plus  tard, 
elles  riaient  comme  des  folles,  et,  lorsque  je  les  quittai, 
j'étais  l'ami  de  la  famille.  Mais,  pendant  que  j'avais  fait 
une  toilette  que  le  temps  le  plus  affreux  avait  rendue 
inévitable,  des  ordres  avaient  appelé  chez  moi  les  auto- 
rités et  principaux  fonctionnaires  civils  et  militaires; 


58      MEMOIRES   DU  GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

le  temps  de  ma  visite  m'avait  conduit  au  moment  de 
mon  dîner,  et,  en  quittant  la  table,  j'ouvris  une  séance 
qui  dura  jusqu'à  minuit  et  pendant  laquelle  je  me  mis 
au  courant  de  tout  ce  qui  tenait  à  la  ville  et  au  pays,,  et  je 
m'occupai  d'organiser  et  de  faire  commencer  dès  le 
lendemain  les  travaux  qui  devaient  achever  de  fortifier 
Travemûnde  et  de  mettre  Lûbeck  en  état  de  défense. 
Ainsi  en  trois  semaines  j'avais  décidé  de  la  vie  du 
comte  de  Bentinck;  sans  qu'aucun  des  chefs  de  l'armée, 
sans  que  le  commandant  de  Paris,  sans  que  le  ministre 
de  la  guerre  ou  celui  de  la  police  en  sussent  un  mot, 
j'avais  fait  une  fugue  sur  Paris  où  j'avais  séjourné 
cinq  jours;  j'étais  revenu  à  Wesel;  tout  ce  qui  s'y  trou- 
vait réuni  de  ma  division  et  moi,  nous  nous  étions  rendus 
en  hâte  à  Brème,  où  j'avais  organisé  un  transport  par 
chariots,  moyennant  lequel  toutes  mes  troupes  pou« 
vaient  arriver  en  moins  d'un  jour  sur  la  pointe  de  la  côte; 
trois  semaines  encore,  et  j'aurai  exercé  trois  comman- 
dements supérieurs  et  le  commandement  de  l'avant- 
garde  de  l'armée;  j'aurai  commandé  trois  divisions  fran- 
çaises et  une  brigade  danoise;  sans  parler  de  Harbourg, 
j'aurai  organisé  et  mis  en  activité  les  travaux  destinés 
à  transformer  trois  places  démantelées  en  places  de 
guerre.  C'est  certainement  l'époque  de  ma  vie  où  le  plus 
de  choses  différentes  se  sont  succédé  pour  moi  en  aussi 
peu  de  temps. 

Ayant  flairé  l'ours  mal  léché  sous  les  ordres  duquel  la 
fatalité  m'avait  placé,  ayant  senti  d'assez  près  la  dureté 
de  son  poil  toujours  hérissé,  je  ne  pouvais  me  croire 
hors  d'atteinte  par  là  même  que  j'étais  éloigné  de  lui; 
mais  un  courrier  et  deux  par  jour,  parfois  dix  lettres 
en  vingt-quatre  heures,  et  la  correspondance  la  plus  pé- 
nible, la  plus  chicanière  et  la  plus  minutieuse,  des 
appels  ou  des  messages  continuels,  m'eussent  nuit  et 


COMMANDANT   SUPÉRIEUR   A   LÏJBECK.  59 

jour  rappelé,  si  je  l'avais  oublié,  que  j'étais  encore  sous 
sa  patte.  Aussi,  comme  on  peut  le  croire,  je  n'en  conti- 
nuai pas  moins  à  faire  tout  ce  que  le  zèle  sans  initia- 
tive, tout  ce  qu'une  obéissance  passive  pouvait  rendre 
possible.  Avec  une  surprise  qu'il  avait  eu  l'attention  de 
me  ménager  complète,  je  reçus  le  soir  même  de  mon 
arrivée  à  Lûbeck  et  à  dix  heures  l'ordre  de  faire  arrêter 
et  de  diriger  sur  Hambourg  cinquante  des  habitants  de 
cette  ville,  choisis  parmi  les  plus  turbulents  de  nos 
ennemis.  C'était  me  faire  débuter  d'une  manière  exé- 
crable. On  a  vu  tout  ce  que  j'avais  obtenu  à  Fulde,  à 
Burgos  et  à  Salamanque  par  des  moyens  tout  à  fait  dif- 
férents. Il  y  avait  donc  chez  moi  répulsion  de  caractère 
et  d'expérience;  mais,  avec  le  prince  d'Eckmûhl,  ce  début 
n'était  qu'une  conséquence  de  mille  précédents  et  plus. 
La  ville  de  Lûbeck  était  vis-à-vis  de  nous  dans  de  mena- 
çantes dispositions,  fait  assez  naturel;  car,  comme  ville 
hanséatique,  elle  était  une  des  trois  villes  de  ces  contrées 
qui  perdaient  le  plus  par  notre  présence;  elle  était  aussi 
le  dernier  point  occupé  par  nous;  ses  habitants  se  trou- 
vaient sans  cesse  en  communication  avec  l'ennemi,  et 
c'était  les  pousser  davantage  vers  cet  ennemi  que  de 
les  traiter  avec  un  excès  de  rigueur.  Quoi  qu'il  en  soit, 
l'ordre ,  ainsi  que  je  l'ai  dit,  parvint  à  dix  heures  du 
soir.  A  minuit,  les  listes  étaient  faites  par  le  commissaire 
de  police  et  le  commandant  de  la  place;  dans  la  nuit 
et  la  journée  du  lendemain,  trente-quatre  arrestations 
furent  effectuées,  et  ces  trente-quatre  détenus  partirent 
pour  Hambourg  le  26,  à  la  pointe  du  jour,  et  les  seize 
restant  le  27.  Cet  ordre,  au  surplus,  produisit  l'effet  que 
de  tels  ordres  ne  peuvent  manquer  de  produire;  il  aug- 
menta le  mal  au  lieu  d'y  remédier;  j'en  rendis  compte; 
mais  s'arrêter  dans  une  mauvaise  voie,  c'est  se  con- 
damner. Le  prince  ordonna  donc  de  faire  cent  arresta- 


60      MËHOIKBS   DU   GÉNÉRAL   BARON  THIÉBaULT. 

lions  Douvelles,  et,  sur  mes  observations,  les  réduisit  de 
vin^  ou  trente  individus;  disposition  à  laquelle  il  sub- 
stitua, le  6  juillet,  et  dans  une  lettre  qui  le  montre  à  nu, 
l'ordre  d'arrêter  et  d'envoyer  à  Hambourg  les  cinq  à  sii 
cents  hommes  les  plus  mauvais  sujets  de  la  canaille, 
et  même  celui  d'arrêter  et  d'envoyer  séparément  les  fils 
de  ces  hommes  ayant  treize  ans  au  plus.  Quel  cher, 
celui  qui  rendait  le  général  de  Laville  capable  de  signer 
de  telles  choses  I 

Pour  achever  de  gagner  le  cœur  des  Lflbeckois,  le 
décret  qui  mettait  Ltibeck  en  état  de  siège  fut  arBché  le 
28  juin  et  complété  par  une  proclamation  écrite  au  dia- 
pason des  circonstances,  et  que  je  crus  devoir  y  joindre. 
Enfin  j'ordonnai  un  nouveau  désarmement,  et  plus  de 
trois  mille  fusils  furent  livrés,  alors  que  le  désarmement 
opéré  par  le  général  Dumonceau  n'en  avait  fait  livrer 
que  sept  cent8(l). 

Des  désertions  eurent  lieu  dans  un  régiment  de  che- 
vau-légers  et  parmi  les  Danois;  j'eus  la  preuve  que  les 
déserteurs  avaient  été  embauchés,  et  j'en  écrivis  au  gé- 
néral baron  de  Tettenborn,  commandant  l'avant-garde 
russe.  Ce  général  me  répondit  une  lettre  presque  gogue- 
narde; ma  réponse  fut  faite  à  l'instant  et  sur  le  mâme 
ton.  Dans  la  croyance  qu'il  en  serait  content,  je  la  com- 
muniquai au  prince  d'Eckmahl,  sous  le  prétexte  de  la  lui 
soumettre;  mais  je  n'en  hâtai  pas  moins  l'envoi,  de  sorte 
que,  lorsque  le  prince  décida  qu'il  ne  fallait  pas  donner 

(1)  Le  29  fut  coDBUcré  à  la  visite  des  travaux  da  TravsmQnde,  et 
au  nombre  des  onze  dépâclies  que  j'eipt^diai  au  prince  le  30  juin 
se  trouvait  sur  les  forts,  etc.,  ud  rapport  ijui,  eu  faite,  en  rensd- 
goemonts  et  au  obaen'ations,  dépassait  tout  ce  i  quoi  lui-m^me 
pouvait  s'atleodre  après  une  première  visite.  Je  le  traitais  comme 
il  le  méritait  de  l'âtre,  c'est-à-dire  qu'on  tait  de  déLaila  Jo  De  lui 
t'aidais  grAce,  pour  le  compte  reniiu  des  conatructiuns,  ni  d'une 
pieiTB,  ai  d'une  assise,  et  il  était  content. 


RÉVOLTE  A  LDBEGK.  61 

suite  à  cette  correspondance,  je  ne  me  vantai  pas  de 
l'empressement  que  j'y  avais  mis. 

Mais  un  fait  plus  grave  eut  bien  tût  lieu.  Et  en  effet, 
le  5  juillet  au  soir,  au  moment  de  la  retraite  des  cava- 
liers danois,  les  dragons  du  Jutland,  espèces  de  colosses, 
se  moquèrent  de  nos  petits  soldats,  les  assaillirent  à 
coups  de  pierres  et  de  couteau,  en  blessèrent  deux  et 
furent  soutenus  dans  cette  agression  par  des  habitants 
de  Lûbeck.  Aussitôt  les  postes  et  piquets  furent  doublés; 
de  nombreuses  et  fortes  patrouilles  se  succédèrent  dans 
tous  les  sens,  trente  officiers  supérieurs  et  capitaines 
commencèrent  des  rondes  jusqu'au  jour;  moi-même,  je 
parcourus  la  ville  jusqu'à  deux  heures  du  matin.  Un 
grand  nombre  d'emprisonnements  furent  faits,  et,  de 
ma  main,  j'arrêtai  un  de  ces  habitants  trouvé  avec  des 
soldats  danois.  Pendant  ce  temps  le  maire  de  Lûbeck  fit 
imprimer  un  avis  portant  que  tout  habitant  qui  insul- 
terait un  soldat  français  serait  traduit  à  une  commission 
militaire,  et  dès  le  lendemain  cette  commission  militaire 
fut  réunie;  un  boucher,  nommé  George  Prahl,  convaincu 
d'avoir  été  l'auteur  et  l'instigateur  de  ce  mouvement 
insurrectionnel ,  et  d'avoir  résisté  à  la  force  armée,  fut 
jugé  et  fusillé  (4);  d'après  les  ordres  du  maréchal, 
plusieurs  autres  furent  enfermés  ou  déportés;  cinq  cent 
soixante  hommes,  pris  parmi  les  plus  turbulents,  furent 
arrêtés  et  envoyés  à  Hambourg,  où  ils  furent  employés 
aux  fortifications  de  l'île  de  Wilhelmsburg  (2).  Quant 

(1)  En  recevant  la  lettre  par  laquelle  je  rendis  compte  au  maré- 
chal de  ces  désordres  et  de  la  réunion  d'une  commission  militaire, 
il  me  répondit  :  «  J'espère  que  la  commission  a  déjà  fait  des 

exemple^  » 

(2)  Etant  donné  le  caractère  assez  peu  ordinaire  de  cette  mesure, 
j'avais  cru  devoir  annoncer  aux  intéressés  leur  destination  ;  mais  le 
prince  en  jugea  autrement  et  jugea  que  cette  révélation  décelait 
de  la  faibleëse.  Je  répondis  que,  s'il  avait  voulu  que  je  n'en  par- 


62      MÉMOIRES   DU  GÉNÉRAL  BARON  THIÉBAULT. 

aux  Danois,  je  réanis  leurs  ofQciers  et  je  les  traitai  de 
manière  à  en  faire  pleurer  quelques-uns;  mais  j'eus 
beau  menacer,  je  ne  pus  leur  faire  découvrir  aucun 
coupable ,  ce  qui  me  décida  à  faire  sortir  ces  dragons 
du  Jutland  de  Lilbeck  et  à  les  disperser  dans  de  mauvais 
villages.  On  le  voit,  notre  position  devenait  de  plus  en 
plus  difficile.  Si  on  ne  nous  avait  jamais  aimés  dans 
ces  contrées,  comme  dans  tant  d'autres,  on  nous  avait 
craints;  or,  cette  crainte  se  dissipant,  restait  la  haine 
que  l'on  ne  déguisait  plus.  Les  Danois  enrageaient  de 
servir  avec  nous,  et  les  habitants  de  les  voir  nos  auxi- 
liaires. Ce  que  l'on  pensait  ou  ce  qu'ils  pouvaient  mani> 
fester  de  leurs  secrets  sentiments  n'expiait  même  pas 
leur  rôle  aux  yeux  des  habitants;  et  je  me  rappelle,  à 
ce  sujet,  la  plus  jeune  des  deux  filles  de  mon  hôte  (Char- 
lotte), belle  personne  et  charmante,  à  la  politique  près; 
elle  ne  pouvait  plus  se  contenir  dès  qu'il  était  question 
de  ces  Danois,  et  elle  me  disait  :  c  Que  vous  nous  fas- 
siez la  guerre,  bien,  c'est  votre  devoir;  mais  ne  me  par- 
lez jamais  de  vos  vieux  Danois.  >  Or  ce  mot  <  vieux  » 
était  de  sa  part  l'injure  la  plus  terrible;  loin  d'être 
vieilles,  les  troupes  danoises  étaient  toutes  composées 
de  jeunes  gens,  et  des  plus  magnifiques  qu'on  puisse 
imaginer.  Au  reste,  cette  aiîaire  de  Danois  n'en  resta 
pas  là;  le  prince  communiqua  tous  mes  rapports  au 
comte  de  Schulenbourg(i),  commandant  le  corps  d'ar- 

lasse  pas,  il  fallait  m'en  prévenir;  mais  que  je  n'avais  pu  voir  un 
secret  dans  une  information  officiellement  faite. 

(1)  Le  comte  de  Schulenbourg  m'en  voulut  de  mes  rapports  et, 
sur  un  exposé  absurde  et  faux,  se  plaignit  de  ce  que  j'avais  mis  à 
la  disposition  d'un  régiment  d'infanterie  danoise  les  chevaux  d'ar- 
tillerie d'une  demi-compagnie  placée  à  TravemOnde.  Le  prince 
m'en  écrivit,  en  ajoutant  cependant  qu'il  croyait  à  un  malentendu. 
L'explication  fut  facile;  mais,  ainsi  que  j'en  prévins  le  prince  (25 
juillet,  a*  112),  et  sans  qu'il  m'eût  fait  une  observation  à  cet  égard, 
j'écrivis  directement  au  comte  de  Schulenbourg,  pour  l'inviter  à 


NOS  ALLIÉS  LES   DANOIS.  68 

mée  danois,  sous  les  ordres  du  prince  de  Hesse;  la 
vigueur  de  ces  rapports  détermina  ce  comte  à  m'envoyer 
en  toute  hâte  son  chef  d'état-major,  le  comte  de  Barden- 
fleth,  qui  changea  les  corps  dont  j'avais  eu  particulière- 
ment à  me  plaindre,  acheva  de  rétablir  Tordre  et  la 
discipline  parmi  les  autres,  et  remplaça  le  général 
danois  que  j'avais  trouvé  à  Lûbeck  par  le  général  de 
Lassen,  dont  je  n'eus  qu'à  me  louer,  et  qui,  notamment, 
établit  et  maintint  la  meilleure  intelligence  entre  les 
troupes  françaises  et  danoises  (i). 

Nous  étions  au  49  juillet,  l'armistice  pouvait  finir  le 
25  à  minuit;  nous  avions  donc  encore  six  jours  de  ga- 
rantie contre  toute  hostilité,  lorsque  je  reçus  de  l'audi- 
teur au  conseil  d'État  Lecocq,  commissaire  supérieur  de 
police  à  Lûbeck,  des  rapports  portant  que  l'ennemi, 
entrant  en  mouvement  sur  tout  notre  front,  était  de  tous 
côtés  rejoint  par  de  nouvelles  troupes,  et  qu'au  mépris 
de  l'armistice  le  prince  royal  de  Suède,  qui  commandait 
toutes  les  forces  russes,  prussiennes,  suédoises  et 
mecklembourgeoises  qui  se  trouvaient  devant  nous, 
passerait  la  Wa'ckenitz  et  la  Stecknitz  le  lendemain  20, 
et  marcherait  sur  moi.  De  fait,  ses  postes,  ses  patrouilles, 
ses  vedettes  se  succédaient  et  se  multipliaient  sur  toute 
la  ligne;  tous  les  villages  s'encombraient  de  soldats,  et 
les  habitants  du  territoire  neutre  qui  séparait  les  deux 

se  faire  dorénavant  mieux  informer,  lorsqu'il  se  permettrait  de 
parler  de  choses  me  concernant,  et  pour  lui  observer  que,  dans  le 
cas  dont  il  s'agissait,  il  aurait  pu  commencer  par  m'écrire. 

(1)  Cependant  une  autre  contestation  s'éleva  relativement  à 
l'exécution  d'un  de  mes  ordres.  J'en  référai  au  maréchal,  auquel 
j'écrivis  :  «  Je  suis  persuadé  que  MM.  les  généraux  danois  n'y 
mettent  aucune  intention  d'inconvenance;  mais  ils  devraient  savoir 
que  l'autorité  militaire  n'admet  pas  de  partage.  Comptez  »  du  reste, 
que  je  ferai  toujours  ce  qui  me  semblera  possible  pour  concilier 
leurs  désirs  avec  ce  que  les  circonstances  commanderont  »  Et  mes 
ordres  furent  maintenus. 


64     MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

armées  déménageaient  et  fuyaient  en  masse.  Or  ce  qui 
pour  moi  compliquait  cette  position,  c'est  que,  d'après 
les  instructions  du  prince  d'Ëckmûhl,  Lûbeck,  que  l'on 
avait  cependant  fait  fortifier  par  tous  les  moyens  pos- 
sibles, n'était  pas  un  des  points  à  conserver  si  l'ennemi 
prenait  l'offensive  ;  dans  ce  cas,  il  m'était  prescrit  de 
me  retirer.  Il  faut  même  ajouter  que,  par  une  inconce- 
vable inadvertance,  le  prince,  si  minutieux  et  si  prolixe, 
ne  m'avait  pas  informé  que  le  corps  du  prince  de  Hesse 
venait  de  prendre  position  au  nord  de  la  route  de  Ham- 
bourg à  Lûbeck,  de  sorte  que  je  ne  voyais  d'appui  qu'à 
Hambourg,  dont  j'étais  séparé  de  dix-sept  lieues,  et  de 
salut  que  dans  une  retraite;  et  cette  retraite  me  semblait 
d'autant  plus  compromise  que  le  prince  royal  de  Suède, 
manœuvrant  par  ma  droite,  ne  pouvait  manquer  de  la 
couper  en  deux  marches.  Et  pourtant,  même  dans  l'hy- 
pothèse d'un  entier  isolement^  comment  se  retirer  sur 
des  ouï-dire  ou  sur  des  démonstrations  qui,  avec  l'appa- 
rence de  mouvements  préparatoires  à  une  grande  at- 
taque, pouvaient  n'être  que  des  ruses  de  guerre?  Et  cela 
était  d'autant  plus  sérieux  que,  dans  les  rangs  de  mes 
troupes  danoises,  fort  braves  sans  doute,  personne 
n'avait  la  moindre  idée  de  la  guerre,  ainsi  que  des  gau- 
cheries et  des  erreurs  me  le  révélaient  chaque  jour,  et, 
de  mes  propres  troupes,  aucun  soldat  n'avait  encore 
tiré  à  la  cible,  aucun  canonnier  n'avait  pointé  une 
pièce. 

Cependant,  vis-à-vis  d'un  chef  comme  le  prince  d'Eck- 
mûhl,  il  ne  fallait  pas  donner  prétexte  à  ce  qu'il  pût  être 
en  droit  de  réprimander.  Je  fis  donc  commencer  sur 
Hambourg  l'évacuation  de  tout  ce  qui  pouvait  m'embar- 
rasser,  les  hôpitaux  y  compris,  et  je  chargeai  mon  aide 
de  camp,  de  Montmorillon,  de  porter  au  prince  les  rap- 
ports que  je  venais  de  recevoir  et  une  lettre  dans  la- 


L*ARMISTIGE  DE   PLESWITZ.  65 

quelle  je  lui  demandai  de  considérer  quelle  serait  ma 
position  si  l'ennemi  s'emparait  de  la  hauteur  qui,  en 
arrière  de  ma  droite,  se  trouve  à  la  jonction  de  la  Steck- 
nitz  et  de  la  Trave.  Le  prince  me  répondit  à  l'instant 
même  pour  m'annoncer  un  renfort  de  quinze  cents  à 
deux  mille  Danois,  en  attendant  qu'il  pût  m'envoyer 
ma  seconde  brigade;  il  me  disait  encore  de  faire  occu- 
per par  trois  compagnies  et  par  trois  pièces  de  canon  la 
position  que  je  lui  signalais;  disposition  que,  dès  le  départ 
de  Montmorillon  et  sans  attendre  les  ordres  qu'il  me 
rapporterait,  j'avais  prise  et  exécutée.  Mais  je  ne  m'en 
étais  pas  tenu  là,  et,  pour  être  averti  de  partout  à  la 
fois,  pour  avoir  sur  les  points  les  plus  importants  des 
avant-gardes,  que  d'ailleurs  je  m'étais  ménagé  les 
moyens  de  faire  reployer  ou  de  soutenir  par  mes  ré- 
serves, j'avais  établi  trois  autres  camps,  tous  trois  cou- 
verts par  une  chaîne  de  postes  de  cavalerie,  savoir,  un 
camp  français  à  Muisling,  un  autre  à  Hohewarte  et  un 
camp  danois  à  Rollebeck,  et,  mes  dispositions  faites, 
j'en  écrivis  jusqu'aux  moindres  détails  au  prince,  qui  les 
approuva;  toutefois  l'attaque  si  positivement  annoncée 
par  M.  Lecocq  n'eut  pas  lieu;  toutes  ces  démonstrations 
étaient  des  ruses  de  guerre  du  prince  royal  de  Suède, 
qui,  avant  de  se  réunir  avec  presque  toutes  ses  forces 
aux  autres  grandes  armées  de  la  Coalition  pour  accabler 
Napoléon,  s'était  amusé  à  nous  donner  cette  alerte. 

L'armistice  n'avait  donc  pas  été  violé,  et  nous  fûmes 
même  informés  qu'il  était  prorogé  au  15  août,  jour  de  la 
fête  de  l'Empereur.  Le  fait  nous  parut  singulier.  L'Em- 
pereur s'était-il  imaginé  que,  par  souvenir  d'Austerlitz, 
ses  troupes  doubleraient  d'ardeur  et  de  dévouement? 
Mais  les  hommes  des  farandoles  du  i*'  décembre  4805 
n'existaient  plus,  et  je  ne  sais  combien  de  fois  ils  avaient 
été  remplacés  dans  les  rangs,  puis  rejoints  dans  la  tombe. 


66      MÉMOIRES  DU  GÉNÉRAL  BARON  THIÉBAULT. 

Quant  à  l'ennemi,  s'était-il  figuré  qu'il  pourrait  nous 
surprendre  dans  l'ivresse  des  fêtes  ?  Cela  n'était  guère 
supposable.  Quoi  qu'il  en  soit,  et  quelque  service  qu'on 
eût  rendu,  on  ne  commettait  pas  impunément  avec  le 
prince  d'Ëckmûhl  des  erreurs  de  la  nature  de  celle  de 
M.  Lecocq  et  de  ses  agents;  aussi  je  reçus  l'ordre  de 
faire  arrêter  les  trois  agents  qui  avaient  donné  ces  nou- 
velles, de  les  envoyer  à  Hambourg  et  de  signiGer  à 
M.  Lecocq  sa  destitution;  une  pareille  mesure  était  injuste 
et  mauvaise,  car  les  mouvements  annoncés  avaient  eu 
lieu.  M.  Lecocq  et  ses  agents  avaient  été  trompés  sur 
les  forces,  sur  le  but,  mais  ils  n'étaient  pas  militaires; 
des  militaires  même  pouvaient  s'y  méprendre;  bien 
plus,  ils  eussent  été  cent  fois  criminels,  s'ils  n'avaient 
pas  rendu  compte  de  tout  ce  qu'on  leur  avait  dit.  Ils 
auraient  pu  sans  doute  être  moins  affirmatifs,  mais  en 
dernière  analyse  c'étaient  les  cbefs  de  l'armée  qui  de- 
vaient en  juger.  En  admettant  même  qu'il  se  trouvât  de 
faux  agents  parmi  ceux  employés  par  le  sieur  Lecocq, 
pour  les  traiter  comme  tels,  il  fallait  autre  chose  que  de 
simples  suppositions.  D'ailleurs,  n'avaient-ils  fait  que  de 
faux  et  insignifiants  rapports,  ces  agents,  grâce  aux- 
quels je  fus  le  premier  chef  militaire  qui  apprit  que,  à  l'in- 
stigation de  Bernadotte,  Moreau  venait  de  débarquer  à 
Gothenbourg  et  de  partir  pour  rejoindre  Alexandre,  si 
bien  que  je  pus  en  informer  de  suite  le  maréchal,  qui 
transmit  ainsi  cette  grave  nouvelle  avant  toute  autre? 
Enfin  il  nous  restait  trop  peu  d'hommes  voulant  encore 
nous  servir  d'espions,  pour  sacrifier  ainsi  ceux  qui 
n'avaient  été  que  dupes  de  leur  zèle.  Et  qu'eût-ce  été  si 
j'avais  exécuté  l'ordre  de  faire  administrer  à  quiconque 
donnerait  une  fausse  nouvelle  cinquante  coups  de  bâton 
par  jour,  et  cela  pendant  huit  jours,  tout  en  menaçant 
les  auteurs  de  tout  rapport  faux  de  les  faire  fusiller? 


LÀ  MANIE   DES   DÉTAILS.  67 

C'était  le  moyen  de  les  faire  tous  fuir;  mais  les  aberra- 
tions étaient  familières  à  Son  Excellence. 

L'excès  en  tout  est  un  défaut,  et  personne  ne  m'a  plus 
souvent  rappelé  ce  vieux  proverbe  que  le  marécbal 
Davout.  Ainsi  la  vigueur  est  indispensable  dans  un  grand 
commandement,  et  il  y  substituait  la  violence,  la  gros- 
sièreté, la  cruauté;  il  faut  une  ténacité  raisonnée,  et  il 
n'avait  qu'une  obstination  animale;  il  faut  savoir  do- 
miner les  détails,  et  il  se  perdait  dans  les  plus  misérables 
minuties;  il  faut,  pour  tirer  parti  de  tout,  ne  demander 
que  le  possible,  et  il  exigeait  sans  cesse  l'impossible;  il  faut 
exciter  le  zèle,  et  il  rebutait  tout  le  monde;  il  faut  une 
sorte  de  déûance  prudente,  et  il  poussait  la  méfiance  au 
point  qu'il  ne  s'en  rapportait  à  personne  pour  interroger 
même  des  gens  dont  évidemment  il  n'y  avait  rien  à  tirer; 
ainsi  il  me  loua  de  lui  avoir  envoyé  de  Travemûnde  à 
Hambourg  les  trois  hommes  de  l'équipage  d'un  yacht 
mecklembourgeois  capturé  à  tort  ou  à  raison  par  deux 
corsaires  qu'il  m'avait  fait  armer  en  course.  Et  en  quoi 
consistaient  ses  interrogatoires?  C'était  une  pitié;  mais 
tout  cela  était  l'inévitable  conséquence  de  la  médiocrité 
aux  prises  avec  les  plus  grands  devoirs  et  d'une  acti- 
vité fiévreuse,  d'un  entêtement  buté  qu'aucune  considé- 
ration humaine  ne  pouvait  retenir  dans  quelques  bornes 
que  ce  fût. 

En  quatre  jours  il  bouleversa  deux  fois  tout  mon  com- 
mandement. Le  25  juillet,  au  moment  où  les  hostilités 
pouvaient  encore  recommencer,  il  m'avait  fait  prévenir 
par  le  général  de  Laville  que  ma  division  conservait  son 
numéro  trois  (i),  puis,  le  29,  que  ma  division  ne  serait 

(i)  Le  23,  et  sous  le  numéro  trois,  ma  division  se  composait  :  l^des 
quatre  batailons  du  48*  de  ligne  et  des  quatre  bataillons  du  108* 
formant,  sous  les  ordres  du  générai  Leclerc,  ma  première  brigade  ; 
2*  des  quatre  bataillons  du  15*  léger»  et  des  premier  et  deuxième 


68      MÉMOIRES  DU   GENERAL  BARON   THIÉBAULT. 

plus  la  troisième,  mais  la  quatrième,  et  ce  fut  roccasion 
d'un  micmac  de  régiments  qui  fit  le  plus  grand  tort  à  Tin- 
struction.  Ces  changements  de  numéros,  de  division  et 
de  généraux  me  parurent  assez  sérieux  pour  me  faire 
désirer  d'en  avoir  l'explication,  et,  en  me  répondant  que 
j'avais  une  belle  division  et  de  bons  généraux,  ce  qui 
était  vrai,  mais  ce  que  je  ne  demandais  pas  (1),  on  m'in- 
forma que  ce  changement  de  division  résultait  d'un 
ordre  antérieurement  donné  par  le  major  général,  et 
dont  le  général  Loison  avait  réclamé  l'exécution,  afin  que 
le  numéro  de  sa  division  cadrât  avec  l'ancienneté  de  son 
grade.  Mais,  en  ce  cas,  pourquoi  s'en  être  écarté,  le 
25  juillet,  pour  y  revenir  le  29,  puis  par  modification  le 
9  août?  Pourquoi  avoir  pendant  deux  mois  fait  courir 
les  bataillons  du  111*  de  Hambourg  à  Lûbeck  et  de 
Lûbeck  à  Hambourg,  tout  comme  si  on  avait  voulu  les 
faire  jouer  aux  barres? 

Sur  ces  entrefaites,  des  bruits  de  paix  avaient  pris 
quelque  consistance,  et  j'eus  la  pensée  de  faire  venir 
ma  femme.  J'en  écrivis  au  général  de  Laville,  qui  me 

bataillons  du  44«  de  ligne,  formant  ma  seconde  brigade,  sous  les 
ordres  du  général  Lauberdière,  ces  généraux  et  ces  troupes  se  trou- 
vant à  Hambourg  ;  l'intention  du  maréchal  était  cependant  que, 
jusqu'à  nouvel  ordre,  je  restasse  à  Lûbeck  pour  y  commander 
supérieurement. 

Le  29,  ma  division,  prenant  le  numéro  quatre,  se  composait,  sa- 
voir :  la  première  brigade ,  aux  ordres  du  général  Gengoult,  des 
quatre  bataillons  du  30*  de  ligne  et  des  quatre  du  61*,  et  la  seconde 
brigade,  commandée  par  le  général  Delcambre,  des  deuxième  et 
troisième  bataillons  d'abord,  et  dix  jours  plus  tard  des  troisième 
et  quatrième  bataillons  du  33«  léger  et  des  quatre  bataillons  du 
111«  de  ligne,  régiment  qui,  par  parenthèse,  et  je  ne  sais  plus  com- 
bien de  fois,  avait  déjà  fait  partie  de  ma  division,  à  laquelle  il  ap- 
partenait, puis,  attribué  à  d'autres  divisions,  ne  les  rejoignait  que 
pour  les  quitter  aussitôt. 

(1)  Les  divisions  d'infanterie  sont  généralement  de  quatre  régi- 
ments de  deux  bataillons  chacun.  Les  divisions  du  treizième  corps 
étaient  chacune  de  quatorze  bataillons. 


AVANT   LA  REPRISE  DES   HOSTILITES.  60 

répondît  qu'il  y  voyait  d'autant  moins  d'inconvénient 
que  Mme  la  princesse  d'Ëckmûhl  était  en  ce  moment 
auprès  du  maréchal;  toutefois  il  croyait  devoir  me 
prévenir  que.  si  les  hostilités  recommençaient,  le  maré- 
chal, ainsi  qu'il  l'avait  déjà  fait  pour  la  femme  du 
général  Michaud,  ne  permettrait  à  aucune  femme  d'of- 
ficier général  de  rentrer  en  France.  C'était  cent  fois 
déterminatif  quant  à  ma  femme,  si  facile  à  effaroucher, 
et  dont  je  me  rappelais  les  terreurs  'folles  vis-à-vis  des 
Espagnols. 

Nous  venions  cependant  d'entrer  dans  ce  mois  d'août 
prédestiné  à  commencer  une  série  de  désastres,  qui  pour 
nous  ne  devaient  avoir  ni  terme  ni  mesure;  mais,  en  ce 
qui  me  concernait,  les  corps  placés  sous  mes  ordres 
continuaient  à  s'instruire;  Lûbeck,  mise  à  l'abri  d'un 
coup  de  main,  ne  renfermait  plus  que  quelques  centaines 
de  malades  pouvant  donner  lieu  à  une  évacuation  ;  Tra- 
vemûnde,  fortifiée,  avait  reçu  une  garnison  danoise,  ce 
qui  avait  permis  de  faire  rentrer  en  ligne  les  trois  cents 
hommes  du  lil*  régiment,  qui  formaient  la  garnison 
primitive;  le  commandant  du  fort,  approvisionné  en 
vivres,  en  munitions  et  en  argent,  était  pourvu  d'une 
instruction  complète  et  précise;  les  troupes,  que  les  vic- 
toires de  Lûtzen  et  de  Bautzen  servaient  à  électriser, 
s'exaltaient  au  nom  de  TEmpereur  et  prenaient  confiance 
en  elles-mêmes;  pour  moi,  les  détails  diminuaient;  la 
correspondance  qui  n'avait  pu  manquer  d'être  im- 
mense entre  un  chef  ayant  la  maladie  de  tout  prévoir, 
de  tout  écrire,  et  un  subordonné  qui,  pour  couvrir  sa 
responsabilité,  faisait  autant  de  questions  qu'il  recevait 
d'ordres,  cette  correspondance  se  ralentissait  faute  d'ali- 
ments, et,  de  cette  sorte,  c'est  avec  une  certaine  quiétude 
que  nous  approchions  du  moment  où  l'armistice  allait 
finir.  La  fête  de  l'Empereur  se  préparait  sans  trop  d'ap- 


70     MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

préhensions  lorsque,  le  9  août,  je  fus  informé  qu'elle 
serait  célébrée  le  10.  Je  ne  suis  pas  superstitieux;  mais 
c'était  un  fâcheux  anniversaire,  qui  de  nouveau  me 
remit  en  mémoire  le  terrible  pronostic  des  fêtes  du  ma- 
riage en  1810.  Pour  en  revenir  à  la  célébration  du  15, 
qui  devenait  pour  la  circonstance  le  10  août,  on  la  vou- 
lut imposante  et  impérative;  à  Lûbeck,  elle  fut  l'un  et 
l'autre. 

Le  9  au  soir,  le  canon  l'annonça,  et  la  ville  futilluminée; 
le  10,  à  six  heures  du  matin,  à  midi  et  à  six  heures  du 
soir,  de  nouvelles  salves  furent  tirées.  Suivi  des  corps 
d'ofQciers,  des  autorités  et  des  personnages  les  plus  no- 
tables, escorté  de  deux  compagnies  d'élite  françaises  et 
de  deux  danoises,  notre  cortège  se  rendit  solennelle- 
ment à  la  cathédrale,  où  un  Te  Dmm  fut  chanté.  A  deux 
heures  eut  lieu  la  revue  de  toutes  les  troupes  françaises 
et  danoises,  maniement  d'armes  et  manœuvres. 

La  plaine  où  s'était  passée  cette  revue  devait  être  aussi 
le  lieu  du  banquet  qu'on  servit  à  six  heures.  Au  milieu, 
des  arbres  séculaires  formaient  les  trois  quarts  d'un  cer- 
cle s'ouvrant  à  l'est  et  qu'on  utilisa  comme  salle  de  ver- 
dure; une  vaste  table  ronde  y  fut  dressée  pour  les  auto- 
rités, pour  les  officiers  supérieurs,  etc.;  puis,  en  dehors 
du  cercle  des  grands  arbres  et  dans  le  prolongement 
de  la  table  ronde,  une  longue  table  de  deux  cent 
soixante  couverts  s'étendait  entre  des  lignes  de  jeunes 
sapins  coupés;  elle  était  destinée  aux  officiers  subal- 
ternes. Quant  aux  troupes,  on  avait  dressé  pour  elles  et 
dans  une  grande  allée  bordant  cette  vaste  plaine  autant 
de  tables  qu'il  y  avait  de  bataillons  :  les  tables  à  numéros 
impairs  pour  les  Français,  les  tables  à  numéros  pairs 
pour  les  Danois.  Le  repas  terminé,  je  portai,  au  bruit  du 
canon,  la  santé  de  l'Empereur,  et  les  Danois  rivalisèrent 
avec  les  Français  pour  faire  éclater  le  tonnerre   des 


DERlNIÉRE  FÉTK  de  L*EMPER£UR.  71 

vivats  auquel  toutes  les  tables  des  soldats  répondirent. 
Enfin  le  colonel  duiil%  qui,  en  l'absence  de  nos  deux 
généraux  de  brigade,  commandait  celles  de  mes  troupes 
réunies  à  Lûbeck,  porta  la  santé  du  roi  de  Danemark, 
accueillie  de  part  et  d'autre  par  des  acclamations  égales; 
alors,  suivi  de  tous  mes  convives,  j'allai  visiter  chacune 
des  tables  des  bataillons,  et  mon  passage  fit  redoubler 
les  cris  de  :  Vive  l'Empereur!  A  huit  heures  et  demie,  la 
ville  ,fut  réilluminée,  et,  grâce  à  la  propension  qui  en- 
traîne toutes  les  femmes  au  plaisir,  grâce  à  la  curiosité, 
mais  aussi  à  la  peur(i),  les  cinq  cents  personnes  les 
plus  distinguées  de  Lûbeck  se  réunirent  pour  un  bal 
qui  dura  toute  la  nuit  et  que  je  me  bornai  à  ouvrir.  A 
dix  heures  fut  tiré  un  feu  d'artifice.  Telle  fut  cette  fête, 
favorisée  par  un  temps  magnifique  et  pendant  laquelle 
mes  troupes  se  livrèrent  à  une  indicible  exaltation  et 
les  Danois  renchérirent  sur  ce  qu'on  pouvait  attendre 
d'eux;  fête  à  laquelle  les  habitants  eux-mêmes  prirent 
une  part  que  j'aurais  crue  impossible;  c'était  la  dernière 
qui  dût  être  célébrée  en  l'honneur  de  l'homme  extra- 
ordinaire qui  depuis  dix-sept  ans  avait  associé  la  France 
entière  â  tant  de  triomphes  et  de  fêtes. 


(1)  Un  officier  danois  appartenant  an  bataillon  de  Fionie,  et  dont 
les  Souvenin  ont  été  publiés  dans  la  Revue  de  Parti  (2«  année, 
n*  12,  p.  831),  a  donné  de  cette  fôte  une  description  qui  complète 
avec  beaucoup  d'intérêt  les  quelques  détails  que  donne  ici  le  géné- 
ral Thiôbault.  Nous  renvoyons  le  lecteur  à  cette  description,  et 
nous  nous  contentons  d'y  relever  ce  trait  caractéristique.  Pour  le 
bal  qui  devait  suivre  la  fête,  nombre  de  dames  hostiles  à  l'alliance 
française  s'étaient  excusées,  et  le  bal  eût  été  maussade  si  le  géné- 
ral Thiébault  n'avait  envoyé  à  ces  dames  le  major  de  la  place 
chargé  de  leur  annoncer  que  toutes  celles  qui  ne  danseraient  pas 
le  soir  iraient  travailler  le  lendemain  sur  les  remparts.  L'expédient 
fit  son  effet,  et,  si  toutes  les  dames  étaient  arrivées  avec  des  mines 
graves,  la  «  Pirvalss  »  eut  bientôt  réchauffé  les  cœurs.  (Éd.) 


CHAPITRE  III 


Cependant,  tout  en  ordonnant  et  en  réglant  cette  célé- 
bration, je  n'avais  pas  dû  négliger  des  occupations  bien 
autrement  sérieuses.  J'étais  confidentiellement  prévenu 
par  le  maréchal  que  si  les  hostilités  recommençaient, 
Lûbeck  devant  être  évacuée,  je  ne  recevrais  à  ce  su- 
jet mes  ordres  qu'au  dernier  moment,  et  que  par  con- 
séquent, et  à  dater  du  12,  il  fallait  me  tenir  prêt  à 
exécuter,  deux  heures  après  les  avoir  reçus,  tous  les 
ordres  qui  pourraient  m'étre  adressés  (i).  Le  13  et  le 


(1)  A  une  cinquantaine  près  et  naturellement  choisis  parmi  les 
moins  malades,  tous  les  militaires  qui  se  trouvaient  dans  les  hôpi- 
taux avaient  été  évacués,  les  Danois  sur  Bramstedt,  les  Français 
sur  Hambourg;  et  cette  évacuation  fut  attribuée  au  désir  de  sou- 
lager Lûbeck.  Sous  différents  prétextes,  tout  ce  qui  était  équipages 
partit,  le  11,  pour  Hambourg,  à  l'exception  de  trois  calèches,  la 
mienne  y  comprise.  La  garnison  de  Travemûnde  était  définitive- 
ment composée  de  trois  cent  soixante-neuf  Danois,  dont  quarante- 
trois  artilleurs,  de  vingt-deux  douaniers  français  à  pied,  de  douzo 
marins  et  d'un  état-major  de  trois  personnes.  Le  12,  je  me  rendis 
dans  ce  fort  pour  compléter  les  instructions  précédemment  don- 
nées; j'y  joignis  un  plan  directeur  et  une  instruction  sur  le  tira 
boulet  rouge.  Deux  grils  pour  chaufferies  boulets  arrivèrent,  ainsi 
que  tous  les  bois  de  construction  qui  pouvaient  y  devenir  néces- 
saires. Un  mois  de  solde  (6,736  francs)  fut  versé  entre  les  mains  du 
chef  de  bataillon  Loyii,  commandant  le  fort,  où  on  construisit  deux 
fours  et  on  fit  un  grand  amas  de  gazon  ;  je  donnai  au  commandant 
un  nouveau  chiffre;  j'expédiai  de  Lt)beck  trois  bâtiments  gréés, 
garnis  de  m&ts,  voiles,  rames  et  gouvernails  de  rechange;  mais, 
pour  échapper  aux  postes  de  l'ennemi,  je  fis  faire  à  ces  bâtiments 


L'ARMISTICE  DÉNONCÉ.  IS 

14  août  se  passèrent  dans  le  silence,  espèce  de  calme 
précurseur  des  bourrasques.  A  trois  heures  du  soir,  un 
courrier,  expédié  dans  la  nuit  et  qui  m'arriva  vers  midi; 
m'apporta  la  nouvelle  que  l'armistice  avait  été  dénoncé 
le  12,  et  que  les  hostilités  recommenceraient  le  17,  puis 
l'ordre  de  quitter  Lûbeck  dans  deux  heures  avec  toute 
l'infanterie  et  l'artillerie  françaises  et  danoises;  devenir 
coucher  avec  la  totalité  de  ces  troupes  à  Oldesloe  et 
d'en  partir  le  lendemain,  16,  pour  Wandsbek,  où  je 
trouverais  de  nouveaux  ordres.  Quant  à  Lûbeck,  il  fal- 
lait nier  que  cette  ville  devait  être  évacuée,  annoncer 
qu'elle  allait  être  couverte  par  le  mouvement  de  l'armée , 
ordonner  que  le  sous-préfet,  M.  Himbert  de  Fergny, 
le  commandant  de  la  place,  M.  de  Saint-Bias,  le  com- 
missaire des  guerres  et  leurs  employés  y  restassent,  et 
y  laisser  tout  ce  qui  s'y  trouvait  de  gendarmes,  les 
douaniers  au  nombre  d'une  centaine  et  toute  la  cavalerie 
danoise  (1). 


un  trajet  de  nuit,  de  môme  que,  pour  pouvoir  répondre  au  feu  des 
postes,  je  fis  monter  chaque  b&timent  par  vingt-cinq  hommes  d'in- 
fanterie. Le  prétexte  d'un  tel  envoi  était  de  faire  des  reconnais- 
sances dans  le  golfe  de  Dassow;  le  but  était  de  transporter  au 
besoin  la  garnison  de  Travemûnde  à  Kiel,  dans  le  Holstein.  Quant 
aux  équipages,  ils  devaient  être  composés  de  douze  marins  et  de 
vingt-deux  douaniers,  qui  en  outre  étaient  destinés  à  servir  d*in- 
terprétes  entre  le  commandant  du  fort  et  les  Danois.  Et  de  cette 
sorte  tout  ce  qui  avait  rapport  k  Travemûnde,  à  sa  défense  et 
même  à  la  retraite  de  sa  garnison,  tout  ce  qui  tenait  môme  à  l'éva- 
cuation de  Lûbeck,  se  trouva  terminé  ou  préparé  autant  que  cela 
pouvait  l'être. 

(1)  Tout  ceci  est  le  comble  de  l'absurdité  ;  car,  si  cette  cavalerie 
avait  été  vigoureusement  attaquée  de  nuit  ou  même  de  jour  par  un 
corps  qui  se  serait  brusquement  jeté  entre  elle  et  la  ville,  je  ne 
sais  au  monde  ce  qui  aurait  pu  sauver  les  autorités,  les  cent  cin- 
quante Danois,  les  cent  douaniers  et  les  gendarmes  que  nous  leùs- 
aions  à  Lûbeck.  Le  mouvement  que  le  maréchal  allait  exécuter  ne 
pouvait  môme  les  sauver,  pendant  bien  des  jours  du  moins,  car  il 
laissait  plus  de  dix  heures  entre  sa  gauche  et  la  droite  de  cette 


74      MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

Certes  tout  ce  qui  avait  pu  être  préparé  en  vue  d'un 
départ  rapide  l'avait  été;  mais  il  est  des  choses  qui,  de 
peur  de  donner  l'éveil,  ne  doivent  pas  être  faites 
d'avance,  d'autres  qui  par  leur  nature  ne  peuvent  pas 
l'être;  de  ce  nombre  étaient  les  cinq  jours  de  vivres 
qu'il  fallait  distribuer  aux  troupes  pour  le  moment  du 
départ;  les  vivres  étaient  prêts,  mais  il  fallait  en  effectuer 
et  régulariser  la  distribution,  ce  qui,  pour  douze  batail- 
lons, ne  pouvait  être  instantané.  En  outre,  ce  15  se 
trouvait  être  un  dimanche,  et  un  dimanche,  à  trois 
heures  après  midi,  à  moins  d'ordres  immédiatement 
renouvelés  pour  que  chacun  reste  à  son  poste,  il  est  un 
degré  de  dispersion  qui  est  inévitable.  De  plus,  il  pleu- 
vait à  flots,  et  rien  ne  retarde  autant  que  le  mauvais 
temps.  Enfin,  ayant  reçu  vers  neuf  heures  du  matin,  et 
comme  à  l'ordinaire,  mes  dépêches  de  la  veille,  ayant 
été  informé  par  elles  que  l'on  n'avait  encore  aucune  nou- 
velle que  l'armistice  fût  dénoncé,  je  ne  m'attendais  plus 
à  recevoir  ce  jour-là  des  ordres  de  mouvements.  Les 
embarras  furent  donc  égaux  à  l'étonnement;  toutefois 
je  fus  frappé  de  l'idée  qu'un  grand  motif  devait  se  ratta- 
cher à  cette  double  et  triple  marche  rétrograde,  si  brus- 
quement ordonnée ,  et,  tout  ce  qu'on  put  faire  au  monde 
pour  accélérer  un  départ  ayant  été  fait,  les  troupes 
purent  être  mises  en  mouvement  entre  cinq  et  six 
heures  du  soir. 

Parmi  les  dispositions  que  j'avais  eu  à  prendre  pour 
faire  exécuter  les  ordres  du  maréchal,  et  que  je  relate  ci- 
dessous  (i),  il  en  est  une  à  citer  parce  qu'elle  donne  assez 

ville.  Quant  aux  douaniers,  ils  donnèrent  lieu  &  un  de  ces  gâchis 
si  fréquents  avec  le  maréchal.  L'ordre  du  15  m'ordonne  &  une 
page  de  me  mettre  en  route  avec  eux,  à  une  autre  de  les  lais- 
ser, ce  que  je  fis,  car  en  pareil  cas  c'est  le  dernier  ordre  qui  s'exé- 
cute. 
(1)  Indépendamment  de  cette  foule  d'objets  ou  de  détails  sur  les- 


MOUVEMENTS   PREPARATOIRES.  16 

bien  la  physionomie  de  ce  maréchal.  En  communiquant 
au  préfet  toutes  ces  dispositions,  je  dus  en  même  temps 
lui  enjoindre  de  faire  porterimmédiatement  tout  l'argent 
pouvant  se  trouver  dans  les  caisses  et  de  faire  savoir 
aux  habitants  qu'il  n'y  aurait  pltis  d'amnistie  pour  des 
actes  de  révolte,  que  nous  serions  désormais  aussi  sévères  que 
nous  avûms  été  cléments,  et  qu'ils  n'en  seraient  plus  quittes 
pour  de  l'argent.  Ces  mots  d'amnistie  et  de  clémence 
étaient  au  dernier  point  comiques  dans  la  bouche  du 
prince,  qui  avait  dépassé  même  les  bornes  de  la  rigueur, 
et,  quelque  cher  qu'ils  eussent  payé,  les  habitants  étaient 

quels  on  ne  peut  statuer  ou  môme  être  appelé  à  statuer  qu'au  der- 
nier moment,  il  avait  fallu  prévenir  le  colonel  du  111«,  remplaçant 
on  de  mes  généraux  de  brigade,  du  mouvement  qu'il  avait  à  exé- 
cuter avec  l'infanterie  et  l'artillerie  de  ma  division,  et  de  l'ordre 
de  bataille  dans  lequel  il  devait  marcher. 

Donner  au  général  de  Lassen  les  mêmes  ordres  relativement  à 
l'infanterie  et  l'artillerie  danoises  qui  devaient  marcher  avec  moi 
jusqu'à  Hamberge  et  de  là  rejoindre  leurs  corps  d'armée  à  Siecse. 
Lui  ordonner,  en  outre,  de  laisser  sa  cavalerie  à  Lâbeck  et  de 
remettre  pour  instructions  au  commandant  de  cette  cavalerie  : 
i«  de  sortir  de  la  ville  dans  la  nuit  du  16  au  17  et  de  prendre 
position  sur  la  route  d'OldesIoe  ;  2«  de  ne  continuer  à  tenir  la  ville 
que  par  cent  cinquante  hommes  ;  3»  dans  l'hypothèse  où  il  aurait 
à  se  reployer  devant  des  forces  supérieures,  de  prévenir  le  plus  à 
l'avance  possible  le  commandant  de  la  place  et  le  sous-préfet,  sans 
lesquels  il  lui  était  défendu  de  se  retirer. 

Faire  écrire  au  commandant  des  troupes  de  la  garnison  de  Tra- 
vemûnde  de  se  conduire  avec  toute  la  vigueur  que  les  circon- 
stances pourraient  commander  et  de  se  battre  contre  les  ennemis 
de  l'Empereur,  comme  ses  troupes  se  battraient  contre  les  ennemis 
de  leur  roi. 

Prescrire  au  commandant  de  la  place  de  faire  relever  par  la 
cavalerie  danoise  tous  les  postes  de  la  place  dont  il  fallait  réorga- 
niser le  service;  l'informer  de  la  continuation  de  ses  fonctions, 
tant  que  la  place  serait  occupée  par  la  cavalerie  danoise,  avec 
laquelle  au  besoin  le  sous-préfet  et  lui  se  retireraient  sous  l'es- 
corte personnelle  des  gendarmes  et  des  douaniers. 

Écrire  au  maire,  pour  lui  rappeler  les  nouveaux  devoirs  que  les 
circonstances  lui  imposaient,  et  lui  enjoindre  d'adresser  au  maré- 
chal toutes  les  nouvelles  qu'il  pourrait  se  procurer,  etc. 


76     MÉMOIRES   DC   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

loin  d'en  avoir  été  quittes  pour  de  l'argent,  puisqu'on  en 
avait  déporté  six  cent  quarante-quatre  et  fusillé  plu- 
sieurs. Une  dernière  phrase  de  Tordre  du  maréchal  les 
concernant  n'était  pas  moins  burlesque  :  <  Qu'ils  fassent 
des  vœux,  disait-il,  pour  qui  ils  voudront,  mais  qu'ils  se 
bornent  à  cela.  >  Quelle  manière  d'assurer  des  amis  à 
son  souverain,  et  cela  dans  une  ville  qui  alors  faisait 
partie  de  Tempire  français  ! 

Enfin,  ayant  ordonné  de  retirer  ou  de  couler  tous  les 
bacs,  de  fermer  les  portes  de  la  ville  et  de  ne  laisser 
passer  personne  sur  la  droite  de  la  Wackenitz  et  de  la 
Trave,  ayant  attribué  le  mouvement  intempestif  que 
j'exécutais  à  une  revue  générale  que,  le  lendemain  16,  le 
maréchal  devait  passer  de  son  armée  en  arrière  d'Oldes- 
loe;  après  avoir  répandu  le  bruit  qu'il  marchait  sur 
Ratzeburg,  je  lui  rendis  compte  que  ses  ordres  étaient 
exécutés,  et  je  quittai  Lûbeck  à  sept  heures  du  soir. 

Depuis  que  j'avais  le  malheur  de  servir  dans  son  corps 
d'armée,  j'avais  reconnu,  et  cent  fois  pour  une,  à  quels 
justes  titres  le  maréchal  était  exécré.  Cette  inquiétude 
soupçonneuse  et  malfaisante  qui  ne  laissait  ni  sécurité 
ni  repos  à  ceux  qui  dépendaient  de  lui;  ce  système 
d'exiger  toujours  l'impossible  pour  avoir  toujours  un 
prétexte  de  paraître  mécontent;  cette  brutalité  qui  ren- 
dait grossière  la  moindre  observation  qu'il  se  croyait  en 
droit  de  faire;  le  souvenir,  la  continuation  de  cet  espion- 
nage auquel  personne  n'échappait  et  par  suite  duquel, 
dénonciateur  forcené  de  ses  généraux,  il  afQchait  un  dé- 
vouement de  bourreau;  sa  réputation  de  séide  à  laquelle 
il  devait  si  atrocement  déroger,  lorsqu'en  1815,  pour 
décider  Napoléon  à  quitter  la  Malmaison,  il  le  fit  mena- 
cer d'aller  lui  brûler  la  cervelle  de  ses  propres  mains; 
toutes  ces  manières  farouches  justifiaient  de  reste  cette 
exécration;  mais  enfin,  abstraction  faite  de  son  affreux 


RÉFLEXIONS   SUR   DAVOUT.  11 

caractère  et  en  dépit  de  cent  preuves  de  médiocrité  et 
d'insuffisance,  j'étais  encore  persuadé  qu'en  fait  de  dis- 
positions militaires,  et  sur  le  champ  de  bataille,  ce 
maréchal  était  un  homme  d'un  ordre  supérieur.  La 
nature,  me  disais-je,  est  parfois  bizarre;  elle  peut  être 
prodigue  sous  un  rapport,  avare  sous  tous  les  autres, 
et  cet  homme,  si  misérable  en  conversation,  si  délayé, 
si  minutieux  dans  la  correspondance,  cet  homme  en 
qui  je  n'ai  surpris  ni  sagacité  dans  la  pensée,  ni  étendue 
dans  les  vues,  ni  rectitude  dans  le  jugement,  doit  avoir 
le  génie,  ou  du  moins  l'instinct  et,  comme  dernière 
expression,  la  base  de  la  stratégie  et  des  combats.  L'Em- 
pereur est  un  trop  grand  homme  pour  ne  pas  être  un 
grand  juge;  il  n'a  pas  élevé  le  maréchal  au  faîte  des 
dignités  militaires,  des  honneurs,  de  la  fortune  sans 
motifs  de  guerre  et  sans  raison  d'État;  aussi,  quoique 
l'on  répète  partout  qu'il  n'a  dû  ses  succès  qu'au  bonheur 
d'avoir  toujours  été  secondé  par  des  généraux  d'une 
haute  capacité,  et  qu'il  doive  notamment  son  beau  com- 
bat d'Auerstaedt  aux  Priant,  aux  Morand,  aux  Gudin, 
quoiqu'il  ait  été  redevable  à  Gauthier  des  services  qu'il 
rendit  à  Eylau,  il  est  impossible  d'admettre  qu'il  n'ait  pas 
guidé  ses  lieutenants,  et  qu'en  résultat  il  ne  fût  pas  à  la 
hauteur  de  son  rôle.  Et  telles  furent  les  pensées  qui 
m'occupaient  et  la  conséquence  à  laquelle  j'arrivai  en 
barbotant  dans  les  chemins  les  plus  mauvais  et  par  le 
temps  le  plus  déplorable.  Mais,  revenant  à  ma  position, 
comment  ne  pas  chercher  à  deviner  le  motif  d'un  mou- 
vement aussi  extraordinaire  et,  de  cette  sorte,  ne  pas 
s'arrêter  à  la  supposition  que  le  treizième  corps  allait 
quitter  ces  contrées  pour  rejoindre  en  toute  hâte  le 
quartier  impérial,  ou  se  porter  sur  le  flanc  ou  même  en 
arrière  du  flanc  droit  d'une  des  armées  qui  faisaient 
face  à  l'Empereur,  sauf,  et  après  avoir  aidé  à  frapper 


78     MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

un  grand  coup,  à  revenir  sur  ses  pas?  Cette  supposition, 
d'accord  avec  plusieurs  des  manœuvres  de  l'Empereur 
et  qui  par  malheur  ne  se  trouva  pas  fondée,  pouvait 
seule  me  faire  comprendre  une  marche  aussi  longue, 
une  marche  de  nuit  aussi  pénible,  et  alors  qu'on  aurait 
eu  pour  la  faire  aussi  bien  toute  la  journée  du  lende- 
main; je  ne  regardais  donc  plus  quelques  phrases  de 
mon  ordre  que  comme  une  ruse  employée  vis-à-vis  de 
moi,  et  Wandsbek  comme  l'un  des  lieux  du  rassem- 
blement général  de  l'armée  en  avant  de  Hambourg. 

Ayant  forcé  de  marche  par  la  pluie  et  à  travers  des 
terres  défoncées  par  trois  jours  de  déluge,  ayant  accordé 
à  peine  quelques  haltes  è,  mes  troupes,  elles  étaient  ha- 
rassées lorsque  le  16,  à  quatre  heures  du  matin,  j'arri- 
vai à  Oldesloe.  Je  devais  en  repartir  de  grand  matin 
pour  Wandsbek,  et  il  n'y  avait  pas  moyen  d'y  passer 
plus  de  deux  heures;  j'étais  d'ailleurs  très  pressé  de 
savoir  définitivement  à  quoi  m'en  tenir;  je  me  remis 
donc  en  route  vers  six  heures,  ayant  laissé  les  Danois 
qui  rejoignirent  le  corps  d'armée  du  prince  de  Hesse, 
et  j'arrivai  vers  le  soir  à  Wandsbek,  où  je  ne  trouvai, 
en  fait  de  troupes,  que  les  troisième  et  quatrième  batail- 
lons du  33*  léger,  mais  où  m'attendait  le  général  Del- 
cambre,  commandant  ma  seconde  brigade,  militaire 
distingué,  homme  charmant,  qu'à  tous  égards  je  me  féli- 
citai d'avoir  dans  ma  division;  il  me  transmit  l'ordre  de 
me  porter  au  camp  deGIinde  avec  la  totalité  des  troupes 
de  ma  deuxième  brigade,  après  leur  avoir  fait  manger 
la  soupe  à  Wandsbek;  en  même  temps  il  me  donna  des 
renseignements  qui  témoignaient  assez  clairement  que 
nous  marchions  vers  la  Stecknitz  sur  Lauenburg. 

Je  crus  rêver.  La  Stecknitz,  espèce  de  canal  formé  par 
la  nature,  communiquant  avec  l'Elbe  à  Lauenburg,  se 
jette  dans  la  Trave  à  une  petite  lieue  au-dessus  de 


DIX-SEPT   LIEUES   DE  TROP.  79 

Lflbeck.  Son  cours  est  environ  de  dix-sept  lieues,  dis- 
tance à  peu  près  égale  à  celle  qui  se  trouve  entre 
Lauenburg  et  Hambourg,  d'où  il  résultait  que,  pour 
arriver  le  dernier,  avec  des  troupes  exténuées,  là  où  en 
remontant  simplement  en  ligne  droite  le  cours  de  la 
Stecknitz,  j'aurais  pu  arriver  le  premier  avec  des  batail- 
lons dans  le  meilleur  état  et  sans  fatigue,  comme  sans 
peine,  j'avais  fait  de  trop  les  dix-sept  lieues  qui  de  Lû- 
beck  m'avaient  amené  près  de  Hambourg  à  Wandsbek. 
Dira-t-on  que  l'ennemi  était  avancé  de  manière  à  me 
compromettre  ?  Mais  d'une  part  le  marécbal  devait  sa- 
voir que,  sur  ce  point,  les  forces  de  l'ennemi  et  l'espèce 
de  ses  troupes  le  rendaient  peu  formidable,  et  que,  poa« 
vant  être  appuyé  par  le  corps  danois,  je  ne  courais  aucun 
risque;  d'autre  part,  si  cette  combinaison  n'offrait  pas 
assez  de  sécurité,  si  le  maréchal  craignait  pour  moi  une 
lutte  trop  inégale,  s'il  renonçait  par  cette  considération 
aux  mouvements  de  flanc  que  les  Danois  et  moi  nous 
pouvions  exécuter,  si  enfin  il  ne  se  jugeait  pas  assez 
en  mesure  avec  toute  sa  cavalerie,  avec  les  vingt-huit 
bataillons  des  troisième  et  cinquième  divisions,  avec 
dix  bataillons  de  la  mienne,  ne  devait-il  pas  m'envoyer 
dix  bataillons  restés  à  Hambourg,  ou  bien  se  porter  au- 
devant  de  moi  avec  toutes  ses  forces  jusqu'à  Oldesloe, 
pour  manœuvrer  en  masse  sur  la  droite  de  l'ennemi, 
ce  qui  aurait  suffi,  et  pour  arrêter  celui-ci,,  et  pour  le  faire 
rétrograder,  ainsi  que  nous  ne  tardâmes  pas  à  en  avoir 
la  preuve?  Mais  il  nous  était  impossible  d'admettre, 
à  Delcambre  et  à  moi,  qu'en  aucun  cas  et  sans  absurdité 
le  maréchal  eût  pu  me  lancer  dans  les  mauvais  chemins, 
pour  une  marche  inutilement  rétrograde  qui  me  fit  entrer 
cent  dix  hommes  à  l'hôpital,  coûta  deux  mille  paires  de 
souliers  à  mes  troupes  et  causa  des  avaries  graves  à 
mon  matériel  d'artillerie,  si  vraiment  ce  mouvement 


80      MÉMOIRES  DU  GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

n'était  justifié  par  les  circonstances,  c'est-à-dire  pour 
nous  réunir  en  vue  d'un  grand  mouvement  d'ensemble. 
Or  les  derniers  rapports  reçus  avaient  confirmé  Téloi- 
gnement  successif  de  beaucoup  de  corps  ennemis  que 
nous  pouvions  suivre;  le  maréchal  ne  devait  avoir  à  cet 
égard  doute  ni  incertitude;  pour  qu'il  lui  en  restât,  il 
faudrait  supposer  qu'il  ignorât  la  situation  respective 
des  armées  et  les  opérations  par  lesquelles  l'Empereur 
comptait  débuter  dans  cette  nouvelle  campagne;  cela 
est  inadmissible,  et  quelques  mots  sur  la  position  et  les 
plans  de  l'Empereur  sufGront  pour  le  démontrer. 

L'Empereur  était  assailli  par  600,000  hommes,  dont 
500,000  étaient  en  ligne,  100,000  détachés  ou  encore  en 
arrière.  Or,  à  opposer  à  ces  600,000  hommes,  l'Em- 
pereur en  avait  300,000,  sans  compter  les  100,000  hom- 
mes si  déplorablement  disséminés  dans  les  places, 
24,000  hommes  laissés  en  Bavière  avec  le  maréchal 
Augereau,  37,000,  y  compris  12,000  Danois,  sous  les 
ordres  de  Davout,  toutes  forces  perdues  avec  lesquelles 
il  aurait  pu  réunir  sous  son  commandement  400,000 
hommes.  Pourtant  il  avait  vaincu  avec  une  plus  grande 
infériorité  de  troupes,  mais  tout  était  changé;  nos  invin- 
cibles soldats  n'étaient  plus  que  des  enfants  débiles, 
pleins  de  vaillance  sans  doute,  mais  sans  expérience  et 
sans  force,  et  trouvant  en  face  d'eux  l'élite  des  vieux  sol- 
dats du  monde  fanatisée  par  l'exaspération  des  peuples, 
alors  que,  par  ses  cris  de  paix,  la  France  attiédissait  le 
zèle  de  ses  derniers  défenseurs.  Nos  chefs  n'avaient 
plus  de  véhémence,  d'énergie  que  pour  se  plaindre  delà 
guerre,  tandis  que  ceux  de  l'ennemi,  enhardis  par  nos 
désastres,  ne  pouvaient  suffire  aux  excitations  de  leur 
haine  et  au  besoin  de  vengeance.  Il  semblait  d'ailleurs 
que  les  généraux  ennemis  eussent  acquis  par  de  longues 
défaites   ce  qu'un  grand  nombre  des  nôtres  avaient 


L'INFAMIE  DE  MOREAU.  81 

désappris  dans  la  fortune;  Napoléon  lui-même  n'était 
plus  ce  qu'il  avait  été.  En  outre,  le  théâtre  de  cette  lutte 
colossale  s'était  agrandi  d'une  manière  effrayante.  Ce 
n'était  plus  un  de  ces  terrains  dont  on  pouvait  tirer  parti 
par  une  manœuvre  cachée,  habile,  soudaine,  et  à  laquelle 
quelques  heures  ou  du  moins  un  ou  deux  jours  pou- 
vaient suffire;  Napoléon  n'était  pas  enveloppé  comme  à 
Austerlitz;  il  ne  pouvait  pas  tourner  son  ennemi  comme 
à  Marengo  ou  à  léna,  ou  bien  ruiner  une  armée  par  la 
destruction  d'une  de  ses  ailes  comme  à  Wagram.  Et 
en  effet  Bernadotte  au  nord  avec  160,000  hommes,  Blû- 
cher  à  l'est  avec  140,000,  Schwarzenberg  au  sud  avec 
190,000,  tout  en  faisant  face  et  en  menaçant,  se  tenaient 
à  une  telle  distance  qu'ils  ne  laissaient  de  chance  à  aucun 
de  ces  mouvements  imprévus  et  rapides  qui,  décidant 
d'une  campagne  ou  d'une  guerre  par  une  seule  bataille, 
avaient  fait  la  gloire  de  Napoléon.  L'homme  s'anéantis- 
sait devant  l'espace.  De  plus.  Napoléon  n'avait  eu  affaire 
jusqu'alors  qu'à  une  seule  armée  ennemie  à  la  fois,  et  il 
en  avait  trois  en  tête;  il  ne  pouvait  en  attaquer  une 
sans  prêter  le  flanc  aux  autres.  Mais  encore  toutes  ces 
masses  obéissaient  à  une  seule  impulsion,  à  une  seule 
pensée,  et,  suprême  atteinte  du  destin,  un  Français,  sans 
même  avoir  les  apparences  de  prétexte  des  Bernadotte 
ou  des  Langeron,  imprimait  le  sceau  de  son  génie  mili- 
taire à  cette  coalition.  L'histoire  dira  l'infamie  de  Moreau 
en  répétant  les  préceptes  dont  il  guida  la  marche  de  nos 
ennemis,  et  qui  nous  furent  plus  funestes  que  toutes  les 
forces  amoncelées  contre  nous;  or  voici  ces  préceptes 
dont  j'ai  déjà  parlé,  je  crois;  mais  je  ne  crains  pas  de 
risquer  de  les  répéter,  tant  ils  furent  observés  par  ceux 
qui  les  reçurent  et  tant  ils  jouèrent  de  rôle  dans  nos 
désastres  :  S'attendre  à  une  défaite  partout  où  l'Empe- 
reur donnera  en  personne,  et  se  préparer  d'avance  à 

▼.  6 


89     MÉMOIRES   DU  GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

amoindrir  le  désastre  et  à  le  réparer.  Éviter,  autant 
qu'on  le  pourra,  d'en  venir  aux  mains  avec  lui,  c'est-à- 
dire  avec  sa  garde,  ses  corps  et  ses  chefs  d'élite;  dans 
ce  but,  reculer  dès  qu'il  se  portera  en  avant,  mais  le 
suivre  quand  il  reculera.  —  Attaquer  et  combattre  ses 
lieutenants  partout  où  on  pourra  les  joindre.  —  Enfin, 
ses  lieutenants  battus  et  affaiblis, réunir  aux  forces  exis- 
tantes toutes  celles  qu'on  y  pourra  joindre,  marcher 
sur  lui,  lui  arracher  la  victoire  par  quelques  pertes 
qu'il  faudra  la  payer,  et  ne  plus  lui  donner  de  répit. 

Tel  fut  le  formidable  plan  de  cette  fatale  campagne, 
et  tout  ce  qui  pouvait  concourir  à  sa  réussite  s'accom- 
plit. Rien  n'y  manqua,  ni  les  fautes,  ni  le  malheur,  ni  les 
défections,  ni  les  infamies;  il  faut  bien  le  dire,  les 
fautes,  dont  les  défections  et  les  malheurs  ne  furent  que 
les  conséquences,  n'émanèrent  que  de  Napoléon  et  ne 
purent  émaner  que  de  lui. 

Suivant  l'auteur  de  VHistoire  de  Napoléon^  l'Empereur 
avait  trois  pensées  dominantes  pour  cette  seconde  cam- 
pagne de  1813  :  l'occupation  de  Berlin  par  les  armées 
concertées  des  maréchaux  Davout  et  Oudinot;  celle  de 
Breslau  par  l'armée  de  Lusace,  aux  ordres  du  maréchal 
Ney;  celle  de  Prague  par  la  Grande  Armée  qu'il  com- 
mandait. Pouvait-il  croire  que  ces  trois  projets  réussi- 
raient? Ils  manquèrent  tous  trois;  mais  si  un  seul  avait 
manqué,  que  devenaient  les  autres?  Ose-t-on  se  figurer 
une  armée  engagée  contre  des  forces  colossales  et 
morcelée  à  Berlin,  à  Breslau  et  à  Prague,  en  formant 
un  angle  saillant  de  plus  de  soixante  lieues  de  base  etde 
plus  de  cent  dix  lieues  de  face,  c'est-à-dire  qu'aucun  des 
hommes  arrivés  devant  Breslau  ne  devait  jamais  en 
revenir?  Et  tel  fut,  nous  dit-on,  le  projet  de  Napoléon, 
qui  certes  ne  devait  plus  être  dans  l'enivrement  de  la 
victoire  et  qui  n'avait  dû  sa  gloire  qu'à  la  puissance  des 


DÉSASTRES  DE  LA  CAMPAGNE  DE   1818.  83 

calculs  stratégiques  grâce  auxquels  il  était  arrivé  réuni 
devant  un  ennemi  divisé.  Mais,  en  dépit  de  l'historien, 
rien  ne  prouve  que  les  trois  expéditions  dussent  mar- 
cher ensemble,  et  on  peut  admettre  que  Napoléon  ne 
voulut  mener  de  front  que  celle  de  Prague  et  celle  de 
Berlin,  ce  qui  en  vérité  était  déjà  beaucoup  trop. 

Quoiqu'il  en  soit,  il  débute  par  un  faux  mouvement;  il 
parvient  néanmoins  à  éloigner  Blûcher;  mais  il  ne  le 
bat  pas  et  se  voit  forcé  de  l'abandonner  avant  de  l'avoir 
défait.  Il  arrive  devant  Dresde  que,  dans  la  confiance  de 
son  éloignement,  Moreau  et  Schwarzenberg  attaquè- 
rent, et  il  remporte  une  victoire  facilitée  par  l'absence 
du  corps  de  Klenau,  et  qui  venge  la  patrie  par  la  mort 
de  Moreau  et  achève  de  frapper  d'anathème  jusqu'à  la 
mémoire  du  traître.  Mais  déjà  le  malheur  et  la  faute  ont 
porté  leur  fruit.  Macdonald,  enorgueilli  de  commander  à 
80,000  hommes  qui  ne  devaient  pas  lui  être  confiés, 
commence  par  transgresser  les  ordres  qui  portaient  de 
se  borner  à  contenir  Blûcher;  il  attaque,  malgré  l'avis 
de  ses  généraux,  se  fait  abîmer  et,  pour  couronner 
l'œuvre,  assure  ou  du  moins  accélère  la  réunion  des 
trois  armées  ennemies  dont  il  avait  mission  d'empêcher 
la  jonction.  Oudinotpart  deBayreuth,  les  19  et  20  août, 
pour  marcher  sur  Wittenberg,  quitte  le  21  la  route  de 
Torgau  qu'il  devait  suivre,  et  le  22,  ayant  dirigé  le  qua- 
trième corps  sur  Blankenfelde,  le  douzième  sur  Ahrens- 
dorf  et  le  septième  sur  Gross-Beeren,  il  y  fut  défait  par 
Bernadotte,  qui,  pour  battre  cette  armée  avec  ses 
100,000  hommes,  n'eut  besoin  que  d'en  forcer  le  centre. 
Par  suite  d'ordres  non  parvenus,  d'une  ardeur  de  sous- 
lieutenant,  du  tort  de  n'avoir  pas  gardé  les  hauteurs  de 
Peterswalde,  du  désir  d'obtenir,  un  jour  plus  tôt,  le 
bâton  de  maréchal  et  de  la  faute  énorme  d'avoir  arrêté 
les  mouvements  des  maréchaux  Mortier,  Marmont  et 


84      MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

Sain^Cyr,  avant  de  savoir  si  le  corps  le  plus  avancé,  le 
plus  compromis,  s'est  arrêté  et  est  certain  de  ses  der- 
rières, Vandamme,  qui  le  commandait,  se  porte  et  reste 
à  Kulm,  également  malgré  ses  généraux,  et  y  est  enve- 
loppé par  toute  l'armée  de  Schwarzenberg,  et  pris  avec 
Haxo,  Guyot  et  la  moitié  de  son  corps.  Enfin  Napoléon, 
que  le  désastre  d'Oudinot  n'éclaire  pas  sur  le  danger 
des  morcellements,  qui  ne  comprend  pas  qu'il  ne  peut 
être  remplacé  par  personne,  et  que  le  rôle  de  la  totalité 
de  ses  lieutenants  doit  se  borner  à  lui  donner  le  temps 
d'être  partout  où  un  combat  sérieux  doit  être   livré, 
Napoléon  charge  Ney  de  remplacer  Oudinot  et  n'aboutit 
qu'à  signaler  Rohrbrûck  par  un  désastre  nouveau;  et, 
quoique  résultant  principalement  de  la  trahison  de  deux 
divisions  saxonnes,  du  refus  de  combattre  opposé  par 
deux  de  nos  divisions  de  cavalerie,  ce  désastre  n'accuse 
pas  moins  Napoléon.  Maintenant,  qu'en  outre  de   ces 
désastres,  on  mette  en  balance  l'inconcevable  erreur  de  ne 
pas  rappeler  immédiatement  à  lui  et  le  treizième  corps 
et  la  division  de  Hambourg,  et  la  garnison  de  Magde- 
bourg  et  celle  de  Wittenberg,  qui  pouvaient  encore  le 
rejoindre;  cette  autre  erreur  non  moins  inconcevable 
qui  lui  fit  laisser  à  Dresde,  où  grâce  à  Saint-Cyr  ils  furent 
pris,  32,000  hommes,  alors  qu'il  marchait  pour  la  se- 
conde fois  sur  Blucher,  et  on  comprendra  que  la  cam- 
pagne était  perdue.  L'explosion  qui  si   intempestive- 
ment  fit  sauter  le  pont  de  TElster,  détruit  par  un  caporal 
de   sapeurs,    exécrable  arbitre  du  salut    de   plus    de 
20,000  personnes  et  de  tant  de  héros,  cette  explosion  est 
un  de  ces  faits  qui  ne  servent  plus  qu'à  prouver  la 
rigueur  du  destin.  Et  en  effet,  poussés  vers  l'abîme  par 
la  fatalité,  nous  ne  marchions  plus  que  d'aberrations  en 
malheurs  (1)  et  de  malheurs  en  humiliations. 
(1)  Au  nombre  de  ce»  malheurs  se  trouvent  sans  doute  Terreur 


FAUTES,  MALHEURS   ET   TRAHISONS.  85 

Et  maintenaDt  je  quitte  ce  théâtre  de  sang  et  de  deuil, 
cette  arène  où  toutes  les  puissances  de  l'enfer  étaient 

commise  relativemeot  au  corps  de  Ne  y,  la  noa- arrivée  des  ordres 
adressés  &  Vandamme  et  Texplosion  du  pont  de  TElster;  mais  on 
peut  encore  citer  :  les  vomissements  dont  Napoléon  fut  pris,  au 
moment  où  il  allait  consommer  en  Bohême  la  défaite  de  l'armée 
de  Schwarzenberg;  l'arrivée  du  général  Benningsen  A  la  tête  de 
50,000  hommes  au  moment  de  la  bataille  de  Leipzig. 

Aussi  bien  aux  malheurs  et  aux  fautes,  il  faut  ajouter  les  défec- 
tions. Dans  la  première  affaire  contre  BlOcher  et  après  un  succès, 
un  régiment  de  hussards  westphaliens  passe  en  entier  à  Teonemi 
et  se  réunit  &  lui  ;  dans  le  combat  de  Gross-Beeren,M, 500  Saxons 
se  rendent  et  tournent  leurs  armes  contre  nous  ;  de  même  à  Rohr- 
brûck,  où  Ney  fut  battu,  deux  divisions  saxonnes,  celles  de  Lecocq 
et  de  Sahrer,  passent  tout  entières  à  l'ennemi  et  combattent  avec 
lui  ;  de  même  encore  à  la  bataille  de  Leipzig,  sous  les  yeux  de  leur 
roi  et  malgré  tous  les  efforts  du  lieutenant  général  Zeschau,  les 
deux  dernières  brigades  saxonnes  qui  nous  restaient,  comman- 
dées par  les  généraux  Ryssel  et  Brause,  quittèrent  nos  rangs  et, 
ayant  passé  &  l'ennemi  avec  quarante  pièces  de  canon,  tournèrent 
ces  pièces  contre  nous,  et  le  général  Zeschau,  à  qui  ne  restaient 
que  cinq  cents  Saxons,  continua  &  se  dévouer  avec  eux.  Enfin,  à 
l'attaque  de  Leipzig,  un  bataillon  badois,  gardant  la  porte  de  Saint- 
Pierre,  livra  cette  porte  &  l'ennemi. 

Mais  une  défection  plus  odieuse,  plus  cruelle,  cent  fois  plus  fatale 
encore  dans  ses  effets,  était  réservée  &  Napoléon;  ce  fut  celle  de 
Murât,  qui,  embauché  dans  son  camp  d'OUendorf  par  le  général 
autrichien  comte  de  Mire,  abandonna  l'Empereur  et,  pour  prix  de 
tant  de  bienfaits,  alla  se  réunir  à  la  cause  des  rois  qui  avaient 
juré  sa  perte;  acte  digne  de  sa  femme,  qui  sans  doute  pleure 
aujourd'hui  sur  le  chÀtiment  terrible  que  Murât  a  reçu  et  qui  effa- 
cerait de  son  sang  le  souvenir  de  ces  paroles  malheureuses,  quand 
elle  osa  dire  que,  du  jour  où  l'Empereur  l'avait  faite  reine,  il  n'avait 
plus  été  son  frère. 

L'Autriche,  au  surplus,  auteur  de  cette  défection,  a  décidé  dans 
cette  occasion  du  sort  de  la  Coalition  et  du  monde.  C'est  elle  qui, 
ayant  traîtreusement  accepté  la  médiation,  a  fait  du  congrès  de 
Prague  un  guet-apens  et  de  l'armistice  un  prétexte,  afin  d'avoir 
le  temps  de  mettre,  pour  la  reprise  des  hostilités,  50,000  hommes 
en  campagne  en  Italie  et  130,000  en  Bohème  ;  c'est  elle  qui  a  fait 
violer  la  capitulation  de  Dresde  :  c'est  elle  qui,  le  8  octobre,  a  forcé 
la  Bavière  à  rompre  son  alliance  avec  nous  et  à  nous  déclarer  la 
guerre;  c'est  elle  qui,  peu  après,  a  entraîné  contre  nous  et  le  roi  de 
Wurtemberg  et  le  grand-duc  de  Bade  ;  c'est  elle  qui,  n'ayant  plus 
rien  de  sacré  que  la  perfidie  et  les  trahisons,  a  violé  le  territoire 


86      MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

en  scène,  et,  lui  substituant  un  véritable  tréteau,  j'en 
reviens  au  rôle  nul,  insignifiant,  bonteux,  ridicule,  que, 
grâce  à  son  chef,  le  treizième  corps  et  la  division  de 
Hambourg  et  les  Danois  ont  joué  à  cette  trop  mémo- 
rable époque.  Je  sens,  au  reste,  que  faire  figurer  Davout 
à  la  place  de  Napoléon,  c'est  arriver  à  l'infini  de  la  médio- 
crité par  l'infini  du  génie;  mais  mes  souvenirs,  par  mal- 
heur, sont  liés  à  cet  homme;  c'est  d'eux  qu'il  s'agit,  et, 
lorsque  j'ai  ébauché  le  début  de  cette  campagne,  je  n'ai 
voulu  qu'une  chose,  établir  qu'il  était  impossible  que  ce 
Davout  ne  connût  pas  les  plans  de  l'Empereur  et  que 
notamment  il  n'eût  pas  jusqu'à  l'itinéraire  des  mouve- 
ments d'Oudinot,  avec  lequel  il  devait  s'emparer  de 
Berlin.  Or  j'avais  besoin  de  ces  faits  pour  soutenir  et 
justifier  mes  observations  et  mes  jugements,  au  cours 
d'une  investigation  d'autant  plus  nécessaire  qu'il  me 
reste  à  convaincre  même  les  plus  incrédules  de  l'inca- 
pacité militaire  d'un  des  plus  mauvais  hommes  que 
Napoléon  a  voulu  élever  au  niveau  d'une  inconcevable 
fortune. 

Et  je  reprends  mon  récit.  Cette  digression  l'a  inter- 
rompu au  moment  où,  arrivant  de  Liibeck  à  Wandsbek 
par  une  marche  écrasante,  je  reçus,  par  l'intermédiaire 
du  général  Delcambre,  Tordre  de  me  rendre  dans  la 
soirée  même  au  camp  de  Glinde;  mais  mes  troupes, 

de  la  Suisse,  comme  Blûcher  avail  violé  eD  1800  une  convention 
signée  par  lui  et,  dans  cette  seconde  campagne  de  1813,  un  terri- 
toire neutralisé  par  l'armistice. 

Mais  la  rage  dos  uns,  la  lÀcheté  des  autres,  l'ambition,  la  haine 
faisaient  forfaire  à  tous  les  engagements,  à  toutes  les  garanties,  à 
tout  ce  dont  peuvent  s'honorer  les  liommes.  Et  qu'ajouter  lors- 
qu'on vit  Alexandre  et  François,  jouant  les  histrions  politiques, 
faire  faire  des  capitulations  pour  les  rompre,  des  déclarations  pour 
les  démentir,  des  ultimatums  pour  les  annuler  avant  qu'ils  eussent 
pu  recevoir  les  acceptations?  Ils  ne  contractaient  d'engagement  que 
pour  les  transgresser. 


MISE   EN   MOUVEMENT   DU   TREIZIÈME  CORPS.     81 

que  j'avais  précédées,  ne  pouvaient  arriver  à  Wandsbek 
qu'à  neuf  heures  du  soir,  et  elles  allaient  arriver  si 
exténuées  qu'il  eût  été  impossible  de  faire  faire  huit 
lieues  de  plus  aux  hommes  et  aux  chevaux;  quelque 
impératif  que  pût  être  l'ordre,  je  me  bornai  donc,  en 
rendant  compte  du  tout  au  prince,  à  envoyer  le  général 
Delcambre  et  les  deux  bataillons  du  33*  qu'il  avait  avec 
lui  à  ce  camp,  où  il  n'arriva  qu'à  deux  heures  du  matin 
et  avec  des  peines  inouïes.  Quant  à  moi,  ayant  autorisé 
le  général  Delcambre  à  prendre  connaissance  des  lettres 
que  le  maréchal  m'y  adresserait,  je  restai  avec  mon 
artillerie  et  les  quatre  bataillons  du  iil*  à  Wandsbek, 
d'où  je  me  remis  en  route  seulement  le  lendemain  de 
grand  matin. 

Cependant,  tandis  que,  le  16  août,  on  m'ordonnait 
ainsi  d'aller  rejoindre  au  camp  de  Glinde  le  30"  de  ligne 
appartenant  à  ma  première  brigade,  on  ordonnait  direc- 
tement à  deux  bataillons  de  ce  30*  d'en  partir  avec  le 
46*  léger,  pour  faire  sous  les  ordres  du  général  Pé- 
cheux  une  reconnaissance  sur  Lauenburg;  en  me  préve- 
nant de  ce  mouvement,  on  m'ordonnait  de  me  rendre,  le 
17,  avec  ma  seconde  brigade  àBergedorf,  afin  de  sou- 
tenir au  besoin  le  général  Pécheux;  mais,  pour  appuyer 
une  opération  sur  Lauenburg,  j'étais  plus  à  portée  à 
Glinde  qu'à  Bergedorf,  qui  m'obligeait  à  un  nouveau 
mouvement  rétrograde.  J'étais  ahuri;  toutefois  ces  inex- 
plicables mouvements,  qui  auraient  pu  être  si  avanta- 
geusement simplifiés,  eurent  le  lendemain  leur  explica- 
tion. Le  maréchal  parut  à  Bergedorf  et  m'ordonna  de 
nouveaux  mouvements  assez  compliqués  encore,  mais 
qui  finalement  déterminèrent  notre  marche  sur  Lauen- 
burg. 

J'arrivai  devant  cette  place  le  19.  L'ennemi  l'avait  cou- 
verte de  redoutes  et  l'occupait  avec  dix-huit  cents  hommes 


88      MEMOIRES  DU   GENERAL  BARON   THIÉBATJLT. 

et  dix  pièces  de  canon.  L'attaque  fut  de  suite  résolue; 
les  redoutes  faisant  face  à  la  route  de  la  rive  droite  de 
TËlbe  que  nous  suivions,  le  maréchal  ordonna  aux  deux 
premiers  bataillons  du  30*  de  les  enlever,  et  cet  ordre 
fut  exécuté  avec  la  vigueur  et  l'assurance  des  plus  vieilles 
troupes.  Aux  cris  de  :  Vive  TEmpereur  !  le  pas  de  charge 
et  la  baïonnette  nous  livrèrent  en  peu  d'instants  les  re- 
doutes, la  place,  toute  l'artillerie  de  l'ennemi  et  quatre 
cents  prisonniers,  dont  trois  cents  blessés,  soit  une  perte 
de  cinq  cents  hommes,  y  compris  cent  morts,  alors  que, 
grâce  à  la  rapidité  de  l'attaque,  la  nôtre  ne  fut  que  de 
deux  morts  et  de  sept  blessés.  Jusque-là  le  résultat 
était  assez  beau,  bien  qu'il  eût  dû  Tètre  davantage;  en 
effet,  le  corps  chargé  de  la  défense  de  Lauenburg  se 
trouvait  dans  un  triangle  formé  par  l'Ëlbe,  la  Stecknitz 
et  nous;  il  n'était  pas  de  force  à  se  faire  jour  à  travers 
nos  colonnes,  et  il  n'avait  pour  se  retirer  ni  bateaux,  ni 
pont  sur  l'Ëlbe,  mais  un  seul  pont  sur  la  Stecknitz.  Il  eût 
donc  fallu  arriver  à  ce  pont  en  même  temps  qu'aux  re- 
doutes, et  deux  bataillons  eussent  sufû  pour  fermer  toute 
retraite  aux  treize  cents  hommes,  tandis  que,  le  pont 
resté  libre,  ils  se  sauvèrent;  quand  je  reçus  l'ordre  de 
les  poursuivre,  ils  avaient  une  demi-heure  d'avance,  et  je 
ne  pus  les  joindre,  le  maréchal  n'ayant  pas  découvert 
que  cinq  cents  hommes  de  cavalerie  m'étaient  indispen- 
sables. Et  ce  fut  tout.  Cette  première  action,  qui  aurait 
pu  être  mieux  conduite,  ne  fut  en  tout  cas  point  suivie; 
à  peine  était-elle  terminée ,  les  disséminements  et  les 
incertitudes  recommencèrent.  Jamais  chef  n'a  disloqué 
des  divisions,  des  régiments  avec  plus  de  bizarrerie. 
Tripoter  des  troupes  était  sa  manie,  sa  passion,  et  cela 
grâce  à  l'état  d'indigestion  où  sa  tête  était  sans  cesse. 
On  ne  savait  même  pas  avec  lui  ce  que  l'on  commandait 
ou  ce  que  l'on  ne  commandait  pas.  Il  avait,  à  la  suite  du 


MARCHE   A  REBOURS.  89 

quartier  général,  un  général  de  division,  Pécheux, 
homme  sans  instruction  et  sans  manières,  mais  vigou- 
reux, brave,  actif,  que  la  guerre  avait  formé  pour  la 
guerre,  auquel  à  tous  moments  il  confiait  des  missions 
et  donnait  le  commandement  de  quelques  bataillons  pr» 
dans  la  division  Yichery  ou  dans  la  mienne;  et  non  seu- 
lement il  morcelait  les  divisions,  mais  encore  il  détachait 
des  généraux  de  brigade  de  manière  à  les  rendre  indé- 
pendants; c'est  ainsi  que  je  n'avais  pas  vu  le  général 
Gengoult,  depuis  que  décidément  il  faisait  partie  de  ma 
division,  ni  aperçu  un  homme  du  61*  de  ligne. 

Mais  je  reviens  à  notre  marche.  Je  l'ai  dit,  nous  ne 
marchions  pas  pour  guerroyer  contre  les  faibles  troupes 
laissées  dans  le  Mecklembourg  uniquement  en  vue  de 
nous  amuser;  nous  marchions  (et  ce  fait  nous  était 
connu)  pour  nous  réunir  au  maréchal  Oudinot,  chargé  de 
battre  l'armée  de  Bernadotte  et  de  s'emparer  de  Berlin; 
or,  ce  maréchal  devant  s'avancer  par  la  gauche  de 
l'Elbe,  je  ne  restais  accessible  qu'à  une  seule  incertitude, 
savoir  si,  par  Boizenburg  et  continuant  notre  marche 
en  avant,  nous  nous  porterions  sur  Dômitz  pour  menacer 
les  derrières  de  l'armée  de  Bernadotte  et  le  forcer  à  se 
diviser,  ou  bien  si  nous  passerions  FËlbe,  soit  pour  effec- 
tuer au  delà  de  Magdebourg  notre  jonction  avant  que 
le  maréchal  Oudinot  eût  été  forcé  à  une  bataille,  soit 
pour  contraindre  Bernadotte  à  former  contre  nous  un 
gros  détachement  avant  de  faire  agir  toutes  ses  forces 
contre  Oudinot;  suppositions  d'autant  plus  fondées  que 
Bernadotte  n'avait  devant  lui  que  les  quatrième,  septième 
et  douzième  corps  d'armée,  et  commandait  à  100,000 
hommes.  Il  faut  d'ailleurs  observer  qu'opérant  avec 
â7,000  Français  et  12,000  Danois,  nous  n'avions  pas  un 
faux  mouvement  à  faire,  pas  un  jour  à  perdre,  et  qu'il 
devait  nous  sembler  urgent  de  mettre  de  telles  forces 


90       MÉMOIRES    DU    GENERAL    BARON    THIEEAULT. 

aux  prises  avec  la  Coalition  sur  les  points  décisifs  où  elle 
se  trouvait  si  supérieure;  or,  le  S!0  au  eoir,  après  avoir 
été  rejoint  par  celles  de  mes  troupes  dissémioées  la 
veille,  je  marcbai  sur  Bolzenburg,  que  pendant  la  nuit 
j'avais  fait  reconnaître  et  que  l'ennemi  avait  évacué  en 
se  retirant  dans  la  direction  de  Wittenburg.  J'ai  dit  que, 
de  Boizenburg,  étant  donné  le  but  avéré  de  notre 
marche,  il  m'avait  semblé  impossible  de  ne  pas  pour- 
suivre au  plus  tôt  notre  roule  vers  Berlin  en  marchant 
sur  Ddmitz,  ou  de  ne  pas  franchir  l'Elbe  pour  aller  re- 
joindre OudinotàMagdeboarg;  je  fus  donc  stupéfié  lors- 
que je  rejus  l'ordre  de  me  détourner  de  l'une  ou  l'autre 
de  ces  deux  directions  pour  me  lancer  tout  à  l'opposé  à  la 
remorque  de  l'ennemi  que  je  poussai  devant  moi  jusqu'à 
Zabrensdorf.  J'avais  pu  croire  d'abord  que  ce  mouvement 
avaiteupourbut  d'éloigner  l'ennemi,  et  je  m'étais  attendu 
à  rétrograder  pour  reprendre  la  marche  au  secours  d'Ou- 
dinot,  lorsque,  avant  le  jour  et  sans  nouvelles  encore 
du  général  Gengoult  et  du  61",  je  reçus  l'ordre  de  con- 
tinuer notre  marche  en  sens  contraire,  c'està-dire  de 
me  diriger  sur  Goldenhow  en  passant  par  Mastov.  Le 
maréchal,  monté  à  cheval  en  même  temps  que  moi,  prit 
la  tête  de  mon  avant-garde,  et  certes,  sans  la  présence 
de  Son  Excellence,  je  me  serais  procuré  dix  guides  plutôt 
qu'un,  de  même  que  selon  mon  habitude  j'aurais  mar- 
ché avec  mon  avant-garde  et  de  pas  en  pas  vérifié  ma 
direction;  mais,  le  maréchal  tenant  la  tête  de  l'avant- 
garde,  je  m'étais  contenté  de  me  tenir  à  la  tête  de  oia 
colonne,  et,  sachant  Son  Excellence  au  dernier  point 
minutieuse  et  sujette  aux  précautions,  je  me  contentai 
de  faire  marcher  à  sa  suite  ma  division,  estimant  que  la 
présence  du  chef  était  une  sorte  de  substitution  &  ses 
ordres.  Cependant  il  arriva  que,  marchant  en  tête  même 
des  éclaireurs,  ne  faisant  aucune  halle  et  essoufflant  les 


A   LA   REMORQUE   DU   MARÉCHAL.  91 

troupes  par  la  peine  qu'elles  avaient  à  le  suivre,  le  maré- 
chal s'oublia  sur  la  belle  route  de  Wittenburg  et  ne  prit 
pas  le  chemin  de  traverse  conduisant  à  Mastow.  Ce  fut 
seulement  après  avoir  dépassé  de  trois  à  quatre  cents 
pas  cet  embranchement  qu'il  fut  informé  par  un  paysan 
de  son  erreur.  Il  revint  donc  sur  ses  pas,  mais  furieux, 
et  s'en  prit  à  moi  qui  aurais  dû,  disait- il,  ne  tenir 
compte  que  des  ordres  reçus  et  veiller  à  leur  exécution. 
Je  lui  répondis  que,  puisqu'il  marchait  en  tête,  je  ne  me 
serais  pas  cru  permis  de  douter  de  sa  direction,  qui  me 
semblait  un  ordre  plus  impératif  que  ceux  précédem- 
ment reçus.  La  scène  fut  assez  vive;  ce  fut  la  seconde  et 
dernière  que  j'eus  avec  lui.  Le  motif  qui  l'avait  provo- 
quée ne  valait  pas  tant  de  bruit.  Terreur  du  maréchal 
ayant  occasionné  quelques  instants  de  retard  seulement. 

Notre  direction  une  fois  rectifiée,  nous  entrâmes  dans 
une  forêt,  et  bientôt  nous  arrivâmes  à  un  ruisseau 
trop  fangeux  pour  être  passé  au  gué;  il  s'y  trouvait  un 
pont  de  bois,  auquel  l'ennemi  venait  de  mettre  le  feu. 
Sans  le  30%  nous  étions  arrêtés  sur  ce  point  pour  la 
journée  entière;  mais  ce  corps,  toujours  digne  de  ce  qu'il 
avait  été  aux  armées  de  Naples  et  de  Rome,  et  pour  lequel 
chaque  occasion  de  se  signaler  était  une  occasion  de 
gloire,  se  porta  rapidement  à  la  droite  et  à  la  gauche  de 
ce  pont;  puis,  pendant  que  son  feu  en  éloignait  l'ennemi, 
trois  de  ses  compagnies  s'élancèrent  â  travers  lesflammes, 
parvinrent  à  passer  le  pont  et,  maîtresses  de  la  rive 
opposée,  débusquèrent  quelques  escadrons  de  cavalerie 
ennemie  et  même  les  poursuivirent  avec  une  indicible 
ardeur.  Grâce  à  ce  trait  d'audace,  que  personne  n'avait 
ordonné  ni  eu  le  temps  d'ordonner,  le  feu  put  être  éteint 
et  notre  mouvement  continuer. 

Le  chemin  que  nous  eûmes  à  suivre  était  sinueux  et 
très  sablonneux;  la  marche  devint  pénible;  l'artillerie, 


92      MÉMOIRES  DU   GÉNÉRAL   BARON   TUIÉBAULT. 

et  surtout  la  batterie  de  réserve,  formée  de  pièces  de 
douze,  n'avança  plus  qu'avec  une  indicible  lenteur,  et, 
comme  le  maréchal  allait  toujours  au  pas  de  son  cheval, 
la  colonne  occupa  bientôt  le  double  de  l'espace  qu'elle 
aurait  dû  occuper.  Ces  extensions  de  colonne  m'ont  tou- 
jours agacé.  INon  seulement  elles  favorisent  la  débandade 
et  l'indiscipline,  mais  elles  risquent  de  mettre  les  troupes 
à  la  merci  d'un  coup  de  main  de  l'ennemi.  Je  me  suis 
appliqué  toute  ma  vie  à  les  éviter,  et,  pendant  cette 
marche,  j'en  souffrais  d'autant  plus  que  nous  étions  en 
présence  de  l'ennemi,  engagés  dans  des  bois  que  nous 
ne  connaissions  pas  et  qui  n'avaient  été  reconnus  et 
n'auraient  pu  l'être  par  personne.  Ces  bois  de  sapins 
n'offraient  de  véritable  obstacle  à  aucune  troupe;  nous 
pouvions  à  chaque  instant  être  assaillis  par  un  corps 
que  rien  ne  nous  aurait  annoncé,  si  ce  n'est  les  éclai- 
reurs  que  j'avais  jetés  sur  mes  flancs,  mais  que  je  n'avais 
pu  porter  qu'à  une  faible  distance.  Maintenant  si  un 
désastre,  une  perte  notable  ou  seulement  une  échauf- 
fourée  en  avait  résulté,  c'est  sur  la  division  Thiébault, 
c'est-à-dire  sur  son  général,  que  le  blâme  en  serait  re- 
tombé; et  pourtant  j'avais  beau  en  jurer  avec  le  général 
Delcambre,  était-il  possible  d'aller  dire  au  maréchal  : 
<  Vous  marchez  comme  un  fou  >?  Plus  cela  était  vrai, 
plus  on  eût  été  mal  venu  de  l'observer.  Cependant,  les 
taillis  s'éclaircissant  tout  à  coup  et  de  manière  à  en 
faire  prévoir  les  limites,  je  pris  le  galop  dans  le  but  de 
hasarder  la  demande  d'une  halte;  au  moment  où,  à  l'is- 
sue de  la  forêt,  j'abordai  le  maréchal,  une  soixantaine 
de  cavaliers  ennemis  apparurent,  couronnant  un  coteau 
boisé  qui  nous  faisait  face  à  quatre  cents  toises,  et  par 
la  façon  dont  ils  caracolaient  ces  soixante  cavaliers 
semblaient  indiquer  qu'ils  étaient  soutenus. 
Je  l'ai  dit,  à  l'exception  des  ofQciers  et  sous-ofQciers, 


EXTENSION    DE  COLONNE.  93 

nos  troupes  étaient  composées  de  conscrits  faisant  la 
guerre  depuis  trois  jours;  Tinfanterie  était  faiblement 
instruite,  Tartillerie  l'était  moins  encore,  et  la  cavalerie 
n'avait  de  cette  arme  que  le  nom.  Par  la  faute  du  maré- 
chal, la  colonne  se  prolongeait  sur  un  espace  absurde  et 
menaçant,  qui  doublait  le  temps  nécessaire  pour  qu'elle 
pût  se  déployer;  enfin  nous  débouchions  sur  une  petite 
plaine,  en  face  d'un  coteau  où  nous  apercevions  en  posi- 
tion des  bataillons  et  des  batteries  ennemis.  Dans  cette 
situation,  la  première  nécessité  qui  s'imposait,  c'était 
d'éviter  tout  ce  qui  pouvait  ébranler  des  troupes  aussi 
neuves;  puis  il  fallait  arrêter  la  tête  de  la  colonne,  faire 
serrer  l'infanterie  et  l'artillerie,  déployer  au  besoin  le 
30*  de  ligne  par  bataillons  en  masse,  et  cela  pendant  que 
la  cavalerie,  marchant  à  travers  bois  parallèlement  au 
reste  de  la  colonne  et  flanquée  par  l'infanterie  légère, 
se  serait  portée  à  la  lisière  de  la  forêt,  de  manière  que 
les  troupes  de  toutes  armes  débouchassent  simulta* 
nément  et  régulièrement.  L'occupation  de  la  forêt  était 
pour  nous  un  avantage;  elle  nous  rendait  très  faciles 
ces  préliminaires,  simples  mesures  de  précaution,  si 
simples  même  qu'on  est  presque  honteux  de  se  croire 
obligé  de  les  signaler. 

Tandis  que  les  troupes  eussent  ainsi  débouché  en 
bon  ordre,  on  aurait  eu  tout  le  temps  d'examiner  s'il 
convenait  mieux  d'attaquer  le  corps  qui  nous  faisait  face 
sur  le  coteau,  ou  bien  si,  ne  cherchant  qu'à  résister,  on 
se  bornerait  à  un  combat  sans  résultat  (1).  Le  premier 

(1)  Par  suite  do  sa  manie  des  disséminât ioD s,  le  maréchal,  qui 
avait  laissé  tout  mon  61*  régiment  en  arrière,  espacé  sur  sa  droite 
la  division  Yichery,  sur  sa  gauche  la  division  Loison  et  la  brigade 
du  général  Lallemand,  laissé  les  Danois  à  la  gauche  de  Loison,  le 
maréchal  n'avait  pas  en  ce  moment  avec  lui  8,800  hommes  dont  il 
pût  disposer,  sur  près  de  40,000;  il  n'osa  donc  se  commettre  avec 
le  corps  ennemi,  qu'il  poursuivait  cependant  et  dont  il  aurait  dû 


94      MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   RARON   THIÉRAULT. 

des  deux  partis  était  évidemment  le  meilleur.  A  notre 
gauche,  en  arrivant  dans  la  plaine,  nous  avions  un 
vaste  enclos  ceint  de  murs  et  s'appuyant  par  un  de  ses 
côtés  à  la  forêt;  à  notre  droite,  un  petit  bois  formant 
bouquet  en  sentinelle  avancée  dans  la  plaine.  Jeter  quel- 
ques tirailleurs  dans  l'enclos,  s'emparer  du  bouquet, 
l'occuper  fortement,  en  faire  le  pivot  des  premiers  mou- 
vements et,  sous  la  protection  de  l'artillerie  dont  on 
l'aurait  hérissé  et  flanqué,  marcher  à  l'ennemi  en  se  por- 
tant sur  l'une  de  ses  ailes,  tel  était  le  plan  facile  à  exé- 
cuter, plan  qui  consistait,  je  le  répète,  à  profiter  de 
l'abri  de  la  forêt  pour  masser  les  troupes,  puis  à  atta- 
quer en  utilisant  les  incidents  favorables  du  terrain.  Eh 
bien,  que  fit  le  maréchal?  Il  faut  avoir  éprouvé,  par- 
tagé l'étonnement,  le  dépit  de  tous  les  témoins,  pour 
oser  dire  qu'à  la  vue  des  soixante  cavaliers  caracolant, 
le  maréchal,  au  lieu  de  s'adresser  à  moi  qui  venais  d'ar- 
river auprès  de  lui  et  de  me  donner  ses  ordres,  ou 
même  de  discuter  ce  qu'il  y  avait  à  faire,  se  mit  à  cou- 
rir et  à  crier  en  homme  hors  de  lui  :  c  Voilà  l'ennemi  ! 
Où  est  l'infanterie?  Où  est  la  cavalerie?  Où  sont  les 
pièces?  >  Et  tous  les  aides  de  camp  de  partir  ventre  à 
terre  pour  faire  avancer  les  troupes  à  toutes  jambes.  Il 
y  avait  de  quoi  ébranler,  démoraliser  de  vieilles  troupes, 
et  si  un  officier  de  quelque  grade  et  rang  qu'il  pût  être 
avait  rien  fait  de  comparable,  le  maréchal,  et  cent  fois 
avec  raison,  l'eût  destitué  sur  place.  Mais  ce  qui  fut  digne 
de  ce  début,  c'est  qu'à  mesure  que,  tout  haletant,  un 
bataillon  débouchait  du  bois^  il  était  immédiatement 
fractionné,  et  que,  sans  urgence,  une  compagnie  était 

savoir  la  faiblesse.  Il  prit  donc  le  second  des  deux  partis  ;  il  le 
réalisa  d'ailleurs  aussi  mal  qu'il  aurait  réalisé  le  premier  s*il  avait 
montré  dans  cette  circonstance  la  moindre  possession  de  lui-même 
et  de  son  métier. 


LE  MARECHAL  EN  DÉSARROI.  95 

jetée  dans  le  bouquet  de  bois,  une  autre  dans  Tenclos, 
une  envoyée  en  tirailleurs,  d'où  il  arriva  qu'à  l'excep- 
tion du  111%  dont  trois  bataillons  restèrent  entiers,  les 
sept  autres  présents  se  trouvèrent  par  con)pagnies, 
mêlés  conome  un  jeu  de  cartes;  les  hommes  restés  en 
arrière  ne  surent  où  retrouver  leurs  compagnies;  pen- 
dant l'action  ils  devinrent  ce  qu'ils  voulurent,  et,  pres- 
que toutes  nos  forces  se  trouvant  en  ligne,  nous  n'eûmes 
pas  un  homme  en  réserve.  Heureusement  l'ennemi  était 
aussi  faible  par  son  nombre  que  par  sa  qualité,  et  il  ne 
mit  en  batterie  que  quatre  pièces  qui  tirèrent  aussi  mal 
que  les  nôtres.  Je  n'ai  rien  vu  de  plus  mou  que  ce  com- 
bat. 

Cependant  il  durait  depuis  une  heure,  et  personne 
n'avait  encore  rien  entrepris,  lorsque  six  escadrons 
chargèrent  celles  de  nos  troupes  qui,  entre  l'endos  et  le 
bouquet  de  bois,  formaient  une  espèce  de  ligne.  Cette 
charge  était  ridicule,  et  les  escadrons  furent  repoussés 
comme  ils  devaient  l'être;  mais  le  quatrième  bataillon 
du  111*,  achevant  de  révéler  ce  que  nous  aurions  pu 
faire,  se  forma  au  pas  de  course  en  bataillon  carré, 
poursuivit  cette  cavalerie,  la  rejeta  sur  le  coteau,  aborda 
un  bataillon  ennemi  aux  cris  de  :  Vive  l'Empereur!  le 
rompit  et  força  de  faire  un  mouvement  rétrograde  aux 
pièces  qui  nous  canonnaienU  Manœuvre  brillante,  qui 
fit  d'autant  plus  d'honneur  à  son  commandant,  le  chef 
de  bataillon  Lesbrossier,  que  le  maréchal,  qui  regardait 
sans  voir  et  commandait  sans  rien  ordonner,  n'avait 
fait  parvenir  aucun  ordre  à  ce  chef  de  bataillon;  bien 
plus,  au  lieu  de  le  soutenir  par  un  mouvement  en  avant, 
au  lieu  de  s'emparer  du  coteau  et  peut-être  des  pièces 
de  l'ennemi,  il  se  borna  à  faire  rétrograder  ce  bataillon. 
Environ  trois  quarts  d'heure  plus  tard,  et  pendant  que 
la  fusillade  continuait  sur  notre  front  et  que  par  leur 


96      MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

peu  de  justesse  chacun  de  nos  coups  de  canon  me  me^ 
tait  en  fureur  (1),  mille  à  deux  mille  cinq  cents  chevaux 
tournèrent  tout  à  coup  le  bouquet  de  bois  et  tombèrent 
sur  notre  cavalerie  qu'ils  auraient  enfoncée,  de  même 
qu'ils  seraient  arrivés  jusqu'au  parc  de  réserve  et  aux 
équipages,  si  sept  ou  huit  compagnies  de  différents  ba- 
taillons, placées  à  la  lisière  extérieure  du  bouquet  de 
bois,  et  un  bataillon  du  111'  appuyant  sa  droite  à  la 
forêt,  n'avaient  contribué  à  les  arrêter.  Quant  à  nous, 
nous  dépassâmes  en  fait  de  prudence  tout  ce  qu'on  peut 
imaginer.  Si  nous  ne  fîmes  pas  un  mouvement  pour 
attaquer  l'ennemi,  nous  n'en  fîmes  pas  un  pour  le  suivre, 
lorsqu'à  l'approche  de  la  nuit  il  se  retira.  Nous  n'en- 
voyâmes pas  même  en  reconnaissance  un  homme  sur  le 
coteau  qu'il  avait  occupé,  et  nous  passâmes  la  nuit  sur 
le  terrain  où  nous  nous  étions  arrêtés  à  sa  vue.  Avouons 
cependant  que,  dans  l'état  de  confusion  où  le  maréchal 
nous  avait  mis  et  qu'il  ne  fit  rien  pour  faire  cesser,  il 
était  devenu  difficile  de  rien  entreprendre  ou  seulement 
de  faire  exécuter  une  manœuvre;  mais  convenons  aussi 
qu'il  m'était  permis  d'être  indigné  de  ce  désordre  inutile, 
de  m'abstenir  de  tout  rôle  au  milieu  de  ce  gâchis,  de 
craindre  tout  de  l'avenir  et  de  conclure  que  tout  mili- 
taire, ayant  assisté  à  cette  affaire  et  qui  comprendra  le 
maréchal  comme  capable  de  commander  désormais  des 
troupes  devant  l'ennemi,  en  sera  cent  fois  incapable 
lui-même. 

(1)  Pendant  tout  ce  combat  je  me  tins  à  la  droite  de  mes  six 
pièces  de  huit  qui  étaient  en  batterie,  et,  comme  je  ne  voyais  pas 
les  boulets  frapper  aux  points  de  direction  que  j'avais  ordonné,  je 
m'en  prenais  aux  pointeurs  et  aux  officiers.  Je  dus  en  venir  jusqu'à 
faire  vérifier  les  pointages  par  les  sergents  et  par  les  ofGciers.  Par 
la  suite,  et  pour  parer  aux  inconvénients  de  ce  manque  d'instruc- 
tion, j'en  fis  rédiger  une  par  le  commandant  de  l'artillerie  de  ma 
division,  ot^  dans  les  jours  de  repos,  je  fis  exercer  les  canonniers 
soir  et  matin. 


LE  SOMMEIL  DE  SON   EXCELLENCE.  97 

Quoique  rennemi  se  fût  retiré,  il  était  urgent,  en  cas 
de  surprise,  de  débrouiller  l'inconcevable  emmêlement 
que  le  maréchal  avait  fait  de  tous  les  corps  et  de  refor- 
mer ceux-ci;  car  on  a  vu  que  la  dispersion  par  com- 
pagnies était  telle,  qu'elle  ne  laissait  plus  d'intermé- 
diaire entre  le  général  et  le  capitaine.  Toutefois  mettre 
un  peu  d'ordre  dans  ce  chaos  n'était  pas  chose  facile, 
surtout  à  la  nuit  tombante;  mais,  avant  que  personne 
prît  de  repos,  je  voulais  voir  tous  mes  corps  reformés, 
et.  pour  ne  laisser  de  prétexte  à  personne,  pour  que  les 
ofQciers  supérieurs  secondassent  les  capitaines,  le  géné- 
ral Delcambre  et  moi,  nous  donnâmes  l'exemple.  J'étais  à 
cheval  depuis  la  pointe  du  jour;  à  la  nuit,  je  mis  pied  à 
terre,  et  il  était  minuit  lorsque  le  désordre  fut  réparé. 
Harassé,  exténué,  je  venais  de  me  jeter  sur  quelques 
bottes  de  paille  que  sous  un  abri  de  branchages  on 
m'avait  préparées  dans  le  bouquet  de  bois  où  j'avais  or^ 
donné  n^on  bivouac,  et  j'étais  à  peine  endormi  lors- 
qu'un aide  de  camp  me  réveilla  pour  me  dire  que  le 
maréchal  me  demandait.  Il  y  avait  un  grand  quart  de 
lieue  de  mon  bivouac  à  celui  du  maréchal,  établi  au 
centre  de  l'enclos;  la  nuit  était  obscure,  le  terrain  iné- 
gal ;  on  ne  pouvait  faire  ce  trajet  qu'à  pied  et  on  trébu- 
chait à  chaque  pas;  l'aide  de  camp,  qui  se  croyait  certain 
de  me  conduire  droit,  se  trompa,  me  fit  faire  le  double 
de  chemin,  et,  lorsque  j'arrivai,  Son  Excellence  ronflait 
comme  un  tuyau  d'orgue  fêlé.  Ne  pouvant  supposer 
qu'un  motif  sérieux  à  un  tel  appel,  j'éveillai  le  général 
César  de  Laville  pour  apprendre  par  lui  ce  que  le  maré- 
chal me  voulait.  Il  n'en  savait  pas  un  mot  :  <  Ëh  bien, 
lui  dis-je  agacé,  réveillez-le.  >  Il  l'appela,  le  réappela, 
le  poussa,  le  remua;  enfin,  et  après  quelques  secousses, 
le  maréchal  entr'ouvritles  yeux,  et,  sur  ces  mots  :  c  Voilà 
le  général  Thiébault  que  vous  avez  fait  appeler  »,  il 


98      MÉMOIRES  DU  GÉNÉRAL  BARON  THIÉBÂULT. 

souleva  sa  lourde  tète  et,  ayant  fini  par  arriver  à  son 
séant,  il  ouvrit  grand  les  yeux  qu'il  referma  soudain, 
puis,  en  me  regardant  avec  un  air  mourant,  balbutia  : 
«  Où  en  est  Tesprit  public  des  troupes?  —  L'esprit  pu- 
blic? repris-je;  vous  voulez  dire  l'esprit  des  troupes?  > 
Et  j'allais  ajouter  que  cet  esprit  était  aussi  bon  que 
possible,  mais  déjà,  comme  une  masse,  le  maréchal 
était  retombé  sur  sa  paille...  Le  général  de  Laville, 
aussi  embarrassé  de  cette  farce  que  j'étais  de  mauvaise 
humeur  d'avoir  été  appelé  pour  l'entendre,  m'engagea 
à  me  coucher  entre  le  maréchal  et  lui  pour  attendre 
le  réveil,  et  comme  seul  moyen  de  finir  par  savoir  ce 
qu'on  me  voulait.  Je  cédai,  n'admettant  pas  encore 
qu'après  tant  de  fatigues  on  m'ait  fait  venir  de  si  loin, 
à  une  heure  après  minuit,  sans  motif  grave;  et  pourtant, 
lorsqu'au  jour  le  maréchal  reprit  ses  sens,  ou  du  moins 
ce  qu'il  avait  de  sens,  il  se  trouva  qu'il  n'avait  rien  à  me 
dire  du  tout,  si  ce  n'est  que  nous  nous  remettrions  en 
marche  à  sept  heures  du  matin,  avis  pour  la  transmis- 
sion duquel  le  dernier  tambour  suffisait. 

A  sept  heures  du  matin,  en  effet,  toutes  les  troupes 
se  remirent  en  mouvement;  et,  sans  plus  avoir  aucune 
nouvelle  de  l'ennemi,  nous  arrivâmes  le  soir  à  Witten- 
burg,  où  les  troupes  bivouaquèrent.  Le  23,  à  six  heures 
du  matin,  je  reçus  l'ordre  de.  me  mettre  à  cinq  heures 
en  marche,  avec  les  troupes  de  ma  division,  pour  me 
rendre  à  Schwerin ,  la  cavalerie  devant  marcher  avec 
moi,  la  division  Vichery  devant  suivre  mon  mouvement. 
Un  second  ordre,  que  je  trouvai  à  Stralendorf,  détermina 
que  le  parc  d'artillerie,  l'artillerie  de  réserve,  l'ambu- 
lance, les  équipages  et  les  bagages  seraient  parqués  sur 
la  hauteur  qui  précède  la  ville  et  gardés  par  les  deux 
bataillons  du  33*  léger;  que  le  30*  de  ligne  serait  réparti, 
savoir  :  un  bataillon  au  château  fort,  un  près  la  place 


CHASSÉ-GROISÉ   DANS  LE  MECRLEMBOURG.        99 

d'Armes  à  50  hommes  par  maison ,  un  à  la  porte  de 
Lûbeck,  un  à  la  porte  deWeimar;  que  le  ill«  camperait 
entre  Zippendorf  et  Krebsforden,  et  que  mon  quartier 
général  serait  à  Schwerin,  où  celui  du  maréchal  fut  de 
même  établi. 

Ces  dispositions,  que  j'exécutai  ponctuellement,  pour 
ainsi  dire  machinalement,  semblaient  annoncer  non  pas 
un  simple  passage,  mais  une  installation,  et  certes  elles 
ne  contribuaient  guère  à  l'éclaircissement  de  mes  idées. 
Que  pouvait  signifier  notre  présence  à  Schwerin?  Je  l'ai 
dit  et  je  ne  crains  pas  de  le  répéter  trop  souvent,  en 
remontant  l'Elbe  de  Hambourg  à  Boizenburg,  après 
nous  être  emparés  de  Lauenburg,  nous  nous  étions  rap- 
prochés du  maréchal  Oudinot  que  nous  devions  soutenir 
pour  arriver  à  Berlin  ;  jusqu'à  Boizenburg  notre  mou- 
vement s'était  donc  suivi  régulièrement,  et  tous  les  géné- 
raux de  l'armée,  qui  en  avaient  la  confidence,  l'avaient 
compris  comme  moi.  Mais  quand  de  Boizenburg  nous 
eûmes  quitté  la  route  du  Brandebourg  par  un  à  gauche 
vers  la  mer  Baltique  à  travers  le  Mecklembourg,  per- 
sonne de  nous  ne  sut  plus  expliquer  pourquoi  nous  nous 
étions  mis  à  tourner  le  dos  à  la  seule  direction  qui  aurait 
pu  rendre  efficace  la  coopération  de  nos  40,000  hommes. 
Ëspérait-on  former  une  diversion?  Mais  le  Mecklem- 
bourg n'en  valait  pas  la  peine;  de  fait,  l'ennemi  ne  nous  y 
opposait  que  des  troupes  qu'il  n'osait  pas  encore  mettre 
sérieusement  en  ligne,  et  dont  la  mission  se  bornait  à 
reculer  quand  nous  avancions  et  à  avancer  quand  nous 
reculions.  Et  c'est  à  ce  chassé-croisé  que  se  trouvaient 
employés  des  chefs  dignes  d'un  autre  rôle  et  des  troupes 
qui,  malgré  leur  inexpérience,  se  montraient  admirables 
et  qui,  utilisées  comme  elles  pouvaient  l'être,  auraient 
sauvé  et  l'Empereur  et  la  France.  Mais,  et  on  ne  peut  se 
lasser  de  le  déplorer,  Napoléon,  qui  naguère  n'eût  pas 


100    MÉMOIRES  DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

laissé  en  arrière  cent  hommes  pour  un  jour  de  bataille, 
après  en  avoir  perdu  plus  de  trois  cent  mille  dans  la 
campagne  de  1812,  se  priva  de  plus  de  deux  cent  mille 
pendant  celle  de  1813,  et  de  manière  à  ne  pas  en  retirer  le 
moindre  profit. 

Venus  à  Schwerin  sans  motifs,  nous  y  restâmes  sans 
raison,  à  l'exception  de  Loison,  qui  fit  sur  Wismar  un 
mouvement  qu'il  sut  rendre  lucratif.  Deux  jours  se  pas- 
sèrent à  Schweriâ    et   ne   furent  employés  qu'à   des 
reconnaissafi^s  sans  résultat;  mestroupes,  d'après  mes 
ordres,  les  exécutèrent  toutes.  Hors  la  route  de  Lûbeck, 
occupée  par  les  Danois,  celle  de  Wismar,  couverte  par 
Loison,  ces  reconnaissances  eurent  lieu  dans  toutes  les 
directions  et  même  sur  la  route  de  Wittenburg,  que 
nous  venions  de  faire.  Leur  objet  était  de  connaître  la 
composition,  les  mouvements  et  la  force  des  corps  qui 
étaient  à  notre  portée,  et  d'obtenir  quelques  lumières 
sur  la  marche  de  Bernadotte  et  d'Oudinot  (comme  si  de 
Schwerin  et  de  Wismar,  nous  avions  le  moyen  de  nous 
en  occuper,  sauf  pour  notre  sûreté).  Il  y  eut  de  ces 
reconnaissances  qui  furent  faites  par  deux  bataillons  et 
cinquante  hommes  de  cavalerie,  et  commandés  par  le 
colonel  Hoitz,  du  111%  et  par  le  général  Delcambre. 
Quant  aux  instructions,   elles  portaient  de  se  retirer 
devant  l'infanterie,  de  faire  face  à  la  cavalerie,  mais  de 
ne  jamais  tirer  sur  elle  à  plus  de  soixante  pas;  quant 
aux  distances,  elles  comportaient  de  deux  à  trois  lieues; 
quant  aux  départs,  ils  avaient  toujours  lieu  avant  le  jour: 
quant  à  la  durée,  elle  ne  dépassait  pas  celle  d'une  course 
plus  ou  moins  longue;  les  plus  fortes  reconnaissances 
parcouraient  plusieurs  villages,  s'arrêtaient  à  un  des  plus 
éloignés,  s'y  établissaient  tout  en  bivouaquant,  comme 
si  elles  devaient  y  passer  plusieurs  jours;  puis,  après 
avoir  secrètement  interrogé  le  plus  d'hommes  possible, 


OCCUPATION    DE   SCHWERIN.  101 

recueilli  mille  renseignements  sur  des  routes  que  nous 
ne  devions  jamais  prendre,  elles  quittaient  furtivement 
ces  villages  à  une  ou  deux  heures  du  matin  et  rentraient 
au  camp  à  la  pointe  du  jour.  Une  de  leurs  instructions 
les  plus  précises  était  de  ramener  au  maréchal  des  déser- 
teurs, des  prisonniers,  les  gens  trouvés  dans  les  bois  ou 
dans  les  champs,  et  surtout  des  marchands.  Or,  me  trou- 
vant au  camp  du  111%  le  31  août  au  matin,  je  vis  arriver 
le  maréchal  et  son  escorte,  c  Je  vais  faire  moi-même  une 
reconnaissance  >,  me  dit-il.  D'après  ce  qu'on  m'avait 
conté  de  plusieurs  reconnaissances  faites  avec  lui,  son- 
geant à  ce  que  pouvait  offrir  de  drôle  une  reconnaissance 
faite  par  un  homme  qui  n'y  voyait  pas  du  tout,  je  fus 
curieux  de  voir  comment  il  s'en  tirerait;  je  lui  proposai 
donc  de  l'accompagner,  et  nous  partîmes.  Au  lieu  de 
suivre  une  route,  nous  prîmes  à  travers  champs,  et,  lais- 
sant Consrade  sur  notre  gauche,  nous  continuâmes  à 
côtoyer  une  forêt  qui  habituellement  était  remplie  de 
Cosaques;  le  maréchal  savait  ce  détail  aussi  bien  que 
moi,  et,  quelques  buttes  se  trouvant  à  notre  portée,  il  est 
des  gens  qui  y  auraient  fait  attention;  quant  à  nous,  qui 
ne  nous  occupions  pas  de  si  peu  de  chose,  nous  conti- 
nuâmes à  piquer  droit  devant  nous,  comme  des  loups. 
Nous  fîmes  ainsi  deux  grandes  lieues,  au  bout  desquelles 
le  maréchal  aperçut  un  pauvre  marchand  forain,  che- 
minant sa  cassette  sur  le  dos,  et  il  fondit  sur  lui. 

Ces  rencontres  faisaient  ses  délices.  11  est  impossible 
de  rien  imaginer  de  plus  minutieux  que  ses  questions, 
de  plus  horrible  que  ses  menaces,  de  plus  cruel  que  ses 
mesures.  Et  en  effet,  quelque  chose  que  les  malheureux 
répondissent,  ils  étaient  emmenés,  enfermés,  et,  malgré 
leurs  larmes,  leurs  prières  et  leur  désespoir,  leurs  mar- 
chandises et  eux  devenaient  ce  qu'il  plaisait  à  Dieu.  Le 
soupçon  le  plus  grave  était  toujours  celui  auquel  le 


102  MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

maréchal  s'arrêtait,  et,  comme  chez  lui  le  soupçon  équi- 
valait à  la  preuve,  tous  ces  pauvres  diables  étaient  des 
espions  et  n'avaient  la  vie  sauve  que  par  miracle.  Il 
courait  à  cet  égard  des  récits  qui  eussent  été  burlesques 
s'ils  n'avaient  pas  été  atroces.  Pour  en  revenir  au  mal- 
heureux que  nous  rencontrâmes,  deux  cavaliers  aussitôt 
lui  ôtèrent  sa  charge  et  le  firent  comparaître.  Pendant 
ce  temps  le  maréchal  avait  promené  comme  distraite- 
ment son  regard  sur  tous  ceux  qui  l'accompagnaient,  et 
finissant  par  moi  :  c  La  drôle  de  prise  que  feraient  les 
Cosaques,  me  dit-il;  tout  juste  un  officier  de  chaque 
grade  >,  ce  qui  était  vrai  depuis  le  maréchal  jusqu'au 
sous-lieutenant  et  même  jusqu'à  un  maréchal  des  logis 
et  un  brigadier  commandant  son  escorte.  <  Votre  Excel- 
lence pense  bien,  lui  répondis-je,  que  la  capture  ne 
serait  pas  complète;  elle  est  admirablement  montée,  je 
ne  le  suis  pas  mal;  mais  cet  avantage  ne  serait  pas  par- 
tagé par  notre  suite.  »  Il  abandonna  cette  plaisanterie, 
assez  risquée  vu  le  danger  que  nous  courions,  et,  me 
prenant  pour  truchement,  il  commença  l'interrogatoire. 
Aux  premières  questions,  comment  s'appelait-il,  d'où 
était-il,  quel  Âge  il  avait,  s'il  était  marié,  s'il  avait  des 
enfants,  d'où  il  venait,  où  il  allait,  l'homme  répondit 
nettement;  mais  quand  je  lui  demandai  si  dans  les  lieux 
de  ses  passages  il  avait  vu  des  troupes,  de  quelle  nation 
et  de  quelles  armes,  qui  les  commandait,  où  était  le  prince 
royal  de  Suède,  de  combien  on  disait  qu'était  l'armée  de 
ce  prince,  si  l'on  parlait  d'une  bataille  livrée  ou  reçue, 
ce  qu'on  disait  du  résultat  (question  à  laquelle  il  n'était 
certainement  que  trop  en  état  de  répondre),  on  ne  put 
plus  arracher  de  lui  autre  chose  que...  <  Ich  weisse 
nicht...  Ich  habe  nicht  gesehen  (je  ne  sais  rien,  je  n'ai 
rien  vu).  —  Ah!  il  ne  sait  rien,  il  n'a  rien  vu,  reprit  le 
maréchal  furieux.  Ëh  bien,  dites-lui  que,  s'il  ne  sait  rien, 


LE  MARÉCHAL  EN   RECONNAISSANCE.  lOS 

c'est  qu'il  ne  veut  rien  savoir,  et  que,  s'il  dit  n'avoir  rien 
vu,  c'est  qu'il  est  payé  pour  ne  pas  dire  ce  qu'il  a  vu. 
Ce  n'est  pas  pour  son  commerce  qu'il  rôde  autour  de 
Schwerin  ;  c'est  pour  nous  espionner,  et,  comme  espion, 
je  vais  faire  brûler  sa  pacotille  et  le  faire  fusiller,  i  Ces 
menaces  n'ayant  amené  que  la  répétition  des  dénéga- 
tions précédentes  :  <  Qu'on  attache  cet  homme  à  la 
qaeue  d'un  cheval  et  qu'on  l'emmène  >,  s'écria  le  maré- 
chal, et,  ces  derniers  mots  à  peine  proférés,  il  mit  son 
cheval  au  trot  et  reprit  la  route  de  Schwerin.  Mais, 
pour  attacher  cet  homme  qui  aurait  résisté,  il  fallait 
mettre  pied  à  terre,  perdre  quatre  ou  cinq  minutes  et  se 
résigner  à  ne  pas  aller  fort  vite...  Le  faire  monter  en 
croupe,  c'était  également  ralentir  les  allures  du  cheval 
qui  en  aurait  été  chargé,  et  ces  circonstances  le  firent 
abandonner,  c'est-à-dire  le  sauvèrent;  car,  à  ce  moment, 
le  maréchal  parut  s'apercevoir  tout  à  coup  que  le  ter- 
rain n'était  pas  sûr.  Après  avoir  pris  le  trot,  il  ne  tarda 
pas  à  l'allonger  et,  accélérant  toujours  sa  marche,  se 
trouva  bientôt  à  l'allure  du  galop,  puis  au  grand  galop. 
Jamais  escorte  n'a  serré  de  plus  près  celui  qu'elle  escor- 
tait. Les  deux  généraux,  les  six  officiers  d'état-major, 
les  quinze  sous-officiers  et  cavaliers,  nos  trois  ordon- 
nances y  comprises,  qui  se  trouvèrent  de  cette  recon- 
naissance, formaient  un  seul  groupe  autour  du  maré- 
chal; mais  peu  à  peu  il  ne  fut  plus  accompagné  que  par 
moi,  et  même  si  mon  cheval  navarrais,  le  seul  que  j'eusse 
fait  venir  d'Espagne,  céda  trois  pieds  d'avance  au  sien, 
ce  fut  par  pure  politesse.  Quand  nous  arrivâmes  en  vue 
du  camp  du  111%  nous  allions  ventre  à  terre;  nous 
avions  tout  l'air  d'être  chargés,  et  cependant  ce  n'était 
de  notre  part  qu'une  véritable  charge.  Au  reste,  nous 
n'avons  jamais  compris  que  nous  ayons  pu  faire  impu- 
nément cette  absurde  course;    nous   avions  en  effet 


)04  MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON    THIÉBAULT. 

dépassé  d'une  demi-lieue  une  forêt  qui  était  un  repaire 
de  Cosaques,  et  je  ne  sais  à  quoi  il  a  tenu  que  nous 
n'ayons  pas  eu  notre  retraite  coupée.  C'était  sur  ce 
même  terrain  que  mon  aide  de  camp,  le  marquis  de 
Montmorillon,  qui  avait  suivi  une  reconnaissance  faite 
par  le  colonel  du  111%  ayant  voulu  me  rapporter  lui- 
même  et  sans  retard  une  nouvelle  qui  lui  sembla  impor- 
tante, avait  été  assailli  trois  jours  auparavant  par  une 
troupe  de  Cosaques;  sa  trop  faible  escorte  l'abandonna, 
son  cbeval  s'abattit;  il  fut  pris  et  ne  dut  sa  délivrance 
qu'à  l'habileté  et  l'audace  avec  lesquelles  il  profita  d'un 
fourré  pour  s'échapper.  Au  surplus,  notre  bonheur,  dans 
cette  reconnaissance,  fut  une  fatalité;  et  en  efTet,  qu'en 
serait-il  arrivé  si  le  maréchal  avait  été  pris?  Un  grand 
malheur,  sans  doute,  pour  ceux  qui  auraient  partagé 
son  sort,  mais  peut-être  le  salut  de  la  France,  ainsi  que 
je  l'expliquerai (1). 

Notre  paisible  et  insignifiante  occupation  de  Schwerin 
se  prolongea  jusqu'au  2  septembre,  et  ce  fut  au  milieu 
de  cette  inconcevable  tranquillité  que,  vers  quatre  heures 
du  matin,  le  maréchal  Davout  apprit  la  défaite  du  maré- 
chal Oudinot  à  Gross-Beeren.  Mais  comment  cette  nou- 
velle ne  lui  parvint-elle  que  dix  jours  après  l'événe- 
ment, et  par  qui  lui  fut-elle  donnée?  Est-ce  par  un 
espion  ?  Dans  ce  cas,  sa  conduite  serait  explicable;  mais, 
après  dix  jours,  neuf  et  demi  si  l'on  veut,  il  devait  la 


(1)  À  cette  date,  le  29  août,  je  reçus  du  général  GengoultuQe  lettre 
dans  laquelle  il  me  rendait  compte  d'une  affaire  qui,  par  suite  de  la 
ponctualité  qu'il  avait  mise  à  exécuter  un  ordre  du  maréchal,  avait 
coûté  au  61*  cent  quatre-vingts  hommes  tués  ou  prisonniers;  ma 
réponse  eut  pour  objet  de  lui  conseiller  de  rendre  à  Tavenir  son 
obéissance  moins  passive  et  de  sauver  le  fond  parla  forme.  On  en 
était  toi]gours  à  ne  savoir  comment  faire  pour  échapper  aux  balour- 
dises du  maréchal,  qui  avec  quatre  bataillons  exigeait  do  général 
Gengoult  ce  qui  avec  huit  eût  été  impossible. 


L'INACTION   DU   TREIZIEME  CORPS.  105 

savoir  par  le  major  général;  dès  lors  est-il  admissible 
qu'en  même  temps  il  n'ait  pas  été  informé  que  le  maré- 
chal Ney   remplaçait  le   maréchal   Oudinot  et    allait 
encore  une  fois  tenter  le  sort  des  armes  contre  Berna- 
dette, ce  qui  rendait  notre  coopération  plus  nécessaire, 
plus  urgente  que  jamais?  Il  n'y  a  pas  un  fait,  un  événe- 
ment relatif  à  cette  campagne  qui  ne  heurte  et  ne  bou- 
leverse. Quoi  qu'il  en  soit.,  et  à  cinq  heures  et  demie  du 
matin,  je  reçus  Tordre  de  me  tenir  prêt  à  marcher  avec 
toutes  mes  troupes;   à  midi,  celui  de  partir  à  deux 
heures    et   de    couvrir    la  marche  de    l'armée    avec 
mes    troupes,    de    composer    mon   arrière-garde   du 
ili',  de  la  cavalerie  danoise  et  de  quatre  pièces  de  canon, 
delà  faire  commander  par  le  général  Oelcambre,  de  lui 
prescrire  de  ne  quitter  Schwerin  qu'à  neuf  heures  du 
soir  et  dans  le  plus  grand  silence,  de  suivre  le  corps 
danois  qui  devait  me  précéder.  Mais  qu'on  n'imagine  pas 
que  ces  mouvements  aient  eu  pour  but  de  réparer  le 
temps  perdu  et  d'aller  prêter  le  concours  de  nos  forces 
au  maréchal  Ney.  Non,  nous  avions  laissé  battre  le  maré- 
chal Oudinot,  nous  allions  laisser  battre  le  maréchal  Ney 
et  retourner  tout  simplement  par  un  autre  chemin  au 
point  d'où  nous  étions  partis.  Reprenant  donc  la  direc- 
tion de  Hambourg,  pour  me  conformer  à  mes  ordres,  je 
me  dirigeai  par  Gadebusch  sur  Ratzeburg,  où  le  quartier 
général  du  maréchal  allait  être  établi;  puis,  après  un 
changement  qui  de  l'arrière-garde  me  fit  rentrer  en  ligne, 
je  reçus,  en  approchant  de  Ratzeburg,  l'ordre  d'envoyer 
dans  cette  place  tout  ce  qui  appartenait  au  parc  de 
réserve  et  de  revenir  par  Môlln  à  Lauenburg,  où  je 
retrouvai  le  général  Gengoult  et  le  61%  qui  réunirent 
enfin  et  pour  la  première  fois  toute  ma  division  sous 
mes  ordres;  enfin,  gardant,  et  la  cavalerie  danoise,  et 
mes  huit  pièces  de  six,  et  la  batterie  de  douze,  je  pris 


106    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

position  sur  la  droite  de  la  Stecknitz  et  sur  la  hauteur 
de  Bûchen,  à  cheval  sur  la  route  de  Schwarzenbek , 
c'est-à-dire  non  loin  de  Lauenburg  et  de  Boizenburg, 
dont  nous  nous  rapprochions  sans  plus  de  raisons  que 
nous  nous  en  étions  éloignés. 

Ainsi,  dans  cette  campagne  de  luttes  si  terribles  et  si 
inégales,  au  moment  où  des  opérations  définitives  met- 
taient en  jeu  Texistence  de  Napoléon  et  de  la  France,  des 
troupes,  dont  l'action  aurait  pu  être  décisive,  étaient 
si  absurdement  dirigées  qu'il  semblait  qu'on  se  fût  pro- 
posé déjouer  avec  elles.  On  leur  avait  fait  faire  soixante 
lieues  pour  les  porter  à  quinze  lieues  en  avant  de  leurs 
premières  positions,  et,  après  une  attaque  dont  le  bénéfice 
fut  perdu  aux  trois  quarts,  après  un  combat  pitoyable, 
une  marche  ridicule,  une  occupation  insignifiante,  elles 
étaient  finalement  ramenées  par  la  prudence  ou  la  peur 
au  point  d'où  elles  étaient  parties,  et  cela  pour  rester 
témoins  impassibles  des  événements  qui  perdaient  leur 
souverain  et  ruinaient  leur  gloire.  Et  pourtant  quel 
poids  ces  quarante  et  quelques  mille  hommes,  y  compris 
la  division  de  Hambourg,  n'eussent-ils  pas  mis  dans  la 
balance,  et  qui  oserait  nier  qu'ils  n'eussent  efficacement 
concouru  à  ramener  la  victoire  sous  nos  drapeaux?  Mais, 
dans  l'examen  de  cette  grave  question,  il  ne  convient 
pas  de  s'en  tenir  à  des  phrases  et  à  de  simples  énoncés 
d'assertions;  il  faut  les  appuyer  de  faits  et  de  dates,  et, 
pour  montrer  que  je  ne  parle  pas  à  la  légère,  je  vais 
établir  en  un  coup  d'œil  rapide,  mais  point  par  point, 
ce  que  le  treizième  corps  aurait  pu  faire  au  lieu  de  ce 
qu'il  fit,  et  pour  cela  je  reprends  les  événements  au 
moment  où  finissait  l'armistice. 

C'était  le  16  août  à  minuit;  par  conséquent,  le  16  à 
minuit,  toutes  les  forces  dont  le  maréchal  Davout  dis- 
posait pouvaient  être  rassemblées   devant  Artlenburg 


CE  QU'AURAIT   PU   FAIRE  LE  TREIZIÈME  CORPS.      101 

et  à  Laaenburg,  s'y  trouver  en  mesure  dépasser  l'Elbe 
sur  deux  ponts  de  bateaux,  franchir  ce  fleuve  le  17  au 
matin  et  entrer  le  21  à  Magdebourg,  et  peu^étre  après 
avoir  battu  le  général  Yalmode.  De  là  le  maréchal,  ren- 
forcé de  dix  mille  hommes  pris  sur  la  garnison  de  cette 
ville,  pouvait  arriver  le  22  à  Bernburg,  et  le  23  à  Des- 
sau  ;  il  n'était  plus  qu'à  cinq  lieues  de  Wittenberg,  où 
nous  avions  encore  vingt-sept  mille  hommes.  Or,  je  le 
demande,  qu'eût  fait  fiernadotte  ayant  vingt-sept  mille 
hommes  à  dos,  cinquante-quatre  mille  sur  sa  droite  et 
en  tète  trois  corps  d'armée  ?  Se  serait*il  placé  entre  Ou- 
dinot  et  Davout?  Ce  dernier  eût  manœuvré  sur  Halle, 
où  Oudinot  se  serait  également  porté  par  une  jonction 
qui  décidait  de  tout.  Ëût-il  marché  sur  Davout  ?  Celui-ci  se 
serait  reployé  en  disputant  toutes  les  positions,  pendant 
qu'Oudinot  aurait  talonné  Bernadotte.  Et  vice  versa, 
£ût-il  fait  contre  nous  un  faible  détachement?  Il  aurait 
été  écrasé.  En  eût-il  fait  un  considérable?  Il  se  trouvait 
trop  faible  partout.  Se  serait-il  reployé  derrière  l'Elbe? 
Nous  le  suivions  par  Wittenberg  et  nous  trouvions  dans 
cette  place  vingt-sept  mille  hommes  disponibles  de  plus. 
Se  fût-il  retiré  derrière  l'Oder  ou  seulement  derrière  la 
Sprée  ?  Il  nous  livrait  Berlin  et  forçait  Blûcher  de  s'affai- 
blir, pour  le  mettre  en  état  de  reprendre  ou  de  soutenir 
l'offensive.  Et  il  ne  détruisait  pas  trois  corps  d'armée,  il 
ne  jouait  pas  à  Leipzig  un  rôle  décisif.  Même  en  admet- 
tant le  désastre  dont  Macdonald  fut  cause  et  celui  dont 
Vandamme   fut   victime.  Napoléon    avait    encore    les 
moyens  et  le  temps  de  battre  Schwarzenberg  et  même 
BlQcher,  l'un  ou  l'autre,  puis  de  se  réunir  contre  la  plus 
forte  armée  ennemie,  de  rentrer  une  troisième  fois  à 
Vienne  et  d'arrêter  ou  de  refouler  dans  son  cours  ce 
torrent  qui  de  ses  eaux  fangeuses  devait  salir  la  France. 
Enfin^  quand  même  (ce  qui  pourtant  n'est  pas  admissible) 


108    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIEBAULT. 

nous  ne  serions  pas  arrivés  assez  tôt  pour  préserver 
Oudinot,  si  cruellement  battu  à  Gross-Beeren,  nous 
étions  du  moins  en  mesure  de  renforcer  le  maréchal 
Ney  avant  qu'il  en  vînt  sérieusement  aux  mains,  de 
remonter  le  moral  de  ses  troupes,  de  contenir  les 
Saxons  que  la  défaite  d'Oudinot  avait  préparés  à  la  dé- 
fection, de  prévenir  la  désobéissance  de  notre  propre 
cavalerie  et  de  tirer  de  Bernadotte  une  brillante  revanche. 
Mais  tout  ce  qui  devait  consommer  et  précipiter  notre 
ruine  s'accomplit,  et,  ce  dernier  moyen  de  conjurer  la 
fatalité  nous  ayant  été  vainement  offert,  notre  gloire  et 
la  France  entière  ayant  été  sacrifiées  à  Hambourg,  il 
fallait  subir  sa  destinée  ;  et,  pendant  que  Napoléon  se 
débattait  dans  les  angoisses  et  les  convulsions  de  ce 
nouvel  accès  de  son  agonie,  nous  et  nos  trente -neuf 
mille  hommes,  nous  reprîmes  paisiblement,  en  enfants 
perdus  pour  notre  pays,  position  de  Travemûnde  à  Ra- 
zeburg  et  de  Razeburg  à  TElbe,  en  attendant  que,  ren- 
tré à  Hambourg,  Davout  achevât  de  mériter  que  non 
pas  les  habitants,  encore  moins  les  Français,  mais  les 
alliés  lui  élevassent  une  statue. 


CHAPITRE  IV 


ËDÛD  j'avais  mes  quatorze  bataillons  réunis  sous  mes 
ordres.  C'était  l'équivalent  de  près  de  deux  divisions,  ou 
du  moins  de  trois  brigades  et  d'un  régiment  d  avant- 
garde.  Mon  zèle  pour  avoir  de  belles  et  bonnes  troupes 
avait  excité  celui  des  chefs  et  des  officiers  de  tous  gra- 
des, des  soldats  même.  L'instruction  avait  fait  des  progrès 
journaliers,  et  cette  campagne,  toute  courte  et  misérable 
qu'elle  eût  été,  les  avait  familiarisés  avec  la  guerre.  Je 
me  rappelai  dans  cette  position  le  parti  que,  pendant  la 
campagne  de  1797,  le  général  Masséna  avait  tiré  d'une 
division  à  peu  près  semblable  (1),  et  je  comptais  m'in- 
spirer  de  ces  formations  par  suite  desquelles,  et  pour  les 
opérations  qui  le  comportaient,  il  multipliait  le  nombre 
de  ses  bataillons  par  des  bataillons  de  compagnies 
d'élite,  ce  qui,  à  quatre  de  ces  compagnies  par  bataillon, 
pouvait  me  mettre  à  même  de  manœuvrer  devant  1  en- 
nemi avec  vingt  et  un  bataillons  (2);  mettant  à  profit  les 
leçons  de  ce  grand  capitaine,  j'espérais  agrandir  le 
champ  des  calculs  stratégiques;  je  disposais  en  outre  de 


(1)  II  avait  quinze  bataillons,  deux  régiments  de  cavalerie, 
douze  pièces  de  canon. 

(2)  Il  s'en  faut  de  beaucoup  qu'un  même  nombre  de  baïonnettes 
constitue  devant  l'ennemi  une  force  égale.  Les  formations  modi- 
fient les  forces,  et  si  au  delà  de  certains  rapports  elles  sont  moins 
puissantes  que  le  nombre,  en  deçà,  elles  peuvent  l'emporter  sur 


110    MÉMOIRES   DU  GÉNÉRAL  BARON  THIÉBAULT. 

quatorze  pièces  de  fort  calibre  et  d'une  brigade  de  cava- 
lerie danoise  ;  aussi  mon  imagination  s'exerçait-elle  par 
prévision  à  toutes  les  combinaisons  que,  suivant  les 
occurrences,  le  terrain  que  j'avais  à  défendre  pouvait 
multiplier  pour  l'attaque,  comme  pour  la  défense.  Pour 
comble  de  bonheur,  j'étais  à  dix  lieues  du  quartier  géné- 
ral de  Son  Excellence,  ce  qui,  en  cas  d'attaque  de  la  part 
de  l'ennemi,  me  garantissait  six  à  huit  heures»  pendant 


le  nombre  môme.  Je  suppose  en  effet  96  compagnies  de  100 
hommes  chacune;  eh  bien,  qui  doutera  qu'on  puisse  en  tirer  des 
forces  et  des  moyens  différents  si  Ton  en  forme  : 

12  bataillons  de  800  hommes  chacun  ; 

18  bataillons  de  600  hommes; 

24  bataillons  de  400  hommes? 

Et,  sans  môme  observer  que  cette  progression  du  nombre  des  ba- 
taillons ajouterait  d'autant  plus  aux  forces  qu'on  aurait  à  mettre 
à  leur  tôte  plus  d'hommes  d'autorité  et  d'exemple,  cette  différence 
serait  encore  d'autant  plus  forte  que  le  chef  qui  aurait  à  manier 
ces  bataillons  serait  capable  d'élever  ses  calculs  au  niveau  du  plus 
fort  de  ces  nombres;  car,  s'il  en  était  autrement,  l'effet  serait  entiè- 
rement opposé. 

Sans  doute,  la  nature  ou  l'étendue  du  terrain,  l'espèce  de  troupes 
que  l'on  a  à  combattre,  la  qualité  des  troupes  que  l'on  cooimande, 
deviennent  les  sigets  de  modiûcations  importantes.  Par  exemple, 
avec  des  troupes  nouvelles,  mal  aguerries,  le  moral  se  fortifie  d'au- 
tant plus  que  les  masses  sont  plus  compactes,  et,  avec  de  tels  élé- 
ments, les  plus  gros  bataillons  seront  toujours  préférables  ;  de  même, 
en  face  d'un  ennemi  faible,  on  préférera  les  forts  bataillons,  ou  bien 
lorsqu'en  ])ays  découvert  on  aura  à  agir  contre  de  la  cavalerie. 
Au  contraire,  avec  les  compagnies  d'élite  et  celles  du  centre,  avec 
les  compagnies  de  grenadiers  et  celles  de  voltigeurs,  on  peut  va- 
rier les  formations  suivant  les  circonstances,  et  leurs  combinai- 
sons multiples  peuvent  rendre  des  services  immenses  ;  mais  elles 
ne  doivent  jamais  être  efloctuées  que  pour  une  opération  de 
guerre,  c'est-à-dire  pour  le  temps  de  sa  durée,  attendu  qu'en  gé- 
néral elles  nuisent  à  la  discipline  et  développent  de  mauvais  ger- 
mes. En  aucun  cas  il  ne  faut  multiplier  les  bataillons  au  delà  du 
besoin  que  l'on  en  a,  ne  pas  en  créer  vingt-quatre  quand  dix-huit 
pourront  suffire.  Elles  ajoutent  aux  forces,  peuvent  servir  à  trom- 
per l'ennemi  sur  celles  dont  on  dispose;  toutefois,  je  le  répète,  il 
faut  en  user  avec  une  grande  sagacité  et  surtout  leur  conserver 
un  caractère  exceptionnel. 


SECOND   COMMANDEMENT   A  LUBEGR.  111 

lesquelles  j'étais  certain  de  pouvoir  agir  d'après  moi 
seul. 

Mais  il  était  écrit  que  je  n'aurais  plus  un  élan  de  zèle, 
un  espoir  de  succès,  une  occasion  de  me  faire  juger, 
sans  qu'elle  me  fût  aussitôt  arrachée;  bref,  à  l'exception 
du  trop  peu  d'occasions  que  j'avais  eues  et  que  mes 
Mémoires  seuls  pourront  faire  connaître,  je  mourrai  sans 
avoir  pu  montrer  ce  dont  je  pouvais  être  capable.  U  y 
avait  donc  à  peine  quinze  heures  que  je  jouissais  d'une 
position  si  longtemps  désirée,  lorsque  je  reçus  l'ordre 
de  remettre  le  commandement  de  mes  troupes  au  géné- 
ral Yichery,  en  échange  des  siennes,  et  d'aller  reprendre 
le  commandement  supérieur  à  Lûbeck. 

Désespéré  de  cette  infortune,  je  ûs  immédiatement  un 
retour  sur  moi-même  pour  rechercher  si  je  l'avais  mé- 
ritée, et  je  me  livrai  à  une  espèce  d'investigation  sur  ce 
qui  m'avait  personnellement  concerné  pendant  notre 
incursion  dans  le  Mecklembourg;  mais  je  n'y  trouvai 
rien  qui  pût  justifier  une  disgrâce,  si  mon  rappel  de 
Lûbeck  devait  être  considéré  comme  en  étant  une.  En 
effet,  en  marchant  sur  Razeburg  et  sur  Schwerin, 
j'avais  été  en  première  ligne,  et  même,  depuis  Witten- 
burg  où  le  maréchal  m'avait  quitté,  la  division  Yichery 
avait  suivi  le  mouvement  de  la  mienne;  les  deux  com- 
bats que  mes  troupes  avaient  livrés  ou  soutenus  avaient 
été  tels  que  le  maréchal  avait  voulu  qu'ils  fussent, 
c'est-à-dire  que  seul  il  avait  été  cause  s'ils  n'avaient 
pas  eu  des  résultats  plus  importants.  A  Schwerin, 
j'avais  fait  faire  vingt  reconnaissances;  toutes  avaient 
rempli  leur  but,  et  aucune  n'avait  donné  lieu  seulement 
aune  échaufTourée;  quant  à  notre  retour,  et  pendant  que 
le  maréchal  avait  pris  les  devants  de  sept  à  huit  lieues, 
j'avais  couvert  la  retraite  de  toutes  les  troupes  françaises 
et  danoises,  la  division  Loison  seule  exceptée  ;  et  même, 


113    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

ainsi  que  le  maréchal  le  désirait,  j'étais  parvenu  à  mas- 
quer mon  évacuation  de  Schwerin  et  mon  mouvement 
de  retraite,  de  manière  que  l'ennemi  ne  l'apprît  que 
douze  heures  après  qu'ils  étaient  effectués;  et  c'était  le 
maréchal  qui,  comme  marque  de  satisfaction,  me  l'avait 
fait  écrire  (4).  Ainsi  rien  ne  pouvait  expliquer  ou  jus- 
tifier une  mesure  qui  m'était  désagréable;  il  fallut  en 
croire  les  motifs  allégués  et  qui,  j'en  conviens,  parais- 
saient fondés.  D'ailleurs,  le  maréchal  n'était  pas  homme 
à  dorer  la  pilule.  Une  désobligeance,  une  dureté  le  dé- 
lectaient plus  qu'elles  ne  l'embarrassaient;  l'absence 
d'un  reproche  était  de  sa  part  une  louange,  et  l'appa- 
rence d'un  mot  flatteur,  une  preuve  sans  réplique  que 
l'on  méritait  beaucoup  plus.  Il  fallait  donc  prendre  pour 
argent  comptant  et  de  bon  aloi  l'ordre  qui  portait  :  t  Le 
prince  attachant  une  très  grande  importance  au  point 
de  Lûbeck,  que  vous  connaissez  déjà,  désire  que  vous 
vous  y  rendiez  de  suite  de  votre  personne.  Vous  y  trou- 
verez les  troupes  de  la  cinquantième  division  qui  sont 
en  marche  pour  s'y  rendre;  celles  du  général  Lallemand, 
qui  est  à  Dassow,  font  partie  de  votre  commandement. 
Vous  ferez  tous  les  ouvrages  que  vous  jugerez  néces- 
saires. Vous  aurez  les  quatorze  pièces  d'artillerie  du 
général  Vichery,  quatre  qui  sont  à  Lûbeck,  et  les  dix  du 
général  Lallemand.  Votre  présence  à  Lûbeck  produira 
un  bon  effet.  On  croira  que  toute  votre  division  s'y  rend, 
et  vous  le  laisserez  croire,  etc.  » 

Cependant,  si  les  explications  contenues  dans  cet 
ordre  semblaient  écarter  toute  interprétation  fâcheuse  à 
mon  remplacement,  la  dernière  phrase  ne  me  permettait 
aucun  doute  sur  ce  fait  que  je  perdais  une  division  que 

(1)  De  plus,  mes  équipages  et  bagages  avaient  reçu  Tordre  de 
quitter  Lûbeck  pour  me  rejoindre  à  Lauenburg  ;  mon  rappel  dans 
cette  première  ville  ne  résultait  donc  d'aucune  préméditation. 


LE  GëMERAL  LALLEMAND.  113 

j'aimais,  où  j'étais  aimé  et  qui  était  faite  à  cette  auto- 
rité à  la  fois  paternelle  et  vigoureuse  à  laquelle  tout  le 
monde  cède;  je  la  perdais  pour  prendre  le  commande- 
ment de  troupes  qui  ne  formaient  pas  un  ensemble  à 
moi,  qui  m'étaient  étrangères  et  qui  de  plus  ne  se  trou- 
vaient pas  sur  la  véritable  ligne  d'attaque  de  l'ennemi, 
notamment  sur  le  point  où  l'on  était  à  la  fois  menacé 
et  par  le  corps  du  général  Valmode  et  par  l'armée  de 
Mecklembourg.  La  latitude  qui  m'était  donnée,  tout  en 
prouvant  la   confiance  de  l'homme  du  monde  le  plus 
méfiant,  ne  me  présageait  que  de  nouveaux  travaux,  un 
nouveau   contact  avec  les  misères  des   habitants  de 
Lûbeck,  c'est-à-dire  de  nouveaux  ennuis.  Le  général  Lal- 
lemand  était  certainement  un  homme  de  guerre  très  dis- 
tingué,  mais   ses   susceptibilités,  ses   exigences,  son 
orgueil,  la  raideur  naturelle  de  son  caractère,  rendaient 
vis-à-vis  de  lui  la  position  d'un  chef  désagréable,  et  par 
cela  même  ajoutaient  encore  à  mes  regrets  de  perdre 
le  général  Delcambre,  non  moins  brave  devant  l'en- 
nemi, plus  maniable  et  ne  promettant  que  d'agréables 
rapports.  J'étais  donc  mécontent;  mais,  une  heure  après 
avoir  échangé  avec  le  général  Vichery  les  instructions 
que  j'avais  reçues  contre  celles  qui  lui  avaient  été  adres- 
sées à  Lûbeck,  je  partis,  en  lui  laissant  la  tâche  de  faire 
raison  d'une  reconnaissance  de  trois  mille  hommes  que 
l'ennemi  dirigeait  contre  moi  et  pour  laquelle  toutes 
mes  dispositions  avaient  été  faites.  Ces  dispositions,  que 
je  laissai  en  quittant  Lauenburg,  furent  exécutées;  elles 
valurent  de  justes  éloges  au  bataillon  du  lil''  qui  donna 
seul  et  eut  le  plus  brillant  succès,  fait  dont  le  colonel 
de  ce  corps  me  rendit  compte  dans  une  lettre  destinée 
en  outre  à  m'exprimer  tous  les  regrets  qui  me  sui- 
vaient. 

Cependant,  avant  de  regagner  Lûbeck ,  je  tenais  à 

V.  8 


114  MEMOIRES   DU   GENERAL  BARON   TUIEBAULT. 

avoir  une  explication  avec  le  maréchal,  et  je  passai  à 
Razeburg.  Il  écarta  toute  idée  de  mécontentement  et 
se  borna  à  paraphraser  son  ordre;  il  sgouta  même  : 
c  Vous  savez  ce  pays  par  cœur.  Vous  êtes  apprécié  à 
Lûbeck.  Personne  ne  peut  y  être  aussi  utile  que  vous  ; 
Yichery,  toute  réflexion  faite,  ne  convenait  pas  à  ce 
commandement,  i  Je  cherchai  à  le  convaincre  que  Lûbeck, 
par  ses  ouvrages  et  ses  eaux,  se  défendait  d'elle-même , 
ajoutant  que  j'avais  quitté  Lauenburg  avec  d'autant  plus 
de  regrets  que  j'avais  la  co nuance  d'être  aussi  utile  sur 
ce  point  que  je  pouvais  l'être  ailleurs;  mais,  ses  idées 
n'ayant  que  des  racines,  on  n'avait  aucune  prise  pour 
les  lui  arracher;  et  cependant  je  le  quittai  en  insistant 
sur  ce  fait  que  j'espérais  du  moins  que  ma  séparation 
d'avec  ma  division  ne  serait  que  momentanée.  Prêt  à 
remonter  à  cheval,  je  rencontrai  le  général  Loison.  Il 
était  furieux,  et  sa  colère  était  aussi  énergique  qu'élo- 
quente. Yandamme  et  Loison  étaient,  de  tous  les  généraux 
que  j'ai  connus,  les  deux  qui  parlaient  avec  plus  de 
volubilité  et  de  force,  de  vigueur  et  de  feu.c  Si  vous  me 
revoyez  ici,  me  dit-il,  ce  n'est  pas  la  faute  du  maréchal. 
Ma  division  était  perdue  si  j'avais  exécuté  ses  ordres. 
Avoir  évacué  Schwerin  sans  avoir  assuré  ma  retraite 
est  une  honte,  un  crime,  une  infamie.  >  Mais,  reprit-il 
de  l'air  et  du  ton  sardonique  et  dédaigneux  qui  lui  étaient 
si  familiers,  «  qu'attendre  d'un  chef  qui  ne  comprend 
pas  encore  qu'il  m'avait  sacrifié?  i  II  entra  à  cet  égard 
dans  tous  les  détails  qui  ne  laissaient  aucun  doute  sur 
l'exactitude  de  ses  assertions,  sur  la  légitimité  de  sa 
colère,  et,  tout  en  me  rendant  à  Lûbeck,  je  me  répétais  : 
<  Qu'attendre  d'un  chef  qui  n'a  pas  conscience  de  ce 
qu'il  fait?  > 

A  peine  à  Lûbeck,  je  chargeai  mon  aide  de  camp  Yal- 
lier  de  tracer  de  suite  les  ouvrages  que,  pendant  notre 


LES   TRAVAUX  DE   LUBEGK.  115 

trajet  et  aidé  de  ses  lumières,  j'avais  arrêté  d'ajouter 
à  ceux  déjà  exécutés.  Ces  ouvrages  commencèrent  de 
suite;  trois  cents  ouvriers  répartis  en  dix  ateliers  tra- 
vaillaient chacun  douze  heures  par  jour;  bientôt  môme 
ces  trois  cents  hommes  furent  portés  à  sept  cents,  et  les 
travaux  marchaient  avec  tout  Tordre  et  l'activité  possi- 
bles, lorsqu'un  jour,  on  vint  me  prévenir  que  le  maré- 
chal était  au  milieu  des  ouvriers.  Sans  doute  il  eût  été 
convenable  de  sa  part  qu'il  descendit  chez  moi  ou  me  fît 
prévenir  afin  d'arriver  ensemble  sur  les  travaux,  ne  fût-ce 
que  pour  ne  pas  avoir,  aux  yeux  des  habitants,  des 
troupes  danoises,  des  travailleurs  même  et  de  ceux  qui 
les  dirigeaient,  l'air  de  chercher  à  me  prendre  en  défaut; 
mais  ces  sortes  d'égards  n'étaient  pas  dans  ses  mœurs; 
il  aimait  les  surprises,  surtout  désobligeantes;  toutefois, 
comme  je  n'aurais  certes  pu  faire  plus,  quand  bien  même 
je  l'eusse  attendu,  je  me  félicitais  de  son  mauvais  procédé, 
certain  que,  de  lui  et  de  moi,  ce  ne  serait  pas  moi  qui 
pourrais  être  attrapé,  et  en  toute  confiance  je  me  hâtai 
de  le  rejoindre;  mais  à  peine  me  rendit-il  mon  salut;  il 
faisait  la  moue  la  plus  grogneuse  et  semblait  furieux  de 
ne  rien  trouver  à  dire;  une  pièce  de  bois  lui  parut  pou- 
voir gêner  les  ouvriers,  alors  qu'elle  n'embarrassait 
personne,  et  il  cria  à  tue-tête.  Ouvriers,  chefs  ouvriers, 
tout  le  monde  fut  aux  champs,  et,  quand  on  ne  devait 
s'attendre  qu'à  des  éloges,  il  n'y  eut  personne  qui  ne  fût 
bourré.  Telle  était  sa  manière  d'encourager;  mais  de 
ces  encouragements-là  personne  ne  s'en  souciait,  et  Ton 
ne  fut  heureux  que  lorsqu'il  fut  parti. 

De  Lûbeck  à  Razeburg,  entre  lui  et  moi,  la  fastidieuse 
correspondance  reprit  son  cours;  elle  me  forçait  par 
jour  à  huit  ou  dix  réponses,  et  je  recevais  des  instruc- 
tions dont  parfois  la  transmission  donnait  à  peine  lieu 
à  un  simple  ordre  du  jour.  L'inutilité  était  égale  à  la 


116    MÉMOIRES   DU  GÉNÉRAL   BARON   THIÉBACLT. 

prolixité.  La  plupart  des  lettres  ne  prescrivaient  que  ce 
qui  était  en  train  de  se  faire  ou  ce  qui  était  fait;  les  autres 
ressassaient  les  mêmes  banalités  :  <  Faites  exercer  les 
troupes;  occupez -vous  des  subsistances;  veillez  à  la 
chaussure  > ,  et  le  tout  à  propos  de  suppositions  ou  de  con- 
sidérations les  plus  niaises.  Je  ne  sais  comment  le  géné- 
ral César  de  Laville  n'en  devenait  pas  fou,  n'ayant  ni 
nuits  ni  jours  et  pour  ainsi  dire  pas  une  heure  pour 
échapper  à  ce  fatras  de  contradictions  et  de  niaiseries  (1). 
Le  6  septembre,  jour  de  mon  arrivée  à  Lûbeck,  je  fus 
talonné  par  six  lettres  de  Son  Excellence,  lettres  dont 
deux,  n'en  valant  pas  une,  avaient  pour  objet  de  char- 
ger le  général  Lallemand  de  me  faire  un  rapport  sur  la 
force,  la  composition  et  la  position  de  l'ennemi,  et  de 
l'amorcer  de  manière  à  le  jeter  dans  Teau...  Mais  le 
général  ne  noya  personne;  il  eut  au  contraire  un  esca- 
dron surpris  et  houspillé. 

Le  7,  j'eus  Tordre  d'organiser  une  flottille  à  Trave- 
mûnde;  c'était  revenir  à  une  idée  creuse  qui  heureuse- 
ment fut  inexécutable,  car,  dès  la  un  de  novembre,  la  Bal- 

(1)  En  fait  de  contradictions»  je  citerai  un  ordre  du  jour  que  je 
retrouve  en  date  du  29  août.  Cet  ordre  portait  «  que  la  moitié  des 
chevaux  d'artillerie  devaient  toujours  être  harnachés,  et  que,  comme 
en  présence  de  l'ennemi  aucun  cheval  ne  devait  être  sans  harnais, 
ils  resteraient  tous  constamment  attelés  ».  Ainsi,  de  ces  chevaux 
qui  tous  devaient  être  harnachés  et  constamment  attelés,  la 
moitié  seule  aurait  dû  porter  des  haroais,  ce  qui  était  trop  difficile 
à  comprendre  pour  être  facile  à.  exécuter.  L'une  des  manies  du 
maréchal  étant  de  dicter,  et  son  malheur  d'oublier  ses  phrases  & 
mesure  qu'il  les  avait  dictées,  il  en  résultait  d'incroyables  rédac- 
tions, que  le  général  de  Laville  n'était  pas  fait  pour  signer,  mais 
qu'U  signait  faute  de  pouvoir  s'en  abstenir. 

En  fait  de  niaiseries,  je  citerai  non  pas  un  ordre,  mais  une  véri- 
table ordonnance.  Quelques  dysenteries  s'étant  déclarées,  j'en  ren- 
dis compte,  et  je  reçus  en  réponse  une  lettre  digne  d'un  officier  de 
santé  de  troisième  classe  par  les  prescriptions  qu'elle  contenait  et 
par  la  manière  dont  le  maréchal  s'en  référait  néanmoins  aux  chefs 
de  ce  service. 


CORRESPONDANCE   FASTIDIEUSE.  117 

tique  n'est  plus  navigable.  On  se  contenta  donc,  en 
fait  de  flottille,  de  faire  courir  les  deux  mauvais  petits 
corsaires  déjà  établis  dans  le  lac  de  Dassow. 

En  me  précédante  Lûbeck  de  vingt<quatre  heures,  le 
général  Lallemand  avait  fait  publier  et  afiicher  un  ordre 
portant  :  «  Au  premier  coup  de  canon,  tous  les  habi- 
tants rentreront  dans  leurs  maisons  et  les  tiendront  fer- 
mées. Tous  ceux  qui  paraîtront  dans  les  rues  ou  aux 
croisées  seront  sabrés  ou  fusillés.  >  Or  le  maire,  qui 
trouvait  dans  ce  laconisme  autre  chose  que  le  cachet  de 
la  transcendance,  adressa  cette  pièce  au  prince  et  se 
plaignit  en  outre  de  plusieurs  désordres  commis  par 
les  troupes  du  général  Lallemand  et  d'une  voie  de  fait 
exercée  par  ce  général  lui-même  envers  un  des  fabri- 
cants de  la  ville,  qu'il  jugeait  coupable  de  ne  pas  s'être 
découvert  lors  de  son  passage;  enfin  le  général  Lalle- 
mand avait  menacé  de  faire  lier  et  garrotter  tous  les 
membres  de  la  municipalité,  et  de  les  faire  marcher 
comme  guides,  si  dans  les  quinze  minutes  il  n'avait  pas 
reçu  les  guides  à  pied  et  à  cheval  qu'il  avait  demandés. 
Et  le  maire  suppliait  le  prince  de  ne  pas  laisser  le  com- 
mandement de  Lûbeck  au  général  Lallemand,  si  je 
venais  à  recevoir  une  autre  destination.  A  tout  cela  le 
prince  me  chargea  de  répondre  que,  relativement  à  la 
proclamation,  il  en  prescrivait  la  stricte  exécution,  et 
que,  relativement  à  la  menace,  c'était  ainsi  que  devait 
ordonner  un  général  d'avant-garde,  qui  ne  doit  pas  souf- 
frir de  délai  dans  l'exécution  des  ordres  qu'il  donne. 
Tout  cela  pouvait  être  superbe,  mais  il  ne  me  plaisait 
guère  d'avoir  pour  subordonné  l'équivalent  de  ce  que 
Davout  était  comme  chef,  et  de  joindre  à  l'ennui  d'obéir 
au  premier  le  souci  de  commander  au  second. 

Lallemand  me  rappelait  le  général  Fournier.  Quoique 
très  différents  de  ton,  de  manières  et  de  caractère,  ils 


118    MÉMOIRES  DU  GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

étaient  également  difficiles  à  manier.  Celui-ci,  fou- 
gueux et  fantasque  (i),  n'était  le  maître  ni  de  ses  vio- 
lences ni  de  ses  emportements;  celui-là,  prétentieux, 
arrogant,  dur  et  raide,  ne  pouvait  suffire  à  l'orgueil  de 
tout  le  mérite  qu'il  se  croyait.  Quoique  sous  le  rapport 
de  la  moralité  le  général  Lallemand  ne  pût  être  mis  en 
parallèle  avec  Fournier,  je  ne  sais  pas  si  je  n'aurais 
encore  préféré  avoir  sous  mes  ordres  celui-ci,  qui,  de 
temps  à  autre  du  moins,  était  fort  amusant,  et  qui  avait 
tellement  d'esprit  que  parfois  il  faisait  justice  de  ses 
propres  excentricités,  alors  que  Lallemand,  toujours  en 
éveil  de  susceptibilité,  ne  descendait  jamais  des  échasses 
ronceuses  sur  lesquelles  il  vivait  juché.  Enfin  compen- 
sait-il par  des  faits  d'armes  extraordinaires,  ou  par  sa 
transcendance, lesaspérités  habituelles  de  son  caractère? 
Non;  sans  doute  il  était  aussi  brave  que  Fournier;  mais, 
si  bon  militaire  qu'il  fût,  on  ne  pouvait  exécuter  avec  lui 
ce  qu'on  eût  exécuté  avec  des  généraux  tels  que  Del- 
cambre  et  tant  d'autres,  uniquement  occupés  à  mettre 
en  jeu  leur  dévouement,  là  où  Lallemand  ne  mettait  que 
de  la  morgue,  et  qui,  s'appliquant  à  justifier  la  confiance 
qu'on  leur  témoignait,  savaient  s'oublier  pour  ne  son- 
ger qu'à  leurs  devoirs,  au  lieu  de  se  placer  sans  cesse 
entre  leurs  devoirs  et  leurs  chefs. 

Et  si  même,  en  ce  qui  tient  à  la  guerre,  des  généraux 
sachant  se  commander  seront  toujours  préférables,  com- 
bien ne  le  sont-ils  pas  vis-à-vis  des  habitants!  car  des 
hommes  comme  le  général  Lallemand  ne  peuvent  en 

(1)  Je  me  rappelle  notamment  ce  mot  que  j'ai  omis  de  consigner 
quand  j*ai  parlé  plus  longuement  du  caractère  de  Fournier.  Four- 
nier causait  avec  je  ne  sais  plus  qui;  tout  à.  coup  sa  figure  se  con- 
tracte en  prenant  une  expression  farouche.  «  Et  qu'est-ce  qui  vous 
prend?  lui  demande  son  interlocuteur. —  Un  tel  vient  de  passer.— 
Et  c'est  &  cause  de  lui  que  vous  prenez  cette  mine?  —  Oui,  il  est 
heureux  I  » 


PARALLÈLE    ENTRE    LALLEMAND   ET   FOURNIER.      119 

faire  que  des  ennemis.  Darmagnac,  Dorsenne,  Davout 
et  lui  m'ont  appris  ce  que  l'on  peut  arracher  par  la  ter- 
reur; mais  ce  que  j'ai  obtenu  par  des  voies  totalement 
différentes  a  achevé  de  condamner  à  mes  yeux  des  ma- 
nières de  rigueur  qui  en  résumé  ne  peuvent  conduire 
qu'à  l'exaspération  et  au  désespoir  les  malheureux  qui 
ont  à  les  subir. 

Pour  en  revenir  à  l'ordre  du  général  Lallemand,  je 
dus  en  accepter  les  termes,  puisqu'ils  étaient  confirmés 
et  sanctionnés  par  le  maréchal,  et,  en  faisant  suivant 
mon  habitude  un  ordre  d'alarme,  j'y  insérai  la  fameuse 
phrase.  Toutefois  cet  ordre  de  faire  sabrer  et  fusiller  les 
habitants  qui  en  cas  d'attaque  paraîtraient  dans  les  rues, 
plaisait  tant  au  maréchal  que,  quoique  cet  ordre  se 
trouvât  dans  mon  ordre  d'alarme,  il  me  le  répéta  dans 
une  de  ses  lettres,  mais  en  ajoutant  :  <  sans  pitié...  > 

Pendant  sa  course  àLûbeck,  il  avait  conçu  un  système 
de  défense,  comme  il  l'appelait,  et  ce  système  consistait 
à  adopter  le  placement  de  deux  postes  que  j'avais 
réclamés  et  la  construction  d'un  pont  que  j'avais  pro- 
posé; à  faire  couvrir  les  ouvrages  de  palissades,  d'abatis 
qu'il  avait  vu  établir  et  de  trous  de  loups  qu'il  avait 
vu  exécuter;  à  placer  toutes  les  nuits  les  troupes  dans 
leurs  postes  d'alarme,  et  cela  se  faisait  depuis  mon 
retour  à  Lûbeck  ;  à  faire  créneler  les  maisons  donnant 
sur  les  ouvrages,  et  il  y  avait  vu  travailler;  à  faire  gar- 
nir les  créneaux  de  bons  tireurs,  à  répartir  les  pièces 
suivant  les  points  qu'elles  devaient  battre  et  à  avoir  des 
réserves,  ce  qui  allait  sans  dire  (1). 

(i)  Sous  prétexte  qu'il  pouvait  yeuir  à  mon  secours  en  cinq 
heures,  et  comptant  sur  ce  système  de  défense,  il  m'avait  enlevé 
quatre  bataillons  sur  sept  et  dix  pièces  de  canon  ;  mais,  pour  qu'il 
pût  arriver  à  LQbecIc  en  cinq  heures,  ainsi  qu'il  me  le  répéta  dans 
quatre  lettres,  il  eût  fallu  que  l'ennemi  ne  fit  qu'une  attaque  et  la 
dirige&t  sur  Lûbeck,  Si ,  après  avoir  passé  avec  25,000  hommes 


120  MÉMOIBES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

Mais  à  quoi  je  n'avais  pas  pensé,  c'était  à  placer  en 
sentinelle  un  officier  dans  la  plus  haute  tour,  et  cela 
quoique  l'on  ne  fasse  les  approches  d'une  place  que  la 
nuit;  à  créneler  et  placer  des  tireurs  dans  les  tours  et 
clochers,  attendu  que,  vu  la  surface  que  ces  clochers 
offrent,  la  première  chose  qu'aurait  faite  l'ennemie  eût 
été  de  les  démolir  à  coups  de  canon;  je  n'avais  pas  songé 
non  plus  à  établir  des  batteries  au-dessous  de  Lûbeck, 
sur  la  gauche  de  la  Trave,  pour  prendre  à  revers  celles 
que   l'ennemi   établirait    contre   Lûbeck,   comme    s'il 
n'aurait  pas  couvert  ces  batteries  de  feux  d'écharpe; 
comme  si,  manquant  d'hommes  et  de  pièces  pour  la 
défense  des  bastions  et  le  service  de  la  place,  je  pouvais 
songer   à    étendre    mon   front;    comme   si  l'ennemi, 
attaquant  Lûbeck,  n'aurait  pas  exécuté  le  passage  de  la 
Trave  que  personne  ne  pouvait  lui  disputer.  De  même 
il  parait  que  j'avais  dans  mon  ordre  d'alarme  laissé  une 
grave  lacune.  L'hôpital  contenait  quelques  galeux  de  la 
division  Loison,  et  j'avais  omis  de  les  comprendre  dans 
les  prises  d'armes  qui  avaient  lieu  toutes  les  nuits  et  de 
leur  assigner  une  place  fixe.  J'avais  pensé  qu'il  était 
humain  de  ne  les  mettre  à  contribution  qu'en  cas  de 
danger  imminent,  et  c'était  là  une  de  ces  erreurs  au  sujet 
de  laquelle  M.  le  maréchal  m'écrivit.  Je  le  répète  :  peu 
de  jugement  et  beaucoup  de  mémoire  mettront  toujours 

ia  Stecknitz  à  Zweedorf,  et  forcé  par  là  le  maréchal  à  courir 
au  secours  de  sa  droite,  rennomi  avait  brusquement  attaqué 
Lûbock  par  les  deux  rives  de  la  Trave,  et  avec  10,000  hommes  et 
des  pièces  de  gros  calibre,  le  maréchal  ne  serait  pas  venu,  je  ne  dis 
pas  en  cinq  heures,  mais  peut-être  pas  avant  que  la  ville  fût  prise,  et 
cela,  l'expérience  l'a  en  partie  prouvé  le  6  octobre,  jour  où  le 
maréchal  voulait  faire  appuyer  un  de  mes  mouvements  sur  le 
Mecklembourg  par  une  partie  de  la  division  Loison,  et,  le  canon 
s'étant  fait  entendre  du  côté  de  Lauenburg,  il  fut  obligé  de  me 
priver  de  ce  secours,  sur  lequel,  sans  que  je  le  lui  demandasse,  il 
m'avait  fait  compter. 


ORDRES  DE  COUPS  DE  BATON.        121 

une  tète  dans  un  état  d'indigestion;  mais  que,  pour  le 
cas  de  M.  le  maréchal,  on  ajoute  une  activité  impos- 
sible à  tempérer  et  une  force  d'âme  capable  de  briser 
les  plus  fortes  barrières,  et  on  aura  tous  les  effets  de 
l'indigestion. 

Malgré  la  latitude  que  donne  un  ouvrage  susceptible 
d'anecdotes,  malgré  l'intérêt  qu'on  trouve  à  remettre 
sous  leur  vrai  jour  les  caractères,  il  faut  cependant  s'im- 
poser des  bornes,  et  je  ne  citerai  plus  que  ce  fait.  Le 
maréchal  avait  ordonné  que  tous  ceux  qui  sur  la  Trave, 
la  Wackenitz,  la  Stecknitz  avaient  des  bateaux,  eussent 
à  les   livrer  immédiatement.   Certes  c'était  bonté   de 
demander  ce  que  l'on  était  maître  de  prendre,  mais  les 
habitants,  se  méprenant  sur  ce  procédé,  avaient  trouvé 
préférable   de   cacher  leurs  bateaux,  et,   le   malheur 
ayant  voulu  que  l'on  découvrît  plusieurs  de  ces  bateaux, 
le  maréchal  jugea  opportun  de  redresser  les  idées  des 
habitants,  et  il  me  ut  écrire  ces  lignes  caractéristiques  : 
«  Si  le  commandant  de  la  place  de  Lûbeck  avait  exécuté 
mes  ordres  et  fait  bâtonner  les  paysans  qui  cachent  leurs 
embarcations,  on  n'en  découvrirait  pas  chaque  jour. 
Il  ne  faut  pas  se  lasser  d'en  faire  la  recherche,  et  il  faut 
donner  cent  coups  de  bâton  pendant  quatre  jours  aux 
propriétaires  de  ceux  qu'on  trouvera,  et  les  faire  mettre 
en  prison  pendant  un  mois.  »  C'était  une  variante  de  la 
correction  infligée  aux  donneurs  de  mauvaises  nouvelles, 
qui,  ne  devant  recevoir  que  cinquante  coups  de  bâton 
par  jour,  les  recevaient  par  compensation  pendant  huit 
jours,  mais  n'allaient  pas  en  prison.  Cette  variante  attes- 
tait de  la  part  du  maréchal  la  richesse  de  son  imagina- 
tion; encore  est-il  juste  d'ajouter  qu'il  ne  s'en  tint  pas  là; 
car,  un  pêcheur  de  Falkenhausen  ayant  été  arrêté  et  con- 
vaincu d'avoir  soustrait  des  bateaux,  le  maréchal  me 
ût  écrire  de  lui  déclarer  que,  s'il  ne  trouvait  pas  le  moyen 


122     MÉMOIRES   DIT  GÉNÉBAL  BARON   THIÉBAOLT. 

de  les  mettre  en  notre  pouvoir,  il  serait  passé  par  les 
armes.  Pour  donner  à  de  tels  ordres  la  suite  qu'ils  méri- 
taient, il  fallait  s'imposer  le  devoir  de  n'en  pas  tenir 
compte,  et  c'est  ce  que  je  fis.  Tous  ces  coups  de  bâton 
pour  les  agents  mal  informés  et  pour  les  receleurs  de 
leurs  propres  bateaux,  tous  ces  coups  de  sabre  ou 
coups  de  fusil  pour  ceux  qui  paraissaient  dans  les  rues 
ou  se  montraient  aux  fenêtres  après  le  signal  d'alarme, 
]a  peine  capitale  substituée  au  bâton  et  à  la  prison,  rien 
de  tout  cela  ne  fit  une  seule  victime  et  n'exista  que  dans 
une  correspondance  digne  d'un  exécuteur  des  hautes 
œuvres  plutôt  que  d'un  général  en  chef. 

Cependant,  après  ces  exemples  de  rigueur  inopportune, 
je  veux  rapporter  une  preuve  d'indulgence  d'autant  plus 
inexplicable  que  le  délit  n'admettait  ni  doute,  ni  inter- 
prétation,ni  excuse.  J'avais  pour  garde-magasin  à  Lûbeck 
l'abbé  ou  le  comte  de  Montgaillard,  espèce  d'Ésope,  spi- 
rituel comme  tous  les  gens  marqués  au  B,  mais  déro- 
geant par  sa  conduite  et  ses  sentiments  à  sa  noble  ori« 
gine,  tout  autant  que,  par  son  emploi  et  ses  fonctions,  il 
dérogeait  à  la  sainteté  du  ministère  auquel  primitive- 
ment il  était  consacré.  De  fait,  cet  homme  avait  à  ce 
point  la  vocation  de  son  nouvel  état,  qu'il  n'était  pas  un 
produit  de  friponnerie  dont  il  dédaignât  de  se  gratifier. 
Ainsi  il  volait  sur  les  qualités,  il  volait  sur  les  quantités, 
il  volait  sur  tout  et  il  volait  toujours.  Mais,  quelque 
supériorité  que  Ton  mette  à  plumer  tant  de  milliers  de 
poules,  il  est  bien  impossible  de  n'en  pas  faire  crier 
quelques-unes;  des  cris  furent  donc  proférés,  et,  ces 
cris  jusqu'à  moi  parvenus,  je  fis  empoigner  ledit  comte, 
garde-magasin  et  abbé,  et,  ayant  chargé  mon  honnête 
et  incorruptible  aide  de  camp  Vallier  de  l'office  de  rap- 
porteur, je  traduisis  le  Montgaillard  au  conseil  de  guerre. 
J'ai  toigours  exécré  cette  race  administrative  dont  les 


COMTE,   GARDE-MAGASIN    ET   ABBÉ.  123 

rapines  ont  coûté  tant  de  sang  à  la  France,  tant  de  tor- 
tures à  ses  victimes;  mais  ce  que  j'en  avais  vu  à  l'armée 
d'Italie,  et  plus  récemment  aux  armées  d'Espagne,  m'ex- 
cita, je  l'avoue,  à  faire  un  exemple  utile.  S'il  fallait  d'ail- 
leurs que  ce  malheureux  pays  de  Lûbeck  fournit  aux 
besoins  présents  et  futurs  de  l'armée,  il  n'y  avait  certes 
aucune  raison  pour  que,  par  les  faits  ou  méfaits  d'un 
comptable  défroqué,  on  achevât  de  le  spolier  pour  les 
beaux  yeux  de  je  ne  sais  quelles  drôlesses  et  par  les 
laides  et  sales  mains  du  quidam.  Toutes  les  charges 
établies,  c'en  était  donc  fait  de  lui,  il  allait  être  fusillé,  et 
ce  châtiment  eût  été  la  seule  chose  que  le  Montgaillard 
n'eût  pas  volée,  lorsque  le  maréchal,  qui  me  semblait 
devoir  rendre  la  perte  d'un  tel  fripon  indubitable,  évo- 
qua tout  à  coup  l'affaire  à  son  quartier  général  en  chef, 
et,  comme  les  mêmes  causes  produisent  toujours  les 
mêmes  effets,  ce  coupable  fut  sauvé  comme  l'avait  été 
réconome  de  Burgos.  Vallier  en  fut  pour  son  instruction 
et  son  réquisitoire,  moi  pour  l'étonnement  le  plus  com- 
plet, les  troupes  et  le  pays  pour  le  scandale,  le  maré- 
chal pour  une  condescendance  à  je  ne  sais  quelles  considé- 
rations, et  le  réprouvé  pour  fuir  jusqu'à  Paris,  où  par 
la  suite  je  ne  l'ai  jamais  rencontré,  sans  que,  par  la  con- 
traction de  sa  figure,  il  ne  me  donnât  une  idée  de  la  laide 
grimace  que  la  justice  eût  exigé  qu'il  fit. 

Cette  malheureuse  ville  de  Lûbeck  n'ayant  pu  payer 
f'énorme  contribution  extraordinaire  à  laquelle  le  prince 
Tavait  frappée,  il  ordonna  d'y  saisir,  en  déduction  de  ce 
qu'elle  devait  encore,  une  masse  effrayante  de  froment 
et  de  seigle,  un  million  de  litres  de  vin  et  cinquante 
mille  litres  d'eau-de-vie,  le  tout  des  premières  qualités, 
et  d'expédier  en  huit  jours  ces  approvisionnements  sur 
Hambourg.  Je  ne  parle  pas  de  tous  les  embarras  et  en- 
nuis de  cette  opération,  confiée  à  une  commission  dont 


124    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

je  ne  pus  éviter  la  présideDce,  et  surtout  de  l'impossibi- 
lité de  réunir  les  moyens  de  transport  nécessaires;  car  ce 
qui  commençait  à  m'occuper  davantage,  c'était  la  crainte 
que  le  maréchal,  dont  la  transcendance  ne  rassurait  per- 
sonne, ne  donnât  à  l'ennemi  le  temps  de  lui  couper  la 
retraite  et  même  n'eût  la  pensée  de  s'enfermer  à  Ham- 
bourg. Connaissant  les  désastres  infligés  à  Macdonald 
par  Blûcher  et  à  Vandamme  par  Schwarzenberg,  le 
revers  éprouvé  par  Girard  aux  portes  de  Magdebourg, 
les  défaites  successives  du  maréchal  Oudinot  et  du  maré- 
chal Ney  battus  par  Bernadotte,  il  ne  fallait  point  une 
grande  compréhension  pour  se  rendre  compte  qu'il  était 
temps  et  plus  que  temps  de  renoncer  à  un  système  de 
dispersion  qui  n'est  possible  que  dans  la  victoire  et  qui 
déjà  nous  avait  été  si  fatal;  il  fallait  cesser  de  former 
une  pointe  ridicule,  et  il  était  urgent  de  nous  reployer, 
soit  pour  nous  réunir  à  l'Empereur,  soit  pour  le  flan- 
quer en  emmenant  avec  nous  la  garnison  de  Magde- 
bourg et  les  conscrits  dont  j'ai  parlé,  et  en  nous  retirant 
sur  Wesel.  Tout  cela  était  d'une  évidence  criante,  et 
pourtant  rien  n'indiquait  que  le  maréchal  s'en  occupât 
le  moins  du  monde;  mais  l'importance  n'en  était  pas 
moins  telle  que  prendre  à  cet  égard  une  sorte  d'initia- 
tive devenait  un  devoir  sacré.  L'embarras  était  cepen- 
dant de  savoir  comment  traiter  avec  cet  homme  ombra- 
geux et  grossier  des  questions  d'un  ordre  aussi  élevé, 
et  d'autant  plus  délicates  qu'on  ne  pouvait  les  aborder 
sans  paraître  empiéter  sur  ses  attributions.  Ni  Pécheux, 
ni  Vichery,  ni  Watier,  ni  moi,  nous  n'étions  en  position 
de  nous  commettre  à  cet  égard;  le  général  César  de 
Laville  ne  l'était  pas  davantage,  alors  que  par  son  ancien- 
neté, son  caractère,  une  supériorité  qu'on  ne  lui  dispu- 
tait pas,  son  élocution  facile  et  nerveuse,  l'espèce  de 
franc-parler  qu'il  avait  conservé,  Loison  pouvait  à  la 


ENTRETIEN    DE   LOISON    AVEC  LE   MARÉCHAL.      125 

rigueur  se  charger  d'amener  le  maréchal  à  discuter  ce 
que  commandaient  les  intérêts  de  Tarmée,  de  l'Empereur 
lui-même  et  de  la  France;  et  c'est  ce  qui  me  fit  résoudre 
d'avoir  avec  lui  un  entretien  à  ce  sujet.  Me  rappelant  les 
confidences  de  Morand  et  de  Gauthier  à  Tilsit  en  4807, 
je  demandai,  le  21,  l'autorisation  de  me  rendre  à  Raze- 
burg;  elle  m'arriva  le  22  au  matin;  trois  heures  après 
l'avoir  reçue,  j'étais  chez  Loison.  Nous  discutâmes  à  fond 
l'objet  de  ma  venue;  il  fut  frappé  de  ce  que  j'eus  à  lui 
dire,  notamment  sur  l'intérêt  qu'il  y  aurait  à  réunir  en 
conseil  de  guerre  tous  les  généraux  de  division  de  l'ar- 
mée, non  pour  contraindre  le  maréchal,  mais  pour  le 
couvrir  par  l'émission  d'un  vœu  qui  ne  pouvait  manquer 
d'être  unanime;  et  nous  arrêtâmes,  Loison  et  moi,  qu'il 
me  laisserait  le  temps  de  parler  au  maréchal  des  affaires 
qui  avaient  servi  de  prétexte  à  ma  course,  mais  que,  du 
moment  ou  je  quitterais  le  maréchal,  il  me  remplacerait 
auprès  de  lui,  etque,  pour  repartir,  j'attendrais  le  résultat 
de  sa  conférence.  Tout  cela  fut  exécuté,  mais  Loison 
n'obtint  rien  :  c  Je  n'interprète  pas  les  ordres^  et  je  ne 
préjuge  pas  les  intentions  >,  lui  répondit  cet  animal, 
comme  nous  l'appelions.  «  L'Empereur  m'a  ordonné  de 
conserver  Hambourg,  et  je  défendrai  cette  place  jusqu'à 
la  dernière  extrémité.  D'ailleurs,  tant  que  Magdebourg, 
Hambourg  et  Dantzig  tiendront,  l'Empereur  n'a  rien 
perdu.  —  Mais,  reprit  Loison,  les  circonstances  ne  vous 
semblent-elles  pas  assez  graves  pour  exposer  des  doutes 
et  demander  de  nouvelles  instructions,    de  nouveaux 
ordres?  —  L'Empereur  n'a  besoin  des  avis  de  personne; 
quant  aux  ordres,  je  les  attends  et  ne  les  provoque 
jamais.  >  Dans  l'impossibilité  de  gagner  quoique  ce  soit 
sur  l'obstination  cent  fois  éprouvée  du  maréchal,  je  crus 
du  moins  pouvoir  insister  auprès  de  Loison  :   f  Mais 
vous-même,  repris-je,  ne  pensez-vous  pas  (et  en  disant 


126    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

au  maréchal  que  vous  ]'avez  déjà  fait)  devoir  eu  écrire 
au  prince  de  Neuchàtel?  —  Ma  foi,  non;  qu'ils  s'arran- 
gent, ils  y  sont  plus  intéressés  que  nous.  Et  cependant 
vous  verrez  que  nous  finirons  par  être  bloqués  à  Ham- 
bourg, et  que,  faute  de  vivres,  nous  y  serons  pris  sans 
honneur  et  sans  gloire.  »  Exemple  mémorable  d'une  de 
ces  aberrations  en  vertu  desquelles  l'entêté  se  croit  du 
caractère. 

De  retour  à  Lûbeck,  j'avais  besoin  de  me  distraire  de 
tant  de  douloureuses  pensées,  et  j'allai  passer  ma  soirée 
chez  mes  hôtesses  (i).  Il  y  avait  quelques  dames.  N'osant 
parler  ni  du  présent,  ni  du  passé,  ni  de  l'avenir,  ni 
des  choses,  ni  des  personnes,  ni  des  craintes,  ni  des 
espérances,  on  parla  de  la  ville  et  des  environs  de 
Lûbeck.  Quant  à  la  ville,  j'en  avais  visité  le  matin 
la  bibliothèque,  où  j'avais  éprouvé  deux  rudes  ten- 
tations. L'une  avait  pour  objet  toute  une  liasse  de 
lettres  de  Charles  XII,  adressées  presque  toutes  à  sa 
sœur  et  semées  de  mots  français  soulignés,  et  notam- 
ment du  mot  «charmant  >,qui  revenait  sans  cesse.  Je  ne 
sais  ce  que  je  n'aurais  pas  donné  pour  avoir  une  ou 
deux  de  ces  lettres,  et  rien  n'était  plus  facile;  il  ne  fallait 
que  les  prendre  pour  la  Bibliothèque  impériale  et  pré- 
lever un  escompte,  ou  bien  en  demander  au  maire,  qui 
se  fût  empressé  de  m'en  offrir.  La  seconde  tenta- 
tion m'était  causée  par  un  manuscrit  du  huitième  siècle, 
et  qui  aurait  enrichi  ma  collection  comprenant  des  types 
du  cinquième  siècle  au  quinzième;  mais  j'avais  trop 
besoin  de  mon  autorité  à  Lûbeck  pour  risquer  de  l'affai- 
blir par  de  pareilles  demandes.  Quant  aux  environs  de 
la  ville,  l'à-propos  fut  une  course  qu'avec  mes  hôtesses 
j'avais  faite  quelques  jours  auparavant  pour  aller  voir 

(1)  Le  géoêral  Thiébault  logeait  chez  un  médecin  nommé  Sched* 
lick.  (Ed.) 


LE    PAYS   D'BUTIN:  127 

UD  chêne  admirable,  célébré  par  une  tradition  de  plu- 
sieurs siècles  et  devant  lequel,  par  parenthèse,  un  vieil 
habitant  de  Lûbeck  ne  passait  jamais  sans  ôter  son  cha- 
peau, manière,  selon  lui,  de  saluer  les  nombreuses  généra- 
tions qu'avait  successivement  abritées  la  séculaire 
ramure.  J'ignore,  au  reste,  s'il  existe  un  pays  où  la  végé- 
tation soit  plus  belle  que  dans  toute  cette  région,  et  je  lui 
payais  le  tribut  d'éloges  qu'elle  mérite,  lorsque  Mlle  Dora 
s'écria  :  <  Que  diriez-vous  donc,  monsieur  le  gouver- 
neur, si  vous  connaissiez  le  pays  d'Ëutin  ?»  Et  elle  m'en 
vanta  les  vallées  pittoresques,  les  riches  pâturages  et 
le  plus  délicieux  assemblage  de  lacs,  de  rochers,  de 
montagnes,  de  forêts  qu'on  puisse  imaginer,  sorte  de 
petite  Suisse,  qui  de  plus  est  baignée  par  la  mer.  «  C'est 
d'ailleurs,  ajouta  cette  charmante  ûlle  de  mon  bête,  l'af- 
faire d'une  promenade.  —  Que  je  ferai  demain,  repartis- 
je,  afin  de  pouvoir  vous  remercier  plus  tôt  du  rensei- 
gnement que  vous  voulez  bien  me  donner  avec  tant  de 
bonne  grâce  et  d'éloquence.  »  Et,  le  lendemain  matin, 
mon  travail  expédié,  j'étais  en  route. 

Je  ne  m'arrêterai  pas  à  tout  ce  qui  justifiait  l'admira- 
tion de  cette  dame.  A  quoi  serviraient  des  descriptions, 
qui  ne  différeraient  de  tant  d'autres  du  même  genre  que 
par  des  noms  aussi  étranges  qu'étrangers,  et  dont  les 
terminaisons  en  Hz,  herg,  dorf,  contrasteraient  avec 
toutes  les  suavités  de  ce  délicieux  canton  ?  Assez  de  pro- 
sateurs et  de  poètes  ont  rivalisé  avec  la  nature  pour 
en  multiplier  les  beautés,  et  ce  que  j'ajouterais  â  la  ma- 
nière dont  ils  les  ont  chantées  n'ajouterait  rien  â  ce 
qu'elles  inspireront  toujours.  Il  faut  le  dire  d'ailleurs, 
arraché  à  ce  qui  n'était  que  distraction  et  plaisir,  je  fus 
bientôt  ressaisi  par  les  pensées  et  les  impressions  dont 
j'étais  sans  cesse  occupé,  et  j'éprouvai  d'abord  un  singu- 
lier étonnement  devant  l'aspect  d'abondance  auquel  je 


128  MEMOIRES   DU    GENERAL  BARON    THIEBAULT. 

n'étais  plus  accoutumé.  Comment  ce  pays,  entouré  par 
la  guerre,  avait-il  échappé  jusqu'alors  au  ravage,  à.  la 
simple  consommation  même?...  Je  le  crus,  comme  on 
le  croyait  au  quartier  général;  dans  la  dépendance  du 
Danemark,  notre  allié;  mais  j'appris  qu'il  appartenait 
à  un  prince,  notre  ennemi  acharné.  Grâce  à  cette  erreur 
sur  laquelle  aucun  mot  n'avait  donné  l'éveil  et  que  per- 
sonne n'avait  songé  à  vériQer,  ce  pays  avait  échappé  à 
toute  réquisition  ou  demande,  et  il  s'était  enrichi  des 
désastres  d'une  partie  de  ses  voisins.  De  ce  fait  je  pas- 
sai à  l'examen  des  ressources;  elles  étaient  immenses. 
Dès  lors  le  but  de  ma  course  changea;  mais,  comme 
je  faisais  mes  questions  moi-même,   en   allemand  et 
avec  une  entière  négligence,  que  je  les  entremêlais  des 
choses  les  plus  futiles,  que  je  paraissais  écouter  avec 
distraction   les   réponses,  que,   déroutant  ainsi  toute 
espèce  de  défiance,  je  complétais  les  renseignements 
demandés  dans  un  village  par  ceux  que  j'obtenais  dans 
un  autre,  j'eus  en  peu  d'heures  des  documents  équiva- 
lant à  une  véritable  statistique,  et,  du  moment  où  je 
ne  vis  plus  rien  d'important  à  recueillir,  je  repris  grand 
train  le  chemin  de  Lûbeck,  n'ayant  d'autre  pensée  que 
de  trouver,  grâce  à  cette  découverte,  le  moyen  de  sou- 
lager cette  ville  et  d'achever  d'approvisionner  Ham- 
bourg qui  pouvait  être  notre  refuge.  De  retour  chez  moi, 
et   après    avoir  ruminé  pendant  tout  le  trajet  mon 
rapport  au  maréchal,  je  n'eus  plus  à  retarder  le  départ 
de  ce  rapport  que  pendant  la  demi-heure  indispen- 
sable pour  le  dicter  et  l'écrire  en  même  temps ,  et  il 
n'y  avait  pas  huit  heures  que  mon  courrier  était  parti 
que  je  recevais  du  maréchal,  en  guise  de  réponse,  non 
des  éloges  sur  une  reconnaissance  à  laquelle  j'avais 
donné  cependant  son  résultat  pour  prétexte,  ou  seule- 
ment un  mot  obligeant  sur  le  service  colossal  que  je 


CINQ   MILLIONS   DE   RATIONS.  129 

rendais,  mais  l'ordre  de  prendre  possession  du  pays 
d'Eutin,  d'y  placer  un  officier  supérieur  comme  com- 
mandant militaire  avec  trois  cents  hommes  de  cavale- 
rie et  de  frapper  immédiatement  une  réquisition,  soit 
de  22,500  quintaux  de  froment  et  de  7,500  quintaux 
de  seigle,  équiva]antà2,360,000  rations;  de 25,000  quin- 
taux d'avoine  ou  300,000  rations;  de  700,000  kilos 
de  viande  de  bœuf  sur  pied  ou  1,400,000  rations;  de 
60,000  litres  d'eau-de-vie  ou  900,000  rations;  de 
500  chevaux  qui  furent  portés  à  600;  et,  en  sus  des  pre- 
mières réquisitions,  furent  encore  exigés  tout  l'entretien 
des  trois  cents  hommes  de  cavalerie,  l'habillement, 
l'équipement,  le  harnachement  d'un  assez  grand  nombre 
de  cavaliers  déserteurs  de  l'ennemi  et  qui,  sur  leur  de- 
mande, entrèrent  dans  les  lanciers  polonais  et  furent 
montés;  la  fourniture  de  capotes  pour  vingt-deux  sol- 
dats d'artillerie;  2,500  quintaux  de  riz,  de  légumes  secs  ; 
le  tout,  sans  défalcation  des  rations  demandées  à  Lû- 
beck,  malheureuse  ville  que,  comme  une  poche,  nous 
vidions  dans  Hambourg.  Ces  réquisitions  devaient  être 
livrées  en  quinze  jours  à  Hambourg,  savoir  :  le  premier 
tiers,  le  30  septembre  (nous  étions  au  24);  le  deuxième 
tiers,  le  5  octobre,  et  le  reste,  le  10  octobre,  M.  le  con- 
seiller d'État  comte  de  Chaban  restant  juge  des  qualités 
et  quantité  des  grains,  bœufs  et  liquides,  et  M.  le  général 
Dubois,  du  nombre  et  de  la  qualité  des  chevaux;  le  tout 
d'ailleurs  requis  et  amené  par  mes  soins  (1). 

Je  m'attendais  certes  à  une  forte  réquisition;  elle  était 
indispensable,  et  il  fallait  profiter  de  cette  ressource 

(1)  C'étaient,  à  30,000  rations  par  jour,  des  vivres  pour  quatre^ 
^^t-douie  jours  ;  mais  la  mortalité  et  les  maladies  ne  pouvaient 
manquer  d'augmenter  de  beaucoup  la  durée  de  cette  ressource,  qui, 
®D  y  ajoutant  la  rédaction  de  la  ration  a  deux  tiers  de  ration,  eût 
été  de  quatre  à  cinq  mois. 

T.  0 


133    MÉMOIRES  DU   GÉNÉRAL  RARON   THIÉRAULT. 

pour  parvenir  à  approvisionner  Hambourg;  il  était  juste 
que  le  pays  d'Eutin  supportât  sa  part  des  charges  de  la 
guerre;  mais  l'énormité  des  demandes  passa  mes  prévi- 
sions; les  délais  me  confondirent  par  l'impossibilité  de 
ne  pas  les   dépasser,    c'est-à-dire   d'échapper   à    des 
rigueurs  incalculables,  dont  un  comte  de   Maltzahne, 
président  de  la  régence  d'Eutin,  homme  tout  à  fait 
comme  il  faut  et  qui  m'avait  comblé  de  politesses  dans 
cette  ville,  ne  pouvait  manquer  d'être  la  victime.  Par 
malheur  encore,  il  était  du  devoir  de  ce  comte  de  faire 
des  réclamations,  ne  fût-ce  que  pour  éviter  le  reproche 
de  ne  pas  en  avoir  fait;  enfin  il  eut  à  réclamer  l'appui 
du  maréchal  contre  les  douaniers  danois  qui  voulaient 
lui  faire  payer  des  droits  de  tout  ce  qu'il  expédiait  sur 
Hambourg.  On  pouvait  croire  qu'il  n'avait  à  craindre 
auprès  du  maréchal  qu'un  refus  de  diminution  et  d'inter- 
vention; et  je  le  croyais  d'autant  plus  que  sa  lettre  était 
à  ce  point  convenable  que  je  m'étais  chargé  de  l'envoyer 
dans  une  des  miennes;  mais  le  maréchal,  que  sa  nature 
entraînait  à  tout  interpréter  en  mal,  vit  ou  feignit  de 
voir  une  connivence  où  il  n'y  avait  qu'une  démarche 
pour  sortir  d'un  embarras.  II  me  ût  donc  écrire  sous  la 
date  du  30  septembre  :  «  Son  Excellence  ne  veut  pas 
être  dupe  de  la  malveillance  soit  de  ce  comte,  soit  de 
quelques  douaniers  danois.  En  conséquence,   il  vous 
ordonne  d'envoyer  de  suite,  à  la  réception  de  cette  lettre, 
arrêter  ce  comte.  Vous  le  mettrez  sous  bonne  et  sûre 
garde  dans  une  auberge  et  lui  déclarerez  que  M.  le 
maréchal  le  fera  passer  par  les  armes,  si  les  réquisi- 
tions frappées  dans  le  pays  d'Eutin  ne  sont  pas  exécu- 
tées. » 

Il  y  avait  de  quoi  se  donner  au  diable  et  y  donner  et  les 
réquisitions  et  le  maréchal.  C'était  pour  moi  trop  de  dés- 
obligeance  et  pour  le  comte  de  Maltzahne  trop  de  bru- 


RÉQUISITIONS  A  LUBECR.  131 

talité;  pourtant  il  fallait  obéir,  et  tout  ce  qui  restait  en 
mon  pouvoir  fut  d'employer  des  formes  qui  du  moins  ne 
laissèrent  aucun  doute  sur  la  peine  que  j'éprouvais  à  me 
trouver  mêlé  à  de  telles  mesures. 

Cependant,  une  fois  engagé  sur  une  telle  voie,  le  ma- 
réchal ne  s'arrêtait  pas.  Relativement  à  Lûbeck,  cette 
ville  avait  fourni  tout  ce  qu'on  avait  exigé  d'elle,  à 
l'exception  de  l'énorme  quantité  de  vins  et  d'eau*de-vie 
et  de  quelques  grains;  car,  pour  la  livraison  des  liquides, 
deux  obstacles  assez  difficiles  à  surmonter  s'étaient 
présentés  :  il  manquait  futailles  et  baquets.  De  baquets, 
il  en  eût  fallu  trois  cents  par  jour,  et  on  n'avait  pu  en 
réunir  plus  de  dix-buit;  quant  aux  futailles,  après  avoir 
rassemblé  tous  les  merrains  et  cerceaux  existants  et 
employé  tous  les  tonneliers  du  pays  à  confectionner  des 
tonneaux,  il  en  manquait  encore  trois  mille.  Je  pro- 
posai de  faire  venir  ces  trois  mille  tonneaux  de  Ham* 
bourg  et  de  faire  fournir  à  prix  d'argent  des  voitures 
par  le  Holstein;  mais  presque  toutes  les  voitures  de  cette 
province  étaient  occupées  aux  travaux  de  la  campagne 
et  au  service  de  l'armée  danoise;  on  y  mit  d'ailleurs 
de  la  mauvaise  volonté,  et  nous  en  eûmes  très  peu.  Je 
continuais  cependant  à  redoubler  d'efforts;  pour  exciter 
le  zèle  par  son  exemple,  le  maire  alla  jusqu'à  atteler 
ses  deux  cbevaux  de  voiture  à  une  charretée  de  vin; 
mais  ces  deux  chevaux  crevèrent  au  premier  voyage; 
l'exemple  ne  fut  donc  pas  entraînant.  Quant  au  maréchal, 
croyant  encore  à  la  mauvaise  volonté  du  maire,  malgré 
le  sacrifice  que  celui-ci  venait  de  faire,  et  regardant  la 
mort  de  ces  deux  chevaux  comme  un  prétexte  pour 
éluder  l'exécution  de  ses  ordres,  il  me  commanda,  dans 
la  lettre  dont  je  viens  de  citer  quelques  phrases,  de  faire 
partir  dans  les  quarante-huit  heures  tous  les  liquides 
destinés  pour  Hambourg,  ajoutant  :  c  Le  maire  et  les  bar 


ia2    MÉMOinES  DU   GÉNÉRAL  BARON    THIÉBAULT. 

bitants  emploieront  tels  moyens  qu'ils  voudront;  ils 
pourront  même  suspendre  l'envoi  de  grains,  mais  Son 
Excellence  (le  mot  était  heureux)  déclare  qu'à  la  qua- 
rante-neuvième heure  il  fera  arriver  à  Lûbeck  toutes 
les  voitures  nécessaires  pour  enlever  jusqu'à  la  der- 
nière bouteille  de  vin  et  d'eau-de-vie  qui  se  trouve  dans 
Lûbeck,  et  il  en  a  l'état.  >  Ce  fut  un  désespoir,  un  bou- 
leversement général;  mais,  quoi  que  l'on  pût  faire,  l'ordre 
ne  fut  pas  exécuté  parce  qu'il  ne  pouvait  pas  l'être,  et  le 
prince  ne  fit  pas  enlever  tous  les  vins  de  Lûbeck  par 
ses  voitures  parce  qu'il  n'en  avait  pas. 

J'eus  alors,  et  pour  en  finir  avec  cette  exigence,  l'idée 
de  faire  une  expédition  dans  le  Mecklembourg  et  d'y 
enlever  les  chevaux,  les  voitures  et  le  bétail  qui  se  trou- 
vaient dans  un  certain  rayon.  Le  maréchal  approuva 
cette  tentative,  c  pourvu  toutefois,  me  disait-il,  que  vous 
ne  compromettiez  aucun  détachement  > .  Cette  restriction 
ne  pouvant  m'arrêter,  j'organisai  mon  mouvement  pour 
le  6;  de  son  côté,  le  maréchal,  en  me  renouvelant  la 
recommandation  de  ne  pas  me  compromettre  contre  des 
forces  supérieures  et  de  tâcher  de  lui  procurer  des 
gazettes  des  villes  occupées  par  l'ennemi,  avait  résolu 
de  faire  appuyer  ma  droite  par  le  général  Rome  com- 
mandant quatre  bataillons,  cent  cinquante  chevaux  et 
six  pièces  d'artillerie  légère  de  la  division  Loison,  et 
chargea  cet  officier  général  de  communiquer  avec  moi 
au  moyen  d'un  parti  de  vingt  chevaux;  mais  une  canon- 
nade, entendue  du  côté  de  Lauenburg,  fit  révoquer 
Tordre  de  ce  mouvement,  et  je  n'en  fus  informé  qu'en 
rentrant  à  Lûbeck.  J'avais  opéré  avec  deux  colonnes, 
composées  chacune  d'un  bataillon  danois  et  d'un  batail- 
lon français,  de  deux  cent  cinquante  hommes  de  cavale- 
rie et  de  deux  pièces  de  canon,  celle  de  gauche  comman- 
dée par  le  général  Lallemand,  celle  de  droite  commandée 


EXPEDITION    DANS   LE  MECRLEHBOUR^.  133 

par  moi  (1),  et,  comme  résultat,  le  général  Lallemand 
ramena  sept  voitures  et  cent  et  quelques  bœufs;  je 
ramenai  douze  voitures  et  deux  cent  sept  bœufs  ;  total  : 
trois  cent  quinze  à  trois  cent  vingt  bœufs  qui  furent 
conduits  à  Hambourg.  Plus  de  trois  cents  bœufs  étaient 
fort  bien,  mais  une  quinzaine  de  voitures  étaient  peu. 
L'ennemi  n'avait  fait  de  résistance  nulle  part,  n'étant 
pas  en  force  de  ce  côté;  mais  il  n'avait  laissé  à  notre 
portée  aucun  moyen  de  transport,  et  le  principal  but  de 
mon  expédition  se  trouvait  manqué. 

Le  maréchal  se  laissa  aller  à  s'en  prendre  à  moi  et 
m'écrivit  qu'au  lieu  de  lui  annoncer  l'exécution  de  ses 
ordres,  je  ne  lui  parlais  plus  que  de  difQcultés(2);  bou- 
tade à  laquelle  je  répondis  que  je  faisais  tout  ce  qui 
était  possible,  que  c'était  la  première  fois  de  ma  vie  que 
je  me  trouvais  chargé  de  semblables  opérations,  d'au- 
tant plus  pénibles  pour  moi  que,  tandis  que  je  me  trou* 
vais  occupé  d'approvisionnements,  les  troupes  de  ma 
division  se  battaient  sous  les  ordres  d'un  autre  chef 

(1)  Ces  colonnes  étaient  parties  de  Lûbeck  une  heure  avant  le 
jour.  Celle  de  gauche  avait  opéré  par  Schlutup,  Wesulat,  Barde* 
wick  et  Selmsdorf  ;  celle  de  droite  par  Brandenbaum,  Herrnbourg 
Lûdersdorf  et  Warsow.  L'opération  terminée,  ces  deux  colonnes 
devaient  à  une  heure  donnée  se  réunir  sur  la  hautenr  de  Palingen 
et  rentrer  &  Lûbeck  par  Brandenbaum.  Cette  petite  expédition  se 
fit  de  la  manière  la  plus  régulière  et  eut  cela  de  remarquable,  que 
les  éclaireurs  du  général  Lallemand  et  les  miens  gravirent  en  môme 
temps  la  hauteur  de  Palingen,  les  uns  par  son  versant  nord,  les 
autres  par  son  versant  sud,  et  qu'à  la  même  minute  nous  y  arri- 
vâmes de  nos  personnes. 

(2)  J'avais  eu  le  même  ennui  à  propos  de  trente  mille  planches 
de  sapin  que  le  maréchal  m'avait  ordonné  d'expédier  à  Hambourg. 
Je  reçus  lettres  sur  lettres  me  répétant  toutes  de  «  m'arranger  », 
mais  de  «  livrer  tout  de  suite  »  ;  et,  comme  des  transports  qui 
n'existent  pas  ne  se  créent  pas  en  vingt-quatre  heures,  je  ne  pus 
que  renvoyer  à  ma  première  lettre  constatant  ce  manque  absolu 
de  moyens  rapides.  Le  maréchal  dut  donc  se  contenter  de  recevoir 
ses  trente  mille  planches  dans  les  délais  de  temps  indispensables. 


184    MÉMOIRES  DU   GÉNÉHAL   BARON   THIÉBAULT. 

que  moi.  A  cette  letttej'en  joignis  ane  autre,  toute  par- 
ticulière et  dans  laquelle  je  disais  au  maréchal  :  c  Avec 
ma  manière  de  servir  je  ne  puis  recevoir  de  reproches, 
et,  à  moins  de  cHer  dans  le  vide,  on  ne  peut  faire  plus 
que  je  n'ai  fait.  Je  n'ai  pas  d'ailleurs  demandé  à  venir  i 
Lflbeck;  j'y  suis  dans  une  position  qui  m'est  odieuse 
et  comme  par  châtiment  du  zèle  avec  lequel  j'ai  servi; 
j'y  fais  un  métier  qui  n'est  pas  le  mien,  et  j'ai  quitté 
les  fonctions  qui  m'appartenaient  et  dans  lesquelles 
j'ai  la  conviction  d'avoir  justifié  la  confiance  de  l'Empe- 
reur et  îa  vdtre.  Je  demande  donc  à  Votre  Excellence  de 
me  remplacer  ici  et  de  me  rendre  ma  division.  >  Il  ne  ré- 
pliqua pas;  je  m'y  attendais.  D'abord  il  n'avait  personne 
pour  me  remplacer  dans  une  position  où  il  fallait  antre 
chose  qu'un  apprentissage  militaire,  où,  par  un  mélange 
de  vigueur  et  de  temporisation,  de  crainte  et  d'encoa- 
ragement,  il  fallait  sans  cesse  amortir  les  coups  de  bou- 
toir pour  empêcher  un  général  en  chef  de  tuer  ce  qu*on 
devait  conserver,  où  il  fallait  enfin  mêler  la  persuasion 
à  la  terreur  pour  rendre  ses  ordres  mêmes  exécutables. 
Mais  à  cette  raison  s'en  ajoutait  une  autre.  Dès  le 
début  je  m'étais  promis  ou  de  le  contenir  ou  de  le 
quitter,  quelque  chose  qui  dût  en  résulter,  et  je  ne  man- 
quais pas  une  seule  fois  de  relever  ses  inconvenances. 
Il  m'en  servit  quatre  ou  cinq  dans  les  dix  mois  que  je 
dus  rester  sous  ses  ordres  et,  ne  les  ayant  pas  laissées 
passer,  je  le  forçai  à  s'observer  et  je  finis  par  en  obtenir 
des  témoignages  de  satisfaction,  alors  qu'avec  lui  c'était 
ordinairement  la  marque  du  plus  grand  mérite  et  du 
plus  grand  bonheur  que  de  ne  pas  recevoir  de  duretés. 
Doué  de  très  peu  de  moyens,  ayant  toujours  besoin  des 
autres,  il  ne  savait  dominer  que  par  ces  exigences  sans 
bornes,  un  mécontentement  permanent  et  des  manières 
diaboliques,  et  c'est  à  cette  nécessité,  qui  lui  inspira  des 


ANECDOTES   SUR  LE  MARÉCHAL.  185 

traits  de  cruauté  révoltante,  qu'il  dut  la  haine  dont  il 
fut  l'objet  et  qui  a  dépassé  tout  ce  qu'on  en  peut  ima- 
giner. Gomment  pouvait-il  en  être  autrement  quand, 
sans  qu'il  en  sentît  l'horreur,  il  pouvait  donner  des 
ordres  comme  ceux  que  je  vais  rapporter? 

C'était  peu  après  l'époque  où  je  suis  arrivé  ;  Ham- 
bourg était  bloquée  ;  l'économe  du  grand  hôpital  ayant 
sa  femme  en  couches  assez  malade  et  ne  pouvant  se 
procurer  dans  la  ville  des  viandes  fraîches  pour  faire 
du  bouillon  qui  était  ordonné,  prit  sur  les  vivres  de 
l'hôpital  trois  livres  de  bœuf  qu'il  envoya  chez  lui.  Le 
porteur  est  arrêté  ;  le  maréchal,  qui  partout  avait  des 
espions,  est  immédiatement  informé  du  fait,  et  le  mal- 
heureux économe,  livré  au  grand  prévôt,  fut  à  l'instant 
fusillé.  J'avais  eu  connaissance  de  ce  fait  dans  le  temps  ; 
j'en  avais  été,  comme  tout  le  monde,  indigné,  et  cepen- 
dant je  l'avais  oublié  quand  M.  Lacour  me  l'a  rappelé. 
M.  Lacour,  sous-intendant  militaire,  était  alors  secrétaire 
intime  du  maréchal,  dont  il  ne  peut  d'ailleurs  parler 
sans  horreur. 

Et  il  y  aurait  de  quoi  composer  des  volumes  avec  les 
anecdotes  de  ce  genre.  Yandamme  en  aurait  eu  à  citer 
une  par  jour,  Loison  une  par  semaine,  et  il*n?y  avait  pas 
un  officier  général  ou  supérieur  qui,  ayant  été  placé 
sous  les  ordres  du  maréchal  et  ayant  pris  des  notes, 
n'aurait  pu  citer  les  siennes.  Dans  un  dîner  qui  réunis- 
sait récemment  tous  les  généraux  et  colonels  ayant  servi 
sous  ce  maréchal,  il  n'avait  été  question  que  de  ce  ma- 
réchal, et  en  fait  d'anecdotes  horribles,  il  avait  été  impos- 
sible d'épuiser  la  matière.  Et  sur  ce  sujet,  le  général 
Achard  m'a  raconté,  le  25  décembre  1836,  chez  M.  Doyen 
et  devant  dix-huit  convives,  des  faits  que  je  lui  dois  de 
pouvoir  consigner  ici.  J'avais  eu  connaissance  de  quel- 
ques-uns, j'avais  été  témoin  d'un  d'entre  eux;  mais,  comme 


186    MÉMOIRES  DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAOLT. 

de  ta^t  d'autres  choses,  j'en  avais  perdu  le  souvenir,  qui 
vient  d'être  ravivé  par  le  récit  si  précis  du  général 
Achard. 

Achard  était  colonel  alors.  A  peine  rentré  à  Hambourg 
après  la  campagne  de  Russie,  le  maréchal  avait  fait 
arrêter  un  négociant  de  cette  ville,  inculpé  je  ne  sais 
pourquoi,  et  l'avait  traduit  à  une  commission  militaire; 
puis  il  avait  nommé  le  colonel  Achard  président  de  cette 
commission  et,  selon  sa  formule,  lui  avait  dit  :  c  Vous 
allez  condamner  cet  homme,  après  quoi  vous  viendrez 
dîner  avec  moi.  »  Et,  à  la  condamnation  près,    tout 
s'était  exécuté.   Or,  au  moment  où  le  colonel  arrivait 
chez  le  maréchal,  on  annonçait  que  le  maréchal  était 
servi,  et  celui-ci  ne  parla  au  colonel  que  pour  lui  dire 
de  se  mettre  à  côté  de  lui.  J'ai  indiqué  sommairement 
ce  qu'étaient  les  dîners  du   maréchal   et  sa  manière 
de  se  nourrir;  sitôt  à  table,  il  avalait  son  potage,  puis, 
prenant  ou  se  faisant  servir  d'énormes  portions  de  je  ne 
sais  combien  de  plats,  la  tête  dans  son  assiette  et  usant 
de  ses  doigts  plus  que  de  sa  fourchette,  il  faisait  dis- 
paraître avec  une  effrayante  rapidité  pain,  vins,  mets 
de  toute  sorte.  Aussi,  quoiqu'il  eût  un  énorme  appétit, 
était -il  repu  au  bout  de  quinze  à  vingt  minutes.  Ce 
jour-là,  sa  première  faim  satisfaite,  il  en  revint  à  sa 
pensée  favorite,  et  relevant  sa  lourde  tête  :  c  Eh  bien..., 
dit-il   au  colonel   Achard,   vous  avez   condamné  cet 
homme  ?  —  Non,   monseigneur,   il  n'a  pu  être  con- 
damné. —  Il  n'a  pas  été  condamné?  reprit-il  en  criant 
de  toutes  ses  forces,  et  vous  osez  vous  présenter  chez 
moi  ?  —  Il  n'a  pas  été  condamné  parce  qu'il  n'était  pas 
coupable,  et  je  me  suis  rendu  chez  vous  parce  que 
Votre  Excellence  m'en  a  donné  Tordre.  —  Qu'est-ce  qui 
m'a  f...  un  colonel  de  votre  espèce  et  à  l'Empereur  un 
sujet  comme  vous?...  Je  ne  reçois  pas  ceux  qui  n'ont 


ANECDOTES  SUR  LE  MARECHAL.        187 

pas  le  feu  sacré  qu'il  faut  pour  le  servir;  sortez  de  chez 
moi;  sortez  à  l'instant.  »...  On  devine  les  sentiments 
que  cette  scène,  faite  devant  trente  convives  ou  domes- 
tiques, put  inspirer  à  un  ofBcier,  Tun  des  plus  braves, 
des  plus  bouillants  qui  aient  paru  dans  nos  armées. 
Indigné,  bouleversé,  pétrifié,  il  éprouva  une  hésitation 
que  tout  autre  eût  cent  fois  éprouvée  à  sa  place;  mais, 
le  maréchal  s'étant  levé  comme  un  furieux  prêt  à  le 
prendre  au  collet  pour  le  faire  sortir,  il  se  leva  égale- 
ment et  partit  avec  une  rage  que  certes  il  ne  dissimula 
pas. 

Pendant  une  des  marches  de  la  campagne  de  Russie, 
le  maréchal,  dont  les  espions  et  les  gendarmes  rôdaient 
partout,  fit  arrêter  quinze  traînards  du  108*  régiment 
qu'il  lui  plut  de  qualifier  de  maraudeurs  et  qu'en  cette 
qualité  il  livra  à  son  terrible  grand  prévôt  (Chariot),  avec 
ordre  de  leur  bander  les  yeux,  de  les  faire  mettre  à 
genoux  et  fusiller  sur  place.  Présent  à  cette  scène,  le 
colonel  Achard  réclama,  pria,  supplia  et  n'obtint  long- 
temps pour  toute  réponse  que  :  c  Ce  sont  des  misé- 
rables; il  faut  des  exemples.  >  Cependant,  à  force  d'in- 
tercéder, de  répéter  que  c'étaient  tous  de  bons  sujets, 
de  braves  soldats,  il  finit  par  déconcerter  un  peu  le 
maréchal,  qui,  par  un  efi'ort  immense  sur  lui-même, 
reprit  :  c  Ëh  bien,  pour  cette  fois,  je  veux  bien  me 
contenter  de  n'en  punir  que  trois  ;  vous  allez  les  dési- 
gner. —  Moi,  monseigneur?  —  A  l'instant,  ou  je  les  fais 
fusiller  tous.  »  — Il  n'y  eut  rien  de  plus  à  obtenir.  Achard 
en  avait  encore  horreur  en  me  le  racontant  vingt-deux 
ans  après,  et  pourtant,  afin  de  sauver  douze  innocents, 
il  fallut  qu'il  en  livrât  trois  à  la  mort. 

Troisième  fait  et  l'un  de  ceux  dont  j'ai  été  témoin.  Un 
soldat  du  corps  d'armée  du  maréchal,  après  une  faute 
de  discipline  et  cédant  en  partie  à  la  terreur  que  le 


1 


138    MÉMOIRES  DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

maréchal  inspirait,  et  dans  un  de  ces  moments  où  l'on 
cesse  d'être  soi-même,  avait  passé  à  l'ennemi  et  se 
trouva  faire  partie  d'un  des  régiments  russes  qui  nous 
bloquaient  à  Hambourg.  Navré  de  sa  position,  repen- 
tant autant  qu'on  peut  l'être,  n'y  pouvant  plus  tenir, 
ce  malheureux,  ayant  vu  quelques  mouvements  de 
troupes  qui  pouvaient  nous  devenir  importants  à  con- 
naître de  suite,  quitte  l'ennemi,  revient  se  livrer  en 
rejoignant  son  ancien  régiment  et,  par  la  franchise  de 
ses  déclarations,  les  sages  avis  qu'il  donne  à  ses  cama- 
rades^ les  nouvelles  qu'il  apporte  et  les  bons  sentiments 
que  tout  attestait  en  lui,  intéresse  en  sa  faveur  son 
régiment  tout  entier,  et  jusqu'aux  généraux  de  sa 
division.  Sur  le  rapport  que  l'on  fait  au  maréchal,  celui-ci 
veut  le  voir  et  l'interroge  lui-même.  On  le  croit  sauvé; 
mais,  après  en  avoir  tiré  ce  qu'il  voulait,  il  le  remet  à 
son  grand  prévôt,  et,  quoi  que  Ton  puisse  dire,  il  le  fait 
fusiller  (1). 

Quatrième  fait.  Criblé  de  blessures  pendant  la  cam- 
pagne de  Russie,  le  colonel  Achard  revenait  avec  quel- 
ques autres  officiers  blessés,  et,  traversant  sans  escorte 
je  ne  sais  quel  village  de  la  Prusse,  ils  furent  agonises 
de  sottises  et  l'Empereur  lui-même  fut  compris  dans 
les  imprécations  dont  on  les  accabla.  Dans  l'état  où 
étaient  ces  blessés,  que  pouvaient-ils  contre  toute  une  po- 
pulation ?  Ils  se  turent  donc,  heureux  encore  de  ne  pas 

(1)  Le  maréchal  se  montra  plus  juste  dans  la  circonstance  sui- 
vante. Le  lendemain  matin  du  jour  où  l'on  s'était  battu  dans  l'Ile 
de  Wilhelmsburg,  on  trouva  un  gendarme  qui,  je  ne  sais  à 
quelle  sauce,  mangeait  paisiblement  et  se  délectait  en  mangeant 
un  quartier,  non  de  chevreuil,  mais  de  Russe.  Ce  n'était  pas  faute 
d'autre  nourriture  ;  c'était  un  mets  de  choix  ;  or,  considérant  que 
ce  n'était  pas  un  goût  k  propager,  que  néanmoins  il  n'y  avait 
pas  assassinat,  le  maréchal  se  borna  à  punir  la  sensualité  de 
cet  amateur  anthropophage  en  le  mettant  pour  quinze  jours  aa 
pain  et  à  l'eau  et  au  cachot. 


ANECDOTES  SDR  LE  MARÉCHAL.        139 

être    égorgés  ;   mais  ce  Davout  qui  avait  des  espions 
même  parmi  des  agonisants  ou  qui,  à  force  de  fureter, 
suppléait  à  ceux  qu'il  n'avait  pas,  fut  informé  du  fait, 
et,  ne  s' arrêtant  qu'à  cette  circonstance,  que  rien  n'avait 
été  répondu  aux  injures  proférées  contre  l'Empereur, 
il  dit   au  colonel  Achard  qui  avait  reparu  devant  lui 
et  en   présence  de  tout  son  corps  d'officiers  :  c  Mon- 
sieur le  colonel,  vous  avez  donc  souffert  qu'on  insultât 
l'Empereur  devant  vous?  —  Et  que  pouvaient  contre 
une  population  effrénée  quelques  officiers  mutilés  ou 
blesBéB?  —  Ce  que  vous  pouviez  ?...  Vous  deviez  vous 
faire  tuer  plutôt  que  de  souffrir  de  telles  horreurs;  mais 
vous  n'avez  pas  le  feu  sacré  (c'était  son  refrain). — Moi, 
monseigneur,  couvert  de  blessures?  —  Tout  le  monde 
peut  être  blessé.   —  Moi,  deux  fois  mis  à  l'ordre  de 
l'armée  en  Russie  ?  —  Je  ne  dis  pas  que  vous  n'êtes  pas 
brave  ;  je  dis  que  vous  n'avez  pas  le  feu  sacré  et  que, 
tant  que  vous  serez  sous  mes  ordres,  vous  n'obtiendrez 
rien.  (Achard  n'était  pas  même  officier  de  la  Légion 
d'honneur.)  11  faut  d'autres  hommes  à  Sa  Majesté.  11  lui 
faut  un  dévouement  sans  bornes,  celui  dont  je  vous 
donne  l'exemple;  car,  si  mon  père  vivait  encore  et  si 
l'Empereur  m'ordonnait  de  le  faire  arrêter  et  fusiller, 
je  lui  obéirais  sans  répliquer.  ^  Mon  père  t  s'écria  le 
colonel  Achard;  si  quelqu'un  me  donnait  un  tel  ordre, 
c'est  ce  quelqu'un  que  j'assassinerais,  t 

c  Prenez  garde  à  vous,  disait  un  jour  le  maréchal 
au  même  colonel  qui  lui  tenait  tête;  je  vous  déshonore- 
rai. —  Nul  ne  peut  être  déshonoré  que  par  lui  même.  — 
Et  moi,  je  vous  dis  que  je  vous  mettrai  à  l'ordre  du  jour 
de  l'armée,  de  manière  que  vous  ne  vous  en  releviez 
jamais  t.. .  • 

D'après  ces  faits,  d'après  ceux  que  j'ai  précédemment 
cités  et  ceux  qui  pourront  revenir  sous  ma  plume,  on 


140    MÉMOIRES  DU  GÉNÉRAL  BARON  THIÉBAULT. 

n'aura  plus  de  peine  à  comprendre  qu'aujourd'hui 
encore,  quatorze  ans  après  sa  mort,  on  ne  puisse  pro- 
noncer son  nom  parmi  les  survivants  de  ceux  qui  l'ont 
connu,  sans  qu'un  cri  d'animadversion  ne  s'élève;  on 
comprendra  mieux  encore  la  longue  file  de  voitures  de 
deuil  payées  pour  son  enterrement  et  qui  restèrent 
presque  toutes  vides. 

Quoi  qu'il  en  soit,  et  pour  en  revenir  au  sujet  qui  m'a 
entraîné  à  cette  digression,  il  me  fallut  restera  Lûbeck, 
où  je  m'efforçais  de  ne  rendre  nécessaires  que  peu  de 
troupes,  qui  tenaient  cependant  lieu  d'une  division  et 
laissaient  presque  en  totalité  l'armée  disponible  pour  ré- 
sister entre  la  Wackenitz  et  l'Elbe;  et,  pour  en  terminer 
avec  tous  mes  embarras,  j'eus  enfin  la  pensée  de  faire 
conduire  jusqu'à  Oldesloe  et  par  la  Trave  les  vins  que 
Lûbeck  devait  encore;  ce  moyen,  que  le  maréchal 
adopta  comme  de  lui  et  qu'il  m'ordonna  au  lieu  de  se 
borner  à  l'approuver,  mais  dont  il  prit  la  peine  de  régler 
tous  les  détails,  permit  d'effectuer  des  transports  qui 
sans  cela  eussent  été  impossibles.  Il  semblait  donc  que 
la  ville  dût  en  avoir  fini  avec  cette  assommante  réquisi- 
tion ;  et  cependant  la  quantité  de  vins  à  livrer  se  monta 
au  double  de  celle  prévue,  et  cela  par  l'effet  des  désor- 
dres et  par  la  précipitation  qu'il  fallut  y  mettre,  et  par 
les  dispositions  qu'ordonna  le  maréchal.  D'abord  les 
charretiers,  soldats  d'escorte  et  bateliers,  leurs  cama* 
rades  et  les  gens  de  rencontre  burent  du  vin  pendant 
tout  le  trajet,  et  en  burent  d'autant  plus  qu'il  n'y  avait 
à  Lûbeck  que  de  très  bons  vins;  ensuite,  comme  les 
habitants  durent  remplir  sans  retard  des  milliers  de  bar- 
riques arrivées  de  Hambourg,  une  grande  partie  de  ces 
barriques  coula,  une  autre  partie  gâta  le  vin  que  l'on  y 
avaitmis;  or  le  maréchal  avait  décidé  que  les  récépissés 
de  ces  vins  seraient  donnés  non  pas  à  la  sortie  des  caves 


L'ENLÈVEMENT   DES  VINS   DE  LUBEGK.  U1 

à  Lûbeck,  mais  à  l'arrivée  à  Hambourg,  et  il  força  les  ha- 
bitants à  remplacer,  et  la  quantité  que  l'on  en  avait  bue 
saos  qu'ils  eussent  pu  l'empêcher,  et  celui  qui  avait  coulé 
ou  s'était  gâté  dans  les  barriques  qu'on  les  avait  forcés 
de  remplir.  Pourtant  le  maréchal  ne  fut  pas  encore 
satisfait;  car,  pour  punir  la  ville  de  Lûbeck  de  la  préten- 
due récalcitrance,  de  ce  qu'il  appelait  un  mauvais  esprit, 
il  frappa  cette  ville  d'une  réquisition  supplémentaire  de 
douze  mille  bouteilles  de  vin,  destinées  à  donner  pour 
boire  aux  généraux  et  officiers  (4),  le  tout  en  attendant 
qu'il  effectuât  sa  menace  de  faire  tout  enlever;  menace 
qu'il  corroborait  en  défendant  que,  sans  son  visa,  une 
seule  bouteille  de  vin  sortît  de  Lûbeck  (2). 

Encore  qu'aucun  espoir  ne  s'y  rattachât,  et  en  dépit  des 
dangers  que  de  telles  démarches  pouvaient  offrir,  quel- 
ques nouvelles  demandes  de  dégrèvements  ou  de  délais 
furent  faites,  mais  on  n'y  gagna  que  des  menaces.  Pour 
Lûbeck,  le  maréchal  me  ût  écrire  que,  bien  loin  d'être 
disposé  à  réduire  les  réquisitions  dont  cette  ville  avait 
été  frappée,  il  était  porté  à  les  augmenter,  et  que,  rela- 
tivement à  des  indemnités  réclamées  par  les  négociants 
en  vin,  c'était  à  la  ville  â  faire  droit  â  de  telles  demandes; 
puis,  revenant  à  ce  sujet  dans  une  lettre  du  17  octobre,  il 
ajoutait  :  c  Les  habitants  de  Lûbeck,  ayant  voulu  se  sous- 
traire aux  lois  de  notre  souverain,  ont  renoncé  à  sa  pro- 

(1)  Soit  cent  vingt  aux  généraux  de  division,  soixante  aux  géné- 
raux de  brigade,  trente  aux  colonels,  etc.,  douze  aux  chefs  d'esca- 
dron et  de  bataillon,  six  aux  commissaires  des  guerres  et  chefs 
de  service,  trois  aux  employés. 

(2)  Il  n'y  eut  &  cette  disposition  que  deux  exceptions.  Le  général 
César  de  Laville  fut  chargé  de  viser  des  bons  de  vin  pour  les 
habitants  de  Boizenburg  ayant  des  officiers  logés  chez  eux,  et 
moi  de  viser  la  sortie  des  vins  indispensables  pour  le  service  divin 
dans  les  environs  de  Lûbeck.  Du  reste,  le  maréchal  visait  les  per- 
missions d'achats  de  vin  pour  les  généraux  et  officiers  et  pour 
les  régiments. 


1 


142     MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

tection  et  sont  exposés  à  subir  les  lois  du  plus  fort.  » 
Quant  aux  pays  d'Ëutin  (ma  conquête,  et  la  dernière 
conquête  que  nous  dussions  faire) ,  il  signifia  que  ses 
ordres,  à  lui  maréchal,  étaient  indépendants  de  tous  les 
calculs  de  la  régence  ;  qu'il  ne  rabattrait  pas  un  quintal  de 
ses  demandes,  que  le  pays  d'Ëutin  était  notre  propriété, 
puisqu'il  appartenait  à  un  prince  ennemi;  que  seulement 
quand  ce  pays  aurait  fourni  tout  ce  qui  lui  avait  été 
demandé,  on  cesserait  de  le  traiter  en  pays  ennemi  ;  que 
jusque-là  il  serait  en  guerre  avec  lui;  qu'au  surplus,  peu 
importait  que  la  régence  éprouvât  des  difficultés,  et  que 
c'était  à  elle  à  les  lever.  Or  quelques-unes  de  ces  dif- 
flultés  ne  pouvaient  être  levées  que  parle  maréchal  lui- 
même,  et  les  cris  de  détresse  ne  le  trouvaient  pas  moins 
inflexible  qu'impassible.  Et  tous  ces  faits,  je  les  men- 
tionne comme  justification  de  l'opinion  que  j'ai  émise  sur 
le  maréchal, afin  de  réfuter  à  l'avance  ce  qu'on  pourrait 
me  contester  et  de  prouver  une  fois  de  plus  que  tout 
résultait  chez  lui  d'une  première  impulsion,  mais  que 
cette  impulsion  était  irrévocable  autant  par  suite  d  en- 
têtement que  de  défaut  de  lumière...  François  de  Neuf- 
château  ayant  eu  un  entretien  avec  le  général  Jourdan 
après  la  bataille  de  Fleuras,  ne  pouvant  contester  à  ce 
général  la  capacité  d'un  général  d'armée,  mais  ne  par- 
venant pas  à  concilier  Tidée  de  cette  capacité  avec  les 
apparences,  il  lui  arriva  de  dire  devant  moi  :  c  C  est 
une  lumière  dans  un  tonneau.  »  Quant  au  maréchal 
Davout,  c'était  dans  toute  la  force  du  terme  un  tonneau 
sans  lumière ,  mais  un  tonneau  hérissé  de  pointes  acé- 
rées, au  contact  duquel  on  subissait  au  moral  la  torture 
de  Régulus. 

Je  ne  parlerai  pas  d'une  seconde  reconnaissance, 
faite  par  moi  dans  le  Mecklembourg  et  qui  fut  sans  résul- 
tat; d'une  autre  faite  par  le  général  Lallemand  sur  la 


TRAVAUX  INUTILES.  143 

droite    du  lac  de  Dassow  sans  plus  de  profit;  d'une 
troisième  que  le  maréchal  fit  en  personne,  flanqué  sur 
sa  gauche  par  le  général  Lallemand,  et  qui  de  même 
n'aboutit  à  rien;  de  quelques  travaux  exécutés, et  toujours 
en    forçant  de  moyens  :  tels  une  tète  de  pont  sur  la 
Trave,  la  préparation  de  tous  les  matériaux  et  bateaux 
nécessaires  pour  le  prompt  établissement  d'un  pont,  une 
chaussée  aboutissant  au  point  où  ce  pont  devait  être 
jeté,  enfin,  et  sur  le  conseil  du  général  Yichery,  le  bar- 
rage de  la  Stecknitz  à  sa  jonction  avec  la  Trave,  afin 
d'inonder  son  cours  jusqu'à  Môlln ,  travaux  tous  sans 
justification,  attendu  que  la  question  n'était  plus  là,  et 
que,  la  question  eût-elle  été  là,  ces  ouvrages  n'auraient 
rien  arrêté...  Et  en  effet,  à  la  demande  du  maréchal, 
j'avais  bien  indiqué  le  meilleur  endroit  pour  l'établisse- 
ment d'un  pont,  et  nos  préparatifs  étaient  en  même 
temps  défensifs  qu'offensifs;  mais  la  Trave  pouvait  être 
passée  sur  dix  autres  points;  quant  à  l'inondation  du 
cours  de  la  Stecknitz .  de  Môlln  à  la  Trave,  elle  était 
illusoire,  attendu  que,  les  eaux  étant  retenues  à  Môlln 
pour  former  une  inondation  en  amont  de  cette  ville  jus- 
qu'à l'Elbe,  il  n'en  restait  plus  pour  inonder  en  aval  jus- 
qu'à la  Trave.  D'ailleurs,  quand  en  présence  d'une  armée 
rien  ne  peut  empêcher  le  passage  d'une  rivière  sur  une 
étendue  de  huit  lieues,  qu'est-ce  qui,  dans  les  quinze 
lieues  qui  séparent  Lauenburg  de  Hambourg,  pouvait 
empêcher  l'ennemi  de  se  porter  sur  nos  derrières  et 
même^  par  un  simple  simulacre  de  passage,  de  nous  for- 
cer à  lui  abandonner  notre  ligne,  en  dépit  de  nos  ou- 
vrages, de  nos  inondations,  de  nos  bâtisses?  Aussi  tout 
cela  ne  put-il  servir  qu'à  rendre  plus  évidentes  les  con- 
vulsions de  l'agonie  et  n'arrêta  pas  d'une  minute  la 
marche  désastreuse  des  événements  auxquels  nous  ne 
pouvions  plus  rien,  si  ce  n'est  effectuer  en  toute  hâte  une 


U4    MÉMOIRES  DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

retraite  qui  seule  était  capable  de  tout  sauver  encore. 
Au  reste,  pour  joindre  le  ridicule  à  tout  ce  que  cela 
avait  de  triste,  et  comme  si  une  phrase  pouvait  faire 
sortir  de  terre  comme  d'un  coup  de  baguette  les  maté- 
riaux, ouvriers,  machines  dont  je  manquais,  l'ordre  finis- 
sait par  ces  mots  au  dernier  point  godiches  :  «  M.  le 
maréchal  désire  que  vous  surmontiez  toutes  les  difficul- 
tés (1).  » 

Et,  puisque  c'est  un  plaisir  de  trouver  en  défaut  ceux 
qui  cherchent  sans  cesse  à  y  trouver  les  autres,  je  cite- 
rai encore  un  fait  à  l'actif  du  maréchal*  J'avais  décou- 
vert à  Lûbeck  et  j'étais  parvenu  à  y  faire  arrêter  un 
véritable  espion  de  l'ennemi;  sachant  le  maréchal  si 
gourmand  d'un  pareil  gibier,  de  suite  je  le  lui  avais 
envoyé;  mais  il  l'avait  fait  venir  et  revenir  si  souvent 
pour  l'interroger  et  le  réinterroger  lui-même,  et  de  nuit 
comme  de  jour,  que  cet  homme  avait  pu  profiter  d'une 
de  ces  sorties  pour  s'échapper;  et  le  maréchal  m'adressa 
aussitôt  l'ordre  de  le  faire  rechercher  à  Lûbeck,  comme 
si  jamais  cet  homme  eût  pu  revenir  là  où  il  avait  été 
pris,  comme  s'il  eût  fait  cinq  lieues  au  milieu  de  nos 

(1)  Mais  si  des  travaux  comme  ceux  qae  Ton  continuait  d'ajou- 
ter aux  fortifications  de  la  ville  ne  paraissaient  que  des  rodomon- 
tades, il  n'en  fut  pas  de  même  de  Tordre  de  faire  confecUonner  i 
Lûbeck  et  avec  les  bois  des  forêts  qui  Tavoisinent  cinquante  block- 
haus dont  les  pièces,  &  mesure  qu'elles  étaient  confectionnées, 
s'envoyaient  éi  Hambourg.  Ici  l'utilité  était  évidente  ;  la  circonfé' 
rence  de  Hambourg  est  immense,  ses  bastions  très  nombreux,  ses 
courtines  très  longues,  les  bords  de  l'Elbe  sans  protection,  la 
défense  de  l'Ile  de  Wilhemsburg  difficile,  celle  de  Harbourg  chan- 
ceuse. Rien  ne  pouvait  donc  être  plus  utile  que  ces  blockhauSi 
devant  équivaloir  à  cinquante  petits  réduits  qui,  à  l'abri  du  canon, 
pouvaient  mettre  à  l'abri  d'une  attaque  de  vive  force;  toutefois 
cette  confecUon  fut  ordonnée  trop  tard,  les  moyens  de  transports 
furent  insuffisants  ;  à  force  de  gaspiller  le  temps  en  travaux  inu- 
tiles, on  n'eut  pas  le  loisir  de  tirer  de  cette  idée  le  parti  qu'on  au- 
rait dû  en  tirer.  J'avais  quitté  Lûbeck  au  moment  où  l'expédition 
de  ces  pièces  numérotées  commençait. 


•  QUE   FAISONS-NOUS   ICI?  »  U^ 

postes,  quand  il  se  trouvait  pour  ainsi  dire  à  nos  avant- 
postes. 

Pour  en  finir  avec  les  mesquineries  inopportunes  du 
maréchal,  et  pour  montrer  comment  les  sottes  minuties 
sont  le  plus  souvent  en  contradiction  avec  les  circon- 
stances, je  mentionnerai  la  lettre  que  le  maréchal  m'a- 
dressa le  18  octobre  et  qui  portait  à  la  charge  de  la  ville 
de  Lûbeck  ce  qui  restait  dû  sur  les  dépenses  faites  pour 
célébrer  la  fête  de  Napoléon  ;  or  ce  18  octobre  était  le 
jour  de  la  bataille  de  Leipzig,  et,  alors  que  le  maréchal 
s'occupait  encore  de  sa  fête,  Napoléon  était  non  seule- 
ment battu,  mais  abattu. 

L'épouvantable  nouvelle  de  la  perte  de  cette  bataille 
de  Leipzig,  dernière  lutte  colossale  que  Napoléon  dut 
soutenir,  la  nouvelle  de  la  trahison  des  troupes  saxon- 
neSy  de  l'évacuation  de  Leipzig,  de  l'explosion  du  pont  de 
l'Ëlster,  de  la  retraite  des  débris  de  la  Grande  Armée  sur 
le  Rhin,  de  la  défection  de  la  Bavière,  du  Wurtemberg 
et  de  Bade,  nous  parvinrent  avec  la  rapidité  que  nos 
ennemis  mettaient  à  les  répandre.  Si  à  ce  moment 
encore  la  mort  avait  fait  justice  du  maréchal,  Loison 
prenait  le  commandement  de  Tarmée,  nous  nous  re- 
ployions en  deux  jours  sur  Hambourg;  le  25,  nous  pou- 
vions, avec  trente  et  quelques  mille  hommes,  nous  trou- 
ver à  Brème,  où  toute  la  garnison  de  Magdebourg  aurait 
pu  nous  rejoindre,  si  on  avait  pu  faire  arriver  un  espion 
à  Le  Marois,  et  d'où  nous  nous  serions  retirés  soit  sur 
Wesel  par  la  route  directe,  soit  sur  Anvers  par  la 
Hollande.  Mais  la  folie  de  Napoléon  se  compliquait  de 
la  stupidité  de  Davout;  tous  les  feux  de  l'enfer  n'au- 
raient pas  suffi  pour  éclairer  ce  maréchal  sur  ce  qui 
frappait  tout  le  monde,  et  ces  mots  qui  s'échappaient  de 
toutes  les  bouches  et  retentissaient  autour  de  lui  :  c  Que 
faisons-nous  ici?  »  n'étaient  pour  lui  que  des  preuves 

V.  10 


146    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

d'insuffisance  et  de  pusillanimité.  Imperturbable  en  sa 
lourde  et  épaisse  enveloppe,  il  demeurait  tdujours  con- 
vaincu que,  tant  que  Hagdebourg,  Dantzig  et  Hambourg 
tenaient,  l'Empereur  n'avait  rien  perdu;  sans  doute  il 
n'en  rêvait  pas  avec  moins  de  confiance  le  trône  de 
Pologne  pour  prix  des  nouveaux  services  qu'il  se  figu- 
rait encore  rendre,  alors  qu'il  consommait  l'irrévocable 
ruine  de  Napoléon. 

Pendant  que  grâce  à  lui  notre  position  s'aggravait 
de  toutes  manières,  le  maréchal  fit  une  course  à  Ham- 
bourg, et  certes  il  y  avait  amoncelé  trop  d'intérêts, 
pour  que  la  présence  du  chef  n'y  fût  pas  cent  fois  utile. 
Le  2  novembre,  l'ordre  du  jour  de  l'armée  informa  les 
troupes  que,  la  communication  de  Wesel  étant  coupée 
par  des  partis  ennemis,  les  corps  ne  devaient  plus  comp- 
ter sur  leurs  dépôts ,  que  les  généraux  passeraient  sans 
désemparer  une  suite  de  revues  pour  constater  l'état  de 
l'habillement,  de  la  chaussure,  etc.,  et  que  les  Conseils 
d'administration  prendraient  immédiatement  les  me- 
sures nécessaires  pour  faire  face  aux  besoins  des  troupes. 
Enfin,  le  4,  je  reçus  une  lettre  portant  que,  pour  mettre 
de  l'ensemble  dans  les  approvisionnements  de  Ham- 
bourg, et  la  voie  des  administrations  civiles  faisant 
éprouver  beaucoup  de  lenteurs,  il  importait  au  service 
de  l'Empereur  d'en  confier  la  direction  à  un  officier 
général  qui  par  son  grade  en  imposât  aux  autorités;  en 
conséquence  le  maréchal  ordonnait  que  je  me  rendisse 
de  suite  à  Hambourg,  où  je  recevrais  les  instructions 
complémentaires.  Quant  au  commandement  des  troupes 
et  du  pays,  je  devais  le  remettre  au  général  Laïle- 
mand. 

On  comprend  ce  que  le  contenu  de  cette  lettre  me  fit 
éprouver.  Je  n'avais  aucun  regret  de  quitter  un  com- 
mandement que  je  n'avais  repris  qu'avec  déplaisir  et 


SECOND  COMMANDEMENT  A  HAMBOURG.         147 

répugnance,  dans  lequel  les  troupes  françaises  dimi- 
nuaient chaque  jour,. où  il  ne  restait  presque  plus  que 
des  Danois  et  surtout  où  j'étais  réduit  à  jouer  le  rôle 
d'un  instrument  de  persécution  ;  mais,  si  les  communica- 
tions avaient  encore  été  libres,  refusant  la  mission 
importante  que  le  maréchal  entendait  me  confier,  j'aurais 
profité  de  cette  occasion  pour  lui  déclarer  que,  les  ordres 
de  l'Empereur  se  trouvant  transgressés  en  ce  qui  me  con- 
cernait, je  me  rendais  au  quartier  impérial.  Par  malheur, 
les  routes  étaient  coupées,  et  cette  circonstance,  sans 
laquelle  il  n'aurait  jamais  eu  l'idée,  parce  qu'il  n'aurait 
pas  eu  de  motif,  de  me  donner  l'ordre  que  je  venais  de 
recevoir,  était  de  nature  à  légitimer  beaucoup  de  choses. 
A  la  rigueur,  cependant,  je  pouvais  décliner  des  fonctions 
qui  ne  devaient  pas  être  les  miennes  et  qui,  sous  un  chef 
tel  que  le  maréchal,  ne  me  promettaient  qu'embarras  et 
tourments;  mais  c'était  rompre  en  visière,  c'était  s'ex- 
poser à  l'exaspération  d'un  mauvais  homme  et  risquer, 
par  exemple,  de  recevoir  des  missions  atroces;  de  même 
que,  dans  la  situation  critique  où  nous  nous  trouvions, 
un  tel  refus  était  un  fâcheux  exemple  et  une  action  qui 
pouvait  être  incriminée. 

D'ailleurs,  et  je  ne  puis  me  soustraire  à  cet  aveu, 
depuis  la  débâcle  de  Leipzig,  mes  idées  s'étaient  trans- 
formées. L'armée  que  l'Empereur  était  parvenu  à  re- 
créer était  morcelée,  battue  et  entamée  au  point  de  ne 
plus  avoir  un  cinquième  à  opposer  à  des  ennemis  exal- 
tés par  leurs  victoires.  Malgré  son  épuisement  d'hommes 
et  d'argent,  et  quoique  n'ayant  plus  guère  de  confiance 
et  d'élan,  la  France  pouvait-elle  encore  entreprendre 
une  guerre  nationale?  Pour  faire  une  pareille  guerre 
avec  succès,  il  faut  comme  en  Espagne  un  sol  et  sur- 
tout un  peuple  â  part,  dont  chaque  individu,  sous  l'em- 
pire du  fanatisme,  consente  à  guerroyer  pour  son  pro- 


148    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

pre  compte,  à  mettre  en  jeu  son  avoir,  son  abri,  sa 
famille,  à  courir,  en  sus  de  toutes  les  chances  de  la 
guerre,  celle  de  Téchafaud.  Mais  encore,  et  sans  durée, 
une  telle  guerre  ne  peut  avoir  de  résultats,  et  cette  du- 
rée, la  force  et  Tacharnement  des  ennemis  ne  permet- 
taient pas  de  l'espérer.  Enfin,  considérant  que  Napoléon 
ne  pouvait  plus  faire  une  perte,  commettre  une  faute, 
une  erreur,  sans  être  achevé,  alors  que  les  alliés  pou- 
vaient impunément  en  commettre  d'énormes,  qu'il  de- 
vait succomber  même  en  faisant  des  prodiges,  je  déses- 
pérai pour  la  première  fois  du  salut  de  nos  armes  et 
de  la  patrie,  et,  subissant  les  conséquences  de  ce  décou- 
ragement, ce  qui  m'intéressait  et  pouvait  intéresser  ma 
famille  se  trouva  pour  la  première  fois  de  ma  vie  en 
première  ligne  dans  ma  pensée.  C'est  qu'au  moment  du 
naufrage  tout  se  divise  et  s'individualise  à  ce  point  qu'il 
ne  reste  rien  qu'on  ne  soit  prêt  à  sacrifier  à  soi-même. 
Pour  en  revenir  au  commandement  qui  m'était  im- 
posé à  Hambourg,  par  suite  du  sentiment  de  person- 
nalité qui  m'avait  tout  à  coup  dominé,  je  ne  cédai  qu'à 
la  force  pour  m'y  résigner,  et  cependant,  malgré  cette 
résignation,  je  ne  voulus  pas  m'en  rapporter  à  moi 
seul  pour  décider  ce  que  j'avais  à  faire.  Après  avoir 
expédié  les  avis,  ordres  ou  instructions  que  j'avais  à 
donner  ou  à  transmettre,  après  avoir  fait  tout  dispo- 
ser pour  quitter  Lûbeck  le  lendemain  matin,  je  partis 
vers  cinq  heures  du  soir  pour  Razeburg  et  je  me 
rendis  incognito  chez  Loison,  que  je  jugeai  devoir  con- 
sulter sur  ce  que  je  devais  à  mon  grade  et  à  moi-même, 
c  Confidence  pour  confidence,  me  dit  Loison  ;  je  ne  suis 
pas  étranger  à  cette  détermination,  et,  si  je  ne  l'ai  pas 
conseillée,  j'en  ai  du  moins  donné  l'idée;  car  le  maré- 
chal n'y  pensait  pas.  Mais  comptez  qu'il  Ta  adoptée  de 
manière  à  ne  plus  s'en  départir.  Et  quelle  plus  grande 


QUESTIONS   DE  SUBSISTANCES.  U9 

marque  de  confiance  voulez-vous  qu'il  vous  donne, 
et  à  qui  pouvaitril  la  donner  mieux  qu'à  vous?  Ce  ne 
sont  ni  les  coups  de  fusil  ni  les  coups  de  canon  qui 
feront  notre  salut  ou  notre  perte,  aujourd'hui  que  le 
maréchal  ne  nous  a  laissé  d'autre  rôle  à  jouer  que  celui 
de  la  garnison  d'une  ville  inutile.  La  saison  des  neiges 
est  passée;  mais,  quand  elle  ne  le  serait  pas,  on  ne  nous 
attaquerait  pas  plus  dans  Hambourg,  défendu  par  36,000 
hommes,  qu'on  ne  brûlera  une  ville  de  cette  importance. 
Et  cependant  nous  ne  serons  débloqués,  délivrés,  que  si 
nous  pouvons  attendre  que  l'on  vienne  nous  y  chercher, 
de  même  que  l'on  n'y  viendra  que  si  nous  valons  encore 
un  grand  effort;  enfin,  pour  qu'on  nous  y  trouve,  il  fau- 
dra que  nous  ayons  pu  y  vivre  et  y  conserver  assez 
d'hommes  pour  continuer  à  en  imposer.  Toute  la  ques- 
tion de  notre  avenir  est  donc  dans  ces  subsistances,  et 
d'après  cela  elles  ne  devaient  en  aucun  cas  rester  con- 
fiées à  un  ordonnateur  et  à  ses  employés  et  commissai- 
res. A  la  rigueur,  le  baron  de  Breteiïil,  qui  va  ne  plus 
être  préfet  qu'in  partihus,  aurait  pu  en  être  chargé; 
mais,  indépendamment  de  ce  qu'il  est  sans  pouvoir  sur 
les  troupes,  il  n'a  pas  la  main  assez  forte;  Hogendorp 
est  totalement  incapable;  restait  le  comte  de  Chaban, 
que  sa  double  qualité  d'intendant  général  des  finances 
et  de  conseiller  d'État,  ajoutée  à  la  haute  considération 
dont  il  jouit,  aurait  élevé  au  niveau  d'une  telle  mission; 
mais  sa  santé  s'altère  visiblement;  le  maréchal  a  été 
alarmé  de  son  affaiblissement,  auquel  il  a  attribué  le 
désordre  qu'il  a  trouvé  dans  ce  qui  tient  au  classement 
et  à  la  conservation  des  approvisionnements;  et  ces  dés- 
ordres se  compliqueraient  bientôt  par  la  difficulté  de 
régulariser  des  consommations  qui  grâce  à  vous  vont 
devenir  énormes.  Le  maréchal  est  donc  revenu  de  Ham- 
bourg, frappé  de  la  nécessité  de  donner  au  comte  de 


150    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

Chaban  an  successeur  et  très  tourmenté  de  savoir  où 
prendre  un  homme  ayant  zèle,  lumières,  et  fait  pour 
en  imposer  par  sa  fermeté  et  son  rang.  Or  c'est  cette 
incertitude  que  j'ai  fait  cesser  en  vous  nommant.  > 
Tout  était  dit,  et,  quelque  inquiétude  que  me  donnât 
mon  nouveau  rôle,  quelque  dégoût  qu'on  eût  alors  à  se 
sacrifier  en  des  efforts  que  d'avance  on  savait  stériles, 
j'étais  le  surlendemain  à  Hambourg,  ayant  laissé  Lû- 

I  beck,  à  la  terreur  plus  ou  moins  fondée  des  habitants, 

sous  le  commandement  du  général  Lallemand.  Dépouillé 
peu  à  peu  de  la  presque  totalité  des  troupes  françaises 
qui  s'y  trouvaient  encore  à  mon  départ,  ce  général  y 
fut  retenu  si  longtemps  par  les  ordres  et  par  l'entête- 
ment accoutumé  du  maréchal  que  Lûbeck  devint  pour 
lui  une  souricière,  dans  laquelle,  abandonné  par  les  trou- 
pes danoises  elles-mêmes,  il  finit  par  être  pris  sans 
gloire  pour  lui,  comme  sans  utilité  pour  le  service,  et  par 

I  être  pris  comme  je  l'aurais  été  avec  lui  ou  sans  lui,  si 

grâce  à  Loison  le  maréchal  n'avait  adopté  à  mon  égard 
une  disposition  trop  contraire  aux  intérêts  de  l'Empe- 
reur et  de  la  France  pour  qu'elle  pût  autrement  m'inté- 
resser. 


CHAPITRE  V 


C'est  soa8  cette  impression  assez  triste  que  je  fis  le 
trajet  de  Lûbeck  à  Hambourg,  tout  en  songeant  aux  ré- 
cents événements  marqués  par  l'anéantissement  de  toutes 
nos  gloires.  Je  m'efforçais  de  m'en  rendre  compte  sans 
indulgence  ni  rigueur,  un  géant  comme  Napoléon  ne 
comportant  pas  l'une,  et  un  homme  à  ce  point  identifié 
à  la  France  ne  rendant  pas  l'autre  possible.  Je  ne  rap- 
pellerai pas  les  critiques  que  me  suggéra  l'examen  de 
cette  campagne  de  1813,  dont  tous  les  faits  désormais 
accomplis  étaient  successivement  parvenus  à  la  con- 
naissance de  l'armée  et  sur  lesquels  de  constantes  ré- 
flexions ou  discussions  avaient  fait  cesser  toute  incerti- 
tude; toutefois  ma  conclusion  fut  que,  si  par  un  retour 
en  arrière  le  général  Bonaparte,  j'entends  celui  de  l'ar- 
mée d'Italie,  celui  de  l'armée  d'Egypte  ou  de  Marengo, 
avait  porté  lui-même  un  jugement  sur  la  campagne 
de  Napoléon  de  1813,  il  en  eût  approuvé  sans  doute  le 
début,  mais  il  eût  condamné  avec  scandale  toute  la 
suite  des  opérations;  et  si,  pour  épuiser  cette  pensée, 
on  l'applique  aux  événements  qui  allaient  suivre,  on 
peut  dire  que  le  même  général  Bonaparte  se  serait 
retrouvé  lui-même  dans  les  plaines  de  Champagne, 
en  1814,  pour  se  méconnaître  immédiatement  après,  et 
il  aurait  cru  s'être  survécu  à  Ligny,  aux  Quatre-Bras, 
à  Waterloo,  à  Paris  et  à  Lorient. 


152    MEMOIRES   DU    GENERAL   RARON   THIÉBAULT. 

Quoi  qu'il  en  soit,  pendant  que  les  héroïques  débris  de 
notre  Grande  Armée  marquaient  encore  leur  désastreuse 
retraite  sur  le  Rhin  par  la  victoire  de. Hanau,  je  m'ache- 
minais fort  découragé  vers  Hambourg,  d'où  je  ne  devais 
sortir  que  sous  la  bannière  des  lis ,  apportée  par  des 
princes  montés  sur  les  chevaux  des  Cosaques,  par  des 
princes  qui,  en  voulant  étouffer  la  liberté,  devaient  faire 
pour  la  licence  tout  ce  que  Napoléon,  respectant  l'éga- 
lité, avait  fait  pour  le  pouvoir.  C'était  donc  en  proie  atix 
plus  tristes  sentiments  et  sous  l'impression  de  tant  de 
sinistres  présages  que  je  cheminai  vers  Hambourg  et 
que  j'arrivai  dans  o^tte  ville. 

La  première  personne  que  j'allai  voir  fut  le  comte  de 
Chaban,  honoré  par  sa  vie  entière,  distingué  par  son  mérite 
autant  que  par  sbn  caractère,  joignant  aux  plus  nobles 
manières  la  figure  la  plus  vénérable;  vieillard  enfin 
commandant  le  respect  dont  il  était  entouré,  c  £h  bien, 
me  dit  ce  digne  comte,  lorsque  nous  fûmes  assis...  c'est 
donc  vous  qui  nous  bloquez  à  Hambourg? — Miséricorde, 
lui  répondis-je,  y  être  resté  est  un  crime,  qui  ne  peut  être 
pallié  que  par  l'absurdité,  et,  si  c'est  une  question  que 
je  ne  me  suis  pas  trouvé  en  position  d'aborder  avec  le 
maréchal,  j'ai  du  moins  déterminé  Loison  à  une  démar- 
che qui  malheureusement  n'a  eu  aucun  résultat.  —  Je  le 
sais,  et  le  maréchal  a  été  d'autant  plus  formel  dans  sa 
manière  de  repousser  cette  idée  qu'il  avait  été  plus 
près  de  l'adopter.  —  Et  qui  donc  a  pu  l'en  dissuader?  — 
Je  vous  l'ai  déjà  dit,  vous.  —  Moi?  —  Sans  doute,  et 
vous  seul.  —  De  grâce,  expliquez-vous.  —  L'explication 
est  facile.  L'Empereur,  faute  d'avoir  donné  des  instruc- 
tions prévoyant  jusqu'à  l'hypothèse  de  sa  retraite  sur 
le  Rhin ,  aurait  dû  suppléer ^à  l'insufQsance  de  ses  pre- 
miers ordres  par  de  nouveaux  ordres  en  rapport  avec 
les  revers  qui  l'ont  frappé,  et  cependant  il  n'a  rien 


LA   CAUSE  DU   BLOCUS.  153 

changé  à  ce  mot  :  <  Répondez-moi  de  Hambourg  >  ;  or 
avec  un  homme  du  caractère  du  maréchal,  non  seule- 
ment ce  mot  n'a  pu  admettre  aucune  espèce  de  com- 
mentaire, mais  plus  les  circonstances  sont  devenues 
graves,  plus  il  a  vu  de  mérite  à  se  montrer  inébran- 
lable. Et  cependant  il  s'était  trouvé  quelque  chose  de 
pins  fort  que  les  ordres  reçus,  c'était  la  question  des  sub- 
sistances; quoi  qu'il  eût  pu  faire,  le  maréchal  n'était  par- 
venu à  réunir  que  pour  cinq  mois  de  vivres,  et  ces  cinq 
mois  de  vivres  ne  le  conduisaient  qu'à  la  fin  de  mars. 
Repassant  le  Rhin  suivi  par  des  forces  que  ce  fleuve  ne 
pourrait  arrêter,  il  était  évident  que,  pour  la  fin  de  mars, 
l'Empereur  ne  serait  pas  en  mesure  de  nous  débloquer. 
Rester  ici  avec  cinq  mois  de  vivres  était  donc  sacrifier  en 
pure  perte  la  division  de  Hambourg  et  le  treizième  corps  ; 
devant  la  force  des  choses  le  maréchal  arrivait  à  la 
résolution  de  se  reployer  par  Wesel  ou  par  la  Hollande, 
si  l'Empereur  perdait  une   grande  bataille,    lorsque 
vous  avez  dépisté  le  pays  d'Ëutin  et  donné  au  ma- 
réchal pour  quelques  mois  de  vivres  de  plus.  Dès 
lors  s'est  arrêtée  dans  son  esprit  cette  idée  fixe  qu'à 
moins  d'ordres  contraires  (et  il  n'en  a  pas  reçu),  il  se 
reploierait  sur  Hambourg,  du  moment  où  il  ne  pourrait 
plus  tenir  la  campagne,  et  qu'il  défendrait  cette  ville 
jusqu'à  la  dernière  extrémité;  vous  voyez  donc  que  c'est 
vous  qui  nous  avez  bloqués  à  Hambourg.  — Fatalité  des 
fatalités!  i  m'écriai-je,  et  je  demeurai  abasourdi.  Je 
croyais,  au  cours  d'une  promenade,  avoir  découvert  un 
moyen,  une  chance  de  salut,  dans  des  ressources  inat- 
dues,  immenses,  et,  au  lieu  de  conserver  36,000  hommes 
à  l'Empereur,  cette  découverte  arrache  à  la  France  les 
derniers  défenseurs  qui  pouvaient  la  sauver  et  font 
résulter  la  plus  atroce  des  calamités  de  mon  dévoue- 
ment, de  mes  efforts  à  la  servir.  Ainsi,  et  comme  entant 


154    MÉMOIRES   DU  GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

d'autres  circonstances  de  ma  vie,  ce  que  j'avais  dû 
regarder  comme  un  grand  mérite^  ou  un  grand  bon- 
heur, devenait  funeste  à  proportion  que  cela  m'avait 
paru  heureux.  Je  l'avoue,  avoir  été  l'instrument  aveugle 
dont  l'enfer  s'était  servi  pour  mettre  le  comble  aux 
malheurs  de  mon  pays,  pour  le  faire  envahir,  spolier, 
souiller,  à  cette  pensée,  que  me  rendaient  si  évidente  les 
révélations  du  comte  de  Chaban  et  que  je  ne  pouvais 
nier,  je  fus  pris  d'un  véritable  désespoir;  mais  que  dire 
et  que  faire  quand  ce  qui  arrive  dépasse  à  ce  point  tout 
ce  qui  peut  être  concédé  à  la  prévision  des  hommes? 
Plus  une  situation  est  formidable,  plus  elle  com- 
mande de  dévouement,  et,  puisque  j'avais  été  prédes- 
tiné à  être  la  cause  de  tout  ce  qu'elle  avait  de  fâcheux 
pour  nous,  de  déplorable  pour  la  France,  puisque  le 
maréchal  m'avait  remis  tout  ce  qui  pouvait  prolonger 
une  défense  qui  n'avait  plus  de  chances  favorables  que 
par  sa  durée^  il  fallait  bien  tout  faire  pour  favoriser 
la  réalisation  de  cette  dernière  espérance. 

Il  n'avait  été  question  d'abord  que  de  classer  et  de 
conserverlamasse  des  approvisionnements déjàréunis,  et 
de  faire  rentrer  ceux  qui  étaient  encore  dus;  mais  bientôt 
s'ajouta  l'obligation  de  faire  enlever  tout  ce  qui  se  trou- 
vait à  portée  de  Harbourg  comme  de  Hambourg;  de  plus, 
les  chefs  de  la  justice,  de  l'intendance  des  finances,  de 
la  marine,  de  la  police,  de  chaque  branche  de  l'adminis- 
tration, de  chaque  service  public  ou  d'armée,  en  un 
mot  quiconque  à  Hambourg  avait  pouvoir  ou  fonction 
reçut  l'ordre,  et  sans  acheter  aucune  denrée  dans  la 
ville,  de  former  pour  jusqu'au  mois  de  juillet  4814  un 
approvisionnement  général  (1)  et  d'obliger  chacun  de 

(1)  Pour  la  conservation  des  grains  et  farines,  une  instruction 
précise  fut  rédigée  afin  de  prévenir  toute  altération;  des  visites  et 
vérifications  continueUes  furent  faites  alternativement  par  des 


APPROVISIONNEMENTS  EN    VUE  DU   BLOCUS.     165 

leurs  employés  à  former  des  approvisionnements  parti- 
culiers an  prorata  du  nombre  des  individus  composant 
chaque  famille,  et  cela  à  raison  de  quantités  différentes 
pour  les  enfants  de  quinze  ans  et  au-dessous.  Cette 
mesure,  au  reste,  s'étendit  aux  habitants  qui  durent  se 
procurer,  en  dehors  de  ce  qui  était  ramassé  dans  la  ville, 
des  vivres  pour  le  temps  qu'ils  voudraient  rester  à 
Hambourg;  encore  les  prévenait-on  que  leur  expulsion 
aurait  lieu  le  jour  où  leurs  vivres  seraient  épuisés. 
Quant  aux  boulangers,  il  leur  fut  enjoint  de  s'approvi- 
sionner en  farine  et  en  bois  de  cuisson  au  taux  du  besoin 
de  leurs  pratiques.  Tout  ce  qui  était  étranger  à  l'armée 
fut  donc  exclu  des  distributions  ;  toutefois  il  y  eut  à  cet 
égard  une  exception  pour  quelques  milliers  d'ouvriers, 
qui  terminaient  les  immenses  travaux  entrepris  pour 


offlciera  supérieurs  ou  des  capitaines  et  des  commissaires  des 
guerres;  sur  chacune  de  ces  visites  je  recevais  les  rapports  les 
plus  circonstanciés.  Quant  à  la  rentrée  de  ce  qui  restait  dû, 
le  général  Lallemand  la  continua,  et  tout  le  montant  des  con- 
tribations  imposées,  tant  à  LQbeck  qu'au  pays  d'Eutin,  fut  livré. 
Quant  à  l'enlèvement  de  tout  le  grain  qui  se  trouvait  à  notre  por- 
tée, les  moyens  de  transport  des  villages  et  de  la  ville  ne  pouvant 
suffire,  ceux  de  l'armée  y  suppléèrent;  mais,  comme  on  ne  put 
songer  &  faire  battre  le  grain  avant  de  le  rentrer,  on  apporta  en 
gerbes  le  blé,  l'orge  et  l'avoine,  ce  qui  eut  l'inconvénient  d'oigani- 
ser  k  Hambourg  des  ateliers  de  batteurs,  mais  procura  l'avantage 
d'avoir  un  supplément  de  paille  pour  les  bestiaux  et  pour  la 
liUère. 

Relativement  aux  approvisionnements ,  on  ordonna  bientôt  que 
tout  ce  qui  était  vivres  collectifs,  j'entends,  approvisionnements 
par  corporations  ou  classes  de  fonctionnaires,  etc.,  serait  réuni 
dans  un  local  déterminé,  gardé  par  des  hommes  connus  de  moi  et 
soumis  a  des  vérifications  ;  enfin  les  approvisionnements  des  bou- 
langers furent  tout  à  coup  frappés  d'une  réquisition  de  deux  mille 
quintaux  de  grains,  qui  de  suite  furent  emmagasinés  et  qui,  à  ration 
entière,  donnèrent  trentre-trois  mille  cent  trentre-trois  rations  par 
jour,  quarante  jours  de  vivres  de  plus  et,  à  demi-ration,  quatre- 
vingts  ,  et  formèrent  l'approvisionnement  de  réserve ,  soumis  à  la 
même  surveillance  et  a  la  même  garde. 


166  MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

refaire  une  place  de  guerre  d'une  ville  ouverte  du  côté 
de  l'Elbe  et  n'ayant,  du  c6té  de  terre,  qu'une  enceinte 
délabrée  et  des  bastions  trop  espacés;  de  même  pour  les 
ouvriers  employés  soit  à  fortifier  Ttle  de  Wilhelmsburg 
ou  les  environs  de  Harbourg,  soit  à  construire  le  pont 
d'une  lieue  de  long  qui  par-dessus  cette  fie  communi- 
querait de  Hambourg  à  Harbourg. 

Dès  les  premiers  moments  les  détails  avaient  été  acca- 
blants et  la  puissance  de  l'autorité  militaire  indispen- 
sable; mais,  du  jour  où  les  consommations  par  l'armée 
commencèrent,  les  jours  ne  suffisaient  plus  à  mes  trois 
secrétaires,  à  mes  aides  de  camp,  aux  officiers,  commis- 
saires des  guerres  et  agents  qui  me  secondèrent,  et  à 
moi.  Ainsi  les  hommes  sous  les  armes  ne  recevaient  de 
vivres  que  sur  des  bons  généraux,  dont  les  quantités 
étaient  vérifiées  à  l'aide  de  revues  continuelles;  tous 
les  autres  n'en  recevaient  que  sur  des  cartes,  que  Ton 
changeait  sans  cesse  pour  éviter  les  abus  ou  les  doubles 
emplois,  et,  chaque  semaine,  de  nouvelles  revues  con- 
stataient à  nouveau  les  droits  de  ceux  qui  s'en  trou- 
vaient nantis.  Enfin,  le  maréchal  ayant  été  forcé  de 
demander  des  cartes  pour  des  gens  qui  lui  étaient  néces- 
saires, on  ne  lui  en  accorda  que  sur  l'approvisionne- 
ment des  habitants.  On  limita  même  le  commerce  du 
pain  d'abord  laissé  libre,  et  cela  afin  d'exciter  plus  de 
gens  à  abandonner  la  ville;  le  succès  justifia  la  mesure. 
On  fit  vérifier  les  approvisionnements  des  habitants,  afin 
d'expulser  ceux  qui  n'avaient  pas  ce  qu'ils  devaient 
avoir  et  de  s'emparer  de  ce  qu'ils  avaient.  Dans  une  con- 
férence à  laquelle  j'appelai  le  préfet,  le  maire,  ses  ad- 
joints et  les  syndics  des  boulangers,  je  réglai  la  compo- 
sition de  chaque  espèce  de  pain,  le  prix  de  chacune  de 
ces  espèces,  afin  de  n'avoir  que  des  qualités  substan- 
tielles connues  et  de  mettre  des  bornes  à  l'avidité  des 


APPHOTISIONNEMENTS  EN  VUE  DU   BLOCUS.     157 

boulangers.  Je  ne  laissai  à  Hambourg  que  les  ouvriers 
auxquels  je  fis  donner  des  cartes  de  sûreté  par  le  grand 
prévôt;  bien  entendu,  j'en  réduisis  le  nombre  autant  que 
cela  était  possible,  gardant  de  préférence  ceux  qui 
n'avaient  pas  de  famille  ou  qui  avaient  le  moins  d'en- 
fanls;  mesure  cruelle  que  même  on  appliqua  aux  habi- 
tants  parce  que,  le  Rubicon  passé,  on  ne  put  plus  hési- 
ter sur  les  moyens  de  salut. 

Enfin  je  parvins  à  découvrir  à  Hambourg  deux  cent 
cinquante  quintaux  de  sagou,  que  de  suite  le  maréchal 
me  chargea  de  faire  acheter  pour  le  service  des  hôpi- 
taux, de  même  que  je  trouvai  deux  hommes,  un  nommé 
Wubbe  et  je  ne  sais  plus  quel  autre,  qui,  malgré  les  six 
mille  hommes  du  blocus,  que  commandait  contre  nous 
le  général  Benningsen,  et  la  mesure  qu'il  prit  de  com- 
prendre Altona  dans  notre  blocus,  réalisèrent  l'offre,  par 
eux  faite,  de  se  procurer  à  Altona  et  de  faire  entrer  à 
Hambourg  des  grains,  des  jambons  et  autres  comestibles, 
à  charge  pour  eux  de  ne  se  mêler  que  d'approvisionne- 
ments, de  déclarer  tout  ce  qu'ils  feraient  arriver  dans  la 
ville  et  de  verser  le  tiers  de  ces  quantités  dans  les  maga- 
sins militaires;  ils  restaient  maîtres  de  disposer  du  reste 
et  de  le  vendre  au  prix  qu'ils  voudraient.  Mais  des 
avances  leur  furent  nécessaires,  et,  par  les  ordres  du  ma- 
réchal, le  comte  de  Chaban  mit  différentes  sommes  à 
ma  disposition  ;  puis  un  autre  concours  devint  indispen- 
sable, celui  de  l'amiral  Lhermitte,  qui,  à  ma  demande, 
procura  à  ces  deux  entrepreneurs  les  moyens  de  pro- 
fiter de  la  navigation  de  l'Elbe  pour  l'arrivée  de  leurs 
denrées.  On  le  voit,  une  telle  mission  sortait  des  règles 
comme  des  attributions  ordinaires,  et  elle  exigeait  un 
pouvoir  qui  fût  sans  réplique  comme  sans  appel;  au 
reste,  le  résultat  fut  tel  que,  lorsqu'au  10  mai  le  blocus 
de  Hambourg  fut  levé,  il  nous  restait  des  vivres  jusqu'à 


158  MÉMOIRES    DU    GÉNÉRAL  BARON    THIÉBAULT. 

la  fin  d'août;  exemple  unique,  eu  égard  aux  consom- 
mations si  fortes. 

Cependant,  s'il  était  utile  d'assurer  les  subsistances,  il 
ne  l'était  pas  moins  d'assurer  la  conservation  d'une  ville 
à  laquelle  nous  avions  fait  le  plus  vain,  mais  aussi  le  plus 
compromettant  des  sacrifices;  et,  dès  sa  rentrée  à  Ham- 
bourg, le  maréchal  avait  réglé  ce  qui  tenait  à  la  défense 
comme  aux  services.  Le  conseiller  d'État,  comte  de  Cha- 
ban,  indépendamment  de  ses  fonctions  d'intendant  géné- 
ral des  finances,  fut  chargé  des  hôpitaux;  le  lieutenant 
général,  comte  Hodendorp,  aide  de  camp  de  l'Empereur 
et  en  sa  qualité  de  gouverneur  de  Hambourg,   resta 
chargé  du  service  de  la  place,  mais  fut  borné  à  ce  ser- 
vice; le  grand  prévôt  demeura  responsable  de  la  police 
militaire,  et  je  ne  sais  plus  qui  de  la  police  générale; 
le  préfet  conserva  ce  qui  pouvait  lui  rester  de  ses  attri- 
butions; le  général  de  division  Pécheux  fut  investi  de 
la  défense  de  Hambourg;  le  général  de  division  Yichery, 
de  la  défense  de  l'île  de  Wiiheimsburg  et  du  front  de 
Hambourg,  qui  fait  face  à  l'Elbe  et  que,  pour  le  temps  des 
glaces,  on  avait  couvert  d'une  forte  muraille,  de  même 
qu'on  avait  crénelé  toutes  les  maisons  donnant  sur  ce 
fleuve.  Le  général  de  division  Watier,  comte  de  Saint- 
Alphonse,  écuyer  de  l'Empereur,  et  dont  la  cavalerie 
n'avait  presque  plus  de  rôle  à  jouer,  fut  chargé  de  la 
conservation  et  de  la  répartition  des  fourrages;  le  géné- 
ral de  division  comte  Loison  le  fut  des  vivres,  et  aussi 
du   commandement  et  de  la  défense  du  front  sud-est 
de  Hambourg;  un  autre  général  fut  chargé  des  liquides; 
le  général  Dubois,  des  chevaux  à  réformer  ou  à  répartir; 
enfin,  président  du  comité  des  subsistances  et  spécia- 
lement chargé  de  la  conservation  et  de  l'emploi  des 
grains,  farines,  etc.,  je  fus  chargé  du  commandement  et 
de  la  défense  du  front  nord-est  de  la  ville,  ce  qui  ache- 


ORGANISATION   DES   SERVICES.  159 

Tait  de  placer  les  trois  plus  anciens  lieutenants  généraux 
àlatête  des  principaux  services,  leur  surbordonnait  tous 
les  autres  agents  administratifs  et,  en  fait,  instituait 
l'autorité  là  où  étaient  les  intérêts. 

Et  voilà  les  secours  permanents  dont  le  maréchal  s'en- 
toura BOUS  le  double  rapport  de  l'administration  et  de  la 
guerre,   secours  auxquels  on  ne  peut  ajouter  (parce 
qu'ils  restèrent  sans  résultat)  les  insignifiants  tiraille- 
ments   dont  furent  exclusivement    chargés   les  deux 
généraux  de  division  les  plus  obscurs  qui  se  trouvèrent 
à  ce  corps  d'armée;  ils  avaient  du  moins  l'avantage  de 
ne  pas  trop  effaroucher  la  médiocrité  du  maréchal,  et  ils 
laissaient  intact  tout  ce  qui  pouvait  rester  de  sécurité  à 
son  incapacité;  mais^  malgré  la  prédilection  du  maréchal 
et  l'amplification  de  leur  mérite  dans  des  ordres  du  jour 
qui  ne  donnèrent  le  change  à  personne,  ils  restèrent 
aussi  obscurs  qu'ils  Tétaient  auparavant  et  que  le  furent 
les  faits  d'armes  compatibles  avec  les  circonstances. 

Seule  l'action  administrative  eut  l'occasion  de  s'exer- 
cer réellement,  et  elle  fut  encore  fortifiée  et  stimulée  par 
cette  foule  d'agents  secrets  ou  connus,  d'espions  de 
toutes  les  sortes,  d'émissaires  de  toutes  les  classes,  que 
sans  cesse  le  maréchal  avait  en  campagne,  qu'il  diri- 
geait ex  professa  et  qui,  furetant  partout,  dépistant 
tout,  lui  rapportant  tout,  entretenaient  sa  fièvre,  son 
anxiété,  son  inquiétude  dévorante,  et  alimentaient  les 
persécutions  à  l'aide  desquelles  il  obtenait  par  de  si  fâ- 
cheux procédés  ce  qu'il  eût  été  plus  juste,  plus  digne 
d'un  chef  aussi  élevé,  de  ne  demander  qu'au  zèle.  Il  ne 
savait  admettre  aucune  excuse,  taxait  un  simple  oubli 
à  l'égal  de  la  plus  mauvaise  intention  ou  de  la  pire 
insuffisance;  il  ne  tenait  compte  d'aucun  antécédent  et 
traitait  le  malheur,  dont  même  il  était  cause,  comme  un 
tort  volontaire  ou  prémédité.  Mais,  malgré  tout  ce  qu'il 


160  MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

avait  d'infernal  pour  les  subordonnés,  et  s'il  n'avait  pas 
trop  fréquemment  entraîné  le  maréchal  à  l'injustice  et 
à  l'absurdité,  un  tel  rigorisme  n'eût  pas  été  attaquable, 
parce  qu'en  fait  il  avait  pour  origine  le  désir  du  bien  et 
pour  conséquence  le  profit  de  tirer  de  chacun  tout 
ce  qu'il  était  possible  d'en  tirer.  Aussi,  et  après  tant  de 
justes  critiques,  tant  de  blâmes,  t^nt.  d'épithètes  ou 
d'expressions  que  faute  de  synonymes  on  ne  peut  adou- 
cir sans  cesser  d'être  exact,  et  nonobstant  ce  que  j'au- 
rai encore  de  fâcheux  à  dire  à  l'égard  du  maréchal, 
dois-je  avec  la  môme  conviction,  la  même  franchise,  la 
même  véracité,  lui  rendre  un  triple  hommage  que  sans 
injustice  personne  ne  lui  refusera.  A  ce  sujet,  j'ai  ra- 
massé le  gant  toutes  les  fois  que  l'occasion  s'en  est  pré- 
sentée, et  en  1814  notamment,  d'abordà  un  des  concerts 
que,  vers  la  fin  de  cette  année,  le  duc  d'Aumont  donna 
dans  l'appartement  qu'il  occupait  au  pavillon  de  Flore, 
ensuite,  et  après  un  dîner,  chez  le  ministre  de  la  guerre,  et 
les  deux  fois  je  le  ramassai  avec  d'autant  plus  de  force 
que  je  commençai  par  déclarer  que  j'étais  brouillé  avec 
le  maréchal  et  que  je  ne  le  reverrais  de  ma  vie.  Or  les 
qualités  qui  commandent  ce  triple  hommage  sont  : 

1°  L'intégrité  en  matière  d'argent,  et  je  déclare  que 
de  ma  vie  je  n'ai  entendu  citer  un  fait  ou  dire  un  mot 
qui,  sous  ce  rapport,  puisse  donner  lieu  à  un  doute;  car 
je  ne  m'arrête  pas  à  quelques  propos  tenus  et  colportés, 
aux  premiers  jours  de  la  Restauration,  sur  les  marcs  de 
Hambourg  qu'il  fit  frapper  pendant  le  blocus.  Ce  sont 
des  mots  jetés  dans  la  boue  et  que ,  sans  se  salir,  on 
ne  peut  relever.  Ses  ennemis,  pour  atténuer  ce  mérite, 
rappelaient  qu'il  avait  1,800,000  francs  de  dotation  et  de 
traitement;  mais  d'une  part,  et  ce  chiffre  fût-il  exact,  il  ne 
les  avait  pas  toujours  eus;  de  Tautre,  avoir  n'a  jamais 
été  une  raison  pour  ne  pas  prendre. 


LES   TROIS   QUALITÉS   DU    MARÉCHAL.  161 

^  La  sollicitude  pour  les  troupes  qu'il  avait  sous  ses 
ordres;  et  cette  sollicitude  était  telle  qu'eu  la  prouvant 
par  mille  exemples,  on  en  omettrait  autant. 

3*  Le  fanatisme  de  ses  devoirs,  principe  des  deux  qua^ 
lités  que  je  viens  de  signaler.  Ce  fanatisme,  il  faut  bien 
l'observer,  n'était  dirigé  ou  contenu  ni  par  un  bon  sen- 
timent, ni  par  la  rectitude  du  jugement,  ni  même  parla 
lucidité  des  idées;  il  était  au  contraire  sans  cesse 
exalté  par  l'insuffisance  et  par  une  vigueur  de  consti- 
tution et  de  caractère  tenant  de  la  brutalité;  il  a  donc 
rendu  le  marécbal  capable  d'injustices,  de  cruautés, 
d'atrocités  sans  nombre,  et  cependant  il  n'en  forme  pas 
moins  une  qualité,  attendu  que  l'abus  gâte,  mais  ne  dé- 
nature pas. 

Sur  ces  trois  points  je  n'ai  jamais  hésité  à  reconnaître 
le  mérite  du  prince  d'Ëckmuhi,  et  je  me  rappelle  que  le 
soir  de  son  concert  aux  Tuileries,  comme  j'avais  plaidé 
cette  cause  qui  n'était  pas  en  faveur  (tout  ce  qui  se  rat- 
tachait à  l'armée  de  Hambourg  étant  alors  proscrit),  le 
duc  d'Aumont  me  dit  :  c  Je  ne  pensais  pas  que  vous 
fussiez  de  ses  amis  >,  à  quoi  je  répondis  :  <  Je  ne  suis 
Tami  que  de  la  vérité  et  nullement  de  ce  maréchal  que 
je  n'ai  pas  revu  depuis  le  passage  du  Rhin  et  que  je  ne 
reverrai  jamais;  mais,  quoique  je  le  regarde  comme  un 
très  pauvre  général,  il  n'en  a  pas  moins  trois  qualités 
incontestables.  >  Eh  bien,  comme  je  viens  de  le  dire, 
j'ai  toujours  plaidé  cette  cause  et  je  la  plaiderais  encore 
parce  que  personnellement  je  n'ai  pu  constater  aucun 
fait  qui  en  altérât  la  valeur;  toutefois,  pour  être  com- 
plet, je  dois  citer  un  fait  dont  m'a  fait  part  la  duchesse 
d'Abrantès,  et  qui,  bien  qu'il  soit  le  seul  de  ce  genre 
qui  soit  arrivé  à  ma  connaissance,  mérite  d'être  rap- 
porté, venant  d'un  témoin  aussi  digne  de  considération 
et  de  confiance  que  l'était  Mme  la  duchesse  d'Abrantès. 

V.  Il 


162  MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  RARON   THIÉBAULT. 

Donc,  d'après  ce  que  cette  dame  si  distinguée  me 
raconta,  le  maréchal,  de  retour  de  Hambourg,  aurait 
rapporté  un  grand  nombre  de  caisses,  pleines  de  valeurs 
monnayées  et  de  matières  d'or  et  d'argent.  Ces  caisses, 
dirigées  de  suite  sur  Flavigny,  y  restèrent  sans  avoir 
été  ouvertes;  mais,  lorsqu'en  1815  les  alliés  de  Betzébuth 
et  des  Bourbons  marchèrent  de  nouveau  sur  Paris, 
Davout,  une  belle  nuit  et  dans  le  plus  grand  secret, 
fit  descendre  ces  caisses  dans  les  fossés  du  château, 
fossés  pleins  d'eau,  et  d'eau  assez  vaseuse  pour  qu'il 
fût  impossible  de  rien  distinguer  au  fond.  Eh  bien,  dès 
que  les  Prussiens  furent  à  portée  de  Flavigny,  un  déta- 
chement s'y  rendit  sous  la  conduite  d'un  homme  qui, 
sans  rien  demander  à  personne,  alla  à  l'endroit  du 
fossé  où  étaient  les  caisses,  les  fit  retirer  toutes  et  les 
emporta. 

J'ai  dit  que  j'étais  informé  de  ce  fait  par  Mme  la 
duchesse  d'Abrantès,  qui  en  effet  me  le  conta  le  17  avril 
1837,  en  même  temps  qu'un  autre  qui  trouvera  sa  place 
plus  loin;  mais  je  dois  ajouter  qu'elle  les  tenait  de 
Mme  la  princesse  d'Eckmûhl  elle-même,  circonstance 
qui  seule  a  empêché  qu'elle  en  fît  mention  dans  ses 
Mémoires. 

Et  sur  ce,  j'en  reviens  aux  faits  qui  me  concernent 
pendant  le  blocus.  Encore  qu'un  pareil  objet  regardât 
Loison,  j'avais  calculé  que  la  première  chose  qui  nous 
manquerait  serait  la  viande  fraîche,  et,  pour  l'économi- 
ser, j'avais  pensé  recourir  à  la  gélatine  en  utilisant  les 
os.  Le  maréchal  adopta  ce  moyen  avec  empressement;  il 
n'avait  pas,  comme  le  général  Junot,  la  faiblesse  de  s'irri- 
ter quand  on  lui  faisait  des  propositions  qui  intéressaient 
le  service  ou  le  bien-être  des  troupes;  loin  de  là,  il  rece- 
vait tout,  écoutait  tout,  examinait  tout.  Les  os  provenant 
des  distributions  de  viande  fraîche  furent  donc  recueil- 


TABLETTES   DE   BOUILLON.  163 

lis,  une  instruction  fut  rédigée  sur  la  manière  de  les  con- 
server (ce  que  le  froid,  du  reste,  rendit  facile)  et  de  les 
employer.  Je  les  fis  entrer  pour  un  quart  dans  la  confec- 
tion des  soupes  dont  les  hôpitaux  surtout  profitèrent  (1). 
A  propos  de  cette  gélatine,  je  ne  peux  passer  sous  si- 
lence les  produits  d'un  nommé  Rainville, Français  d'ori- 
gine qui  joua  un  peu  plus  tard  un  tout  autre  rôle,  comme 
je  le  dirai,  mais  qui,  pendant  le  blocus, trouva  moyen  de 
vendre  d'excellentes  tablettes  de  bouillon  (2).  J'ai  dans 
toutes  mes  campagnes  porté  avec  moi  des  tablettes,  et 
des  meilleures  qu'on  pût  se  procurer,  mais  je  n'en  ai 
jamais  trouvé  de  comparables  à  celles  de  Rainville.  Le 
bouillon,  qu'elles  produisaient  en  un  instant,  était  le  con- 
sommé le  plus  fin,  le  plus  délicat,  le  plus  subtantiel  qu'il 
était  possible  d'imaginer.  Je  sais  que  Rainville  y  em- 

(1)  Quoique  les  hôpitaux  ne  me  regardassent  pas,  puisque  le 
comte  de  Chaban  en  fut  chargé  jusqu'à  sa  mort,  et  qu'ensuite 
Loison  les  ajouta  &  son  service  de  la  viande,  je  voulus  voir  par 
moi-même  comment  ils  étaient  visités  par  les  officiers  chargés 
de  ces  missions  ;  je  suivis  donc  plusieurs  d'entre  eux,  et,  ayant  à 
cet  égard  acquis  en  Espagne  une  certaine  expérience,  ayant 
apporté  avec  moi  un  exemplaire  de  mon  Manuel  général  du  ««r- 
viee  des  étati-^najon  publié  depuis  peu  de  mois,  et  dans  lequel 
j'avais  traité  de  cet  objet,  je  complétai  ce  qu'il  contenait  et  je  fis 
sur  ces  visites  un  travail  que  le  maréchal  ordonna  d'imprimer  à, 
deux  cents  exemplaires,  et  une  heure  après  à  cinq  cents,  afin  d'en 
envoyer  dans  chaque  bataillon,  de  même  que  sur  ma  proposition 
des  exemplaires  en  furent  déposés  dans  chaque  hêpital.  Je  fis  éga- 
lement régler  que,  sur  un  registre  tenu  ad  hoc  et  après  sa  visite, 
chaque  officier  consign&t  et  sign&t  ses  observations;  que  les  visites 
des  capitaines  fussent  vérifiées  par  les  visites  des  chefs  de  batail- 
lon, celles-là  par  celles  des  colonels,  celles  des  colonels  perdes 
visites  des  généraux  de  brigade;  les  dernières,  sans  parler  des 
visites  du  comte  de  Chaban  et  même  du  maréchal,  qui  sous  le 
rapport  de  devoirs  de  cette  nature  ne  le  cédait  à  personne,  avaient 
Ueu  deux  fois  par  semaine.  L'effet  répondit  à  l'attente,  c'est-à-dire 
qu'il  assura  la  conservation  de  beaucoup  de  soldats. 

(2)  Il  ne  négligeait  aucune  occasion  de  bénéfice,  et,  en  outre  des 
tablettes,  il  confectionna  pour  le  blocus  d'excellents  pâtés  à  vingt- 
quatre  francs  la  livre  qui  eurent  le  plus  grand  succès. 


164  MÉMOIRES    DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

ployait  du  bœuf,  du  veau,  du  mouton,  du  porc  et  beau- 
coup de  volailles,  et  je  crois  qu'il  faisait  hacher  les 
viandes  et  broyer  les  os  afin  d'en  tirer  la  quintessence. 
J'avais  encore  un  pot  de  ces  tablettes  du  blocus  quand 
j'arrivai  à  Paris;  je  les  apportais  comme  curiosité  et 
pour  en  faire  faire  de  semblables,  mais  personne  n'en 
approcha.  Quoi  qu'il  en  soit,  elles  furent  d'un  grand 
secours  à  ceux  qui  purent  les  payer  ;  malheureusement 
ces  tablettes  étaient  d'un  prix  très  élevé,  et  on  ne  pou- 
vait penser  à  les  utiliser  dans  les  hôpitaux,  pour  les- 
quels nous  dûmes  nous  contenter  des  soupes  à  la  géla- 
tine. 

Ce  qu'il  importait  surtout,  ce  qu'il  importera  tou- 
jours dans  une  ville  assiégée,  c'est  de  conserver  le  plus 
d'hommes  pour  la  défense  et  de  les  maintenir  aussi  va- 
lides que  possible.  Or,  dès  que  les  malades  pouvaient 
être  considérés  à  peu  près  comme  guéris,  on  les  faisait 
passer,  et  par  un  froid  rigoureux,  des  hôpitaux  bien 
chauffés  à  des  quartiers  glacés,  d'une  nourriture  sub- 
stantielle à  des  vivres  rationnés,  du  repos  au  service 
le  plus  pénible;  comme  conséquence,  la  plupart  retom- 
baient malades  ou  mouraient.  Des  dépôts  de  convales- 
cents, surveillés  et  tenus  comme  les  hôpitaux,  pouvaient 
être  proposés;  on  pouvait  également  revenir  à  un  ordre 
précédemment  donné  par  le  maréchal  et  portant  que 
les  hommes  sortant  des  hôpitaux  seraient  quinze  jours 
sans  faire  aucun  service,  ce  qui  n'aurait  paré  qu'à  un 
seul  des  inconvénients  signalés;  il  me  parut  plus  pra- 
tique d'ordonner  que  chaque  officier  général  et  supé- 
rieur, chaque  chef  d'autorité  ou  principal  fonction- 
naire, chaque  habitant  riche  ou  aisé,  reçût  chez  lui 
un  nombre  déterminé  de  convalescents  et  les  gardât 
et  les  soignât  tant  qu'ils  auraient  besoin  d'être  soi- 
gnés; à  mesure  qu'un  de  ces  convalescents  rentrait  à 


POUR    LES   MALADES.  165 

son  corps,  il  devait  être  remplacé  par  un  autre,  et  s'il 
arrivait  (fait  qui  ne  se  présenta  pas)  qu'il  n'y  eût  pas 
de  place  vacante,  le  convalescent  devait,  en  en  attendant 
une,  rester  à  l'hôpital  dans  une  pièce  disposée  à  cet 
efTet  (i).  Il  est  inutile  de  dire  le  zèle  que  montrèrent 
les    militaires    appelés    par    leur  grade   à   concourir 
à  cette  œuvre.  Le  maréchal  donna  l'exemple  et>prit 
pour  sa  part  six  de  ces  convalescents,  qui  d'ailleurs, 
recevant  de  fortes  et  bonnes  rations,  et  notamment  du 
pain  blanc,  n'étaient  pas  une  charge  sous  le  rapport  des 
subsistances;  chaque  général  de  division  en  prit  trois, 
et  ainsi  du  reste  au  prorata  des  logements  et  des  moyens. 
Une  sorte  de  lutte  s'établit  même  à  qui  les  soignerait  le 
mienx,  et,  bien  nourris,  bien  logés,  bien  chauffés,  repre- 
nant de  la  gaieté  et  des  forces,  l'effet  moral  fut  pour  eux 
aussi  salutaire  que  l'effet  physique.  Dans  la  situation 
chaque  jour  plus  critique  où  nous  nous  trouvions,  cette 
mesure,  qui  partout  eût  été  excellente,  eut  encore  l'avan- 
tage de  toucher  les  soldats  par  la  preuve  de  l'intérêt 
qu'on  leur  portait,  de  les  mettre  en  contact  immédiat 
avec  leurs  officiers  et  leurs  généraux  et  de  les  dévouer 
de  plus  en  plus  à  leurs  chefs;  car,  pour  ces  chefs,  la 
perfection  consistera  toujours  à  soigner  leurs  hommes 
comme  pourraient  le  faire  des  pères,  afin  de  les  faire 
tuer    ensuite   comme   pourraient   le    faire  des   bour- 
reaux. 

Il  existait  à  Hambourg  un  corps  de  pompiers.  Dans 
l'éventualité  d'un  bombardement  ou  d'incendies  prove- 
nant de  toute  autre  cause,  et  môme  pour  la  conserva- 
tion de  nos  magasins,  ce  corps  était  précieux;  mais  on 

(1)  L'état  des  convalescents  était  constaté  et  vérifié  par  des 
visites  d'oOiciers  de  santé  qui,  à  jours  et  heures  fixes,  avaient  lieu 
dans  un  local  indiqué  en  présence  d*un  ofilcier  supérieur  et  des 
capitaines. 


166  MÉMOIRES   DU    GÉNÉRAL  BARON    THIÉBAULT. 

avait  omis  de  lai  former  un  approyisionnement  spécial  ; 
or  le  manêchal,  en  adoptant  la  proposition  d'en  employer 
chaque  nuit  vingt-cinq  à  parcourir  la  ville,  ordonna 
qu'ils  fussent  nourris  aux  dépens  de  Tapprovisionne- 
ment  des  habitants.  Cette  ressource  nous  conduisit  jus- 
qu'au mois  d'avril,  où  elle  commença  à  offrir  des  diffi- 
cultés à  peu  près  insurmontables,  c  Chassez  le  maire  et 
les  adjoints,  m'écrivait  le  maréchal,  et  donnez  leurs  vivres 
aux  pompiers.  »  On  conçoit  queje  n'obéis  pas,  le  remède 
étant  pire  que  le  mal;  enfin,  le  i 6  de  ce  mois,  le  maré- 
chal me  chargea  de  régler  selon  mon  désir  tout  ce  qui 
concernait  les  pompiers;  je  parvins  à  les  faire  nourrir 
sur  les  vivres  que  je  faisais  tirer  d'Altona,  et  voilà  comme 
fonctionnait  l'administration  sous  les  ordres  du  maré- 
ral;  si  l'on  pouvait  éviter  de  le  suivre  dans  ses  bruta- 
lités, on  trouvait  en  lui  un  précieux  appui  pour  faire 
exécuter  les  choses  utiles  au  bien  du  service. 

Quant  aux  faits  de  guerre,  les  combats  livrés  ou  sou- 
tenus pendant  le  blocus  de  Hambourg  ont  été  trop  i^fisi- 
gnifiants  pour  qu'il  importe  d'en  donner  seulement  la 
nomenclature;  quelques  mentions  sufQront  à  tout  ce 
qui  peut  intéresser  le  lecteur  et  servir  à  m'acquitter 
envers  quelques  braves. 

Jusqu'au  8  janvier  4814  le  temps  pluvieux  et  peu  ri- 
goureux, les  routes  défoncées,  et  les  eaux  qui  formaient 
notre  principale  défense,  nous  mirent  à  l'abri  de  toute 
attaque;  nous  étions  restés  frappés  de  cette  pensée 
que,  si  la  fm  de  4812  eût  ressemblé  à  celle  de  1813,  les 
désastres  de  la  France  eussent  été  évités.  Cependant, 
en  janvier,  le  froid  prit  et  s'éleva  bientôt  à  vingt  degrés. 
L'Alster  et  l'Elbe  gelèrent;  les  routes  durcirent,  et 
tous  nos  abords  devinrent  faciles.  Or,  jusqu'à  l'arri- 
vée du  froid  et  depuis  notre  retraite  sur  Hambourg,  le 
m*  régiment  de  ligne  avait  continué  à  occuper  Wands- 


LE  COLONEL  HOLTZ.  167 

beck;  mais  les  gelées  rendaient  cette  position  trop 
chanceuse,  et  il  eut  l'ordre  de  se  reployer  sur  Hamm. 
Son  chef,  digne  homme  et  brillant  officier,  eut  Tidée  de 
couvrir  son  mouvement  par  une  reconnaissance  à 
laquelle  il  mêla  une  embuscade.  Le  succcès  de  cette 
petite  ruse,  à  laquelle  il  n'avait  employé  que  soixante- 
quinze  hommes,  l'excita  à  la  renouveler  le  lendemain 
avec  deux  cent  dix.  Quelques  Cosaques  y  furent  pris 
de  nouveau;  mais,  alors  que  tout  était  terminé,  ce 
trop  brave  colonel  Holtz  se  reporta  en  avant  de 
sa  personne,  pour  mieux  juger  la  force  et  les  des- 
seins d'un  bataillon  que  l'ennemi  déployait,  et  il  reçut 
une  blessure  qui  d'abord  parut  peu  grave,  qui  de  fait 
fut  mortelle  et  qui,  pour  rapporter  les  justes  expres- 
sions de  l'ordre  du  jour  du  18  janvier,  «  priva  l'armée 
d'un  officier  supérieur,  ayant  le  feu  sacré  et  auquel  il 
n'y  avait  d'autre  reproche  à  faire  que  celui  de  trop 
s'exposer  >. 

Ces  deux  escarmouches  formèrent  les  seuls  combats 
qui  eurent  lieu  sur  la  droite  de  l'Ëlbe;  l'île  de  Wilhelms- 
burg  et  les  approches  de  Hambourg  servirent  de 
théâtre  aux  autres.  Tous  furent  l'objet  d'ordres  du  jour 
dans  lesquels  des  regrets  trop  mérités  furent  donnés 
d'abord  à  la  mort  du  chef  de  bataillon  Leguerney  du 
iil*  de  ligne,  officier  d'une  haute  espérance,  possédant 
avec  transcendance  les  qualités  de  l'homme  de  guerre, 
et  qui  fut  tué  à  l'attaque  de  Moorburg,  le  !•'  avril;  en- 
suite au  général  Osten,  mort  de  maladie  le  16 mars,  mais 
qui,  malgré  son  âge,  fut  signalé  dans  l'ordre  du  24  jan- 
vier comme  déployant  dans  le  commandement  tout  le 
feu  et  l'activité  de  la  jeunesse;  enfin  au  colonel  Achard, 
qui  se  distingua  sans  cesse  parmi  les  plus  braves,  et  au 
général  Pécheux,  que  le  même  ordre  du  24  signala  comme 
justifiant  la  confiance  de  l'Empereur  par  son  zèle,  son 


no   MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

j'en  suis  encore  étourdi,  et,  pour  parvenir  à  me  croire 
moi-même,  j'ai  été  forcé  de  fortifier  mon  souvenir  en 
me  reportant  au  temps  et  aux  lieux  que  je  rappelle, 
en  consultant  ce  que  j'ai  de  notes  à  cet  égard  et  en 
en  appelantàdes  camarades,  parmi  lesquels  je  n'en  ai  pas 
trouvé  un  seul  qui  n'ait  corroboré,  confirmé  ce  juge- 
ment. Mais  chaque  jour  la  mort  fait  disparaître  de  ces 
témoins,  et  le  temps  efface  la  trace  des  faits,  détruit  ou 
dénature  les  documents  et  les  preuves;  de  cette  sorte, 
comme  par  l'effet  delà  distance,  les  taches  disparaissent; 
un  nom  mêlé  aux  plus  mémorables  événements  de  nos 
guerres,  un  grand  rôle,  tout  ce  que  la  faveur  peut  réa- 
liser en  grÂces,  en  richesses,  en  dignités,  en  honneur, 
tout  cet  éclat,  factice  ou  non,  subsiste  seul,  et  Ton  peut 
considérer   comme    calomniatrice,    du    moins    comme 
très  exagérée,  l'expression  même  faible  de  vérités  con- 
traires et  cependant  incontestables.   Dès  lors,  si   l'on 
compte  à  l'actif  du  maréchal  et  comme  agents  de  sa 
gloire  les  qualités  que  j'ai  signalées,  si  l'on  y  ajoute  le 
fait  que  son  corps  d'armée    était  nombreux   et  dans 
l'abondance,  alors  que  tous  les  autres  corps  de  la  Grande 
Armée  étaient  dans  la  disette  et  se  détruisaient  par  elle; 
si  l'on  se  reporte  aux  rapports  et  aux  bulletins  qui  l'ont 
affublé  de  la  gloire  de  ses  généraux,  dont  personne 
mieux  que  lui  n'était  propre  à  stimuler  le  zèle  et  à 
soutenir  la  vigueur;  si,  en  sus  de  cela,  on  est  averti 
qu'un  tel  homme  a  préparé  lui-même  des  matériaux 
pour  des  Mémoires,  et  les  a  préparés  avec  l'ardeur  et 
l'âpreté  d'un  accusateur  forcené  ;  s'il  a  appuyé  le  tout 
de  pièces  plus  ou  moins  authentiques,  que  la  crainte 
et  la  terreur  arrachent  si  facilement;  s'il  a  confié  à  un 
écrivain  un  peu  habile  la  rédaction  de  tels  Mémoires. 
qui  ne  seront  imprimés  que  quand  la  mort  ou  la  vieil- 
lesse aura  fait  justice  de  tous  ceux  qui  pourraient  y  con- 


MORT   DU   COMTE  DE   CHABAN.  171 

tredire,  on  comprendra  qu'un  tel  homme  puisse  avoir 
son  apologie  complète.  Le  chef  incapable  sera  un  géné- 
ral justement  célèbre,  et  jusqu'à  sa  malfaisance  et  à 
sa  cruauté  n'apparaîtront  plus  que  comme  une  utile  et 
louable  sévérité.  S'il  se  présente  alors  un  narrateur  sin- 
cère pour  rétablir  les  faits  dans  leur  vérité,  ce  narra- 
teur passera  certainement  pour  un  jaloux,  un  impos- 
teur  ou  pour  un  mécontent  satisfaisant  bêtement  sa 
rancune.  £b  bien,  sans  m'inquiéter  du  sentiment  qu'on 
pourra  me  prêter,  je  n'en  continuerai  pas  moins  à  mon- 
trer par  les  faits  que  le  maréchal  ne  fut  qu'un  corps 
opaque  reflétant,  sans  en  participer,  la  lumière  de  Tastre 
qui  alors  éclairait  le  monde.  Mais  je  reviens  aux  inci- 
dents du  blocus. 

Le  24  mars,  l'armée  fit  une  grande  perte  en  la  personne 
du  comte  de  Chaban.  C'était  un  excellent  vieillard,  plein 
de  mérites  et  de  considérations;  j'avais  recherché  avec 
intérêt  sa  société.  Il  aimait  à  se  reporter  au  temps  de  sa 
jeunesse;  je  l'y  entraînais  pour  goûter  le  charme  de  ses 
souvenirs,  et  c'est  ainsi  que  ce  digne  comte  m'a  tant  de 
fois  parlé  des  gardes  françaises  dans  lesquelles  il  avait 
servi.  Avec  plus  de  mémoire,  ou  si  j'avais  pris  des  notes, 
j'aurais  pu  écrire  l'histoire  de  ce  régiment,  corps  à  part 
dont  les  droits  et  les  privilèges  étaient  énormes,  et  qui 
avait  des  maréchaux  pour  colonels,  des  colonels  pour 
capitaines,  des  capitaines  pour  sous-lieutenants.  Les  pré- 
rogatives cependant  s'arrêtaient  là;  les  sergents  étaient 
des  sergents,  mais,  seuls  en  contact  avec  les  soldats,  on 
comprend  leur  importance,  que  le  12  juillet  1789  a  si 
bien  révélée  (1);  et  en  effet,  leurs  officiers  les  appelaient 
f  messieurs  »  ;  ceux  qui  le  matin  venaient  au  rapport 
étaient  reconduits  par  leurs  chefs,  tous  gens  de  qualité 

(i)  Q'est  à  leur  iastigation  que  les  gardes  françaises  prirent 
parti  pour  le  peuple  chargé  par  le  prince  de  Lambesc.  (Éd.) 


112    MÉMOIRES   DU   GÉNÉBAL   BARON   THIÉBAULT. 

et  de  rang,  jusque  dans  l'antichambre,  et  tous  ces  hommes, 
la  plupart  magnifiques,  tous  de  tenue  et  d'exemple, 
n'étaient  jamais  punis;  si  l'un  d'eux  s'était  rendu  cou- 
pable d'un  méfait  quelconque,  on  se  bornait  à  le  ren- 
voyer. Ces  détails  me  sont  restés  parce  qu'ils  me  rappe- 
laient le  maréchal  Lefebvre,  Hulin,  etc.;  mais  combien 
d'autres  détails,  dont  cet  excellent  comte  de  Chaban  se 
délectait  et  que  je  regrette  d'avoir  perdus  avec  lui  1 

Tout  ce  qu'on  put  lui  rendre  d'honneurs  lui  fut  rendu. 
Le  général  Vicbery  prit  le  commandement  des  troupes 
affectées  aux  funérailles,  et  les  quatre  coins  du  poêle 
furent  portés  par  le  maréchal,  Loison,  Watier  et  moi. 
Le  corps  fut  embaumé  afin  qu'on  pût  en  offrir  la  dépouille 
mortelle  à  l'Empereur,  comme  celle  de  Tun  de  ses  plus 
fidèles  et  plus  honorés  serviteurs.  Toute  l'armée  s'asso- 
cia de  grand  cœur  à  ce  deuil  civil;  toutefois  il  était  dit 
qu'avec  le  maréchal  il  ne  pourrait  jamais  y  avoir  des 
satisfactions  de  sentiment  complètes.  En  effet,  pour  les 
funérailles  du  général  Osten  qui  avaient  eu  lieu  le  18, 
soit  six  jours  avant  celles  du  comte  de  Chaban,  l'ordre 
du  jour  portait  que  l'état  du  blocus  où  se  trouvait  la 
place  ne  permettait  pas  de  tirer  les  coups  de  canon  dé- 
terminés par  le  décret  impérial  sur  les  funérailles,  tandis 
que,  pour  celles  de  M.  de  Chaban,  il  était  dit  au  pro- 
gramme qu'à  six  heures  du  matin  cinq  coups  de  canon, 
tirés  à  quelques  minutes  de  distance  l'un  de  Tautre,  du 
réduit  de  l'Alster  et  sur  le  front  de  la  place,  annonce- 
raient un  jour  de  deuil;  que  le  canon  se  ferait  de  nou- 
veau entendre  au  moment  où  le  cortège  partirait,  et  qu'une 
dernière  salve  d'artillerie  signalerait  Tinstant  où  l'on 
descendrait  le  corps  dans  le  caveau.  Tout  en  honorant 
comme  il  méritait  de  Têtre  le  digne  comte  de  Chaban, 
l'armée  n'en  ressentit  pas  moins  un  certain  dépit  d'avoir 
vu  dénier  à  un  officier  général  une  partie  des  honneurs 


COUPS   DE  GANOM    ET   FUNÉRAILLES.  173 

funèbres  qui  lui  étaient  dus  en  vertu  d'un  décret  impé- 
rial, alors  que,  six  jours  plus  tard  et  sans  que  le  moindre 
changement  survenu  dans  la  situation  de  la  place  pût 
justifier  cette  contradiction,  elle  voyait  les  mêmes  hon- 
neurs, refusés  hier  à  un  des  siens,  elle  les  voyait,  dis-je, 
accordés  aujourd'hui  à  un  fonctionnaire  du  mérite  le 
plus  estimé  sans  doute,  mais  pour  lequel  ces  honneurs 
n'étaient  ni  prévus  ni  dus.  Et  voilà  un  nouvel  exemple 
des  démentis  incessants  que  se  donnait  à  lui-môme  le 
maréchal,  et  grâce  auxquels  il  faisait  planer  sur  tous  ses 
actes  l'impression  d'arbitraire  et  de  bizarrerie. 

Au  moins  deux  fois  par  semaine,  il  s'amusait  à  nous 
réunir  chez  lui,  en  sortant  du  spectacle,  c'est-à-dire 
depuis  minuit  jusqu'à  deux  ou  trois  heures  du  matin,  ce 
qui,  les  jours  de  ces  bizarres  conseils,  m'entraînait  au 
théâtre,  d'ailleurs  fort  bon.  Mme  Fodor*  Main  vielle  se 
trouvait  la  première  cantatrice;  le  reste  de  la  troupe 
n'était  pas  indigne  d'elle,  et  cette  circonstance  nous  avait 
déterminés  à  prendre  tous  des  loges.  L'opéra  fut  le  seul 
qui  gagna  à  notre  blocus,  et  Mme  Fodor  y  gagna  dou- 
blement, attendu  que  nous  la  décidâmes  à  se  rendre  à 
Paris,  où  elle  a  eu  des  succès. 

Quant  à  ces  conseils  auxquels  le  maréchal  eut  recours 
lorsqu'ils  ne  pouvaient  plus  l'éclairer  que  sur  des  mi- 
sères, il  serait  difficile  d'en  donner  une  idée  en  ce  qui 
concernait  la  manière  de  les  tenir  et  l'emploi  du  temps. 
Sans  parler  d'un  secrétaire  assis  à  une  table,  les  géné- 
raux de  division,  le  préfet,  les  ordonnateurs  de  l'armée 
et  de  la  trente-deuxième  division  militaire  en  étaient  les 
membres  obhgés;  mais  pas  plus  l'un  que  l'autre,  en  y 
arrivant,  ne  savait  un  mot  de  ce  qui  allait  se  traiter  ; 
personne  n'était  préparé  à  la  discussion,  ce  qui  du  reste 
et  le  plus  ordinairement  s'accordait  avec  le  temps  qu'on 
allait  perdre.  Peu  de  minutes  sufûsaient  généralement 


174    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

pour  compléter  l'aréopage.  On  entrait  sans  parler,  et, 
après  une  inclinaison  dont  le  plus  souvent  Son  Excel- 
lence n'avait  pas  l'air  de  s'apercevoir,  on  s'asseyait,  mais 
sans  les  déplacer,  sur  des  fauteuils  qui  garnissaient  le 
pourtour  du  salon;  il  était  même  rare  que  l'on  s'accou- 
plât, de  sorte  que,  quoique  réunis,  on  se  trouvait 
séparés. 

Pendant  cette  première  scène,  muette  de  sa  nature,  le 
maréchal  se  promenait  d'un  bout  du  salon  à  l'autre  sans 
dire  un  mot,  sans  regarder  personne  et  sans  autre  mou- 
vement que  de  porter  de  temps  à  autre  l'une  de  ses 
mains   sur  son    crâne  dépouillé    et  de  s'administrer 
des  frictions  qui  semblaient  avoir  pour  but  de  provo- 
quer ses  pensées  presque  toujours  récalcitrantes.  EnGn 
il  s'arrêtait  devant  l'un  de  nous,  relevait  ses  lunettes  sur 
le  haut  de  son  front  pour  voir  celui  à  qui  il  allait  parler, 
et  il  faisait  une  question.  Quelques  mots  plus  ou  moins 
insignifiants  s'échangeaient  et  aboutissaient  à  une  mi- 
nutie, même  à  rien;  après  quoi  le  maréchal  reprenait  la 
promenade  et  nous  régalait  d'un  nouvel  intermède, 
pendant  lequel  nous  le  regardions  marcher  et  qui  ne 
variait  des  précédents  que  par  le  nombre  de  bâille- 
ments étouffés  du  mieux  que  l'on  pouvait.  De  temps  à 
autre  les  séances  donnaient  lieu  à  des  discussions  dignes 
d'intérêt,  à  des  dispositions  plus  ou  moins  utiles;  mais 
plus  fréquemment  le  maréchal  ne  trouvait  rien  à  mettre 
en  discussion,  à  ordonner,  j'allais  dire  â  embrouiller,  et 
c'est  alors  qu'il  se  vengeait  de  sa  nullité  sur  deux  hommes 
qu'il  humiliait,  l'un  impunément,  l'autre  scandaleuse- 
ment, tant  il  manquait  aux  égards  qui  lui  étaient  dus;  et 
ces  deux  victimes  habituelles  étaient  l'ordonnateur  du 
treizièmecorps,nomméThomas,etlepréfetM.deBreteoil. 
Le  premier,  façon  de  jésuite,  n'inspirait  grand  intérêt  à 
personne;  à  son  égard,  on  n'était  guère  choqué  que  de 


RÉUNIONS  EN  CONSEIL  CHEZ   LE  MARÉCHAL.     175 

la  grossièreté  du  maréchal,  qui,  tout  en  marchant  et  sans 
lui  faire  Thonneur  de  le  regarder,  lui  envoyait  de  ces 
aménités  :  <  Vous  êtes  une  bète...  un  animal...  Vous  ne 
savez  ni  ce  que  vous  faites,  ni  ce  que  vous  dites.  >  Quant 
au  baron  de  Breteuil,  homme  excellent,  de  mérite  et 
généralement  estimé,  on  ne  pouvait  voir  sans  indignation 
le  maréchal  se  camper  devant  lui  et  lui  dire  :  c  Mais, 
monsieur  de  Breteuil,  à  quoi  ètes-vous  bon  ici?  Dites-moi, 
je  vous  prie,  ce  que  j'ai  à  faire  d'un  préfet.  Un  tambour 
me  serait  plus  utile  que  vous...  Vous  mangez  gratui- 
tement le  pain  des  soldats.  >  Le  baron  de  Breteuil,  trop 
poli  pour  le  confondre  par  une  des  mille  réponses 
qu'il  provoquait,  et  ne  voulant  pas  d'ailleurs  se  com- 
mettre au  point  de  lui  dire  :  c  Je  paye  ma  part  de  vos 
fautes  >,  ne  tarda  pas  à  ne  plus  venir  aux  séances  que  de 
loin  en  loin. 

Cependant,  s'il  mettait  les  autres  en  scène,  parfois 
le  maréchal  s'y  mettait  lui-même,  et  je  me  rappelle  no- 
tamment une  de  ces  séances  où  il  nous  donna  la  comédie 
la  plus  complète.  Je  ne  sais,  ma  foi,  plus  de  quoi  il  s'agis- 
sait; mais  il  y  avait  un  ordre  à  rédiger,  et,  après  en 
avoir  ressassé  ou  rabâché  le  sujet  à  dix  reprises, 
après  avoir  provoqué  force  observations  ou  objections, 
qu'il  comprenait  ou  ne  comprenait  pas,  qu'il  oubliait, 
retenait  ou  dénaturait,  après  avoir  enfin  pris  un  parti,  il 
voulut  dicter  ses  ordres  et  les  dicta  en  effet,  mais  de 
telle  sorte  que,  quand  le  secrétaire  lut  ce  qu'il  venait 
d'écrire,  cela  n'avait  plus  le  sens  commun.  C'était  même 
au  point  que  le  maréchal  en  fut  frappé  lui-même; 
aussi  s'écria-t-il  :  c  Ce  n'est  pas  cela.  Déchirez  ce  que 
vous  venez  d'écrire  et  prenez  une  autre  feuille  de  pa- 
pier. »  Une  nouvelle  dictée  eut  lieu;  elle  valut  un  peu 
moins  que  la  première  ;  une  troisième  suivit,  et  ce  fut 
encore  pis.  Nous  avions  commencé  par  nous  regarder  du 


176  MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON    THIÉBAULT. 

coiD  de  l'œil;  quelques  sourires  furtifs  coururent  bientôt 
sur  nos  lèvres,  qu'à  la  troisième  épreuve  nous  étions 
occupés  à  mordre,  lorsque  le  maréchal  s'arrêta  et  me 
dit  en  me  montrant  la  table  :  c  Général  Thiébault,  met- 
tez-vous là;  vous  savez  ce  que  je  veux,  mais  vous  savez 
aussi  que  sur  vingt  choses  que  je  dis  il  y  a  toujours  dix- 
neuf  bêtises,  t  Je  courus  à  la  table  pour  ne  pas  éclater, 
et,  couché  sur  mon  papier  pour  mieux  me  cacher  ou  me 
contraindre,  je  lui  brochai  l'ordre  qu'il  en  tendait  donner 
et  qui^  signé  par  lui,  termina  cette  séance  la  plus  ridi- 
cule, mais  aussi  la  plus  divertissante.  Cette  péroraison 
fit  notre  joie  pendant  le  reste  et  même  au  delà  de  la  durée 
de  ce  blocus;  nous  ne  pouvions,  Loison,  Watier  et  moi, 
nous  aborder  sans  que  le  premier  qui  prenait  la  parole 
ne  dît  à  Tautre  :  c  Mais  vous  savez  bien  que  sur  vingt 
choses  que  je  dis...  »,  et  aussitôt  Tautre  d'achever  : 
c  ...il  y  a  toujours  dix-neuf  bêtises.  > 

S'il  n'y  en  avait  eu  que  dans  les  paroles,  ce  n'eût  été 
que  demi-mal  ;  mais  on  sait  à  quelle  bêtise  plus  forte 
nous  devions  d'être  bloqués  à  Hambourg.  L'impuissance 
inhérente  à  notre  position,  l'inutilité  de  nos  efforts  nous 
réduisirent  bientôt  au  découragement  et  à  l'ennui;  si, 
au  début  de  mon  commandement,  les  jours  et  les  nuits 
n*avaient  pas  sufQ  à  l'organisation  des  services,  dès  que 
cette  organisation  fut  achevée,  c'est-à-dire  vers  le  20  dé- 
cembre, je  n'eus  plus,  pour  m'occuper,  que  la  surveil- 
lance, et  ce  n'était  pas  assez  pour  satisfaire  le  besoin 
d'activité  de  mon  esprit  et  pour  détourner  les  regrets  et 
la  iièvre  de  mon  imagination.  Nous  étions  en  relations 
intimes  avec  Loison  et  Watier,  mais  nos  réunions  et  nos 
entretiens  ne  nous  sortaient  guère  du  cercle  douloureux 
où  nou^  enserrait  notre  position;  d*ailieurs,  nos  visites 
faites  ou  reçues,  ainsi  que  celles  du  comte  de  Chaban, 
n'achevaient  d'employer  que  la  partie  des  vingt-quatre 


HEROS   DE  ROMAN.  177 

heures  dont  j'étais  le  moins  embarrassé;  aussi  pour 
m'arracher  à  mes  rêveries,  à  ces  heures  durant  lesquel- 
les on  ne  peut  guère  échapper  à  soi-même,  et  pour  oc- 
cuper les  soirées  et  les  nuits  du  menaçant  hiver  où  nous 
entrions,  il  me  fallait  un  travail  d'assez  longue  haleine 
et  d'intérêt  assez  puissant  pour  m'absorbera  J'avais 
donc  un  ballot  de  paperasses  que  je  traînais  avec  moi, 
dans  l'espoir  d'y  trouver  matière  à  la  diversion  que  je 
cherchais,  et  j'y  découvris  le  commencement  du  premier 
volume  du  roman  imaginé  au  milieu  des  gorges  de 
Salinas,  dont  j'avais  ébauché  la  première  lettre  à  Ber- 
gara,  dont  un  tiers  était  déjà  rédigé.  Je  n'y  pensais 
plus  depuis  longtemps,  et  je  fus  si  content  de  ma  trou- 
vaille que  je  ne  rêvai  plus  que  d'Élise  et  de  Montcalde, 
de  Mme  de  Glairval  et  de  Mme  de  Rancour;  de  GermeuiU 
Beaurac,  Mme  de  Yersac  et  M.  de  Yalbrun  devinrent 
mes  compagnons  aux  heures  d'isolement  et  mon  re* 
fuge  contre  les  événements  et  contre  moi-même.  Ils 
me  firent  revivre  ma  vie  passée,  car  je  leur  en  prêtai 
bien  des  situations,  et  cependant  il  est  si  difficile  d'échap» 
per  aux  impressions  du  moment  que,  sans  m'en  rendre 
compte,  je  laissai  percer  les  angoisses  que  nous  ressen» 
tions  tous  pour  l'avenir  de  la  France,  et,  alors  que  rien 
n'annonçait  encore  l'épouvantable  chute  de  l'Empereur, 
je  trouvai  en  relisant  ma  narration  plusieurs  passages 
qui  semblaient  la  prédire  (1).  Des  cinq  parties  qui  divi* 

(1)  Cent  treatiëme  lettre  :  «  L'homme  n'est  vraiment  redoutable 
que  tant  qull  n'use  ni  de  la  totalité  de  ses  moyens,  ni  de  la  totalité 
de  ses  forcos.  Dès  qu'il  se  trouve  réduit  à  eu  faire  usage,  et  alors 
surtout  qu'il  est  dans  la  nécessité  de  dépasser  la  somme  de  ses 
ressources,  U  n'est  plus  à  craindre  qu'un  moment.  Certain  de  se 
fortifier  à  proportion  qu'il  s'épuise,  on  n'a  plus  qu'à  savoir  attendre» 
avec  celui  qui  porte  ainsi  en  lui-même  le  principe  de  sa  prochaine 
et  inévitable  destruction.  »  Dans  la  deux  cent  treizième  lettre  du 
même  ouvrage,  je  disais  encore  :  «  Aux  époques  de  bonheur,  tout 
se  fait  comme  par  enchantement;  dans  les  autres,  il  n'est  pas 

V  12 


178    MÉMOIRES    DU    GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

Baient  mon  roman,  comme  les  cinq  actes  d'une  action  dra- 
matique, il  m'en  restait  quatre  et  deux  tiers  à  écrire  quand 
je  repris  ce  travail;  au  bout  de  quatre  mois  et  demi  il  se 
trouva  terminé;  mais,  quelle  que  soit  sa  valeur,  il  a  pour 
moi  le  grand  mérite  de  m'avoir  fait  passer  dix-neuf 
semaines' à  Tabri  des  dégoûts,  des  souffrances  morales 
et  des  amères  réflexions  dont  étaient  assaillis  pendant  le 
même  temps  les  autres  généraux  enfermés  dans  Ham- 
bourg (1), 

J'eus  encore  une  autre  distraction.  Un  matin,  je  reçus 
la  visite  du  professeur  de  peinture  à  l'Académie  de  Ham- 
bourg; il  venait. me  prier  de  lui  permettre  de  faire  mon 
portrait.  Croyant  à  une  spéculation  sur  ma  bourse,  je 
répondis  avec  une  politesse  négative,  mais  le  personnage 
m'apprit  qu'il  se  présentait  de  la  part  de  Hambourgeois, 
touchés  des  efforts  qu'ils  me  voyaient  faire  pour  atté- 
nuer le  malheur  de  leur  ville  et  qui  désiraient  conserver 
mon  image.  Je  voulus  savoir  quelles  étaient  ces  per- 
sonnes; elles  avaient  témoigné  le  désir  de  ne  pas  être 
nommées;  en  effet,  me  dit  le  professeur,  c  si  vous  quittiez 
Hambourg,  les  alliés,  s'en  emparant,  pourraient  tour- 
menter ces  messieurs  pour  prix  de  la  sorte  d'hom- 
mage qu'ils  vous  rendent.  Ce  sont,  au  reste,  des  hommes 
très  honorables  et  chez  qui  votre  portrait  ne  peut  être 
déplacé.  >  Je  me  mis  donc  à  la  disposition  du  professeur 
tous  les  matins  de  onze  heures  et  demie  à  une  heure; 

un  espoir  qui  ne  conduise  à  un  mécompte,  car  nous  regardons  les 
premiers  revers  comme  des  épreuves,  alors  que  ce  sont  des  aver- 
tissements, et  nous  nous  précipitons  vers  Tabime  pendant  que 
nous  rêvons  encore  à  des  triomphes  et  à  des  prospérités.  » 

(1)  Je  m'attachai  d'autant  plus  &  ce  travail  que  j'avais  placé  la 
scène  du  roman  H  Yillandry,  sous  le  nom  de  Landry  ville  ;  que  le 
nom  de  l'héroïne  était  celui  de  ma  femme  (Élise  pour  Elisabeth) 
dont  j'avais  tracé  le  portrait;  et  j'ai  déjà  dit  que  j'avais  écrit  le  tout 
non  seulement  avec  les  idées  de  mon  s^j^t,  mais  avec  celles  d'une 
partie  de  ma  vie. 


MON   PORTRAIT   PEINT   A   HAMBOURG. 


179 


quant  aux  messieurs  qui  l'envoyaient  et  sur  lesquels 
je  me  réservais  de  ne  faire  aucune  question,  je  le  priai 
de  leur  dire  que  j'étais  particulièrement  sensible  à  cette 
démarche;  car,faute  depouvoirpareràtoutce  qu'avaient 
de  triste  les  circonstances  qui  m'avaient  rapproché  d'eux, 
je  me  trouvais  privé  du  moyen  de  justifier  leur  bienveil- 
lance. Le  portrait,  peint  à  mi-corps,  fut  exécuté.  Pour 
récompenser  le  peintre  du  zèle  qu'il  y  avait  mis  et 
comme  souvenir  de  cette  anecdote,  je  lui  fis  faire  de 
moi  un  tableau  en  pied,  tableau  que  ma  femme  relégua 
dans  un  grenier,  à  cause,  disait-elle,  de  l'air  mouton 
qu'il  me  donnait  :  mon  fils  aîné  a  fini  par  s'en  emparer 
et  l'a  fait  retoucher. 

Ces  souvenirs  étaient  fort  loin  de  moi  lorsqu'il  y  a 
deux  ans,  peu  avant  la  mort  de  ce  pauvre  chevalier  Su- 
chet,  frère  cadet  du  maréchal,  je  rencontrai  chez  lui  une 
dame  qui,  m'ayant  entendu  annoncer,  voulut  bien  me 
dire  qu'elle  se  félicitait  de  la  rencontre,  et,  comme  je 
la  fixais  en  homme  qui  cherche  à  la  reconnaître,  elle 
ajouta  :  «  ...Vous ne  pouvez  vous  souvenir  de  moi.  Je  ne 
vous  ai  jamais  vu  que  sur  le  lungfernstieg  où  vous  logiez 
à  Hambourg;  mais  je  me  suis  toujours  rappelé  les  nom- 
breux services  que  vous  avez  rendus  à  tant  de  person- 
nes de  ma  connaissance  (1)  et  l'affabilité  avec  laquelle 


(1)  Lorsque  noos  arrivâmes  à  Hambourg,  cette  ville  avait  cessé 
d'être  une  place  de  guerre,  et,  riea  n'annonçant  qu'elle  dût  jamais 
le  redevenir,  une  foule  de  maisons  de  campagne,  ricties  et 
élégantes,  s'étaient  élevées  sur  tout  son  pourtour  et  le  plus  près 
possible  des  remparts  afin  d'abréger  les  trajets,  considération 
importante  pour  des  négociants  qui  parfois  ne  peuvent  quitter 
que  momentanément  leurs  comptoirs,  leurs  magasins,  leurs  affûres  ; 
mais,  quand  nous  dûmes  remettre  la  ville  en  état  de  soutenir  un 
siège,  11  fallut  déblayer  le  terrain  sous  le  feu  des  canons  et  par 
conséquent  arracher  des  jardins,  des  parcs  délicieux,  et  raser  les 
habitations.  Or  il  se  trouva  que  le  propriétaire  de  la  maison  que 
j'occupais  sur   le  lungfernstieg  l'était  également  d'une  de  ces 


180    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

VOUS  rendiez  jusqu'aux  moindres  saints.  J'ai  d'ailleurs 
un  autre  souvenir  qui  vous  concerne;  je  suis  la  sœur 
du  sénateur  (le  nom  m'a  fui  comme  tant  d'autres)  qui,  de 
concert  avec  quelques-uns  de  ses  collègues,  a  désiré  le 
portrait  que  vous  avez  eu  la  complaisance  de  laisser 
faire  et  qu'il  possède.  — Comment,  madame,  ce  portrait 
existe  encore?  —  Certainement;  il  est  au  Sénat,  dans  le 
cabinet  de  mon  frère,  et,  comme  contraste  d'un  homme 
bienveillant  avec  un  homme  affreux,  il  fait  pendant  à 
celui  du  maréchal  Davout;  mais  sur  le  sien  se  trouve 


campagnes  ;  ayaat  fui  à  notre  rentrée  à  Hambourg,  il  avait  laissé 
ses  deux  habitations  à  la  garde  d'un  ancien  domestique,  et  celui-ci, 
touché  du  soin  que  je  marquais  pour  tout  ce  qui  était  resté  dans 
la  maison,  avait  pris  confiance  en  moi  ;  or  il  vint  un  matin  tout 
éploré  m'iostruire  que,  dés  le  lendemain,  on  commencerait  la  démo- 
lition de  la  campagne  de  son  maître,  qu'elle  était  pleine  de  meubles 
de  choix,  qu'elle  contenait  en  outre  une  foule  d'objets  d'aOfection, 
et  qu'il  ne  pouvait  trouvof  une  charrette  pour  enlever  les  objets 
qui  pourraient  l'être  ;  que  mérae,  s'il  fût  parvenu  à  les  enlever, 
il  ne  saurait  où  les  abriter.  A  Tinstant  je  fis  atteler  mon  fourgon, 
je  mis  mes  chevaux  de  calèche  à  un  chariot,  je  m'en  procurai  deux 
autres  et  lui  donnai  quelques  hommes  de  corvée  et  un  planton 
pour  qu'on  ne  commit  aucun  désordre  ;  je  fis  rapporter  à  Ham- 
bourg tous  les  meubles,  et  on  les  entassa  dans  les  greniers  et  dans 
deux  pièces  basses  que  j'abandonnai  ;  bref,  je  poussai  la  com- 
plaisance au  point  de  faire  rapporter  à  Hambourg  jusqu'aux 
fenêtres,  aux  persiennes,  aux  portes,  aux  marbres,  aux  parquets, 
de  sorte  que,  s'il  avait  été  question  de  moi,  je  n'aurais  pu  en  faire 
davantage.  Ëh  bien,  cet  homme,  dont  j'ai  oublié  le  nom,  vint  à. 
Paris  en  1818  avec  le  même  domestique,  et  je  le  sus  parce  qu'il 
me  l'envoya  pour  me  faire  ses  compliments  et  me  remercier  de  ce 
que  j'avais  fait  pour  lui  ;  mais  il  eut  l'impertinence  de  ne  pas 
venir  lui-même.  En  revanche,  un  autre  habitant  de  Hambourg,  venu 
à  Paris  en  1817,  pendant  que  je  rebâtissais  ma  maison  de  la  rue 
de  l'Arcade,  et  se  trouvant  au  nombre  de  ceux  auxquels  j'avais  été 
assez  heureux  pour  rendre  service,  me  pria,  me  supplia  de  lui 
permettre  de  m'envoyer  je  ne  sais  quelle  forte  quantité  de  planches 
de  sapin  du  Nord,  dont  il  faisait  le  commerce,  et,  comme  il  ne 
voulut  y  mettre  aucun  prix,  je  le  refusai,  quoi  qu'il  pût  me  dire  ; 
mais  je  n'en  restai  pas  moins  sensible  à  sa  démarche  et  à  son  sou^ 
venir. 


«  QUE   FAITES-VOUS    A   HAMBOURG?  ■  181 

un  crêpe  avec  une  inscription  qui  explique  ce  crêpe  et 
n'en  est  pas  plus  flatteuse.  > 

Cependant,  tandis  que,  enfermés  à  Hambourg,  nous  pri- 
vions la  France  de  tant  de  ses  défenseurs,  le  maréchal 
continuait  à  se  montrer  satisfait  du  parti  qu'il  avait  pris, 
et  son  aberration  dura  jusqu'à  l'arrivée  d'un  espion  qui, 
trop  longtemps  retardé  devant  Hambourg  par  la  diffi- 
culté d'en  approcher,  entra  enfin  dans  la  ville,  porteur 
d'une  lettre  du  ministre  de  la  guerre.  Au  moment  de 
cette  arrivée,  Loison  se  trouvait  chez  le  maréchal.  Être 
témoin  de  cette  réception  forçait  en  quelque  sorte  à  une 
confidence,  surtout  vis-à-vis  d'un  homme  comme  Loison 
et  dans  une  situation  menaçante,  qui  s'aggravait  encore 
par  celle  de  la  France  et  de  l'Empereur.  Le  maréchal, 
d'ailleurs,  était  de  force  à  ne  pas  se  douter  de  ce  qu'on 
lui  mandait  avec  tant  de  peine  et  de  dangers;  il  est 
même  possible  qu'il  s'attendît  à  des  compliments  sur  sa 
détermination  et  sur  sa  conduite,  au  fond  non  moins 
imputable  à  Napoléon  qu'à  lui-même.  Quoi  qu'il  en  soit, 
seul  avec  Loison,  il  commença  tout  haut  la  lecture  de 
cette  dépêche;  dès  lors  il  n'y  eut  plus  moyen  de  s'ar- 
rêter; il  fallut  donc  initier  Loison  à  la  prose  entière 
de  Clarke,  qui  prescrivait  en  termes  fort  durs  une  retraite 
devenue  impossible  et  qui  commençait  par  ces  mots  : 
c  Que  faites- vous  à  Hambourg,  Monsieur  le  maréchal, 
quand  l'ennemi  est  aux  portes  de  Paris?  >  ...Le  maré- 
chal parut  atterré.  Loison,  qui  à  Razeburg,  et  dans  la 
démarche  qu'il  fit  sur  mon  initiative  et  sur  mes  instances, 
n'avait  pu  vaincre  l'orgueilleuse  obstination  du  ma- 
réchal et  obtenir  de  lui  la  détermination  qu'on  lui 
reprochait  avec  tant  de  raison  et  de  force  de  ne  pas 
avoir  prise^  Loison  fut  contraint  de  lui  remonter  le  mo- 
ral, en  lui  représentant  que  personne  ne  pouvait  le 
rendre  responsable  de  la  non -exécution  d'ordres  qu'il 


' 


182    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

n'avait  pas  reçue,  et  qu'après  avoir  pris  une  détermina- 
tion qui  se  trouvait  sans  appel,  il  n'y  avait  plus  qu'à  en 
tirer  le  moins  mauvais  parti.  On  le  voit,  le  jour  des 
regrets  était  venu,  celui  des  châtiments  vint  plus  tard; 
par  malheur,  ce  châtiment  fut  commun  à  toute  la  France. 
Je  ne  sais  s'il  fut  question  de  secret  entre  le  maréchal  et 
Loison  ;  mais  ce  qu*il  y  a  de  certain,  c'est  qu'en  sortant 
de  chez  le  maréchal,  Loison  se  rendit  chez  moi  et  me 
conta  tout  ce  que  je  viens  de  rapporter. 

Un  souvenir  d'une  haute  importance  se  rattache  à  ce 
moment...  Bernadotte  était  mécontent  de  la  manière 
dont  le  traitaient  les  chefs  de  la  Coalition.  Malgré  ses  vic- 
toires de  Gross-Beeren  etdeDennewitz  et  la  part  décisive 
qu'il  prit  aux  batailles  de  Leipzig;  bien  que,  seul  de  laCoa- 
lition,  il  eût  employé  une  batterie  à  la  Congre  ve  contre  ses 
anciens  compagnons  d'armes  héroïques  et  malheureux; 
bien  qu'il  fût  aussi  le  seul  des  chefs  des  trois  grandes 
armées  ennemies  qui  n'eût  pas  éprouvé  un  échec,  il 
craignait  d'être  chassé  du  trône  de  Suède  après  avoir  aidé 
à  détrôner  Napoléon.  Dans  le  fait,  son  armée  n'était  plus 
en  ligne;  soit  défiance,  soit  conséquence  du  plan  de  la 
campagne  ou  modification  des  premières  dispositions, 
ses  troupes  suédoises  et  lui  traînaient  sur  les  derrières 
des  armées  qui  avaient  franchi  le  Rhin.  Cette  situation 
était  injurieuse;  de  plus,  elle  était  menaçante,  et,  la 
crainte  ou  l'humeur  s'y  mêlant,  elle  lui  suggéra  l'idée 
de  réunir  sous  ses  ordres  tout  ce  qui  restait  de  nos  gar- 
nisons dans  le  Nord,  sur  l'Elbe  et  sur  le  Rhin,  d'y  joindre 
ses  propres  troupes,  de  lever  alors  l'étendard  contre  la 
Coalition,  de  rentrer  en  France  à  la  tète  de  ses  Suédois 
et  de  cent  mille  Français  sauvés  par  lui,  de  prendre  à 
revers  les  armées  ennemies  qui  guerroyaient  dans  la 
campagne  et,  renforcé  par  tout  ce  qu'il  pouvait  rallier  à 
lui,  de  les  anéantir,  puis,  pour  prix  de  ce  grand  service, 


UNE   IDÉE   DE   BERNADOTTE.  183 

de  remplacer  Napoléon  sur  le  trône  de  France.  Mais,  pour 
que  l'exécution  de  ce  projet  fût  possible,  même  dans  la 
première  de  ses  parties,  il  fallait  qu'il  fût  adopté  par  le 
maréchal  Davout,  parce  que,  de  tous  les  chefs  bloqués 
dans  des  places,  ce  maréchal  avait  sous  ses  ordres  la 
plus  forte  garnison,  parce  qu'il  était  aussi  celui  qui,  par 
son  grade,  son  rang,  la  réputation  qu'on  lui  avait  faite, 
pouvait  seul  entrainerparson  exemple  et  par  son  autorité 
morale  les  autres  commandants  de  corps  d'armée  et  de 
place,  et  leurs  généraux,  et  leurs  troupes.  Telle  était  la 
condition  préliminaire  et  indispensable;  mais  où  trouver 
quelqu'un  qui  osât  aborder  avec  le  maréchal  un  projet 
de  cette  nature?  Comment  parvenir  à  lui? 

Or  ce  fut  ce  Rainville,  l'ancien  aide  de  camp  de  Du- 
mouriez,  l'hôtelier  d'Altona,  auteur  des  excellents  pâtés 
et  des  exquises  tablettes  de  bouillon,  à  qui  Bernadotte 
s'adressa  pour  cette  grande  affaire.  Rainville  avait  de 
l'esprit  et  de  la  résolution;  il  accepta  le  rôle  d'intermé- 
diaire et  obtint  l'autorisation  de  se  rendre  à  Ham- 
bourg sous  prétexte  d'une  communication  relative  aux 
subsistances;  mais,  en  y  arrivant,  il  se  rendit  chez  Loison 
pour  lui  conOer  le  véritable  motif  de  sa  venue  et  lui 
demander  conseil  sur  ce  qu'il  devait  faire.  Loison,  frappé 
de  la  gravité  de  notre  position,  convaincu  que  nous  ne 
pouvions  plus  que  prolonger  notre  agonie,  considérant 
de  plus  l'impression  profonde  que  la  lettre  de  Clarke 
avait  faite  sur  le  maréchal,  qui  pour  sa  conduite  comme 
générai  en  chef  se  trouvait  gourmande  par  un  général 
de  division  sans  services  et  sans  gloire,  et  qui  pour  ainsi 
dire  devenait  comptable  de  tous  les  malheurs  qu'avec 
plus  d'esprit  et  moins  d'entêtement  il  aurait  pu  prévenir, 
Loison,  dis-je,  engagea  Rainville  à  remplir  la  mission, 
lui  promit  d'appuyer  la  proposition  si  le  maréchal  le 
consultait,  et  ajouta  qu'aucune  personne  appartenant  *  à 


184  MÉMOIRES   DU    GÉNÉRAL  RARON   THIÉRAULT. 

l'armée  ne  pouvant  prendre  à  cet  égard  l'initiative,  il 
n'y  avait  que  lui,  Rainville,  qui  en  sa  qualité  de  natu- 
ralisé Danois  pût  se  charger  d'une  semblable  ouverture. 
Ainsi  encouragé  par  Loison,  Rainville  parut  devant  le 
maréchal;  il  débuta  par  ce  qui  ne  devait  servir  que 
d'introduction;  mais,  lorsqu'il  fallut  aborder  le  véritable 
objet  de  sa  mission,  il  se  rappela  tout  à  coup  la  manière 
dont  le  maréchal  faisait  expédier  les  gens,  sa  velléité 
pour  ces  sortes  d'exécutions,  son  grand  et  terrible  prévôt, 
et  même  je  ne  sais  combien  d'exemples  de  gens  ainsi 
fusillés  sans  jugement.  Effrayé  par  l'idée  que  son  sort 
dépendait  d'un  moment  d'humeur,  d'un  caprice  ou  d'un 
calcul,  et  frémissant  d'avoir  pu  songer  à  jouer  sa  vie 
contre  un  tel  adversaire,  cet  homme  diplomate,  moins 
audacieux  que  bon  traiteur,  se  sauva  de  chez  le  maré- 
chal plus  qu'il  ne  le  quitta  et  de  Hambourg  plus  qu'il 
n'en  partit,  se  donnantà  peine  le  temps  de  dire  à  Loison, 
qui  l'attendait  pour  savoir  le  résultat  de  la  conférence, 
que  le  caractère  du  maréchal  et  sa  réputation  ne  lui 
avaient  pas  permis  de  rompre  le  silence.  Ainsi  s'évanouit 
cette  espèce  d'espoir  et  s'anéantit  le  dernier  moyen  qui 
restât  d'empêcher  les  Kalmouks,  les  Gascons  du  Nord, 
la  déloyale  Autriche,   l'arrogant  Anglais  et  toute  la 
clique  coalisée  de  souiller  la  France. 

A  mesure  que  les  nouvelles  devinrent  plus  fâcheuses, 
la  colère  de  Loison  contre  Rainville  augmentait.  Au  mo- 
ment où  nous  apprîmes  l'abdication,  il  parla  de  la  mis- 
sion que  Rainville  n'avait  pas  eu  le  courage  de  remplir, 
et  le  maréchal  s'écria  :  c  Rainville  est  un  imbécile  >  ; 
mais,  de  la  part  d'un  être  froidement  cruel  et  fantasque, 
ce  mot  ne  prouvait  rien.  Au  jour  où  le  maréchal  eût  été 
capable  d'adopter  le  projet  de  Bernadotte,  ce  projet 
n'aurait  plus  été  exécutable.  Il  faut  une  haute  capacité 
pour  juger  et  saisir  de  tels  à-propos,  et,  pour  profiter  de 


L'HOTELIER   RAINVILLE.  185 

cette  dernière  éventualité,  il  fallait  une  prévision,  un 
jugement,  dont  le  maréchal  Davout  n'était  pas  doué.  Cet 
homme,  si  formidable  pour  tous  ceux  qui  relevaient  de 
lui,  était  encore,  à  l'époque  de  la  mission  de  Rainville,  le 
très  fanatique  serviteur  de  l'Empereur.  C'est  par  fana- 
tisme autant  que  par  insufQsance  qu'il  était  resté   à 
Hambourg,  c'est  avec  fanatisme  qu'il  s'y  serait  enseveli. 
Coupable  à  cet  égard,  il  l'était  assez  pour  chercher  une 
justification  dans  l'excès  de  tout  ce  qui  pouvait  attester 
son  zèle,  mais  pas  assez  pour  trahir,  puisqu'en  restant  à 
Hambourg  faute  d'ordres  pour  l'évacuer,  il  avait  tenu  la 
conduite  qu'on  devait   attendre   de  lui,  c'est-à-dire, 
qu'elle  n'avait  fait  que  substituer  le  caporal  au  général 
d'armée.  Pour  qu'il  levât  le  masque  contre  l'Empereur, 
il  fallait^  ainsi  qu'il  l'a  prouvé,  lorsque  en  4815  il  le  fit 
menacer  d'aller  l'assassiner  lui-même  à  la  Malmaison, 
qu'il  n'entrevît  plus  de  chance  de  salut  ni  par  une  vic- 
toire, ni  par  un  traité  ;  il  fallait  qu'il  ne  pût  être  com- 
promis non  seulement  pour  ne  pas  avoir  accepté  les 
propositions  de  Bernadotte,  mais  aussi  pour  ne  pas  avoir 
fait  fusiller  son  émissaire;  ces  considérations  achevèrent 
d'adoucir  le  regret  que  me  causa  la  pusillanimité  ou  la 
prudence  de  Rainville. 

Encore,  et  indépendamment  de  ce  que  je  viens  de 
dire,  y  avait-il  à  l'exécution  de  ce  projet,  né  de  la  crainte 
et  du  dépit,  d'insurmontables  difficultés  !  Certes  Berna- 
dotte eût  joué  un  rôle  colossal,  héroïque,  détisif,  un  rôle 
qui  à  jamais,  et  de  la  manière  la  plus  magnifique,  eût 
identifié  son  nom  à  celui  de  la  France  s'il  avait  entrepris 
et  préparé  pour  elle  seule  ce  qu'il  projeta  pour  lui- 
même;  mais  il  sentait  bien  que,  se  dévouant  pour  la 
France  sans  travailler  pour  lui,  il  aurait  eu  contre  les 
alliés  des  chances  certaines,  mais  n'en  aurait  pas  eu  de 
suffisantes  contre  Napoléon,  auquel  en  résultat  il  n'au- 


186    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON    THIÉBAULT. 

rait  fait  que  se  sacrifier;  or  celui-ci,  qui  était  devenu 
son  ennemi  personnel,  ne  lui  aurait  jamais  pardonné 
d'avoir  sauvé  la  France  des  périls,  des  malheurs,  de  la 
honte,  où  il  l'avait  entraînée,  et  il  l'aurait  d'autant  plus 
haï  que  Bernadotte,  se  trouvant  avoir  agi  aux  dépens  de 
son  propre  trône,  se  fût  immortalisé  en  gardant  pour 
lui  la  générosité  et  la  noblesse  d'un  grand  rôle,  et  en  ne 
laissant  à  Napoléon  que  la  vassalité  de  l'honneur  et  de 
la  gloire.  Mais  il  n'était  pas  dans  la  nature  de  Bernadotte 
de  conquérir  ainsi  le  titre  du  plus  grand  citoyen  du  monde 
et  de  prendre  dans  l'histoire  une  place  qui  à  l'envi  l'eût 
fait  célébrer  et  chanter  par  les  orateurs  et  les  poètes  de 
tous  les  âges,  pas  plus  qu'il  n'était  dans  la  nature  de 
Napoléon  de  récompenser  un  tel  service.  Bernadotte  ne 
songea  donc  qu'à  lui;  il  ne  voulut  que  changer  l'éven- 
tualité de  la  couronne  de  la  France  contre  le  trône  de 
Suède  ;  dès  lors,  n'apparaissant  que  comme  un  ambitieux 
et  un  usurpateur,  il  n'était  plus  de  calibre  à  se  substi- 
tuer à  son  rival,  qui  ne  se  serait  pas  trouvé  ravalé 
par  la  spéculation  personnelle  d'un  Gascon  intriguant 
sur  une  effroyable  calamité  publique.  Ainsi  réduit  à 
un  simple  rêve  d'ambitieux,  le  projet  de  Bernadotte 
ne  me  paraît  avoir  eu  qu'une  chance,  celle  où  la  majo- 
rité  des   chefs  de  la  Coalition  aurait  été  disposée  à 
sacrifier  ses  ressentiments  contre  lui,  Bernadotte,  pour 
se  débarrasser  de  Napoléon;  mais  encore  dans  ce  cas 
apparaissait"  le    roi   de   Rome  ;  l'empereur  d'Autriche 
eût  appuyé  les  droits  de  son  petit-fils  avec  d'autant  plus 
de  motifs  que  les  droits  de  celui-ci  présageaient  à  sa  fille 
une  plus  longue  régence,  et  la  France  eût  préféré  ce 
Napoléon  à  Bernadotte,  comme  elle  eût  préféré  un  Cosa- 
que aux  chefs  de  l'émigration.  Enfin,  et  en  jugeant  les 
autres  d'après  moi,  nous  aurions  certainement  tout  fait 
pour  que  Bernadotte  nous  tirât  de  Hambourg  et  nous  ra- 


COURONNE  DE  FRANGE   ET   TRONE  DE   SUÈDE.      187 

menât  au  secours  de  la  France  envahie  ou  près  de  l'être; 
mais,  une  fois  à  portée  des  armées  qui  défendaient  le 
passage  du  Rhin  ou  qui  couvraient  Paris,  rien  dans  le 
monde  ne  pouvait  nous  empêcher  de  les  rejoindre  avec 
tout  ce  que  nous  aurions  pu  entraîner  avec  nous  de  chefs 
et  de  soldats.  Pour  le  suivre  jusqu'au  bout,  on  se  rappe- 
lait, et  de  trop  fraîche  date,  le  rôle  qu'il  avait  joué  contre 
son  ancienne  patrie  dans  la  fatale  campagne  de  1813,  et 
notamment  à  la  bataille  de  Leipzig,  cette  boucherie  de 
quatre  jours  qui  nous  coûta  vingt  mille  morts  et  trente 
mille  prisonniers,  dont  vingt  mille  blessés  ou  malades; 
et  n'est-ce  pas  pendant  cette  bataille  que  l'on  prétend 
qu'il  a  pu  dire  en  faisant  continuer  le  feu  d'une  de  ses 
batteries  :  c  Encore  quelques  coups  à  mitraille  sur  ces 
Français  que  j'aime  tant.  »  Mot  horrible,  et  dont  l'hor- 
reur s'augmente  encore  de  l'accent  gascon  inconscient  et 
léger  avec  lequel  il  eût  été  dit. 


CHAPITRE  VI 


Ainsi  qu'on  le  conçoit,  1813,  vingtième  aniversaire 
d'une  épouvantable  époque,  avait  fini  fort  tristement. 
Le  1*'  janvier,  ce  jour  de  bonheur  pour  les  familles, 
d'expansion  générale  pour  les  peuples  heureux,  se  passa 
pour  nous  dans  l'isolement  et  le  silence.  Au  lieu  d'espé- 
rances, nous  éprouvions  pour  nos  familles  les  terreurs 
que  par  une  atroce  réciprocité  nous  leur  causions.  Si 
seulement  un  mot,  ce  simple  mot  :  <  J'existe  »...  avait 
pu   être   échangé!    Après  être   parvenu,  pendant    les 
blocus  de  Gènes  et  de  Lisbonne,  à  correspondre  avec 
Milan  et  Paris,  je  ne  m'avouais  pas  vaincu,  et,  àforce  de 
combinaisons  et  d'efforts,  je  réussis  à  faire  partir  plu- 
sieurs billets  à  ma  femme.  Je  les  confiais  à  des  contre- 
bandiers ou  au  commerce  d'Altona  en  payant  un  prix 
très  élevé.  Je  m'adressai  aussi  à  des  gens  du  pays  aux- 
quels j'eus  l'occasion  de  rendre  service.  Un  de  ces  billets 
arriva  à  destination;  mais,  songeant  qu'ils  ne  pouvaient 
cheminer  que  par  mer,  que  nos  ports  étaient  bloqués 
comme  nous,  je  n'osais  m'abuser  sur  la  presque  impos- 
sibilité de  leur  arrivée,  et  d'autant  mieux  qu'en  pareil  cas, 
plus  on  désire,  plus  on  craint.  Il  est  d'ailleurs  des  épo- 
ques où  l'on  ne  compte  que  sur  ce  qui  peut  ajouter  à  nos 
désolations;  aussi,  au  lieu  de  penser  que  j'avais  pu  les 
rassurer,  je  ne  me  figurai  plus  ma  femme  que  dans 
les  angoisses  de  l'inquiétude,  mes  enfants  souffrants  ou 


DRAPEAUX   BLANCS.  189 

malades,  ou  fuyant  les  horreurs  de  Tinvasion.  En  cela 
mes  pressentiments  s'accordaient  avec  la  réalité,  et  ces 
pensées  si  sombres  se  noircissaient  encore  par  l'image 
de  la  France  qui  peut-être  allait  subir  toutes  les  hontes 
et  tous  les   malheurs.  C'est  qu'en   effet  les  nouvelles 
devenaient  chaque  jour  plus  horribles.  Le  commence- 
ment de  4844,  comme  celui  de  1794,  fut  plus  déplorable 
que  la  fin  de  4793  et  celle  de  1813  ne  l'avaient  été,  et 
dans  cette  progression  de  tout  ce  que  l'on  peut  imaginer 
de    douleurs  morales  s'écoulèrent  pour  nous  janvier, 
février,  mars  et  avril.  Déjà  le  mois  de  mai  était  com- 
mencé; ce  mois  d'espérance  et  de  vie,  où  la  nature 
semble  nous  faire  renaître  avec  elle,  ce  mois  de  rafraî- 
chissement et  d'élans  nouveaux  ne  nous  apporta  que  la 
recrudescence  de  nos  chagrins  et  de  notre  accablement. 
Nous  avions  tout  osé  prévoir,  tout  hors  la  domination 
des  Bourbons,  dont  le  nom  seul  nous  paraissait  une 
exhumation,  lorsque  le  9  mai,  au  jour  naissant,  la  ligne 
des  ennemis,  sur  le  front  de  Harbourg,  nous  apparut 
pavoisée  de  drapeaux  blancs. 

A  peine  informé  de  ce  fait,  et  en  dépit  des  bruits  qui 
se  répandaient  et  tendaient  à  s'accréditer,  le  maréchal 
ordonna  de  tirer  sur  tous  ces  drapeaux,  qui  en  moins 
d'un  quart  d'heure  furent  abattus  à  coups  de  canon,  et 
si  quelques  hommes  dans  l'armée  soutinrent  que  cette 
levée  de  loques  blanches  était  une  ruse  destinée  à  nous 
tromper  et  à  nous  désunir,  si  d'autres  le  crurent,  le 
plus  grand  nombre  ne  fut  nullement  rassuré.  D'ail- 
leurs, de  nouveaux  drapeaux,  placés  hors  de  la  portée 
de  nos  boulets,  ne  tardèrent  pas  à  reparaître  et  nous  sem- 
blèrent assez  significatifs,  de  même  qu'ils  nous  firent 
penser  qu'avoir  renversé  les  premiers  n'était  peut-être 
pas  fort  sage,  si  réellement  leur  pronostic  se  réalisait. 
Quoi  qu'il  en  soit,  cette  manière  de  nous  narguer  dura 


190    MÉMOIRES  DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

jusqu'au  iO  mai,  à  une  heure  du  matin,  où  nous  reçûmes 
Tordre  de  nous  rendre  immédiatement  chez  le  maréchal 
pour  une  communication  de  la  plus  haute  importance. 
On  comprend,  en  l'état  de  qui -vive  où  nous  nous  trou- 
vions, quel  fut  notre  empressement  à  arriver.  Comme  à 
l'ordinaire,  nous  trouvâmes  le  maréchal  marchant  à 
grands  pas,  et  cette  fois  son  agitation  était  trop  natu- 
relle pour  qu'elle  nous  semblât  avoir  rien  d'extraordi- 
naire. Enfin,  du  moment  où  le  dernier  général  de  divi- 
sion fut  arrivé  :  c  Messieurs,  nous  dit  le  maréchal,  TËm- 
pereur  a  abdiqué  pour  lui  et  pour  sa  race;  la  France 
rentre  sous  la  domination  des  Bourbons.  >  Après  un 
silence  que  personne  n'interrompit  :  <  Ces  nouvelles 
sont  certaines,  ajouta-t-il;  un  de  mes  parents,  que  le 
gouvernement  provisoire  établi  à  Paris  m'a  envoyé  en 
courrier,  vient  de  me  les  apporter  avec  l'ordre  de  les 
communiquer  de  suite  aux  troupes,  de  faire  prendre 
la  cocarde  blanche,  de  faire  reconnaître  comme  roi 
Louis-Xavier  de  Bourbon,  sous  le  nom  de  Louis  XVIII, 
et  de  faire  signer  à  l'armée  un  acte  de  soumission  et 
d'adhésion.  Les  papiers  qui  couvrent  cette  table  sont 
les  Moniteurs  relatifs  à  ces  événements  et  quelques  pro- 
clamations ;  prenez  connaissance  de  leur  contenu,  nous 
en  conférerons  ensuite...  >  A  ces  mots,  il  nous  quitta  et 
rentra  dans  sa  chambre.  Quant  à  nous,  nous  dévorâmes 
plus  que  nous  ne  lûmes  tout  ce  qui  avait  trait  aux  deux 
faits  gigantesques  qui  nous  étaient  transmis.  Au  bout 
d'une  demi-heure,  le  maréchal  reparut,  et,  comme 
il  sembla  nous  interroger  sur  ce  que  nous  pensions  de 
ces  terribles  nouvelles,  comme  personne  ne  se  hâtait  de 
répondre,  je  prononçai  ces  mots  :  «  Il  n'y  a  pas  d'opi- 
nion à  émettre  sur  des  événements  accomplis  auxquels 
on  ne  peut  rien.  Quant  à  Louis  XVIII,  espérons  en  sa 
sagesse;  quant  à  Napoléon,   si  nous  avions  échappé 


ADRESSE   A  LOUIS   XVIII.  191 

au  désastre  qui,  par  lui,  nous  frappe  en  ce  moment,  nous 
l'aurions  subi  Tannée  prochaine  ;  si  nous  y  avions  échappé 
dans  un  an,  nous  l'aurions  subi  dans  deux,  et,  puisque 
tôt  ou  tard  il  fallait  que  ce  désastre  s'accomplît,  mieux 
vaut  aujourd'hui  que  demain  :  l'abîme  est  moins  pro- 
fond. >  Et  une  espèce  de  concedo  se  manifesta  sur  les 
figures  et  dans  le  geste  de  la  plupart  des  assistants. 

Restait  à  exécuter  les  ordres  que  l'on  avait  reçus.  Le 
général  César  de  Laville  fut  naturellement  chargé  de 
transmettre    ces    nouvelles   aux    troupes    et  de    leur 
enjoindre  de  faire  dans  la  matinée  leur  acte  d'adhésion. 
11  fallait  en  outre  que  l'état-major,  et  en  tête  les  géné- 
raux, le  maréchal  y  compris,  fît  le  sien;  mais  on  jugea 
devoir  accompagner  toutes  ces  pièces  d'une  adresse  au 
Roi,  signée  par  les  généraux  seulement,  de  la  faire  par- 
tir  dans  la  journée.  Le  choix  du  rédacteur  de  cette 
adresse  fut  en  quelque  .sorte  spontané;  à  l'assentiment 
de  tous,  j'en  fus  chargé  par  le  maréchal,  et,  en  nous  sé- 
parant vers  six  heures  du  matin,  il  fut  convenu  que, 
pour  la  lecture  de  cette  adresse,  nous  nous  réunirions 
à  neuf  heures.  Nous  fûmes  exacts;  j'arrivai  muni  de 
mon  projet,  et  j'allais  le  soumettre  au  maréchal  et  à  mes 
camarades  lorsque  le  général  Watier  tira  un  papier  de 
sa  poche  et  nous  dit  :  <  J'ai  pensé  que  pour  une  pièce 
de  cette  importance  il  pourrait  être  bon  d'avoir  à  choi- 
sir entre  deux  rédactions;  en  conséquence,  je  vais  vous 
communiquer  ce  que  j'ai  fait.  »  Le  maréchal  fronça  le 
sourcil  ;  je  me  mis  à  sourire;  tous  mes  camarades  me 
regardèrent.  En  réalité,  c'était  une  désobligeance,  puis- 
que j'avais  été  exclusivement  chargé  de  la  rédaction; 
c'était  aussi  une  fatuité,  car  Watier  était  hors  d'état,  je 
ne  dis  pas  d'écrire,  mais  seulement  de  concevoir  une 
telle  lettre.  Son  projet,  sec  et  prétentieux,  ne  donna  pas 
même  lieu  à  une  observation,  de  sorte  que  Watier  re- 


192      MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON  THIEBAULT. 

ploya  son  papier  et  le  remit  dans  sa  poche  au  moment 
où  le  maréchal  me  dit  avec  une  sorte  d'impatience  : 
€   Général   Thiébault,   lisez  votre  projet...  C'est  très 
bien,  reprit-il  >,  dès  que  j'eus  terminé  ma  lecture,  et  ce 
c  C'est  très  bien   >  fut  répété  par  tous  les  assistants, 
moins  un.  Dans  le  fait,  j'étais  rentré  chez  moi  assez 
ému  pour  qu'une  inspiration  ne  pût  me  manquer,  et  je 
crois  pouvoir  dire  que  mon  adresse  devait  être  agréa- 
ble à  Louis  XyiII,tel  qu'on  nous  le  dépeignait,  et,  fût-il 
différent  de  sa  réputation,  à  tout  prince  qui,  sans  nous 
avoir  vaincus,   devenait   un  gage  de  paix  et  devait 
s'efforcer  de  faire  oublier  à  quelles  calamités  nous  de* 
vions  son  retour.  Tout  en  attestant  notre  entière  adhé- 
sion,  que   par   position   nous   ne   pouvions  pour    la 
plupart  refuser  et  que  les  autres  ne  songeaient  pas  à 
refuser,  j'avais  affranchi  ma  rédaction  de  flagorneries 
et  de  bassesses,  de  manière  à  la  rendre  digne  des  hommes 
qui  avaient  à  la  signer  et  d'un  monarque  digne  de  ce 
que  la  fortune  et  le  malheur  faisaient  pour  lui;  je  remis 
donc  ma  minute  au  maréchal,  qui,  l'ayant  fait  copier  de 
suite,  nous  la  fit  signer  sans  désemparer.  Mais  ici  le 
maréchal  éleva  une  question  à  laquelle  je  ne  m'atten- 
dais pas.   Je  croyais  en  effet  qu'il  allait  désigner  le 
porteur,  alors  qu'il  se  borna  à  nous  dire  :  <  Par  qui 
fei^ons-nous  partir  cette  adresse  ?  >  Loison  grillait  d'en 
être  chargé,  et  à  dix  reprises  il  nous  l'avait  fait  sen- 
tir; mais  aucun  de  nous  ne  se  souciait  de  lui,  persua- 
dés que  nous  étions  qu'il  en  profiterait  pour  faire  ou 
chercher   à  faire  son  nid,  fût-ce  aux  dépens  de   tous 
les  autres.  Et  cependant,  si  on  prenait  par  la  tête,  cette 
mission  lui  revenait  de  droit;  d'autre  part,  comme  ca- 
pacité et  comme  vigueur,  il  n'avait  guère  de  concurrents 
à  craindre,  et,  pour  nous  le  rappeler,  il  se  servit  d'un 
moyen  qui  de  suite  lui  fit  manquer  son  but.  Il  se  hâta 


^  QUI   PORTERA  L'ADRESSE?  193 

donc  de  parler  et  nous  dit  :  <  Je  pense  qu'il  faut  que 
cette  adresse  soit  portée  par  qui  au  besoin  saurait  dé- 
fendre la  cause  de  Tarmée.  —  La  cause  de  l'armée?  »  ré- 
pondis-je;  «  l'armée  a  fait  son  devoir  et  n'a  pas  besoin 
d'être  défendue.  — Non,  sans  doute  »,  reprit  le  maréchal. 
—  Je  continuai  :  c  Mon  opinion  est  donc  qu'aucun  gé- 
néral de  division  ne  doit  en  être  chargé ,  et  que  cette 
mission  serait  en  bonnes  mains  si  elle  était  confiée  au 
général  Delcambre.   »  Un  murmure  approbatif  déter- 
mina ce  choix,  et,  vers  quatre  heures  du  soir,  le  général 
Delcambre  partit  pour  Paris.  Le  choix  était  excellent. 
Le  général  Delcambre  à  de  beaux'  services  militaires 
joignait  un   physique  agréable,  des  manières  parfaites, 
de  nobles  sentiments  et  un  caractère  conciliant  et  doux. 
Notre  dernière  séance  levée,  je  priai  le  maréchal  de 
m'entendre  un  moment.  Je  passai  avec  lui  dans  son  ca- 
binet; je  lui  exposai  que,  par  TefTet  des  circonstances 
comme  par  la  fin  de  toutes  les  choses,  je  n'avais  rien  à 
regretter  sous  les  rapports  de  la  guerre,  puisqu'il  n'y 
avait  eu  de  gloire  pour  personne,  et  que  j'étais  forcé  de 
convenir  de  l'importance  des  fonctions  qu'il  m'avait 
confiées;  mais  que,  sans  m'arrêter  au  parti  que  j'aurais 
pu  tirer  de  quelques  positions,  mes  deux  aides  de  camp, 
dont  il  connaissait  le  dévouement,  auraient  pu  conti- 
nuer à  se  distinguer  et  à  ajouter  à  leurs  titres;  qu'il  y 
avait  donc  eu  pour  eux  un  véritable  malheur  dans 
l'ordre  qui  m'avait  séparé  de  ma  division,  et  qu'en  con- 
sidération de  ce  que  la  justice  réclamait  et  de  ce  que 
j'avais  pu  personnellement  mériter,  je  le  priais  de  com- 
penser ce  malheur.  <  Ce  n'est  pourtant  pas  une  double 
demande  que  je  viens  vous  faire,  ajoutai-je.  Montmoril- 
lon,  qui  d'aujourd'hui  devient  le  marquis  de  Montmoril- 
lon,  se  trouve  par  le  nouvel  ordre  de  choses  dans  une 
position  si  favorable  qu'évidemment  il  n'a  plus  besoin 

Y.  13 


194    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

de  moi;  quant  à  Yallier»  il  perd  même  en  espérances 
ce  que  son  camarade  ne  peut  manquer  de  gagner  en  réa- 
lité  »  Et  je  sollicitai  pour  ce  brave  ofQcier  une  nomina- 
tion provisoire  de  chef  de  bataillon,  nomination  fondée 
sur  sa  conduite  pendant  la  campagne  de  Mecklembourg 
et  sur  les  travaux  de  fortification  que,  supplémentai- 
rement  à  ses  devoirs  auprès  de  moi,  il  avait  conçus,  tra- 
cés et  fait  exécuter  à  Lûbeck  et  à  Travemûnde.  Le  ma- 
réchal accueillit  ma  démarche  avec  bonté,  et,  une  heure 
après  que  je  l'eus  quitté  en  lui  laissant  cette  demande 
par  écrit,  je  reçus  la  nomination  provisoire  de  Vallier, 
nomination  qu'à  Paris  je  parvins  à  faire  confirmer  par 
le  Roi.  C'est  la  seule  obligation  que  j'aie  due  à  la  Res- 
tauration et  au  maréchal,  mais  c'en  fut  une  véritable, 
et  je  la  consigne  avec  un  sentiment  de  gratitude  qui 
malheureusement  ne   pouvait  m'entrafner  à  me  taire 
sur  d'autres  faits  dus  à  la  vérité.  Quant  à  notre  position, 
il  est,  je  crois,  inutile  de  dire  qu'à  dater  de  ce  moment 
nous  n'étions   plus  en    guerre    avec   personne,  qu'il 
n'était  plus  question  de  blocus,  que  les  grands  appro- 
visionnements qui  nous  restaient  encore  furent  de  suite 
remis  à  l'ordonnateur,  et  que  le  général  Delcambre  em- 
porta dix  lettres  de  moi.  La  plus  vivement  recomman- 
dée était  destinée  à  ma  femme,  qui,  comme  je  Tai  dit, 
n'en   avait  reçu    qu'une  de  toutes  celles  que  j'avais 
expédiées  d'AItona,  mais  qui  aussi  avait  été  la  seule  à 
recevoir  des  nouvelles  de  Hambourg  pendant  le  blocus, 
comme  elle  avait  été  la  seule  à  en  recevoir  de  Lisbonne. 
Dans  la  soirée,  le  général  Lallemand,  libéré  par  la 
paix  et  profitant  de  la  réouverture  des  communications, 
nous  rejoignit  à  Hambourg  et  reprit  de  suite  le  com- 
mandement de  la  cavalerie  légère  de  l'armée.  Le  maré- 
chal me  demanda  même  si  je  désirais  rentrer  en  France 
avec  des  troupes  :  <  Dieu  me  garde,  lui  répondis-je; 


LA  FIN    DU    BLOCUS.  195 

commander  sur  les  grands  chemins  ne  m'a  jamais 
tenté.  »  Le  général  Watier  déclara  également  qu'il 
prendrait  la  poste  pour  retourner  à  Paris;  Vichery  et 
Pécheux  suivirent  le  même  exemple;  Hogendorp  nous 
quitta  de  suite  pour  rentrer  en  Hollande;  quant  à  Loi- 
son,  piqué  de  n'avoir  pas  été  chargé  de  porter  l'adresse, 
il  partit  dès  le  lendemain,  il  mai,  et  ne  gagna  rien  à 
nous  précéder  à  Paris.  J'avais  eu  la  pensée  d'en  faire 
autant,  mais  je  trouvai  plus  convenable  d'attendre, 
ainsi  que  firent  les  trois  premiers  généraux  de  divi- 
sion que  j'ai  nommés.  Aucun  de  nous  n'ayant  voulu 
conserver  de  commandement,  les  troupes  du  treizième 
corps  et  de  la  trente-deuxième  division,  réparties  en 
huit  colonnes,  savoir  :  deux  de  cavalerie  et  six 
d'infanterie,  furent  dirigées  moitié  sur  Lille,  moitié 
sur  Yalenciennes,  sous  les  ordres  de  sept  généraux 
de  brigade,  d'un  adjudant  commandant.  Ainsi  finit 
ce  treizième  corps,  qui  aurait  pu  sauver  et  la  France  et 
l'Empire,  et  qui,  rentré  en  France,  fut  dissous  sans  un 
souvenir  d'honneur  ou  de  gloire. 

Le  ii  mai,  arriva  à  Hambourg,  sous  le  titre  de  com- 
missaire du  Roi  près  le  treizième  corps,  le  général  de 
division  d'artillerie  Foucher,  apportant  la  nouvelle  que 
le  maréchal  prince  d'EckmQhl  était  remplacé  dans  son 
commandement  par  le  général  de  division  comte  Gé- 
rard. 

Cette  mission  et  ce  remplacement  nous  étonnèrent  et 
nous  affligèrent.  En  effet,  le  général  Foucher  n'avait 
ni  en  services,  ni  en  mérite,  ni  en  considération  person- 
nelle, rien  qui  pût  expliquer  le  choix  qu'on  avait  fait 
de  lui.  Ce  choix  n'était  donc  que  le  produit  de  l'intrigue, 
le  prix  d'un  mauvais  rôle,  et  nous  acquérions  ainsi  la 
preuve  que  d'aussi  misérables  considérations  pesaient 
sur  l'esprit  d'un  prince  qu'on  nous  représentait  comme 


196    MÉMOIRES   DU    GÉNÉRAL   BARON    THIÊBaULT. 

un  gage  de  concorde,  de  justice  et  de  sagesse.  Le  rem- 
placement du  maréchal  ne  nous  parut  pas  moins  de 
mauvais  augure,  car  il  était  sans  raison,  par  suite  sans 
justification.  Que  pouvait-on  craindre  ?  Le  maréchal,  en 
admettant  qu'il  eût  eu  l'intention  de  résister,  aurait-il 
pu  recommencer,  de  sa  seule  personne  et  contre  toute 
l'Europe,  la  guerre  qui  venait  d'écraser  Napoléon?  Et 
d'ailleurs  ne  devail-on  pas  lui  laisser  le  temps  de  se 
prononcer?  Eu  supposant  même  qu'on  eClt  eu  des  dé- 
ûancËS,  auxquelles  la  prompte  adhésion  de  l'armée  et 
l'adresse  des  généraux  ne  laissèrent  plus  de  base;  en 
admettant  que  dans  le  premier  moment  on  eflt  cru 
devoir  envoyer  à  Hambourg  un  commissaire  du  Roi,  ne 
fallait-il  pas  choisir  un  autre  homme  et  rendre  condi- 
tionnels et  la  mission  du  sieur  Foucher  et  le  remplace- 
ment du  maréchal ,  alors  surtout  qu'il  ne  s'agissait 
plus  que  de  morceler  l'armée  par  brigades,  de  la  diri- 
ger par  lambeaux  sur  Lille  et  sur.  Valenciennes;  que 
tout  cela  n'était  plus  qu'une  affaire  de  quelques  jours, 
et  que  ce  Fouclicr  avait  eu  quatre  fois  le  temps  deman- 
der à  Paris  que  la  venue  du  général  Gérard  était  inutileî 
Cette  manière  brutale  d'insulter  un  homme  que  l'on 
n'avait  pas  éprouvé,  en  qui  on  blessait  une  armée  en- 
tière, nous  semblait  grave,  et  d'autant  plus  grave  qu'elle 
attestait  le  dédain  de  toutes  les  convenances,  les  disposi- 
tions liostiles  dont  l'armée  était  l'objet  et  une  précipita- 
tion i[iii  prouvait  plus  de  passion  que  de  sagesse.  Elle  eut 
donc  pour  résultat  de  fonder  beaucoup  de  ces  craintes  que 
l'on  ni!  pouvait  trop  écarter.  Eteneffet,quellesgarantieB 
reslail-il  aux  généraux,  comme  aux  derniers  ofQciers, 
lorsque  l'un  de  leurs  chefs  le  plus  haut  placés  était 
condamné  sans  avoir  pu  être  entendu,  après  avoir  bien 
agi,  k\  lorsque  l'arbitraire,  l'injustice  de  ces  mesures 
ulluient  être  établis  par  des  faits  authentiques?  Ensuite, 


LE   GÉNÉRAL  FOUCHER   DE   CAREIL.  197 

et  je  le  répète,  que  signifiait  comme  remède  le  général 
Foucher  ?  Croirait-on  qu'il  nous  arriva  n'ayant  plus  à 
la  rosette  de  la  croix  de  la  Légion  d'honneur  (1)  que  la 
couronne,  dont  la  croix  ou  l'étoile  avait  été  arrachée,  ce 
qui  révéla,  sans  qu'il  entreprît  de  le  nier,  qu'il  avait 
cassé  sa  croix  parce  qu'elle  portait  l'aigle  de  l'Empire 
et  Teffigie  de  Napoléon?  Lâcheté  peut-être  digne  de  lui, 
mais  qui  révolta,  car  une  décoration  que  le  Roi  n'avait 
pas  encore  modifiée  devait  jusqu'à  nouvel  ordre  con- 
tinuer à  être  portée  telle  qu'on  l'avait  reçue. 

Le  lendemain  du  jour  où  cet  homme  arriva,  le  maré- 
chal nous  donnait  à  dîner  à  la  campagne  qu'il  avait 
occupée  à  Hamm  et  ne  put  éviter  de  l'inviter. . .  Il  est  impos- 
sible d'être  plus  impudent  que  ne  le  fut,  pendant  ce  repas, 
ce  Foucher,  baron  de  Gareil,  général  de  division  par  la 
faveur  impériale,  et  qui  cependant  poussa  la  jactance 
de  son  royalisme  au  point  de  dire  :  <  Je  serais  plus  fier 
d'avoir  été  nommé  lieutenant  par  Louis  XYIII  que  je 
ne  le  suis  d'avoir  été  nommé  lieutenant  général  par  Bo- 
naparte. >  Ce  mot  fut  accueilli  par  une  huée,  et  je  le 
relevai  en  disant  :  «  Pour  tenir  un  semblable  propos,  il 
faut  ne  pouvoir  s'honorer  d'aucun  de  ses  grades.  > 
Tous  les  yeux  se  portèrent  et  se  fixèrent  sur  le  person- 
nage, comme  pour  le  provoquer  et  pour  me  soutenir; 
mais  son  silence  constata  que  mon  observation  lui 
était  applicable.  Devant  cette  lâcheté,  tous  les  regards 
le  quittèrent;  sorti  de  la  table,  on  s'écarta  de  lui,  et,  ne 
trouvant  personne  qui  consentît  à  se  laisser  aborder, 

(1)  Il  était  commandant;  mais  les  commandants  de  cet  ordre, 
ainsi  que  les  grands  offlciers,  ne  portaient  encore  que  la  croix 
d'officier;  ce  qui,  pour  cinq  degrés,  ne  faisait  que  trois  décorations. 
C'est  peu  après  que  l'effigie  de  Henri  IV  remplaça  celle  de  Napo- 
léon, que  les  commandants,  devenus  commandeurs,  portèrent  une 
plus  grande  croix  en  sautoir,  et  que  les  grands  officiers  euren 
une  plaque  à  droite,  mais  sans  cordon. 


198    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉ6AULT 

ne  rencontrant  que  des  mines  froissées,  n'entendant  que 
des  propos  fort  près  d'être  injurieux,  il  partit.  Sans  moi 
pourtant  il  n'en  aurait  pas  été  quitte  à  si  bon  compte. 
Un  adjudant  général,  mon  ancien  chef  d'état-major, 
ofBcier  plein  d'énergie  et  de  patriotisme,  ne  pouvant 
modérer  sa  colère,  venait  de  résoudre  de  l'attendre  à  la 
nuit,  sur  le  lungfernstieg  que  ce  Foucher  de  Careil  avait 
i  traverser  pour  se  rendre  chez  lui,  et  là  de  le  forcer  à  se 
battre  et,  dans  le  cas  où  il  refuserait,  de  le  jeter  dans 
l'Alster.  Deux  autres  officiers  entrèrent  dans  le  com- 
plot, que  j'appris  de  l'un  d'eux.  Aussitôt  je  pris  le  prin- 
cipal auteur  à  part;  je  voulais  sans  doute  lui  épargner 
un  crime,  mais  je  tenais  aussi  à  empêcher  un  événe- 
ment qui  aurait  donné  lieu  à  de  fatales  interprétations  : 
c  Je  vous  abandonnerais  ce  misérable  cent  fois  pour  une, 
lui  dis-je;  mais,  sans  parler  de  vous,  sans  observer  que 
vous  vous  perdriez  à  jamais,  et  qu'une  telle  victime  ne 
vaut  pas  l'honneur  d'être  immolée  à  l'armée,  vous  com- 
promettriez le  maréchal  plus  que  personne;  fait  telle- 
ment évident  que,  si  vous  ne  me  donnez  votre  parole 
d'honneur  de  renoncer  irrévocablement  à  ce  projet,  j'en 
avise  à  l'instant  le  maréchal  lui-même.  >  Il  est  difficile 
de  concevoir  un  homme  plus  exaspéré,  mais  j'avais 
conservé  de  l'influence  sur  lui,  et  je  lui  arrachai  la  parole 
que  je  lui  avais  demandée. 

Afin  de  ne  pas  jouer  son  vilain  rôle  à  demi,  ce  Fou- 
cher avait  apporté  avec  lui  une  pacotille  de  ces  bro- 
chures que  les  plus  basses  spéculations  multiplient  et 
font  colporter  aux  époques  des  bouleversements  poli- 
tiques et  dans  lesquelles,  avec  plus  ou  moins  d'inso- 
lence et  d'effronterie,  celui  qui  succombe  est  immolé  à 
celui  qui  triomphe.  Compris  dans  la  sorte  de  distribu- 
tions qu'il  en  fit,  je  fus  révolté  du  contenu  d'un  de  ces 
pamphlets,  qui  en  effet  l'emportait  sur  tous  les  autres  à 


RÉPONSE  A  LA  BROCHURE  DE  BERÇASSE.        199 

force  d'être  digne  de  son  auteur  et  du  moment.  Dans 
cette  publication  due  à  ce  Bergasse  dont  Beaumarchais  a 
proclamé  Tinfamie  dans  son  Bégearss  (anagramme  de 
Bergasse),  la  France  n'était  pas  moins  menacée  que 
Napoléon  n'était  insulté,  et  si  ce  dernier  fait  m'indigna 
tout  en  me  forçant  de  m'en  tenir  à  mon  dégoût,  le  pre- 
mier m'alarma  de  manière  à  me  faire  désirer  de  rompre 
le  silence.  Je  pris  donc  la  plume,  et,  après  avoir  réfuté  les 
indignes  sophismes,  les  calomnieuses  accusations,  après 
avoir  vengé  les  Bourbons  des  menaces  qu'on  leur  prétait 
contre  la  France  et  qui  leur  plaisaient  sans  doute  autant 
qu'elles  me  semblaient  devoir  les  outrager,  je  terminai  par 
l'exposé  d'un  plan  tendant  à  faire  de  la  France  une  na- 
tion armée  et  à  organiser,  avec  peu  de  troupes  au  compte 
du  trésor,  des  forces  telles  que  l'Europe  entière  n'au- 
rait pu  songera  une  seconde  invasion.  Ce  morceau,  fait 
d'inspiration, me  parut  constituer  en  ma  faveur  un  nou- 
veau titre;  mais  j'avais  encore  la  naïveté  de  croire  au 
retour  de  princes  français,  et  je  ne  fus  pas  à  Paris  que 
je  compris  combien,  loin  de  me  servir,  dette  réfutation 
pourrait  me  compromettre.  Je  me  gardai  donc  de  la 
faire  imprimer;  toutefois  je  tenais  à  la  conserver,  mon 
plan  surtout,  qui,  bien  entendu,  me  paraissait  excellent 
et  qui  se  trouva  compris  dans  le  vol  de  mes  papiers. 
Avant  de  nous  séparer  du  maréchal,  et  pour  protes- 
ter contre  l'insulte  qui  lui  était  faite,  nous  arrêtâmes  de 
lui  donner  un  dîner  chez  Rainville,  et  de  premier  abord 
nous  décidâmes  de  ne  pas  y  inviter  ce  Foucher.  Il  le  sut 
et  courut  chez  Vichery,  le   seul   d'entre  nous  qui  le 
reçût,  et  l'entraîna  à  devenir  son  avocat  dans  cette  occa- 
sion. Vichery   se  mit  donc  en  campagne,  y  développa 
plus  que  du  zèle  et  parvint  à  obtenir  audit  Foucher 
une  invitation,  ce  qui  ne  sauva  M.  le  commissaire  du  Roi 
d'une  humiliation  que  pour  lui  en  rapporter  une  autre, 


800    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

que  lui  seul  d'ailleurs  était  capable  de  supporter;  il  fut 
placé  loin  du  maréchal,  et  presque  personne  ne  parut 
s'apercevoir  qu'il  était  là. 

Après  le  dîner,  en  revenant  d'Altona,  nous  nous  ren- 
dîmes au  théâtre.  J'y  étais  dans  ma  loge  avec  mes  aides 
de  camp,  lorsque  le  général  César  de  Laville  arriva  : 
«  Croiriez-vous,  me  dit-il  en  ne  pouvant  s'empêcher  de 
rire,  que  le  général  Foucher,  après  tout  ce  qui  s'est  passé, 
vient  de  pousser  la  familiarité  ou  la  hardiesse  au  point 
de  venir  dans  la  loge  du  prince  ?  Mais  il  ne  se  vantera 
pas  de  sa  démarche,  car  il  y  était  à  peine  que  le  prince 
s'est  levé,  est  allé  à  lui  et  lui  a  dit  :  <  Général,  vous  ne 
«  pouvez  venir  ici  que  pour  m'ennuyer  ou  pour  m'in- 
«  sulter.Si  c'est  pour  m'insulter,  je  suis  général  de  divi- 
€  sion  comme  vous;  si  c'est  pour  m'ennuyer.  je  vous  dé- 
t  clare  que,  comme  je  suis  ici  pour  m'amuser,  si  vous  ne 
f  sortez  de  suite,  je  vous  f...  à  la  porte.  >  Et  il  partit  sans 
répliquer;  il  fit  bien,  car  le  maréchal  allait  le  prendre 
par  les  épaules  pour  le  jeter  dehors.  Afin  d'en  rire 
encore,  je  me  rendis  immédiatement  dans  la  loge  du 
maréchal,  et,  en  y  arrivant,  j'eus  l'air  de  chercher  le  géné- 
ral Foucher,  tout  en  disant  que  j'avais  cru  le  voir  entrer. 
Il  n'en  fallut  pas  davantage  pour  dérider  tout  le  monde, 
excepté  le  maréchal,  qui  ne  se  déridait  pas  si  facilement. 

Quant  à  M.  le  commissaire  du  Roi,  cette  aventure  ter- 
mina ses  tribulations.  Un  peu  de  honte  est  bientôt  passé. 
A  quelques  jours  de  là,  nous  étions  tous  dispersés,  et 
Dieu  sait  s'il  ne  se  vanta  pas  de  son  séjour  à  Ham- 
bourg. Au  reste,  s'il  s'en  plaignit,  ce  dut  être  pour  se  faire 
un  mérite  de  ses  mécomptes;  toujours  est-il  que  les  fa- 
veurs de  la  Restauration  escomptèrent  surabondamment 
le  risque  du  salaire  qu'il  avait  manqué  recevoir  à  Ham- 
bourg. H  est  même  incontestable  qu'il  ne  négligea  rien 
pour  se  venger,  et  qu'il  nous  fit  beaucoup  de  mal,  alors 


LES   ÉMIGRÉS  Â  HAMBOURG.  201 

que,  grâce  à  son  caractère,  nous  ne  lui  en  avions  fait  au- 
cun. Tout  ce  qui  avait  appartenu  au  treizième  corps  fut  en 
effet  fort  mal  reçu  k  Paris  et,  à  peu  de  chose  près,  traité 
en  criminel;  il  n'y  eut  une  sorte  d'exception  que  pour  Wa- 
tier,  et  il  ne  le  dut,  je  pense,  qu'à  M.  de  Bombelles,  évèque 
d'Amiens,  devenu  aumônier  de  Mme  la  duchesse  de 
Berry.  Ce  monsieur  était  l'oncle  de  Mme  de  Mackau,  et 
l'Empereur  avait  marié  celle-ci  au  général  Watier,  qu'il 
avait  nommé  comte  de  Saint- Alphonse,  dont  il  avait  fait 
l'un  de  sesécuyers,que,  indépendamment  de  la  solde,  du 
traitement  de  la  Légion  d'honneur,  de  gages  et  de  je 
ne  sais  combien  de  gratifications,  il  avait  pourvu  d'une 
dotation  de  50,000  francs  de  revenu,  le  tout  pour  l'ac- 
complissement de  cette  parole  de  Beaumarchais  :  c  Gau- 
deant  bene  ncUi.  > 

La  petite  comédie  que  nous  devions  au  général  Fou- 
cher  fut  suivie  d'une  autre  qui  eut  tout  le  caractère  d'un 
vrai  coup  de  théâtre.  On  sait  que,  de  toutes  les  villes  du 
Nord,  Hambourg  avait  été  une  de  celles  qui  avaient 
servi  de  refuge  et  d'asile  au  plus  grand  nombre  d'émi- 
grés; sans  rappeler  que  ce  fut  dans  le  voisinage  de 
cette  ville  que  le  noble  et  digne  comte  de  Valence  avait, 
en  qualité  de  fermier,  exploité  une  grande  terre  pen- 
dant huit  ans,  on  peut  dire  qu'une  foule  d'autres  émigrés 
y  avaient  trouvé  des  moyens  d'existence.  Ainsi  l'un 
donnait  des  leçons  d'équitation,  et,  à  la  rigueur,  celui-là 
ne  dérogeait  pas  trop;  mais  la  plupart,  poussés  par  la 
nécessité,  avaient  été  forcés  de  répudier  le  passé  et  à 
tout  prix  de  le  sacrifier  au  présent.  Pendant  que  Rain- 
ville  était  restaurateur  à  Altona,  un  autre  fabriquait  de 
la  cire  à  cacheter,  un  troisième  était  maître  de  danse, 
je  ne  sais  combien  maîtres  de  pension,  de  langue,  de 
musique,  plusieurs  commis  dans  des  bureaux  ou  des 
comptoirs;  enfin  quelques  autres  encore  figuraient  à 


202    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIfiBAULT. 

l'orchestre  ou  sur  la  scène,  et  un  dernier,  limonadier, 
tenait  le  café  de  VAkter;  moyens  de  vivre  qui  sans  doute 
avaient  dû  coûter  beaucoup  à  la  vanité  de  ces  messieurs, 
mais  qui  n'en  étaient  pas  moins  honorables;  les  prati- 
quer était  certes  cent  fois  plus  digne  que  de  prostituer 
un  grand  nom  autour  de  tous  les  tapis  verts  de  l'Eu- 
rope, dût-on  gagner  à  ce  métier  de  quoi  rentrer  ea 
France  avec  300,000  francs  et  fût-on  capable  de  se 
vanter  de  si  abjects  profits. 

Pour  en  revenir  au  coup  de  théâtre  que  j'ai  fait  pres- 
sentir, qu'on  se  figure  sur  tous  ces  émigrés  l'effet  de  la 
nouvelle  officielle  du  retour  des  Bourbons  sur  le  trône 
de  France;  qu'on  imagine  l'explosion  produite  par  la 
brusque  détente  de  tous  ces  cœurs  si  longtemps  com- 
primés, de  toutes  ces  espérances  qui  de  jour  en  jour 
s'étaient  fortifiées.  Ce  fut  comme  un  épisode  du  juge- 
ment dernier;  ces  essaims  d'émigrés,  qu'en  partie  leur 
incognito  seul  avait  sauvés,  semblaient,  au  jour  de  la  ré- 
surrection, sortir  fiers  et  superbes  de  leurs  tombes. 
D'entre  chaque  pavé  il  en  surgissait;  ceux  qui  n'avaient 
pas  même  osé  garder  leur  nom  le  déclarèrent  tout  à 
coup,  se  décorèrent  de  titres  et  de  cordons,  et  reprirent 
leurs  armes  ou  breloques;  il  fallut  dire  c  monsieur  le 
comte  »  ou  <  monsieur  le  marquis  >  à  des  hommes  aux- 
quels par  mégarde  on  aurait  pu  dire  encore  «  mon  cher  » , 
ou  qui  peu  d'heures  avant  répondaient  aux  plus  fami- 
liers appels.  Toutefois,  mais  seulement  autant  que  leur 
ivresse  le  leur  permit,  ils  se  continrent  en  public,  à  cause 
de  la  présence  d'une  armée  d'assez  mauvaise  humeur  et 
d'une  misère  qui  tempérait  bien  des  désirs  d'expansion; 
beaucoup  se  bornèrent,  dans  les  rues,  à  substituer 
entre  eux  de  grands  saluts  aux  simples  mouvements 
de  tête  qu'ils  s'administraient  depuis  si  longtemps  ;  ce 
fut  surtout  dans  leurs  greniers,  dans  leurs  échoppes, 


TERREUa  DU  GRAND  PREVOT. 

qulls  s'exercèrent  à  qui  mieux  mieux  aux  grands  airs, 
aux  g^rands  tons  dont  ils  avaient  perdu  l'habitude.  Il 
est  pourtant  juste  de  dire  que  tous  n'affichèrent  pas 
cette  joie  délirante,  assez  naturelle  en  somme,  mais  co- 
mique parce  qu'elle  passa  les  bornes.  Je  pourrais  même 
en  citer  des  exemples,  si  je  n'avais  résolu  de  ne  placer 
ici  aucun  nom. 

Une  autre  parade  encore  nous  fut  donnée  par  le  grand 
prévôt.  Les  fonctions  de  grand  prévôt  avaient  été  rem- 
plies par  un  colonel  de  Grippe- Jésus,  nommé  Chariot. 
Ce   Chariot  avait  exécuté   l'arrestation  du  duc  d'En- 
ghien,  et,  ce  souvenir  le  livrant  tout  à  coup  aux  terreurs 
qu'il   avait  fait  métier  d'inspirer,  il  en  était   aux  an- 
goisses de  l'agonie.  Arrestation,  mise  en  jugement,  con- 
damnation, exécution  même,  il  ne  voyait  plus  que  cela 
pour  lui-même  ;  grâce  à  sa  funeste  expérience,  il  pa- 
rait  chacune  de  ces  situations  des  plus  atroces  parti- 
cularités, et  se  faisait  figurer  sans  cesse  à  la  place  de 
toutes  les  victimes  qui  avaient  passé  sous  ses  yeux  ou 
par  ses  mains.  Aussi  ne  cessait-il  de  pousser  des  sou- 
pirs, revenait-il  toujours  à  ce  refrain  :  «  Ils  me  feront 
pendre!  •  et  ne  voyait-il  plus  que  la  potence  à  laquelle 
vingt  fois  par  minute  il  s'attachait  lui-même.  On  con- 
çoit que  sa  peur   était  trop  plaisante  pour  qu'on  ne 
cherchât  pas  à  s'en  amuser,  et,  au  lieu  de  lui  relever  le 
moral  par  des  phrases  charitables,  on  ne  lui  répondait 
que  par  de  lamentables  exclamations  :  «  C'est  bien  mal- 
heureux, mais  comment  voulez-vous  que  les  Bourbons 
vous  pardonnent?...  Vous  êtes  vraiment  un   homme 
perdu  î  >  Et  ses  gémissements  redoublaient. 

Cependant,  après  s'être  fait  longtemps  attendre,  le  gé- 
néral en  chef  comte  Gérard  arriva.  Il  serait  inexact  de 
dire  qu'il  ne  fut  pas  assez  embarrassé  de  son  rôle  pour 
ne  pas  l'être  de  sa  personne,  et  que  même  il  parvint  à 


204  MÉMOIRES   DU    GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

cacher  son  embarras.  Il  fut  et  parut  gauche;  car,  indé- 
pendamment  de  ce  que  le  crédit  de  son  patron  Berna- 
dotte  avait  pu  faire  dans  cette  occasion,  sa  mission  at- 
testait pour  les  Bourbons  un  dévouement  aussi  exalté 
que  prématuré;  il  était  gauche  encore  parce  qu'il  sen- 
tait bien  qu'aux  yeux  du  monde  il  pouvait  paraître  as- 
sez prétentieux  à  lui,  général  de  division  assez  nouveau 
et  peu  connu,  de  venir  remplacer  le  maréchal  duc  et 
prince  d'Auerstœdt  etd'Ëckmûhl.  Pour  rester  en  selledans 
une  position  comme  la  sienne,  il  fallait  je  ne  dis  pas  de 
la  hardiesse,  il  n'en  manquait  pas,  je  dis  une  mesure, 
un  aplomb  impossibles  sans  une  capacité  supérieure 
dont  le  ciel  ne  l'avait  pas  pourvu  (1),  autant  que  son 

(1)  Il  manquait  de  finesse  et  môme  de  savoir-vivre.  Je  l'ai  va 
recevoir  péle-méle  les  sous-lieutenauts  et  les  lieutenants  généraux, 
et,  comme  un  véritable  manant,  répondre  en  haussant  la  voix  & 
des  communications  qui  lui  étaient  faites  à  voix  basse,  c'est-à-dire 
avec  l'intention  évidente  de  les  rendre  particulières  ;  il  y  répondait 
par  boutades  déplacées,  de  sorte  que  le  premier  sous-lieutenant 
venu  se  trouvait  aux  premières  loges  pour  s'amuser  de  la  posi- 
tion délicate  où  Son  Excellence  mettait  un  lieutenant  général. 
Pour  tous  ceux  qui  le  connaissent  et  qui  le  jugent  avec  sin- 
cérité, les  prospérités  dont  il  est  accablé  depuis  six  ans  n'ont  pas 
suffi  pour  donner  le  change,  et  les  richesses,  les  honneurs  et  le 
pouvoir  ne  l'ont  pas  élevé  au  niveau  de  sa  fortune.  La  faveur  a 
eu  beau  le  faire  charger  du  siège  d'Anvers  et  s'acharner  à  lui  faire 
de  la  gloire  avec  cette  opération  de  guerre,  la  réussite  n'en  res- 
tera pas  moins  d'autant  plus  insignifiante  que  tout  s'est  borné  à 
triompher  d'une  résistance  qui  n'était  pas  possible,  du  moment  où 
les  ressources  de  la  France  et  de  la  Belgique  étaient  réunies 
contre  une  malheureuse  citadelle  que  personne  n'a  secourue. 
C'est  une  conquête  dont  personne  n'eût  osé  parler  au  temps  de 
notre  gloire,  et  il  en  a  reçu  un  prix  que  l'opinion  a  taxé  d'exor^ 
bitant,  soit  200,000  francs  de  revenu,  dans  lesquels  figurent,  comme 
don  de  la  Belgique,  80,000  francs  en  forêts  à  deux  pour  cent,  ce  qui 
seul  équivaut  &  un  capital  de  trofs  millions.  En  acceptant  une 
telle  rémunération  d'un  si  faible  service,  il  s'est  d'autant  plus 
abaissé  dans  l'esprit  public  qu'il  était  déjà  riche  ;  car,  sans  qu'on 
ait  pu  dire  comment,  ce  possesseur  de  la  belle  terre  de  VUIiers 
s'était  trouvé  en  état  de  prêter  600,000  francs  à  Bemadotte  lors- 
que ce  dernier  fut  nommé  prince  royal  de  Suède. 


LE  GÉNÉRAL  EN  CHEF  COMTE  GÉRARD.    205 

éducation  nel'y  avait  pas  préparé;  aus8i,tout  en  prônant 
les  Bourbons,  chercha-Ml  à  Hambourg  à  rester  à  sa 
place.  Ayant  jugé  qu'il  ne  retiendrait  aucun  général  de 
division,  il  n'essaya  de  nous  donner  aucun  ordre,  et,  vis- 
à-vis  du  maréchal,  il  se  borna  à  le  débarrasser  de  détails 
très  fastidieux,  répudiés  par  nous  tous,  car  ces  détails 
De  pouvaient  plus  que  nous  mettre  en  relation  avec  des 
liommes  d'autant  plus  arrogants  qu'ils  étaient  plus 
étonnés  de  leur  victoire.  Il  se  contenta  donc  de  viser  les 
feuilles  de  route  des  généraux  de  division,  de  voir  par- 
tir en  huit  colonnes  les  corps  qui  avaient  formé  cette 
armée  et  de  les  faire  commander  par  des  généraux  de 
brigade  qui  seuls  reçurent  ses  ordres. 

Il  venait  de  viser  mon  passeport,  lorsque  je  vis  en- 
trer chez  lui  le  duc  de  Pienne,  arrivant  je  ne  sais  d'où 
pour  voir  à  Altona  le  duc  d'Aumont,  son  père,  qui  y 
vivait  depuis  de  longues  années,  et  allant  prendre  ou 
reprendre  auprès  de  Louis  XYIII  les  fonctions  de  pre- 
mier gentilhomme  de  la  chambre.  Il  est  impossible  d'être 
plus  prévenant  que  ne  le  fut  pour  moi  le  duc,  avec 
qui,  sur  un  mot,  j'étais  entré  en  conversation.  Il  poussa 
même  les  choses  si  loin  qu'au  bout  d'une  demi-heure 
d'entretien  nous  nous  séparâmes,  avec  promesse  mu- 
tuelle de  nous  revoir  à  Paris,  où  j'avais  d'ailleurs  la 
conviction  d'être  bien  reçu  et  bien  traité.  J'en  vins 
même  à  calculer  ma  conduite  de  manière  à  rester  le 
maître  de  mes  déterminations,  jusqu'à  ce  que  j'eusse  pu 
juger  à  quel  point  il  me  conviendrait,  comme  Français, 
de  m'attachera  ce  nouvel  ordre  de  choses.  Dans  le  nom- 
bre de  ceux  qui  avaient  servi  l'Empire,  j'étais  en  effet 
des  plus  libres;  mes  services  s'étaient  toujours  bornés 
à  mon  état  ;  c'est  sur  les  champs  de  bataille,  et  non  dans 
les  salons,  que  j'avais  conquis  mes  grades,  dont,  pour 
plusieurs  et  principalement  pour  le  dernier,  la  confirma- 


206  MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIËBAULT. 

tion  ne  m'avait  été  accordée  que  par  Teffet  d'une  justice 
décrépite;  sans  dotations  ni  gratifications,  simple  com- 
mandant de  la  Légion  d'honneur  comme  le  dernier  des 
colonels,  sans  ordres  étrangers,  je  ne  pouvais  assuré- 
ment pas  paraître  un  produit  de  ia  faveur  impériale; 
quant  à  ma  conduite  privée,  je  n'avais  contre  moi  au- 
cune affaire  d'honneur  et  d'argent,  comme  en  pou- 
vaient avoir  beaucoup  des  officiers  improvisés  par  la 
Révolution  ;  dans  mes  gouvernements  successifs  j'avais 
montré  de  Tordre,  du  dévouement  et  de  la  bienveillance; 
j'y  avais  obtenu  l'obéissance  et  ia  reconnaissance  des 
peuples;  mon  attitude  dans  l'affaire  du  comte  de  Ben- 
tinck,  si  récente  et  qui  avait  été  si  publique,  ne  pouvait 
que  me  recommander;  enfin,  grâce  aux  exemples  et  aux 
habitudes  de  mon  enfance,  il  n'y  avait  rien  dans  mon 
ton  et  dans  mes  manières  qui  dût  m'étre  défavorable 
vis-à-vis  des  personnes  les  plus  exigeantes  dans  le  nou- 
veau régime,  ou  qui  même  ne  dût  pas  me  distinguer 
de  beaucoup  d'autres.  Ma  conduite  politique  ne  pou- 
vait davantage  donner  lieu  au  moindre  reproche;  je 
n'avais  pris  part  à  la  Révolution  que  comme  garde 
national,  employé  au  maintien  de  Tordre  public;  je 
n'avais  figuré  dans  aucune  des  crises  et  n'y  avais, 
pas  plus  que  mon  père  (1),  mêlé  notre  nom;  nous  avions 
couru  les  dangers  qu'elle  avait  fait  naître,  nous  avions 
partagé  et  subi  toutes  ses  terreurs.  Je  ne  croyais  pas 
non  plus  pouvoir  être  entraîné  dans  la  disgrâce  de 
Davout,  et  cela  en  raison  de  la  défaveur  dont  le  maré- 
chal m'avait  honoré;  le  général  Dupont  était  ministre 
de  la  guerre,  et,  comme  il  ne  m'avait  jamais  montré  que 
de  l'intérêt,  je  ne  pouvais  redouter  son  pouvoir.  Je  de- 


(1)  MoD  père  D*avait  même  pas  reçu  la  croix  de  la   Légion,  qui 
certes  eût  été  honorée  par  lai. 


AU  TRIBUNAL  DE   LA  RESTAURATION.  201 

vais  aussi  retrouver  à  Paris  le  duc  d'Orléans ,  Mademoi- 
selle,   et  j'avais    auprès   d'eux,  indépendamment    de 
Mme  de  Genlis  et  du  comte  de  Valence,  le  souvenir  de 
circonstances  et  de  relations  qui  ne  pouvaient  être  ou- 
bliées, et  jusqu'à  ce  billet  du  général  Égalité,  billet  qui 
me   conduisit  au  pied  de  i'échafaud  et  qui  à  lui  seul 
semblait  devoir  me  garantir  les  bontés  particulières  du 
duc  et  de  Mademoiselle.   Mais  toutes  ces  espérances, 
tous  ces  titres,  avec  lesquels  j'allais  me  traduire  au  tri- 
bunal de  la  Restauration,  mes   bonnes  dispositions  à 
l'égard  du  Roi,  dont  on  annonçait  si  bruyamment  les 
intentions  réparatrices  et  le  sentiment  français,   tout 
cela  devait  s'anéantir  devant  les  coryphées  de  cette  Res- 
tauration. 

Quoi  qu'il  en  soit,  le  général  Gérard  étant  arrivé  le 
24,  le  maréchal  partit  le  26  au  matin,  marchant  avec  la 
première  colonne  de  gauche  que  je  suivis  également 
jusqu'au  Rhin.  A  l'égard  du  maréchal,  depuis  l'outrage 
gratuit  et  brutal  qui  lui  avait  été  fait,  et  du  jour  où  son 
remplacement  avait  été  connu,  moi,  qui  ne  paraissais 
chez  lui  que  pour  affaire  et  sur  appel  ou  sur  invitation, 
j'allai  tous  les  matins  lui  rendre  mes  devoirs  et  je  con- 
tinuai ces  actes  de  déférence  jusqu'au  10  juin,  jour  de 
notre  couchée  à  Diisseldorf.  Mais  là,  le  Rhin  passé,  et 
ainsi  que  cela  était  irrévocablement  arrêté,  je  lui  fis  mes 
adieux  définitifs  le  11  à  la  pointe  du  jour.  La  dette  des 
convenances  se  trouvait  en  effet  acquittée,  ainsi  que 
l'obligation  que  je  lui  devais  de  la  nomination  de  Val- 
lier.  Je  le  quittai  donc  pour  ne  jamais  remettre  les  pieds 
chez  lui;  j'ai  tenu  cette  résolution  pendant  toute  sa  vie, 
et  je  n'ai  pas  même  cédé  aux  invitations  que,  depuis  sa 
mort,  j'ai  reçues  de  la  maréchale,  dame  pour  laquelle  je 
fais  profession  de  tous  les  respects  qu'elle  mérite.  J'en  ai 
même  agi  de  cette  sorte  avec  beaucoup  d'autres  per- 


208    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

sonnes.  Mais  pouvais-je  hésiter,  ayant  à  écrire  ces  sou- 
venirs et  ne  pouvant  y  faire  aucune  espèce  de  conces- 
sion de  nature  à  atténuer  la  vérité?  Pendant  que  le 
maréchal  Davout  continua  à  marcher  avec  ses  troupes, 
ce  qui  de  sa  part  était  sage  et  prudent,  je  pris  la  poste 
et  en  toute  hâte  je  me  rendis  à  Paris.  Mais  de  quelles 
impressions  ne  fus-je  pas  torturé  pendant  ce  trajet?  De 
Hambourg  à  Dtisseldorf,  je  n'avais  trouvé  que  des  étran- 
gers et  des  ennemis,  où  je  n'avais  laissé  que  des  soldats 
et  des  sujets  de  l'Empereur.  Le  Rhin,  cette  limite  de 
la  nature,  naguère  de  la  victoire,  était  prussien;  des 
Prussiens  encore  gardaient  toutes  les  places  françaises, 
et  c'est  avec  horreur  que  je  les  voyais  chez  eux,  là  où 
hier  encore  c'était  chez  nous.  Quand,  arrivé  à  Valen- 
ciennes,  je  me  retrouvai  en  France,  il  me  sembla  que 
j'étais  sur  une  terre  d'aumône,  qu'on  nous  laissait  comme 
prêt  à  usure;  si  je  revoyais  des  soldats  français,  leurs 
nobles  drapeaux  avaient  disparu,  ainsi  que  notre  gloire 
militaire,  et  le  drapeau  blanc,  les  cocardes  blanches,  si 
loin  pour  moi  d'être  sans  tache,  ne  m'apparaissaient 
que  souillés  de  défaite  et  de  honte. 


CHAPITRE    VII 


Vingt-trois  ans  de  guerres  terribles,  commencées  avec 
tant  d'héroïsme,  soutenues  avec  tant  de  constance  et  de 
gloire,  terminées  par  de  si  grandes  fautes  et  de  si  ef- 
froyables désastres,  avaient  produit  la  fatigue,  l'épuise- 
ment, le  dégoût,  la  colère.  On  avait  donc  voulu  la  paix, 
on  Pavait  voulue  unanimement  et  on  Tavait  obtenue; 
mais  le  sentiment  d'honneur,  que  la  force  et  le  malaise 
d'une  lutte  trop  longue  avaient  si  profondément  troublé, 
reprit  ses  droits  dans  le  calme  du  repos,  et,  à  part  dix 
mille  énergumènes  entraînant  à  leur  suite  cent  mille 
lâches  ou  nigauds,  la  France  entière  rugissait  de  l'af- 
front qu'elle  avait  reçu,  alors  que,  se  partageant  nos 
dépouilles  et  profitant  de  notre  défaite,  la  Prusse,  l'Au- 
triche et  la  Russie,  l'Angleterre  même  par  la  cession 
de  l'ile  de  France  (1),  jusqu'au  Piémont  par  la  pos- 
session de  Gênes,  agrandissaient  leurs  États.  Paris  joi- 
gnait à  ces  dispositions  la  honte  d'avoir  servi  de  trophée 
aux  ennemis  de  l'extérieur  et  d'avoir  contribué  aux 
triomphes  des  ennemis  du  dedans,  et,  si  tout  avait  été 
surprise  et  bouleversement  au  moment  de  la  catastrophe, 
tout  devenait  regret,  douleur  et  dépit,  à  mesure  que, 
rendu  à  soi-même,  on  sondait  la  profondeur  de  l'abîme 
où  l'on  se  trouvait  précipité.  Quelle  distance,  en  effet,  de 
l'homme  colossal  que  l'on  avait  perdu  à  ceux  qui  le 

(1)  Cette  belle  colonie  pouvaitnous  rester;  mais,  k  cause  du  nom, 
on  préféra  garder  l'Ile  Bourbon.  Il  n'y  avait  plus  rien  à  quoi  on 
ne  gacriflât  la  France. 

V.  14 


810    MÉMOIRES  DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

remplaçaient!  De  trop  grandes  fautes  sans  doute  avaient 
signalé  et  amené  la  fin  de  son  règne  gigantesque; 
mais,  et  indépendamment  de  ce  que  l'on  pardonne  à 
qui  l'on  aime,  il  y  avait  avec  lui  cohésion,  en  lui  de 
grandes  espérances,  par  lui  un  avenir  que  Ton  avait 
envisagé  ;  tandis  que  ceux  qui  figuraient  à  sa  place  ne 
donnaient  ni  sécurité,  ni  espoir;  car  on  n'osait  rien 
attendre  d'une  famille  qui  n'offrait  d'autre  homme 
qu'une  femme  (1),  et  que  la  vengeance,  la  rage  égaraient. 
Et  ce  roi,  qu'à  Hambourg  on  nous  avait  représenté 
comme  l'âme  d'une  France  régénérée,  n'apparaissait  plus 
&  ses  nouveaux  sujets  que  comme  un  hypocrite  préoc- 
cupé non  de  guérir  les  maux,  mais  d'en  ajourner  l'effet. 
Puis  à  quelles  prévisions  n'en  arrivait-on  pas  quand  on 
arrêtait  ses  regards,  sa  pensée,  sur  l'héritier  de  la  cou- 
ronne de  Louis  XVIII  et  sur  les  successeurs  que  ce 
dernier  semblait  ne  pouvoir  manquer  d'avoir!  Le  pre- 
mier était  un  prince  qui,  dans  sa  jeunesse,  avait  scan- 
dalisé le  monde  par  son  libertinage  et  par  l'extravagance 
de  ses  dépenses  ;  un  prince  qui  durant  la  guerre  avait 
fait  proclamer  sa  lâcheté  par  ses  propres  partisans  (ï), 

(1)  Et  que  l'on  ne  croie  pas  que  les  plébéiens  ou  les  napoléo- 
niens seuls  en  jugeaient  ainsi,  ou  que  l'on  n*en  jugeait  ainsi  qu'au 
premier  moment  de  la  Restauration.  Voici,  entre  cent  autres 
exemples  que  je  pourrais  citer,  comment  le  comte  Rochefort  d*Allly 
commençait  ainsi  des  vers  sur  Louis  XVllI,  et  cela  en  1823,  après 
neuf  ans  de  règne  : 

Escob&r  couronné  que  flétrira  l'histoire, 

Excepté  pour  le  mal  monarque  fainéant, 

Aux  joules  de  l'amour,  comme  aux  champs  do  la  gloire. 

Tes  exploits  t'ont  placé  plus  bas  que  le  néant. 

(2)  Voir  la  lettre  dans  laquelle  Charette  écrivait  à  Louis  XVIII  : 
«  La  lâcheté  de  votre  frère  a  tout  perdu,  et  il  ne  reste  plus  aux 
sujets  dévoués  de  Votre  Majesté  qu'à  mourir  sans  utilité  pour  son 
service...  »  Peu  de  jours  après,  il  fut  pris  et  fusillé. 

Voir  aussi  dans  les  Mémoires  du  comte  de  Vauban  l'anecdote  re- 
lative à  l'épée  valant  1,500,000  francs,  que  Catherine  II  donna  au 
comte  d'Artois  et  que  presque  aussitôt  il  vendit  à  un  Juif.  «  A  la 


L'INCAPACITE   DES   BOURBONS.  211 

qui  n'a  joué  un  rôle  en  1814  que  pour  sacrifier  le  cours 
du  Rhin,  forcer  le  Piémont  à  reprendre  la  Savoie,  pour 
trembler  de  garder  Avignon,  tout  en  la  payant  au  Pape 
dix  fois  la  valeur,  et  pour  faire  perdre  à  la  France  vingt 
et  UQ  départements,  une  masse  de  places  de  guerre  si 
parfaitement  entretenues,  armées  et  approvisionnées 
aux   dépens  de  nos  anciennes  places  fortes  (presque 
toutes  délabrées,  et  dont  on  enleva  tout  ce  qui  y  restait 
en  fer,  plomb,  poudre,  etc.),  enfin  Anvers,   où  nous 
avions  soixante  vaisseaux  de  ligne  sur  le  chantier  ou 
sous  voile  et  pour  cent  cinquante  millions  de  matériel. 
Et  ces  crimes  de  lèse-nation  lui  étaient  suggérés  par  la 
frayeur  que  lui  causait  l'étendue  de  la  France,  trop  grande 
pour  ceux  qui  voulaient  l'asservir  et  non  la  gouverner. 
Oui,  en  raison  de  leur  incapacité,  ces  Bourbons  furent 
poussés  à  aller  au-devant  des  vœux  de  nos  ennemis  et 
même  à  aller  au  delà,  au  point  qu'ils  se  seraient  bornés  à 
rile-de-France,  voire  même  à  la  Halle  de  Paris,  sans  la 
nécessité  de  garder  des  forêts  pour  la  chasse  de  la  grande 
bête;  oui,  dès  les  premiers  jours  la  nation  entrevit  ce  que 
vaudrait  ce  régime  avec  un  roi  malade  (sorte  de  cul-de- 
jatte  qui,  par  suite  des  ravages  de  l'éléphantiasis,  était 
l'image  vivante  et  dégoûtante  de  la  dissolution  sociale); 
avec  un  successeur  qui,  après  avoir  vécu  comme  un 
débauché,  promettait  de  régner  comme  un  capucin  (1). 

manière  dont  il  la  reçut,  dit  M.  de  Vauban,   on  vit  bien  qu'il 
n'en  ferait  jamais  usage.  » 

(1)  Voici  un  octain  fait  sur  lui  à  roccasion  de  son  couronne- 
ment par  le  comte  de  Rochefort  que  j'ai  déjà  cité  : 

Le  surplis  des  diseurs  de  messe. 
D'une  complaisante  comtesse 
A  remplacé  le  cotillon. 
Pour  arracher  notre  dépouille. 
Le  clergé  marche  en  bataillon  ; 

Hier  d'un  libertin  sans  c 

Le  sceptre  était  une  quenouille. 
Et  Charles  en  fait  un  goupillon. 


1 


212    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

Et  l'opinion ,  q  ui  se  manifestait  ainsi  en  181 Â,  ne  se  trom* 
pait  pas  ;  on  sait  comment  l'avenir  la  justifia.  Personne, 
en  effet,  ne  resta  plus  étranger  à  la  France  et  aux  affaires 
que  Charles  X.  Sans  compter  sa  messe  et  ses  prières,  le 
lever  prenait  tout  son  temps,  depuis  son  véritable  lever 
jusqu'au  déjeuner.  En  quittant  sa  table,  il  allait  à  la 
messe,  et  tout  cela  avec  un  apparat  et  des  cortèges  qui 
n'en  unissaient  pas;  puis  venaient  les  audiences,  puis  le 
conseil  où  l'on  avait  à  peine  le  temps  de  donner  les 
signatures,  et  où,  selon  M.  de  Talleyrand,  il  ne  se  faisait 
que  des  lectures  (1)  ;  enfin  des  promenades  ou  la  chasse, 
que  même  on  lui  faisait  prescrire  par  ses  médecins 
quand  on  voulait  lui  ôter  jusqu'à  la  possibilité  de 
s'occuper  des  affaires  qu'on  avait  conspirées.  D'ailleurs, 
les  affaires  l'intéressaient  peu  ou  ne  l'intéressaient  pas. 

On  sait  sa  réplique  à  un  homme  qui  lui  représentait 
que  les  envahissements  des  prêtres  étaient  opposés  à 
tous  les  intérêts  de  la  France  :  <  Il  s'agit  de  mon  salut, 
et  non  pas  de  la  France.»  Jésuite  à  robe  courte,  il  disait 
la  messe  tous  les  matins,  mais  ne  consacrait  pas.  Il  vient 
d'achever  son  troisième  et  dernier  exil  en  mourant 
d'indigestion.  Quant  à  ses  fils  ou  soi-disant  tels  (â), 

(1)  C'est  roccasion  de  rappeler  sa  réponse  à.  une  personne  qui 
lui  disait  :  «  Le  Roi  est  resté  aujourd'hui  trois  heures  en  conseil  ; 
que  s'est-il  passé? —  Trois  heures.  »  Il  fit  cette  réponse  en  1823,  par 
conséquent  à  propos  d'uue  séance  en  conseil  de  Louis  XYIII;  or 
les  séances  de  Charles  X  étaient  cent  fois  plus  insignifiantes. 

(2)  On  sait  que  le  duc  de  Berry  passait  pour  être  le  fils  du  fils  du 
maître  de  poste  d'Agen,  courtaud  de  boutique  à  Bordeaux,  gail- 
lard vigoureux  et  qui»  comme  récompense  de  son  royalisme 
exalté  et  pour  les  menus  plaisirs  de  la  comtesse  d* Artois,  avait  été 
placé  par  l'illustre  époux  de  celle-ci  dans  les  gardes  du  corps ,  au 
moment  où  le  prince  passait  à  Bordeaux  pour  se  rendre  à  Gibral- 
tar. 11  n'y  avait  en  effet  rien  de  Bourbon  dans  ce  duc  de  Berry,  fort 
et  ti'apu,  aux  grosses  épaules,  au  cou  apoplectique,  aux  traits 
plats,  à  la  tête  pesante,  sans  dignité,  sans  grâce  et  sans  tournure, 
sans  esprit  et  sans  ton. 


JESUITE  A   ROBE  COURTE.  S13 

composés  d'un  crétin  et  d'un  manant,  ils  jouèrent  leurs 
rôles  de  manière  à  faire  également  juger  et  leurs  me- 
naçantes dispositions  et  leur  incapacité  profonde  sauf 
pour  s'aliéner  la  France. 

Je  le  répète  cependant,  cette  France  que  dès  leurs 
premiers  actes  ils  s'aliénèrent,  les  Bourbons  à  cette 
époque,  et  sous  régide  du  malheur,  auraient  pu  la  rallier. 
Il  ne  leur  fallait  pour  cela  que  de  la  loyauté  et  de  la 
sagesse  ;  ils  n'eurent  ni  Tune  ni  l'autre.  A  peine  sau- 
vèrent-ils quelques  apparences,  alors  qu'avec  un  in- 
solent acharnement  et  en  dépit  de  ceux  qui  s'efforçaient 
de  le  rapiécer,  leurs  alentours  mettaient  en  lambeaux 
le  mauvais  voile  dont  par  moments  ils  paraissaient  vou- 
loir se  couvrir. 

L'homme  qui  avait  le  plus  contribué  à  les  rétablir, 
c'est-à-dire  à  leur  sacrifier  Napoléon  et  à  leur  livrer  la 
France,  celui  qui  fit  le  plus  d'efforts  pour  les  maintenir 
dans  de  justes  bornes  afin  de  pouvoir  les  maintenir  sur 
le  trône  dans  l'espoir  de  régner  en  leur  nom,  ce  dont 
lui  seul  était  peut-être  capable,  ce  fut  M.  de  Talleyrand, 
qui,   disgracié  par  l'Empereur  (1)  et  blessé  de  son 

(1)  Cette  disgrâce  offrit,  comme  tout  ce  qui  rappelle  cet  homme, 
UQ  mélange  de  capacité  et  de  perfidie.  Sa  capacité,  il  l'avait 
prouvée  en  8*opposant  à  la  guerre  d'Espagne  et  en  la  condamnant 
avec  assez  de  véhémence  pour  se  brouiller  ;  sa  perfidie  était  con- 
statée par  des  pièces  authentiques  que  l'Empereur  possédait 
et  avait  sous  sa  main,  dans  le  tiroir  de  son  bureau.  L'Empereur 
le  fit  venir  pour  le  confondre  et  pour  le  perdre;  mais,  ayant 
commencé  par  l'accabler  de  reproches  injurieux  et  ayant  crié 
assez  fort  pour  être  entendu,  il  le  crut  assez  puni,  ou  bien  il 
jugea  devoir  avec  un  tel  homme  conserver  quelques  chances 
d'avenir,  de  'sorte  qu'il  le  renvoya  sans  avoir  abordé  le  véritable 
motif  de  sa  colère.  Quant  au  rusé  personnage,  s'apercevant,  aux 
regards  scrutateurs  et  malins  de  ceux  devant  qui  il  avait  à  passer 
pour  s'en  aller,  qu'ils  cherchaient  sur  sa  figure  les  traces  de  la 
bourrasque  qu'il  venait  d'essuyer,  il  leur  dit  :  «  Quel  malheur 
qu'un  aussi  grand  homme  soit  aussi  mal  élevé!  »  et  les  rieurs 


2]4    MÉMOIRES   DU    GÉISÉRAL   BARON    THIEBAULT. 

éloignement  des  affaires,  espéra  trouver  dans  la  Res- 
tauration de  quoi  assouvir  sa  vengeance  et  jouer  un 
rôle  immense.  Ce  parjure  à  Dieu,  à  ses  souverains  et  à 
sa  femme,  s'était  imaginé  qu'un  prêtre  défroqué  pour- 
rait gouverner  les  petits-fils  de  saint  Louis  ;  et  c'est 
dans  cet  espoir  qu'il  fit  concourir  de  sages  conseils  et 
des  bons  mots  à  rendre  populaires  ses  nouveaux  maîtres; 
il  alla  jusqu'à  prêter  au  comte  d'Artois  ce  mot  digne 
d'avoir  été  inventé  par  l'un,  adopté  par  l'autre,  démenti 
par  tous  les  deux  :  <  Rien  n'est  changé  en  France,  il 
n'y  a  qu'un  Français  de  plus  >;  mais  les  actes  du  prince 
et  ceux  des  créatures  rivalisèrent  à  ce  point,  pour  ren- 
dre le  souvenir  de  cette  phrase  vain  et  ridicule,  qu'au 
lieu  de  persuader  et  d'entraîner,  elle  ne  fit  qu'indigner 
les  plus  modérés  ;  colportée  par  la  haine  au  lieu  de  l'être 
par  l'amour  des  peuples,  elle  fut  parodiée  peu  après, 
à  l'arrivée  de  la  girafe  à  Paris;  on  fit  en  effet  circuler 
une  médaille  à  une  seule  face  représentant  cet  animal, 
et  sur  Texergue  de  laquelle  se  lisait  :  c  Rien  n'est  changé 
en  France,  il  n'y  a  qu'une  grande  bête  de  plus.  >  Et 
cette  médaille,  coulée  en  plâtre  et  du  prix  de  vingt  sols, 
se  vendit  par  milliers. 

Non,  certes,  les  bons  conseils  et  les  jolis  mots  de 
M.  de  Talleyrand  ne  pouvaient  sauver  des  princes  qui, 
comme  le  disait  Napoléon,  en  vingt-cinq  ans  de  mal- 
heurs mérités,  n'avaient  rien  appris  ni  rien  oublié,  et 
qui  surtout,  dans  leur  manière  d'agir  et  dans  leur  ton, 
rapportaient  tout  ce  qui  pouvait  le  mieux  les  perdre 
vis-à-vis  de  la  nation.  Revenant  au  sortir  de  leur  longue 


furent  encore  de  son  côté.  Et  tout  ce  que  TEmpereur  avait  ga- 
gné, c'était  de  se  faire  un  irréconciliable  ennemi  d'un  de  ces 
hommes  trop  redoutables  pour  ne  pas  être  ménagés  lorsqu'on  ne 
peut  ou  lorsqu'on  a  hi  maîencontreuse  faiblesse  de  ne  pas  oser 
les  tuer. 


JOLIS   MOTS   DE  M.   DE  TALLEYRAND.  215 

xDisère  criblés  de  dettes,  reprenant  la  souveraineté  d'ua 
malheureux  pays  épuisé  de  sacrifices,  ils  mangèrent 
ou  gaspillèrent  (i)  en  moins  d'un  an  tout  le  domaine 
extraordinaire,  s'emparant  de  ce  qu'il  y  avait  dans 
vingt  caisses,  se  firent  remettre  sur  les  fonds  de  chaque 
ministère  des  sommes  énormes,  imposèrent  à  la  France 
la  liquidation  des  dettes  du  Roi  et  des  princes,  ce  qui, 
pour  le  comte  d'Artois,  remontait  avant  la  Révolution  ; 
et,  pour  en  donner  une  idée,  lorsque  ce  prince  quitta  la 
France  en  1790,  il  devait  à  M.  de  Lavaliette  de  Lange 
seul  six  millions.  Us  se  firent  dresser  une  liste  civile  qui, 
en  y  comprenant  les  sommes  extraordinaires  que  coû- 
tèrent la  maison  du  Roi  et  du  comte  d'Artois  et  la  garde 
royale,  monta  à  quatre-vingts  millions;  sans  compter 
cette  indemnité  des  émigrés,  formée  du  milliard 
décrété  pour  être  réparti  entre  les  braves  qui  en  1792 
avaient  chassé  les  ennemis  hors  du  territoire  français, 
ils  firent  envahir  toutes  les  places  par  leurs  créatures, 
dont  aucune  ne  recula  môme  devant  les  fonctions  qui 
autrefois  impliquaient  dérogation  ;  ils  accueillirent  et 
favorisèrent  tous  les  misérables  qui  encombraient  les 
Tuileries,  une  pétition  d'une  main  et  une  dénonciation 
de  l'autre;  ils  firent  du  dernier  chouan  ayant  exploité 
les  grands  chemins  un  héros,  et  des  plus  illustres  défen- 
seurs de  la  patrie  des  brigands  ;  ils  laissèrent  transfor- 
mer en  un  infâme  trafic  jusqu'à  la  nomination  aux  or- 
dresy  que  l'un  des  quatre  as  (2),  le  duc  de  Blacas,  ven- 
dait, savoir  :  les  croix  de  la  Légion  d'honneur  au  prix 
de   dix  louis,  et  les  croix  de  Saint-Louis  au  prix  de 


(1)  Ces  gaspillages  étaient  incroyables.  Un  perruquier  avait  une 
table  de  huit  coaverts,  splendidement  servie  et  qu'il  garnissait  de 
goujats.  Chaque  œuf  entrant  au  château  se  payait  deux  francs,  et 
chaque  bouteille  de  vin  huit  francs. 

(2)  Blacas,  Brancas,  Damas  et  Duras. 


216    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

vingt  louis,  ce  qui,  sans  parler  de  l'ordre  du  Lys  dis- 
tribué à  main  que  veux-tu  (1),  fit  décorer  des  comé- 
diens, des  espions  et  même  des  galériens.  Les  grades 
militaires  furent  profanés  comme  les  croix,  et  il  fut 
établi  un  droit  d'avancement  en  raison  des  années  d'émi- 
gration à  tant  d'années  par  grades,  d'où  il  résulta  que 
tels  émigrés  ayant  tenu  des  cafés  ou  figuré  sur  des  tré- 
teaux pendant  vingt-deux  ans,  que  tels  autres  qui 
avaient  passé  ce  temps  à  mendier,  se  trouvèrent  avoir 
gagné  à  ces  métiers  assez  de  grades  pour  se  trouver 
ofQciers  généraux  :  manière  d'humilier  tout  ce  qui 
s'était  honoré,  d'honorer  ce  qui  en  grande  partie  s'était 
avili.  A  ces  indignités,  à  ces  déprédations  vint  s'ajouter 
l'expulsion  de  tous  les  fonctionnaires  estimables;  de 
cette  sorte  les  Bourboniens  s'abattirent  sur  toutes  les 
ressources  de  la  France  ;  ils  arrachèrent  à  une  nation 
déjà  spoliée  tout  ce  qui  pouvait  lui  être  arraché;  ils 
poussèrent  à  son  plus  haut  degré  l'ivresse,  le  délire  du 
partage. 

Napoléon,  au  plus  fort  de  sa  puissance  et  de  sa  gloire, 
eût  péri  à  moins  de  frais,  et  comment  des  princes  qui, 
par  la  manière  ignominieuse  dont  ils  avaient  été  rame- 
nés, devaient  être  rendus  aussi  prudents  que  modestes, 
comment  pouvaient-ils  se  soutenir  avec  cet  excès  d'im- 
pudeur dans  l'estime  et  la  confiance  d'une  nation  qui,  au 
milieu  de  toutes  ses  calamités,  restait  magnanime  et 
fière;  et  d'autant  mieux  que,  pour  lui  faire  oublier  l'avi- 

(1)  Fleur  de  lys  en  argent  qu'on  attachait  par  un  ruban  blanc  à 
la  boutonnière.  En  échange  de  six  petits  soldats  de  plomb  donnés 
au  fils  du  comte  de  La  Ferronnays,  son  camarade  de  classe,  mon 
second  iils  Alfred,  alors  âgé  de  douze  ans,  en  fut  décoré.  Son 
diplôme  imprimé  portait  qu'il  devait  à  ses  bons  sentiments  cette 
distinction  si  honorable  pour  sa  famille  et  pour  lui.  Un  soir,  au 
parquet  de  l'Opéra,  je  régalai  de  la  vue  de  ce  diplôme  et  de  Tanec- 
dote  mes  voisins. 


t 


FAUTES  DES    BOURBONS.  SU 

dite  avec  laquelle  ils  la  dépouillaient,  ils  ne  trou- 
vaient rien  de  mieux  à  faire  que  de  l'insulter?  Le  duc  de 
Berry  passant  en  revue  quelques  régiments  de  Tex-garde 
impériale,  au  lieu  de  se  montrer  fier  de  commander  à 
ces  vieilles  bandes,  l'orgueil  de  la  France  et  la  terreur 
du  monde,  se  permit  de  dire  devant  elles  et  sur  leur 
front  de  bandière  :  c  Les  troupes  anglaises  sont  plus 
belles  et  manœuvrent  mieux.  >  Le  duc  d'Angoulême, 
reprochant  au  général  Grouchy  sa  conduite  et  sa  vie, 
s'écria  :  c  Qu'un  Masséna,  qu'un  Soult  et  autres  ûls  de 
manants  aient  servi  la  Révolution,  cela  peut  se  conce- 
voir; mais  un  gentilhomme,  un  marquis,  c'est  révol- 
tant. »  Le  comte  d'Artois  soutint  et  répéta  que,  pour 
venir  à  bout  des  Français,  il  ne  fallait  que  des  Jésuites 
pour  les  honnêtes  gens  et  des  capucins  pour  la  ca- 
naille. La  duchesse,  n'afQchant  que  mépris  et  courroux, 
appelait  les  femmes  des  maréchaux  de  France  et  les  du- 
chesses de  la  façon  de  Napoléon  c  les  cuisinières  de 
Buonaparte  >.  Et  ces  propos,  aussi  insolents  qu'impoli- 
tiquesy  par  les  sentiments,  si  ce  n'est  par  les  projets  qu'ils 
dévoilaient,  ne  troublaient  pas  l'orgueilleuse  sérénité 
de  cette  famille,  non  moins  conjurée  contre  elle-même 
que  contre  nous,  et  portaient  seulement  Louis  XVIII  à 
dire  :  <  Mon  frère  se  perdrait  en  voulant  faire  en  six  mois 
ce  que  je  ferai  en  dix  années,  i  Mais  en  revanche  le 
mécontentement  devenait  général,  et  toutes  les  bouches 
en  étaient  les  interprètes.  Un  émigré,  entrant  aux  Tui- 
leries, s'arrêta  devant  un  factionnaire  et  lui  dit  :  <  Eh 
bien,  vous  êtes  contents  maintenant,  vous  touchez  exac- 
tement votre  prêt,  tandis  que  sous  Bonaparte  tout  était 
arriéré,  jusqu'à  la  solde.  — Et  si  nous  aimions  à  lui  faire 
crédit!  »  repartit  sèchement  le  soldat  en  tournant  le  dos. 
Le  mot  du  général  Lamarque  à  un  de  ces  bourboniens 
qui  lui  vantait  le  repos  dont  il  jouissait  :  c  Ce  repos 


218     MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

D'est  qu'uDe  halte  daos  la  boue  i ,  D'est  pas  moios  expres- 
sif et  cadre  atrocemeDt  avec  ce  propos  d'uD  ÀDglais  à 
M.  de  La  Roserie  :  c  Vous  D'auriez  pas  eu  les  Bourbons 
si  Dous  avioDS  eu  quelque  chose  de  pire  à  vousdoDuer.  > 
Eucorequ'uDe  partie  de  ces  faits  DedatcDt  pas  de  1844, 
et  se  soieDt  succédé  à  des  iotervalles  plus  ou  moins 
éloignés,  tout  ce  moude  se  dessina  dès  le  début  de  la 
Restauration,  de  manière  que  personne  De  pût    s'y 
mépreodre;  depuis  le  riche  que  tout  meuaçait,  jusqu'au 
plus  pauvre  que  tout  iudignait,  depuis  le  géuéral  non 
moins  humilié  que  le  dernier  des  soldats,  il  n'y  avait 
qu'une  voix  parce  qu'il  n'y  avait  qu'un  sentiment  ou 
plutôt  qu'un  blâme,  que  chacun  proclamait  avec  plus 
ou  moins  de  véhémence  selon  son  tempérament,  et 
qu'avec  la  délicatesse  de  son  esprit  et  la  modération 
inhérente  à  la  douceur  de  son  caractère,  ce  digne  et  res- 
pectable comte  de  Lacépède,  causant  un  jour  avec  moi 
de  ces  gens-là,  exprima  par  cette  image  :  «  Us  saupou- 
drent chaque  jour  la  France  d'une  nouvelle  couche  de 
poudre  et  se  mettent  à  la  discrétion  d'une  étincelle.  >  Et 
de  fait  ils  nous  avaient  donné  cette  impression  que  la 
France  n'était  plus  la  patrie,  mais  le  pays  des  Bourbons, 
et  les  Tuileries  le  quartier  général  de  la  Coalition.  Aussi, 
de  la  manière  dont  s'annonçaient  les  choses,  un  offi- 
cier, qui  D'avait  été  dévoué  et  ue  pouvait  l'être  qu'à  son 
pays,    D'avait   rieo   à    offrir    aux   BourboDS,    rien   à 
mériter  d'eux,  et,  dès  mon  retour  à  Paris,  je  compris 
de  suite  que  les  grands  mots  dont  on  nous  avait  bernés 
à  Hambourg  n'étaient  et  ne  devaient  rester  que  des  mots; 
je  résolus  donc  de  m'en  tenir  à  ce  que  commandaient 
le  devoir  et  la  prudence,  et  ceci  me  ramène  aux  sou- 
vernirs  personnels  que  me  rappelle  mon  retour  à  Paris. 
Plusieurs  paraîtront  sans   doute  sans  valeur.   Je  les 
consigne  cependant,  d'abord  parce  que  je  me  complais  à 


MORT    DE  M.   GHE^AIS.  219 

les  revivre,  ensuite  parce  que  certains  se  rattachent  à  la 
vie  troublée  des  familles  en  ces  temps  mémorables,  et  que 
par  cela  même  les  moindres  traits  peuvent  acquérir 
quelque  importance.  Je  n'ai  commencé  à  écrire  mes 
Mémoires  que  pour  parler  de  moi,  et,  si  je  n'avais  parlé 
que  de  moi,  je  les  aurais  abandonnés  avant  la  centième 
page;  mais  je  n'en  garde  pas  moins  cette  conviction  que 
la  forme  personnelle  pour  des  Mémoires  est  la  seule  qui, 
si  l'auteur  est  sincère,  puisse  être  réellement  véridique, 
parce  qu'elle  est  la  seule  qui  n'exige  ni  combinaisons 
littéraires  ni  arrangements  de  faits;  par  conséquent,  elle 
est  la  plus  conforme  au  but  de  l'histoire,  si,  comme  je 
le  crois,  ce  but  est  un  but  de  vérité. 

Arrivé  à  Paris,  j'eus  la  preuve  que  les  tristes  pres- 
sentiments qui  m'avaient  assailli  à  Hambourg,  relative- 
ment à  ma  femme,  n'étaient  que  trop  justifiés.  Son  père, 
M.  Chenais,  était  mort,  et  s'il  avait  eu  bien  des  torts  de 
caractère  envers  cette  bonne  Mme  Chenais,  il  fit  tout 
ce  qu'il  put  pour  les  réparer.  Sa  fin  fut  touchante, 
et  ce  que  je  n'appris  pas  sans  une  vive  émotion,  c'est 
que,  dans  les  deux  derniers  mois  de  sa  vie,  il  n'avait  été 
occupé  que  de  moi.  Poursuivi  par  l'idée  que  je  pouvais 
être  fait  prisonnier  et,  dans  cette  supposition,  que  je 
pouvais  manquer  d'argent,  il  m'avait  fait  ouvrir  dans 
plusieurs  villes  de  la  Baltique  des  crédits  de  3,000 
francs  (1).   Quant  à  Zozotte,  malgré  ses  querelles  si 

(1)  En  aucune  circonstance,  il  ne  dérogea  de  son  amitié  pour 
moi  ;  il  mettait  même  un  intérêt  tout  particulier  à  ce  qui  me  con- 
cernait, et  parlant  un  jour  de  ma  yie  si  active,  de  la  position  dans 
laquelle  j'avais  placé  sa  fille,  de  la  manière  dont  elle  en  jouissait 
et  de  mes  efforts  pour  suffire  aux  dépenses  :  «  Âh  t  mon  pauvre 
général,  me  dit-il,  vous  êtes  le  nègre  de  la  maison.  »  Quelques 
égards  pour  ses  manies,  quelques  déférences  pour  ses  volontés,  et 
la  vie  devenait  d'autant  plus  facile  avec  lui,  qu'en  affaires  d'intérêts 
comme  en  affaires  sérieuses,  il  ne  voulait  jamais  rien  que  de  juste 
ou  qui  ne  lui  parût  tel. 


220    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

vives  avec  son  père,  elle  l'avait  toujours  aimé.  Ayant  les 
mêmes  défauts,  il  était  impossible  qu'ils  vécussent  en- 
semble; mais,  ayant  aussi  les  mêmes  qualités  essentielles, 
ils  s'appréciaient  trop  pour  ne  pas  se  chérir.  Avec  lui, 
disparaissaient  pour  elle  tous  les  souvenirs  de  son  en- 
fance, et  elle  avait  l'àme  trop  sensible  pour  ne  pas  res- 
sentir de  cette  perte  la  douleur  la  plus  vive. 

Presque  au  même  moment  Naïs  tomba  malade.  Le  sieur 
Bouvenot  fut  appelé;  une  éruption  se  déclarait,  et  il  fit 
mettre  l'enfant  dans  un  bain  froid.  La  réaction  fut  ter- 
rible; Zozotte,  qui  aimait  ses  enfants  avec  toute  l'exalta- 
tion et  la  tendresse  de  son  àme,  mais  qui  avait  pour  sa 
Naïs,  le  rêve  de  sa  vie,  une  adoration  qui  tenait  du  fa- 
natisme, fut  si  bouleversée  qu'elle  appela  en  consulta- 
tion tous  les  praticiens  de  quelque  réputation.  Douze 
médecins  se  succédèrent;  tous,  à  l'exception  de  M.  Ali- 
bert,  dont  l'avis  ne  prévalut  pas,  quoique  le  seul  bon, 
volèrent  l'argent  qu'ils  reçurent,  et  cela  peut-être  pour 
ne  pas  condamner  leur  célèbre  collègue.  Naïs  était  donc 
perdue,  et  sa  mère  avec  elle,  sans  une  circonstance  qui  les 
sauva  toutes  deux.  Dans  la  maison  qu'elle  habitait,  lo- 
geait Mme  Scétiveaux,  veuve  de  l'ancien  payeur  général, 
et  qui,  ayant  pour  médecin  le  docteur  Reïs,  eut  l'idée  de 
lui  faire  voir  Naïs;  mais,  lorsqu'il  se  présenta,  Zozotte  se 
trouvait  en  un  tel  état  d'affolement  qu'elle  donna  des 
ordres  contraires  à  sa  volonté  et  ne  le  reçut  pas.  Par 
bonheur,  il  se  retrouva  chez  Mme  Scétiveaux  au  moment 
où  Naïs  semblait  à  toute  extrémité;  Zozotte  avait  voulu 
se  jeter  par  la  fenêtre  et  avait  été  retenue  à  moitié  au 
delà  de  l'appui  d'une  des  croisées  du  salon  par  M.  Bour- 
jolly,  auquel,  par  la  violence  de  la  lutte,  elle  avait 
inconsciemment,  mais  fortement  égratigné  le  visage  et 
le  cou.  Au  bruit  de  cette  scène,  qui  avait  mis  en  émoi 
toute  la  maison,  Mme  Scétiveaux  était  accourue,  et  heu- 


MALADIE    DE   NAlS.  221 

reusementM.  Rels  l'avait  suivie.  Après  avoir  donné  à  la 
malheureuse  mère  les  secours  que  son  état  exigeait  et 
l'avoir  fait  revenir  à  elle,  il  examina  Nais,  s'informa  de 
ce  qu'elle  avait  eu,  de  ce  qui  avait  été  fait,  et,  autant 
avec  son  tact  et  son  jugement  admirables  qu'avec  la 
tendre  sollicitude  qui  lui  était  naturelle,  ce  digne  homme, 
qui    faisait  la   médecine   avec    son   âme    non   moins 
qu'avec  son  talent  et  son  expérience,  reconnut  le  mal, 
l'erreur  du  Bouvenot,  la  condescendance  coupable  des 
confrères;  puis  Naïs  étant  condamnée  sans  espoir  par 
tous,  il  proposa  et  obtint  d'essayer  d'un  remède  qui 
serait  la  suprême  chance  de  vie  ou  de  mort.  Il  devait 
revenir  le  soir,  voir  l'effet  de  son  remède;  on  comprend 
dans  quelles  angoisses  Zozotte  attendit  l'heure  fixée.  Aux 
premiers  mots  échangés,  la  figure  du  docteur,   dont 
Zozotte  épiait  tous  les  mouvements,  devint  plus  sereine; 
enfin,  après  avoir  examiné  l'enfant,  ce  bon  M.  Reïs  se 
retourna  vers  Zozotte  et,  lui  tendant  la  main,  lui  dit  : 
c  Madame,  votre  fille  est  sauvée  >;  mais,  à  ces  mots  de 
résurrection,  Zozotte  se  jeta  dans  les  bras  du  docteur 
qu'elle  inonda  de  ses  larmes.  Et,  tandis  que  M.  Rei's  resta 
pour  nous  <  le  bon  docteur  >,  ce  Bouvenot,  qui  revint  en 
posant  aux  domestiques  cette  interrogation  :  <  Elle  est 
morte,  n'est-ce  pas?  »  fut  congédié  par  ces  mêmes  do- 
mestiques qui  avaient  reçu  l'ordre  de  lui  signifier  qu'on 
n'avait  plus  besoin  de  lui;  congé  dont  il  se  vengea  en 
réclamant  deux  jours  après  le  prix  de  son  assassinat. 

Naïs,  sauvée,  était  loin  d'être  guérie;  son  hydropisie 
surtout  se.  dissipa  lentement,  et  bientôt  Zozotte  eut  be- 
soin que  l'on  s'occupât  d'elle.  Cinq  semaines  passées 
sans  se  coucher  et  pendant  lesquelles  elle  ne  s'était  sou- 
tenue qu'à  force  de  café  et  d'agitation,  l'avaient  conduite 
à  une  crise  dont  par  bonheur  M.  Reïs  put  prévenir 
l'éclat.  C'était  aussi  le  moment  où,  n'ayant  reçu  de  moi 


222  MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

qu'un  billet  suivi  d'un  long  silence,  elle  en  était  réduite 
aux  nouvelles  des  journaux,  et  ceux-ci  étaient  considérés 
comme  ne  révélant  que  la  moitié  du  mal;  d'ailleurs, 
fort  vagues  relativement  à  un  corps  d'armée  bloqué  à 
trois  cents  lieues  de  Paris  par  soixante  mille  Russes,  ces 
nouvelles  ne  pouvaient  à  l'égard  des  individus  être  en 
quoi  que  ce  fût  rassurantes.  Et,  pour  ajouter  à  tous  ces 
tourments  par  de  nouvelles  menaces,  pendant  que  le 
duc  de  Wellington  franchissait  la  Bidassoa,  la  Nive  et 
TAdour,  les  armées  russe,  autrichienne  et  prussienne  se 
concentraient  en  Champagne,  où  des  prodiges  de  tac- 
tique et  de  courage  ne  firent  qu'attester  l'impossibilité 
d'une  résistance   que  la  trahison  achevait  de  rendre 
inutile  et  dont  l'Empereur  lui-même,  par  une  de  ces 
manœuvres  que  sa  fortune  ne  comportait  plus,  abrégea 
le  terme.  On  ne  pouvait  donc  plus  espérer  que  Paris  ne 
subirait  pas  la  loi  du  vainqueur;  mais  cette  loi  s'impo- 
serait-elle par  un  traité  ou  par  la  force  des  armes? 
Pour  obtenir  un  traité,  il  eût  fallu  pouvoir  empêcher 
l'ennemi  de  s'emparer  de  Montmartre,  attendu  que, 
maître  de  cette  hauteur,  il  Tétait  de  brûler  Paris  et 
incontestablement  la  Chaussée  d'Antin,  ce  qui  mettait 
la  ville  à  discrétion.  Enfin  de  quels  désordres,  de  quels 
malheurs  la  prise  de  Paris  ne  pouvait-elle  pas  être  sui- 
vie? L'imagination  des  Parisiens  s'exaltait  au  souvenir 
de  toutes  les  horreurs  qui  attendent  les  places  brutale- 
ment conquises,  et  l'on  imagine  l'efi^roi  de  Zozotte,  si 
bien  préparée  par  sa  nature  et  par  ses  bouleversements 
récents  à  subir  les  plus  folles  appréhensions.  Quel  sort 
serait  réservé  à  la  femme  d'un  officier  général  faisant 
partie  d'une  armée  belligérante?  En  proie  à  toutes  ces 
incertitudes,  à  tous  ces  effrois,  par  crainte  aussi  que 
Naïs  encore  souffrante  ne  résistât  pas  aux  souffrances 
d'un  tel  moment,  Zozotte  se  décida  à  partir  pour  Tours, 


LES   TRIBULATIONS   DE   ZOZOTTE.  223 

pendant  que  les  routes  étaient  encore  libres  et  que  les 
chevaux  de  poste  (ainsi  que  d'un  moment  à  l'autre  cela 
pouvait  arriver)  n'étaient  pas  requis  pour  des  services 
publics.  Elle  se  hâta  donc  d'expédier  son  argenterie  et 
la  mienne,  ses  bardes  et  son  linge,  laissa  à  la  garde  de 
la  propriétaire  mes  tableaux  qui  valaient  alors  quatre- 
vingt  mille  francs,  quelques  autres  objets,  et  notamment 
une  caisse  de  manuscrits  anciens  que  j'avais  déposés 
chez  Salverte  et  qu'il  lui  renvoya  au  moment  de  tous 
ses  embarras,  fait  qu'elle  ne  lui  a  jamais  pardonné;  puis 
elle  partit,  emportant  ce  qu'elle  avait  de  plus  précieux, 
notamment  ses  bijoux  contenus  dans  un  grand  sac  de 
soie  noire  qui  ne  la  quittait  jamais. 

Peu  avant  d'arriver  à  Dun,  la  portière  de  sa  calèche 
s'ouvrit;  son  premier  mouvement  comme  sa  première 
pensée  furent  de  retenir  les  enfants  de  peur  qu'ils  ne 
tombassent,  après  quoi  on  rattrapa  la  portière  que  la 
mulâtresse  Marie  referma;  on  mit  le  verrou  afin  qu'elle 
ne  pût  se  rouvrir,  et  on  continua  à  rouler.  A  Dun,  les 
enfants  eurent  besoin  de  descendre,  on  mit  pied  à  terre; 
mais  quel  fut  le  bouleversement  de  cette  pauvre  Zozotte 
en  ne  trouvant  plus  le  sac  de  ses  bijoux!  Pas  de  doute  : 
il  était  tombé  au  moment  où  la  portière  s'était  ouverte, 
et  non  seulement  cinquante  passants  devaient  Tavoir 
ramassé,  mais  de  plus,  et  avant  que  la  portière  s'ou- 
vrît, la  calèche  avait  traversé  une  colonne  de  quatre 
mille  prisonniers  russes,    qui  peu  après  avaient  dû 
passer  â  l'endroit  même  où  le  sac  était  tombé.  Une  seule 
circonstance  laissait  quelque  espoir  :  au  moment  où  la 
portière  s'était  ouverte,  la  voiture  suivait  le  bord  d'un 
des  fossés  de  la  route ,  et  il  était  possible  que  le  sac 
tombé  dans  le  fossé  n'eût  pas  été  aperçu.  Zozotte  fit 
donc  appeler  le  maître  de  poste,  lui  déclara  la  perte 
qu'elle  venait  de  faire  et  lui  demanda  s'il  connaissait  le 


224    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

postillon  qui  venait  de  la  conduire,  et  si  elle  pouvait  se 
fiera  lui.  Ce  postillon  était  un  honnête  homme  dont  la 
probité  fut  garantie.  Zozotte  lui  parla  donc  de  son  sac 
comme  renfermant  des  papiers  importants;  elle  le  lui 
désigna,  ajouta  qu'il  n'avait  pu  tomber  qu'à  l'endroit  où 
la  portière  s'était  ouverte,  et  qu'il  devait  se  trouver  au 
bord  ou  au  fond  du  fossé  ;  enfin  elle  lui   expliqua 
comment  il  devait  le  prendre  et  le  porter,  lui  recom- 
manda la  plus  grande  célérité  et  lui  promit  un  louis  s'il 
le  lui  rapportait  intact.  Après  vingt-cinq  minutes  qui 
parurent  à  Zozotte  un  siècle,  l'homme  revenait  à  toute 
bride  et  de  loin  montrant  le  sac.  Celui-ci,  qui  était 
intact,  avait  été  retrouvé  au  fond  du  fossé  et  au  moment 
où  la  colonne  de  prisonniers ,  auxquels  il  n'aurait  pas 
échappé,  arrivait  à  l'endroit  où  il  était  tombé. 

Et  c'avait  été  seulement  après  toutes  ces  émotions  et 
ces  secousses  que  Zozotte  était  enfin  arrivée  à  Tours,  où 
elle  était  restée  avec  ses  enfants  et  près  de  sa  mère  jus- 
qu'au jour  où  la  paix  nous  avait  enfin  réunis. 


CHAPITRE  VIII 


Quelque  réserve  que  Ton  voulût  témoigner  dans  la 
part  à  prendre  aux  nouveaux  événements  politiques,  il 
fallait,  ou  bien  renoncer  à  tout,  cesser  d'habiter  Paris, 
ou  bien  suivre  au  Château  tous  les  généraux  et  les  ma* 
réchaux  qui  s'y  rendaient,  et  commencer  par  voir  le 
ministre  de  la  guerre  de  qui  nous  dépendions.  Grâce  au 
gouvernement  provisoire  qui  ne  servit  qu'à  masquer 
la  dictature  de  M.  de  Talleyrand,  par  suite  de  la  sanc- 
tion du  lieutenant  général   du  royaume   et  enfin  de 
Louis  XVIII,  le  général  Dupont  occupait,  ainsi  que  je 
l'ai  dit,  le  ministère.  Personnellement  il  m'avait  tou-» 
jours  marqué  de  la  bienveillance  ;  je  ne  supposais  pas 
qu'il  eût  la  moindre  raison  pour  ne  pas  m'en  témoigner 
encore,  et  cependant,  à  Hambourg  même,  en  apprenant 
sa  nomination,  qui  me  semblait  être  pour  mon  avenir 
un  gage  favorable,  je  n'avais  pu  me  défendre  de  l'im* 
pression  fâcheuse  qu'en  avait  ressentie  notre  armée. 
Ce  n'est  pas  que  nous  prévoyions  qu'il  serait  aussi  fa« 
tal  à  la  France  dans  un  ministère  qu'il  l'avait  été  sur 
le  champ  de  bataille.  Et  quelles  sottises,  en  effet,  quels 
bouleversements  nouveaux  n'eût-on  pas  prévenus,  si, 
par  exemple,  le  comte  O'Connell  avait  pu  accepter  cette 
place  qui  lui  fut  offerte,  mais  qu'il  refusa  parce  que 
selon  lui  elle  ne  devait  être  occupée  que  par  un  général 
ayant  honorablement  fait  les  guerres  de  la  Révolution 

F.  là 


226  MÉMOIRES  DU  GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

et  de  l'Empire,  condition  que  le  général  Dupont  n'avait 
remplie  que  jusqu'à  Baylen!  Et  ce  qui  nous  hantait  mal- 
gré nous,  ce  qui  nous  faisait  monter  du  cœur  au  front  la 
rougeur  de  l'indignation  et  de  la  honte,  c'est  que,  par 
une  sorte  de  défi  à  notre  vieille  gloire  du  passé,  on  eût 
mis  précisément  à  la  tète  des  affaires  militaires  de  la 
France  l'homme  dont  le  nom  était  pour  nous  tous  un 
signe  vivant  de  l'avilissement  de  cette  gloire,  l'homme 
qui  avait  infligé  à  nos  armes  la  première  et  l'une  des 
plus  cruelles  flétrissures  en  faisant  passer  sous  le  joug 
d'Espagnols,  c'est-à-dire  des  pires  soldats  en  bataille 
rangée,  quatre  de  nos  divisions  réputées  encore  invin- 
cibles et  dont  l'une  n'avait  pas  seulement  combattu,  et 
tout  cela  sans  avoir  même  l'excuse  d'une  retraite  com- 
promise. Oui,  cette  première  blessure  faite  par  la  scan- 
daleuse capitulation  de  Baylen  à  l'orgueil  de  notre  dra- 
peau triomphant,  i  l'honneur  encore  intact  de  nos 
armes,  cette  blessure  saignait  plus  vive  dans  nos  cœurs, 
car  la  plaie  qu'elle  y  avait  faite  était  restée  désormais 
ouverte  et  s'y  était  agrandie  par  bien  d'autres  blessures. 
Qui  donc,  parmi  les  fidèles  compagnons  de  notre  gloire, 
pouvait  en  voyant  la  France  mutilée,  tronquée,  réduite 
à  ses  débris,  qui  donc  de  nous  pouvait  oublier  que  cette 
abominable  capitulation  avait  été  le  point  de  départ  de 
tous  nos  malheurs?  Elle  avait  exalté  les  Espagnols  au 
point  d'achever  d'embraser  la  Péninsule  ;  elle  avait  déter- 
miné l'envoi  d'une  armée  anglaise  dans  le  Portugal,  d'où 
cette  armée  nous  avait  chassés  avant  de  nous  chasser 
de  la  Péninsule  elle-même  ;  elle  avait  excité  l'enthou- 
siasme, relevé  l'espoir  de  l'Europe  et  donné  un  nouvel 
élan  aux  coalitions  dont  les  efforts  combinés  venaient 
de  nous  arracher  le  fruit  de  vingt  ans  de  conquêtes;  et 
certes  nous  avions  pu  nous  demander  avec  raison  à 
quelles  consciences  la  France  était  livrée  pour  que  de 


CHEZ  LE   MINISTRE   DUPONT.  327 

tels  précédents  leur  inspirassent  la  pensée  d'en  faire 
l'objet  d'une  telle  récompense.  Dès  mon  retour,  j'avais 
eu  l'explication  de  cette  faveur  en  apprenant  que  le 
g^énéral  Dupont  avait  été  choisi  comme  une  créature 
complaisante  pour  mettre  les  grades  et  les  emplois  mili- 
taires au  pillage  en  faveur  d^  l'Émigration.  Il  ne  pou- 
vait en  effet  jouer  qu'un  rôle,  s'abriter  derrière  les 
forces  de  la  Coalition  pour  reparaître  sans  être  écrasé 
par  le  mépris  de  ses  anciens  compagnons  d'armes;  et 
cependant  comment  ceux-ci  pourraient-ils  le  revoir  sans 
que  leur  bouche  se  contractât  pour  crier  à  la  honte,  sans 
que  tout  leur  être,  jusqu'à  leur  regard,  devînt  accu- 
sateur? Et  telles  étaient  les  pensées  dont  je  me  sentais 
assailli  quand  j'entrai  chez  le  général  Dupont. 

Ces  pensées,  je  n'avais  nullement  l'intention  de  les 
laisser  paraître.  Si  je  me  présentais  devant  le  ministre» 
c'était  pour  une  visite  de  convenance,  sinon  de  déférence, 
et  c'eût  été  non  seulement  impolitique,  mais  très  peu 
de  circonstance,  de  réveiller  en  ma  personne  les  rancunes 
et  les  mépris  de  la  France;  toutefois  les  sentiments  de 
douleur  et  de  répulsion  que  la  vue  du  général  Dupont 
me  fit  éprouver,  furent  si  vifs  qu'il  faut  croire  que  je 
déguisai  très  mal  ce  que  j'en  éprouvais.  Mon  malaise, 
d'autant  plus  apparent  que  je  faisais  plus  d'efforts 
pour  le  dominer,  ôta  au  général  l'aisance  que  de  fait  il 
ne  pouvait  plus  avoir  qu'avec  des  hommes  étrangers  à 
l'honneur  de  leur  pays.  Ne  pouvant  conserver  d'atti- 
tude ni  comme  général,  ni  comme  Français,  il  corrobora 
sa  dignité  de  ministre  par  ses  souvenirs  de  gentillÂ- 
trerie  ;  c'était  ce  qui  lui  restait  de  plus  clair,  et  force  fut 
de  se  rattacher  à  cette  branche,  toute  sèche  qu'elle 
était,  si  même  elle  n'était  pourrie.  Aussi  l'audience  fut 
courte  et  insignifiante. 
•   Le  général  me  demanda  pourtant  si  je  désirais  de 


1 
I 


228    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

l'activité,  et  je  lui  observai  que  la  mort  récente  de  mon 
beau-père  et  mes  fatigues  ne  me  permettaient  de  solli> 
citer  aucun  emploi.  Je  lui  demandai  à  mon  tour  si 
c'était  lui  qui  présentait  les  officiers  généraux  au  Roi  et 
aux  Princes;  il  me  répondit  que  les  présentations  au 
Roi  faisaient  partie  des  altributions  du  premier  gentil- 
homme de  la  Chambre,  à  qui  je  devais  écrire  à  ce  sujet; 
puis,  une  fois  présenté  au  Roi,  je  pourrais  me  pré- 
senter aux  Princes  et  à  Madame.  Et,  sauf  ce  renseigne- 
ment, ma  visite  n'eut  d'autre  résultat  qu'une  invitation 
à  un  dîner  qui  fut  simplement  pour  moi  un  repas  de 
plus  fait  au  ministère  de  la  guerre. 

Mes  présentations  au  Roi  et  aux  autres  membres  de  la 
famille  royale  ne  m'offrent  rien  qui,  sous  le  rapport 
des  faits,  vaille  la  peine  d'être  rappelé  ;  à  cet  égard 
j'aurai  tout  dit  en  expliquant  que  Monsieur  mit  toute  la 
grÂce  inimaginable  à  nous  recevoir  comme  on  recevrait 
des  criminels  amnistiés;  que  Madame,  Ëuménide  au 
teint  pâle,  au  regard  menaçant,  à  la  paupière  sanguine, 
au  visage  inflexible,  à  la  voix  rauque  et  dure,   nous 
manifesta  toute  la  rudesse  que  provoquent  des  rebelles 
dont  on  espère  encore  le  supplice.  Son  époux,  Gille  ou 
pantin  ne  sachant  jamais  sur  quel  pied  danser,  semblait 
parmi  nous  comme  un  juge  aux  prises  avec  des  gens 
dont  il  veut  bien  [pour  un  moment  paraître  oublier  les 
attentats  et  l'audacieuse  élévation,  mais  relativement 
auxquels  il  ne  s'abaisse  pas  à  une  appréciation.  Pour  le 
duc  de  Berry,  réduit  pour  toujours  k  VA  b  c  de  son 
métier  de  prince,  il  substituait  une  familiarité  parfois 
choquante  à  de  la  dignité,  une  grossièreté  véritable  à  de 
l'aisance,  et  semblait  un  portefaix  jouant  le  rôle  d'un 
baron;  mélange  d'inconvenances  et  d'injures  qui,  un 
jour  que  nous  sortions  ensemble  du  Château,  arracha 
cette  exclamation  à  l'exaspération  du  général  Préval  : 


PBÉSENTATION    AU    ROI.  229 

c  Je  n'entre  jamais  ici  sans  humiliation,  et  je  n'en  sors 
jamai^  sans  colère.  > 

Quant  à  Louis  XYIII,  de  qui  j'avais  sollicité  néces- 
sairement une  audience  particulière  et  par  qui  je  fus 
reçu  avec  une  fournée  de  quarante  autres  personnages, 
je  ne  fis,  en  présence  de  son  entourage  vraiment  théâtral, 
que  passer  devant  une  masse  composée  de  son  fauteuil 
et  de  lui,  de  sorte  que  j'avalai  la  phrase  que  j'avais  tri- 
potée pour  lui  dire  que  le  bonheur  dont  la  France  lui 
serait  redevable  ne  lui  dévouerait  personne  plus  que 
moi,  et  il  se  borna  à  un  coup  de  tête  en  retour  du  pro- 
fond salut  auquel  je  me  trouvai  réduit.  Mais,  s'il  ne 
parla,  son  regard  et  l'ensemble  de  sa  figure  nous  dirent 
plus  que  des  paroles  et  que  les  grimaces  des  autres 
n'avaient  pu  nous  en  révéler.  La  tête  et  la  physionomie 
de  ce  roi  étaient  d'autant  plus  dignes  d'observation  et 
d'études  que  toute  la  vie  de  son  corps  semblait  y  être 
réfugiée.  Le  volume  de  son  crâne  avait  en  plus  ce  que 
celui  de  son  frère,  entièrement  aplati  par  derrière,  avait 
en  moins;  sa  physionomie  fine,  sardonique,  mais  mau- 
vaise, peignait  à  la  fois  l'aptitude  au  mal  et  le  goût  du 
mal.  Il  y  avait  alors  en  lui  de  fatales  harmonies,  d'ef- 
frayants sourires  (les  uns  disaient  du  vieux  singe,  les 
autres  du  tigre)  ;  mais  il  y  avait  aussi  en  lui  une  ferme 
volonté  de  mourir  sur  le  trône  et  ce  qu'il  fallait  d'esprit 
et  de  prudence,  ou  plutôt  de  dissimulation,  pour  ne  pas 
le  vouloir  en  vain;  la  fortune  lui  en  offrit  le  moyen, 
grâce   aux  aberrations  de  Napoléon.  Louis  XVIIL  me 
sembla  donc  d'autant  plus  menaçant  qu'il  le  paraissait 
moins,  et,  à  la  duchesse  près,  les  autres  me  parurent 
d'autant  moins  dangereux  qu'ils  se  montraient  plus  hos- 
tiles. Mais  comment  eût-il  été  possible  d'arrêter  en  ce 
moment  regards  et  pensées  sur  le  Roi,  et  d'échapper  à 
une  sorte  de  parallèle  entre  lui  et  le  géant  auquel  il 


230    MEMOIRES   DU   GENERAL  BARON   THIBBAULT. 

succédait,  parallèle  que  les  choses,  les  lieux  et  les  per- 
sonnes rendaient  plus  piquant?  C'était  en  effet  dans  ce 
palais  même  des  Tuileries,  encore  garni  du  mobilier  de 
Napoléon,  seule  conquête  que  les  Bourbons  eussent  faite 
en  personne  (i),  c'était  dans  ce  palais  que  pour  la 
dernière  fois  j'avais  vu  le  grand  homme  et  que  pour 
la  première  fois  je  me  trouvais  en  face  de  son  successeur, 
espèce  de  revenant  qui  semblait  sorti  du  néant  pour  sub- 
stituer au  premier  trône  du  monde  un  fauteuil  d'hôpital. 
Comme  souverain,  l'un  d'eux  ne  comprenait  de  bornes 
à  son  empire  que  celtes  du  monde  qu'il  avait  rempli  et 
assourdi  de  sa  gloire  ;  l'autre,  effrayé  de  l'étendue  de  la 
France  même  resserrée  en  deçà  de  ses  anciennes  li- 
mites, la  trouvait  trop  grande  encore  pour  ses  forces  de 
podagre  quand,  se  traînant  avec  peine  appuyé  sur  une 
béquille,  il  arrivait  épuisé  au  seuil  de  ses  appartements. 
L'un,  fier  et  superbe,  avait  commandé  aux  maîtres  de  la 
terre,  et  l'autre,  dans  le  servage  de  ses  alliés  et  de  ses 
infirmités,  subissait  les  lois  que  son  devancier  avait  don- 
nées; il  bornait  les  attributs  de  sa  couronne  à  une 
royauté  de  police,  dont  plus  tard  il  fit  une  royauté  de 
persécution  et  d'échafauds. 

Quoiqu'il  fût  d'autant  plus  pénible  d'aller  au  Château 
qu'on  nous  y  recevait  de  plus  mauvaise  grâce,  j'y  pa- 
raissais néanmoins  tous  les  vingt  jours  à  peu  près.  Les 
jours  marqués  pour  cette  double  résignation  étaient 
les  dimanches,  au  moment  de  la  messe,  pendant  laquelle 
de  part  et  d'autre,  et  pour  la  rémission  de  ses  péchés,  cha- 
cun pouvait  offrir  à  Dieu  comme  pénitence  méritoire, 


(1)  Ce  mobilier  et  celui  des  autres  châteaux  impériaux  étaient  une 
propriété  personnelle  ;  il  n*y  avait  qu'une  manière  d'en  légitimer 
la  prise,  c'était  d'en  payer  la  valeur,  qui  était  de  quatre  millions  ; 
mais,  chez  les  Bourbons  mômes,  l'amour  de  la  légitimité  n'alla  pas 
jusque-là. 


•RÉCEPTIONS   DES   PRINCES   ET   DE  MADAME.     231 

nous,  les  humiliations  que  nous  recevions,  et  ces  Bour- 
bons, les  impatiences  que  nous  leur  causions;  supplice 
mutuel  d'où  résultait  une  sorte  de  dédommagement  réci- 
proque. Et  pourtant  ils  ne  pouvaient  s'abstenir  de  faire 
à  nos  positions  sociales  certains  sacrifices  qu'elles  com- 
mandaient, de  même  que,  comme  préservatif  des  perse- 
cutions  dont  on  ne  demandait  pas  mieux  que  de  payer 
nos  services  et  notre  rôle,  nous  nous  trouvions  dans 
l'impossibilité  de  paraître  dédaigner  la  grâce  que  l'on 
nous  faisait  en  nous  tolérant.  D'autre  part,  le  Château 
et  ait  le  seul  lieu  de  rassemblement  où  les  généraux  se 
retrouvaient  encore  en  masse,  et,  ce  qui  entrait  dans  la 
somme  des  compensations,  ces  réunions  étaient  une 
occasion  de  renseignements,  d'anecdotes  et  de  nouvelles. 
Les  réceptions  étaient  au  nombre  de  cinq  :  elles  com- 
mençaient à  onze  heures,  au  pavillon  Marsan,  par  celle 
du  duc  de  Berry  et  de  Monsieur;  à  midi,  et  par  les 
couloirs  de  la  salle  de  spectacle,  on  arrivait  chez  le  Roi, 
d'où  l'on  ne  sortait  guère  qu'à  deux  heures,  moment 
auquel  on  descendait  chez  la  duchesse  et  le  duc  d'An- 
goulème,  chez  qui  plus  tard  on  entra  avant  la  messe. 

Aux  réceptions  des  princes  et  de  Madame,  il  n'y  avait 
aucune  distinction  ;  un  capitaine  prenait  le  pas  sur  un 
lieutenant  général,  et,  en  ma  présence,  un  de  nos  maîtres 
de  danse  de  Hambourg  le  prit,  et  de  la  manière  la  plus 
incivile,  sur  un  maréchal  de  France.  C'était  à  qui  ferait 
la  poussée  la  plus  impudente  et  à  qui  aurait  les  os  les 
plus  durs;  car  les  entrées  devinrent  une  lutte,  et,  chez  le 
duc  d'Angouléme  surtout,  on  risquait  d'être  étouffé  en 
passant  par  le  seul  battant  que  l'étiquette  permettait 
d'ouvrir.  Je  me  rappelle  à  cet  égard  un  assez  vieil  offi- 
cier qui,  engagé  dans  la  porte  de  la  pièce  où  recevait  le 
duc  d'Angouléme,  fut  pressé  au  point  de  jeter  les  hauts 
cris,  de  perdre  son  chapeau,  d'avoir  son  épée  arrachée 


232    MÉMOIBES   DU  GÉNÉRAL   BARON   TUIÉBAULT. 

et,  ce  fatal  passage  franchi,  de  se  trouver  mal.Ëh  bien, 
ces  bagarres  se  renouvelaient  tous  les  dimanches  avec 
plus  ou  moins  de  scandales,  et  cela  quoiqu'il  n'y  eût  rien 
de  si  facile  que  de  les  prévenir. 

Chez  le  Roi,  les  choses  se  passaient  autrement.  Noas 
y  étions  répartis  dans  quatre  salles,  classification  qui, 
sauf  quelques  modifications,  datait  de  l'Empire  et  se 
trouve  remplacée  aujourd'hui  par  un  ordre  de  beau- 
coup préférable  à  tout  ce  qui  l'a  précédé,  encore  que  la 
masse  des  officiers  généraux  ne  soit  reçue  qu'à  la  suite 
des  dernières  soi-disant  députations  de  village.  Quoi 
qu'il  en  soit,  la  salle  des  Maréchaux,  antichambre  des 
appartements  (i)  et  en  même  temps  salle  des  Gardes, 
servait  de  parc  aux  ofQciers  subalternes,  aux  fonction- 
naires des  classes  inférieures  et  aux  curieux  qui  venaient 
voir  la  famille  royale  allant  à  la  chapelle  ou  en  revenant. 
Le  salon  bleu  réunissait  les  maréchaux  de  camp  et  offi- 
ciers supérieurs,  les  préfets  et  les  maires,  les  députés, 
les  évèques  et  les  juges  de  première  instance.  Le  salon 
de  la  Paix  était  réservé  aux  lieutenants  généraux  (2),  aux 
archevêques,  aux  membres  des  cours  royales;  enfin  la 
salle  du  Trône  ne  s'ouvrait  qu'aux  maréchaux  et  aux 
grands-croix  de  la  Légion  d'honneur,  aux  cardinaux, 
aux  ministres,  aux  pairs  de  France,  aux  ducs  et  aux 

(1)  Elle  forme  aujourd'hui  le  centre  des  appartements. 

(2)  La  Restauration  substitua  le  titre  de  lieutenant  général  k 
celui  de  général  de  division,  et  de  maréchal  de  camp  à  celui  de 
général  de  brigade.  Ce  n'était  que  rendre  à  ces  grades  leurs  an- 
ciennes dénominations,  mais  aussi  c'était  substituer  &  des  termes 
exacts  des  termes  faux.  Toutefois,  tout  en  supprimant  un  échelon 
utile,  cette  réforme  n'eut  pas  pour  nous  l'inconvénient  que  nous 
redoutions,  car  il  se  forma  tout  de  suite  une  séparation  très  ma^ 
quée  entre  les  lieutenants  généraux  qui  avaient  eu  l'honneur  d'être 
généraux  de  divisiou  et  les  généraux  qui  n'avaient  que  la  faveur 
de  devenir  lieutenants  généraux;  de  cette  sorte  les  grâces  ne 
purent,  vis-À-vis  de  l'opinion,  remplacer  les  titres. 


RECEPTIONS   CHEZ   LE   ROI.  933 

membres  de  la  Cour  de  cassation.  Quant  aux  réceptions 
proprement  dites,  Louis  XVIIL  en  revenant  de  la  messe, 
rentrait  sans  s'arrêter  dans  la  salle  du  Trône  et  y  rece« 
vait  les  hommages  de  ceux  qui  s'y  trouvaient  admis; 
après  quoi,  on  roulait  son  fauteuil  dans  le  salon  de  la 
Paix;  il  venait  péniblement  se  placer  dans  ce  fauteuil; 
alors  défilaient  devant  lui,  d'abord  et  péle-mèle,  les  per- 
sonnes qui  avaient  leurs  entrées  dans  ce  salon,  puis 
celles  que  contenait  le  salon  bleu,  puis  enfin  celles  de  la 
salle  des  Maréchaux  qui  étaient  admises  à  cet  honneur. 
Rien  n'était  plus  fastidieux  pour  ce  malheureux  Roi  que 
ces  séances;  mais  de  temps  à  autre  il  les  égayait  par  des 
malices,  et  je  rappellerai  notamment  celle  que  j'ai  déjà 
notée,  je  crois,  mais  qu'on  me  permettra  de  redire  à  sa 
place  et  plus  explicitement.  Je  suivais  immédiatement 
le  général  Lauriston,  que  précédait  le  général  de  La 
Roche-Aymon.  Au  moment  où  ce  dernier  faisait  un  grand 
salut,  le  Roi  éleva  la  voix  pour  dire  à  ce  général  de  l'émi- 
gration :  €  Bonjour,  général  La  Roche-Aymon  »  ;  et  au 
soldat  de  la  Révolution  et  de  l'Empire,  à  l'ex-aide  de 
camp  de  l'Empereur,  qui  marchait  après  lui,  il  adressa, 
du  ton  le  plus  sardonique  que  l'on  puisse  imaginer,  un 
f  bonjour,  marquis  >.  Cette  manière  de  faire  servir  à  la 
mystification  de   Lauriston  jusqu'aux  grâces  qu'il  lui 
avait  départies  me  parut  si  drôle  que  je  ne  pus  maîtri- 
ser la  contraction  du  rire;  mais  le  Roi,  je  pense,  fut 
d'autant  plus  aise  que  sa  plaisanterie  eût  été  remarquée, 
qu'il  en  souriait  encore  lui-même,  alors  que  je  l'avais 
depuis  assez  de  temps  dépassé. 

Un  jnatin,  sortant  de  chez  Monsieur,  je  me  rendais 
chez  le  Roi.  A  peine  entré  dans  le  salon  bleu,  j'entends 
marcher  à  grands  pas  derrière  moi;  c'était  le  duc  de 
Berry;  je  me  range,  et  il  passe;  mais,  à  quelques  pas 
en  avant  de  moi,  cheminait  à  demi  voûté  le  vieux  mar- 


234    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BABON   TUIÉBAULT. 

quis  Letourneur,  capitaine  des  gardes  de  Monsieur  et 
qui,  un  peu  sourd  ou  distrait,  n'ayant  pas  distingué  le 
pas  de  charge  de  Monseigneur,  reçut  de  lui  un  grand 
coup  de  pied  à  la  partie  saillante  du  corps  qui  se  trou- 
vait faire  face  au  prince.  Surpris  'et  furieux  comme  on 
peut  le  croire,  et  en  portant  la  main  non  à  la  garde  de 
son  épée,  mais  à  la  partie  frappée,  le  marquis  se  re- 
tourna, la  figure  furibonde,  et  se  vit  en  présence  de  Son 
Altesse  Royale  qui  riait  aux  éclats  avec  une  noblesse 
digne  de  son  action.  A  l'instant  le  courtisan  changea  de 
physionomie,  et,  joignant  les  mains  en  action  de  grâces, 
s'inclinant  jusqu'à  terre ,  il  s'écria  avec  une  expression 
de  sourire  heureux  :  t  On  n'est  pas  plus  aimable  que 
Monseigneur.  > 

A  propos  des  anecdotes  qui  au  cours  de  ces  récep- 
tions se  chuchotaient  à  l'oreille,  j'ai  le  regret  de  ne  tes 
avoir  pas  relevées;  la  plupart  sont  sorties  de  ma  mé- 
moire, et  je  ne  puis  en  citer  qu'une,  parce  qu'elle  nous 
parut  assez  bien  caractériser  alors  le  fond  de  nature  de 
Louis  XVIII  pour  prendre  à  nos  yeux  l'importance  d'un 
véritable  fait  historique,  et  parce  que  le  récit  en  fut 
arraché  à  l'indignation  du  général  Dupont,  qui  ne  put 
s'empêcher  de  la  répéter  à  ses  confidents.  Donc,  la  veille, 
ce  général  avait  travaillé  avec  le  Roi  en  sa  qualité  de 
ministre  de  la  guerre  et  lui  avait  présenté  plusieurs 
ordonnances  que,  soit  fatigue,  soit  ennui,  le  Roi  avait 
signées  sans  répondre  un  mot  à  ce  que  ce  ministre  avait 
pu  lui  débiter  sur  leur  objet,  c'est-à-dire  sans  examen; 
mais,  en  plaçant  devant  lui  la  dernière  pièce,  qui  de  sa 
nature  sans  doute  était  plus  délicate  et  plus  grave  que 
les  autres,  le  général  crut  devoir  dire  :  «  Sire,  il  est  im- 
possible d'être  à  la  fois  plus  touché,  plus  glorieux  que 
je  ne  le  suis  de  la  confiance  dont  Votre  Majesté  daigne 
m'honorer;  cependant,  relativement  à  cette  affaire,  son 


UN   MOT   DE  LOUIS   XVIII.  235 

importance  semble  me  faire  un  devoir  de  la  signaler  aux 
lumières  et  à  la  haute  sagesse  du  Roi.  —  Vous  oubliez, 
répondit  le  monarque,  qui  peut-être  voulait  que  cette 
ordonnance,  œuvre  de  la  Camarilla,  fût  promulguée  sans 
qu'il  eût  à  s'expliquer  sur  elle,  vous  oubliez  que  ma  si- 
gnature est  de  forme,  et  que  dans  un  gouvernement  re- 
présentatif votre  contreseing  implique  seul  responsa- 
bilité. Il  ne  s'agit  donc  pas  ici  de  confiance;  il  ne  s'agit 
que  de  votre  tête  qui  répond  de  votre  signature.  »  Puis, 
sans  vouloir  en  entendre  davantage,  le  Roi  signa. 

Et  pour  ne  pas  quitter  sans  épuiser  les  souvenirs 
qu'ils  me  rappellent,  les  salons  des  Tuileries  auxquels 
je  n'aurai  peut-être  pas  l'occasion  de  revenir,  je  placerai 
ici  quelques  faits  qui  ne  se  réfèrent  pas  comme  date  à 
l'époque  où  j'en  suis  arrivé  de  mon  récit,  mais  qui  s'y 
rattachent  par  la  manière  d'être,  le  ton  des  êtres  et  des 
choses  qui  ne  changèrent  pas  de  la  première  à  la  se- 
conde Restauration. 

Sur  une  des  banquettes  de  ce  salon  de  la  Paix  (le  se- 
cond après  la  salle  des  Maréchaux),  en  face  des  tabou- 
rets et  de  deux  fauteuils  sur  lesquels  personne  ne  s'as- 
seyait et  qui  composaient  l'ameublement,  le  général 
Fournier  me  racontait  un  jour  que,  dans  une  audience 
particulière  qu'il  avait  obtenue  du  Roi,  il  lui  avait  dit  : 
c  Sire,  quand  Dieu  accorde  à  la  terre  des  pluies  ou  de 
c  la  rosée,  ses  bienfaits  se  répandent  sur  des  contrées 
€  entières,  et  chacun  en  a  sa  part,  parce  qu'il  n'est  pas 
t  un  point  que  le  nuage  n'arrose  dans  sa  marche  fécon- 
€  dante.  Votre  Majesté,  qui  est  l'image  de  la  divinité  sur 
t  la  terre,  ne  pourrait-elle  pas  répartir  ses  grâces  comme 
t  Dieu  répand  la  rosée?  Permettez-moi  de  le  dire.  Sire, 
c  le  zèle  des  uns  ne  se  ralentirait  pas  par  la  conviction 
c  que  la  faveur  leur  suffit,  et  le  dévouement  des  autres 
<  serait  stimulé  par  l'espoir  d'y  avoir  part  un  jour. 


236  MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIKBAULT. 

€  J'ignore  jusqu'à  quel  point  je  peux  me  tromper,  mais 
«  il  me  semble,  Sire,  que  le  service  de  Votre  Majesté  y 
c  gagnerait  en  raison  de  l'émulation  qu'Ëlle  exciterait, 
<  et  que  l'amour  que  l'on  a  pour  Elle  s'augmenterait  par 
c  la  reconnaissance  d'un  plus  grand  nombre  de  ses  su- 
€  jets.  »  —  «  Eh  bien,  dis-je  à  Fournier,  quelle  a  été,  pour 
prix  de  cette  belle  comparaison,  votre  ration  de  rosée 
ou  de  pluie?  —  Tout  juste,  me  répondit-il,  en  faisant 
retentir  la  salle  de  son  rire  éclatant,  de  quoi  faire  mou- 
rir de  soif  quiconque  n'aurait  eu  qu'elles  pour  se  désal- 
térer. » 

Cette  confidence,  qui  m'amusa  plus  peut-être  qu'elle 
ne  me  persuada,  était  à  peine  achevée  quand  Pamphiie 
Lacroix  entra  en  habit  de  gentilhomme  de  la  chambre 
et  d'un  air  assez  empesé  :  <  Quelle  bête  solennelle!  » 
s'écria  Fournier  en  l'apercevant;  mais  son  éclat  de  voix 
joyeux,  sa  figure  goguenarde  changèrent  brusquement, 
et,  grâce  à  la  mobilité  et  à  la  violence  de  ses  impressions, 
il  se  trouva  furieux  ;  t  Quelle  duperie,  reprit-il,  pour 
nous  qui  nous  sommes  contentés  de  chercher  le  bon- 
heur dans  notre  carrière  des  armes,  de  toutes  la  plus 
chanceuse,  la  plus  ingrate,  celle  qui  paye  par  le  plus  de 
mécomptes  et  d'humiliations  tout  ce  qu'on  espérait  de 
gloire,  de  prospérité  et  de  fortune!  J'étais  hier  chez 
mon  tailleur.  Il  y  a  vingt  ans  que  je  l'avais  trouvé  assis 
en  X  et  raccommodant  une  culotte  sur  son  établi;  au- 
jourd'hui il  me  reçoit  dans  un  appartement  somptueux; 
il  a  équipage,  château  près  Paris,  cent  mille  francs  de 
rente,  et  pourrait  avoir  l'insolence  de  m'inviter  à  un 
dîner  que  je  ne  pourrais  pas  lui  rendre.  Et  pourtant  a-t-il 
cinquante  fois  risqué  sa  vie?  A-t-il  perdu  bras  ou 
jambes?  A-t-il  couché  sur  la  terre  ou  dans  la  neige? 
S'est-il  exténué  de  fatigue?  A-t-il  couru  la  chance  de 
toutes  les  maladies,  de  toutes  les  infirmités  anticipées? 


LE  TAILLEUR  DU   GENERAL  FOURNIER.  £31 

A-t-il  sacrifié  aux  devoirs  les  plus  durs,  à  une  subordi- 
nation tyrannique,  ses  goûts,  ses  plaisirs,  ses  affections, 
et  jusqu'à  ses  intérêts?  Chargé  d'une  responsabilité  ef- 
frayante, a-t-il  joué  sur  cent   cartes  son  honneur  et  sa 
réputation  ?  £t,  en  travaillant  à  la  défense  et  à  la  gloire 
de  son  pays,  a-t-il  subi  la  torture  de  vexations  et  d'in- 
justices sans  nombre?  Non  certes;  s'il  a  travaillé  le  jour 
et  pour  lui  seul,  il  s'est  reposé  la  nuit;  maître  de  ses 
actions,  bien  gîté,  il  a  fini  par  gagner  avec  l'argent  la 
considération  qui  s'y  rattache,  tandis  que  nous,  pour 
salaire  de  vingt-cinq  ans  de  services  atroces,  de  tant  de 
dévouement  et  d'abnégation,  de  services  indispensables 
au  salut  de  tous,  d'une  vie  qu'on  serait  révolté  de  voir 
imposée  à  des  galériens,  nous  ne  nous  sommes  élevés 
et  rapprochés  des  grands  quepour  souffrir  de  leur  éleva* 
tion  arbitraire,  deleur  jactance,  et  pour  sentir  notre  abais- 
sement; et  ce  que  nous  gagnerons  à  leur  fréquentation, 
c'est  qu'ils  nous  laissent  arriver  à  la  vieillesse  dans  la 
misère  (ceci  ne  pouvait  être  vrai  pour  lui)  et  à  l'oubli. 
Et  vous  croyez  que  nous  n'aurions  pas  eu  la  capacité 
d'un  tailleur ,  qu'en  employant  de  nuit  et  de  jour  toutes 
DOS   facultés  à  faire  fructifier  une  industrie,  nous  en 
serions  à  espérer  six  mille  francs  de  revenu  qui  ne  re- 
posent  encore  que  sur  nos  têtes  ?  Mais  nous  nous  som- 
mes laissé  enivrer  de  fumée  et,  de  tous  les  métiers, 
nous  avons  pris  le  plus  trompeur.  Aussi  je  ne  cache  mon 
humeur  et  mon  dépit  à  personne;  il  y  a  trois  jours 
que  je  disais  au  ministre  de  la  guerre  :  c  II  n'est  pas  un 
c  des  généraux  de  l'ancienne  armée  qui  ne  représente 
ff  dix-huit  cents  hommes,  tous  morts  pour  frayer  la 
c  route  ;  de  tels  débris  sont  respectables,  et  laisser  finir 
c  misérablement  des  hommes  dont  les  noms  sont  in- 
f  scrits  sur  des  monuments  impérissables,  est  un  attentat 
c  qui  flétrira  tous  ceux  à  qui  on  pourra  l'imputer.  > 


238  MÉMOIRES  DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

Ce  Fournier,  qui  sans  cesse  gâta  son  avenir  par  le 
présent,  comme  il  avait  gâté  le  présent  par  le  passé  ; 
qui  toute  sa  vie  abusa  de  sa  santé,  de  son  esprit,  de  son 
courage,  de  tout  enfin,  excepté  des  quarante  mille  francs 
de  rente  que  son  père  lui  avait  laissés;  qui,  dans  les 
camps  et  dans  les  bivouacs.,  eut  toujours  la  tenue  la  plus 
recherchée,  les  uniformes  les  mieux  faits,  comme  il 
avait  les  plus  belles  armes,  les  meilleurs  chevaux  ;  qpii 
même  devant  l'ennemi  sut  allier  les  austérités  du  soldat 
aux  sensualités  du  sybarite  (i);  qui,  à  partie  scandale  de 
sa  conduite,  de  ses  principes,  de  ses  mœurs,  joignit  à 
une  gaieté  bruyante,  à  beaucoup  de  saillies,  une  trans- 
cendance réelle,  de  bonnes  études,  des  connaissances 
variées;  cet  homme  qui,  destiné  par  son  père  au  bar- 
reau, avait  continué  par  goût  ses  études  de  droit  et  était 
devenu  notre  premier  jurisconsulte  militaire,  qui  enfin 
complétait  ces  avantages  par  une  élocution  facile,  ner- 
veuse et  brillante  ;  cet  homme  si  dangereux  à  fréquen- 


(1)  Il  m'avait  parlé  de  jo  ne  sais  quel  ouvrage  qu'il  se  proposait 
de  publier  ;  il  désirait  m'en  faire  la  lecture,  et,  comme  je  ne  voulais 
pas  le  recevoir  chez  moi,  je  convins  que  pour  cette  communication 
je  me  rendrais  chez  lui.  Il  était  près  d'une  heure  de  l'après-midi 
lorsque  j'arrivai  ;  il  n'était  pas  levé,  et,  couché  sur  un  lit  de  forme 
antique,  il  m'apparut  ayant  sur  sa  tête  un  cachemire  roulé  à  la 
manière  des  Orientaux  et  un  magnifique  cachemire  sur  les  épaules, 
puis  la  chemise  ouverte,  découvrant  sa  poitrine  et  des  formes  athlé- 
tiques ;  bref,  sa  figure  pleine  et  colorée,  non  moios  sagace  qu'en- 
jouée, achevait  de  faire  de  ce  tout  un  tableau  qui,  sans  la  mauvaise 
expression  des  yeux,  aurait  été  désirable.  «  Et  À  l'heure  qu'il  est, 
m'écriai-je,  on  peut  surprendre  au  lit  l'ex-premier  colonel  des  hus- 
sards de  France  ?  —  Mon  général,  me  répondit-il,  en  riant  comme 
un  enfant,  rien  n'est  plus  désordonné  que  ma  vie.  Il  n'est  pas  d'in- 
tempérances auxquelles  je  ne  sois  livré.  >  £t  à.  la  suite  de  je  ne  sais 
quels  aveux  ou  jactances,  il  ajouta,  en  riant  toujours  plus  fort  :  «  II 
n'y  a  pas  longtemps  que  je  suis  seul,  et  vous  auriez  pu  me  trouver 
en  joyeuse  compagnie;  car  je  pourrais  parier  que,  de  la  place 
Louis  XV  à  la  place  Royale,  il  n'existe  pas  une  fille  que  je  n'aie 
rhonneur  de  connaître.  » 


MANIÈRE  DE   COMPOSER   UN    DISCOURS.         239 

ter,  si  diabolique  à  commander,  était  parfois  bien  amu- 
sant à  rencontrer,  et  je  me  rappelle  notamment  une 
autre  circonstance  où  il  mit  en  scène  Donnadieu.  U 
s'agissait  d'un  discours  que  celui-ci  venait  de  pronon- 
cer à  la  Chambre  des  députés,  et,  sur  les  éloges  que  ce 
discours  provoquait,  Fournier  s'écria  en  riant  :  c  Voilà 
un  succès  qui,  sans  me  compter,  flattera  bien  des  pères.  > 
Ces  mots  demandaient  un  commentaire;  Fournier  ne  le 
fit  pas  attendre;  il  grillait  de  le  donner,  et  c'est  ainsi 
que  j'appris  comment  Donnadieu  composait  tout  ce  qu'il 
a  débité  et  publié. 

Soit  qu'il  imaginât  le  sujet  d'un  discours,  ce  qui  n'était 
pas  impossible,  ce  Donnadieu  ne  manquant  pas  d'une 
certaine  capacité,  soit  qu'il  ne  fît  que  l'adopter,  mais  du 
moment  où  il  avait  résolu  de  monter  à  la  tribune  de  la 
Chambre  des  députés  dont  il  était  parvenu  à  se  faire 
nommer  membre,  il  allait  dans  les  maisons  où  il  savait 
rencontrer  des  hommes  de  mérite  et  auxquels  le  sujet 
dont  il  s'occupait  était  familier;  il  les  prenait  à  part  et 
entamait  avec  eux  des  discussions  qui  lui  fournissaient 
des  matériaux  dont  il  prenait  note  et  qu'avec  d'autres 
personnes  il  vérifiait  et  complétait  en  suivant  la  même 
marche;  puis,  sa  moisson  faite,  il  rentrait  chez  lui  et  bro- 
chait son  travail.  Le  premier  brouillon  terminé,  et  pour 
le  discours  dont  il  s'agissait,   il  était   venu    trouver 
Fournier,  et,  après  l'avoir  initié  à  son  but,  il  lui  avait 
dit  :  «  Tenez,  voilà  le  résultat  d'un  premier  jet,  faites- 
moi  le  plaisir  de  lire  cela;  vous  êtes  un  homme  d'in- 
spiration, et  certainement  cette  lecture  vous  fournira 
quelques  idées  saillantes,  quelques  mouvements  ora- 
toires;  vous  m'obligerez  de  les  intercaler  dans  cette 
minute.  >  Et  là-dessus,    mons   Fournier   se    hâta   de 
nous  citer  les  passages  qu'il  pouvait  revendiquer  par 
propriété  d'auteur,  c  Mais,  ajouta-t-il,Donnadieunes'en 


240  MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

tint  pas  là  et,  de  chez  moi,  il  courut  chez...  (peu  importe 
le  nom  que  j'ai  oublié),  et  à  celui-là  il  dit  quelque  chose 
approchant  à  ceci  :  «  Vous  savez  le  tribut  que  je  paye 
c  à  votre  supériorité,  et  c'est  à  titre  d'hommage  que 
c  je  vais  vous  soumettre  une  ébauche  ;  le  motif  auquel 
c  je  cède  excusera  ma  démarche.  Soyez  donc  assez  bon 
c  pour  lire  ce  discours  et  pour  concourir  à  le  rendre 
c  digne  du  sujet  et  du  fait  d'avoir  occupé  un  homme  tel 
<  que  vous.  >  Cette  troisième  récolte  faite,  il  alla  chez 
un  des  députés  de  son  bord  les  plus  marquants,  et  son 
thème  fut  :  <  Soldat  pendant  toute  ma  vie,  il  s'en  faut 
c  que  je  sois  orateur.  J'ai  du  zèle,  mais  je  manque  sur- 
c  tout  de  cette  habitude  parlementaire  sans  laquelle  on 
ff  peut  gâter  tout  l'effet  qu'on  se  proposait  de  produire; 
c  personne  à  cet  égard  n'a  plus  de  tact  et  d'acquit  que 
I  vous,  et  personne  également  n'est  plus  capable  de 
c  corriger  les  gaucheries  ou  les  lacunes  que  j'ai  pu  lais- 
c  ser.  Vous  me  constitueriez  donc  une  grande  obliga- 
c  tion,  de  môme  que  vous  serviriez  utilement  une  cause 
c  qui  nous  est  commune,  si  vous  vouliez  bien  reprendre 
c  ce  discours  et  l'arranger  comme  si  vous  aviez  à  le 
«c  prononcer.  >  Enfin,  sa  quatrième  transcription  faite, 
il  se  présenta  chez  M.  de  Chateaubriand;  après  s'être 
extasié  sur  la  puissance  irrésistible  de  l'éloquence  du 
plus  grand  écrivain  moderne,  il  lui  témoigna  combien  il 
serait  fier  et  certain  du  succès  si  un  si  noble  esprit  dai- 
gnait faire  disparaître  les  aspérités  de  son  style,  mettre 
de  l'harmonie  dans  son  discours  et  l'enrichir  de  quelques 
mots  échappés  à  sa  plume.  £t  il  obtint  encore  cette 
coopération.  Et  c'est  ainsi,  continua  à  nous  dire  Four- 
nier,  que  ce  général  était  arrivé  a  la  tribune,  ayant 
obtenu  gratis  ce  que  l'abbé  Cottin  était  assez  sot  pour 
payer;  c'est  ainsi  qu'il  était  l'auteur  de  son  fameux  dis- 
cours, comme  la  reine  Hortense  l'était  des  romances 


CANUEL   ET   DONNADIEU.  241 

dont  Forbin  faisait  les  paroles,  Plantade  le  chant  et  Car* 
bonnel  l'accompagnement.  > 

La  première  fois   que  je  vis  Donnadieu  et  Canuel 
aux  Tuileries,  je  crus  à  une  vision.  Ils  étaient  trop  anar- 
chistes tous  deux  pour  mettre  les  pieds  chez  l'Empereur, 
que  Donnadieu  était  d'ailleurs  connu  pour  avoir  voulu 
poignarder;  c'est  cette  jactance  qui,  l'ayant  fait  condam- 
ner à  un  exil,  devint  le  principe  de  sa  faveur  auprès  des 
Bourbons.  On  avait  donc  cessé  de  voir  ces  deux  hommes, 
ou  pour  mieux  dire  ces  deux  frères  et  amis,  au  Château 
comme  à  l'armée;  et   comment  comprendre   d'après 
cela  que  le  Roi  et  sa  famille  pussent  porter  l'impudeur 
au  point  de  les  recevoir,  eux  et  Despinoy  qui  complé- 
tait une  trinité  fort  peu  considérée?  Et  en  effet  Despinoy, 
qui  en  1815  et  1816  devait  contribuer  à  faire  à  Paris 
tant  d'autres  victimes  dans  des  catégories  différentes, 
m'apparaissait  toujours  exigeant  la  mort  de  trois  cents 
malheureux  émigrés,  pris  à  Figueira,  et  qui,  sans  lui, 
eussent  été  sauvés  ;  il  m'apparaissait  chassé  de  l'armée 
d'Italie  par  le  général  Bonaparte,  en  ces  termes  consi- 
gnés au  Moniteur  :  c  Je  savais  que  vous  étiez  un  lâche^ 
mais  je  ne  savais  pas  que  vous  fussiez  un  voleur I   > 
Canuel  s'offrait  à  ma  vue  faisant  fusiller  en  sa  présence 
toutes  les  victimes  de  Quiberon  et  portant  à  son  chapeau, 
et  comme  cocarde,  des  oreilles  de  Vendéen  (1).  Quant 


(1)  Je  le  revoyais  encore  terroriste  forcené  et  présidant  la  société 
populaire  de  la  Rochelle  ou  de  Lorient,  quand  un  capitaine  du 
génie  fut  traduit  au  club  révolutionnaire  de  la  ville,  pour  avoir 
exécuté  je  ne  sais  plus  quel  ordre  émané  de  son  chef  direct.  C'était 
donc  une  affaire  do  pure  discipline;  mais  qu'est-ce  qu'on  ne  par-» 
venait  pas  à  dénaturer  dans  ces  temps  effroyables  et  avec  des 
hommes  comme  Canuel?  Canuel  fat  en  effet  chargé  de  l'interro^* 
gatoire  public  du  malheureux,  et,  en  dépit  de  sa  frénésie,  ne  sa^ 
chant  que  répliquer  à  cette  réponse  si  simple  :  «  J'ai  obéi  à  mon  chef 
parce  que  j'étais  sous  ses  ordres  »,  cet  énergumène  s'écria  :  «  Vous 

Y.  16 


242    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON  THIBBAULT. 

à  Donnadieu,  digne  de  servir  de  pendant  à  ces  singuliers 
favoris  des  Bourbons,  jamais  mes  regards  ne  se  por- 
taient sur  sa  figure  satanique  sans  croire  y  lire  le  récit 
que  me  fit  Monthion  àson  sujet.  En  1793,  Monthion  était 
l'aide  de  camp  du  général  Turreau,  et  Donnadieu  se 
trouvait  sous  ses  ordres.  Informé  qu'un  gentilhomme 
des  environs  réalisait  tout  ce  qu'il  possédait  pour  émi- 
grer,  ce  Donnadieu,  queZozottetrouvaitsimalDommé(i), 
fit  guetter  et  guetta  ce  gentilhomme  qui  partait  vers  le 
soir  afin  de  gagner  huit  ou  dix  lieues  avant  qu'on  sût  sa 
disparition ,  et  seul  pour  ne  pas  donner  Téveil,  et  à  che- 
val afin  de  ne  pas  prendre  une  voiture  publique  aussi 
près  du  pays  où  il  pourrait  être  reconnu;  puis  le  futur 
vicomte  Donnadieu  courut  l'attendre  au  coin  d'un  bois, 
Vy  surprit  à  la  nuit  tombante,  le  tua  et  revint  chargé 
d'une  tirelire  qui,  en  or,  contenait  une  somme  consi- 
dérable (2). 

Je  le  répète,  trouver  de  tels  exécuteurs  rayonnants 
de  joie  et  d'orgueil  à  la  Cour  de  Louis  XVIII  était  par 
trop  extraordinaire;  ce  fut  bien  pis  quand,  au  gré  de 
leurs  spéculations,  ils  devinrent  les  objets  d'une  bien- 
veillance qu'on  ne  modérait  plus,  quand  les  princes 
allèrent  à  eux  et  leur  prirent  les  mains,  alors  que  ces 
mêmes  princes  reculaient  devant  nous;  quand  la  du- 
chesse d'Angoulôme  leur  sourit  en  fronçant  le  sourcil  à 
notre  aspect,  quand  le  Roi,  qui  nous  déniait  tout,  leur 
prodiguait  titres,  cordons»  crachats,  emplois,  argent  (3), 

Fentendez,  citoyens,  il  obéirait  à  un  roi.  >  Préval  possède  la  copia 
du  procès-verbal  de  cette  séance. 

(1)  II  est  comique,  disait-elle,  d'entendre  appeler  «  Donnadieu  » 
un  homme  que  tout  le  monde  «  donne  au  diable  ». 

(2)  Et  au  rclour,  il  poussa  Tinfamie  jusqu'à  se  vanter  de  son  haut 
fait,  qu'il  taxait  de  justice  révolutionnaire,  et  Monthion,  qui  avait 
été  présent  à  ses  confidences,  en  était  encore  indigné  en  me  les 
rapportant. 

(3)  Le  désordre  et  l'abus  de  ces  distributions  furent  surtout  sen- 


«  DONNADIEU,  DONNE  AU  DIABLE.  >  243 

et  adoptait  ostensiblement  ces  anathématisés  de  l'opi- 
nion publique,  couverts  du  sang  de  ses  plus  dévoués 
serviteurs;  quand  il  les  préférait  à  des  généraux,  peu 
propres,  il  est  vrai,  à  se  faire  les  instruments  de  san- 
guinaires représailles,  mais  tous  prêts  à  servir  loyale- 
ment  des   princes  qui  auraient  voulu  le  bonheur  et 
rhonneur  de  la  France.  Et  tout  cela  pour  faire  des 
apostats;  car  en  1830  ce  Donnadieu,  qui  commandait  à 
Tours,  commença  par  se  cacher,  puis  se  montra  por- 
tant à  son  chapeau  une  cocarde  tricolore  grande  comme 
une  assiette;  il  se  rendit  ensuite  à  Paris  pour  y  protester 
de  80D  dévouement  et  y  obtenir  du  service,  et  ne  rede- 
vint royaliste  comme  il  était  redevenu  libéral,  comme 
il  serait  redevenu  septembriseur,  que  parce  qu'il  fut 
repoussé  et  même  destitué;  décision  dont  au  surplus  il 
parvint  à  rappeler.  D'ailleurs,  s'il  est  vrai  que  rien  ne 
peint  mieux  un  caractère  qu'une  anecdote,  on  peut  citer 
celle-ci  qui  résume  d'une  manière  assez  significative  la 
valeur  des  opinions  de  ce  Donnadieu.  C'était  en  1826,  à 

Bibles  au  début  de  la  Restauration  ;  mais  peu  à  peu  la  Camarilla  se 
1^  réserva»  s*en  fit  une  sorte  de  privilège  ;  elle  ne  supporta  plus 
sans  impaUeace  de  voir  des  gr&ces  accordées  en  dehors  d'elle;  et 
ceci  me  rappelle  deux  faits  dont  je  fus  témoin  relativement  au  cor- 
don bleu. 

Le  jour  où  M.  Laine  reçut  de  Charles  X  le  cordon  bleu,  le  duc  de 
Ouras  était  furieux  et  répétait  dans  la  cathédrale  de  Reims  :  «  Le 
cordon  à  un  bâtard...!  à  un  homme  sans  nom,  à  lui...  t  à  un  homme 
né  esclave...!  »  On  sait  que  M.  Laine, fils  d'un  blanc  et  d'une  quar- 
teronne, était  né  et  mourut  bâtard.  Jamais  son  père  n'avait  voulu 
lui  donner  son  nom,  ni  â  son  frère  putné,  d'où  il  résulta  que  l'on 
nomma  le  premier -né  l'ainé,  transformé  en  Laine,  et  le  second 
Cadet. 

Second  fait  :  Reille  fut  un  des  deux  seuls  lieutenants  généraux  de 
la  Révolution  gratifiés  du  cordon  bleu  par  Charles  X  (Louis  XVUI 
n'en  avait  gratifié  aucun)  ;  or  ce  fut  au  bal  que  le  duc  d'Orléans 
donna  au  roi  de  Naples  en  1830,  que  Reille  porta  pour  la  première 
fois  son  cordon  bleu.  Je  me  promenais  avec  lui  sur  les  nouvelles 
galeries,  lorsque  nous  rencontrâmes  le  duc  de  Fitz-James,  qui,  en 


Ué  MÉMOIRES  DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

Tours;  Mme  Donnadieu  et  Mme  Salaberry,  se  trouvant 
dans  un  salon  tierce  et  s'y  vantant  de  leurs  maris,  en 
vinrent  à  disputer  sur  l'attitude  de  ceux-ci  à  la  Chambre 
et  leur  mérite  comme  députés,  c  Au  reste ,  dit  la  pre- 
mière, si  votre  mari  ouvre  la  bouche  à  la  Chambre, 
tout  le  monde  sait  que  c'est  parce  qu'il  est  payé  pour 
parler.  —  Et  si  le  vôtre  ne  parle  pas,   reprit  la  se- 
conde, c'est  qu'il  est  payé  pour  se  taire.  >  Quoi  qu'il  en 
soit,  ces  palinodies  de  conscience,  ces  brusques  chan- 
gements de  masques,  cette  effronterie  à  jouer  sans  inter- 
médiaire les  rôles  les  plus  opposés,  s'ils  ne  peuvent 
jamais  manquer  d'exciter  l'indignation,  révoltaient  aux 
premiers  moments  de  la  Restauration,  car  aucun  anté- 
cédent n'avait  pu  y  préparer.  Constitué  sous  la  bannière 
de  la  Révolution ,  fondé  par  des  hommes  en  possession 
des  premiers  emplois  publics,  l'Empire,  qui  n'avait  ré- 
pudié aucun  des  souvenirs  nationaux,  aucun  des  titres 
précédemment  acquis,  avait  continué  l'ancienne  gloire, 
y  ajoutant  des  palmes  à  jamais  resplendissentes  et  corn* 
pensant,  par  une  égalité  garantie,  la  perte  d'une  liberté 
dont  on  avait  d'ailleurs  abusé  d'une  manière  atroce.  Les 
Bourbons,  au  contraire,  n'eurent  pas  la  sagesse  de  com- 

jouant  la  surprise  et  tout  en  affectant  un  plaisir  auquel  il  aurait 
été  bien  fâché  que  Ton  crût,  s'écria  en  promenant  ses  regards  du 
cordon  à  la  figure  de  RelUe  et  de  la  figure  au  cordon  :  «  Mon 
cher  général,  c'est  très  bien,  très  bien;  cela  vous  va  à  merveille  », 
et  il  riait  en  s'efforçant  de  donner  un  double  sens  à  son  rire.  Reille 
fut  décontenancé,  et  moi  guère  moins  vexé  qu'il  ne  l'était;  maïs 
j'étais  vexé  surtout  du  degré  dont  il  manqua  de  présence  d'esprit; 
car  le  duc  de  Fitz-James  était  en  habit  de  lieutenant  général,  et  la 
réponse  toute  simple  était  celle-ci  :  «  Ma  foi,  mon  cher  duc,  pres- 
que aussi  bien  que  cet  habit  vous  va;  car  vraiment  il  vous  va  à 
ravir...  on  le  dirait  fait  pour  vous.  »  Et  la  riposte  était  d'autant 
plus  légitime  que  Reille  était  un  de  ceux  qui  devaient  le  moins 
offusquer  la  susceptibilité  des  ultras,  surtout  après  que  l'on  eut 
donné  le  cordon  bleu  à  des  petits  bourgeois  comme  Laine  et  Cor^ 
bières,  à  des  fils  de  paysans  comme  VUlèle  et  Roy. 


L'HABIT   DU   MARECHAL  LEFEBVJRE.  246 

prendre  que  la  cocarde  tricolore  (que  d'ailleurs,  aussi 
bien  que  Louis  XVI,  ils  avaient  tous  portée)  leur  était 
aussi  nécessaire  que  la  messe  le  fut  à  Henri  IV  ;  ils  débu* 
tèrent  par  proscrire  les  couleurs  nationales,  alors  qu'ils 
devaient  s'en  servir  pour  rallier  la  France  à  eux,  et  ne 
fût-ce  même  que  pour  ne  pas  laisser  à  leurs  ennemis  ce 
terrible  signe  de  ralliement;  ils  ouvrirent  les  digues  au 
débordement  de  l'Émigration  et  laissèrent  ce  déborde* 
ment  anéantir  les  droits  les  plus  noblement  acquis  aux 
fonctions  publiques  et  à  l'égalité,  ce  dernier  refuge  laissé 
aux  Français. 

C'était  donc  un  fort  triste  spectacle  que  celui  de  tous 
ces  chamarrés  qui  n'avaient  guère  de  titres  à  tant  de 
broderies  que  des  condamnations  sous  les  précédents 
régimes.  De  tous  ces  porteurs  d'habits  si  magnifiques, 
combien  auraient  pu  le  justifier,  comme  le  fit  pour  le 
sien  le  maréchal  Lefebvre?  Cet  ancien  sergent  des  gardes 
françaises,  qui,  ainsi  que  sa  femme,  et  sans  parler  de 
sa  vaillance  et  de  son  aptitude  à  la  guerre,  avait  origi- 
nalisé  en  saillies  tout  ce  qui  lui  manquait  en  éducation 
comme  en  instruction,  et  qui,  quoique  maréchal  de 
France,  ne  cessa  jamais  d'être  un  sous-officier,  se  rendit 
un  jour  aux  Tuileries  avec  un  uniforme  tout  neuf,  res- 
plendissant de  broderies.  Je  ne  sais  quel  fat  voulut  le 
persifler  sur  cette  magnificence  et  s'évertua  en  excla- 
mations sur  la  beauté  de  l'habit.  Le  maréchal,  le  devi- 
nant, l'arrêta  aux  premiers  mots  par  cette  réponse  : 
c  Vous  avez  raison,  monsieur,  mon  habit  est  superbe; 
mais  il  y  a  vingt-cinq  ans  qu'il  est  commencé,  et  il  n'y  a 
pas  longtemps  qu'il  est  fini,  i  ' 

Ce  vieux  maréchal,  ce  soldat  que  les  honneurs,  la 
fortune  et  le  rang,  que  la  gloire  même  n'avaient  façonné 
en  rien,  passait  à  cause  de  cela  pour  un  sot,  et  l'on  con- 
naît cette  boutade  qui  n'a  peut-être  rien  d'historique, 


246    MÉMOIRES   DU  GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

mais  qui  mérite  d'être  rapportée  parce  qu'elle  carac- 
térise assez  bien  les  personnes.  On  observait  à  Rapp 
qu'avec  son  air  pataud  et  son  ton  rustre  (1)  il  avait  autant 
de  tact  et  de  finesse  qu'un  autre,  c  II  y  a  un  homme  qui  en 
aura  toujours  davantage.  —  Qui  donc?  —  Le  maréchal 
Lefebvre  f  —  Bah  !  —  Oui,  il  a  Tair  encore  plus  bête  que 
moi.  >  Ce  qui  veut  dire  qu'avec  un  fond  d'ignorance,  une 
absence  de  culture,  un  manque  réel  d'ouverture  sur 
bien  des  choses,  le  maréchal  pouvait  souvent  avoir  un 
air  de  simplicité  ou  de  bêtise;  mais  il  n'en  savait  pas 
moins  se  servir,  et  avec  force,  de  ce  bon  sens  d'origine 
qu'il  traduisait  parfois  en  phrases  ou  en  répliques  éner- 
giques, et  que  sa  femme  complétait  par  de  la  présence 
d'esprit.  On  sait  la  réponse  de  la  maréchale  à  Napoléon 
qui,  un  jour  qu'elle  avait  beaucoup  de  diamants,  lui 
dit  :  <  Vous  êtes  bien  belle,  aujourd'hui,  madame  la 
maréchale.  —  Que  Votre  Majesté  est  grande,  Sire  !  »  répli- 
qua-t-elle.  Et,  pour  revenir  à  1814,  c'est  cette  même  ma- 
réchale qui  répondait  à  une  marquise  lui  demandant 
pourquoi  elle  n'allait  plus  aux  Tuileries  :  c  Pourquoi  ? 
Mais  j'y  allais  quand  c'était  chez  nous.  Maintenant  que 
c'est  chez  eux,  je  n'y  serais  plus  chez  moi.  «Quant 
au  maréchal,  il  substituait  à  l'esprit  de  franches  bou- 
tades. Il  avait  à  dîner  un  flatteur  qui,  affectant  de  s'ex- 
tasier sur  tout,  avait  débuté  par  :  c  Ah  )  monsieur  le 
maréchal,  quels  beaux  meubles,  quel  bel  appartement  t  » 
A  table  :  «  Quel  riche  couvert,  quelle  bonne  chère  f  »  et 
pendantlecafé  :t  Quellesbelles  tasses...,  etc. —Sacrediét» 
lui  dit  le  maréchal,  que  ces  exclamations  commençaient 

(1)  J'ai  déjà  cité  quelques-unes  do  ces  bévues;  j'ajoute  celle-ci 
qui  date  du  temps  dont  je  vais  bientôt  parler.  Dans  les  Cent-jours 
il  se  présenta  à  Napoléon  avec  la  croix  do  Sainl-Louis  et  celle  du 
Lys,  dont  il  était  très  fier  depuis  que  le  duc  de  Berry  l'avait  invité 
à  déjeuner.  De  la  part  de  tout  autre,  c'eût  été  de  l'insolence  ;  de  sa 
part,  ce  n'était  que  du  Rapp. 


L'ESPRIT    DU   MARÉCHAL   LEFEBVRE.  247 

à  agacer,  «  il  paraît  que  tout  cela  vous  conviendrait  fort. 
—  Franchement,  je  serais  fort  heureux  d'en  être  le 
possesseur.  ^  Eh  bien,  il  ne  tient  qu'à  vous  de  l'avoir 
pour  la  cinquantième  partie  de  ce  que  cela  me  coûte. 
Allez  vous  mettre  de  Tautre  côté  de  ma  cour;  je  vous 
tirerai  deux  cents  coups  de  fusil,  et  si  après  cela  vous 
vivez  encore,  tout  ce  que  vous  admirez  sera  à  vous.  — ^ 
A  ce  prix,  grand  merci,  répliqua  le  quidam.  —  En  ce 
cas,  ajouta  le  maréchal,  cessez  d'envier  ce  que  vous 
n'êtes  pas  capable  de  gagner  et  ce  qui  est  le  prix  de  dix 
mille  coups  de  fusil  qui  m'ont  été  tirés,  et  de  plus  près 
que  je  ne  vous  les  tirerais.  > 

£t  cependant,  malgré  le  soi-disant  mot  de  Rapp  et 
ses  apparences  de  vérité,  l'ancien  troupier,  qui  n'avait 
jamais  cessé  d'exister  sous  l'uniforme  du  maréchal, 
avait  acquis  un  certain  tact  de  cour,  et  j'en  ai  eu  l'assu- 
rance par  un  fait  dont  je  fus  témoin.  Une  gelée  venait 
de  causer  en  France  de  grands  ravages;  or,  entrant 
chez  le  Dauphin  en  même  temps  que  moi,  le  maréchal 
avait  répondu  à  quelqu'un  qui  lui  demandait  si  ses 
vignes  et  ses  bois  avaient  souffert  :  c  Cette  gelée  m'a  fait 
un  mal  horrible,  i  J'avais  entendu  sa  réponse,  et  je  fus 
assez  surpris,  en  arrivant  immédiatement  derrière  le 
maréchal  devant  le  prince,  d'entendre  entre  eux  ce  col« 
loque  :  t  De  quand  êtes-vous  revenu  de  votre  terre?  — 
D'hier  soir,  monseigneur.  —  La  gelée  a-t-elle  fait  beau- 
coup de  mal  dans  vos  cantons?  —  Aucun,  monseigneur,  i 
Le  maréchal  était  donc  assez  courtisan  pour  savoir 
qu'avec  les  grands  il  ne  faut  jamais  rattacher  à  son 
propre  souvenir  le  souvenir  d'une  circonstance  pénible 
ou  même  simplement  fâcheuse;  et  le  vieux  maréchal, 
qui,  à  vrai  dire,  s'est  un  peu  vautré  aux  dernières 
années  de  sa  vie,  avait  cependant  assez  de  jugement 
pour  finir  assez  convenablement. 


' 


248    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBaULT. 

Il  n'en  fut  pas  de  môme  du  général  Junot.  A  celte 
époque  où  disparaissaient  tant  d'hommes  et  de  choses, 
la  fin  d'un  homme  comptait  peu;  mais  personnellement 
j'avais  éprouvé  la  peine  la  plus  vive  en  apprenant,  lors 
de  mon  retour  à  Paris,  la  manière  déplorable  dont  le 
duc  d'Abrantès  avait  terminé  une  existence  des  plus 
brillantes  et  des  plus  fugitives,  une  existence  où  ia 
plus  grande  faveur  s'était  mêlée  à  la  plus  dure  disgrâce; 
duc  infortuné,  dont  le  dévouement  du  cœur  fut  sacrifié 
aux  travers  de  l'esprit.  L'Empereur,  qui  en  était  idolâtré, 
devait  assez  le  connaître  pour  savoir  qu'il  ne  devait 
jamais  l'abandonner  à  lui-môme;  car,  un  héros  près  du 
maître,  Junot  était,  loin  de  celui-ci,  incapable  de  se  con- 
duire, à  plus  forte  raison  de  conduire  les  autres,  et,  mal- 
heureuse victime  de  Savary,  il  fut  poussé  à  la  folie  par 
le  désespoir.  La  duchesse  d'Abrantès  parle  dans  ses 
Mémoires  de  cette  horrible  fin,  mais  elle  en  omet  les  dé- 
tails douloureux  et  elle  ne  raconte  pas  comment  la  folie 
du  duc  se  déclara.  Le  fait  est  assez  extraordinaire  pour 
être  rapporté. 

Par  suite  du  bulletin  du  23  août  1812,  de  ce  bulletin 
qui  fut  pour  ce  pauvre  duc  d'Abrantès  un  arrêt  de  mort, 
sa  santé  l'avait  forcé  de  quitter  l'armée  active,  et,  pour 
l'éloigner,  parce  qu'on  ne  pouvait  cesser  de  l'employer, 
on  l'avait  nommé  gouverneur  général  des  provinces 
illyriennes.  Là,  au  milieu  des  tortures  morales  qui 
étaient  pour  lui  une  agonie,  tortures  que  la  force  de  sa 
constitution  et  son  imagination  ardente  ne  pouvaient 
manquer  de  rendre  atroces,  il  résolut  de  donner  un 
grand  bal,  dans  le  but  de  faire  prendre  le  change  non 
seulement  sur  sa  situation  personnelle,  mais  encore  sur 
l'état  des  affaires  de  l'Empereur.  Il  invita  donc  tout  ce 
que  Raguse  et  les  environs  avaient  de  plus  distingué, 
et  près  de  quatre  cents  personnes  se  trouvèrent  réunies 


LA   FOLIE   DE  JUNOT.  249 

dans  ses  salons.  Tout  était  prêt  pour  la  fête,  tout, 
excepté  le  gouverneur  général,  dont  personne  ne  com- 
prenait Tabsence.  Enfin,  après  une  heure  d'attente,  les 
deux  battants  de  l'appartement  intérieur  s'ouvrent,  et 
que  voit-on?...  Le  duc  d'Abrantès,  ayant  des  escarpins 
du  dernier  luisant,  un  ceinturon  soutenant  son  épée, 
ses  crochets  suspendus  à  son  cou  par  des  cordonnets, 
tous  les  grands  cordons  sur  l'épaule,  les  cheveux  bou- 
clés  avec  le  plus  grand  soin,  son  chapeau  à  plumet 
blanc  sous  le  bras,  des  gants  blancs  à  ses  mains,  et,  à 
cela  près,  nu  comme  un  ver.  On  comprend  la  surprise, 
les  cris,  la  fuite  de  toutes  les  dames,  le  départ  même  des 
hommes  courant  après  les  dames,  se  précipitant  à  tra- 
vers les  escaliers,  et  comment  les  salons  furent  à  l'in- 
stant déserts.  Ce  fait,  transmis  au  vice-roi  d'Italie,  fit 
aussitôt  donner  au  duc  d'Abrantès  l'ordre  de  se  rendre 
'à  Milan.  On  parvint  à  lui  faire  exécuter  cet  ordre,  et  il 
était  à  peine  à  Milan  qu'il  fit  mettre  six  chevaux  à  sa 
plus  belle  calèche,  et,  en  grand  uniforme,  décoré  de  tous 
ses  ordres,  l'épée  au  côté,  le  chapeau  sur  la  tète,  ganté 
et  éperonné,  il  se  plaça  sur  le  siège  et  se  mit  ainsi  à 
courir  tout  Milan,  faisant  monter  dans  sa  calèche  les 
filles  publiques  qu'il  rencontra  et  auxquelles  il  servit  de 
cocher. 

Depuis  ce  moment,  sa  terrible  maladie  s'aggrava  de 
plus  en  plus;  on  en  connaît  les  dernières  phases.  Ce  ne 
fut  pourtant  qu'une  anticipation  sur  un  état  que  les  dé- 
sastres de  l'Empereur  ne  pouvaient  manquer  de  pro- 
duire. Le  général  Junot  n'était  pas  homme  à  survivre  à 
la  chute  d'un  homme  en  qui  il  adora  son  assassin, 
comme  il  avait  adoré  en  ce  même  homme  son  bienfai- 
teur; son  fanatisme  n'avait  fait  que  s'exalter  en  dépit 
des  cruautés  qui  avaient  brisé  son  âme  et  sa  raison,  et 
sa  vie  se  serait  abîmée  sous  les  débris  du  trône  impérial. 


250    MÉMOIRES  DU   GÉNÉRAL  BARON    THIEBAULT. 

Et,  si  l'on  veut  porter  un  dernier  jugement  sur  lui,  on 
peut  dire  que  ses  torts,  ses  fautes,  ses  folies  et  jusqu'à 
sa  folie  proviennent  d'un  manque  de  caractère.  Il  n'y  eut 
jamais  en  lui  un  homme,  mais  un  enfant  ne  pouvant 
supporter  ni  la  fortune  ni  la  disgrâce,  pouvant  vieillir, 
mais  non  grandir;  en  somme,  un  être  bon,  mais  faible, 
fantasque  et  susceptible  de  toutes  les  exaltations,  ne 
sachant  tirer  parti  ni  de  son  instruction  ni  de  sa  capa- 
cité, et  ayant  en  impulsion,  en  fougue,  tout  ce  qui  lui 
manquait  en  véritable  force  et  en  énergie,  c'est-à-dire 
en  sagesse;  un  être  enfin  qu'on  peut  louer  sans  être 
partial,  qu'on  ne  peut  condamner  sans  être  injuste  et 
qui,  en  s'imposant  parfois  à  l'admiration,  ne  méritait  pas 
moins  d'être  plaint  que  d'être  aimé.  Dès  lors,  et  chaque 
fois  que  j'y  revenais,  l'hôtel  d'Abrantès  me  faisait  l'effet 
d'un  tombeau  auquel  il  ne  manquait  qu'un  cercueil.. 
J'eus  cependant  l'honneur  d'y  revoir  la  duchesse,  et, 
malgré  la  bonté  accoutumée  avec  laquelle  elle  me  reçut, 
je  n'y  allais  jamais  sans  un  serrement  de  cœur. 

Mais  une  trop  longue  digression  m'a  éloigné  de  mon 
sujet,  c'est-à-dire  de  la  revue  de  la  maison  royale  etdes 
Princes  que  la  première  Restauration  avait  fait  rentrer  à 
Paris,  et  j'y  reviens  pour  parler  d'un  prince  qui,  au 
milieu  des  grimaces  et  des  vilenies  de  la  Cour,  avait  su 
garder  sa  dignité  et  commander  l'estime.  Pendant  que 
Louis  XVIII,  conspirateur-né  contre  tout  ce  qui  portait 
ombragea  son  désir  de  régner  (1),  pendant  que  le  comte 
d'Artois,  digne  père  de  ce  duc  d'Angoulême  fils  dégé- 
néré, pendant  que  la  duchesse   d'Angoulême   l'impla- 

(1)  En  1787,  il  conspire  contre  les  enfants  de  la  reine  de  France 
qu'il  essaye  défaire  déclarer  adultérins;  en  1790,  contre  Louis XVI, 
qu'il  veut  remplacer  même  de  son  vivant;  il  conspire  contre  la 
France,  d'abord  sourdement  à  l'aide  de  Favras,  puis  de  Robespierre, 
bientôt  ouvertement  comme  chef  de  l'Émigration  et  comme  auxi- 
liaire de  l'Europe  coalisée. 


LE    DUC  D'ORLEANS.  251 

cable  fille  de  Marie-Antoinette  (1),  pendant  que  le  |duc 
de  Berry  marqué  du  signe  des  rustres  par  son  origine, 
pendant  que  les  Bourbons,  que  les  princes  de  Condé 
même  s'évertuaient  à  trouver  les  moyens  d'exécuter  les 
projets  liberticides  qu'ils  n'avaient  pu  réaliser  plus  tôt 
avec  le  fer  de  l'étranger,  en  contraste  à  ce  délire  de  ven- 
geance et  de  baine,  le  duc  d'Orléans  formait  une  excep- 
tion constatée  par  l'opinion  publique  qui  lui  en  savait  gré. 
D'ailleurs,  son  passé,  dont  sa  présence  réveillait  le  sou- 
venir, lui  comptait  comme  un  titre  à  Tapologie.  Et  de 
fait,  quand  en  1793  il  avait  dû  abandonner  la  France,  il 
avait  déjà  combattu  sous  ses  drapeaux  avec  autant  de 
succès  que  de  vaillance  et,  en  peu  de  mois,  dans  quatorze 
combats,  un  siège  et  des  batailles  marquées  par  plu- 
sieurs actions  d'éclat;  il  n'avait  pas  encore  accompli 
sa- vingtième  année.  Sorti  de  France,  il  avait  refusé  de 
ceindre  à  nouveau  une  épée  dont  il  ne  pouvait  plus  se 
servir  que  contre  son  pays,  alors  que,  dans  ce  pays  et 
pour  prix  de  ses  services,  son  arrêt  de  mort  était  décrété; 
la  mort  de  son  père  y  devenait  imminente;  ses  frères  y 
contractaient  dans  les  cacbots  des  maladies,  auxquelles 
aucun  d'euxne  devait  écbapper  ;  sa  famille  entière  en  était 
bannie   et  ses   immenses    biens    confisqués.  Proscrit, 
abandonné,  errant,  pauvre  et  seul,  avec  ses  douleurs  et 
ses  pensées,  forcé  même  de  cacher  et  son  nom  et  son 

(1)  Et  du  duc  de  Goigny.  Le  marquis  d'Angosse,  gendre  de  ce  duc, 
me  parlant  un  jour  de  cette  paternité  dont  il  avait  dix  raisons 
pour  ne  pas  douter,  me  dit  notamment  que,  pendant  le  temps 
qu'il  avait  passé  à  Lisbonne  auprès  de  son  beau-père,  ce  dernier 
dans  un  moment  d'expausion  lui  avait  montré  une  bague,  relique 
des  reliques,  qui  contenait  sous  un  cristal  transparent  un  petit 
fouillis  rouss&tre  formé  des  cheveux  de  cette  reine,  qui  avait  été 
8a«  gioja»,  sans  doute  à  un  titre  plus  effectif  qu'elle  n'avait  été 
ceUe  de  son  mari.  On  sait  que  ce  petit  nom  d'amour,  emprunté  au 
vocabulaire  galant  de  l'Italie,  était  celui  que  Louis  XYI  aimait  à 
donner  à  sa  femme. 


252    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON  THIÉBAULT. 

rang,  pour  ne  pas  être  expulsé  de  cette  Suisse  où  sa 
sœur  est  réfugiée,  pour  échapper  à  l'acharnement  des 
émigrés,  il  subit  son  sort  avec  une  résignation  stoTque, 
et,  quand  les  autres  princes  de  sa  race  exaltent  leur 
orgueil  tout  en  tendant  la  main  aux  aumônes  de  Tétran- 
ger,  il  use  de  ses  dernières  ressources  pour  ajouter  à 
son  instruction  par  de  nouvelles  études,  par  des  voyages 
et  des  fonctions  qu'avant  lui  aucun  premier  prince  du 
sang  n'avait  eu  ni  le  courage,  ni  les  moyens  d'occuper. 
Ainsi,  et  pour  citer  quelques  faits  de  sa  vie  aventureuse, 
il  arrive  un;soir  épuisé  de  fatigue  devant  le  couvent  des 
moines  de  Saint-Gothard;  il  sonne,  une  fenêtre  s'ouvre, 
un  moine  apparaît;  il  demande  asile  pour  la  nuit;  mais, 
à  la  vue  des  vêtements  de  ce  jeune  homme,  réduit  à 
voyager  à  pied,  le  moine  referme  la  fenêtre  en  criant  : 
c  Passez,  on  ne  reçoit  pas  ici  des  gens  de  votre  sorte  (!)•  > 
Son  argent  épuisé,  ses  besoins  devenant  impérieux,  il  ne 
lui  reste  dans  sa  détresse  qu'un  diamant;  il  le  propose  à 
un  joaillier;  mais  le  contraste  résultant  de  la  valeur  de 
cette  pierre  et  de  la  situation  du  possesseur  le  fait  arrê- 
ter (2);  enfin,  et  pour  mieux  se  cacher,  pour  vivre  aussi, 
il  se  fait  recevoir,  après  examen,  professeur  de  mathé- 
matiques et  d'astronomie  au  collège  de  Reichenau,  et, 
avec  une  haute  distinction,  il  y  occupe  cette  chaire 
pendant  huit  mois;  puis  commence  une  série  de  voyages 
qui,  de  l'extrémité  de  la  Laponie,  du  cap  Nord,  situé 
à  dix-huit  degrés  du  pôle,  le  conduisent  par  l'He  d'Ëlbe 
à  la  chute  du  Niagara ,  chez  les  sauvages  Chirokis  et 
dans  le  désert  des  Six-Nations,  et,  durant  des  années,  le 
promènent  encore  de  l'Amérique  à  la  Havane,  de  l'Angle- 

(1)  C'est  le  duc  d'Orléans  lui-môme  qui,  un  soir  à  Neuilly,  m'ayant 
conduit  devant  un  petit  tableau  consacrant  cette  anecdote,  me 
la  conta. 

(2)  C'est  encore  au  duc  que  je  dois  de  savoir  ce  trait. 


L'ODYSSEE   DU    DUC  D'ORLÉANS.  258 

terre  en  Sicile  et  de  Sicile  en  Angleterre  et  en  Espagne  ; 
ces  voyages  lui  permettent  d'amasser  une  foule  d'obser- 
vations et  de  souvenirs,  nouveaux  trésors  pour  son 
inconcevable  mémoire  (1),  et  font  incontestablement  de 
lui  l'homme  du  monde  que  le  malbeur  a  le  plus  accom- 
pli. 

Au  milieu  de  la  tourmente  d'une  vie  à  ce  point  boule- 
versée, il  n'en  songe  pas  moins  aux  siens,  à  sa  sœur 
sur  laquelle  il  veille,  que  d'abord  il  tire  du  couvent  de 
Sainte-Claire  à  Bremgarten,  où  elle  avait  été  placée 
avec  Mme  de  Genlis;  qu'il  confie  à  Mme  la  princesse  de 
Conti,^sa  tante,  et  qu'il  rend  enfin  à  madame  sa  mère.  Ce 
fut  même  par  respect  pour  les  intentions  de  cette  mère, 
dont  il  rappelle  les  vertus,  qu'il  quitta  momentanément 
l'Europe.  Réuni  aux  princes,  ses  frères,  il  ne  les  aban- 
donne plus  et  les  soigne  jusqu'à  leur  mort,  de  même 
qu'il  contracte  dans  le  malbeur  des  amitiés  dont  plus 
tard  son  rang  ne  brisera  pas  les  liens  (2).  Enfin,  après 
les  plus  terribles  orages,  il  trouve  un  asile  et,  en  1809, 
le  bonheur  à  la  Cour  et  dans  la  famille  du  roi  de  Naples  ; 
c'est  de  Palerme  qu'après  vingt-deux  ans  de  tortures 
morales,  il  peut  rentrer  à  Paris,  où  il  arrive  le  17  mai 

(1)  Louis-PhUippe  disait  à  M.  de  Cailleuz  :  «  Ma  mémoire  est  telle 
que,  dans  ma  vie  entière,  je  n'ai  rien  oublié  de  ce  que  j*ai  voulu  me 
rappeler.  » 

(2)  Ainsi  peut-on  citer  les  Pieyre,  les  Broval,  les  Monijoie. 
D'ailleurs,  dès  son  enfance  il  avait  montré  cette  direction  de  son  cœur 
et  cette  fermeté  de  son  caractère.  Âgé  de  quatorze  ans,  il  traverse 
la  ville  où  se  trouve  le  régiment  de  Chartres,  dont  il  est  colonel 
propriélaire,  et  il  ne  veut  pas  passer  sans  le  voir  et  sans  le  com- 
mander un  moment.  A  quinze  ans,  en  visitant  le  mont  Saint-Mi- 
chel, il  fait  détruire  en  sa  présence  cette  cage  de  fer,  l'une  des 
cruautés  de  Louis  XIV  et  la  terreur  des  prisonniers.  A  dix-huit 
ans,  commandant  &  Vendôme  le  14*  régiment  de  dragons,  il 
arrache  an  prêtre  à  la  fureur  populaire,  et,  peu  de  jours  après,  et 
an  risque  de  périr  avec  lui,  il  sauve  un  ingénieur  qui  se  noyait  et 
mérite  la  couronne  civique  que  toute  la  ville  lui  décerne. 


254  MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

1814,  pour  reprendre  possession  de  ce  qui  restait  de  ses 
biens. 

On  se  rappelle  ce  que,  dans  les  précédents  volumes, 
j'ai  dit  de  mes  relations  avec  la  famille  du  duc  d'Orléans 
et  avec  le  duc  lui-même.  Et  l'on  doit  en  conclure  que, 
si  j'avais  pu  céder  à  des  sentiments  que  rien  n'avait 
altérés  en  moi,  j'aurais  consacré  les  premiers  moments 
de  mon  retour  à  offrir  mes  félicitations  et  mes  respects 
à  ce  prince  qui  se  trouvait  seul  en  France  de  toute  sa 
famille.  Mais,  et  ainsi  que  l'on  m'en  prévint,  il  était  de 
règle  et  pour  moi  de  devoir,  même  à  l'égard  du  prince, 
de  ne  me  présenter  à  lui  qu'après  avoir  été  présenté  à 
Louis  XVIII,  présentation  qui,  je  l'ai  dit,  imposait  l'obli- 
gation de  me  faire  immédiatementprésenter  à  Monsieur, 
au  duc  d'Angoulême  et  à  la  duchesse,  ainsi  qu'au  duc  de 
Berry;  c'est  donc  seulement  en  sortant  des  Tuileries 
que  je  pus  demander  à  être  reçu  au  Palais-Royal,  grâce 
qui  de  suite  me  fut  accordée,  non^  comme  au  Château, 
pour  déûler  au  milieu  d'un  troupeau  dont  le  pasteur  lui- 
même  paraissait  peu  flatté ,  mais  pour  approcher  en 
audience  particulière  un  des  princes  doués  de  plus  de 
bienveillance  et  d'affabilité. 

La  première  personne  que  je  vis  dans  le  salon  d'at- 
tente fut  Albert,  qui,  en  sa  qualité  d'aide  de  camp  du 
duc  d'Orléans,  était  de  service.  Albert,  lieutenant  général 
comme  moi,  mais  mon  cadet  de  grade,  était  un  homme 
très  spirituel  et  très  original.  Non  moins  heureux  en 
images  qu'en  expressions,  il  donnait  à  ses  pensées  sura- 
bondamment fécondes  une  saillie  peu  commune.  £n 
général  cependant  et  comme  lui,  elles  étaient  triviales. 
Je  pense  bien  que  devant  le  duc  il  se  contenait,  et  pour- 
tant je  sais  du  duc  lui-même  qu'Albert  le  fit  rire  à  plu- 
sieurs reprises  par  des  plaisanteries  assez  libres,  fait 
d'autant  plus  croyable  que,  quoique  je  me  rappelle  plu- 


PRÉSENTATION  AU   DUC  D'ORLÉANS.  255 

sieurs  de  ses  mots  et  de  fort  drôles,  il  est  impossible  que 
j'en  cite  aucun.  Tout  en  l'aimant  à  cause  de  ses  bonnes 
qualités,  tout  en  aimant  à  le  rencontrer  à  cause  de  ses 
bonnes  facéties,  je  fus  étonné  de  le  trouver  là;  il  devait 
cette  place  à  la  double  circonstance  d'avoir  été  le  pre- 
mier officier  général  que  le  duc  eût  rencontré  en  débar- 
quant et  d'avoir  pu  lui  montrer  du  zèle,  ce  qui  du  reste 
me  fit  éprouver  le  regret  de  ne  pas  avoir  pu  profiter  de 
la  même  occurrence  et  d'être  rentré  en  France  l'un  des 
derniers. 

Ce  que  j'éprouvai  en  paraissant  devant  le  duc  d'Or- 
léans serait  difQcile  à  rendre.  La  position  dans  laquelle 
je  m'étais  trouvé  vis-à-vis  de  lui,  de  Mademoiselle  et  des 
personnes  les  plus  notables  de  leur  entourage,  les  projets 
dont  j'avais  été  l'objet,  les  prospérités  qui  me  semblaient 
en  ce  temps-là  réservées,  la  manière  brusque,  inattendue 
et  terrible  dont  cette  situation  avait  été  cbangée,  tout 
cela  me  réapparut  en  une  vision  rapide,  et  la  bonté  avec 
laquelle  je  fus  reçu  ajouta  encore  à  cette  impression.  Le 
duc  dépassa  en  bienveillance  ce  que  je  pouvais  espérer. 
Tout  d'abord  je  scrutai  ces  traits  de  jeunesse  sous  les- 
quels je  me  plaisais  à  le  revoir;  vingt-deux  années  et 
tant  de  vicissitudes  subies  les  avaient  changés,  sans 
pourtant  avoir  fait  perdre  à  sa  physionomie  cette  triple 
expression  de  calme,  de  bienveillance  et  de  finesse 
qu'elle  avait  toujours  eue  et  qu'elle  a  toujours  conservée, 
encore  que  les  vingt-trois  années  écoulées  depuis  cette 
époque  et  les  tortures  endurées  depuis  1830  aient  ajouté 
aux  premiers  ravages  dans  une  proportion  décuple. 
Après  avoir  rappelé  non  l'école  de  natation,  mais  Tour- 
nai, les  événements  qui  nous  séparèrent,  non  son  billet 
du  3  avril  dont  je  ne  fis  également  et  n'ai  fait  depuis 
lors  aucune  mention  ;  après  m'avoir  demandé  des  nou- 
velles de  mon  père  et  avoir  déploré  sa  mort,  après  avoir 


256    MEMOIRES   DU    GENERAL   BARON   TUIÉBAULT. 

daigné  répondre  à  mes  respectueuses  questions  sur 
Mademoiselle,  il  alla  jusqu'à  me  questionner,  et  à  deux 
reprises,  sur  mon  intention  d'être  ou  non  réemployé. 
En  tout  ce  qui  a  tenu  à  mes  devoirs,  je  crois  pouvoir 
dire  que,  md  par  une  sorte  de  fanatisme,  j'ai  été  assez 
heureux  pour  ne  pas  m'y  trouver  inférieur;  mais,  dans 
les  occasions  où  il  n'a  été  question  que  de  moi,  j'ai 
dépassé  en  maladresse,  en  stupidité  tout  ce  que  Ton 
peut  imaginer,  et,  à  cette  audience,  je  fus  digne  de  ce 
que  j'avais  été  à  l'époque  du  18  brumaire,  avec  l'empe- 
reur Napoléon  à  Valladolid,  et  dans  de  moindres  circon- 
stances du  même  genre.  Au  lieu  de  dire  au  duc  d'Orléans, 
ce  qui  était  aussi  simple  que  vrai,  ce  qui  même  était 
du  savoir-vivre,  que  la  possibilité  d'être  attaché  à  Son 
Altesse  comblerait  en  les  dépassant  tous  les  vœux  que  je 
pourrais  former,  je  me  bornai  à  répondre  que  je  n'avais 
encore  pris  à  cet  égard  aucun  parti;  de  cette  sorte  une 
audience  qui  pouvait  m'assurer  un  avenir  honorable  en 
réalisant  les  rêves  de  Tournai  eut  pour  unique  effet  de 
me  laisser  de  nouveaux  regrets  qui  durent  encore. 

Le  Roi,  Monsieur  et  ses  fils  portaient,  non  la  plaque 
de  la  Légion ,  ils  auraient  pensé  faire  trop  d'honneur  i 
cet  ordre,  non  la  croix  d'argent,  ce  qui  aurait  paru 
imiter  Napoléon,  mais  de  petites  croix  d'or  à  leur  bou- 
tonnière; or  on  s'était  abstenu  de  donner  cet  ordre,  dé- 
daigné par  les  princes  de  Condé,  au  duc  d'Orléans  qui, 
pour  l'avoir,  fut  obligé  de  le  prendre  seize  ans  plus  tard. 
Le  duc  ne  portait  donc  que  l'ordre  du  Saint-Esprit,  et  il 
le  portait  sur  l'habit  de  lieutenant  général  qu'il  ne  quit- 
tait pas  et  qu'il  était  le  seul  à  revêtir.  Il  s'en  faut  d'ail- 
leurs qu'il  se  distinguât  sous  ce  seul  rapport  ;  car  il  re- 
fusa de  former  sa  maison  ;  il  n'eut  auprès  de  sa  personne 
que  des  aides  de  camp  et  ne  les  prit  que  dans  les  officiers 
de  l'armée,  et  il  n'en  prit  pas  un  qui  n'eût  l'estime  de 


RECEPTIONS    AU   PALAIS-ROYAL.  267 

cette  armée.  Dans  le  fait,  rien  n'eût  été  plus  naturel  que 
si  une  de  ces  places  d'aide  de  camp  m'était  revenue.  En 
juillet,  le  duc  partit  pour  aller  chercher  la  duchesse,  ses 
enfants  et  Mademoiselle,  et.  dès  que  cette  princesse  fut 
à  Paris,  je  sollicitai  une  audience  particulière  que  j'ob- 
tins aussitôt  et  dans  laquelle  elle  me  combla  de  marques 
de  bonté  et  d'intérêt.  C'était  un  grand  motif  de  lui  faire 
ma  cour  avec  quelque  suite  ;  mais,  malgré  toute  l'effu- 
sion de  mes  respects  et  seulement  grâce  à  l'apathie  qui 
me   faisait  remettre  mes   intérêts  à  un  lendemain  qui 
pour  moi  n'est  jamais  venu,  je  n'ai  pas  eu  l'honneur  de 
la  revoir  chez  elle.  Et  cependant  quel  plus  puissant 
secours  pour  réaliser  mes  vœux?  car,  alors  même  que  le 
duc  aurait  hésité  à  m'attacher  à  sa  personne,  un  mot 
d'elle  achevait  de  le  décider.  Ce  fait  même  est  d'autant 
moins  douteux  à  mes  yeux  qu'un  jour,  dînant  avec  moi 
chez  le  comte  de  Valence,  M,  Pieyre  me  dit  que,  pen- 
dant les  Cent-jours,  non  seulement  il  m'eût  été  facile  de 
devenir  aide  de  camp  du  duc,  mais  qu'il  avait  même  été 
question  de  me  le  proposer,  et  que  le  seul  obstacle  qui 
s'y  était  trouvé  opposé,  c'était  la  distance  à  laquelle  je 
m'étais  tenu.  Ainsi,  et  après  avoir  fait  inutilement  tout 
ce  qu'il  fallait  pour  mériter,  je  ne  faisais  rien  de  ce  qu'il 
fallait  pour  obtenir,  ou  plutôt  je  faisais  tout  ce  qu'il  fal- 
lait pour  ne  pas  obtenir;  parfois  même  je  transformais 
mes  titres  en  griefs,  fait  qui  me  rappelle  et  justifie  ce 
mot  que  le  chevalier  de  Satur  dit  à  mon  père  à  propos 
d'une  de  ces  fausses  démarches  qui  m'étaient  familières  : 
€  Votre  fils  ne  fera  jamais  de  mal  qu'à  lui-même.  » 

Dès  l'hiver  de  1814  à  1815,  commencèrent  les  grandes 
réceptions  du  Palais -Royal,  et  ce  fut  pour  le  duc 
d'Orléans  un  nouveau  moyen  de  se  distinguer  des 
Princes,  dont  l'orgueil  repoussait  les  dix-neuf  vingtièmes 
de  la  France  et  ce  qu'elle  avait  alors  de  plus  illustre. 

V.  17 


n 


258   MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

Ce  fut  donc  avec  une  sorte  d'élan  que  Ton  se  pressa 
dans  les  vastes  appartements  de  ce  duc,  jeune  encore, 
en  qui  on  trouvait  un  esprit  supérieur,  des  connais- 
sances immenses,  une  bienveillance  inépuisable,  une 
appréciation  des  hommes  indépendante  des  noms  sou- 
vent mal  portés;  bref,  tout  ce  qui  manquait  aux  autres 
princes  de  la  famille  royale,  et,  tandis  que  ceux-ci  s'iso- 
laient chaque  jour  davantage  au  milieu  d'un  peuple  en 
qui  étaient  leurs  destinées,  ce  peuple  devenait  pour  le 
duc  un  entourage. 

Il  ne  s'en  tint  pas  aux  réceptions  ;  des  concerts  les 
varièrent  ;  il  y  fit  entendre  les  artistes  les  plus  en  renom 
que  possédait  Paris  ou  qui  s'y  trouvaient  en  passage;  de 
ce  nombre,  je  citerai  le  phénomène  Liszt,  qui  débuta 
dans  les  salons  du  Palais-Royal  à  l'âge  de  onze  ans,  et 
de  la  manière  la  plus  brillante;  il  nous  ût  même  assez 
rire  par  suite  de  la  familiarité  qu'il  montrait  en  jouant 
avec  les  breloques  de  la  chaîne  de  montre  du  duc,  tan- 
dis que  celui-ci  le  caressait  en  signe  de  satisfaction  et 
d'encouragement.  Ce  fut  dans  deux  de  ces  concerts  que 
j'eus  le  bonheur  de  réentendre  Mademoiselle,  exécutant 
un  morceau  de  harpe  avec  une  supériorité  qui  tant  de 
fois  avait  fait  mon  admiration  à  Tournai,  notamment  le 
jour  où,  dépassant  tout  ce  que  pouvait  inspirer  sa  bonté, 
et  ainsi  que  je  le  rappelle  pour  la  seconde  fois,  elle  dai- 
gna faire  de  la  musique  pendant  une  heure  de  séance 
que  je  donnais  à  Mlle  Henriette  de  Sercey,  alors  que 
celle-ci  avait  entrepris  de  faire  de  moi  un  portrait  que  je 
possédais  encore  au  moment  où  je  fus  rentré  à  Paris. 
Lorsque  le  duc  eut  échangé  avec  Louis  XVIII  les  écu- 
ries de  la  rue  de  Chartres  contre  le  château  et  le  parc 
de  Neuilly,  dont  il  a  fait  un  Elysée,  je  fus  également 
reçu  dans  cette  résidence  de  campagne  et,  une  fois  entre 
autres»  invité  à  un  dîner  où  il  n'y  avait  d'étranger  que 


RÉCEPTIONS    A   NEUILLY.  2j9 

moi.  Ce  souvenir  est  une  des  édifications  de  ma  vie,  tant 
rétiquette  me  parut  bannie;  ainsi  le  duc  tutoyait  Made- 
moiselle, et  Mademoiselle  tutoyait  le  duc;  l'intimité  de 
cette  princesse  et  de  la  duchesse  était  entière.  Mme  de 
Dolomieu,  Mme  de  Montjoye,  les  aides  de  camp  du  duc 
avaient  une  aisance  qui  révélait  la  bonté  avec  laquelle 
on  les  traitait.  Vers  la  (in  du  dîner  qui  me  semblait  si 
digne  de  respect  par  ses  façons  patriarcales,  Mademoi- 
selle dit  à  son  frère  de  nous  faire  prendre  le  café  dans 
l'île  et  dans  le  pavillon  portatif;  Tordre  en  fut  donné 
à  l'instant,  et,  en  sortant  de  table,  après  quelques  détours 
faits  dans  ce  parc  de  Neuilly  dessiné  par  le  Roi,  nous 
arrivâmes  au  milieu  de  Vî\e,  dans  un  pavillon  construit 
en  pièces  de  bois  rapportées  et,  malgré  son  improvisa- 
tion, solide  d'aspect  comme  s'il  existait  depuis  dix  ans. 
Puis,  le  café  pris,  nous  parcourûmes  les  deux  îles  que 
possédait  alors  le  prince;  il  projetait  déjà  l'acquisition 
de  toutes  les  autres  formées  là  par  la  Seine  et  destinées 
à  donner  le  dernier  degré  de  variété  possible  aux  pro- 
menades à  pied  et  en  bateau.  En  revenant  vers  le  châ- 
teau, le  duc  resta  en  arrière  avec  un  de  ses  aides  de 
camp,  et  j'osai  offrir  à  la  duchesse  mon  bras,  qu'elle 
daigna  accepter;  on  voit  par  là  quel  était  à  Neuilly  le 
degré  de  simplicité.  Bien  d'autres  souvenirs  pourraient 
trouver  ici  leur  place;  je  n'en  citerai  que  trois. 

t  Singulier  pays  que  cette  France,  médit  un  soir  à 
Neuilly  le  duc  d'Orléans;  on  y  est  toujours  de  flamme 
pour  commencer  quoi  que  cela  puisse  être  et  de  glace 
pour  le  finir.  Voyez  tous  ces  monuments  conçus  pour 
l'embellissement  de  Paris  et  qui  n'ollrent  aux  regards 
que  des  décombres,  depuis  l'Arc  de  triomphe ,  le  palais 
du  quai  d'Orsay,  la  rue  de  Rivoli,  la  place  du  Carrousel, 
la  Bourse,  la  Madeleine.  >  Il  ne  parla  pas  du  palais  du 
Roi  de  Rome,  qu'il  n'était  pas  question  de  finir,  quoique, 


260  MÉMOIRES   DU    GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

comme  point  fort  destiné  à  contenir  Paris,  il  eût  peut- 
être  été  politique  d'achever  en  ce  palais  le  triangle  de 
feu  que  l'Empereur  avait  imaginé,  et  qui  devait  se  com- 
poser de  ce  palais  du  Trocadéro,  de  Montmartre  et  de 
Vincennes;  il  ne  me  parla  pas  non  plus  des  Tuileries, 
que  Louis  XVIII  et  Charles  X  laissèrent  pourrir  sous 
eux,  et  qui  menaçaient  ruine  presque  autant  qu'eux- 
mêmes;  quant  au  Palais-Royal,  et  indépendamment  de 
l'acquisition  du  Théâtre-Français  et  de  toutes  les  maisons 
qui  terminent  la  rue  de  Richelieu,  depuis  ce  théâtre  jus- 
qu'à la  rue  Saint-Honoré  et  jusqu'aux  bâtiments  de  la 
cour  de  Nemours,  le  duc  avait  déjà  entrepris  les  travaux 
destinés  à  donner  le  dernier  lustre  à  ce  palais  justement 
appelé  la  <  Capitale  de  Paris  ».  Il  ne  comptait  pas  même 
alors  sur  l'indemnité  des  émigrés,  qui  le  mit  à  même 
de  hâter  ces  travaux;  sans  doute  à  cette  époque  pen- 
sait-il encore  moins  que  ce  serait  par  ses  mains  que 
la  presque  totalité  des  monuments  qu'il  m'avait  cités 
serait  achevée,  fait  dont  le  souvenir  de  cet  entretien 
ne  me  permit  plus  de  douter,  du  moment  où  le  duc 
arriva  au  souverain  pouvoir. 

Ses  salons  réunissaient,  aux  extrêmes  près,  des 
hommes  de  l'émigration  et  de  la  Révolution,  les  uns  ve- 
nant par  admiration  et  reconnaissance,  les  autres  par 
politique  et  peut-être  même  pour  de  mauvais  rôles. 
Malgré  ce  mélange,  chacun  chez  ce  prince  se  trouvait  à 
son  aise,  je  dirais  presque  â  sa  place.  Si  les  grognards  ou 
les  voltigeurs  de  Louis  XIV  (1)  étaient  scandalisés  de 
nous  trouver  là,  nous  sentions  que  là  du  moins  leur 


(1)  Sobriquet  donné  à  ces  vieux  officiers  de  l'émigration  qui, 
avec  leurs  ailes  de  pigeon,  leur  queue  de  rat,  leur  tête  de  rainette 
poudrée  k  blanc,  leurs  petites  êpées,  leurs  grands  parapluies,  leurs 
habits  neufs,  leurs  nouvelles  épaulettes,  les  chaînes  de  montre 
pendantes,  divertissaient  les  badauds  de  Paris. 


LES    SALONS   OU   DUC   D'ORLÉANS.  261 

humeur  était  sans  conséquence,  au  point  de  nous  diver- 
tir en  raison  de  ce  qu'elle  se  manifestait.  Au  surplus, 
comme  on  n'échappe  pas  entièrement  aux  influences  du 
milieu  où  Ton  se  trouve,  alors  surtout  qu'il  domine  d'aussi 
haut  toutes  les  positions  sociales ,  les  ultras  même 
avaient  chez  le  duc  d'Orléans,  chez  leur  premier  prince 
du  sang,  une  aménité  qu'ils  ne  conservaient  pas  ailleurs, 
et  je  dois  sans  doute  à  cette  circonstance  un  entretien 
assez  intime  avec  un  des  personnages  marquants  de  la 
cour  de  Louis  XVIII,  entretien  fort  loin  d'être  sans  in- 
térêt, de  plus  signalé  par  une  sorte  d'assaut  de  politesse 
et  qui,  au  départ  de  ce  personnage,  se  termina  par  des 
saints  presque  afl'ectueux.  Comme  nous  nous  séparions, 
le  duc,  qui  sans  doute  avait  remarqué  cet  aparté,  passa 
devant  moi  et  me  dit  :  «  Avec  de  l'esprit  et  l'habitude, 
les  manières  de  la  bonne  compagnie,  tout  semble  se 
confondre  dans  un  salon;  mais  ces  fusions  ne  consis- 
teront jamais  qu'en  de  vaines  apparences;  comptez 
donc  bien,  mon  cher  général,  que  ce  qui  est  blanc  res- 
tera blanc,  et  que  ce  qui  est  bleu  restera  bleu.  » 

A  quelque  temps  de  là,  les  salons  se  trouvant  dégar- 
nis par  le  départ  de  la  plupart  des  visiteurs,  et  au  mo- 
ment où  je  me  disposais  à  partir  moi-même,  ce  prince 
m'aborda  en  me  disant  après  quelques  mots  de  préam- 
bule :  f  Quelles  sont,  selon  vous,  les  circonstances  où  il 
est  du  devoir  des  troupes  de  tirer  sur  le  peuple?  » 
«  Monseigneur,  répliquai-je  aussitôt,  très  peu  soucieux 
d'aborder  une  telle  question,  ce  sujet  est  trop  grave 
pour  qu'on  puisse  se  prononcer  sans  y  avoir  profon- 
dément réfléchi,  et  j'avouerai  à  Votre  Altesse  qu'aucune 
de  mes  pensées  ne  s'y  est  encore  arrêtée  !  »  Cette 
réponse  était  une  défaite,  et  il  ne  s'y  trompa  pas. 


k 


CHAPITRE  IX 


Vaincu  par  les  éléments  ou  écrasé  sous  le  poids  des 
masses,  abandonné,  trahi  par  ses  alliés  et  par  une  par- 
tie de  ses  propres  généraux,  vendu  par  des  hommes 
comblés  d'honneurs  et  de  richesses,  enfin  précipité  du 
fatte  de  la  puissance,  il  était  impossible  que  Napoléon  se 
résign&t  à  n'occuper  qu'un  point  dans  l'espace  et  qu'il 
ne  rëv&t  pas  de  ressaisir  le  fil  d'une  destinée  réparatrice. 

Dans  ses  Mémoira  sur  la  Restauration,  Mme  la  da- 
chesse  d'Abrantès  nie  formellement  que  Napoléon  ait 
eu  ce  dessein,  et  même  elle  ajoute  :  <  Ceci,  je  puis  l'aRir- 
mer;  j'en  ai  la  preuve.  •  Mais  que  conclure  d'une  afflr- 
matioD  aussi  positive,  si  ce  n'est  que  la  duchesse  a  été 
trompée?  Dans  la  position  de  Napoléon,  ne  pas  profiter 
d'un  mouvement  favorable  pour  se  venger  et  pour 
reconquérir  son  trAne,  c'eût  été  contre  sa  nature.  Com- 
ment se  serait-il  cru  lié  par  des  traités,  violés  au  point 
que  rien  n'avait  été  soldé  de  ce  qui  avait  été  garanti  à 
sa  famille  et  à  lui,  et  lorsqu'il  était  informé  qu'on  se  pré- 
parait à  l'arracher  k  l'Ile  d'Elbe  et  à  le  reléguer  sur  un 
rocher  pestilentiel,  où  il  posséderait  à  peine  l'espace  né- 
cessaire à  sa  tombe?  Pousser  la  résignation  jusque -li 
eût  été  avilir  jusqu'à  son  malbeur.  Quant  à  songer  à  se 
garder  contre  ces  projets  de  nouvel  exil  et  de  lointaine 
ti'iin^Ifltion,  à  se  défendre  à  Porto  Ferrajo,  c'eût  été  de 
la  folie  pour  tout  autre  que  pour  un  criminel  ou  pour  le 


LA   PENSÉE   DE  NAPOLÉON   A  L*ILE  D'ELBE.      263 

chef  d'une  bande  de  brigands  voués  à  la  mort  sans  es- 
poir de  merci.  Et  maintenant  qu'en  vue  d'éloigner  tout 
soupçon  de  préméditation  il  parût  s'arrêter  d'abord  à 
ridée  d'une  résistance  qu'un  caporal  et  deux  Napolitains, 
comme  disait  Rapp,  eussent  suffî  pour  rendre  inutile, 
cela  se  comprend;  car  il'  avait  intérêt  &  n'avoir  l'air  de 
s'être  décidé  au  retour  qu'en  désespoir  de  cause.  Non, 
lorsque  le  duc  de  Wellington,  le  prince  de  Hardenberg, 
Alexis  de  Noailles  et  M.  de  Talleyrand  proposèrent  de 
transférer  Napoléon  à  Sainte-Hélène,  et  lorsque  cette 
proposition  trouva  crédit  dans  le  congrès  de  Vienne, 
Napoléon  n'eut  jamais  l'absurde  pensée  de  s'y  opposer 
par  les  armes,  puisqu'il  savait  bien  qu'il  n'aurait  d'autre 
issue  c  que  de  se  rendre  ou  de  sauter  en  l'air  comme 
une  grenade  >;  dès  lors  il  ne  lui  restait  qu'une  entreprise 
à  former,  et  l'amour  que  lui  conservaient  ses  troupes,  la 
ferveur  avec  laquelle  son  souvenir  continuait  à  vivre 
dans  l'imagination  des  peuples,  les  fautes  des  Bourbons 
qui  avaient  exalté  la  colère  et  la  honte  de  l'armée,  toutes 
ces  raisons  lui  faisaient  présager  trop  de  chances  pour 
qu'il  n'en  courût  pas  quelqu'une,  alors  qu'il  avait  le 
caractère  de  les  courir  toutes. 

Cependant,  et  quoique  le  succès  parût  chaque  jour  de 
plus  en  plus  probable,  il  n'en  calculait  pas  moins  avec 
une  attention  soutenue  la  progression  de  l'exaspération 
générale,  et  il  n'attendait  plus. pour  agir  que  la  dissolu- 
tion du  Congrès  et  la  dispersion  des  souverains  qui  se 
trouvaient  encore  réunis.  Et  en  effet,  tant  que  durerait  ce 
Congrès,  dominé  par  la  haute  capacité,  le  cynisme  sata- 
nique  et  l'influence  de  M.  de  Talleyrand,  trop  coupable 
envers  Napoléon  pour  ne  pas  être  le  plus  acharné  de 
ses  ennemis,  on  pouvait  être  certain  que,  dès  que  Napo- 
léon aurait  reparu  sur  le  continent,  une  nouvelle  coali- 
tion serait  aussitôt  formée,  et  que  toutes  les  armées  de 


264    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON  THIÉBAULT. 

l'Europe  se  porteraient  sans  retard  contre  lui  au  pas  de 
charge.  Tout  au  contraire,  le  Congrès,  ses  membres  et 
les  Princes  une  fois  dispersés,  il  eût  fallu  bien  des  mois 
pour  décider  la  formation  d'un  nouveau  congrès,  pour 
s'accorder  sur  le  lieu  où  il  siégerait,  pour  le  composer 
et  le  réunir,  pour  échanger  les  pouvoirs  et  régler  Tordre 
des  travaux,  pour  commencer  à  opérer,  pour  déterminer 
les  contingents,  les  faire  partir  et  arriver.  Toutes  les 
mesures  eussent  donc  été  retardées,  et  peut-être  est-ce  à 
cette  fatalité,  je  veux  dire  à  la  durée  de  ce  Congrès, 
qu'il  faut  attribuer  la  double  et  irréparable  faute  dans 
laquelle  Napoléon  se  laissa  entraîner,  quand  il  fit  de  la 
politique  et  des  constitutions  à  Paris,  ce  qui  l'a  rendu 
victime  des  fourberies  de  la  diplomatie  et  du  rôle  des 
factieux;  quand  il  hésita  à  se  jeter  de  suite  en  Belgique 
avec  ce  qu'il  aurait  pu  y  conduire  de  troupes  et  à  appe- 
ler à  lui  tout  ce  qui  aurait  dû  ou  voulu  le  suivre;  ce  qui 
immédiatement,  et  sur  ce  point  seul,  l'eût  renforcé  de 
cent  cinquante  mille  Français  et  de  cent  mille  Belges,  et 
ce  qui,  par  des  probabilités  qu'on  peut  regarder  comme 
des  certitudes,  eût  empêché  la  cinquième  coalition  de  se 
former  telle  qu'elle  le  fut,  ou  bien  en  aurait  annulé  les 
efforts.  Mais  cette  dispersion  du  Congrès,  Napoléon  ne 
put  l'attendre,  car  un  incident,  au  dernier  point  funeste, 
précipita  son  départ  de  l'île  d'Elbe,  et  cet  incident  fut  la 
rébellion  du  comte  d'Ërlon  et  la  marche  de  ce  général 
sur  Paris 

Ici  le  manuscrit  présente  une  lacune  de  neuf  pages,  sup- 
primées, croyons-nous,  dans  l'intérêt  d'un  parent  que  le  géné- 
ral Thiébault  malmenait  assez  rudement.  Sur  les  conseils  de 
ce  parent,  le  général  se  laissa  séduire  par  un  espoir  de  for- 
tune, et,  croyant  en  tirer  de  grands  revenus,  il  acheta  dans  le 
département  d'Indre-et-Loire  une  partie  de  l'ancien  domaine' 
de  Richelieu.  La  seigneuriale  demeure  bâtie  par  le  Cardinal 


LE   RETOUR  DE   L'ILE  D'ELBE.  265 

avait  été  presque  entièrement  démolie  sons  la  Révolution  (1); 
il  n'en  restait  debout  que  quelques  constructions  et  les  com- 
muns ;  à  l'aide  des  revenus  de  la  terre,  le  général  rêvait  de  créer 
une  belle  résidence,  d'acheter  ce  qui  restait  des  anciennes 
constructions,  puis  le  grand  parc  qui  avait  trois  lieues  de 
tour,  de  refaire  un  château  des  communs  ayant  en  façade 
trois  cents  pieds  et  dont  le  pavillon  du  centre  était  surmonté 
d'un  dôme.  Il  devait  transformer  le  petit  parc  en  un  parc  an- 
glais, &  la  fois  d'agrément  et  de  culture,  ne  conserver  qu'une 
partie  du  canal  en  avant  des  écluses  et  profiter  des  eaux  en 
faisant  courir  à  travers  le  parc  la  rivière  qui  desservait  le  ca- 
nal. Ces  beaux  rêves  s'évanouirent  devant  une  duperie  ;  les 
événements  politiques  n'en  eussent  pas  d'ailleurs  favorisé  la 
réalisation,  ainsi  que  le  général  Thiébault  le  marque  par  la 
suite  de  son  récit. 

C'est  le  7  mars  1815,  à  une  heure  et  demie  du  matin, 
que  je  signai  l'acte  qui  me  rendit  propriétaire  de  Riche- 
lieu, et  sept  heures  après,  à  mon  réveil,  j'appris  le  dé- 
barquement de  Napoléon,  débarquement  que  le  Roi  sa- 
vait depuis  le  4  au  soir.  On  comprend  le  bouleverse- 
ment qu'un  tel  événement  produisit,  et  l'un  des  effets  les 
plus  immédiats  fut  la  dépréciation  des  valeurs  immobi- 
lières. Il  en  était  donc  de  cette  affaire  comme  de  toutes 
celles  que  j'ai  entreprises;  en  admettant  qu'elle  eût  pu 
être  bonne,  les  circonstancesTauraientrenduemauvaise; 
mais,  en  dehors  de  cette  acquisition  intempestive,  le  re- 
tour de  Napoléon  fut  pour  moi,  comme  pour  tant  d'au- 
tres, le  sujet  d'une  inquiétude  sérieuse.  Je  ne  me  comp- 
tais certes  pas  au  nombre  des  partisans  des  Bourbons, 

(1)  C'est  ce  qui  semble  ressortir  d'un  fragment  échappé  à  cette 
mutilation.  En  d'autres  endroits  du  manuscrit  les  mêmes  ciseaux 
ont  coupé  des  passages  suivant  l'intérêt  ou  ropinion  qu'ils  vou- 
laient servir  ;  mais  nous  avons  pu  retrouver,  dans  les  notes  et  les 
papiers  laissés  par  le  général,  des  essais  de  première  rédaction 
ou  la  matière  nécessaire  pour  combler  les  lacunes,  et  nous  n'avons 
indiqué  que  celles  des  très  rares  suppressions  dont  il  ne  nous  a 
pas  été  possible  de  découvrh:  l'équivalent.  (Éd.) 


1 


266    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

étant  trop  Français  pour  m'attacher  à  des  gens  qui  ne 
l'étaient  pas  du  tout;  mais  aussi,  et  quoique  j'eusse 
profondément  déploré  la  destinée  de  l'Empereur,  je 
n'avais  plus  assez  de  confiance  en  lui  pour  me  réjouir 
de  son  retour,  et  j'avais  trop  de  doute  sur  sa  réussite 
pour  ne  pas  prévoir  que  la  France  lui  devrait  de  nou- 
veaux malheurs.  En  admettant  même  son  succès,  pou- 
vais-je  croire  qu'il  en  résulterait  autre  chose  que  la 
revanche  d'un  homme,  et  non  un  retour  de  fortune  au- 
quel la  patrie  pût  être  intéressée?  Enfin,  descendant  de 
ces  hautes  considérations  à  ce  qui  pouvait  me  concerner 
personnellement,  je  ne  devais  en  attendre  plus  d'avan- 
tages que  je  n'en  avais  obtenu  au  temps  de  la  gran- 
deur et  de  la  prospérité,  c'est-à-dire  au  temps  où  se 
distribuaient  si  généreusement  les  faveurs  et  les  grâces. 
Si  donc  les  Bourbons  ne  me  laissaient  aucun  regret, 
Napoléon  ne  me  donnait  aucun  espoir;  exempt  d'am- 
bition, de  vengeance,  isolé  dans  mes  sentiments  comme 
dans  mes  pensées,  je  demeurai  aussi  étranger  au  délire 
de  la  France  qu'aux  fureurs  et  aux  terreurs  de  la  Cour. 
Que  faire?  furent  les  premiers  mots  dont  retentirent 
les  Tuileries.  Si  l'on  avait  pu  effacer  le  souvenir  des 
humiliations  que  si  gratuitement  on  avait  fait  subir  à 
trop  de  généraux,  des  insultes  faites  aux  troupes  no- 
tamment par  le  duc  de  Berry,  des  épaulettes  qu'il  se  per- 
mit d'arracher;  si  l'on  avait  pu  oublier  et  les  jurements 
et  les  manières  soldatesques  à  l'aide  desquels  il  cher- 
chait à  se  donner  l'air  martial,  certes,  c'est  par  là  qu'il 
aurait  fallu  commencer;  mais  on  ne  pouvait  que  re- 
gretter ce  passé  et  non  le  supprimer.  Aussi  cherchait- 
on  les  moyens  de  sauver  le  présent,  et  je  me  rappelle  à 
cet  égard  une  idée  que  j'eus  l'occasion  d'émettre,  et  qui, 
suivie  à  temps,  aurait  pu  faire  échouer  Napoléon  dès  le 
début  de  son  entreprise.  C'était  le  8  mars;  j'étais  chez  la 


LES   TROUPES   EN    FACE  DE   NAPOLEON.  267 

comtesse  de  Vaulgrenant,  et,  comme  partout,  on  y  par- 
lait de  cette  attaque  d'un  grand  royaume  par  un  seul 
homme,  épisode  étourdissant  d'une  vie  si  extraordi- 
naire. Tout  en  convenant  que  si  Napoléon  était  forcé  de 
tirer  un  coup  de  fusil,  il  était  perdu,  on  en  vînt  aux  ap- 
préhensions que  donnaient  les  troupes  du  Roi  et  à  la 
manière  de  les  contraindre  à  combattre;  à  ce  sujet,  je  dis 
que  mettre  quelques  troupes  que  ce  fût  en  présence  de 
Napoléon  et  des  hommes  qu'il  ramenait  avec  lui,  les 
rapprocher  assez  pour  que  les  figures  se  distinguassent, 
pour  que  les  voix  s'entendissent,  surtout  pour  que  Napo- 
léon se  vît,  se  reconnût,  c'était  rendre  certaine  leur 
défection  immédiate,  et  que  la  seule  condition  pour  évi- 
ter les  conséquences  d'une  attraction  inévitable  était  de 
faire  commencer  le  feu  par  du  canon  à  grande  portée. 
Et  en  effet,  une  goutte  de  sang  versée  ou  réputée  versée, 
on  ne  s'arrête  plus,  et  le  seul  fait  d'avoir  combattu  au- 
rait détruit  le  prestige  de  ce  revenant  triomphal  et  lui 
aurait  ainsi  enlevé  sa  seule  chance  favorable.  Sans  pré- 
senter ce  moyen  comme  infaillible,  je  mis  beaucoup  de 
chaleur  à  le  faire  valoir  comme  seul  capable  de  réussir, 
et  les  personnes  présentes  en  furent  si  frappées  qu'une 
d'elles  partit  de  suite  pour  aller  le  communiquer  au  duc 
de  Berry,  ce  qui  me  fit  regretter  d'avoir  parlé.  Je  fus 
bientôt  rassuré.  Son  Altesse  comptait  sans  doute  encore 
sur  les  inspirations  du  Saint-Esprit,  dont  cependant  les 
insignes  n'atteignirent  jamais  en  lui  que  le  niveau  de 
ses  lourdes  épaules;  de  plus,  nous  étions  au  8;  il  fallait 
encore  quatre  ou  cinq  jours  pour  l'adoption,  la  trans- 
mission d'une  disposition  quelconque;  or  il  était  impos- 
sible qu'avant  douze  jours,  il  n'y  eût  pas  eu  des  contacts 
de  troupes,  et  il  était  cent  fois  évident  que  la  conduite 
que  tiendraient  les  premières  déterminerait  irrévoca- 
blement celle  de  toutes  les  autres. 


268  MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON  THIÉBAULT. 

Quoi  qu'il  eût  pu  résulter  de  cette  idée,  elle  n'eut 
pas  de  suite,  et,  dans  l'embarras  des  mesures  à  prendre, 
on  fit  partir  le  duc  de  Bourbon  pour  la  Bretagne;  mais 
il  n'y  avait  plus  ni  Condé,  ni  Vendée,  et  le  rôle  de  ce 
prince,  pour  dernier  fait  d'armes  de  sa  race,  se  borna  à 
capituler  avec  un  colonel  de  gendarmerie,  nommé  Noi- 
reau,  et  à  profiter  du  passeport  que  celui-ci  lui  octroya, 
qu'il  fit  signer  par  un  simple  chef  d'escadron  nommé  Can- 
del  pour  se  rendre  en  Espagne.  Je  ne  parle  pas  du  duc 
et  de  la  duchesse  d'Angoulème  qui  se  trouvaient  à  Bor- 
deaux et  qui  firent,  elle,  tout  ce  qui  fut  possible,  lai, 
tout  ce  dont  il  était  capable;  mais  une  autre  mesure  non 
moins  inutile  et  par  trop  bizarre  fut  d'envoyer  Mon- 
sieur &  Lyon.  C'était  la  quatrième  fois  que,  pour  son 
malheur,  il  était  appelé  à  jouer  un  rôle  à  la  fois  militaire 
et  historique.  Et  de  fait,  en  1782,  il  est  envoyé  au  siège  de 
Gibraltar,  et  il  ne  gagne  à  cette  campagne  qu'un  enfant 
qu'il  n'avait  pas  eu  la  peine  de  faire;  en  1789,  il  quitte  la 
France,  dont  ses  folles  dépenses  ont  empiré  la  situation 
financière,  et  il  ajoute  à  l'exaspération  en  prêchant  la 
croisade  contre  sa  patrie,  plante  et  arbore  l'étendard 
des  lys  à  Coblentz;  il  provoque  à  cette  émigration  dont 
il  a  donné  l'exemple  et  dont  furent  victimes  tant  d'hommes 
que  leur  honneur  et  leur  vaillance  rendaient  en  majeure 
partiedignes  d'un  meilleur  sort,  et,  lorsque  ces  trop  fidèles 
serviteurs  de  sa  famille  ont  répondu  à  son  appel,  lors- 
qu'il faut  combattre,  il  cède  au  prince  de  Condé  le  seul 
rôle  qui  aurait  pu  pallier  ses  torts  et  honorer  ses  mal- 
heurs. En  1796,  après  avoir  si  longtemps  reculé  devant 
les  instances  de  Catherine  II  et  fui  tous  les  lieux  qui 
servaient  de  théâtre  à  la  guerre,  il  demande  enfin  lui- 
même  à  se  rendre  dans  la  Vendée  ;  aussitôt  l'Angleterre 
cède  à  son  vœu,  et  déjà  il  déplore  le  succès  dont  il 
devrait  s'enorgueillir.  Il  part  cependant,  mais  en  trem- 


MISSION    DU   COMTE   D'ARTOIS   A   PARIS.         269 

blant  de  tout  son  corps,  et  ne  gagne  à  sa  crànerie  que 
de  perdre  par  lâcheté  la  cause  qu'il  pouvait  sauver  sans 
vaillance,  et  il  revient  flétri  d'un  éternel  déshonneur.  Et 
tel  était  ce  chevalier  français  qu'en  1815  on  lâcha  contre 
Napoléon.  Il  ne  fit  pour  ainsi  dire  que  toucher  barre; 
mais,  ce  qui  de  sa  part  était  bien  naturel,  il  fit  commen- 
cer des  barricades  qu'il  ne  défendit  pas  plus  qu'il  n'en 
força  d'autres  quinze  ans  plus  tard;  car,  une  fois  éle- 
vées, elles  ne  lui  parurent  pas  un  abri  suffisant,  et  sans 
doute  ne  se  serait-il  pas  encore  cru  suffisamment  ras- 
suré, quand  môme  il  aurait  pu  se  barricader  à  Lyon 
avec  les  Alpes.  Je  ne  sais  si  en  quittant  Paris  il  se  prit 
pour  un  foudre  de  guerre,  mais  personne  n'ignore  qu'il 
revint  de  Lyon  plus  vite  que  ne  décampa  le  lièvre  de  la 
fable;  aussi  le  choix  qui  fut  fait  de  sa  peureuse  per- 
sonne et  son  voyage  furent-ils  ridicules,  au  point  de  faire 
pouffer  de  rire  ceux  qu'ils  avaient  la  prétention  d'épou- 
vanter. Cette  mission  de  Lyon  ne  pouvait  réussir  qu'à  la 
condition  d'être  confiée  à  un  prince  qui  eût  été  à  la  fois 
homme  de  tête  et  de  cœur,  mais  cela  rappelle  la  chanson 
faite  sur  Gorsas  et  dans  laquelle,  à  propos  des  chemises 
du  personnage,  se  trouve  ce  trait  :  «  Où  les  aurait-il 
prises?  »  La  façon  dont  madame  la  duchesse  d'Abrantès 
parle  des  princes  et  de  Monsieur  ne  cadre  pas  avec  les 
faits,  et  c'est  en  termes  aussi  peu  conformes  à  la  réalité 
qu'elle  présente  Monsieur  à  propos  du  fameux  duel  qu'il 
eut  avec  le  duc  de  Bourbon  (1).  Louis  XVI  avait  exigé 
que  le  duc  se  contentât  d'un  simulacre,  et  ce  n'est  qu'à 
ce  prix  que  le  comte  d'Artois  se  rendit  sur  le  terrain.  Le 
fer  à  peine  croisé,  l'épée  du  comte  d'Artois  sauta  en  l'air, 
moment  auquel  l'ordre  fut  signifié  d'en  rester  là.  Voilà 

(1)  £q  1778,  à  un  bal  de  TOpéra,  le  comte  d'Artois  avait  arraché 
le  masque  de  la  duchesse  de  Bourbon;  TofTense  étant  publique,  la 
réparation  demandée  par  le  duc  ne  put  être  refusée.  (Éd.) 


270  MEMOIRES    DU    GENERAL    BARON   THIEBAULT. 

tout  ce  dont  le  premier  gentilhomme  de  France  se  trouva 
capable.  Mais  encore,  s'il  avait  été  autre  qu'il  se  montra 
lors  de  son  duel,  quoi  qu'on  en  dise,  ou  à  Gibraltar  ou 
bien  dans  sa  fuite,  quand  il  se  sauva  de  France  parce 
qu'on  lui  raconta  que  Ton  parlait  à  Paris  de  mettre  sa  tête 
à  prix,  ce  qui  était  faux,  ou  à  Coblentz,  à  Pétersbourg,  à 
l'île  Dieu;  si  vraiment  il  avait  été  autre,  c'est-à-dire  s'il 
avait  eu  seulement  pour  quatre  sous  de  cœur  et  deux 
sous  de  bravoure,  est-ce  que  ce  n'est  pas  lui  qui  aurait 
commandé  l'armée  des  Princes?  L'armée  de  Condé  n'eût- 
elle  pas  été  l'armée  d'Artois,  si  cela  avait  été  possible 
de  lui  donner  ce  nom?  Et  dans  ces  campagnes  qui  hono- 
rèrent à  la  fois  trois  générations  de  la  maison  de  Condé, 
n'aurait-il  pas  trouvé  dix  occasions  pour  une  de  signa- 
ler sa  vaillance,  alors  que  jamais  on  ne  put  seulement, 
je  ne  dis  pas  citer,  je  dis  prononcer  son  nom,  et  que 
certes  il  aurait  gagné  de  telles  citations,  et  môme  des 
plus  pompeuses  à  bien  peu  de  frais  ?  Mme  la  duchesse 
d'Abrantès,  toujours  consciencieuse,  mais  souvent  abu- 
sée, ne  fait  en  ceci  que  révéler  les  honorables  sentiments 
sous  l'influence  desquels  elle  a  écrit  certains  passages 
de  ses  Mémoires  {\)^  et,  je  le  répète,  quelle  prévention 
peut  faire  croire  au  courage  du  comte  d'Artois,  à  la  bonté 
de  la  duchesse  d'Angoulème,  aux  mérites  du  duc  de 
Berry,  et  cela  en  taxant  Louis  XVllI  de  poltronnerie, 
fait  entièrement  inexact,  ainsi  qu'elle  en  convient  elle- 
même  ailleurs  (2);  et  cela  quoiqu'il  ait  perdu  fort  jeune, 
ce  qui  généralement  est  considéré  comme  indispensable 
à  la  bravoure,  mais  ce  qui  ne  put  suffire  à  donner  du 
courage  au  comte  d'Artois?  Ce  qu'elle  dit  de  la  grâce  de 
ses  manières  est  vrai,  de  son  charme  positif  est  exagéré, 
de  sa  belle  âme  est  contredit  par  cet  axiome  qu'il  n'est 

(1)  Mémoiret  tur  la  Retiauraiiont  tome  VI,  p.  64  et  suivantes. 

(2)  Tome  II,  p.  22. 


LES    BOURBONS   EN   FACE  DE  NAPOLÉON.         271 

pas  de  beauté  sans  vaillance,  et  par  ce  fait  qu'il  met- 
tait les  chances  de  son  salut  et  son  effroyable  peur  de 
la  damnation  avant  le  bonheur  de  trente  millions 
d'hommes;  aux  parties  de  whist,  que  pendant  sa  royauté 
il  faisait  tous  les  soirs,  il  disait  mille  injures  grossières  à 
ses  partenaires,  qui  n'osaient  pas  lui  répondre.  Son  frère 
et  lui  prétendaient  n'être  revenus  demander  une  cou- 
ronne à  la  France  que  pour  obtenir  le  droit  d'y  avoir 
leurs  tombes;  mais,  avant  d'y  mourir,  il  fallait  mériter 
le  droit  d'y  vivre. 

Ainsi,  et  pour  en  revenir  aux  démonstrations  que  le 
retour  de  Napoléon  provoqua  dans  l'ouest  et  le  midi  de 
la  France,  on  se  borna  à  opposer  le  plus  triste  soldat  du 
inonde  au  plus  formidable  des  guerriers;  en  toute  hâte, 
sous  le  prétexte  de  concourir  en  cas  de  besoin  à  la  dé- 
fense de  la  capitale,  et  indépendamment  de  quelques 
troupes^  on  fit  arriver  à  Paris  des  bandes  d'assassins 
tirées  du  Midi  et  de  la  Vendée.  C'était  une  répétition  de 
ces  horribles  Marseillais  qui,  en  1792,  firent  le  10  Août, 
massacrèrent  les  prisonniers  d'Orléans  à  Versailles  et 
les  malheureux  qui,  à  Paris,  encombraient  les  prisons. 
C'était  faire  justifier  par  les  Bourbons  eux-mêmes  le 
plus  hideux  des  actes  révolutionnaires.  Il  n'y  avait  en 
effet  que  les  mots  à  changer  à  l'égard  de  crimes  qui, 
sous  Charles  IX,  avaient  eu  pour  prétexte  la  catholi- 
cité, sous  la  Convention  le  patriotisme,  sous  Louis  XVIII 
la  destruction  des  libéraux  et  des  bonapartistes,  et  qui 
étaient  les  produits  de  trois  fanatismes  également  force- 
nés. De  même  qu'aux  pires  époques,  on  fit  des  listes 
par  quartiers.  Outre  quelques  hommes  tels  que  le  duc 
de  Bassano,  dont  à  cause  de  leur  importance  on  voulut 
se  défaire  le  plus  tôt  possible  et  pour  lesquels  on  ima- 
gina ou  tenta  des  assassinats  particuliers,  les  généraux, 
à  quelques  honteuses  exceptions  près,  furent  portés  en 


272    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

masse  sur  les  listes.  On  me  prévint  que  je  n'avais  pas  été 
oublié;  mais  de  semblables  attentats,  lorsque  leur  effet 
est  trop  étendu,  tournent  d'ordinaire  en  bagarre;  celui-là 
ne  me  semblait  devoir  oiTrir  que  deux  ou  trois  nuits  de 
danger;  grâce  à  mon  ami  Rivierre  de  Tlsle  (1),  j'avais 
une  cachette  au  ministère  de  la  Maison  du  Roi,  et  à  peu 
près  la  certitude  d'être  prévenu  du  jour  où  je  devrais 
découcher.  Au  reste,  cette  exécution  en  masse  n'eut  pas 
de  suite,  parce  qu'elle  ne  pouvait  en  avoir;  de  tels 
projets  éventés  n'aboutissent  jamais  qu'au  mépris. 

Pendant  que  le  comte  d'Artois  comptait  retrouver  à 
Lyon  les  adorations  qui  allaient  se  tourner  vers  Napoléon 
et  l'abuser  à  son  tour,  pendant  que,  dans  la  Vendée,  le 
duc  de  Bourbon  passait  sous  le  joug  d'un  colonel,  que  ^ 
Bordeaux  et  le  Midi  étaient  témoins  de  l'inutilité  des 
efforts  du  duc  et  de  la  duchesse  d'Angoulème,  et  que 
le  duc  de  Berry  enrageait  de  rester  à  Paris ,  pn  eut 
recours  au  maréchal  Ney  pour  aller  combattre  Napoléon. 
Mais  ce  chef,  superbe  de  résolution  et  de  vaillance  devant 
l'ennemi,  et  si  faible  en  affaires  de  politique  et  d'État, 
après  n'avoir  vu  dans  ce  retour  qu'un  acte  de  complète 
démence  et  dans  celui  qui  l'exécutait  un  fou  à  ramener 
dans  une  cage,  ne  fit  que  grossir  le  cortège  et  se  rendit 
passible  d'une  trahison  qui  n'empêcha  pas  de  le  plaindre 
et  d'exécrer  ses  juges,  mais  qui  n'en  tacha  pas  moins 
sa  vie. 

En  dépit  de  la  Charte,  ce  contrat  de  mariage  entre  la 
France  et  lui,  Louis  XVIII  traita  la  France  comme  une 
épouse  que  l'on  déteste  malgré  ses  vertus  et  ses  titres, 
et  l'Émigration  comme  une  maîtresse  que  l'on  adore 
malgré  ses  fautes  et  ses  crimes.  Le  contrat  avait  donc 
reçu  pas  mal  d'atteintes,  et,  pour  donner  le  change  sur  ses 

(1)  Rivierre  était  chargé  de  la  liquidation  de  la  dette  du  Roi  et 
des  Princes,  n  mourut  en  1816. 


SERMENT   A   LA  CHARTE.  273 

infidélités,  le  Roi  se  rendit  à  la  Chambre  des  députés 
et  renouvela  son  serment  à  la  Charte,  serment  que,  sans 
qu'ils   y   fussent  provoqués,    prêtèrent    également  le 
comte  d'Artois,  le  duc  de  Berry,  le  duc  d'Orléans  et  le 
prince  de  Condé,  et,  dans  cette  circonstance,  le  comte 
d'Artois  se  distingua  par  une  véhémence  théâtrale  en 
s^écriant  :  «  C'est  au  nom  de  l'honneur  que  nous  jurons 
tous  fidélité  à  Votre  Majesté  et  à  la  Charte  constitu- 
tionnelle qui  assure  à  jamais  le  bonheur  des  Français.! 
Mais,  après  ce  que  Ton  savait  du  personnage,  sa  scène  à 
grand  effet  fut  froidement  accueillie.  A  cette  première 
jonglerie  on  crut  devoir  en  ajouter  une  seconde  qui 
n'eut  pas   davantage  le  don  de  persuader  personne. 
N'ayant  pu  nous  tuer,  et  aucun  miracle  ne  prouvant  que 
les   goupillons   des  prêtres  valussent   mieux  que  les 
baïonnettes,  on  se  mit  à  nous  cajoler;  caresses  de  la 
peur,  et  qui  furent  reçues  comme  telles.  Enfin ,  ce  qui 
devait  être  pour  les  Bourbons  le  coup  de  grâce,  c'est  que 
le  maréchal  Soult  se  trouva  ministre  de  la  guerre.  Rien 
n'est  plus  caractéristique,  plus   conséquent  avec  lui- 
même  que  la  conduite  que  le  maréchal  tint  dans  cette 
circonstance;  rien  n'est  plus  conforme  à  cet  axiome  qui 
fut  celui  de  toute  sa  vie  :  c  Que  tout  ce  qui  me  domine, 
périsse.  »  ËtenelTet,  des  troupes  en  assez  grand  nombre 
avaient  été  dirigées  sur  Grenoble  et  sur  Lyon,  afin  de 
former  vers  les  Alpes  un  camp  que  M.  de  Talleyrand, 
alors  au  Congrès  de  Vienne,  jugeait  nécessaire  pour 
rendre  quelque  attitude  à  la  France;  mais  ces  troupes, 
choisies  pour  faire  figure  devant  l'étranger,  pouvaient 
ne  rien  valoir  devant  Napoléon,  et,  dans  cette  occurrence 
où  il  ne  s'agissait  que  d'arrêter  une  poignée  d^hommes, 
c'était  sur  le  choix  des  chefs  et  des  corps  plus  que  sur 
le  nombre  qu'on  devait  compter;  il  fallait  donc  immé- 
diatement éloigner  quelques  régiments  et  quelques  gêné- 

V.  18 


274  MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

raux,  et  les  remplacer  par  d'autres;  il  fallait  encore 
morceler  les  masses  pour  leur  ôter  la  confiance  quelles 
prennent  d'elles-mêmes  et  la  facilité  de  se  concerter  sur 
leur  défection,  et  il  fallait  rendre  les  fractions  respon- 
sables de  leur  conduite,  Tune  envers  l'autre;  il  fallait  de 
plus  placer  sur  la  route  toutes  les  troupes  à  portée, 
les  échelonner  par  brigades  à  une  journée  de  distance» 
munir  la  brigade  de  tète  d'artillerie  pour  commencer  le 
feu  suivant  ce  que  j'ai  dit,  et  de  cavalerie  pour  profiter 
d'un  moment  de  succès,  et  il  fallait  qu'avec  cette  bri- 
gade se  trouvât  le  lieutenant  général  en  chef,  aCn  de  ne 
pas  laisser  de  proportion  entre  le  nombre  des  troupes 
et  l'influence  des  grades;  il  fallait  également  des  procla- 
mations pour  les  troupes  et  pour  les  généraux  des  in- 
structions appropriées  aux  nécessités  du  moment;  car 
des  ordres  de  la  teneur  habituelle  risquaient,  dans  ces 
circonstances  exceptionnelles,  de  rester  sans  effet.  En- 
fin, en  opposition  aux  plus  fortes  menaces,  il  fallait  des 
garanties  de  grandes  récompenses  pour  ceux  qui  se  dis- 
tingueraient par  leur  zèle  et  leur  dévouement.  De  telles 
mesures  étaient  au  nombre  des  devoirs  sacrés  d'un  mi- 
nistre fidèle;  mais  l'inspirateur  du  monument  de  Quibe- 
ron  et  de  la  colonne  de  Boulogne  (monuments  qui  hurlent 
d'avoir  le  même  père)  était  occupé  de  bien  autre  chose, 
ou  plutôt  il  n'en  voulait  qu'une  seule,  simple  à  ses 
yeux,  abominable  à  tous  les  autres  ;  il  voulait  pouvoir, 
quels  que  fussent  les  événements,  se  faire  un  mérite 
un  titre  de  ses  actes  vis-à-vis  des  Bourbons  si  Napoléon 
échouait,  vis-à-vis  de  Napoléon  si  les  Bourbons  succom- 
baient, et  c'est  ainsi  qu'il  parvint  à  se  mettre  en  posi- 
tion de  dire  à  Louis  XVIII  :  f  Sire,  les  seuls  éléments 
qui  soient  à  la  disposition  d'un  ministre  de  la  guerre,  ce 
sont  les  généraux  et  les  troupes,  et  sans  retard  j'en  ai 
dirigé  contre  l'ennemi  commun  dix  fois  ce  qu'il  fallait 


LE  ROLE  DU  MARECHAL   SOULT  EN   1815.        273 

pour  le  détruire.  Que  pouvais -je  faire  de  plus  pour 
prouver  mon  dévouement  à  Votre  Majesté?  >  Et  à  Napo- 
léon :  €  Sire,  envoyer  au-devant  de  Votre  Majesté  impé- 
riale et  royale,  ou  mettre  à  sa  portée  les  généraux 
qu^elIe  a  faits  et  les  troupes  dont  elle  n'a  pas  cessé 
d'exalter  l'enthousiasme,  c'était  lui  livrer  l'armée  tout 
entière,  et  ma  fidélité  est  attestée  par  mon  empressement 
à  le  faire.  »  Et,  grâce  à  cette  façon  d'agir,  Louis  XVIII 
eut  immédiatement  pour  ennemies  toutes  les  troupes 
qui  devaient  le  ^auver,  et  Napoléon  disposa  de  toutes 
celles  qui  devaient  le  combattre. 

L'accusation  de  machiavélisme  qui,  résultant  des  actes 
mêmes  du  maréchal,  fut  alors  publiquement  répandue, 
cette  accusation  est  contredite  par  la  conduite  que  la 
duchesse  d'Abrantès  prête  dans  la  même  circonstance 
au  même  maréchal.  Est-ce  une  raison  pour  que  je  me 
rétracte?  Certes  non.  Mon  opinion  ne  date  pas  d'hier;  je 
l'ai  consignée  sous  l'impression  du  moment  en  1815,  et, 
d'accord  avec  celle  de  tant  d'hommes  de  guerre  et  de 
tant  d'hommes  d'État,  d'accord  surtout  avec  les  faits, 
j'ai  eu  l'occasion  de  la  répéter  bien  des  fois  sans  qu'au- 
cun des  témoins  ait  pu  m'opposer  d'arguments  con- 
traires. Quant  à  l'idée  que,  suivant  Mme  la  duchesse 
d'Abrantès,  le  maréchal  aurait  émise  de  ne  pas  laisser 
un  soldat  sur  la  route  suivie  par  Napoléon,  et  cela, 
depuis  le  lieu  de  son  débarquement  jusqu'à  Paris,  cette 
idée  est  absurde,  au  dernier  point  absurde  (1).  M.  de 
Blacas,  se  récriant  que  c'était  insulter  l'armée,  avait 
cent  fois  raison,  et  les  faire  fuir  devant  Napoléon  pen- 
dant deux  cents  lieues  eût  été  une  singulière  manière  de 
les  aguerrir  contre  lui;  de  même  que  les  signaler  ainsi 

(1)  Il  y  a  d'aiUeurs  contradiction  patente  entre  le  conseil  donné 
par  le  môme  Soult  d'envoyer  le  maréchal  Ney  contre  Napoléon  et, 
en  propres  termes,  pour  le  combattre. 


276    MÉMOIRES   DU  GÉNÉRAL  RARON   THIÉRAULT. 

comme  disposés  à  la  trahison  n'était  pas  un  moyen  de 
les  rendre  fidèles  (1).  Et  croit-on  que  ces  troupes  ainsi 
réservées  auraient  été  plus  efficacement  mises  en  ligne 
quand  partout  elles  eussent  vu  éclater  Tivresse  et  le  dé- 
lire? Croit-on  que,  même  encore  contenues,  elles  auraient 
combattu  les  populations  que  Napoléon  avait  recon- 
quises par  une  invasion  d'enthousiasme?  Belle  idée 
que  celle  de  laisser  insurger  toute  la  France,  pour  res- 
ter maître  des  régiments,  et  qui  oserait  supposer  de 
bonne  foi  qu'alors  l'armée  ne  dût  pas  faire  cause  com- 
mune avec  le  peuple?  Sans  nul  doute  ce  fameux  con- 
seil, s'il  eût  été  suivi,  aurait  révolté  les  corps  les  mieux 
disposés  et  suffi  comme  prétexte  pour  faire  déserter 
les  autres  en  masse.  Une  telle  révélation,  au  surplus, 
n'a  pu  être  faite  que  par  le  colonel  Bory  de  Saint- 
Vincent,  fort  à  sa  place  à  l'Institut ,  voire  même  à  la 
Chambre  des  députés,  mais  ne  pouvant  inspirer  de 
confiance  relativement  aux  plus  simples  opérations  de 
guerre,  et  à  qui  son  admiration  outrée  pour  le  maréchal 
ne  permet  pas  d'être  un  juge  indépendant  en  dételles 
matières.  Trêve  de  romans  ;  le  succès  de  Napoléon 
résulta  des  motifs  mêmes  qui  avaient  déterminé  son 
entreprise.  C'est  aux  Bourbons  seuls  qu'il  le  dut,  à  eux 
qui,  n'ayant  d'amis  que  les  ennemis  de  la  France, 
avaient  poussé  les  choses  au  point  de  rendre  ce  succès 
indubitable. 

Les  événements  marchaient  à  pas  de  géant,  c'est-à- 
dire    au   pas  de  celui   qui  les  déterminait.  Arrivé  à 

(1)  M.  le  maréchal  entendait-il  que  toutes  ces  troupes,  au  lieu 
de  l'uir  devant  lui,  s'écartassent  seulement  pour  le  laisser  passer 
et  après  se  missent  à  sa  poursuite?  Mais,  sans  rappeler  que  ses 
émissaires  couvrirent  de  suite  la  France  et  qu'un  seul  suffisait 
pour  tout  soumettre,  on  ne  rattrape  pas  celui  à.  qui  on  n'aurait  pu 
échapper  et  on  ne  fait  pas  tripler  les  étapes  à  des  soldats  qui 
marchent  à  contre-cœur. 


MARCHE   TRIOMPHALE.  277 

Grenoble  avec  sa  faible  escorte,  de  suite  et  par  l'élan 
spontané  de  La  Bédoyère  et  de  son  régiment,  il  est  maître 
de  cette  place,  de  toutes  les  troupes  qui  s'y  trouvent  et 
de  toutes  les  populations  du  Datrphiné  ;  il  part  pour 
Lyon,  que  ses  babitants  lui  livrent  avec  d'indicibles 
transports,   où  il  trouve  une  nouvelle  armée  et  d'où, 
regardant  sa  colossale  entreprise  comme  accomplie,  il 
reprend  et  exerce  le  pouvoir  souverain,  et  rend  ces  trop 
fameux    décrets   portant    dissolution   des    Chambres, 
convocation  du  Cbamp  de  mai,  etc.  Proclamé  par  les 
citoyens  avec  autant  d'ardeur  que  par  les  troupes,  c'est 
avec  de  simples  détachements  sans  cesse  renouvelés 
qu'il  continue  sa  marche  victorieuse  et  triomphale,  et 
de  sa  personne  qu'il  forme  presque  toujours  l'avant- 
garde  de  la  longue  traînée  de  troupes  qu'il  laisse  après 
lui,  semblable  à  ces  météores,  dont  un  immense  embra- 
sement sillonne  le  passage.    Bientôt   d'autres   légions 
accourent  au  retentissement  de  ses  pas;  tout,  en  effet, 
se  rallie  à  sa  voix,  et  c'est  isolé  de  ses  compagnons  de 
l'île  d'Elbe,  de  ces  braves  qui  devaient  être  sa  sauve- 
garde et  dont  il  devint  le  salut,  qu'avec  la  rapidité  de 
l'aigle,  son  emblème,  il  franchit  le  vaste  espace  qui  le 
sépare  de  Paris,  s'empare  de  cette  capitale,  après  en 
avoir  fait  fuir,  aussi  bien  que  du  reste  du  royaume,  les 
amis  des  Cosaques. 

Bien  que  vingt-trois  ans  se  soient  écoulés  depuis  cette 
course  prodigieuse,  et  quelles  qu'en  aient  été  les  suites, 
on  ne  peut  en  invoquer  le  souvenir  sans  en  éprouver 
comme  un  contre-coup  de  commotion  électrique.  Tou- 
tefois il  pouvait  bien  être  permis  de  ne  pas  s'attendre 
à  de  tels  miracles,  que  cependant  tout  dès  les  premiers 
jours  dut  faire  présager  aux  Bourbons.  La  conduite  des 
troupes,  des  généraux  d'Ërlon,  Lallemand  et  Lefebvre- 
Desnoettes,  les  nombreux  corps  déjà  ralliés  à  Napoléon, 


278      MÉMOIRKS    DU    GÉNÉRAL  BARON   THIÉDAULT. 

l'exaltation  de  Lyon,  l'attitude  de  Paris  et  le  silence  trop 
significatif  de  la  garde  nationale  à  la  revue  du  il  mars, 
les  rapports  des  officiers  successivement  chargés  de 
parcourir  les  départements  de  l'Est  et  du  Nord,  rapports 
qui  avaient  achevé  de  révéler  qu'il  ne  restait  pas  un 
régiment,  pas  une  population  sur  lesquels  le  Roi  pût 
compter,  tout  cela  n'avait  pu  laisser  aucun  doute  aux 
Bourbons  sur  la  nécessité  de  leur  prompt  départ,  et 
ce  départ  avait  dû  être  résolu  dès  le  11  ;  mais,  pour 
rester  quelques  jours  de  plus  maîtres  de  Paris,  ils  annon- 
cèrent qu'ils  étaient  et  dans  l'intention  de  combattre  et 
en  mesure  de  défendre  la  capitale  et  ses  approches. 
Aûn  même  de  mieux  afficher  une  confiance  qulls  ne 
pouvaient  plus  avoir,  ils  ôtèrent  le  ministère  de  la 
guerre  au  maréchal  Soult,  pour  le  donner  au  général 
Clarke  dont  l'Empereur  avait  payé  Tespionnage  et  les 
dénonciations  en  le  nommant  duc  de  Feltre,  dont,  à 
Toffice  de  bourreau  près,  Louis  XVIII  fit  un  Olivier  le 
Dain  ou  un  Tristan  l'Hermite,  et  dont  il  paya  les  terribles 
services  en  abaissant  jusqu'à  lui  la  première  dignité  de 
l'État.  Pour  rappeler  les  détails  de  cette  première  agonie 
des  Bourbons,  faut-il  dire  encore  qu'ils  s'occupèrent  de 
réunir  ce  qui  restait  de  troupes  à  trente  ou  quarante  lieues 
de  Paris,  qu'ils  levèrent  des  volontaires  royaux,  mirent 
même  des  détachements  de  la  maison  du  Roi  en  cam- 
pagne, et  que  le  Roi  nomma  le  maréchal  Macdonald  géné- 
ral en  chef  de  cette  soi-disant  armée?  On  lui  composa 
un  état-major,  dont  Belliard  fut  le  chef,  et  on  mit  à  sa 
disposition  tous  les  généraux  et  officiers  sans  troupes 
qui  étaient  à  Paris. 

Le  choix  du  maréchal  Macdonald  n'était  pas  heureux. 
Sa  valeur  ne  pouvait  pas  entraîner  un  seul  brave,  parce 
qu'elle  n'était  pas  communicative  ;  il  eût  glacé  les  plus 
enthousiastes.  Étant  allé  le  voir  à  son  retour  de  Lyon, 


LES  DERNIERS  ACTES  DEFENSIFS  DES  BOURBONS.    279 

je  ne  pus  pas  en  avoir  une  parole  sérieuse  ;  il  m'ac- 
cueillit par  un  grand  éclat  de  rire  et  par  ces  mots  : 
c  £h  bien,  nous  voilà  dans  un  joli  gâchis  ;  si  je  sais 
comment  nous  en  sortirons,  je  veux  que  le  diable  m'em- 
pqrte.  >  Et  autres  facéties  de  ce  genre  qui  cadraient  à 
merveille,  si  ce  n'est  avec  les  circonstances,  du  moins 
avec  son  ton  léger,  son  air  moqueur  et  le  dédain  qu'il 
afQchait  pour  ce  qui  occupait  le  plus  tout  le  monde. 

Quoi  qu'il  en  soit,  le  19  mars  se  trouvant  un  dimanche, 
il  me  parut  de  mon  devoir  d'aller  au  Château,  et  je  m'y 
rendis,  guidé  par  ce  sentiment  qui  conduit  au  lit  d'un 
agonisant.  Je  pris  même  part  à  un  hourra  de  :  «  Vive 
le  Roi  !  >  par  lequel  on  salua  Louis  XVIII  au  moment 
où,  sortant  de  la  chapelle,  il  rentra  dans  le  salon  de 
la  Paix,  hourra  de  déférence  plus  que  de  présage. 
Croyant  avoir  surabondamment  acquitté  tout  ce  qui 
était  même  de  convenaace,  j'allais  sortir  du  Château  et 
rentrer  chez  moi,  lorsqu'en  vertu  des  pouvoirs  dont  il 
était  revêtu,  le  maréchal  Macdonald  me  prévint  que 
j'avais  le  commandement  de  toutes  les  troupes  qui 
allaient  être  dirigées  sur  Charenton,  et  que  je  serais  spé- 
cialement chargé  de  faire  en  toute  hâte  construire,  au- 
dessous  du  confluent  de  la  Seine  et  de  la  Marne,  un  pont 
destiné  à  servir  de  communication  et  même  de  retraite 
aux  troupes  campées  à  Yillejuif,  où  le  quartier  général 
allait  être  établi  ;  j*avais  ordre  de  défendre  et  au  besoin  de 
faire  sauter  ce  pont  et  celui  de  Charenton  que  je  devais 
faire  miner  de  suite. 

Ici  se  renouvela  pour  moi,  mais  par  un  simple  soli- 
loque, une  des  scènes  des  Fourberies  de  Scapin,  et,  à 
partir  de  ce  moment,  je  ne  cessai  de  me  répéter  :  «  Que 
8uis-je  venu  faire  dans  cette  maudite  galère  ?  >  Certes, 
en  un  pareil  moment,  rien  n'était  plus  facile  que 
d'échapper  à  ma  destination   qui   n'était  plus  qu'une 


280    MÉMOIRES   DU   GENERAL   BARON    THIÉBAULT. 

jonglerie  ;  mais  tout  ce  qui  a  seulement  eu  l'apparence 
du  devoir  a  toujours  été  sacré  pour  moi.  Je  ne  fis  donc 
aucune  observation  et  me  rendis  immédiatement  chez 
Belliard  pour  avoir  ses  ordres.  Je  les  croyais  prêts,  et, 
quoiqu'ils  se  bornassent  aux  termes  que  j'ai  rapportés, 
ils  ne  me  furent  remis  qu'à  trois  heures  et  demie,  après 
plus  de  deux  heures  d'attente.  Encore  aucune  instruc- 
tion n'y  fut-elle  jointe;  on  ne  put  même  me  donner  ni 
la  situation,  ni  la  désignation  des  troupes  que  j'aurais 
à  commander,  tant  le  bouleversement  était  au  comble. 
Seulement  on  joignit  à  la  remise  de  cet  ordre  un  bon  de 
trois  mille  francs  qui,  je  ne  sais  plus  où,  me  furent  payés 
de  suite  et  immédiatement  employés  à  acheter  deux 
chevaux;  joints  aux  quatre  que  j'avais  encore,  ces  che- 
vaux me  mirent  en  état  de  commencer  ma  campagne 
de  vingt- quatre  heures.  Enfin  je  partis  de  chez  moi 
vers  huit  heures  du  soir,  avec  mon  ancien  aide  de  camp, 
le  commandant  Vallier,  et  mon  fils  aîné  à  cheval,  et 
suivi  par  un  domestique  conduisant  un  cheval  de  main 
et  par  mon  cocher  menant  mon  cabriolet  attelé  de  deux 
chevaux;  j'avais  pris  à  tout  événement  six  mille  francs 
sur  moi. 

• 

A  moitié  chemin  de  la  barrière  à  Charenton,  je  fus 
arrêté  par  trente  ou  quarante  gardes  du  corps  venant 
de  faire  une  reconnaissance  ;  ils  me  prirent  d'abord  pour 
un  général  profitant  de  la  nuit  pour  rejoindre  Napoléon, 
qui  de  fait  couchait  à  Fontainebleau.  L'explication  fut 
courte,  et,  comme  ils  venaient  de  traverser  Charenton, 
je  leur  demandai  quelles  troupes  j'y  trouverais;  ils  n'y 
avaient  vu  que  quelques  canonniers  et  n'avaient  été 
reconnus  que  par  un  poste  de  gens  sans  uniforme  et  se 
disant  volontaires  royaux.  J'entrais  dans  le  village, 
quand  mon  aide  de  camp,  qui  m'avait  précédé  afin  de 
faire  mon  logement,  me  rejoignit  et  me  rendit  compte 


DEFENSE  DE    CHARENTON.  281 

que  la  municipalité  était  fermée.  Je  n'avais  pas  de  temps 
à  perdre;  je  me  fis  donc  ouvrir  la  moins  laide  des 
maisons  que  je  distinguais,  j'y  établis  mon  quartier 
général,  et  de  suite  je  ûs  appeler  le  maire  et  le  com- 
mandant de  chacun  des  corps  ou  détachements  qui  se 
trouvaient  à  Charenton.  Un  lieutenant  d'artillerie  arriva. 
Jeune  encore,  il  était  remarquablement  bien  de  tenue, 
de  manières  et  de  ton  ;  ses  réponses,  toutes  justes  et 
exactes,  étaient  brèves^  sa  mine  soucieuse;  il  dissi- 
mulait mal  le  regret  qu'il  avait  de  se  trouver  là,  où,  selon 
lui,  son  tour  de  service  ne  l'appelait  pas.  Après  avoir 
appris  qu'il  avait  avec  lui  quatre  pièces  et  les  hommes 
nécessaires  pour  les  servir,  je  lui  demandai  quelles 
troupes  occupaient  Charenton  :  <  Il  n'y  a  ici  aucune 
troupe,  me  répondit-il;  seulement,  à  l'entrée  de  la  nuit, 
j'ai  vu  arriver  de  Paris  quelques  centaines  de  misérables, 
porteurs  de  fusils  et  de  gibernes,  et  à  qui  on  pourrait 
faire  l'aumône  s'il  était  prudent  de  leur  montrer  qu'on 
a  de  l'argent.  >  Je  le  renvoyai  en  lui  ordonnant  de 
m'adresser  de  suite  sa  situation  et  en  le  prévenant  qu'à 
la  pointe  du  jour  je  passerais  la  revue  de  sa  troupe  et 
de  son  matériel. 

Un  Cadédis  lui  succéda,  petit,  maigre,  mais  vif  et 
sautillant,  coiffé  d'un  chapeau  rond  à  large  cocarde 
blanche,  vêtu  d'un  frac  marron  des  plus  étriqués,  véri- 
table caricature  que  complétaient  une  longue  rapière  et 
la  manière  dont  il  la  portait.  «  Et  c'est  vous,  lui  dis-je, 
qui  commandez  les  volontaires  royaux?  —  Non,  mon 
général,  je  ne  suis  que  chef  de  bataillon,  et  nous  avons 
un  colonel.  —  Eh  bien,  allez  dire  à  votre  colonel  que  je 
l'attends.  >  Et  mon  Cadédis  disparut  et  ne  tarda  pas  à  être 
remplacé  par  un  homme  d'une  quarantaine  d'années,  à 
peu  près  en  uniforme  et  plus  embarrassé  que  vain  de 
son  rôle.  Les  premiers  mots  d'usage  échangés,  je  lui 


282    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

demandai  l'état  de  situation  de  son  corps  :  il  n'en  existait 
aucun;  son  organisation  :  deux  soi-disant  bataillons  ; 
leur  force  :  cinq  à  six  mille  hommes  ;  leur  composition  : 
tout  ce  qui  s'était  présenté;  l'armement  et  l'équipement: 
gibernes  vides  ;  l'instruction  :  pas  cinquante  hommes 
sachant  par  quel  bout  on  prend  un  fusil;  l'habillement  : 
des  haillons;  les  chaussures  :  des  savates;  la  coiffure  : 
tout  ce  qui  peut  en  servir,  quelques  bonnets  rouges  y 
compris.  De  plus,  sans  le  sou,  ces  va-nu-pieds  deman- 
daient le  prêt  qui  ne  leur  était  pas  dû  et  du  pain  que 
Charenton  ne  pouvait  pas  ou  ne  voulait  pas  leur  donner. 
Et  telles  étaient  les  troupes  avec  lesquelles,  de  par  le 
Roi,  je  me  trouvais  chargé  de  combattre  et  vaincre 
Napoléon;  grâce  au  commandement  dont  le  maréchal 
Macdonaid  m'avait  gratifié  au  Château  même,  j'avais 
beaucoup  plus  l'air  d'être  arrivé  dans  un  coupe-gorge 
que  dans  un  quartier  général.  Lorsque  je  parlai  au 
colonel  de  passer  la  revue  dé  ses  hommes,  recrutés  avec 
tant  de  zèle  sur  les  deux  rives  des  ruisseaux  de  Paris 
et  qui  cependant  représentaient  les  coryphées  de  la  plus 
saintedescauses,ilréponditparlemot<  impossible  >;  car, 
quelque  peine  qu'il  se  fût  donnée,  il  n'avait  pu  parvenir 
ni  à  les  mettre  en  bataille,  ni  à  les  faire  marcher  par  le 
flanc.  Tout  ce  qui  fut  en  son  pouvoir  se  borna  à  trouver 
parmi  eux  douze  hommes,  un  sergent  et  un  caporal, 
capables  de  me  former  un  poste  tel  que  je  n'en  avais  vu 
qu'à  la  porte  des  comités  révolutionnaires...  £h  bien, 
cent  et  quelques  jours  après,  c'était  à  qui  se  vanterait, 
se  glorifierait  d'avoir  fait  partie  de  ces  volontaires 
royaux,  qui  s'étaient  soi-disant  dévoués  au  jour  du 
danger  et  qu'on  transformait  alors  en  héros.  Cette  pali- 
nodie fournit  des  titres  à  des  grâces  sans  nombre,  et  on 
en  célébra  l'anniversaire  par  des  repas  annuels,  aux- 
quels, par  parenthèse,  je  fus  constamment  invité,  tous 


VOLONTAIRES   ROYAUX.  283 

les  chefs  de  ce  ramassis  m'étant  restés  reconnaissants 
des  égards  avec  lesquels  je  les  avais  traités  ;  mais  on 
conçoit  que  je  ne  me  rendis  à  aucune  de  ces  invitations, 
et  que  j'aurais  éprouvé  une  véritable  honte  à  spéculer 
sur  le  titre  de  général  commandant  ces  volontaires,  du 
moins  cette  bande,  car  je  crois  qu'il  y  en  avait  une  autre 
composée  d'éléments  plus  solides. 

Enfin  le  maire  se  présenta.  Rien  ne  manquait  à  son 
dévouement,  si  ce  n'est  les  effets.  On  lui  avait  demandé 
mille  rations  de  vivres,  et  pas  une  ne  fut  délivrée.  Il 
avait  dû  fournir  cent  ouvriers  pour  la  construction  du 
pont,  il  en  manquait  plus  de  soixante-dix,  et  mes 
menaces  d'exécution  militaire  n'en  firent  pas  venir  vingt 
en  plus.  Je  requis  quatre  voitures  pour  aller  chercher 
à  Vincennes  des  vivres  et  des  cartouches,  et  je  n'en 
obtins  une  que  le  20  mars  à  plus  de  neuf  heures  du 
matin  ;  enfin  je  fus  douze  heures  à  me  faire  donner  un 
logement  en  remplacement  de  la  petite  maison  où  j'étais 
entré  en  arrivant,  c'est-à-dire  à  placer  mon  quartier 
général  à  la  campagne  que  l'archevêque  de  Paris  pos- 
sède à  Conflans. 

Vers  onze  heures  du  soir,  et  par  une  nuit  obscure  et 
pluvieuse,  j'étais  à  l'endroit  où  l'on  jetait  le  pont  dans 
la  rivière  plutôt  que  sur  la  rivière;  de  fait,  on  tra- 
vaillait mal,  rien  n'avançait,  et  la  mauvaise  volonté 
était  manifeste.  Cependant,  à  force  de  stimuler  l'officier 
du  génie  chargé  de  cette  construction,  les  sapeurs,  les 
mariniers  et  les  ouvriers  qui  devaient  le  seconder,  j'eus, 
vers  une  heure  du  matin,  la  certitude  que,  vers  dix 
heures,  ce  pont  serait  terminé,  et  je  rentrai  chez  moi, 
d'où  j'adressai  à  la  hâte  un  premier  rapport  au  maréchal 
Macdonald,  rapport  que  je  venais  de  faire  partir  pour 
Villejuif,  lorsque  le  général  Rouget  de  Lisle  (frère  de 
l'auteur  de  la  Marseillaise,  mais  non  frère  d'opinions). 


284   MEMOIRES   DU    GÉNÉRAL   BARON   THIEBAULT. 

l'un  des  deux  maréchaux  de  camp  qui  devaient  me 
rejoindre  et  auquel  je  donnai  de  suite  le  comman- 
dement direct  de  tout  ce  qui  se  trouvait  à  Charenton, 
arriva  avec  le  lieutenant-colonel  AUouis  devant  faire 
les  fonctions  de  chef  d'état-major  de  la  division  que  je 
devais  commander.  Ce  dernier  était  accompagné  d'an 
adjoint,  comme  le  général  Rouget  l'était  d'un  aide  de 
camp. 

A  deux  heures  et  demie  du  matin,  on  m'annonça  un 
aide  de  camp  du  maréchal  général  en  chef.  C'était  le  colo- 
nel d'artillerie  Boilleau,  qui  pendant  une  partie  de  la 
campagne  de  Portugal  avait  été  employé  auprès  de  moi, 
que  j'aimais  comme  un  de  mes  enfants  et  qui  avait  pour 
mission  de  faire  cesser  immédiatement  tous  les  travaux 
du  pont,  de  détruire  tout  ce  qui  se  trouverait  exécuté, 
de  renvoyer  les  ouvriers  et  de  faire  repartir  pour  Paris 
les  sapeurs,  marins,  matériaux  et  bateaux  qui  en  étaient 
venus;  et  tout  cela  sans  un  ordre  écrit,  sans  un  mot 
pour  moi.  Dans  toute  autre  situation,  avec  tout  autre  que 
Boilleau,  son  ordre  n'eût  été  exécuté  en  aucune  partie; 
mais,  d'après  la  confiance  qu'il  était  impossible  que 
Boilleau  ne  m'inspirât  pas,  d'après  sa  qualité  de  premier 
aide  de  camp  du  maréchal  et  d'après  tout  ce  qu'il  me 
dit,  je  dus  me  déclarer  convaincu  et  je  me  bornai  à  me 
faire  écrire  et  signer  par  lui,  et  au  nom  du  général  en 
chef,  un  avis  de  la  mission  qu'il  avait  reçue,  sur  quoi  je 
lui  donnai  carte  blanche.  Il  était  à  peine  huit  heures  du 
matin,  que  je  reçus  un  billet  de  mon  ami  Rivierre  de 
risle,  que  son  royalisme  outré  immisçait  à  tout,  qui 
avait  assisté  au  départ  du  Roi  et  qui  m'avait  promis 
de  me  tenir  au  courant  de  ce  qui  pourrait  influer  sur 
ma  conduite.  Ce  billet  portait  :  <  Le  Roi  et  la  famille 
royale  sont  partis  à  minuit.  Une  forte  agitation  règne 
dans  Paris.  Tout  me  semble  perdu*  »  Je  gardai  sur  ces 


DÉPART   DE  LA   FAMILLE  ROYALE.  285 

avis  et  nouvelles  le  secret  le  plus  profond;  mon  fils  lui- 
même  n'en  sut  rien  par  moi,  et  il  ne  le  sut  que  tard.  Au 
reste,  je  ne  pouvais  en  prendre  acte  que  pour  ne  pas  me 
trouver  au  dépourvu,  mais  non  pour  changer  de  rôle; 
soldat  chargé  d'une  mission,  je  considérais  que  mon 
devoir- était  de  la  remplir,  et,  cette  lettre  reçue,  je  fis  cou- 
vrir le  pont  de  Charenton  par  des  postes  avancés  plus 
nombreux;  je  fis  établir  les  deux  tiers  de  mes  volon- 
taires royaux  dans  les  maisons  qui,  à  la  droite  et  à  la 
gaucbe  du  pont,  bordent  la  rive  droite  de  la  Marne,  et 
je  fis  former  avec  le  dernier  tiers  une  espèce  de  réserve. 
Quant  aux  pièces,  deux  placées  vers  le  milieu  de  la 
pente  de  la  rue  qui  descend  jusqu'au  pont,  l'enfilèrent 
dans  toute  sa  longueur,  et  les  deux  autres  furent  dispo- 
sées de  manière  à  battre  son  avancée.  Enfin  on  continua 
la  tâche  commencée  sur  l'ordre  apporté  par  Boilleau, 
c'est-à-dire  qu'on  acheva  d'enlever  les  parapets  en 
pierre  du  pont  et  qu'on  en  mina  les  trois  arches. 

Une  nouvelle  lettre  m'arriva  à  Paris;  elle  était  de  mon 
second  maréchal  de  camp,  m'annonçant  qu'il  jugeait 
inutile  de  me  rejoindre.  C'est  à  ce  moment  que,  par  le 
retour  de  la  voiture  et  des  hommes  de  corvée  que  j'avais 
fait  envoyer  à  Vincennes,  j'appris  que  le  marquis  de 
Puyvert,  commandant  ce  château  fort,  s'était  sauvé,  et 
qu'il  ne  restait  personne  à  qui  on  pût  rien  demander,  de 
qui  l'on  pût  rien  obtenir.  C'est  à  cette  fuite  et  à  l'avan- 
cement qui,  à  la  seconde  Restauration,  fut  donné  à  ce 
marquis  (alors  qu'on  m'exila  à  Tours)  que  Déranger  fait 
allusion  dans  ces  deux  vers  : 

« 
Ma  foi,  c'est  un  joli  talent. 
Que  d'avancer  en  reculant. 

Mais  on  ne  se  borna  pas  à  le  promouvoir  au  grade  de 
lieutenant  général;  on  lui  rendit  le  commandement  de 


286    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

Yincennes,  si  lâchement  et  si  criminellement  déserté 
par  lui,  et  on  commit  l'iniquité  d'ôter  ce  commande- 
ment au  général  Daumesnil,  qui  avait  défendu  Yincennes 
contre  toutes  les  forces  de  la  Coalition  et,  tant  en  maté- 
riel qu'en  munitions,  etc.,  venait  de  sauver  à  la  France 
pour  plus  de  quatre-vingts  millions  de  valeurs...  Telles 
étaient  la  politique  et  la  justice  des  Bourbons. 

Pour  en  revenir  à  ma  position,  mon  chef  d'état-major, 
ce  môme  Ailouis  qui  pendant  toute  la  seconde  Restau- 
ration devait  être  chargé  à  Paris  de  la  police  militaire 
par  le   duc   de    Feltre    et   qui    fut    fait    colonel    par 
Louis  XVIII,  baron  par  Charles  X,  me  demanda  de  se 
rendre  chez  lui  pour  voir  comment  se  portait  sa  femme, 
qu'il  prétendait  avoir   laissée   malade;  je  lui  donnai 
cette  autorisation,  et,  deux  heures  après  qu'il  m'eut 
quitté,  je  reçus  de  lui  une  lettre  disant  que,  si  j'atten- 
dais à  Charenton  des  ordres  de  ceux  qui  m'y  avaient 
envoyé,  je  les  attendrais  longtemps,  Paris  étant  aban- 
donné à  lui-même,  c'est-à-dire  à  l'Empereur  qui  est 
attendu  d'un  moment  à  l'autre.  Pour  lui,  regardant  ses 
obligations  comme  remplies,   il  m'annonçait  qu'il  ne 
reviendrait  pas  auprès  de  moi  et  il  me  conseillait  un 
prompt  retour. 

Je  montrai  cette  lettre  au  général  Rouget  qui  en  rit 
avec  moi,  mais  qui,  pas  plus  que  moi,  ne  considérait  sa 
mission  comme  accomplie.  Il  y  avait  toutefois  entre  nous 
cette  différence  que  Rouget  aimait  les  Bourbons,  et  qu'il 
faisait  par  sentiment  d'affection  ce  que  je  ne  faisais  que 
par  discipline  et  par  sentiment  du  devoir.  Bref,  nous 
restâmes  parce  que,  lui  comme  moi,  nous  crûmes  que 
dans  une   telle   circonstance,   pour   laisser  inexécutés 
d'anciens  ordres,  il  fallait  en  avoir  reçu  de  nouveaux; 
car  la  disparition  du  souverain  ne  fait  disparaître  qu'un 
homme  et  non  l'autorité  qu'il  représente,  et,  si  cette  au- 


L'HÉSITATION   DES   OFFICIERS.  287 

torité  n'a  pas  élé  transmise  par  une  cession  légale  de 
pouvoir,  elle  ne  peut  être  méconnue  par  des  soldats 
soucieux  de  leur  honneur  et  de  leur  devoir.  Nous  de- 
meurâmes  donc,  mais  nous  demeurâmes  fort  mécon- 
tents  du  maréchal  Macdonald  dont  je  n'avais  reçu  ni 
lettre,  ni  réponse,  ni  avis  verbal,  et  cela  quoique  je  lui 
eusse  envoyé  trois  rapports,  le  premier  reçu  par  lui  à 
Yiliejuif;  le  second  confié  à  un  piéton  qui  me  rapporta 
ma  dépêche  en  m'apprenant  qu'il  n'y  avait  plus  à  Ville- 
juif  ni  généraux,  ni  troupes,  et  que  le  quartier  général 
en    chef  devait  être  à  Saint-Denis;  et  le  troisième  à 
Saint-Denis,  dont  je  n'eus  jamais  de  nouvelles.  Au  fait, 
et  dans  des  circonstances  de  cette  gravité,  ce  silence, 
cet  abandon  prouvaient  une  indifférence  fort  déplacée, 
une    ironie  signifiant  que   nous  étions  bien    bons  de 
croire  avoir  encore  des  devoirs  à  remplir;  ou  bien 
c'étaient  les   signes  d'un  désordre  tel  qu'il  eût   fallu 
croire  que  chacun  avait  perdu  la  tête,  M.  le  maréchal 
Macdonald  le  premier. 

Vers  une  heure  après  midi,  le  7*  régiment  de  cuiras- 
siers traversa  le  pont  de  Charenton  et  vint  se  mettre 
en  bataille  en  arrière  de  ce  village,  sa  droite  à  la  route 
de  Paris,  et  cela  dans  un  silence  que  n'interrompirent 
pas  les  cris  de  :  <  Vive  le  Roi  I  >  qu'à  sa  vue  des  officiers  et 
volontaires  royaux  avaient  proférés.  Après  avoir  fait 
mettre  pied  à  terre  aux  hommes,  le  colonel  de  ce  régi- 
ment se  rendit  chez  moi.  Il  ne  savait  rien  de  ce  qui  se 
passait  ou  s'était  passé  à  Villejuif  ;  seulement  il  me  dit 
que  toutes  les  troupes  qui  avaient  été  réunies  sur  ce 
point  repassaient  la  Seine  et  la  Marne,  et  que  celles  qui 
étaient  encore  attendues  avaient  toutes  eu  contre-ordre  : 
«  C'est  verbalement,  ajouta-t-il  avec  humeur,  que  j'ai 
reçu  l'ordre  qui  a  déterminé  le  mouvement  que  je  viens 
d'exécuter;  on  m'a  prévenu,  à  la  vérité,  que  je  recevrais 


\ 

\ 


S88  MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  RARON   THIÉRAULT. 

ici  de  nouveaux  ordres;  mais  je  ne  puis  plus  guère 
reconnaître  comme  tels  que  ceux  qui  me  viendront  de 
Paris,  et  si  dans  une  heure  je  n'ai  rien  reçu,  j'irai  en 
chercher  moi-même.  »...  Boutade  à  laquelle  je  ne  répon- 
dis rien. 

Informé  vers  trois  heures  et  demie  qu'un  nouveau  ré- 
giment de  cuirassiers  (le  4*)  arrivait,  j'allai  à  sa  ren- 
contre. Comme  il  entrait  à  Gharenton,  quelques  officiers 
de  volontaires  recommencèrent  leurs  cris,  qui,  cette  fois, 
furent  répétés  avec  véhémence  par  le  colonel  de  ce  4« 
et  plus  ou  moins  fortement  ou  faiblement  par  sept  ou 
huit  ofQciers  et  par  autant  de  sous-ofQciers  ou  de  sol- 
dats. Gharenton  traversé ,  le  4*  se  mit  en  bataille  en 
avant  du  ?•;  aucun  des  hommes  de  l'un  ou  l'autre  de 
ces  deux  corps,  appartenant  cependant  à  la  même 
arme,  ne  traversa  le  faible  espace  qui  les  séparait  et  ne 
quitta  son  rang;  le  colonel  lui-même  resta  sur  le  front 
de  son  régiment.  Tout  se  remarquait,  dans  ce  moment 
où  une  forte  préoccupation  était  écrite  sur  toutes  les 
figures.  Cette  situation  dura  une  heure,  après  laquelle 
le  lieutenant-général  Girardin  arriva.  Nous  causâmes; 
les  rives  gauches  de  la  Seine  et  de  la  Marne  étaient 
décidément  abandonnées.  A  l'exception  de  quelques  ba- 
taillons dirigés  sur  Saint-Denis,  tout  le  reste  de  l'infan- 
terie était  renvoyé  à  ses  dernières  garnisons.  Quant  à 
Girardin,  il  avait  ordre  de  réunir  sa  division  à  Saint- 
Denis.  L'une  de  ses  brigades  s'y  était  rendue  directe- 
ment, et  il  devait  s'y  porter  avec  la  seconde,  composée 
des  deux  régiments  de  cuirassiers  dont  je  viens  de  par- 
ler. Il  fit  donc  appeler  les  chefs  de  ces  deux  corps  et  les 
informa  du  mouvement  qu'ils  allaient  faire.  Le  colonel 
du  4^  se  déclara  prêt,  mais  le  lieutenant-colonel  du  ?•  ré- 
pondit que  son  colonel  était  à  Paris,  et  qu'il  avait  défense 
de  bouger  jusqu'au  retour  de  celui-ci.  «  En  vertu  de 


DERNIERS    CRIS   DE   «  VIVE   LE    ROI  !  »  280 

quel  ordre  votre  colonel  s'est-il  rendu  à  Paris?  demanda 
Girardin.  —  Je  Tignore.  —  Il  n'y  a  de  chef,  reprit  ce 
général,   que  celui   qui  est  présent.  La  culpabilité  de 
votre  colonel  n'atténuera  pas  la  vôtre.  Son  absence  est 
un  délit;  elle  lui  ôte  son  comnnandement  et  vous  en  laisse 
chargé.  Ainsi,  votre  régiment  faisant  partie  de  ma  divi- 
sion, comme  en  voici  la  preuve  (et  il  l'exhiba),  vous 
allez  faire  sonner  à  cheval  et  suivre  le  mouvement  du 
4*.  — J'en  suis  désolé,  mon  général;  mais,  en  partant 
pour  avoir  des  nouvelles,  mon  colonel  m'a  demandé  ma 
parole   d'honneur  que  le   régiment  ne  bougerait  pas 
avant  son  retour.  Cette  parole,  je  puis  regretter  de  l'avoir 
donnée,  mais  enûn  il  l'a  reçue,  et  je  ne  saurais  y  man- 
quer. —  Vous  refusez  donc  d'obéir  à  mes  ordres.  —  J'y 
suis  forcé.  —  Mon  général,  s'écria  le  colonel  du  4*,  un 
officier  qui  se  permet  de  faire  une  telle  réponse  doit  être 
arrêté  sur-le-champ,  i  Le  lieutenant-colonel  fixa  son 
nouvel    interlocuteur   et    sourit.  Ce   sourire,   qui  me 
frappa,  signifiait  que  le  7*  ne  souffrirait  pas  plus  cette 
arrestation  que  le  k*  ne  l'exécuterait.  Le  général  Girar- 
din avait  trop  d'esprit  pour  s'y  méprendre.  Aussi  se 
borna-t-il  à  ajouter  :  «  Dans  les  circonstances  où  chacun 
reste  l'arbitre  de  sa  conduite,  à  chacun  aussi  revient  sa 
part  de  responsabilité.  Quanta  moi,  j'aurai  fait  mon  de- 
voir. »  Mot  après  lequel  il  ordonna  au  4^  et  au  ?•  de  cui- 
rassiers de  monter  à  cheval.  Le  4*  obéit  et,  au  comman- 
dement de  «  Marche!  •  partit  à  la  suite  du  général  Girar- 
din, toutes  les  trompettes  sonnant;  le  colonel  proféra  de 
nouveau  le  cri  de  :  «  Vive  le  Iloi  !  »  que  trois  ou  quatre 
voix  à  peine  répétèrent  (ce  qui  révélait  que  le  régiment 
n'irait  pas  bien  loin),  et  que  Girardin  ne  répéta  pas. 
Quant  au  7%  il  resta  pied  à  terre,  immobile  et  gardant 
le  plus  profond  silence. 
Cette  scène  avait  un  double  intérêt  pour  moi.  Elle 

V  11) 


290    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

achevait  de  me  révéler  tout  ce  que  ma  position  avait 
d'embarrassant;  car,  depuis  que  le  marquis  de  Puyvert 
avait  décampé  de  Vincennes,  je  restais  le  seul  tenant 
encore  pour  le  Roi  autour  de  Paris,  comme  dans  Paris, 
et,  en  dépit  de  mes  sentiments,  au  milieu  de  Técroule- 
ment  général,  j'étais  résolu  à  me  conduire  comme  j'au- 
rais pu  le  faire  dans  ma  propre  cause  et  comme  si  je 
pouvais  conserver  encore  l'assurance  du  succès,  c'est-à- 
dire  à  me  conduire  sans  grimaces,  hésitation  ou  faiblesse; 
c'est  à  ce  moment  que  je  ûs  une  dernière  visite  à  mes 
postes  avancés,  que  je  rectifiai  leur  placement  et  que  je 
stimulai  le  zèle  de  tous  (1).  Combien  de  fois  me  le  suis- 
je  dit  depuis!...  Si  Napoléon,  par  quelque  raison  que  ce 
pût  être,  avait  pris  cette  route,  s'il  était  arrivé  au  pont 
de  Gharenton,  je  faisais  engager  le  feu  et  sauter  le  pont. 
Cela  n'empêchait  rien;  mais  je  considérais  que,  dans  cette 
aventure  où  le  sort  de  la  France  était  si  cruellement 
engagé,  la  stricte  observance  des  ordres  reçus  devenait 
le  premier  et  le  plus  sacré  des  devoirs  du  soldat.  Rien 
ne  peint  mieux  mon  état  d'esprit  et  de  conscience  à  ce 
terrible  moment  qu'un  mot  de  Zozotte  qui  me  revient  en 
mémoire  et  que  je  cite  parce  qu'il  correspond  très  exac- 
tement à  ce  qu'était  alors  mon  sentiment.  Un  jour  que 
je  parlais  de  ma  position  à  cette  date  du  20  mars  1815, 
je  ne  sais  plus  quel  général  s'étant  récrié  sur  la  né- 
cessité à  laquelle  je  me  trouvais  réduit  de  commander 
le  feu  contre  Napoléon  et  son  escorte,  s'ils  se  présentaient 
par  la  route  que  j'étais  chargé  de  défendre,  Zozotte  lui 

(1)  L'avant-veille,  Préval  avait  été  envoyé  par  le  duc  de  Feltre  à 
Versailles  pour  en  faire  partir  deux  régiments  destinés  au  camp 
de  Villejuif  et  pour  exciter  leur  dévouement.  Cette  mission  une 
fois  remplie  avec  l'apparence  d'un  entier  succès,  Préval,  de  retour 
auprès  du  ministre,  lui  dit  :  «  Monseigneur,  j'ai  obtenu  de  ces  corps 
tout  ce  que  je  leur  ai  demandé.  Ils  sont  partis  au  cri  unanime  de  : 
«  Vive  le  Roi  t  »  mais  tous  pour  rejoindre  r£mpereur.  » 


LA  FIN   DU  SO  MARS.  S91 

dit  :  c  Vous  oubliez,  général^  qu'il  faut  avoir  de  l'hon- 
neur avant  d'avoir  des  opinions  >;  et  tel  était  en  effet 
pour  moi  ce  cas  de  conscience  militaire  que  j'étais  con- 
damné à  exécuter  contre  un  géant,  que  j'avais  tant  ad- 
miré, des  ordres  donnés  contre  lui  par  des  pygmées  que 
je  méprisais  ;  mais,  pour  rappeler  un  autre  mot  de  Zo- 
zotte  :  c  Doit-on  se  mettre  mal  avec  sa  conscience,  puis- 
qu'on est  obligé  de  vivre  toujours  avec  elle  ?  > 

Ainsi  j'aurais  tiré  sur  Napoléon;  dans  ce  cas,  il 
ne  me  restait  plus  d'autre  parti  à  prendre  que  de  courir 
après  Louis  XYIII.  J'aurais  tout  au  moins  partagé  la  des- 
tinée de  Ricard  ;  mon  exil  momentané  m'eût  placé  à  la 
Chambre  des  pairs;  toutes  mes  tribulations  sous  les 
deux  règnes  des  Bourbons  eussent  été  conjurées,  mes 
malheurs  évités;  et  pourtant  j'aurais  un  regret,  peut- 
être  un  remords,  que  le  sort  m'a  fort  heureusement 
évités. 

Rentré  à  mon  quartier  général,  vers  les  six  heures  du 
soir,  j'étais  prêt  à  me  mettre  à  table  lorsque  le  général 
Rouget  m'amena  un  officier  supérieur  de  Tétat-major  de 
Paris;  cet  officier  portait  à  son  chapeau  la  cocarde  tri- 
colore et  m'apportait  l'ordre  verbal  de  rentrer  chez  moi 
et  de  faire  également  rentrer  chez  eux  les  officiers  gé- 
néraux et  d'état -major  qui  se  trouvaient  sous  mes 
ordres,  de  renvoyer  d'où  ils  étaient  venus  mes  corps 
et  détachements,  et  de  faire  cesser  tous  les  travaux  de 
défense,  surtout  en  ce  qui  tenait  à  la  rupture  du  pont(l) 
Il  était  temps  que  la  journée  finit;  ce  commandement  de 
vingt-quatre  heures  me  semblait  avoir  eu  la  durée  d'un 
siècle;  m'y  entêter  eût  été  absurde,  quand  tout  était  dit 
et  cent  fois  dit;  mais  je  n'en  fus  pas  moins  blessé  de  la 

(4)  Les  trois  arches  dont  je  fis  démolir  les  parapets  de  pierre, 
n'ont  encore  aujourd'hui,  1837,  que  des  parapets  de  bois. 


292    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

manière  assez  dégagée  dont  les  nouveaux  ordres  m'é- 
taient envoyés;  par  qui,  en  quel  nom  et  de  quelle  auto- 
rité? Aussi,  sans  répondre  à  l'officier  supérieur,  je  me 
bornai  à  dire  au  général  Rouget  :  «  Vous  venez  d'en- 
tendre les  ordres  que  monsieur  apporte.  Malgré  ce  qu'il 
j  a  d'irrégulier  et  d'inconséquent  à  ne  pas  me  les  avoir 
adressés  par  écrit,  je  les  tiens  pour  suffisants  et  je  vous 
charge  de  leur  exécution,  qui  terminera  votre  mission. 
Monsieur,  dont  je  vous  prie  de  prendre  le  nom,  restera 
avec  vous  pour  vous  seconder  au  besoin;  puis,  comme 
vous  ne  ferez  aucun  rapport  à  qui  que  ce  soit,  il  retour- 
nera vers  qui  Ta  envoyé  p'our  rendre  compte  que  nous 
avons  obéi  aux  circonstances,  faute,  ne  les  connaissant 
pas,  d'avoir  pu  obéir  aux  personnes.  » 

Mes  chevaux  étaient  sellés  et  harnachés,  et  je  partis 
immédiatement  à  cheval,  laissant  la  soupe  sur  la  table 
et  sans  m'occuper  de  qui  la  mangerait.  Comme  j'arri- 
vais à  la  grande  route,  le  7^'  de  cuirassiers  montait  à  che- 
val. En  me  voyant,  le  lieutenant-colonel  accourut  à  moi 
pour  me  dire  que  son  colonel  venait  de  lui  envoyer,  par 
un  ofBcier  qu'il  avait  emmené  avec  lui,  l'ordre  de  le  re- 
joindre à  Paris,  et  que  par  conséquent  il  allait  me  suivre. 
Arrivé  par  la  rue  de  la  Grande-Pinte  au  carrefour  de 
Rambouillet,  je  fus  pris  pour  le  maréchal  Ney  et  applaudi 
à  tout  rompre.  A  deux  cents  pas  plus  loin,  ma  cocarde 
blanche  me  fit  huer;  aussi,  au  lieu  de  suivre  la  rue  de 
Charenton  qui  était  encombrée  de  foule,  je  me  fis  jour 
à  travers  la  poussée  de  monde  jusqu'à  la  rue  de  Beau- 
veau  qui  était  presque  déserte.  Enfin,  ne  voulant  ôter ma 
cocarde  blanche  que  lorsque  je  serais  rentré  chez  moi, 
mais  me  souciant  peu  de  nouvelles  scènes,  je  montai 
dans  mon  cabriolet  dont  je  m'étais  fait  suivre,  et  parles 
rues  peu  fréquentées  de  Sainte-Marguerite,  de  Popin- 
court,  etc.,  je  gagnai  la  rue  de  Caumartin  où  je  logeais. 


LA  FIN  DU  20  MARS.  29S 

Comme  complément  de  tous  les  devoirs  que  mon 
adhésion  aux  Bourbons  avait  pu  me  faire  contracter, 
mais  en  même  temps  comme  moyen  de  constater  l'aban- 
don dans  lequel  M.  le  maréchal  Macdonald  avait  appa- 
remment trouvé  commode  ou  plaisant  de  me  laisser,  je 
lui  fis  à  la  hâte  un  rapport  dans  lequel  je  relatais  tout 
ce  qui  avait  résulté  de  ma  mission  et  de  quelle  manière 
son  silence  l'avait  compliquée  et  avait  pu  l'aggraver. 
Dans  la  soiréee  même,  je  portai  mon  rapport  à  son  petit 
hôtel,  rue  de  l'Université,  où,  par  parenthèse,  on  n'avait 
aucune  nouvelle  de  lui  et  où  l'on  me  conseilla  de  mettre 
mon  paquet  à  la  poste  en  l'adressant  à  Lille,  ce  que 
je  fis.  La  conduite  du  maréchal  et  la  nouvelle  preuve 
qu'il  me  donna  de  la  légèreté  avec  laquelle  il  traitait  les 
hommes  et  les  choses,  m'avaient  donné  de  l'humeur 
contre  lui;  je  ne  le  revis  donc  pas  de  longtemps;  plus 
tard  je  n'eus  pas  l'occasion  de  revenir  avec  lui  sur  cet 
épisode  de  Charenton,  alors  même  qu'en  1816  je  fus  si 
brutalement  persécuté  par  le  duc  de  Feltre.  Je  dédaignai 
et  le  droit  que  ma  conduite  au  20  mars  me  donnait  de 
recourir  à  lui,  et  le  devoir  qu'elle  lui  imposait  de  me 
défendre;  de  sorte  que  j'ignore  encore  si  mon  rapport 
lui  est  parvenu  ou  non. 

Au  moment  où,  mon  rapport  fini,  j'allais  me  rendre 
chez  le  maréchal,  le  général  Rouget  était  entré  dans  mon 
cabinet  pour  me  rendre  compte  de  l'exécution  de  mes 
derniers  ordres  :  c  £h  bien,  lui  dis-je,  quand  nous 
fûmes  prêts  à  nous  quitter,  qu'allez-vous  faire?  —  Rester 
chez  moi.  £t  vous,  mon  général?  —  Je  n'en  sais  rien, 
répliquai-je.  Nous  sommes  dans  le  lit  d'un  torrent,  qui 
semble  vouloir  tout  emporter,  et,  pour  des  princes  à  l'égard 
desquels  j'ai  fait  mon  devoir  jusqu'au  bout,  je  ne  risque- 
rai pas  d'être  écrasé.  Toutefois,  si  je  suis  le  courant,  ce 
ne  sera  qu'avec  prudence  et  qu'à  bonne  enseigne.  > 


CHAPITRE  X 


Je  venais  de  parler  de  prudence,  de  réflexion  et  de 
réserve  dans  ma  conduite,  et  cependant  les  exaltations 
populaires  ont  une  telle  puissance  électrique  qu'à  peine 
sorti  de  chez  moi,  je  me  sentis  saisi  dans  le  courant,  et 
qu'après  avoir  passé  par  Thôtel  de  M.  le  maréchal  Mac- 
donald,à  l'idée  que  je  venais  d'y  régler  le  dernier  compte 
de  mes  devoirs  envers  les  Bourbons,  je  devins  le  jouet 
d'un  irrésistible  entraînement  qui  me  conduisit  aux 
Tuileries.  Il  était  neuf  heures  un  quart;  Napoléon  venait 
d'arriver;  en  proie  à  la  plus  délirante  des  exaltations, 
vingt  mille  personnes  au  moins  se  pressaient  aux  abords 
du  pavillon  de  Flore,  dans  Tescalier  et  les  appartements 
où  je  crus  que  je  ne  parviendrais  jamais.  A  la  descente 
de  sa  voiture,  l'Empereur  avait  été  entouré,  saisi,  enlevé 
et  porté  à  bras  jusque  dans  les  salons.  Ceux  qui  l'avaient 
porté  étaient  comme  fous;  mille  autres  se  vantaient 
d'avoir  baisé  ou  seulement  touché  ses  vêtements,  et 
leurs  exclamations  se  perdaient  dans  l'incroyable  chari- 
vari des  cris  et  des  vivats  dont  retentissaient  la  cour  et 
le  jardin.  Dans  les  appartements  on  ne  criait  plus, 
lorsque  j'arrivai,  mais  tout  le  monde  y  parlait  à  la  fois; 
il  était  impossible  de  s'entendre;  car,  pour  quelques 
heures,  le  peuple  formait  seul  la  Cour  de  celui  que  la 
France  réélevait  sur  le  pavois.  Toutes  les  âmes  sem- 
blaient déborder  de  joie.  Paraissait-il  un  des  ofGciers 


NAPOLÉON   AUX  TUILERIES.  295 

revenant  de  l'île  d'Elbe,  on  se  jetait  sur  lui,  comiue  si 
l'on  avait  voulu  s'en  partager  les  reliques,  et  il  n'y  avait 
pas  jusqu'aux  valets  que  Ton  ne  touchât  et  que  l'on  ne 
fêtât.  Tout  à  coup  Napoléon  reparut.  L'explosion  fut 
subite,  irrésistible.  Je  crus  assister  à  la  résurrection  du 
Christ;  de  fait,  après  un  rôle  surnaturel,   après  des 
malheurs  dans  l'aMiction  desquels  le  ciel  semblait  inter- 
venu, le  miracle  de  son  retour  achevait  de  faire  de  cet 
homme  un  être  plus  qu'humain.  A  sa  vue,  les  transports 
furent  tels  qu'on  eût  dit  que  les  plafonds  s'écroulaient; 
puis,  après  cette  explosion  de  tonnerre,  chacun  se  re- 
trouva, palpitant  d'extase  et  comme  balbutiant  d'ivresse. 
M'ayant  reconnu  au  milieu  de  cette  cohue  et  ayant 
accompagné  mon  nom  d'un  signe  de  tète  et  d'un  gra- 
cieux sourire,  l'Empereur  put  lire  mon  émotion  sur  ma 
ûgure.  Et  pourtant  il  y  avait  à  peine  trois  heures  que, 
soldat  des  Bourbons,  j'avais  encore  mes  canons  braqués 
contre  lui;  mais  maintenant  il  me  semblait  que  j'étais 
redevenu  Français,  et  rien  n'égalait  les  transports  et  les 
cris  avec  lesquels  j'essayais  de  lui  manifester  la  part 
que  je  prenais  à  l'hommage  qui  lui  était  rendu.  La  nuit 
ne  ut  que  suspendre  ces  acclamations.  Au  jour  naissant, 
la  foule  avait  envahi  de  nouveau  le  jardin  et  la  cour,  et 
de  nouveau  faisait  retentir  les  airs  de  ses  vivats  les  plus 
passionnés,  qui,  pendant  près  d'une  semaine,  furent 
d'échos  en  échos  répétés  par  un  million  de  Français. 

A  part  les  gens  auxquels  l'enfer  réservait  encore  une 
revanche,  dont  ils  abusèrent  comme  ils  avaient  abusé  de 
la  première,  —  n'ayant  pas  été  plus  corrigés  par  4815 
qu'ils  ne  l'avaient  été  par  1793,  qu'ils  ne  l'ont  été  par 
1830,  qu'ils  ne  le  seront  jamais,  —  à  part  ces  gens-là,  tout 
Paris  d'abord,  bientôt  toute  la  France  partagea  cet 
enthousiasme  à  la  fois  d'espoir  et  de  vengeance.  Et  com- 
ment, après  un  an  de  torture  et  de  honte,  de  malheurs  et 


â96    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

de  rage,  n'eût-on  pas  été  cent  fois  électrisé  par  ce  retour 
incompréhensible,  qui  rappelait  tant  de  prospérité,  de 
grandeur,  de  gloire,  et,  ramenant  la  conQance  en  un 
avenir  réparateur,  exaltait  encore?  Je  Tavais  bien  senti 
par  moi-même  :  un  moment  et  un  homme  avaient  suffi 
pour  rendre  la  France  aux  Français,  les  Français  à  la 
France;  fait  d'autant  plus  saisissant  que,  dans  le  Moniteur 
du  21,  il  n'occupa  que  ces  deux  lignes  sous  la  date  du 
20  mars  :  c  Le  Roi  et  les  princes  sont  partis  cette  nuit. 
—  S.  M.  l'Empereur  est  arrivé  ce  soir.  » 

Bientôt  arrivèrent  les  vieux  braves  de  l'île  d'Elbe,  dont 
le  dernier  homme,  monument  de  tant  de  hauts  faits, 
était  chevalier  de  cet  ordre  de  la  Légion  d'honneur, 
naguère  celui  des  batailles  et  des  illustrations,  de  cet 
ordre  dont  la  dernière  décoration  comptait  plus  dans  la 
considération  publique  que  les  cordons  et  les  plaques 
n'ont  compté  depuis  que  cet  ordre  est  devenu  l'ordre 
des  avilissements  et  plus  rarement  du  mérite.  L'arrivée 
des  braves  et  celle  du  bataillon  sacré,  formé  à  Lyon 
d'officiers  licenciés,  ne  laissèrent  plus  de  bornes  au 
délire,  et,  pour  chaque  nouveau  régiment  passant  sim- 
plement par  Paris,  les  vitres  tremblaient  dans  les  rues 
qu'il  suivait,  et  cela  sans  interruption  depuis  la  barrière 
par  laquelle  il  entrait  jusqu'àcelle  par  laquelle  il  sortait, 
et  môme  tout  au  long  des  faubourgs.  Jamais  Napoléon 
n'exerça  une  plus  grande  influence  morale  que  dans  ce 
moment,  et,  si  le  retour  de  Waterloo  allait  mettre  le 
comble  à  ce  qu'avait  eu  de  lugubre  celui  de  Moscou, 
l'impression  produite  par  l'arrivée  de  l'île  d'Elbe  fut 
digne  de  celle  produite  par  le  retour  d'Egypte  (1);  tou- 

(1)  La  joie  causée  par  ce  premier  retour,  joie  si  puissamment 

justifiée  par  les  victoires  de  1797,  avait  produit  plusieurs  effets 

extraordinaires  dont  j'ai  cité  quelques-uns,  mais  j'ai  omis  celui-ci  : 

Un  homme  mit  à  la  loterie  les  numéros  correspondant  &  la  place 


LA  MAGIE  DU   RETOUR.  297 

tefois,  pour  conserver  la  magie  de  ce  retour,  il  ne  fal- 
lait pas  essayer  de  consolider  son  occupation  avec  de 
l'encre,  des  chiffons  de  papier  et  des  agents,  mais  avec 
des  soldats;  par  malheur,  Napoléon  était  d'autant  plus 
en  proie  à  la  vanité  qu'il  était  plus  affaibli,  et,  pour  la 
troisième  fois,  il  devait  être  en  1815  la  dupe  des  ruses 
dont  il  avait  été  la  victime  en  1812  et  en  1813.  De  même 
qu'en  négociant  à  Moscou  il  avait  donné  à  l'armée  de 
Turquie  le  temps  d'arriver  sur  ses  derrières  et  à  l'hiver 
celui  de  ramener  ses  plus  effroyables  rigueurs;  de  même 
qu'en  négociant  à  Dresde  il  avait  donné  aux  Russes  et 
aux  Prussiens  le  temps  de  doubler  leurs  forces  et  de  les 
faire  entrer  en  ligne,  et  à  l'Autriche  celui  de  faire  d'im- 
menses levées  et  de  mobiliser  contre  lui  trois  cent  mille 
hommes  sous  le  prétexte  d'une  intervention  armée;  de 
même  à  Paris,  en  écrivant  aux  rois  de  l'Europe  des 
lettres  qu'aucun  d'eux  ne  daigna  recevoir,  ce  qui  le 
laissa  justiciable  d'un  Congrès  où  sa  condamnation 
était  irrévocable,  de  même  en  faisant  une  constitution 
qui  lui  ôta  deux  cent  mille  hommes,  en  restant  dans  une 
inaction  qui  glaça  le  zèle  de  cent  mille  Belges  prêts  à 
se  joindre  à  lui,  en  s'abaissant  à  employer  je  ne  sais 
combien  d'agents  subalternes  et  impuissants,  en  four- 
nissant à  Fouché  l'occasion  de  s'évertuer  dans  quatre 
rôles  (1)  dont  trois  trahisons  devaient  être  la  consé- 
quence, en  figurant  à  un  Champ  de  mai  et  en  jouant  aux 
souvenirs  quand  l'urgence  des  réalités  présentes  était 
criante,  il  donna  aux  coalisés  le  temps  de  l'attaquer 
avec  six  cent  mille  hommes,  que  secondaient  la  Vendée, 
mille   embarras  intérieurs  et  une  Chambre  exécrable, 

que  lieoneDt  dans  l'alphabet  les  oeuf  lettres  du  nom  de  Bonaparte 
(le  double  A  pour  une),  c'est-à-dire  les  numéros  2,  15, 14, 1, 16, 18, 
20,  15  ;  et  cette  mise  lui  fit  gagner  51,000  francs. 
(1)  Napoléon,  le  roi  de  Rome,  le  duc  d'Orléans,  Louis  XVIII. 


298    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

tous  obstacles  dont  seule  une  prompte  victoire  aurait  fait 
justice. 

Pendant  qu'il  perdait  ainsi  Tunique  moment  qui  dût  lui 
être  offert  de  précéder  l'ennemi  sur  les  points  les  plus 
importants  de  nos  frontières,  les  messes  et  les  réceptions 
des  dimanches  (1)  recommençaient  aux  Tuileries;  mais, 
à  l'exemple  des  Bourbons,  auxquels  il  reprochait  de  n'a- 
voir rien  appris  ni  rien  oublié  pendant  leur  long  exil, 
lui-même  ne  sut  pas  mettre  à  profit  sa  première  disgrâce 
et  comprendre  qu'il  devait  à  la  France  l'escompte  de  ses 
fautes  et  des  malheurs  qui  en  avaient  été  la  conséquence  ; 
il  ne  comprit  pas  que,  pour  s'acquitter,  il  fallait  non  des 
messes,  mais  des  concessions,  alors  surtout  qu'il  les  avait 
annoncées  et  promises.  Mais  j'arrive  à  la  circonstance 
la  plus  fâcheuse  de  ma  vie,  à  la  plus  déplorable  des 
fautes  que  j'aie  commises  et  sur  laquelle  je  dois  d'autant 
mieux  m'expliquer  que,  vis-à-vis  de  ceux  qui  comme  moi 
en  ont  souffert,  c'est-à-dire  de  mes  enfants,  cette  explica- 
tion peut  seule  justifier  de  ma  conduite. 

Le  27  ou  le  28  mars,  comme  j'achevais  de  déjeuner,  on 
me  prévint  que  le  conseiller  d'État  Maret  était  dans 
mon  cabinet.  C'était  une  visite  à  laquelle  son  heure 
même  ne  donnait  aucun  caractère  extraordinaire,  et  cela 

(1)  A  la  première  de  ces  réceptions  et  au  nombre  de  beaucoup 
d'autres  gens  de  Tancien  régime,  se  présenta  le  prince  de  Mont- 
morency, ce  premier  baron  chrétien,  au  père  duquel  un  M.  de 
Vienne,  entrant  avec  lui  chez  Louis  XVI  le  lendemain  du  jour  où 
ce  môme  Vienne  avait  été  fait  baron,  disait  :«  Vous  le  voyez,  prince, 
les  extrêmes  se  touchent.  »  Comme  ce  Montmorency  arrivait» 
Préval  Taperçut  et  l'aborda  en  lui  demandant  :  «  Que  venez-vous 
faire  ici  ? — M'étonner  et  admirer. — Monsieur  le  duc,  reprit  Préval, 
ce  qu'il  y  a  d'étonnanl,  c'est  votre  présence  ;  car  dans  huit  jours  ceci 
sera  une  Cour,  et  vous  y  serez  &  votre  place;  mais  aujourd'hui  c'est 
un  quartier  général  où  se  passe  une  revue  do  lendemain  de  bataille, 
et,  n'étant  pas  militaire,  vous  avez  la  bonne  fortune  de  pouvoir 
éviter  de  vous  y  commettre.  »  Et  le  Montmorency  partit,  compre- 
nant que  ce  n'était  pas  là  sa  place. 


MAUVAIS   CONSEIL.  S99 

par  suite  de  la  manière  intime  dont  nous  nous  étions  liés, 
le  conseiller  et  moi,  à  Orléans.  Dès  que  je  Veus  rejoint  et 
avant  même  d'échanger  les  politesses  habituelles  :  «  Mon 
général,  me  dit-il,  je  n'ai  pas  voulu  perdre  un  moment 
pour  vous  donner  de  grandes  et  d'heureuses  nouvelles 
et  un  avis  important.  Il  n'y  a  plus  de  doutes  que  TËm- 
pereur  va  de  nouveau  être  reconnu  par  toutes  les  puis- 
sances continentales  de  l'Europe;  ce  qui  le  prouve,  c'est 
qae  Marie-Louise  et  le  roi  de  Rome  sont  en  route  pour 
le  rejoindre,  et  que  dans  quatre  jours  ils  seront  à 
Strasbourg.  Aussi  la  miraculeuse  réussite  du  retour  a 
changé  toutes  les  dispositions  dans  lesquelles  on  était  à 
l'égard  de  l'Empereur;  les  Bourbons  sont  pour  jamais 
eiLpulsés  de  la  France,  l'Empire  est  rétabli,  et  cette  cir- 
constance donne  la  plus  haute  importance  à  la  manière 
dont  on  se  sera  prononcé  avant  que  ces  faits  soient 
publiquement  accomplis.  C'est  donc  pour  vous  donner 
le  temps  de  tirer  parti  de  votre  position  que  j'accours  et 
pour  vous  engager  à  une  démarche  urgente;  vous  êtes 
mal  avec  le  prince  de  Neuchàtel,  qui  ne  peut  manquer 
d'être  prochainement  de  retour;  plus  mal  avec  le  prince 
d'Eckmûhl,  ministre  de  la  guerre;  vous  n'êtes  pas  riche, 
vous  avez  une  famille  nombreuse  et  vous  ne  devez 
pas  compromettre  une  carrière  honorablement  fournie. 
Cependant  vous  n'avez  qu'un  moment  pour  concilier 
tout  ce  que  vos  intérêts  commandent;  car,  l'Impératrice 
une  fois  rentrée  en  France,  toute  protestation  ne  paraî- 
tra plus  qu'une  spéculation,  et  vous  seriez  mal  venu  à 
parler  d'un  zèle  qui  ne  pourrait  plus  être  attribué  au 
dévouement.  Considérez  d'ailleurs  que  votre  conduite 
à  Charenton  forme  un  fâcheux  précédent,  et  que  le 
silence  que  vous  avez  gardé  depuis,  bien  que  vous  vous 
soyez  montré,  n'est  pas  propre  à  vous  recommander.  • 
Je  le  remerciai,  et  de  sa  démarche,  et  du  motif  auquel 


300    MÉMOIRES  DU  GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

il  était  impossible  de  ne  pas  l'imputer,  et  je  le  priai  de 
me  dire  ce  qu'il  pensait  que  je  devais  faire.  «  Écrire,  me 
répondit-il,  à  l'Empereur  une  lettre,  que  par  duplicata 
vous  adresserez  au  ministre  de  la  guerre  et  pour  la- 
quelle vous  ne  laisserez  aucun  doute  sur  votre  dévoue- 
ment et  sur  votre  amour  pour  Sa  Majesté.  • 

Certes,  si  ce  conseil  qui  successivement  me  fit  perdre 
le  commandement  de  la  dix-huitième  division  militaire, 
qui  me  fit  exilera  Tours, qui  m'ôta  la  direction  générale 
du  personnel  de  la  guerre,  qui  me  plaça  dans  une  ligue 
d'hostilité  à  laquelle  je  n'appartenais  pas,  qui,  avant  rage, 
me  fit  mettre  à  la  retraite  deux  fois  et,  la  seconde  fois, 
par  ordonnance  de  bon  plaisir  (i),  qui  me  jeta  dans  deux 
entreprises  auxquelles,  et  au  nombre  des  moindres  maux 
qu'elles  me  firent,  je  dus  ma  ruine;  si  ce  conseil  enfin  qui 
eut  une  action  malheureuse  jusque  sur  les  carrières  de 
mes  fils,  sur  l'établissement  de  mes  filles,  m'avait  été 
donné  par  un  homme  se  trouvant  dans  une  position  ordi- 
naire, je  l'aurais  discuté  et  examiné,  j'aurais  appelé  la 
réflexion,  c'est-à-dire,  le  temps  à  mon  aide,  et  il  y  a 
cent  à  parier  contre  un  que,  s'il  m'avait  entraîné  à  une 
démarche,  ce  qui  aurait  été  d'autant  plus  douteux  que 
mes  services  m'auraient  paru  devoir  me  dispenser  de 
les  offrir,  j'aurais  parlé  et  non  écrit  à  Napoléon,  et  sur- 
tout je  n'eusse  pas  écrit  au  maréchal  Davout,  chez  lequel 
je  n'avais  pas  mis  les  pieds  depuis  le  blocus  de  Ham- 
bourg. Mais,  ayant  jugé  à  tort  ou  à  raison  que  le  conseil 
que  je  venais  de  recevoir,  je  le  devais  au  frère  de 
M.  le  duc  de  Bassano,  et  ce  conseil  me  paraissant  une 
sorte  d'offre  de  bienveillance,  j'eus  le  tort  ou  le  mal- 

(1)  Il  est  effrayant  de  penser  ce  qu'avec  ce  mot  de  plaisir  les 
souverains  ont  donné  le  change  aux  peuples;  combien  les  plaisirs 
ont  ruiné  de  contrées,  les  menus  plaisirs  de  provinces  et  le  bon 
plaisir  de  personnes. 


FAUSSE  DÉMARCHE.  301 

heur  de  le  considérer  comme  impératif.  Je  n'eus  pas  la 
pensée  d'élever  aucun  doute  sur  l'authenticité  des  nou- 
velles qui  venaient  de  m'ôtre  certiûées,  et  je  ne  pouvais 
pas  même  paraître  hésiter  à  les  croire.  Je  vis  donc,  dans 
mon  empressement  à  suivre  la  marche  qui  m'était  tra- 
cée, une  sorte  d'obligation  et  la  dernière  occasion  qui 
m'était  offerte  vis-à-vis  de  Napoléon  pour  mettre  fin  à 
une  suite  de  malentendus  qui  avaient  équivalu  à  un  état 
de  disgrâce.  De  plus,  résister  aux  instances  tout  ami- 
cales qui  m'étaient  faites  me  parut  devoir  m'attirer  une 
nouvelle  inimitié,  et,  d'après  ces  considérations  et  sur 
sa  demande,  je  brochai  en  présence  de  M.  Maret  la 
lettre  qu'il  jugeait  indispensable,  lettre  dans  laquelle  et 
à  deux  reprises,  et  pour  en  rendre  l'effet  plus  certain,  il 
me  fit  recommencer  la  rédaction  de  la  phrase  qui  a 
causé  toutes  mes  tribulations.  Enfin,  trouvée  bien  par 
lui,  cette  lettre  fut  recopiée  et  signée  en  double  en  sa 
présence;  après  quoi  je  sortis  avec  lui,  moi  porteur  du 
duplicata  adressé  au  ministre  de  la  guerre  et  que  je 
remis  à  l'officier  de  service  de  celui-ci,  M.  Maret  porteur 
de  ma  lettre  à  Napoléon,  et  qu'il  se  chargea  de  remettre 
en  mains  propres. 

Cependant  le  jour  annoncé  pour  l'arrivée  de  Marie- 
Louise  à  Strasbourg  se  passa  sans  qu'il  fût  question 
d'elle,  et  les  jours  se  succédèrent  dans  un  égal  silence. 
Le  doute  s'empara  donc  de  moi;  j'interrogeai  sur  le  fait 
de  ce  retour  des  personnes  devant  être  bien  instruites, 
et  je  ne  trouvai  en  elles  que  réticences  et  embarras.  J'al- 
lai même  voir  le  comte  Maret,  et  il  évita  toute  conversa- 
tion ayant  trait  à  l'Impératrice  et  au  roi  de  Rome.  Pour 
donner  suite  au  contenu  de  mes  lettres,  j'avais  attendu 
la  vérification  des  nouvelles  qui  m'avaient  déterminé  à 
les  écrire,  et  l'on  comprend  que  je  devins  encore  plus 
circonspect  à  mesure  que  ces  nouvelles  se  démentirent, 


302    MÉMOIRES  DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

de  sorte  que  ces  fatales  lettres  n'existèrent,  l'une  que 
pour  faire  remarquer  à  Napoléon  ces  hésitations  posté- 
rieures et  cette  défiance,  Tautre  pour  me  perdre  vis- 
à-vis  des  Bourbons  que  leur  conduite  et  leurs  desseins 
m'empêchaient  d'aimer,  mais  pour  lesquels  je  n'avais 
pas  moins  été  dévoué  au  jour  du  danger  et  dont  je 
n'aurais  trahi  les  intérêts  dans  aucune  circonstance, 
attendu  que  je  n'ai  jamais  trahi  personne. 

Peu  de  jours  après  sa  rentrée  à  Paris,  Napoléon  avait 
quitté  les  Tuileries,  qu'il  n'avait  plus  les  moyens  de 
remplir,  alors  même  que  de  nouveau  son  nom  remplis- 
sait le  monde.  Ce  château,  en  effet,  signalait  beaucoup 
trop  les  vides  qui  s'étaient  formés  autour  de  l'Empe- 
reur; un  silence  de  mort  régnait  dans  les  appartements 
de  Marie- Louise  et  du  roi  de  Rome;  indépendamment 
de  ce  que,  dans  cette  résidence,  chaque  pas  donnait 
lieu  à  des  souvenirs  cruels,  il  restait  si  peu  de  rapports 
entre  elle  et  celui  qui  l'occupait,  quelque  colossales  que 
fussent  encore  ses  proportions,  qu'un  moindre  espace 
était  devenu  indispensable  à  un  rôle  réellement  amoin- 
dri, et  par  exemple  ce  seul  fait  de  ne  plus  y  voir  le 
corps  diplomatique  rappelait  trop  que  le  ci-devant  roi 
des  rois  était  maintenant  traduit  au  ban  de  l'Europe  con- 
jurée. Dans  cette  situation  non  moins  fausse  que  mena- 
çante, rÉIysée  devint  un  refuge;  Napoléon  ne  reparut 
aux  Tuileries,  où  cependant  le  drapeau  national  et  impé- 
rial continua  à  flotter,  que  les  dimanches  pour  la  messe 
et  pour  les  audiences  publiques,  audiences  pendant 
lesquelles  on  tâchait  de  conserver  un  faux  air  des  jours 
qui  n'étaient  plus.  A  l'Élysée,  espèce  de  petite  maison 
décorée  du  nom  de  palais,  on  pouvait  s'écarter  du  céré- 
monial sans  trop  afQcher  cette  nouvelle  preuve  de  dé- 
chéance et  sans  avoir  l'air  de  renoncer  à  ce  même  céré- 
monial pour  d'autres  lieux  et  pour  des  temps  meilleurs; 


NAPOLÉON   A   L'ELYSÉE.  SOS 

aussi  Tétiquette  s'y  modifia  de  manière  que  les  grands 
dignitaires,  les  maréchaux,  les  ministres  et  les  mem- 
bres du  Conseil  d'État,  les  pairs,  les  généraux,  les  dé- 
putés, les  préfets,  se  mirent  sur  le  pied  de  s'y  rendre 
le  matin  à  l'heure  du  lever  et  le  soir  à  celle  des  anciens 
cercles.  Le  matin  cependant,  on  ne  voyait  guère  Napo- 
léon que  quand  on  demandait  à  être  reçu  par  lui;  mcds, 
le  soir^  on  était  admis  dans  ses  appartements,  où  il  se 
tenait;  on  s'y  présentait  comme  auparavant  sans  doute 
pour  demander  et  pour  se  montrer,  mais  aussi,  dans  ce 
moment  où  l'incertitude  de  l'avenir  aiguisait  la  curio- 
sité, pour  trouver  réuni  beaucoup  de  monde. 

J'ai  dit  à  quel  point  je  considérai  comme  inique  de  ne 
pas  avoir  reçu  l'ordre  de  la  Couronne  de  fer.  Il  me  sem- 
blait impossible  de  ne  pas  attribuer  ce  fait  à  un  oubli  de 
la  part  de  l'Empereur;  conséquemment,  passant  à  Paris, 
en  février  1813,  pour  me  rendre  d'Espagne  à  la  Grande 
Armée  où  mon  zèle  seul  me  conduisait,  j'écrivis  à  l'Em- 
pereur pour  lui  demander  cet  ordre.  Cinq  mois  après, 
me  trouvant  à  Lûbeck,  je  reçus  du  ministre  de  la  guerre 
une  lettre  qui  contenait  ma  demande  et  portait  que  cette 
demande  avait  été  renvoyée  par  Sa  Majesté  Impériale 
au  moment  de  son  départ  pour  l'armée  et  sans  l'énoncé 
de  la  décision  nécessaire  pour  qu'il  pût  y  être  donné 
suite;  que  cependant  des  demandes  de  cette  nature 
n'étaient  jamais  retournées  au  ministre  que  lorsqu'il 
devait  être  favorablement  statué  sur  leur  contenu,  qu'il 
y  avait  donc  ici  preuve  d'oubli,  et  que  ma  demande 
m'était  renvoyée  afin  que  je  pusse  faire  parvenir  ma 
réclamation  au  quartier  impérial.  Nous  étions  en  cam- 
pagne et  l'Empereur  dans  une  situation  déjà  fort  dif- 
ficile; ce  n'était  plus  le  moment  de  parler  de  soi,  et 
j'ajournai  toute  démarche  à  des  jours  plus  heureux.  A 
ce  titre,  les  Cent-jours  ne  convenaient  certes  pas  à  une 


1 


304  MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

récidive,  et  cependant  je  me  laissai  aller  à  demander,  un 
matin,  à  être  reçu.  Admis  dans  le  cabinet  de  Napoléon, 
je  lui  rendis  compte  des  faits  qui  précèdent,  et  je  lui 
présentai  et  la  demande  que  je  lui  avais  faite  il  y  avait 
quinze  mois,  et  la  lettre  du  ministre  de  la  guerre.  Tout 
en  jetant  les  yeux  sur  l'une  et  l'autre  de  ces  deux  piè- 
ces :  <  Il  n'existe  plus  en  France,  me  répondit-il,  de 
chancellerie  de  cet  ordre.  —  Sire,  répliquai-je^  je  mets 
cent  fois  plus  de  prix  à  la  preuve  que  Votre  Majesté 
Impériale  a  eu  l'intention  de  me  donner  cet  ordre, 
qu'au  droit  de  le  porter.  >  Il  réfléchit  un  moment,  pen- 
dant lequel  j'espérai  échapper  à  ce  que  l'Empereur  pou- 
vait trouver  d'extraordinaire  à  ma  démarche,  et  je  crus 
qu'il  allait  mettre  en  marge  de  ma  demande  le  fameux 
c  Accordé  >  et  son  c  Nap...  >;  mais  il  se  borna  à  me 
dire  :  <  Je  garde  ces  pièces  pour  m'en  occuper  quand  le 
moment  en  sera  venu...  >  Et  je  ne  gagnai  à  cette  malen- 
contreuse démarche  que  de  perdre  la  preuve  écrite  et 
officielle  du  fait,  et  j'ajoutai  un  second  regret  au  pre- 
mier, si  même  je  n'y  ajoutai  pas  un  peu  de  honte  ;  mais 
je  ne  recule  pas  devant  l'aveu  de  mes  faiblesses. 

Les  audiences  des  Gent-jours  me  rappellent  encore 
une  petite  aventure  arrivée  à  Préval;  je  la  rapporte 
parce  qu'elle  montre  bien  à  quel  degré  de  circonspection 
on  en  était  arrivé  en  matière  de  relations  à  cette  petite 
Cour  de  TÉlysée.  Fait  lieutenant  général  par  les  Bour- 
bons, employé  de  suite  par  eux,  notamment  à  Torgani- 
sation  de  la  Maison  du  Roi,  et  comme  chef  de  l'état-major 
de  la  gendarmerie  de  France,  caressé  par  une  foule  de 
bourboniens  et  par  les  renégats,  cité  de  plus  pour  avoir 
très  énergiquement  refusé  à  Murât  d'être  un  des  juges 
du  duc  d'Ënghien,  redouté  par  les  uns  pour  ses  épi- 
grammes,  par  d'autres  pour  ses  cràneries,  enûn  jalousé 
à  cause  d'une  supériorité  menaçante  pour  trop  de  gens, 


LE  GÉNÉRAL  PRÉVAL.  805 

il  était  peu  aimé,  et  c'en  fut  assez  pour  qu'on  le  signalât 
comme  dangereux.  On  parla  même  de  l'exiler,  et  sa 
position  devenait  de  plus  en  plus  fausse  et  désagréable, 
lorsqu'il  obtint  du  marécbal  Suchet,  partant  pour  orga- 
niser et  coDunander  l'armée  des  Alpes,  d'être  emmené 
par  lui.  Il  partit  donc;  mais,  à  peine  arrivé  à  Lyon,  je  ne 
sais  combien  de  généraux  le  dénoncèrent,  de  telle  sorte 
qu'une  dépècbe  télégraphique  ordonna  au  maréchal  de 
le  renvoyer  de  suite  à  Paris,  où  il  arriva  à  peu  près  en 
proscrit.  Cependant  Napoléon,  qui  connaissait  trop  bien 
Prévai  (1)  pour  ne  pas  estimer  sa  sagacité  et  sa  capacité, 

'  (1)  Prévai  était,  par  aa  femmoi  dans  riniimité  de  la  Cour  ;  d'abord 
Mme  Turgant  et  Mme  de  Beauharnais  étaient  liées  ;  ensuite,  quand 
Caroline  Turgant  entra  chez  Mme  Campan,  Hortense,  son  aînée, 
fut  chargée  d'elle,  suivant  l'usage  delà  maison.  Or,  dès  qu'Hortense 
fut  nubile,  le  premier  Consul  eut  des  regards  pour  elle,  et  Mme  Cam- 
pan,  d'accord  avec  Joséphine,  ménageait  les  entretiens.  Sitôt  que  le 
premier  Consul  arrivait,  Mme  Campan  emmenait  Caroline,  qui, 
quoique  bien  jeune  et  par  instinct  de  femme,  devina  le  secret.  Quoi 
qu'il  en  soit  dea  suites,  qu'Hortenae  ait  été  mariée  à  Louis  étant 
déjà  grosse,  ou  que  Napoléon  lui  ait  fait  un  enfant  sitôt  qu'elle  fut 
mariée,  i)  n'en  est  pas  moins  vrai  que  Caroline  Turgant  était  trop 
liée. avec  Joséphine  et  Hortense  pour  qu'elle  ne  dût  pas,  quand  elle 
épousa  Prévai,  se  montrer  avec  son  mari.  Ils  allèrent  donc  tous 
deux  un  matin  chez  Joséphine  et  y  rencontrèrent  Mme  Savary^ 
qui  était  alors  la  maltresse  de  Napoléon  et  qui,  se  croyant  vrai* 
ment  maîtresse,  avait  offensé  Joséphine.  Mais  Napoléon  était  au 
moins  aussi  disposé  à  venger  sa  femme  qu'à  l'outrager  ;  il  avait 
donc  résolu  non  seulement  de  répudier,  mais  encore  de  châtier 
Mme  Savary,  et  ce  fut  la  présentation  de  Caroline  qui  servit  d'oc- 
casion à  la  mise  en  scène  décidée  d'avance.  «  Caroline,  dit  l'Impé- 
ratrice, comment  n'ôtes-vous  pas  présentée?  Il  faut  que  vous  le 
soyez  sans  retard.  »  Et  elle  chargea  Mme  Savary  de  présenter  Ca- 
roline. Mme  Savary  prétexta  qu'elle  n'était  pas  de  service,  qu'elle 
ne  pouvait  prendre  la  place  de  Mme  de  Luçay  sans  froisser  cette 
dame  ;  elle  se  débattit  inutilement  et  dut  obéir.  La  présentation  eut 
lieu  de  suite,  et,  quand  les  deux  dames  entrèrent  dans  le  cabinet 
de  l'Empereur,  celui-ci  dit  à  Mme  Prévai  :  «  Bonjour,  Caroline  ;  je 
suis  bien  aise  de  vous  voir;  vous  êtes  vraiment  belle  et  parfaite  de 
manières.  Ce  n'est  pas  comme  vous,  ajouta-t-il  en  se  tournant 
vers  Mme  Savary  ;  on  ne  sait  quelle  figure  vous  avez  aujourd'hui. 

V.  £0 


306    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

avait  résolu  de  l'utiliser;  en  conséquence,  il  ordonna  au 
ministre  de  la  guerre  Davout  de  le  faire  appeler  et, 
après  cette  phrase  :  c  Quoique  vous  ne  soyez  pas  des 
nôtres  »,  de  lui  ordonner  de  se  rendre  en  Picardie,  en 
Artois  et  en  Flandre,  pour  y  réunir  dans  les  trois  mois 
vingt-cinq  mille  hommes  de  cavalerie  disponibles.  En 
quinze  jours  il  eut  accompli  sa  mission,  et,  lorsqu'il  en 
rendit  compte  au  maréchal  Davout,  ce  ministre  lui 
ordonna  de  se  présenter  aussitôt  à  l'Elysée  pour  faire 
lui-même  son  rapport  à  Napoléon.  Il  était  neuf  heures 
et  demie  du  matin  lorsqu'il  entra  dans  la  galerie  de  ce 
palais,  et  là,  au  milieu  de  cent  personnes  de  sa  connais- 
sance, de  soixante  de  ses  camarades,  de  trente  qu'il 
tutoyait  depuis  vingt  ans,  personne  ne  s'approcha  de  lui, 
et  il  resta  dans  un  tel  isolement  qu'il  y  paraissait  un 
inconnu.  A  plusieurs  reprises  il  avait  demandé  à  des 
aides  de  camp  de  Napoléon  de  l'annoncer,  mais  le  plus 
hardi  d'entre  eux  aurait  craint  de  se  compromettre  en  le 
nommant;  enfin,  ayant  pu  s'adresser  à  M.  de  Montes- 
quiou  qui  passait,  il  fut  de  suite  introduit. 
En  l'apercevant.  Napoléon  lui  dit  :  t  Vous  vous  mêlez 

Avec  qui  diable  avez-vous  couché  cette  nuit?  Mais  vous...  »Et  il 
aggrava  le  contraste  en  «'adressant  de  nouveau  à  Mme  Préval,  qui 
était  plus  morte  que  vive  et  qui,  bien  qu'accablée  de  compliments, 
sortit  du  formidable  cabinet  résolue  à  ne  pas  remettre  les  pieds  à 
la  Cour.  Malgré  des  invitations  et  des  admissions  aux  grands  et 
petits  cercles,  elle  resta  des  années  sans  revenir;  puis,  mère  de 
trois  enfants,  elle  jugea  qu'elle  n'avait  plus  rien  à  redouter  et 
reparut.  Elle  se  trouvait  à  côté  de  Mme  de  France;  quand  l'Empe- 
reur passa,  il  dit  âi  celle-ci  :  «  Qui  étes-vous  ?  —  Fille  de  Foncier. 
—  Il  y  a  des  iilles  partout.  »  Il  continua  son  tour,  sans  adresser, 
fort  heureusement,  de  semblables  boutades  à  Mme  Préval,  mais  en 
la  fixant  avec  colère  et  sans  répondre  à  la  révérence  qu'elle  lui  fai- 
sait. Huit  jours  après,  elle  eut  une  mémo  réception;  mais  quand 
elle  reparut  pour  la  troisième  fois,  l'Empereur  s'arrêta  devant  elle, 
la  considéra  et  lui  dit  :  «  Ah  I  vous  revenez  ?  Eh  bien,  vous  êtes  une 
digne  femme  et  la  femme  d'un  officier  que  j'estime.  Je  serai  tou- 
jours bien  aise  de  vous  voir.  » 


SCÈNE  DE  COURTISANS.  307 

donc  de  politique?  —  Jamais^  Sire.  —  Vous  vous  en 
mêlez,  et  vous  avez  tort.  Occupez-vous  de  votre  métier, 
et  non  de  choses  auxquelles  vous  n'entendez  rien. 
Qu'avez-vous  à  me  dire  ?  »...  ËtPréval  lui  rendit  compte 
de  la  mission  qu'il  venait  de  remplir  avec  tant  de  celé* 
rite  et  plein  succès.  L'approbation  fut  complète,  et,  con- 
séquemment  aux  ressources  qu'il  avait  indiquées,  il  reçut 
l'ordre  de  faire  le  plus  promptement  possible  et  d'appor- 
ter à  Napoléon  lui-même  un  travail  pour  porter,  en  cinq 
mois,  cette  levée  de  troupes  à  cheval  à  cinquante  mille 
hommes.  Préval  se  retira  et  traversa  de  nouveau  cette 
galerie  sans  qu'un  mot  lui  fût  adressé,  sans  qu'un  regard 
se  dirigeât  sur  lui. 

Quatre-vingt-seize  heures  lui  suffirent  pour  terminer 
le  travail  demandé;  les  copies  et  tableaux  de  ses  rap- 
ports remplissaient  un  portefeuille,  et  c'est  suivi  par  un 
des  huissiers  du  ministère  de  la  guerre  chargé  de  ce 
portefeuille  qu'il  traversa  pour  la  troisième  fois  cette 
galerie  de  l'Elysée,  marchant  comme  les  deux  premiè- 
res fois  entre  deux  murs  d'épaules,  car  on  ne  voyait 
encore  en  lui  qu'un  solliciteur  obstiné,  un  homme  qui 
à  force  de  courbettes  venait  obtenir  sa  grâce.  Quant  à 
l'huissier,  on  était  loin  de  croire  qu'il  eût  avec  Préval 
aucun  rapport,  c'est-à-dire  que  celui-ci  fût  en  si  bonne 
compagnie;  mais  lorsque,  arrivé  à  l'extrémité  intérieure 
de  la  galerie,  Préval  eut  dit  à  cet  huissier  :  <  Mettez 
mon  portefeuille  sur  cette  console  et  venez  le  reprendre 
à  onze  heures  et  demie  >,  un  demi-tour  à  droite  et  un 
demi-tour  à  gauche  s'exécutèrent  avec  la  rapidité  de 
l'éclair;  chacun  lui  fit  face;  tous  les  yeux  se  levèrent  sur 
lui,  les  bras  s'étendirent,  les  figures  s'épanouirent,  les 
bouches  s'ouvrirent,  et,  de  toutes  parts  apostrophé,  bien- 
tôt embrassé,  il  ne  savait  plus  comment  répondre  à  toutes 
les  démonstrations  et  exclamations  dont  il  était  l'objet. 


808    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

Une  scène  du  même  genre,  quoique  dans  un  sens 
opposé,  se  répéta  pour  lui  dix  ans  plus  tard  au  Conseil 
supérieur  de  la  guerre  (1),  et,  comme  celle  que  je  viens  de 

(1)  Le  Conseil  supérieur  de  la  guerre,  créé  sous  le  ministère  de 
M.  le  vicomte  de  Gaux,  avait  deux  sortes  de  séances,  savoir  :  les 
séances  préparatoires  où  Ton  élaborait  les  questions,  etles  séances 
princières  où  Ton  délibérait  définitivement;  les  premières  prési- 
dées  par  des  maréchaux,  membres  du  Conseil  ;  les  secondes  par 
M.  le  Dauphin.  Or,  à  l'une  des  séances  préparatoires,  et  dans 
le  but  de  mettre  fin  aux  interminables  et  scandaleuses  réclama- 
tions d'officiers  qui,  avec  plus  ou  moins  de  raison  ou  d'injustice, 
avaient  été  privés  de  leurs  emplois,  et  pour  empocher  que  la  Cham- 
bre  des  députés  ne  continuât  à.  être  un  parquet  de  dénonciations 
contre  le  gouvernement,  on  avait  examiné  un  projet  d'ordonnance 
portant  que  tout  officier,  ainsi  arraché  aux  fonctions  de  son  grade 
par  ordre  du  ministre  de  la  guerre,  recevrait  un  cinquième  de  sa 
solde,  mais  au  cas  seulement  où  dans  un  Conseil  d'enquête  il 
aurait  été  reconnu  digne  de  cette  faveur.  Le  générai  Préval  s'éleva 
contre  ce  projet  et  soutint  que  non  seulement  l'officier  troublé 
dans  sa  carrière  devait  conserver  son  traitement  jusqu'à  décision 
d'un  Conseil  d'enquête,  mais  de  plus  que  ce  n'était  pas  par  un  tel 
jugement  qu'il  devait  pouvoir  perdre  son  activité.  Un  iolU  géné- 
ral repoussa  cette  opinion.  Le  surlendemain,  l'ordonnance  projetée 
fut  soumise  au  Dauphin  et  devint,  à  la  lecture,  l'objet  de  son  appro- 
bation la  plus  entière  ;  mais  le  général  Préval,  ayant  obtenu  la 
parole,  lut  un  mémoire  justificatif  de  la  thèse  qu'il  avait  soutenue 
l'avant-veille,  et  ce  mémoire,  rédigé  avec  talent,  avait  ébranlé  le 
prince.  Une  discussion  véhémente  suivit.  Le  comte  d'Ambrugeac 
ne  comprenait  pas  que  des  officiers  jouissant  d'un  traitement  de 
réforme  pussent  se  plaindre,  et  le  général  Préval  répondit  qu'il 
fallait  jouir  de  soixante  mille  francs  de  revenu  pour  ne  pas  com- 
prendre que  jouir  de  trois  cents  francs  par  an,  au  lieu  de  quinze 
cents  par  exemple,  n'était  pas  une  seule  et  même  chose.  Le  mi- 
nistre do  la  guerre  prétendit  que  la  proposition  du  général  Préval 
portait  atteinte  aux  prérogatives  royales,  et  Préval  répliqua  :  «  Ce 
n'est  pas  des  prérogatives  royales  qu'il  s'agit,  à  propos  de  malheu- 
reux officiers  dont  le  Roi  n'entend  jamais  parler;  ce  n'est  pas  même 
des  prérogatives  du  ministre  de  la  guerre,  c'est  de  celle  des  bu- 
reaux, c'est  du  bon  plaisir  du  plus  obscur  des  employés.  Mais 
encore  c'est  par  des  bienfaits,  et  non  par  des  rigueurs,  que  la  puis- 
sance royale  doit  se  manifester,  et  c'est  dans  ce  but  que  la  justice 
se  rend  au  nom  du  Roi,  non  par  le  Roi  ;  or  l'ordonnance  en  question 
n'aurait  d'autre  résultat  que  de  revêtir  du  nom  sacré  du  Roi  l'ar- 
bitraire du  dernier  des  commis.  »  Préval  avait  parlé  avec  chaleur; 


AU   CONSEIL  SUPÉRIEUR   DE  LA  GUERRE.        309 

rapporter,  elle  n'apprendra  rien  à  ceux  qui  connaissent 
les  hommes.  On  est,  il  est  vrai,  étonné  que  le  plus  noble 
des  métiers,  loin  d'élever  ceux  qui  le  pratiquent,  les 
entraîne,  au  contraire,  à  se  ravaler  devant  les  promo- 
tions, les  honneurs  et  les  grâces,  en  s'acharnant  à  calom- 
nier, pour  les  supplanter,  leurs  camarades  qu'ils  traitent 
non  seulement  comme  des  rivaux,  mais  comme  des  enne- 
mis. Certes  il  existe  quelques  généraux  justes  apprécia- 
teurs des  mérites  d'autrui,  et,  sans  leur  demander  d'égaler 
en  droiture  le  lieutenant  général  marquis  de  La  Tour 
Maubourg,  modèle  et  exemple  de  loyauté  et  de  vaillance 
et  qu'avec  raison  l'on  déclarait  «  sans  peur  et  sans 
reproche (1)  i,on  peut  dire  que  quelques-uns  sont  assez 

le  DauphiQ  fut  enchanté,  le  Conseil  entier  se  déclara  convainca. 
Complimenté  par  tout  le  monde,  Préval  eut  tous  les  honneurs  de 
la  séance  ;  mais  A  peine  cette  séance  avait-elle  été  terminée  que  le 
Dauphin  fut  assailli  par  dix  personnes,  qui  toutes  attaquèrent  Pré- 
val  comme  un  jacobin  déguisé,  ayant  abusé  de  la  candeur  du 
prince.  Monseigneur  fut  outré,  et  ce  fut  dès  lors  à  qui  applaudirait 
à  sa  colère  et  s'évertuerait  à  l'exaJter.  Qu'on  juge  de  l'étonnement 
de  Préval  lorsque,  reparaissant  la  première  fois  devant  lui  depuis 
cette  séance  et  s'en  approchant  avec  la  conviction  d'un  accueil 
gracieux,  i)  ne  vit  qu'un  visage  courroucé  et  entendit  le  Dauphin 
s'écrier  :  «  Je  ne  veux  pas  vous  voir...  »  Quant  A  ceux  qui  avaient 
fini  par  approuver  le  plus  hautement,  ils  faisaient  mine  de  ne  pas 
le  reconnaître,  et  ce  qu'il  y  a  de  certain,  c'est  que  le  ministre 
de  Caux  eut  mille  peines  A  empêcher  qu'il  ne  cessât  de  faire  partie 
du  Conseil  supérieur. 

Trois  ans  après,  se  trouvant  directeur  général  du  personnel  de 
la  guerre,  le  général  Préval  fit  instituer  par  le  maréchal  Soult  des 
Conseils  d'enquête,  chargés  de  connaître  de  tous  les  faits  qui  pou- 
vaient donner  lieu  à  des  rapports  au  ministre  et  surtout  à  la  sus- 
pension ou  à  la  perte  de  l'activité;  mais,  grâce  au  rôle  de  trop  de 
généraux,  le  despotisme  des  commis  Gt  sous  Louis-Philippe  justice 
de  ces  Conseils,  comme  il  les  avait  fait  proscrire  sous  Charles  X. 
Quant  A  Préval,  il  fut,  dans  ces  circonstances  comme  dans  tant 
d'autres,  le  protecteur  et  le  défenseur  dn  la  carrière  des  ofllcîers, 
souvent  sans  proGt  pour  eux,  presque  toujours  à  ses  dépens. 

(1)  Voici  d'ailleurs  un  fait  qui  le  peint.  Au  lieu  de  l'enrichir,  ses 
campagnes  et  ses  commandements  l'avaient  forcé  à  contracter  des 
dettes,  et,  l'Empereur  lui  ayant  envoyé  trois  cent  mille  francs  pour 


310    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

honnêtes  pour  ne  pas  céder  aux  calculs  de  l'enyie;  mais 
ils  sont  rares,  et  l'on  a  pu  dire  aussi,  et  très  justement, 
que,  s'il  existe  des  amis  sous  Tépaulette  de  lieutenant,  il 
n'en  reste  guère  sous  celle  de  lieutenant  général;  et  cette 
division  des  généraux  qui,  à  force  de  se  déprécier  Tun 
l'autre,  ont  fini  par  enlever  de  la  considération  à  leur 
grade,  cette  division  funeste  a,  je  lai  dit,  fortifié  des 
agents  qui  auraient  dû  rester  subordonnés  aux  chefs  de 
l'autorité  militaire,  c'est-à-dire  aux  hommes  qui  décident 
de  la  gloire  ou  de  la  honte  des  armées,  du  salut  ou  de 
la  chute  des  empires,  et  qui  cependant,  grâce  au  ser- 
vage des  généraux  esclaves  de  leurs  propres  rivalités, 
a  pu  devenir,  sous  le  nom  de  corps  de  l'Intendance,  une 
puissance  indépendante,  rivale  et  usurpatrice. 

Ces  intendants,  redoutables  en  ce  sens  qu'ils  sont  en 
général  composés  de  gens  instruits,  capables,  adroits, 
insinuants  et  de  bonnes  manières,  ont  pu,  grâce  à  leur 
entente  commune,  à  leur  solidarité,  parvenir  à  occuper 
le  secrétariat  général  et  le  secrétariat  intime  du  minis- 
tère de  la  guerre,  où  de  droit  ils  sont  chefs  de  tout  ce 
qui  tient  à  l'administration;  ils  ont  fini,  à  force  de  sou- 
plesse, de  patience  et  de  services  accaparés,  par 
arracher  une  foule  de  concessions  sinon  fatales  à 
l'armée,  du  moins  humiliantes  pour  les  officiers,  et, 
comme  un  corps  ne  meurt  pas,  alors  que  les  ministres 
passent  ainsi  que  des  ombres,  ce  que  ces  intendants 


payer  cos  dettes,  il  en  établit  à  Tinstaat  le  compte  qu'il  solda  sur 
l'argent  reçu,  et  il  retourna  le  reste.  Le  comte  de  Narbonne,  qui 
n'avait  rien  eu  à  dépenser  pour  le  service  de  TEmperour,  n'en  agit 
pas  de  la  sorte,  et  Ton  a  rapporté  à  son  sujet  entre  r£mpereur  et 
lui  le  colloque  suivant  :  «  On  dit  que  vous  avez  des  dettes,  monsieur 
de  Narboone?  —  Sire,  je  n'ai  plus  que  cela.  — Deux  cent  mille  francs 
arrangeraient-ils  vos  affaires?  —  Ils  ne  les  gâteraient  pas.  Sire.  * 
Et  U  les  reçut  et  les  garda.  L'histoire  ne  dit  pas  s'ils  suffirent  pour 
le  libérer.  Mais  il  était  trop  bien  né  pour  ne  pas  être  insolvable. 


L'ARMÉE   ET  L'INTENDANCE.  311 

n'obtiennent  pas  de  l'un,  ils  Tobtiennent  de  l'autre.  Dira- 
t-on     qu'ils    régularisent    les    (Repenses  ?    Mais    tout 
comptable    suffirait    pour    cela.    Qu'on    leur  doit   de 
notables  économies  tant  à  l'intérieur  qu'aux  armées? 
Mais   en  France  les  troupes  coûtent  un  tiers  de  plus 
qu'elles  ne  devraient  coûter,  et  en  campagne  le  double. 
Qu'ils    ont   réformé   des   abus  ?    Mais ,  à  cet   égard, 
tout  de  leur  part  s'est  borné  à  remplacer  ceux  qui  leur 
nuisaient   par  ceux  qui  leur  étaient  utiles.  Qu'ils  ne 
volent  jamais  pour  leur  compte  et  empêchent  les  géné- 
raux de  faire  fortune  ?...  Mais  que  l'on  se  rappelle 
l'histoire  de  Latude  (1)  ;   qu'on  se  rappelle  Soult  et 
Mathieu  Faviers  en  Andalousie,  Guilleminot   et   Bor- 
dessoulle,  Ouvrard  à  Madrid,  Bourmont  et  Denniée 
à  Alger,  et  cent  autres  couples  de  môme  appétit.  Mais 
encore  faut-il  bien  remarquer  que  ce  que  des  généraux 
ont  pu  s'abaisser  à  prendre  ou  à  se  faire  donner  sert  en 
résumé  à  soutenir  des  noms  la  plupart  devenus  hono- 
rables, alors  que  l'argent  que  MM.  les  intendants  se  sont 
avilis  à  prendre  ne  signale  et  ne  peut  signaler  que  des 
voleurs;  car,  si  le  premier  devoir  des  généraux  est  de 
combattre,  le  premier  devoir  de  l'administration  est  de 
veiller  aux  intérêts  du  trésor,  au  bien-être  des  troupes, 
à  l'économie  des  ressources  du  pays  où  l'on  fait  la  guerre. 
Et  les  concussions  de  ces  administrateurs  leur  font  trahir 
leurs  obligations  les  plus  sacrées,  compromettant  par- 
fois des  opérations  importantes,  de  même  qu'elles  se 
font  au  préjudice  des  soldats  et,  ce  qu'il  y  a  de  plus 
horrible,  aux  dépens  des  malades  et  des  blessés,  ce  qui 
mêle  la  mort  à  leurs  spéculations;  alors  que  celles  des 
généraux,  impossibles  sans   des  victoires,  n'ont  lieu 
qu'aux  dépens  de  l'ennemi  ou  des  pays  conquis,  et,  on 

(1)  Voir  tome  IV,  page  303. 


312    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

peut  bien  l'avouer  en  passant,  elles  n'ont  pas  toujours 
nui  à  l'ardeur  belliqueuse;  tout  au  contraire,  elles  l'ont 
excitée  et  soutenue.  Aussi,  et  sans  les  approuver  et  à 
part  des  indignités  dont  justice  doit  toujours  être  faite, 
les  fortunes  que  quelques  généraux  ont  élevées  sur  les 
risques  de  la  guerre  ont -elles  été  assez  promptement 
excusées.  Les  châteaux,  les  terres,  les  revenus  et  les 
hôtels  de  tous  les  grands  seigneurs  de  l'épaulette,  voire 
même  le  pavillon  de  Hanovre,  dénomination  que,  suivant 
son  goût  habituel  de  plaisanterie,  Paris  a  donnée  et 
maintenue,  ne  sont  pas  restés  comme  des  tares  indélé- 
biles, tandis  que  les  vols  des  chefs  ou  agents  de  l'admi- 
nistration ont  été  et  restent  des  taches  qui  ne  s'affaiblis- 
sent ou  ne  s'effacent  qu'avec  le  souvenir  du  voleur.  Quoi 
qu'il  en  soit,  malgré  le  peu  d'utilité  et  parfois  la  vilenie 
de  leur  rôle,  ils  ont  marché  vite  dans  l'accaparement  des 
prérogatives  (1),  et,  sans  parler  de  la  croix  de  Saint-Louis 
que,  malgré  des  clameurs  unanimes  et  les  pages  les  plus 
virulentes  publiées  à  ce  sujet  par  les  écrivains  militaires 

(1)  Go  ne  doit  pas  être  étonné  de  ce  qu'ils  ont  obtenu,  quand  on 
songe  aux  moyens  auxquels  ils  ont  pu  recourir.  «T'en  citerai  cet 
exemple.  Dans  une  des  séances  du  Conseil  supérieur  de  la  guerre, 
on  avait  décidé,  à  l'unanimité  des  voix  moins  une,  que  les  demandes 
de  grâces,  d'avancements  etde  récompenses  faites  pour  des  membres 
de  l'Intendance,  ne  parviendraient  aux  ministres  qu'avec  l'avis  des 
lieutenants  généraux  dans  les  commandements  desquels  ces  inten- 
dants seraient  employés.  £b  bien,  le  rapporteur,  qui  se  trouvait  être 
un  intendant  militaire,  eut  l'audace  de  supprimer  cette  disposition 
dans  le  procès-verbal  de  la  séance,  procès-verbal  qu'il  rédigea 
dans  un  tout  autre  esprit  que  celui  qui  avait  présidé  à  la  discus- 
sion. Il  ût  même  d'autres  changements  importants  et  poussa  les 
choses  au  point  d'augmenter,  de  son  chef,  le  corps  de  l'Intendance 
de  dix  membres.  M.  le  Dauphin  demanda  sur  tout  cela  un  rapport, 
dans  lequel  le  général  Gentil  do  Saint- Alphonse  signala  ces  délits 
comme  conséquence  des  vues  et  projets  de  l'Intendance;  mais  l'or- 
donnance se  trouvait  publiée,  et  les  relations  familières  du  cou- 
pable avec  la  Camarilla  d'alors  le  sauvèrent  du  châtiment  qu'il 
méritait. 


L'AVIDITE  DES   INTENDANTS.  313 

de  l'époque,  M.  de  Saint-Germain  donna  à  des  commis  de 
la  guerre  ayant  été  commissaires  des  guerres;  sans  rappe- 
ler que  de  droit  les  secrétaires  des  maréchaux  de  France 
étaient  commissaires  des  guerres  ;  sans  citer  l'Empereur 
qui  les  fit  participer  aux  titres,  aux  dotations,  aux  déco- 
rations, les  plaques  exceptées  (1),  je  dirai,  comme  preuve 
de  ce  qui  précède,  que,  exploitant  le  gâchis  de  la  seconde 
Restauration,  ils  parvinrent,  parleur  ordonnance  d'insti- 
tution de  1817  et  par  une  autre  de  1820,  à  obtenir  la  dé« 
nomination  et  le  grade  d'ofQciers,  usurpation  dont  ils 
abusèrent  au  point  de  faire  assimiler  leurs  élèves  âgés 
de  vingt  et  un  ans  aux  chefs  de  bataillon  avec  les  hon- 
neurs de  ce  grade,  même  le  défilé,  leurs  sous-intendants 
âgés  de  vingt-cinq  ans  au  grade  de  colonel,  leurs  in- 
tendants au  grade  de  maréchal  de  camp  et,  après  dix 
ans  de  service  en   cette  qualité,  à  celui  de  lieutenant 
général.  Et  cependant  ces  assimilations  n'avaient  eu 
primitivement  pour ,  objet  que  les  retraites ,    et  cette 
origine  n'empêcha  pas  les  intendants   de   prendre  le 
titre  de  général,  impertinence  digne  de  l'interpréta- 
tion au  moyen  de  laquelle  ils  réclamèrent  la  seconde 
place  dans  quelque  armée  que  ce  pût  être  (2),  de  telle 

(1)  La  première  plaque  de  la  Légion  d'hooDeur  qui  fut  accordée 
à  un  intendant  militaire,  le  fut  au  baron  de  Join ville.  En  la  lui 
remettant,  le  maréchal  Macdonaid,  alors  chancelier  de  l'Ordre,  lui 
dit: «Je  rougis  de  vous  donner  une  plaque  qui  ne  devrait  être  que 
le  prix  du  sang  versé.  » 

(2)  Le  prétexte  de  cette  prétention,  non  moins  absurde  qu*imper- 
Unente,  se  trouve  dans  le  règlement  du  20  mai  1623,  portant  que... 
les  commissaires  des  guerres  prendront  la  gauche  des  capitaines 
de  cavalerie  légère  ou  des  lieutenants  et  autres  membres  desdites 
compagnies,  en  l'absence  les  uns  des  autres.  De  1623  à.  1788,  les 
commissaires  des  guerres  n'accrurent  que  faiblement  leurs  préro- 
gatives; mais,  À  cette  dernière  époque,  l'ignorance  des  anciennes 
ordonnances  d'une  part,  de  l'autre  l'importunité  des  commissaires 
des  guerres,  que  dirai-je?  une  de  ces  occasions  que  la  destinée  oiTre 
parfois  à  l'intrigue  permanente,  firent  décider  qu'en  même  temps 


3U    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

sorte  que,  s'il  s'y  trouvait  trois  maréchaux  de  France 
et  ci  l'intendant  y  était  représenté  par  un  adjoint,  ce 
dernier  prendrait  la  droite  du  maréchal  commandant  en 
chef,  en  laissant  la  gauche  au  second  des  maréchaux, 
tandis  que  le  troisième  maréchal  n'aurait  plus  de  place 
qu'à  la  droite  dudit  adjoint. 

Rien  n'égalait  en  fait  de  prérogatives  l'avidité  de  ces 
intendants,  et  les  ordonnances,  qui  déjà  avaient  fait  pas- 
ser pour  eux  toutes  les  bornes,  leur  semblèrent  encore 
insuffisantes.  La  présence  du  maréchal  Saint-Cyr  au 
ministère  de  la  guerre  ne  les  intimida  pas;  j'aime  à 
penser,  pour  l'honneur  de  sa  mémoire  (1),  qu'il  voulait 
faire  rentrer  ces  messieurs  dans  les  limites  qu'ils  n'au- 

que  les  commissaires  des  guerres  seraient  complètement  subor- 
donnés aux  lieutenants  généraux,  commandants  des  divisions,  ils 
prendraient  la  seconde  place  après  le  commandant  militaire,  mais 
ne  prendraient  rang  qu'après  tout  officier  général.  Et,  tout  en  se 
targuant  de  la  teneur  de  ces  ordonnances,  les  intendants  militaires 
se  gardèrent  bien  d'en  citer  les  textes. 

(1)  Personne  plus  que  moi  n'est  l'admirateur  du  maréchal  Saint- 
Cyr  comme  homme  do  guerre,  si  froid  dans  l'attaque,  mais  le  plus 
accompli  pour  la  défense;  il  était  au  cabinet  ce  qu'il  était  aa 
champ  de  bataille,  un  grand  homme  d'État  quand  il  avait  trois 
jours  pour  méditer  une  pensée,  un  pauvro  ministre  quand  il  devait 
prendre  une  décision  rapide  ou  mettre  en  avant  un  projet  qu'il 
n'avait  pu  longuement  mûrir.  Préval  lui  sauva  bien  des  écoles, 
notamment  pour  ses  lois  sur  la  réserve,  l'avancement;  et  cepeo- 
dant  il  l'éloigna  de  lui  parce  que  l'abbé  Louis  lui  raconta  sotte- 
ment que  le  duc  de  Richelieu  avait  dit  au  Conseil  que,  «  le  général 
Préval  absent,  il  n'y  avait  plus  de  ministre  au  ministère  de  la 
guerre  ».  Saint-Cyr  avait  d'ailleurs  contre  Préval  une  ancienne 
rancune,  et,  tel  qu'il  s'est  toujours  montré  comme  homme  privé,  on 
peut  croire  qu'il  ne  l'avait  pas  oubliée.  Vers  la  fin  de  sa  fameuse 
retraite,  Moreau  était  fort  inquiet  de  savoir  s'il  pourrait  passer  le 
val  d'Enfer,  et  Saint-Cyr  avait  signalé  Préval  pour  cette  grave 
reconnaissance.  Non  seulement  Préval  parvint  à  rendre  le  passage 
possible  en  tournant  cotte  formidable  position;  mais,  lorsqu'il  fut 
arrivé  au  delà,  il  poussa  jusqu'à  Neubrisach  et  osa  écrire  au  com- 
mandant de  Strasbourg  au  nom  du  général  en  chef;  il  fit  ainsi 
prendre  des  dispositions  qui  sauvèrent  l'armée,  et,  en  revenant  de 
sa  mission  si  brillamment  remplie,  il  adressa  son  rapport  directe- 


«   LES  OFFICIERS   DE  L'INTENDANCE.  »  315 

raient  jamais  dû  dépasser;  mais  il  ne  crut  mieux  faire 
que  de  nommer  une  commission  chargée  d'éciairer  son 
opinion  en  cette  grave  matière;  cette  commission,  dont 
je  fus,  engagea  la  lutte  sur  une  constitution  administra- 
tive qui  lui  était  soumise  et  dans  l'introduction  de  la- 
quelle se  trouvait  une  phrase  commençant  par  ces  mots  : 
t  Les  ofûciers  de  Tintendance.  >  Ce  n'était  qu'une  façon 
de  dire,  mais  c'était  la  première  fois  qu'on  la  hasardait, 
et  plus  elle  était  neuve,  plus  elle  paraissait  choquante; 
elle  souleva  la  plus  vive  discussion,  et  nous  en  étions 
encore  là  que  le  maréchal  Saint-Gyr  avait  quitté  le  mi- 
nistère et  que  notre  commission  était  dissoute. 

En  novembre  1820,  une  seconde  commission  fut  for- 
mée et  n'aboutit  pas  davantage;  les  intendants  réussirent 
à  empêcher  la  réunion  de  commissions  nouvelles;  ils 
exploitèrent  la  duperie  à  huis  clos  et,  sauf  de  très  misé- 
rables modifications,  obtinrent  leur  constitution.  Dans 
l'enivrement  de  leur  conquête,  ils  osèrent  faire  écrire 
sur  la  première  porte  de  leurs  bureaux  au  ministère  de 
la  guerre  :  <  Bureau  de  l'intendance  et  des  grâces.  >  Ce 
qui  leur  subordonnait  tout,  mais  ce  qui  bientôt  disparut. 
Individuellement,  leurs  prétentions  s'exaltèrent;  on  vit, 
à  Metz,  l'intendant  Dufour  vouloir  prendre  par  intérim 
le  commandement  de  la  division  militaire,  non  seule- 
ment comme  plus  ancien  que  les  maréchaux  de  camp 
de  la  division,  mais  comme  ayant,  par  dix  ans  de  fonc- 
tions, le  grade  de  lieutenant  général;  et  cet  acte  révé- 
lateur, qui  aurait  dû  valoir  à  son  auteur  le  fouet  admi- 
nistré par  tous  les  tambours  de  la  division,  ne  fut  pas 
le  seul  de  ce  genre. 

ment  au  général  Moreau,  sans  passer  par  Tintermédiaire  du  géné- 
ral Saint-Cyr  ;  celui-ci  ne  put  pardonner  un  manque  de  discipline 
qui  le  frastrait  de  la  part  qu'il  se  serait  indubitablement  attribuée 
daos  la  réussite. 


816    MÉMOIRES   DD  GÉNÉRAL  BARON  THIÉBAIILT. 

Enfla,  et  pour  en  finir  avec  l'iasatiable  avidité  de  ces 
jntendaDts  et  la  satisfaction  qu'ils  en  obtinreot  grftce  à 
l'empressement  des  généraux  pour  se  coaliser  avec  qui- 
conque attaque  l'un  des  leurs,  je  citerai  le  cas  du  règle- 
ment que  le  général  Préval  fit  élaborer  sous  le  ministère 
du  maréchal  Soult.  Préval  est  peut-être  l'offlcier  qui 
possède  au  plus  haut  degré  l'entente  de  ces  matières  ; 
le  règlement,  discuté  dans  un  comité  de  généraux  et 
même  d'intendants,  débattu  dans  la  totalité  des  comités 
spéciaux,  modifié  à  la  suite  de  cette  longue  collabora- 
tion, de  plus  revu  et  approuvé  par  le  ministre,  revêtu 
de  la  sanction  royale  et  promulgué  en  1833,  le  règlement, 
di&je,  déplut  aux  intendants,  dont  il  bornait  les  préten- 
tions, dont  il  pouvait  gêner  les  spéculations;  et  ils  par- 
vinrent une  fois  de  plus  à  faire  révoquer  les  points  de 
ce  règlement  qui  blessaient  leur  orgueil  ou  gênaient 
leurs  intérêts,  et  cela,  non  plus  au  temps  de  la  Restau- 
ration, par  le  marquis  de  La  Tour  Haubout^  qu'égara 
plusieurs  fois  l'héroïsme  de  son  dévouement  à  la  bran- 
che aînée  des  Bourbons,  non  plus  par  un  Victor,  gana- 
che soumise  à  tous  les  vouloirs  de  la  Camarilla,  non 
pins  par  un  Clermont-Tonnerre  ou  Glermont-Pétard,  l'un 
des  jésuites  les  plus  impudents  et  que  nos  rangs  même 
n'ont  pu  honorer{l),  non  plus  par  un  Bourmont,  par- 
jure et  traître  au  champ  d'honneur,  mais  par  un  Maison, 
soldat  en  1792,  général  issu  de  la  Révolution,  et  qui,  mi- 
nistre, plus  occupé  des  filles  du  boulevard  que  des  inté- 
riHs  de  l'armée,  accorda  aux  intendants  et  sous-inten- 
dunts  des  honneurs  que  rien  ne  pouvait  justifier;  tels, 

[1)  Je  passttis  avec  le  général  Poy  sur  le  pont  Royal  au  mamciit 
où  ce  Clermont,  alors  ministre,  nous  croisa  dans  sa  voilure  pour 
se  rendre  aux  Tuileries  :  •  Tenez,  me  dil  Foy  en  me  le  montrant, 
vcilà  un  homme  éi  qui,  daua  mon  régiment.  perBOone  ue  disputait 
la  réputation  d'élrs  le  plus  mauvais  oClicier  du  corps.  • 


\ 


L*ABUS   DES    ASSIMILATIONS.  311 

par  eTemple,  que  de  leur  faire  rendre  les  premières 
visites  par  les  ofQciers  supérieurs,  de  leur  donner  droit 
à  des  visites  de  corps,  de  faire  porter  les  étendards  et 
les  drapeaux  à  leurs  revues  d'appel,  ce  qui,  par  paren- 
thèse ,  laisse  ces  drapeaux  sans  garde. 

Et  si  l'on  n'arrête  ces  intendants  dans  leur  marche 
envahissante,  si  on  ne  se  décide  pas  à  les  rabaisser  au 
niveau  des  services  qu'ils  peuvent  rendre,  on  finira  par 
voir  le  ministère  de  la  guerre  entre  leurs  mains,  le  corps 
de  l'intendance  avoir  des  maréchaux  administratifs,  pré- 
tendre à  je  ne  sais  quel   commandement  équivalant  à 
quelque  connétablie  ;  ce  qui  ne  leur  laisserait  plus  à  en* 
vahir  que  le  pouvoir  royal  et  leur  permettrait  de  jouer 
un  rôle  comme  régulateurs  des  destinées  du  trône  de 
France.  Sur  ce,  je  termine  une  digression  que  j'ai  con- 
sidérée comme  un  devoir  à  remplir  envers  l'armée,  et  je 
me  reporte  au  début  des  Cent-jours. 


CHAPITRE  XI 


L'enthousiasme  sans  bornes  qui  marqua  le  début  des 
Cent-jours  eut  pour  conséquence  une  disposition  géné- 
rale à  la  gaieté,  et  on  s'y  livrait  avec  d'autant  moins  de 
réserve  qu'elle  semblait  le  garant  du  bonheur  dont  elle 
était  l'effet.  Nécessairement  les  caricatures  en  firent  pour 
une  partie  les  frais;  Tune  des  premières  qui  parurent, 
intitulée  :  le  Retow  de  Vile  d'Elbcj  fit  fortune.  Com- 
plétée dans  une  seconde  édition  qui  la  rendit  plus  pi- 
quante, elle  représentait  l'aigle  impérial  arrivant  à  tire- 
d'aile  et  rentrant  aux  Tuileries  par  la  grande  croisée 
est  de  la  salle  des  Maréchaux,  pendant  que,  par  des 
soupiraux  de  caves,  décampaient  des  légions  de  pour- 
ceaux, et  que,  partoutes  les  fenêtres  et  même  par  les  lu- 
carnes, par  le  haut  des  combles  et  par  les  tuyaux  des 
cheminées,  s'échappaient  des  nuées  de  dindons  à  faces 
humaines,  les  plus  gras  ayant  les  figures  de  différents 
membres  de  ta  famille  royale,  et  le  fretin  celles  des  co- 
ryphées de  la  Cour.  Déjà  le  duc  de  Berry  avait  ré- 
galé Louis  XVIII  de  deux  caricatures,  l'une  le  représen- 
tant en  robe  de  chambre  et  en  bonnet  de  nuit,  l'autre 
huche  sur  le  plus  innocent  des  quadrupèdes,  et,  dans 
cette  occasion,  il  l'avait  payé  de  sa  propre  monnaie,  ainsi 
que  le  prouvent  les  caricatures  que  le  susdit  Louis  XVIII 
barbouilla  en  1814  à  Paris,  en  1815  à  Gand,  et  même 


PARIS   S'AMUSE.  319 

celles  que,  vers  4787,  il  composa  et  fit  graver  contre  la 
Reine,  représentée  dans  l'une  d'elles  que  j'ai  achetée  et 
possédée,  par  une  prétendue  harpie  du  lac  Fagna,  ce  qui 
était  plus  méchant  que  grossier,  plus  grossier  que  spi- 
rituel et  plus  impolitique  que  grossier. 

On  s'amusa  également  de  la  manière  dont  le  duc  de 
Feltre  quitta  la  France.  Pendant  que  le  comte  de  Lille 
(Louis  XVIII)  partait  pour  Lille,  le  duc  de  Feltre  par- 
tait pour  la  Normandie,  afin  qu'il  ne  pût  être  accusé  de 
suivre  le  Roi.  Or,  de  même  qu'il  avait  trahi  le  Directoire 
pour  le  général  Bonaparte  et  l'Empereur  pour  les  Bour- 
bons, de  même  il  ne  demandaitpas  mieux  que  de  trahir 
les  Bourbons  pour  se  rallier  à  Napoléon;  laissant  donc 
l'atné  des  généraux  Fririon  comme  secrétaire  général 
au  ministère  de  la  guerre,  il  le  chargea  de  négocier  son 
pardon;  mais,  en  matière  d'afi'aires  d'Etat,  on  ne  par- 
donne qu'à  ceux  dont  on  a  besoin  ou  que  l'on  redoute; 
or  le  duc  de  Feltre  n'était  pas  de  calibre  à  rendre  ce 
pardon  obligatoire;  toute  démarche  fut  inutile,  et  si  des 
ordres  ne  furent  pas  donnés  pour  le  chercher  et  l'arrê- 
ter, du  moins  on  le  lui  fit  croire,  ou  bien  la  peur  le  lui 
fit  imaginer  ;  bref,  ses  craintes  furent  telles  que,  s'étant 
assuré  d'un  petit  bâtiment  pour  passer  au  besoin  en  An- 
gleterre, il  se  fit  porter  à  bord  caché  dans  une  botte  de 
paille,  et,  furieux  du  dédain  qui  le  laissait  disponible,  il 
courut  à  Gand  offrir  le  tribut  de  sa  fidélité  à  la  tra- 
hison; j'ai  possédé  un  croquis  au  trait  fort  habilement 
fait  et  représentant  cet  embarquement  à  la  Glarke. 

Parmi  les  faits  dont  s'égaya  encore  Paris,  il  faut  citer 
le  cas  du  perruquier  Le  Tellier.  Ce  personnage  demeu- 
rait rue  de  Rivoli,  tout  près  de  la  rue  de  l'Échelle,  et  il 
était  père  de  cette  Virginie  qui,  au  départ  des  Bourbons, 
resta  grosse  des  œuvres  du  duc  de  Berry.  Celui-ci,  mar- 
chant sur  les  traces  de  ses  pères,  à  peine  rentré  à  Paris, 


^ 


820    MÉMOIRES  DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

et  à  la  barbe  de  sa  femme  de  la  main  gauche  (i)  et  des 
deux  filles  qu'il  en  avait,  s'était  coiffé  de  cette  Virgi- 
nie. Lorsque  le  père  de  la  belle  vit  que  la  Restauration 
n'avait  d'autre  résultat  pour  lui  que  la  grossesse  de 
sa  fille,  il  feignit  d'en  éprouver  un  véritable  désespoir, 
et,  en  contant  à  tous  venants  ce  qu'il  nommait  alors  son 
infortune,  il  ne  manquait  jamais  de  terminer  son  récit 
par  cette  jérémiade  :  c  Enfin,  ce  qui  met  le  comble  à 
mon  déshonneur,  c'est  que  je  vais  avoir  un  Bourbon 
dans  ma  famille.  >  Or,  dix-huit  mois  après  la  seconde 
Restauration,  il  fut  gratifié  d'un  deuxième  petit  Bourbon; 
mais,  ses  sentiments  s'étant  modifiés  avec  les  circon- 
stances, il  n'en  parlait  plus  qu'avec  l'orgueil  d'un  per- 
sonnage qu'aurait  visité  le  Saint-Esprit. 

Cependant  on  cessa  d'exulter  et  de  rire;  on  devint 
sérieux  parce  que  de  tristes  nouvelles  se  succédaient, 
mécontent  parce  que  l'on  prévoyait  que  Napoléon  ne 
réaliserait  pas  les  espérances  qu'il  avait  données  à  la 
France ,  inquiet  parce  que  tout  annonçait  une  nouvelle 
et  effroyable  guerre.  Et,  dans  une  situation  où  toutes  les 
impressions  se  ressentaient  avec  violence,  trois  événe- 
ments produisirent  une  sensation  profonde  et  furent 
considérés  comme  de  fâcheux  présages. 

Le  premier  fut  la  mort  du  prince  de  Neuchâtel.  J'étais 
à  l'Elysée  le  soir  du  jour  où  Napoléon  apprit  cette  nou- 
velle. Personne  mieux  que  lui  ne  cachait  ou  ne  laissait 

(1)  Amy  Brown,  qu'il  épousa  en  1806  A  Londres  après  en  avoir 
eu  un  fils,  né  en  1805  et  qui  ne  fut  jamais  reconnu.  Marié,  il  eut 
d'elle,  en  1808  et  1809,  deux  filles  :  la  comtesse  d'issoudun,  qui 
épousa  le  comte  de  Faucigny-Lucinge  en  1823,  et  la  comtesse  de 
Vierzon,  qui  épousa  en  1827  le  baron  Athanase  de  Charette,  neveu 
du  chef  vendéen.  Le  mariage  d*Amy  Brown  fut  annulé  par  le  Pape, 
à  la  demande  de  Louis  XVIII  monté  sur  le  trône,  et  le  duc  de 
Berry  se  maria  en  secondes  noces,  le  17  juin  1816,  avec  la  fille  da 
roi  des  Deux-Siciles,  devenue  la  célèbre  duchesse  de  Berry.  (Éd.) 


LA  FIN    DE   BERTHIER.  321 

paraître  ses  sentiments;  mais  on  eût  dit  qu'il  avait  perdu 
sa  puissance  pour  dissimuler.  Jamais,  en  effet,  je  ne  l'ai 
vu  aussi  triste;  il  ne  quitta  pas  un  petit  salon  que  pré- 
cédait celui  où  nous  étions  admis,  et  il  passa,  seul  avec  le 
comte  Boulay  de  la  Meurthe,  une  grande  heure  pen- 
dant laquelle  sa  figure  était  contractée,   son  attitude 
sombre,  sa  parole  plus  brève  que  de  coutume.  Sa  tête  al- 
tière  se  baissait  malgré   lui,   son  regard  avait  quelque 
chose  de  sinistre,  et  ses  gestes  exprimaient  d'autant 
plus  la  douleur  que  ses  moindres  mouvements  avaient 
quelque  chose  de  convulsif.  Quelque  odieuse  qu'ait  été 
la  conduite  de  ce  Berthier  qui,  le  premier  à  Fontaine- 
bleau, avait  abandonné   un  mattre  dont  pendant  dix- 
neuf  ans  il  avait  éprouvé  les  bienfaits  et  à  l'égard  du- 
quel il  n'aurait  dû  avoir  qu'une  ambition,  celle  de  lui  sa- 
crifier son  honneur  et  sa  vie,  sa  mort  à  ce  moment  pa- 
raissait de  mauvais  augure,  tant  elle  mêlait  l'horrible  à 
l'inattendu.  Les  premières  versions  portèrent  qu'il  avait 
été  jeté  par  une  des  fenêtres  du  palais  de  Bamberg,  qu'il 
occupait;  des  officiers  d'un  régiment  traversant  la  ville 
auraient,  assurait- on,  vengé  de  cette  manière  un  jeune 
homme  qui  avait  été  jugé  d'après  ses  ordres  et  fusillé  à 
Schœnbrûnn  en  1809.  Cependant,  après  avoir  fait  toutes 
les  enquêtes  possibles  pour  découvrir  la  vérité,  je  suis 
arrivé  à  la  conviction  que  Berthier  était  monté  en  haut 
du  palais  de  Bamberg  pour  voir  passer  ce  régiment  de 
troupes  étrangères,  qui  pour  la  seconde  fois  allaient  souil- 
ler la  terre  de  France.  Berthier,  qui  avait  émigré  parce 
qu'il  n'avait  osé  reparaître   devant   l'Empereur  en   ca- 
pitaine des  gardes  du  Roi,  était  au  fond  de  son  exil  et 
dans  l'incertitude  s'il   n'y  mettrait  pas  un   terme,  en 
proie  à  de  cruelles  tortures  morales.  Pour  mieux  voir, 
sans  être  vu,  il  s'était  placé  sur  l'entablement  d'une  lu- 
carne et  s'y  trouvait  sans  appui;  frappé  d'apoplexie,  il 

▼.  31 


822    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

tomba  dans  le  vide  et  vint  s'écraser  sur  le  pavé.  Telle  est 
du  moins  la  version  d'accord  avec  le  récit  du  valet  de 
chambre,  avec  la  croyance  de  la  famille,  avec  les  rensei- 
gnements que  j'ai  pu  me  procurer;  elle  s'explique  par 
l'âge,  par  la  complexion  du  prince,  parle  travail  colossal 
qu'il  avait  fourni,  les  ennuis  intimes  qui  Tavaient  fati- 
gué (1)   et  les   souffrances   de  sa  position   présente; 

(1)  On  sait  sa  longue  passion  pour  la  Visconti  et  les  ennuis 
qu'elle  lui  valut  avec  la  princesse  de  Bavière  qu'il  avait  épousée. 
Cette  Visconti  logeait  dans  une  maison  communiquant  avec  l'hôtel. 
Un  jour  Borthier,  au  désespoir  et  venant  d'apprendre  le  fait,  accourt 
auprès  d'elle  et  lui  conOe  que  sa  fille  aînée  n'est  pas  de  lui  :  «  Au 
moins,  ajouta-t-il,  mon  fils  est  do  moi.  —  A  vous  peut-être,  lui 
riposta  la  Visconti,  mais  non  de  vous  ;  il  est  de  Sopransi.  »  Elle 
était  réputée  pour  ses  propos  et  ne  se  gênait  pas  pour  conter  ses 
infidélités  à  Bcrtbier  :  «  11  me  cherchait  une  nuit  au  bal  de  l'Opéra, 
et  j'étais  en  fiacre  »;  ou  bien  encore  :  «  EUeviou  était  charmant. 
J'en  ai  eu  la  fantaisie,  mais  il  avait  un  drôle  de  goût.  »  C'est  à  l'oc- 
casion d'une  de  ces  infidélités  qu'elle  répondit  à.  fierthier,  qui  loi 
faisait  les  plus  vifs  reproches  :  «  Et  vous  ?  n'avez- vous  pas  fait  sur 
l'escalier  un  enfant  à  la  dame  d'honneur  de  la  princesse  ?  » 

Cette  Visconti,  «  la  bôtise  de  Berthier  » ,  pour  ne  pas  paraître  grosse, 
se  faisait  lacer  le  corps,  les  cuisses  à  tour  de  bras;  à  ce  régime 
elle  prit  une  paralysie  de  tout  le  côté  gauche,  et  je  l'ai  vue  en 
1814  chez  la  princesse  de  Ncuchâtel  jouant  au  whist  avec  un  pu- 
pitre pour  ranger  ses  cartes.  Elle  avait  encore  une  grande  influence 
sur  le  prince;  lorsqu'il  émigra,  elle  exigea  qu'il  emportât  tous  ses 
diamants  valant  trois  cent  mille  francs,  et  c'est  alors  qu'il  lui 
constitua  quarante  mille  livres  de  rentes  viagères  qu'elle  mange 
depuis  dix-neuf  ans. 

Les  relations  de  cette  femme  avec  Berthier  fourniraient  par  cen- 
taines des  anecdotes,  mais  on  conçoit  que  le  sujet  ne  comporte 
pas  un  si  grand  développement,  et  je  me  contente  de  citer  ce  dernier 
fait.  Les  Anglais  qui  avaient  dans  leurs  guerres  contre  la  France 
employé  les  moyens  les  plus  réprouvés,  soldé  des  trahisons  et  dos 
coalitions,  acheté  des  assassins,  fabriqué  de  la  fausse  monnaie  et 
de  faux  assignats,  lancé  des  fusées  incendiaires,  des  brûlots  et  le 
feu  grégeois  dont  la  proscription  honore  encore  la  mémoire  de 
Louis  XV;  qui,  profitant  d'un  vent  de  nord-ouest,  avaient  lâché 
contre  notre  flottille  et  dirigé  sur  nos  côtes  une  quantité  de  bar- 
ques sur  lesquelles  brûlait  de  l'arsenic  ;  qui,  ne  respectant  ni  le 
repos  ni  les  secrets  des  familles,  avaient  imprimé  la  correspon- 
dance d'Egypte;  les  Anglais,  qui,  en  fait  de  ruses  de  guerre,  avaient 


LA   FIN    DE    BERTHIER.  338 

elle  est  corroborée  par  ce  fait  que  j'ai  déjà  signalé,  à 
savoir  que  Tapoplexie  semble  endémique  chez  les  Ber- 
thier.  11  est  vrai  que  Léopold  a  été  soustrait  par  la  fièvre 
des  hôpitaux  à  tout  autre  accident,  et  que  le  vicomte 
Alexandre,  dernier  des  frères  du  prince  et  son  filleul, 
de  beaucoup  plus  jeune,  vit  encore;  mais  j'ai  déjà  cité 
César  et  madame  d'Augirauville  frappés  d'apoplexie 
et  tombant,  Tun  dans  le  lac  de  Grosbois,  l'autre  dans  la 
cheminée  de  sa  chambre  à  coucher. 

Le  second  des  faits  qui  contribuèrent  à  altérer  la  sécu- 
rité publique  fut  la  nouvelle  que  les  lettres  adressées 
par  Napoléon  aux  principaux  souverains  de  l'Europe 
n'avaient  pas  même  été  reçues;  c'était  la  preuve  que  les 
souverains  alliés  ne  condescendaient  pas  à  s'occuper  de 
lui  et  qu'ils  le  laissaient  à  la  discrétion  du  Congrès. 

Le  troisième  fut  la  défaite  et  la  dépossession  de  ce 
malheureux  Murât...  Hélas!  lorsque  je  me  sers  de  ce 
mot,  lorsque  Tépithète  de  coupable  répugne  à  ma  plume, 
ce  n'est  pas  que  je  m'aveugle  sur  les  torts  ou  les  délits.  Le 
général  Bonaparte  avait  tiré  Murât  du  néant,  le  premier 
Consul  l'avait  uni  à  sa  sœur,  et  l'Empereur,  l'associant 
à  son  immense  fortune,  lui  avait  fait  monter  les  derniers 
échelons  des  grandeurs  humaines,  en  le  faisant  passer 
par  la  souveraineté  du  grand -duché  de  Berg  pour  le 
conduire  jusque  sur  le  trône  de  Naples  (1).  De  tels  bien- 
viole  toute  morale  et  toute  pudeur,  imaginèrent  de  copier  des  Ict-' 
très  privées,  qu'ils  avaient  interceptées  ou  acquises  par  leurs 
moyens  ordinaires  et  que  la  décence  ne  permettait  pas  de  livrer  à 
la  publicité  de  l'impression,  et  ils  avaient  jeté  ces  copies  sur  les 
côtes  occupées  par  nos  troupes.  De  cette  sorte,  Préval  avait  reçu 
à  Albinga,  où  il  se  trouvait  avec  l'état-major  du  général  Suchet, 
un  paquet  de  copies  contenant  entre  autres  des  lettres  du  général 
Berthier  à  Mme  Visconti  et  renfermant  des  ctioses  incroyables  à 
force  d'être  obscènes. 

(1)  On  a  répété  que  tout  d'abord,  et  avant  de  l'élever  à  tant 
d'honneui's,  Napoléon  s'était  montré  furieux  d'avoir  marié  une  de 


3â4    MÉMOIRES   DU    GENERAL  BARON    THIÉBAULT. 

faits  ne  laissent  de  justification,  de  palliatif  à  aucune 
félonie,  et,  quoique  ce  mot  de  Murât  :  <  Mes  devoirs 
comme  roi  sont  indépendants  de  mes  sentiments  comme 
frère  et  comme  ancien  sujet  >,  soit  moins  choquant  que 
ce  mot  de  sa  femme  :  «  Les  souverains  n'ont  de  famille 
que  leurs  peuples  >,  il  n'en  est  pas  moins  aussi  odieux 
qu'absurde.  De  fait,  la  force  seule  pouvait  empêcher  que 
chacun  ne  revînt  à  sa  position  primitive,  et  du  moment 
où  la  victoire  abandonnerait  nos  drapeaux,  les  gran- 
deurs que  la  guerre  avait  créées  devaient  être  anéanties 
par  elle;  plus  elle  aurait  élevé,  plus  on  risquait  d'être 
abaissé.  J'ai  la  conviction  que,  cédant  à  cette  crainte,  la 
femme  de  Murât  fit  les  trois  quarts  des  frais  de  ses  trahi- 
sons et  de  son  ingratitude;  pourtant  ne  puis-je  oublier 
que,  lorsque  près  d'Ërfurt  Murât  eut,  au  milieu  d'un 
bois  et  de  nuit,  des  conférences  secrètes  avec  un  émis- 
saire autrichien,  lorsqu'il  traita  avec  cet  émissaire  pour 
ainsi  dire  à  la  porte  du  quartier  impérial,  lorsque,  pour 
la  seconde  fois,  il  abandonna  l'armée  et  qu'il  sépara  sa 
cause  de  celle  de  son  ancien  général,  de  son  ancien  sou- 
verain, de  son  bienfaiteur,  sa  femme  n'était  pas  avec  lui. 
Aussi,  dans  l'impossibilité  d'inculper  son  cœur  qui  était 
bon,  je  ne  trouve  d'explication  à  sa  conduite  que  dans 
l'insuffisance  de  sa  capacité  et  la  fougue  de  ses  impres- 
sions; dans  cette  alliance  trop  fréquentedu  courage  héroï- 
que et  du  manque  de  caractère  ;  dans  cette  vanité  que  tout 

ses  sœurs  à  Murât,  comme  il  était  furieux  d'avoir  marié  l'aulrc  à 
Leclerc.  C'est  pour  s'en  di'barrasscr  qu'il  aurait  envoyé  le  premier 
mourir  à  Saint-Domingue,  et  à  cela  on  ajoute  que,  Mme  Leclerc 
veuve,  il  en  fit  une  princesse  Borghese;  de  môme  il  n'aurait  man- 
qué aucune  occasion  de  faire  tuer  Murât;  du  moins  Murât  le 
croyait-il  et  disait-il  à  qui  voulait  l'entendre,  et  en  parlant  de  Na- 
poléon :  «  Si  je  n'ai  pas  été  tué,  ce  n'est  pas  de  sa  faute.  11  est 
vrai  que  je  le  secondais  de  mon  mieux.  J'allais  bon  jeu,  bon  ar- 
gent. »  L'accusation,  eût-elle  été  vraie,  n'excuserait  pas  encore  la 
trahison. 


LA  FIN    DE  MURAT.  325 

révélait  en  lui  et  dont  ses  costumes  marquaient  le  degré 
puéril;  enfin  dans  cette  violence  qui,  preuve  de  faiblesse 
morale,  précipite  en  aveugle  celui  à  qui  un  jugement 
sain  ne  sert  pas  de  frein  capable  de  le  retenir.  Son  départ 
de  l'armée,  sa  paix  avec  l'Autriche,  son  accord  avec  le 
cabinet  britannique,  accord  dont  l'entrée  triomphale 
des  Anglais  à  Naples  fut  la  conséquence,  ne  lui  assurè- 
rent pas  les  garanties  sur  lesquelles  il  avait  compté  ;  il 
comprit  bientôt  le  piège  dans  lequel  il  avait  donné,  lors- 
qu'au Congrès  de  Vienne,  où  siégeait  un  de  ses  ambas- 
sadeurs, on  osa  le  désigner  sous  ce  titre  :  c  la  personne 
qui  gouverne  maintenant  à  Naples  »,  et  il  sut  que  M.  de 
Talleyrand  avait  employé  cette  phrase  menaçante  non 
seulement  sans  provoquer  de  réclamation,  mais  d'ac- 
cord avec  le  duc  de  Wellington.  Au  milieu  de  l'exaspé- 
ration où  de  telles  révélations  le  jettent,  il  conçoit, 
médite  et  résout  une  guerre  contre  l'Autriche.  Aussitôt, 
informé  de  ce  dessein  par  Murât,  Napoléon,  encore  à 
l'île  d'Elbe,  Test  également  de  la  situation  de  la  France 
et  du  mouvement  du  comte  d'Erlon,  et  ces  nouvelles 
déterminent  et  accélèrent  le  débarquement  au  golfe  Juan  ; 
mais,  en  quittant  l'île,  Napoléon  avait  prescrit  à  Murât 
de  rester  en  une  immobilité  entière  jusqu'au  moment 
où  il  lui  enverrait  l'ordre  d'agir;  cette  réserve  aurait 
été  observée,  et  elle  pouvait  influer  sur  le  rôle  de  l'Au- 
triche, par  conséquent  sur  tous  les  événements  posté- 
rieurs, si,  électrisé,  Murât  ne  s'était  figuré  qu'il  n'avait 
plus  de  ménagements  à  garder,  et  si  Napoléon,  abusé 
par  l'accueil  qu'il  avait  reçu  à  Lyon,  n'avait  cru  que, 
pouvant  tout  attendre  de  la  France,  il  n'avait  plus  rien 
à  craindre  de  l'Europe;  erreurs  fatales  à  tous  deux,  et 
d'après  lesquelles  l'un  d'eux  perd,  à  Paris,  les  heures 
propices,  et  l'autre,  entraîné  par  son  ardeur  impatiente, 
répondant  à  la  menace  et  à  l'injure  par  l'agression,  com- 


326    MEMOIRES   DU    GENERAL    BARON    THIEBAULT. 

mence  les  hostilités  en  marchant  vers  le  Pô  à  la  tête  de 
soixante-dix  mille  hommes  ,  et,  voulant  doubler  ou  tri- 
pler ses  forces,  achève  de  révéler  ses  projets,  en  appe- 
lant aux  armes  tous  les  peuples  de  Tltalie  et  en  procla- 
mant la  guerre  de  l'Indépendance. 

On  ne  peut  le  nier,  cette  pensée  était  grande  et  faite 
pour  exciter  de  nombreuses  et  de  fortes  sympathies.  La 
vaillance  du  chef  ne  pouvait  lui  faire  défaut;  je  ne  puis 
sans  doute  en  dire  autant  de  la  capacité  ;  et  pourtant  si 
cette  armée  de  Murât  avait  été  composée  de  Français, 
ou  seulement  si  les  anciens  soldats  toscans,  ^vénitiens, 
même  lombards  et  piémontais,  levés  ou  formés  par 
nous  et  alors  licenciés  en  grande  partie  et  épars  dans 
leurs  foyers,  avaient  pu  être  ralliés  sous  des  chefs  dignes 
d'eux,  si  Napoléon  avait  commencé  les  hostilités  dès  la 
fin  de  mars;  si,  au  lieu  de  préluder  par  d'insignifiants 
avantages,  Murât  avait  pu  débuter  par  une  victoire,  qui 
lui  donnât  le  temps  nécessaire  pour  faire  entrer  en  ligne 
les  renforts  qu'il  attendait  et  pour  que  son  cri  :  t  Aux 
armes!  »  eût  rallié  autour  de  lui  des  masses  imposantes; 
si  encore,  et  en  attendant  le  signal  de  Napoléon,  il 
s'était  donné  le  temps  de  recevoir  de  lui  le  plan  de  la 
campagne  qu'il  devait  suivre,  il  pouvait  réunir  en  un  em- 
pire formidable  les  dix  États  qui  affaiblissent  l'Italie  et 
constituent  la  puissance  des  geôliers  qui  la  garrottent... 
Mais  rien  de  tout  cela  ne  se  réalisa.  Près  de  trois  mois 
s'écoulèrent  avant  que  Napoléon  commençât  les  hos- 
tilités à  deux  cent  cinquante  lieues  du  Pô  ;  sept  à  huit 
mille  hommes  à  peine  se  réunirent  à  l'armée  napoli- 
taine, et  les  renforts  attendus  de  Naples  ne  la  rejoignirent 
pas;  malgré  l'exemple  de  son  chef,  cette  armée  s'ébranla 
au  lieu  de  s'aguerrir,  alors  qu'ayant  abandonné  à  eux- 
mêmes  les  faibles  corps  que  Murât  battit  durant  huit 
jours  de  succès  éphémères,  les  Autrichiens  concentrèrent 


LA   FIN    DE  MURAT.  821 

sur  la  rive  gauche  du  Pô  les  forces  dont  ils  pouvaient 
disposer,  repoussèrent  Murât  les  deux  fois  qu'il  tenta 
de  passer  ce  fleuve,  passèrent  le  Pô  à  leur  tour,  prirent 
l'ofTensive  et  attaquèrent  Murât  de  front,  en  même  temps 
qu'ils  le  tournèrent  par  sa  gauche.  Battu  et  déhordé,  sa 
retraite  devint  une  effroyable  déroute.  Poursuivi  sans 
relâche,  ne  pouvant  se  rallier  nulle  part,  bientôt  non 
moins  menacé  par  ses  sujets  que  par  l'ennemi,  en  peu  de 
jours  sans  armée  et  sans  royaume,  il  se  trouva  errant 
sur  les  flots  et,  faute  d'asile,  forcé  de  se  jeter  sur  les 
côtes  de  la  Provence  et  d'y  attendre,  déguisé  en  mendiant, 
l'arrêt  de  Napoléon,  et  cela  pendant  que  sa  femme,  après 
avoir  fait  autant  que  possible  face  à  ses  devoirs  de  ré- 
gente et  de  mère,  quittait  Naples  quand  elle  n'y  vit  plus 
à  courir  que  des  dangers  sans  résultats,  et  venait  rejoin- 
dre à  Gaëte,  où  d'avance  elle  les  avait  envoyés,  ses  en- 
fants dont  elle  était  le  seul  et  dernier  appui.  Encore 
faut-il  ajouter  que,  dans  sa  détresse,  elle  avait  conclu 
avec  les  Anglo-Siciliens  un  traité  que  l'on  viola,  et  qu'on 
lui  vola  jusqu'à  ses  bijoux.  Quant  à  Murât,  incapable 
d'implorer  ou  d'accepter  la  sorte  de  refuge  que  sa  femme 
finit  par  obtenir  de  TAutriche,  il  commença  par  adres- 
ser à  Napoléon  la  demande  de  combattre  et  de  mourir  à 
côté  de  lui,  et  ce  dernier  acte  expiatoire,  cette  grâce, 
par  suite  de  laquelle,  substitué  à  Grouchy,  il  eût  changé 
en  victoire  la  défaite  de  Waterloo,  fut  remplacée  par  l'or- 
dre, politique  peut-être,  mais  décelant  plus  de  colère  que 
de  sagesse,  de  quitter  immédiatement  le  sol  français  (1). 

(1)  Quels  furent  les  motifs  d'ua  ordre  aussi  dur?  J'en  suppose 
plusieurs  :  la  conduite  de  Murât  en  1813  et  1814;  la  transgression 
funeste  des  dernières  recommandations  que  Napoléon  lui  avait 
envoyées  ;  l'inconvénient  de  faire  figurer  à  côté  de  lui  et  comme 
son  beau-frère,  alors  que  sa  propre  position  devenait  si  chanceuse, 
un  homme  qui  venait  d'être  battu  et  dépossédé.  Enfin.  Napoléon  pro- 
clamait le  maintien  du  ttatu  quo  ;  Murât  venait  de  combattre  pour 


828    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

C'est  alors  que,  dans  l'égarement  du  désespoir,  ce  mal- 
heureux, après  avoir  si  durement  payé  la  velléité  de 
recommencer  en  Italie  les  rôles  du  général  Bonaparte  et 
du  premier  Consul,  forma  l'entreprise  extravagante  de 
ressaisir  le  pouvoir  à  Naples,  comme  Napoléon  ravaitfait 
à  Paris,  entreprise  qui,  grâce  à  la  trahison  d'un  batelier, 
termina  par  la  plus  atroce  des  morts  une  existence  che- 
valeresque s'il  en  fut  jusque-là.  Cette  mort  appellera  à 
jamais  la  pitié  sur  lui  et  l'exécration  sur  le  cannibale 
couronné  qui,  par  un  ordre  d'exécution  télégraphique- 
ment  transmis,  profana  jusqu'au  simulacre  de  la  justice 
et,  pour  mieux  attester  la  volupté  que  cet  assassinat  lui 
fit  goûter,  pour  ne  laisser  aucune  borne  au  dégoût,  à 
l'horreur  qui  resteront  attachés  à  sa  mémoire,  fit  déca- 
piter le  cadavre  de  ce  brave  des  braves,  à  la  fois  son 
successeur  et  son  prédécesseur,  fit  mettre  la  tête  dans 
un  bocal  et  plaça  ce  bocal  dans  une  des  armoires  de 
sa  chambre  à  coucher,  de  sorte  que,  la  nuit  même,  il  put 
n'être  pas  privé  de  ce  genre  de  jouissances  dont,  avant 
Ferdinand  !•%  aucun  brigand  ne  s'était  régalé. 

La  mort  de  Murât  n'eut  lieu  néanmoins  qu'au  mo- 
ment où,  quittant  le  monde  et  la  France,  Napoléon 
tomba  dans  le  guet-apens  du  Bellérophon;  mais  la  nou- 
velle de  la  défaite  et  de  la  contre-révolution  de  Naples 
avait  été,  comme  je  l'ai  dit.  pour  Napoléon  un  malheur 
et  pour  la  France  un  sujet  de  triste  pressentiment;  ce 
qui  me  ramène  à  mon  sujet,  c'est-à-dire  au  mécontente- 
ment, à  l'inquiétude  qui  venaient  de  remplacer  à  Paris 
le  premier  mouvement  de  fanatisme.  Cependant  l'élan 
donné  ne  s'arrêtait  pas,  et  le  temps,  si  malheureuse- 
ment perdu  pour  l'offensive,  était  du  moins  activement 

conquérir;  raccueillir,  l'employer,  pouvait  indiquer  une  conni- 
vence de  nature  à  ébranler  le  nouveau  genre  de  confiance  que 
Napoléon  prétendait  inspirer  aux  peuples  et  aux  rois. 


LES   ARTICLES    ADDITIONNELS.  329 

employé  pour  la  défensive.  L'armée,  qui  devait  être  de 
quatre  cent  mille  hommes,  se  recrutait  avec  rapidité; 
les  quatre  cents  bataillons  de  grenadiers  de  la  garde 
nationale  se  formaient;  un  seul  département  en  levait 
onze;  la  Bretagne  se  fédérait,  et  les  anciennes  provinces 
de  l'Est  imitaient  cet  exemple  ou  concouraient  à  le 
donner;  si  rien  n'avait  contrarié  cet  élan,  nos  forces, 
au  15  juin,  auraient  été  colossales  ;  mais,  le  22  avril,  un 
mois  à  peine  révolu  depuis  son  retour.  Napoléon  gratifia 
la  France  des  articles  additionnels  aux  Constitutions  de 
l'Empire,  et  ces  articles,  en  arrêtant  un  mouvement  qui 
était  général,  devinrent  le  plus  grand  auxiliaire  de  nos 
ennemis. 

Le  23,  au  matin,  je  me  rendis  à  l'Elysée.  Ceux  qui  s'y 
trouvaient  déjà  étaient  certes  des  hommes  dévoués  ou 
ne  demandant  pas  mieux  que  de  se  dévouer;  eh  bien,  la 
consternation  se  lisait  sur  toutes  les  figures.  Un  silence 
immense  régnait  dans  les  salons;  on  se  rapprochait  sans 
s'aborder,  et  si  l'on  en  arrivait  à  échanger  quelques 
paroles,  c'était  pour  se  demander  à  voix  basse  :  «  Avez- 
Yous  lu  les  articles  additionnels?  >  question  à  laquelle  la 
seule  réponse  était  un  «  oui  » ,  auquel  succédait  un  regard 
trop  significatif.  Et  en  effet,  de  toutes  les  fautes  de 
Napoléon,  c'est  une  de  celles  que  j'ai  le  moins  compri- 
ses. Je  sais  que  pendant  son  voyage  il  avait  prodigué 
les  promesses;  je  sais  qu'à  son  passage  à  Lyon,  jugeant 
au  frénétique  enthousiasme  des  Lyonnais  que  sa  tâche 
serait  très  facile  et  s'imaginant  qu'il  serait  toujours  le 
maître  de  ne  tenir  de  ses  promesses  que  ce  que  bon  lui 
semblerait,  il  rendit  des  décrets  aussi  imprudents  que 
furent  vaniteux  ses  décrets  datés  du  Kremlin  sur  la  Co- 
médie française;  mais  comment  aborder  les  plus  hautes 
questions  de  gouvernement  et  entreprendre  de  les 
résoudre  au  milieu  de  tant  de  difficultés  de  tous  genres 


330    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

et  de  bouleversements  ?  Gomment  s'exposer  à  dépasser 
la  ligne  désirable  ou  à  mécontenter  la  France,  alors 
qu'on  n'avait  qu'elle  à  opposer  à  l'Europe  conjurée? 
Gomment  ne  pas  profiter  de  deux  mois  et  demi  avant 
lesquels  les  Russes  ne  pouvaient  être  en  ligne,  tandis 
que  les  Autrichiens  attendaient  leurs  alliés  pour  agir? 
Gomment  ne  pas  attaquer  les  premières  troupes  arri- 
vées à  portée  ;  comment  méconnaître  qu'il  n'y  avait  qu'une 
urgence,  celle  de  la  guerre  qui,  heureuse,  arrangeait 
tout  et,  malheureuse,  n'aurait  pu  sauver  la  plus  admi- 
rable et  la  plus  parfaite  des  constitutions?  Laissant 
de  côté   des   simagrées   qui  ne  trompaient  plus  per- 
sonne, il  fallait,  comme  réparation   d'honneur  due  à 
la  France  et  pour  rétablir  l'équilibre  politique  en  Eu- 
rope, annoncer  hautement  la  reprise  de  nos  limites  im- 
prescriptibles, c'est-à-dire  de  ce  cours  du  Rhin  qui  jadis 
avait  circonscrit  les  Gaules,  qui,  reconquis  par  la  Répu- 
blique, avait  été  possédé  par  l'Empire,  et  sans  lequel 
il  ne  pouvait  plus  y  avoir  de  France  pour  Napoléon, 
attendu  que,  s'il  n'avait  pas  le  pouvoir  de  le  reprendre 
alors  que  les  sympathies  des  habitants  de  ces  contrées 
étaient  encore  chaudes,  il  n'avait  pas  le  pouvoir  de  rien 
garder.  Je  le  répète  parce  que  je  ne  peux  bannir  de  mon 
esprit  et  de  ma  plume  ces  regrets  et  cette  pensée,  il  fal- 
lait s'abstenir  de  protestations  qui  ne  décelaient  que  la 
crainte,  et,  pour  arriver  à  une  paix  qui  n'était  possible 
qu'en  la  rendant  nécessaire  aux  ennemis,  il  fallait  partir 
pour  Bruxelles  en  battant  la  générale  et  en  la  faisant 
battre  dans  toute  la  France;  en  deux  mois  on  aurait 
eu  sous  ses  drapeaux  un  demi-million  de  soldats,  sans 
pour  cela  repousser  et  humilier,  ainsi  qu'on  le  fit,  les 
gardes  nationales  et  les  fédérés  qu'il  fallait  au  contraire 
exalter. 
Gependant,  s'il  ne  prenait  pas  ce  parti,  sur  lequel  le  gé- 


LES   ARTICLES    ADDITIONNELS.  331 

néral  Bonaparte,  le  premier  Consul  ou  l'Empereur  jus- 
qu'en 1812,  n'aurait  pas  hésité,  forcé  par  la  malheu- 
reuse proclamation  de  son  séjour  à  Paris  de  constituer 
un  avenir  qu'il  détruisait  de  cette  manière,  il  fallait  que 
Napoléon  dépassât  alors  les  engagements  qu'il  avait  con- 
tractés et  convainquît  la  France  que,  pour  la  situation 
nouvelle  ou  elle  était  placée,  elle  trouverait  en  lui  un 
homme  nouveau,  et  que,  cause  des  désastres  éprouvés 
par  elle,  comme  prix  des  efforts  et  des  sacrifices  qu'elle 
avait  encore  à  faire,  il  entendait  la  dédommager  par  de 
larges  et  utiles  concessions.  Mais,  s'il  avait  reproché 
aux  Bourbons  de  n'avoir  rien  appris  et  rien  oublié  pen- 
dant leur  exil,  la  France  put  lui  faire  au  même  titre 
le  même  reproche,  et  elle  cessa  d'avoir  pour  lui  des 
sentiments  qu'il  n'avait  pas  pour  elle.  Cependant  il  ne 
tarda  pas  à  se  rendre  compte  du  tort  qu'il  avait  eu,  mais 
il  n'avait  plus  la  possibilité  d'en  atténuer  l'effet;  son  en- 
tourage ne  fut  que  plus  empressé  à  faire  couvrir  ces  ar- 
ticles additionnels  de  signatures,  que  Ton  arracha  et  qui 
ne  firent  qu'aliéner  un  peu  plus  ceux  qui  se  résignèrent 
à  les  donner.  Puis  M.  Sismondi  inséra  dans  le  Moniteur 
trois  plaidoyers,  que  personne  ne  lut  parce  que  rien 
n'est  plus  indépendant  des  mots  et  des  phrases  que 
l'opinion  des  masses,  et  Napoléon,  dans  le  discours  qu'il 
prononça  au  Champ  de  mai,  annonça  une  revision  qui, 
après  ce  que  ses  articles  avaient  révélé,  ne  devait  ras- 
surer personne. 

Quelques  jours  après  cette  fatale  promulgation,  je  ren- 
contrai le  général  Watier  de  Saint-Alphonse  (1).  c  Eh 
bien,  me  dit-il,j*ai  une  destination.  Je  commande  la  divi- 

(1)  Le  général  Watier  prit  ce  nom  de  Saint- Alphonse  quand  il 
fui  fait  comte.  Le  général  Gentil  le  prit  également  en  recevant  le 
même  titre,  et  Watier  fut  choqué  de  la  concurrence,  comme  sMl 
avait  reçu  ce  nom  de  ses  pères.  De  fait,  tous  ces  déguisements  de 
rotures  étaient  burlesques. 


332    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

sien  de  cavalerie  du  corps  du  général  Reille;  jele  cpiitte; 
il  lui  manque  encore  un  général  de  division  d'infanterie, 
et  il  serait  enchanté  de  vous  avoir,  comme  je  le  serais 
de  resservir  avec  vous.  Dépêchez-vous  cependant,  car 
plusieurs  de  nos  camarades  sollicitent  déjà  ce  comman- 
dement. >  Je  ne  sais  ce  que  je  lui  répondis;  mais  moi 
qui,  dix  jours  avant,  aurais  saisi  avec  joie  cette  occasion 
de  reprendre  mon  service  actif,  je  n'allai  pas  chez  Reille 
et  même  je  l'évitai,  jusqu'à  ce  que  je  susse  que  ses  deux 
divisions  étaient  données. 

A  peu  d'époques  de  ma  vie  je  ne  me  rappelle  avoir 
ressenti  un  pareil  désenchantement  de  tout  et  de  moi- 
même,  et  c'est  peut-être  la  cause  pour  laquelle  j'éprouve 
tant  de  peine  à  en  réveiller  le  souvenir;  je  laisserai  donc 
de  côté  des  hommes  très  honorables  par  leur  dévoue- 
ment, mais  dont  l'exagération  a  fait  plus  de  mal  que  de 
bien  à  Napoléon  ;  j'y  laisserai  de  même  cette  foule  de 
gens,  les  uns  plus  faux,  plus  vils,  plus  lâches  et  morale- 
ment plus  laids  qu'on  ne  peut  croire,  les  autres  plus 
ridicules  qu'on  ne  peut  dire.  Partout  où  se  trouve  le 
pouvoir  se  trouvent  la  bassesse  et  l'intrigue;  mais,  en  un 
moment  où  le  pouvoir  était  si  incertain  que  les  intérêts 
ne  savaient  vers  qui  se  tourner,  jamais  on  ne  vit  tant  de 
gens,  affublés  de  tous  les  costumes,  prendre  tous  les 
masques  pour  jouer  tous  les  rôles.  Le  dégoût  que  pro- 
voquait ce  spectacle  devait  être  surpassé  par  celui  que 
devait  provoquer  le  spectacle  de  ces  mêmes  Tuileries 
trois  mois  plus  tard,  et  le  cœur  me  lève  un  peu  devant 
les  turpitudes  dont  il  fallut  être  témoin  et  que  je  re- 
nonce à  faire  revivre  sous  ma  plume;  toutefois  je  ne  puis 
éviter  de  parler  d'une  anecdote  sur  laquelle  on  a  fait  cou- 
rir dix  versions  et  dont  je  puis  fixer  certains  détails  à 
titre  de  témoin.  C'était  à  une  réception  des  dimanches: 
Napoléon  était  rentré  de  la  chapelle  dans  le  salon  de  la 


LES   TROIS    EPOQUES    DE  BOURMONT.  333 

Paix  et  arrivait  à  la  porte  de  la  salle  du  Trône,  lorsqu'il 
aperçut  M.  de  Bourmont  qui,  pour  la  première  fois,  je 
crois,  se  montrait  au  château  depuis  les  Cent-jours  ;  il 
s'arrêta  devant  cet  homme  à  la  droite  duquelje  me  trou- 
vais ;  j'ai  donc  parfaitement  entendu  ce  que  je  vais  rap- 
porter littéralement.  Tout  se  borna,  du  reste,  aux  trois 
phrases  suivantes  :  c  Ah  I...    monsieur  de  Bourmont, 
vous  avez  eu  de  la  peine  à  vous  décider.  »  Et  ces  der- 
niers mots  furent  accompagnés  d'un  sourire  douteux. — 
«  Moi,  Sire?  Je  suis  dévoué  à  Votre  Majesté  impériale,  et 
non  moins  ambitieux  de  lui  prouver  ma  fidélité  que  re- 
connaissant de  ce  que  je  lui  dois  déjà.  >  Il  avait  été  fait 
général  de  brigade  et  général  de  division  par  l'Empe- 
reur. Celui-ci,  après  un  regard  prolongé,  fit  un  mouve- 
ment de  tête  en  terminant  sur  ces  mots  :  c  Je  m'en  sou- 
viendrai et  justifierai  votre  zèle.  »  Tel  fut  le  colloque,  qui 
avait  évidemment  pour  sujet  une  démarche  récemment 
faite  par  ce  Bourmont  auprès  de  l'Empereur,  demande 
soit  écrite,  soit  présentée  par  un  tiers.  De  fait,  grâce  à  la 
protection  du  général  Gérard,  que  Bourmont  joua  sous 
jambes,  ce  qui  n'était  pas  difficile,  grâce  à  la  tendance 
qu'avait  toujours   eue  l'Empereur   pour  employer  des 
gens  de  l'ancien  régime,  grâce  à  la  satisfaction  qu'il  pou- 
vait éprouver  vis-à-vis  de  la  France  et  de  l'Europe  à 
montrer  que  même  un  Bourmont  se  ralliait  à  lui,  une 
division  fut  confiée  au  traître,  dont  à  bon  droit  le  nom  est 
devenu  une  flétrissure.  On  sait  les  suites,  et  il  est  presque 
fastidieux  de  rappeler  les  trois  époques  de  ce  Bourmont. 
Au  retour  de  Lisbonne,  et  tant  qu'il  était  au  service  de 
l'Empereur,  il  correspondait  avec  les  Princes,  se  disant 
toujours  à  la  tète  de  grandes  machinations  pour  obtenir 
des  envois  d'argent;  puis,  après  la  première  Restaura- 
tion, du  jour  ou  Napoléon  est  débarqué,  ce  même  Bour- 
mont, l'ami  du  Roi  et  des  Princes,  travaille  à  la  procla- 


334    MÉMOIRES   DU    GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

mation  du  maréchal  Ney,  à  Lons-le-Saulnier,  se  moque 
d'un  chef  de  bataillon  qui  brise  son  epée  et,  dînant  avec 
le  maréchal,  boit  à  la  santé  de  TEmpereur;  il  demande 
du  service  à  celui-ci,  en  reçoit  une  division,  et  il  déserte 
à  Waterloo,  avant  la  bataille  ;  une  heure  après  la  dé- 
sertion, tous  les  avant-postes  de  l'armée  sont  attaqués 
et  surpris,  et,  comme  excuse,  il  se  contente  de  dire  :  «  Si 
le  canon  avait  tiré,  je  me  serais  regardé  comme  engagé  »; 
puis  plus  tard  il  fait  cette  confession  :  «  J'avais  d'abord 
cru  les  Princes  perdus  »  (c'est  pourquoi  il  s'était  rallié  à 
Napoléon)  ;  «  mais  les  articles  additionnels  m'ont  fait 
croire  au  gain  définitif  de  leur  cause  »  (et  c'est  pourquoi 
il  déserta  la  veille  de  la  bataille  et  porta  aux  ennemis 
la  situation  de  notre  armée  et  le  secret  des  opérations 
qui  allaient  être  exécutées).  Traître  parmi  les  traîtres, 
ce  Bourmont  avait  eu  l'habileté  de  se  faire  des  com- 
plices; il  entraîna  notamment  le  général  Reiset,  auquel  il 
répétait:  t  Le  Roi  a  besoin  que  des  hommes  comme  nous 
ne  mettent  aucune  borne  à  leur  dévouement  >;  et  son 
impudence  fut  telle  qu'on  se  demande  vraiment  si  ce 
qui  fut  dit  alors  n'est  pas  vrai,  à  savoir  que  le  Roi,  par- 
tant pour  Gand,  fit  recommander  à  ce  Bourmont  de  ser- 
vir Napoléon  pour  le  trahir,  et  que  cette  mission,  qui 
pour  tout  homme  d'honneur  eût  été  une  insulte,  ne 
sembla  au  traître  qu'un  devoir  de  réparation  et  de  jus- 
tice. Mais  assez  de  ces  pourritures. 

Tout  se  préparait  pour  la  solennité  du  Champ  de  mai, 
espèce  de  prologue  qui  pour  la  France  précéda  le  drame 
le  plus  terrible,  et  pour  Napoléon  la  scène  du  juge- 
ment dernier.  Cependant  des  députations  de  toutes  les 
villes,  de  toutes  les  gardes  nationales,  de  tous  les  régi- 
ments arrivaient,  les  uns  pour  présenter  les  actes  plus 
forcés  que  libres  d'adhésion  aux  articles  additionnels, 
les  autres  pour  recevoir  de  nouveaux  drapeaux,  tous 


LA   FEMME   DE   M.    DE   TALLEYRAND.  335 

pour  renouveler  de  ces  serments  à  valeur  conditionnelle, 
et  qu'on  prête  comme  on  les  reçoit.  Ce  fut  en  même  temps 
une  seconde  représentation  de  la  distribution  des  dra- 
peaux de  l'Empire  en  1804,  et  de  la  Fédération  en  1790, 
avec  cette  différence  que  la  bénédiction  donnée  par 
le  prélat  qui  officia  en  1815  n'eut  pas  l'efficacité  de  la 
messe  dite  en  1790  par  un  prêtre  qui,  se  jouant  de 
ses  engagements  avec  Dieu  comme  avec  les  hommes, 
donna  une  femme  mariée  pour  concubine  à  l'Église  (1), 

(1)  Prêta  épouser  Mme  Grand.  M.  de  TaUeyraod  voulut  se  dédire  ; 
mais  elle  avait  obtenu  ou  surpris  des  secrets  importants,  dont  l'un 
surtout  ne  pouvait  être  divulgue    sans  qu'il   en  résultât  pour 
M.  de  Talleyrand  Téchafaud,  et  cette  femme,  sans  esprit  et  sans 
âme,  mais  fort  loin  d*être  sans  tenue  et  sans  caractère,  se  décida 
pour  un  billet  conçu  en  ces  termes  :  «  Si  vous  ne  m'épousez  de 
suite,  je  vous  fais  raccourcir  d'un  pied.  »  Au  nombre  des  per- 
sonnes les  mieux  placées  pour  être  bien  informées  et  qui  m'ont  ra- 
conté ce  fait,  je  dois  citer  Mme  Eusèbe  Sal verte;  suivant  elle, 
comme  suivant  tous  ceux  qui  connaissaient  les  personnages,  c'est 
en  effet  la  seule  manière  d'expliquer  le  mariage  de  M.  de  Talleyrand. 
Sans  doute  à  l'Empereur  qui  lui  demandait  si  sa  femme  avait  de 
l'esprit,  M.  de  Talleyrand  répondit  :  «  EUe  en  a  comme  une  rose  >; 
mais  cette  comparaison,  fort  exacte  à  l'adresse  d'une  femme  qui, 
sotte  à  l'excès,  n'avait  pour  elle  que  sa  fraîcheur  et  sa  beauté,  ne 
suffit  pas  à  nous  faire  croire  à  un  véritable  amour  de  la  part  d'un 
homme  aussi  blasé  que  l'était  M.  de  Talleyrand  à.  l'époque  où  cette 
bizarre  union  résulta  d'un  divorce  avec  un  homme  et  d'un  divorce 
avec  l'Église. 

Quoi  qu'il  en  soit,  quelles  illusions  pouvaient  survivre  à  un  tel 
mariage?  Aussi,  non  content  des  quatre-vingt-deux  ans  de  scan- 
dale donnés  au  monde,  M.  de  Talleyrand  mit  le  comble  aux  indi- 
gnités de  sa  vie  par  celles  dont  la  mort  de  sa  femme  fut  l'occa- 
sion. Et  en  effet,  durant  les  huit  derniers  jours,  il  fît  torturer 
l'agonisante  pour  lui   imposer  un  testament   dill'érent  de  celui 
qu'elle  avait  fait.  Informé  par  les  «spions  dont  il  l'avait  entou- 
rée, qu'elle  avait  destiné  une  cassette  fermée  à  la  duchesse  d'Es- 
tissac,   celle  de   ses  propres  nièces  qui   était  la  plus  riche  en 
enfants,  la  moins  riche  en   argent,  il  fit  guetter  la  remise  de 
cette  cassette  pour  s'en  emparer  au  nom  d'un  contrat  de  mariage 
dicté  par  lui  seul  et  qu'il  exploitait  devant  le  cadavre  encore  chaud 
de  celle  à  laquelle  il  avait  par  dédain  refusé  le  dernier  adieu.  On 
est  révolté  d'une  telle  spéculation  chez  un  homme  à  qui  ses  ri- 


836    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

et  finit  par  faire  légitimer  par  un  pape  ses  anticipa- 
tions sacrilèges. 

Ayant  à  prononcer  un  discours  à  ce  Champ  de  mai 
(ou  de  mort),  Napoléon  chargea  je  ne  sais  plus  qui  de 
le  lui  ébaucher;   et  cette  ébauche,  conçue  de  manière  à 
stimuler  de  plus  en  plus  les  sentiments  patriotiques  de 
la  nation,  lui  déplut  en  ce  qu'elle  devait  lui  convenir.  Il 
fit  donc  appeler  son  aide  de  camp  Bernard,  qui  aujour- 
d'hui encore  tient  lieu  à  la  France  de  ministre  de   la 
guerre  et,  de  fait,  n'est  que  le  ministre  de  son  ancienne 
arme,  puis,  évitant  toute  explication,  il  se  borna  à  lui 
dire  :  «  Lisez  ce  discours  qui  ne  vaut  rien  et  que  vous 
referez.  »  Bernard  le  refit,  mais  pour  le  rendre  plus  libé- 
ral qu'auparavant.  Certes  rien  n'était  plus  honnête,  mais 
aussi  rien  n'était  plus  godiche  ;  aussi  Napoléon  avait-il 
à  peine  parcouru  cette  amplification  de  tribune,  que  la 
feuille  de  papier  sur  laquelle  elle  était  écrite  avait  été 
broyée  dans  sa  main,  jetée  au  feu,  et  qu'il  avait  tourné 
le  dos  audit  Bernard  ;  car  comment  prononcer  un  dis- 
cours presque  révolutionnaire  avec  le  costume  dans  le- 
quel Napoléon  avait  résolu  de  paraître?  Le  contraste  au- 
rait été  aussi  étrange  que  fut  choquant  le  disparate  Je 
son  discours,   de  ses  articles  et  de  ce  même  costume 
avec  les  circonstances.  Jamais  orateur  ne   se  montra 
plus  habile  pour  substituer  des  phrases  d'exaltation  à 
des  concessions  positives  et  pour  tout  renvoyer  à  un 
avenir  où  il  comptait  encore  être  redevenu  maître  de 
tout;  jamais  acteur  ne  fit  plus  de   frais  pour  repré- 
senter la  majesté  impériale  dans  toute  sa  splendeur, 
mais  jamais  Napoléon  ne  remplaça  plus  mal  à  propos 
son  habit  de  guerre,  sa  redingote  grise,  sa  vieille  épée, 

chesscs,  cause  de  toutes  ses  infamies,  vont  échapper  ;  car  on  ne  les 
emporte  pas  plus  en  enfer  qu'au  paradis,  où  d'ailleurs  ce  damné 
peut  être  sûr  de  ne  pas  être  attendu. 


SOLENNITÉ   DU   CHAMP   DE   MAI.  337 

son   petit  chapeau  et   ses  bottes  par  des  bas  de  soie 
blancs,    des  souliers  brodés  et  à  rosettes,  un  glaive  de 
théâtre,  un  habit,  une  écharpe,  un   manteau  éblouis- 
sants  de  broderies  et  une   couronne  d'empereur  ro- 
main. Cette  parade,  qui  semblait  indiquer  que  l'homme 
de  guerre  était  fini  en  lui,  m'affligea  et  en  affligea  beau- 
coup d'autres.  C'est  à  peine  si,  aux  jours  de  prospérités, 
tout  cela  pouvait  paraître  lui  convenir,  car  de  tels  dé- 
guisements ne  déguisent  jamais  rien.   Ce  qu'il  y  avait 
de  plus  grand  en  lui,  c'était  toujours  l'ancien  général 
Bonaparte,  et  la  seule  coquetterie  qu'il  pouvait  se  per- 
mettre impunément  était  de  renchérir  sur  son  orgueil- 
leuse simplicité.  Empereur,  il  ne  représentait  qu'une 
concession  que  la  France  n'avait  faite  qu'à  regret,  que 
l'Europe  continentale  n'avait  admise  qu'avec  rage  et  dé- 
dain, que  l'Angleterre  n'avait  cessé  de  combattre  ;  alors 
que,  général,  il  ne  dépendait  que  de  son  épée,  dont  il  te- 
nait tout,  et  il  était  certain  d'inspirer  un  enthousiasme 
qui  le  déifiait.  Je  le  répète  donc,  au  31  mai,  au   !•'  juin 
1815,  il  s'agissait  de  guerre  etnon  de  faste,  parce  qu'il 
s'agissait  de  résultats  et  non  d'illusions,  et  nous  restâmes 
confondus  de  voir  Napoléon  s'affubler  de  vêtements  qui, 
dans  la  pensée  de  tous,  pouvaient  lui  être  arrachés  le 
lendemain. 

Une  immense  tribune  couverte  et  richement  décorée 
avait  été  construite  sur  toute  l'étendue  du  corps  avancé 
de  l'École  militaire;  c'est  dans  cette  tribune  que  furent 
placés  les  principaux  personnages  assistant  à  la  so- 
lennité et  tous  les  membres  de  la  famille  de  Napoléon 
qui  se  trouvaient  à  Paris;  enfin  ce  fut  là  qu'il  se  plaça 
lui-même,  au  bruit  du  canon  et  du  roulement  général 
qui  annoncèrent  son  arrivée.  Le  Champ  de  Mars  était 
rempli  de  troupes,  et  le  soleil,  dardant  sur  soixante  mille 
baïonnettes,  semblait  faire  scintiller  l'immense  espace 


V. 


•>•> 


338    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  RÂRON   THIÉBAULT. 

que  du  haut  du  talus  quatre  cent  mille  spectateurs  en- 
cadraient. Le  coup  d'œil  était  superbe,  et,  quoiqu'il  fût  fait 
pour  absorber  les  regards  et  la  pensée,  je  crois  voir 
encore  Hortense  dessinant  cet  imposant  tableau;  elle 
avait  à  ses  côtés  ses  deux  fils,  non  moins  remarquables 
par  leur  beauté  que  par  Télégance  de  leurs  habits  de 
hussards;  et  ces  enfants,  auxquels  la  situation  du  roi 
de  Rome  pouvait  réserver  un  avenir  immense,  l'inexo- 
rable destinée  condamnait  Tun  à  une  mort  prématurée 
et  aurait  fait  subir  à  Tautre  une  mort  encore  plus  affreuse, 
si  Louis-Philippe  ne  Pavait  arraché  au  supplice  dont 
son  attentat  de  Strasbourg  l'avait  rendu  passible  (4). 

Au  milieu  de  la  somptueuse  tribune  dont  je  viens  de 
parler,  un  trône  surmonté  d'un  dais  était  construit  en 
avancée  sur  le  Champ  de  Mars;  élevé  d'une  douzaine 
de  degrés  au-dessus  du  sol,  il  communiquait  par  des 
gradins  avec  les  troupes,  et  il  était  entouré  des  trois  cents 
étendards  et  drapeaux  qui  allaient  être  distribués.  C'est 
à  ce  trône  que  Napoléon  se  rendit,  presque  immédiate- 
ment suivi  de  ses  frères  Joseph,  Lucien  et  Jérôme,  et 
d'un  groupe  formé  par  les  dignitaires  et  les  officiers  de 
sa  maison.  Jetant  en  arrière  son  manteau  avec  une 
dignité  et  une  grâce  qui  rappelaient  les  leçons  de  Talma, 
il  prononça  avec  énergie  et  chaleur  un  discours  qui, 
malgré  quelques  phrases  au  dernier  point  heureuses  et 
adroites,  était  plus  impérial  que  français.  Les  détails  de 
cette  cérémonie  sont  connus;  je  n'ajouterai  donc  qu'un 
mot  sur  un  épisode,  le  dernier  qui  pour  la  France  et 
pour  Napoléon  ne  fut  pas  un  épisode  de  malheur  et  de 
honte,  le  dernier  qui  dût  rappeler  les  fêtes  mémorables 
et  triomphales  auxquelles  ce  Champ  de  Mars  servait  de 

(1)  A  l'époque  où  il  écrivait,  le  géDéral  Thiébault  ne  pouvait  en- 
core prévoir  les  futures  destinées  de  ce  fils  d'Hortense  qui  devint 
Napoléon  III.  (Éd.) 


ARMEMENTS   SUPRÊMES.  ,     339 

théâtre  depuis  vingt-six  ans,  et  ce  mot  consistera  à  dire 
qu'il  était  impossible  d'aller  au-devant  d'une  défaite  irré- 
vocable par  un  appareil  plus  militaire,  d'un  effroyable 
désastre  par  une  solennité  plus  imposante,  de  s'ache- 
miner vers  la  nuit  des  tombeaux  par  un  jour  plus 
radieux,  vers  le  néant  par  plus  de  pompe. 

A  dater  de  ce  jour,  Paris  n'offrit  plus  que  le  double 
spectacle  de  la  levée  d'un  camp  et  du  branle-bas  d'un 
vaisseau.  Cinquante  mille  bras  élevaient  etarmaient  des 
fortifications  autour  de  cette  capitale  que  les  plus  inso- 
lents de  nos  ennemis  devaient  insulter  un  mois  après, 
et  tout  ce  qu'il  y  avait  de  troupes  et  de  députations  de 
régiments,  qui  avaient  reçu  les  nouvelles  aigles,  partaient 
en  toute  hâte  pour  rejoindre  leurs  corps  d'armée  ou 
leurs  corps  respectifs  et  pour  soumettre  à  l'épreuve  du 
feu  ces  insignes  confiés  à  la  valeur  et  à  la  fidélité.  Mo- 
ment imposant  s'il  en  fut  et  d'autant  plus  grave  que  le 
chemin  que  la  plupart  de  ces  troupes  avaient  à  faire  pour 
se  trouver  en  ligne,  était  plus  court.  Naguère  des  centai- 
nes de  lieues  séparaient  Paris  de  nos  avant-gardes,  alors 
que  c'était  à  soixante  lieues  de  la  Seine  que  le  canon 
allait  tonner;  et  c'est  à  cette  faible  distance  que  le  gant 
nous  était  jeté  par  un  Bliicher  et  un  Wellington,  héros  de 
bricole  et  de  hasard,  à  qui  la  fatalité  sacrifia  et  la  gloire 
de  Napoléon  et  Napoléon  lui-même,  victime  à  jamais 
immortelle. 

A  cette  heure  terrible  où  se  jouaient  de  tels  destins, 
les  individualités  ne  comptaient  guère,  et  cependant  il 
faut  bien,  puisque  j'écris  mes  Mémoires,  que  je  revienne 
à  moi.  Me  montrant  au  Château  et  à  l'Elysée,  mais  seu- 
lement aux  heures  des  réceptions  générales,  n'étant  allé 
chez  Joseph  et  chez  Lucien  (1)  qu'une  seule  fois,  quoi- 

(1)  On  sait  comment  avait  disparu  de  la  scène  politique  Louis, 
celui  qu'on  appelait  le  caput  mortuum  de  la  famille,  et  qui,  ayant 


340    MÉMOIRES   DU  GÉNÉBAL  BARON   THIÉBAULT. 

que  j'en  eusse  été  toujours  reçu  à  merveille;  vivement 
contrarié  d'avoir  été  entraîné  à  écrire  une  lettre,  avec  les 
termes  de  laquelle  je  restais  en  contradiction;  ne  deman- 
dant rien  d'une  part  parce  que  je  manquais  de  conûance 
aux  événements;  décidé  à  ne  rien  refuser,  mais  aussi  à  ne 
rien  solliciter;  n'ayant,  conséquemment  aux  résolutions 
que  j'avais  prises  à  Hambourg,  mis  chez  le  maréchal  Da- 
vout,  ministre  de  la  guerre,  ni  les  pieds,  ni  mon  nom,  ce 
qui  sufGsaitpour  expliquer  l'apparent  oubli  dont  j'étais 
l'objet;  n'ayant  pas  été  davantage  chez  les  autres  minis- 
très  et  pas  même  chez  Camot,  qui  cependant  avait  parlé 
favorablement  de  mes  ouvrages,  pas  même  chez  Camba- 
cérès  qui,  dans  toutes  occasions,  m'avait  traité  avec  dis- 
tinction et  bonté  ;  comprenant,  du  reste,  que,  dans  les  cir- 
constances où  nous  nous  trouvions,  on  ne  pouvait  guère 
employer  que  ceux  qui  sollicitaient  des  commande- 
ments, je  n'en  étais  pas  moins  blessé  de  ne  pas  avoir 
reçu  d'ordres;  c'était,  en  effet,  la  première  fois  de  ma 
vie  que  j'étais  laissé  sans  emploi,  et,  quoique  je  ne  dusse 

contracté  en  1801,  à  Salamanque.  une  maladie  fatale,  et  ayant  été 
mal  soigné,  ne  s'en  est  jamais  rétabli.  Voué  à  une  existence  de 
soudraoces,  il  était  exaspéré  contre  quiconque  S6|portait  bien,  et 
c'est  aiusi  qu'il  prit  d'.\rjuzon  en  aversion  parce  que  celui-ci  était 
toujours  content  et  paraissait  heureux.  Il  ne  croyait  à  aucune 
bonne  intention,  et  un  général  l'ayant  suivi  à  Gratz  par  excès  de 
dévouement,  il  lui  dit  un  jour  qu'il  n'était  pas  dupe,  et  qu'il  devi- 
nait un  miitif  intéressé  à  de  si  beaux  sentiments;  sur  ce  tbème  il 
poussa  les  choses  si  loin  que  l'autre  dut  le  quitter.  Il  avait  des  ma- 
lignités incroyables.  En  endossant  la  chemise  d'an  galeux,  il  se 
donna  la  gale  pour  la  donner  à  sa  femme;  quand  il  quitta  la  Hol- 
lande, il  emporta  sans  les  payer  pour  huit  millions  de  diamants 
que  Napoléon  acquitta  en  réunissant  la  Hollande  à  la  France,  et 
pcrsoime  ne  sait  ce  qu'il  a  en  portefeuille;  car  tantôt  il  fait  de 
grandes  dipenses.  tantôt  il  vit  comme  un  cuistre.  Il  y  a  dix  ans 
qu'il  est  paralytique  et  qu'il  ne  peut  plus  manger  seul,  et  il  vient 
d'épouser  une  jeune  Strozzi,  âgée  de  seize  ans,  et  la  plus  belle  Glle 
de  l'Italie.  Conmie  dans  ce  mariage  tout  sera  sacrifié  à  l'argent,  il 
est  possible  que  le  vieux  roi  ait  des  enfants  de  sa  jeune  femme  si 
elle  n'en  a  de  lui. 


DÉPART    DE   NAPOLÉON     POUR   I/ARMÉE.  341 

m'en  prendre  qu'à  moi,  je  n'en  avais  pas  moins  de  l'hu- 
meur; toutefois  cette  humeur  ne  me  fit  pas  dévier  de  la 
ligne  que  je  m'étais  tracée. 

Le  temps  nécessaire  pour  que  les  troupes  qui  avaient 
assisté  au  Champ  de  mai  arrivassent  à  leur  destination, 
expirait  le  10  juin,  et  tout  annonçait  le  départ  instan- 
tané de  Napoléon.  Or,  ce  10  juin  se  trouvant  un  dimanche, 
j'assistai  à  la  dernière  messe  qu'il  entendit  aux  Tuileries, 
a  la  dernière  audience  qu'il  dût  y  donner.  L'affluence 
était  considérable,  la  préoccupation  générale.  Chacun 
néanmoins  s'efforçait  de  faire  bonne  contenance  et 
n'aboutissait  guère  qu'à  afficher  une  de  ces  confiances 
qui,  exprimées  par  des  banalités,  n'en  inspirent  aucune. 
Je  ne  dirai  pourtant  pas  que  l'on  était  sans  espoir;  mais 
on  était  encore  moins  sans  anxiété.  Napoléon,  qui  tant 
de  fois  avait  volontairement  joué  quitte  ou  double,  se 
trouvait  cette  fois  acculé  par  la  force  à  cette  nécessité; 
l'arbitre  souverain  de  tant  d'existences,  l'homme  qui, 
d'un  regard,  d'un  geste,  d'un  mot,  bouleversait  la  vie 
ou  la  rendait  heureuse  ou  magnifique,  en  était  arrivé 
au  moment  peut-être  où  il  n'aurait  plus  d'asile.  Vou- 
lant échapper  à  mes  pressentiments  fâcheux  et  cher- 
cher en  cet  homme  même  les  motifs  de  sécurité  qui 
semblaient  me  fuir  et  que  lui  seul  pouvait  donner  encore, 
me  rappelant  la  détresse  physique  en  laquelle  il  m'était 
apparu  le  jour  où  il  avait  appris  la  mort  de  Berthier,  et 
cherchant  à  me  rassurer  contre  de  tels  souvenirs,  je  ne 
cessai  de  le  considérer,  et  mes  regards  s'attachèrent  sur 
lui  avec  d'autant  plus  d'avidité,  je  pourrais  ajouter  de 
souffrance,  que  plus  je  l'examinais,  moins  je  parvenais  à 
le  retrouver  tel  qu'au  temps  de  sa  force  et  de  sa  gran- 
deur. Jamais  l'impression  que  sa  vue  me  fit  éprouver,  à 
ce  moment  où  le  destin  allait  prononcer  entre  le  monde 
et  lui,  jamais  cette  impression  n'a  cessé  de  m'étre  pré- 


342   MÉMOIRES    DU   GÉNÉRAL  BARON    THIÉBAULT. 

sente.  Son  regard,  jadis  si  formidable  à  force  d'être 
scrutateur,  avait  perdu  la  puissance  et  même  la  fixilé;sa 
figure,  que  si  souvent  j'avais  vue  comme  rayonnante  de 
grâce  ou  modelée  dans  l'airain,  avait  perdu  toute 
expression  et  tout  caractère  de  force;  sa  bouche  con- 
tractée ne  gardait  rien  de  son  ancienne  magie;  sa  tête 
elle-même  n'avait  plus  ce  port  qui  caractérisait  le  do- 
minateur du  monde,  et  sa  démarche  était  aussi  embar- 
rassée que  sa  contenance  et  ses  gestes  étaient  incertains. 
Tout  semblait  dénaturé,  décomposé  en  lui;  la  pâleur 
ordinaire  de  sa  peau  était  remplacée  par  un  teint  ver- 
dâtre  fortement  prononcé,  qui  me  frappa.  Qu'était  donc 
devenu  le  triomphateur  de  l'Italie  deux  fois  soumise  à 
ses  armes;  de  l'Autriche  deux  fois  conquise;  de  l'Egypte 
où  de  fait  il  s'assit  sur  le  trône  de  Sésostris;  de  la 
Prusse  qu'unejournée  lui  avait  suffi  pour  anéantir;  de  la 
Russie  qui  ne  put  être  sauvée  que  par  son  climat  ?  Et 
quelle  différence  des  temps  où  nous  étions  à  ceux  que 
je  rappelle;  temps  où  le  dernier  soldat  tressaillait  à  sa 
vue,  comme  à  sa  voix;  où  ses  moindres  paroles  se  répé- 
taient avec  enthousiasme  et  semblaient  prophétiques, 
et  où,  achevant  d'exalter  toutes  les  âmes  par  son  élo- 
quence ossianique,  il  osait  dire(i)  :  t  Bientôt  je  reparaî- 
trai à  votre  tête,  et  l'on  reconnaîtra  que  vous  êtes  de  la 
race  des  braves.  » 

Où  était  le  temps  où  il  pouvait  se  vanter  d'avoir  cent 
mille  hommes  et  cent  millions  à  dépenser  par  an,  calcul 
horrible  du  moins  en  ce  qui  concerne  les  hommes  et 
qui  peut-être  l'a  perdu,  du  jour  où  les  rentrées  n'ont 
plus  concordé  avec  la  dépense?  L'histoire  de  Napo- 
léon se  résume  à  ceci  :  à  mesure  que  s'accroît  sa  des- 
tinée, il  gagne  en  ambition  ce  qu'il  perd  en  prévoyance 
et  en  capacité,  par  conséquent   en  véritable  force.  Un 

(1)  Voir  sa  proclamation  qui  suivit  son  retour  d'Egypte. 


ANECDOTES  SUR  NAPOLÉON.         843 

de  ses  grands  vices  fut  de  favoriser,  et  souvent  avec 
impudeur,  les  hommes  qui  avaient  fourni  toutes  sortes 
de  raisons  pour  être  sacrifiés,  et  de  haïr  l'indépendance 
au   point  de  repousser  ceux  qui,  par  leur  honnêteté  et 
leurs  vertus,  ne  lui  donnaient  sur  eux  aucune  de  ces  pri- 
ses qu'il  regardait  bien  à  tort  comme  les  garanties  d'un 
dévouement  aveugle  et  sans  bornes.  De  même  les  faveurs, 
les  grâces  finirent  par  être  scandaleusement  réparties, 
et  des  hommes  ineptes,  immoraux,  obtinrent  de  lui  des 
décorations,  des  titres  de  chevalier,  de  baron  même  (je 
citerai  Lemière),  des  dotations  enfin  qu'il  refusait  ou  ne 
donnait  pas  à  des   hommes  éminemment  recomman- 
dables  parvenus  aux  premiers  grades.  Un  colonel  lui 
demandait  la  croix  pour  son  quartier-maître  :  «  Il  me  faut 
du  sang  et  non  de  l'encre  »,  lui  répondit  Napoléon,  qui 
peu  après  donna  cette  croix  pour  de  la  boue. 

Combien  n'a-t-on  pas  cité  d'anecdotes  sur  ses  rapports 
avec  le  troupier!  Or  ces  rapports,  si  fermes,  si  intelli- 
gents, si  féconds  au  début,  prennent  plus  tard  une  forme 
de  dévergondage  de  puissance  :  «  Attrape  ça,  dit-il  à  un 
soldat,  en  lui  donnant  un  titre  et  une  dotation....  Je  te 
fais  douze  cents  francs  de  rente,  dit-il  à  un  autre;  bois- 
les  avec  tes  camarades,  et  qu'à  ton  exemple  ils  se  battent 
bien.  Quant  à  toi,  tu  es  invulnérable.  »  A  une  revue,  un 
sergent  s'avance  pour  demander  la  croix  ;  le  colonel  veut 
faire  retirer  l'homme,  auquel  Napoléon  ordonne  de  rester 
par  ces  mots  :  €  Qu'as-tu  fait  pour  mériter  la  croix  ?  — 
Sire,  j'ai  arraché  les  palissades  à  Tattaque  deStralsund. 
—  Est-ce  vrai,  colonel?  —  Oui,  Sire.  —  Qu'as-tu  fait 
encore?  —  J'ai  enlevé  un  drapeau  à  telle  affaire.  —  Est- 
ce  vrai,  colonel  ? —  Oui,  Sire.  —  Eh  bien,  pourquoi  ne 
voulez- vous  pas  que  cet  homme  ait  la  croix?  —  Sire, 

c'est  un  ivrogne,  un  voleur,  un —   Bah!  le  sang 

lave  tout  cela.  »  Et  la  croix  fut  accordée  à  ce  brave  d'un 


1 


344    MEMOIRES   DU    GENERAL   BARON   THIÉBAVLT. 

genre  parlicuHer,  qui  ne  pouvait  que  bientôt  la  désho* 
norer.  A  une  autre  revue.  Napoléon  voit  un  soldat  qui  le 
fixe  :  c  Eh  bien,  qu'as-lu  à  me  demander?  —  La  bam- 
boche, Sire.  >  Et  le  soldat  est  décoré (1).  Et,  comme  pen- 
dants à  ces  abus  de  faveurs,  simples  caprices  de  tout- 
puissant,  on  citerait  d^autres  faits  aussi  peu  conformes 
à  la  justice,  mais  dans  un  sens  tout  opposé.  Un  major, 
excellent  homme  très  dévoué,  très  exact  et  très  fidèle 
pour  le  service  de  l'Empereur,  mais  qui,  d'après  les  de- 
voirs de  son  grade,  était  resté  au  dépôt,  est  nommé 
colonel.  Dans  sa  joie,  il  croit  bien  faire  de  se  rendre  à 
l'armée  pour  remercier  Napoléon.  Il  paraît  et  reçoit 
cette  question  :  «  Vous  étiez  à  la  dernière  affaire?  —  Non, 
Sire.  —  Vous  étiez  donc  à  telle  autre?  —  Non,  Sire.  — 
Alors  à  celle-là  ?  — Je  n'ai  pas  eu  cet  honneur.  —  Et  qu'est- 
ce  qui  m'a  f.....  un  colonel  comme  vous?  Vous  n'avez  été 
nulle  part.  »  Et  le  brave  homme,  qui  dès  la  première 
question  n'avait  plus  osé  dire  d'où  il  venait,  fut  privé  de 
son  grade,  que  cependant  et  par  les  meilleurs  titres  il 
justifiait.  Bien  d'autres  exemples,  aussi  significatifs  que 
celui  que  je  viens  de  citer,  pourraient  être  rapportés, 
mais  je  ne  puis  prolonger  hors  de  proportion  ce  qui 
n'est  qu'une  digression,  et  il  me  suffira  de  dire,  comme 

(1)  Les  revues  étaient  le  véritable  moment  pour  faire  valoir  des 
titres  réels  ou  même  imaginaires.  Napoléon  était  toujours  contra- 
rié quand,  dans  ces  occasions,  on  ne  lui  demandait  rien  :  «  Com- 
ment, disait-il  un  jour  à  un  colonel  qui  ne  lui  présentait  aucune 
demande,  vous  n'avez  donc  rien  fait;  vous  n*avez  donc  su  mettre 
dans  votre  corps  personne  à  même  de  mériter  quelque  chose?  > 
Selon  lui,  si  on  ne  demandait  rien,  c'est  qu'on  avait  la  conscience 
de  ne  mériter  rien.  Aussi  ne  craignait-il  pas  l'obsession,  et  Ton  a 
cité  ce  chef  de  bataillon  qui,  désirant  entrer  dans  la  garde,  fit  sa 
demande  et  obtint  pour  réponse  un  :  «  Ce  n'est  pas  possible.  >  Il 
insiste  :  «  Sire,  j'ai  des  litres  qui  méritent  vos  bontés.  —  Il  n'y  a 
pas  de  place.  —  Sire,  il  s'en  fait  tous  les  jours.  —  J'ai  dix-neuf 
chefs  de  bataillon  À  la  suite.  —  £h  bien.  Sire,  le  vingtième  ne  sera 
pas  le  moins  brave.  »  £t  le  vingtième  fut  nommé  dans  la  garde. 


LA   FORTUNE   LASSÉE.  345 

conclusion,  que  Napoléon,  par  Texercice  même  de  sa 
puissance  extraordinaire,  avait  peu  à  peu  perdu  le  sens 
précis,  la  véritable  mesure  des  choses  et  la  possession 
de  lui-même;  il  ne  savait  plus  voir  vite  et  juste,  et,  si  la 
campagne  de  Dresde  le  montre  déjà  inférieur  à  lui-même,  il 
n'est  pas  moins  certain  que  ses  facultés  avaient  continué 
à  s'affaiblir  par  Peffet  des  tortures  morales  qu'il  endurait 
depuis  vingt  mois.  Son  retour  de  Ttle  d'Elbe  avait  été 
comme  la  dernière  poussée  d'un  volcan  qui  s'éteint,  et,  si 
son  génie  se  révélait  encore  par  des  pensées  profondes, 
par  des  phrases  magnifiques,  il  ne  suffisait  plus  à  ces 
grandes  conceptions  inséparables  de  la  puissance  d'exé- 
cution. La  fortune,  d'ailleurs,  s'est  lassée;  Napoléon 
va  bientôt  arriver  sur  le  théâtre  de  la  lutte  suprême,  où 
il  semble  avoir  appréhendé  de  paraître  ;  il  peut  encore 
débuter  par  la  défaite  des  Anglo-Prussiens;  mais  l'homme 
capable  de  profiter  des  dernières  chances  qui  lui  restent 
n'existe  plus,  et,  de  même  qu'il  a  perdu  la  bataille  de 
Leipzig,  manqué  toute  sa  campagne  de  1813  et  rendu 
l'invasion  de  la  France  et  la  souillure  de  Paris  possibles, 
faute  d'avoir  pu  disposer  de  cent  soixante  mille  hommes 
dispersés  par  lui  dans  dix  places  inutiles,  de  même  il 
perdra  la  bataille  de  Waterloo,  cette  léna  de  la  France, 
pour  n'avoir  pas  été  rejoint  par  les  quarante  mille 
hommes  si  imprudemment  confiés  au  marquis  de  Grou- 
chy,  que  par  une  double  aberration  il  avait  fait  maré- 
chal. Mais,  au  10  juin,  nous  n'en  étions  pas  encore  à  ce 
complément  de  nos  malheurs;  l'horizon  seulement  était 
chargé  d'orage.  Les  derniers  de  mes  regards  qui  se 
portèrent  sur  Napoléon  ne  me  pénétraient  pas  moins 
d'un  trouble  douloureux.  En  proie  aux  plus  noirs 
pressentiments,  je  quittai  ce  château  où  je  ne  devais 
plus  le  revoir,  et  je  rentrai  chez  moi  en  faisant  des  vœux 
à  l'exaucement  desquels  je  ne  croyais  plus. 


CHAPITRE  XÏI 


Du  moment  où  Napoléon  eut  quitté  Paris,  un  vide 
immense  sembla  s'être  formé.  On  eût  dit  que  lecieletla 
terre  participaient  à  ce  déplacement,  que  l'équilibre  du 
monde  était  dérangé.  Cependant,  quelque  précaire  que 
fût  la  situation,  on  ne  tarda  pas  à  s'étourdir  sur  elle.  Un 
grand  mouvement  d'ailleurs  animait  Paris;  les  ateliers, 
les  arsenaux  s'y  multipliaient  ou  activaient  leurs  tra- 
vaux, et  les  cinquante  mille  ouvriers  achevaient  de  le 
transformer  en  un  camp  retranché,  qu'une  immense 
artillerie  devait  armer.  La  garde  nationale  mobilisait 
ses  bataillons,  et,  indépendamment  des  troupes  devant 
former  une  armée  de  réserve,  indépendamment  des  fédé- 
rés presque  tous  anciens  soldats,  réunis  au  nombre  de 
quinze  mille  et  qui  auraient  pu  être  portés  à  soixante 
mille  et  plu«,  de  toutes  parts  arrivaient  des  détachements 
de  soldats  et  de  conscrits,  destinés  au  recrutement 
d'une  partie  des  corps  composant  nos  armées  actives 
du  Nord  et  de  l'Est,  et  à  l'organisation  de  nouveaux 
bataillons  ou  régiments  (1). 

J'ai  dit  quelle  était,  au  milieu  de  cette  agitation  géné- 
rale, ma  situation  d'attente,  et  à  quel  degré  de  per- 
plexité et  d'incertitude  j'étais  livré.  En  attendant  d'être 
fixé  sur  le  rôle  que  j'allais   avoir  à  jouer  dans  cette 

(1)  On  organisait  alors  dix-huit  bataiUoos,  formés  d'offlciers  et  de 
soldats  en  retraite,  et  vingt  régiments  de  marine. 


MA   MAISON    DE   LA   RUE    DE   L'ARCADE.  347 

phase  convulsive  que  traversait  ma  patrie,  Zozotte 
était  repartie  pour  Tours  avec  ses  filles,  et  j'avais  cru 
devoir  proûter  de  son  absence  pour  quitter  la  maison  de 
M.  de  Villegris,  que  nous  habitions,  et  pour  venir  me 
loger  dans  l'hôtel  que  j'avais  récemment  acheté  rue  de 
l'Arcade;  faute  d'occupation  plus  sérieuse,  j'arrangeais 
sur  le  jardin  un  appartement  où  Zozotte  pût  se  plaire 
à  son  retour^  Le  comte  de  Barrai,  qui  avait  été  baron 
d'Empii'e,  et  sa  femme,  la  belle  Zoé,  occupaient  depuis 
bien  des  années  cet  hôtel;  je  leur  avais  donné  congé  ; 
mais  M.  de  Barrai,  qui  me  devait  trois  années  de  loyers 
arriérés,  trouvait  commode  d'avoir  affaire  à  un  pro- 
priétaire plus  que  patient  ;  paralytique  et  n'ayant  pas 
quitté  son  lit  depuis  ces  trois  dernières  années  (1),  il 
basait  sur  son  état  ses  demandes  de  délais  sans  cesse 

(1)  PeDdaot  ces  trois  années,  il  n'avait  pas  permis  qu'on  déplaçât 
son  tapis  et  qu'on  balayât  sa  chambre.  Aussi  sale  pour  lui-même 
que  pour  tout  ce  qui  l'entourait,  il  ne  se  lavait  jamais,  de  sorte 
que  son  médecin,  pour  avoir  le  courage  de  lui  tâtcr  le  pouls,  lui 
ordonnait  préalablement  des  bains  de  main  dans  de  l'eau  de  savon 
chaude.  Sa  femme,  qui,  devenue  veuve,  épousa  M.  do  Septeuil» 
était  fort  belle  et  très  bonne  personne,  et  plus  M.  de  Barrai  devint 
impotent,  plus  il  se  montra  jaloux  d'elle.  A  tous  moments  il  la 
faisait  appeler;  quand  elle  sortait,  il  se  fâchait  â  grands  cris.  Pour 
éviter  ce  tapage,  et  soit  qu'elle  fût  sortie,  soit  qu'elle  eût  quoique 
chose  de  mieux  à  faire  que  d'aller  le  trouver,  elle  lui  faisait  dire  : 
«  Madame  est  incommodée';  elle  a  été  obligée  de  se  coucher;  elle  a 
la  fièvre  très  fort  t.. .  —  Ah  t  tant  mieux,  répondait-il,  tant  mieux  !  »  Il 
était  neveu  d'un  comte  Dubourg,  qui  fut  célèbre  pour  son  avarice. 
C'est  ce  comte  Dubourg  qui,  pour  économiser  un  valet  de  chambre, 
avait  imaginé  de  se  procurer  une  manche  de  livrée,  ce  qui  lui  per- 
mettait de  donner  le  change  sur  sa  condition  quand  il  passait  le 
bras  par  la  fenêtre  pour  vider  lui-même  ses  pots  de  nuit.  C'est  en- 
core ce  comte  Dubourg  qui,  donnant  des  conmiissions  â  un  domes- 
tique, peu  pressé  d'obéir,  lui  dit  :  -  Préte-moi  tes  souliers,  et  je 
ferai  mes  commissions  moi-même.  »  Ses  fils,  l'engageant  à  voir  une 
pièce  nouvelle  qui  attirait  tout  Paris  aux  Français  et  n'obtenant 
pas  qu'il  fit  cette  dépense,  lui  olTrirent  de  payer  sa  place,  ce  qu'il 
accepta.  Arrivé  au  théâtre,  l'un  d'eux  prit  les  billets  et  remit  au 
comte  le  billet  qui  lui  revenait;  mais,  à  peine  sous  le  vestibule,  l'a- 


348    MÉMOIRES   DU    GENERAL   BARON   THIÉBAULT. 

renouvelées.  J'en  parlai  à  sa  femme,  qui  me  déclara  n^y 
pouvoir  rien  par  elle-même,  mais  me  conseilla  de  prendre 
les  moyens  extrêmes.  En  conséquence,  dès  le  lendemain, 
à  six  heures  du  matin,  les  maçons  furent  installés  au 
rez-de-chaussée.  Réveillé  par  leurs  coups  redoublés, 
M.  de  Barrai  envoya  une  de  ses  deux  gardes  pour  savoir 
ce  qui  se  passait;  qu'on  juge  de  sa  frayeur  quand  on 
vint  lui  dire  qu'on  démolissait  la  maison  juste  au-dessous 
de  lui.  A  l'instant  le  déménagement  commença,  et  le  len- 
demain j'étais  quitte  de  lui  t  c  C'est  affaire  à  vous,  me 
dit  la  comtesse  Zoé;  au  reste,  vous  n'aviez  pas  d'autre 
moyen  (1)1  » 

Le  rapport  de  mon  architecte  avait  établi  que,  pour 
l'arrangement  de  ma  maison  telle  que  je  la  désirais,  il 
suffisait  de  changer  quelques  distributions  et  de  faire 
quelques  réparations  ;  mais  il  se  trouva  qu'il  n  y  avait 
pas  un  mur  à  conserver,  pas  un  plancher  qui  ne  fût 
pourri,  que  les  fondations  étaient  à  reprendre  en  totalité, 
et  que  l'architecte  de  confiance  m'avait  trompé  à  ce 
point  qu'au  lieu  d'une  maison  bien  bâtie  je  n'avais 
acheté  qu'un  terrain  chargé  de  matériaux  inemployables. 
Cependant,  une  fois  ces  terribles  travaux  commencés,  il 
n'y  avait  plus  à  s'arrêter;  il  fallait  subir  trois  ans  de 
coûteuses  dépenses  au  lieu  d'un  été  de  travaux  légers, 
débourser  cent  dix  mille  francs  au  lieu  de  dix-huit  mille 
et  vérifier  ce  jeu  de  mots  justifié  par  toutes  les  duperies 
du  métier  :  <  Qui  bâtit  ment.  > 

vare  prétexta  un  besoin,  sortit,  se  fit  rendre  au  bureau  l'argent 
et  se  sauva  avec. 

(1)  Je  n'avais  pas  un  besoin  aussi  urgent  de  la  partie  de  la  mai- 
son qu'occupait  la  comtesse  Zoé,  qui  fit  son  déméuagement  A  son 
aise  et  fut  encore  quinze  jours  chez  moi.  Quant  au  comte,  il  possé- 
dait une  armoire  vitrée  pleine  de  curiosités,  et  j'ai  dit  qu'il  y  con- 
servait un  soulier  de  la  princesse  Borgbese,  dont  le  pied  était  une 
merveille  de  forme  et  de  petitesse. 


«  QUI   BATIT  MENT.  »  349 

Cependant  des  préoccupations  aussi  secondaires  ne 
pouvaient  me  faire  oublier  le  grand  intérêt  qui  se  dé- 
battait pour  l'Empereur  et  pour  la  France,  et  je  com- 
mençais à  être  fort  agacé  de  mon  inaction,  quand,  me 
mettant  à  table  le  45  juin,  je  reçus  la  visite  du  comte  de 
Valence.   J'ai   déjà    parlé   de  lui  ;  mais   comment    le 
nommer  sans  revenir  aux  avantages  que  la  nature  avait 
prodigués  à  cet  homme  superbe  et  qu'il  perfectionna 
dans  les  situations  où  le  placèrent  son  rang,  sa  fortune, 
sa  carrière  et  ses  mérites  !  Homme  d'État,  de  Cour,  de 
boudoir  et  de  guerre,  il  joignait  à  l'importance  des  vues, 
à  la  vigueur  et  à  la  justesse  des  pensées,  au  talent  de 
parler  etde  dire  (4),  l'énergie  des  sentiments,  l'exaltation 
de  la  vaillance,  un  esprit  non  moins  orné  que  fécond, 
une  politesse  incomparable  et  une  grâce,  un  ton,  des 
manières  qu'à  ce  degré  lui  seul  m'a  fait  connaître,  dont 
il  était  à  la  fois  le  modèle  et  l'exemple,  et  dont  la  tra- 
dition n'existe  plus.  Non  moins  remarquable  dans  les 
entretiens  les  plus  graves  et  les  plus  légers,  et  soit  qu'il 
s'agtt  des   arts  (2),  des  sciences  ou  de  littérature,   il 
s'élevait  aux  plus   hautes   questions    avec   autant  de 
facilité  qull  en  avait  à  donner  un  charme  indicible  aux 
questions  les  plus  futiles.  Chevalier  français  dans  toute 
la  signification  de  ce  mot,  synonyme  d'honneur  et  de 
galanterie,  citoyen  au  dernier  degré  dévoué  à  sa  patrie, 
ami  à  toute  épreuve,  loyal  et  bon,  soldat  plus  qu'in- 
trépide, général  distingué,  il  fut  Tapologie  vivante  des 
temps  passés  et  présents,  et,  partout  en  première  ligne, 
toujours  du  premier  ordre,  capable  de  tous  les  genres 
d'héroïsmes,  il  réunit  tous  les  genres  d'agrément  et  de 

(1)  Voir  ses  discours  à  la  Chambre  des  pairs. 

{2}  Personne  n'a  plus  approfondi  l'art  dramatique,  et  rien  n'était 
intéressant  comme  de  l'entendre  disserter  sur  cette  matiùro.  Ce 
sont  ses  leçons  qui  ont  aciievt;  la  supériorité  de  Mlle  Duchesnois. 


350      MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON    THIÉBAULT. 

mérites.  S'il  dut  s'honorer  de  ses  aïeux,  on  peut  dire 
qu'il  ajouta  à  l'honneur  de  son  nom  et  termina  de  la 
manière  la  plus  digne  la  race  antique  et  illustre  dont  il 
fut  le  dernier  rejeton.  Assurément,  tant  qu'il  resta  jeune, 
aucun  homme,  sous  les  rapports  des  avantages  per- 
sonnels et  de  l'amabilité,  ne  dut  pouvoir  se  comparer  à 
lui,  et  aucune  femme  sans  doute  n'osa  lui  comparer  son 
mari  ou  son  amant,  ce  qui  en  amour  le  rendait  aussi 
formidable  qu'il  le  fut  à  la  guerre.  Peu  d'existences 
auraient  pu  fournir  aussi  bien  que  la  sienne  un  grand 
nombre  d'anecdotes  transcendantes,  et  ce  n'est  pas  de 
ma  faute  si  les  principales  n'ont  pas  été  recueillies.  A 
deux  reprises,  je  lui  ai  demandé  de  m'aider  à  rédiger 
sur  lui  des  notes  biographiques.  Mais  rien  n'était  plus 
difficile  que  de  l'amener  à  parler  de  ce  dont  tant  d'autres 
se  seraient  vantés,  et  je  n'en  obtins,  avec  les  phrases  les 
plus  amicales,  les  plus  flatteuses  sur  les  sentiments  et 
les  motifs  auxquels  je  cédais,  que  des  ajournements  que 
la  mort  a  rendus  définitifs  et  qui,  grâce  à  l'insignifiance 
de  ce  qui  a  été  recueilli  sur  son  compte,  lui  ont  fait 
subir  une  double  mort. 

Pour  en  revenir  à  la  visite  du  comte  de  Valence  : 
«  Mon  cher  Thiébault,  me  dit-il  en  m'abordant,  appelé 
en  toute  hâte  chez  le  ministre  de  la  guerre,  je  viens 
de  recevoir  par  ses  mains  ma  nomination  de  comman- 
dant du  premier  corps  de  la  réserve;  l'Empereur  or- 
donnant que  cette  réserve  soit  le  plus  promptement 
possible  en  état  d'entrer  en  campagne,  il  a  fallu  désigner 
de  suite  les  officiers  généraux  qui  en  feraient  partie;  le 
commandement  de  la  première  division  vous  a  donc  été 
donné.  J'aurais  désiré  pouvoir  vous  consulter  à  cet 
égard  et,  avant  de  faire  expédier  vos  ordres,  savoir  de 
vous  si  cette  destination  vous  serait  agréable;  le  temps 
n'a  pu  m'ôtre  accordé.  Au  reste,  et  pour  peu  que  vous 


L'ARMÉE  DE  RÉSERVE.  361 

partagiez  le  plaisir  que  j'éprouve  de  servir  avec  vous, 
j'aurai  doublement  à  me  féliciter  de  ma  nomination.  — 
Mon  général,  lui  répondis-je,  depuis  vingt  et  un  ans  je 
vous  appartiens  à  des  titres  qui  seront  toujours  sacrés 
pour  moi  et  auxquels  vous  ajoutez  encore  en  ce  moment, 
et  parla  bonté  que  vous  avez  eue  en  venant  m'annoncer 
cette  nomination  vous-même,  et  par  les  termes  dans  les- 
quels vous  voulez  bien  le  faire.  Comptez  donc  sur  tout 
ce  que  le  dévouement  du  cœur  et  celui  du  devoir  pour- 
ront rendre  possible  à  votre  ancien  aide  de  camp.  » 

Ma  division  devait  être  réunie  sous  cinq  jours  et 
campée  près  de  Montrouge,  où  mon  quartier  général 
devait  être  établi,  ainsi  que  celui  du  comte  de  Valence; 
dès  le  lendemain  le  camp  fut  tracé  et  nos  logements 
faits.  Au  milieu  d'un  parc  anglais  extrêmement  soigné, 
se  trouvait  une  habitation  charmante,  très  digne  du 
nom  de  château  et  meublée  avec  recherche;  elle  fut 
destinée  à  ma  résidence.  C'était  la  maison  de  campagne 
ou  la  buvette  d'un  des  tailleurs  de  Paris,  et,  je  crois  bien, 
de  celui  qui  si  vivement  avait  remué  la  bile  du  général 
Fournier.  Les  troupes  ne  devant  commencer  à  arriver 
que  le  20,  j'avais  continué  à  coucher  chez  moi,  me 
bornant  à  accompagner  deux  ou  trois  fois  le  comte  de 
Valence  à  Montrouge,  afin  de  nous  assurer  que  tout  ce 
qui  avait  rapport  aux  besoins  des  troupes  serait  prêt, 
et,  le  20  au  matin,  je  me  disposais  à  aller  m'y  établir 
lorsque  j'entendis  traverser  à  grands  pas  ma  salle  à 
manger,  mon  salon  dont  les  portes  étaient  ouvertes,  et 
je  vis  arriver  au  seuil  de  ma  ehambre  à  coucher  le 
capitaine  Viennet,  qui,  les  traits  décomposés  et  dans 
Tattitude  la  plus  mélodramatique  qu'il  soit  possible 
d'imaginer,  s'arrête  à  ma  vue,  lève  les  bras  au  ciel  et 
d'une  voix  effroyable  s'écrie  :  t  Tout  est  perdu!  »  tout 
en  continuant  à  marcher  en  tous  sens  comme  un  homme 


S5S    MÉMOIRES   DU  GÉNÉRAL  BARON  THIÉBAULT. 

dont  la  raison  est  égarée.  Jamais  désastre  ne  fut  annoncé 
sur  un  ton  aussi  tragique,  et  Yiennet  en  ce  moment 
aurait  si  bien  pu  déOer  Lekain  et  Talma  qu'en  dépit  des 
vingt-deux  années  écoulées,  j'entends  encore  ce  t  Tout 
est  perdu  !  »  retentir  à  mon  oreille.  C'est  ainsi  que  j'appris 
le  désastre  de  Waterloo  et  le  retour  de  Napoléon  à  Paris, 
retour  qui  mit  le  comble  au  bouleversement  que  j'éprou- 
vais. Et  comment  échapper  aux  terreurs  qui   m'as- 
saillirent ;  comment  sortir  de  ce  dilemme  :  ou  le  mal  est 
sans  remède  et  l'ennemi  aux  portes  de  Paris,  ou  Napo- 
léon n'est  plus  rien  de  ce  qu'il  a  été  I  Pour  comble  de 
malheur,  cette  dernière  supposition  était  la  véritable. 
Qu'il  fût  revenu  seul  d'Egypte,  en  y  laissant  une  armée 
dans  une  position  qu'il  devait  savoir  intenable,  la  France 
avait  pu  lui  pardonner  ce  premier  abandon  de  troupes, 
abandon   qu'elle  expliqua  par  une  pensée  d'ambition 
colossale  et  qu'elle  excusa  en  faveur  d'une  puissance 
morale  conquise  dans  des  circonstances  extraordinaires; 
qu'il  fût  revenu  seul  de  Russie,  en  laissant  derrière  lui 
la  Grande  Armée  mourant  de  faim  et  de  froid  en  une 
effroyable  déroute,  ce  nouvel  abandon  avait  pu  encore 
être  pardonné,  parce  que  la  France  crut  ou  consentit 
à  croire  que  ce  retour  précipité  était  nécessaire  pour 
que  l'Empereur   conçût    et  fît  exécuter   les   mesures 
propres  à  réparer  en  peu  de  mois  la  perte  de  trois  à 
quatre   cent   mille   hommes,  de  cent  cinquante   mille 
chevaux  et  du  plus  grand   matériel  d'artillerie,  d'ad- 
ministration et  d'équipages  que  l'on  eût  jamais  mis  en 
campagne.  Mais  à  Waterloo  nous  n'avions  pas  perdu 
vingt  mille  hom.nes,  et  les  Anglais  en  avaient  perdu 
presque  autant  que  nous  ;  il  leur  fallait  des  mois  pour 
réparer  leurs  pertes,  alors  qu'il  ne  nous  fallait  pas  douze 
jours  pour  que  ceux  de  nos  cadres  qui  se  trouvaient 
affaiblis  fussent  plus  que  recomplétés;  notre  cavalerie 


FUITE  DE  NAPOLÉON.  858 

avait  peu  souffert  ;  le  matériel  de  l'artillerie  se  serait 
remplacé  de  môme,  et  quand,  pour  les  attelages,  on 
n'aurait  eu  de  ressources  immédiates  que  les  chevaux 
de  remise  ou  de  fiacre  de  Paris,  ils  auraient  suffi  pour 
suppléer  à  ceux  dont  on  pouvait  manquer.  Sous  le  rap- 
port des  forces  à  opposer  à  l'ennemi,  les  quarante  mille 
hommes  du   marquis  de   Grouchy,  faute  desquels  la 
bataille  avait  été  perdue,  formaient  à  eux  seuls  un 
noyau  autour  duquel  et  même  sans  lequel  tout  pou- 
vait se  rallier.  Mais  encore  Laon,  où  il  fallait  s'arrêter, 
nest  qu'à  trente-cinq  lieues  de  Paris;  un  jour  suffisait 
pour  l'aller  et  le  retour  des  courriers,  et  c'est  de  là  que 
tous  les  ordres  pouvaient  et  devaient  être  donnés  ;  de 
là,  le  premier  moment  passé,  Napoléon  pouvait  faire 
de  subites  apparitions  à  la  tête  des  troupes;  il  n'est 
aucun  de  ses  ordres  qui  n'eût  été  ponctuellement  exécuté  ; 
de  là  encore  il  en  imposait  à  l'ennemi,  il  conservait 
une  attitude  de  souverain  et  de  général,  qui  suffisait  pour 
garantir  nos  frontières,  pour  tout  contenir  et  au  besoin 
pour  avoir  raison  des  factions  de  l'intérieur,  de  la  tur- 
bulence insurrectionnelle  de  la  Chambre  des  députés 
et  de  la  lâcheté  de  la  Chambre  des  pairs.  Mais  pour  cela, 
je  le  répète,  il  ne  fallait  pas  quitter  l'armée  avec  la  rapi- 
dité de  la  fuite  et  sous  le  canon  de  l'ennemi  ;  il  fallait 
en  personne  rallier  les  corps  et  par-dessus  tout  ne  pas 
venir  se  faire  prendre  à  l'Elysée  comme  dans  une  sou- 
ricière. Rentrer  à  Paris,  ainsi  qu'il  y  rentra,  c'était  donc 
sans  nécessité,  sans  profit  et  en  courant  à  sa  perte,  en 
la  rendant  pour  ainsi  dire  inévitable,  se  mettre  à  la 
discrétion    des  anarchistes  et   de  leurs  complices  les 
royalistes;  c'était  mettre  les  troupes  à  la  discrétion  de 
l'ennemi,  tout  en  révélant  qu'il  n'y  avait  plus  rien  à 
espérer  et  à  craindre  d'un  homme  qui,  après  une  lutte 
de  quelques  jours,  n'espérait  plus  en  lui-môme.  De  sa 

V.  23 


n 


354    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   TUIÉBaULT. 

part  délaisser  son  armée  après  la  défaite  qu'il  aurait 
dû  prévenir,  et  la  délaisser  au  moment  d'une  retraite, 
c'est-à-dire  de  la  plus  difficile  comme  de  la  plus  mena- 
çante des  opérations  de  guerre,  c'était  la  trahir;  l'aban- 
donner ébranlée,  découragée,  quand  un  mot,  un  regard 
pouvait  immédiatement  lui  rendre  l'énergie  que  d'elle- 
même  elle  reprit  quelques  jours  après,  c'était  risquer 
d'achever  de  la  sacrifier;  de  même  que  reparaître  à 
Paris  en  fuyard,  c'était  provoquer  son  abdication  ou 
plutôt  abdiquer  cent  fois  pour  une. 

£t  maintenant,  avant  de  continuer  ma  narration,  je 
me  trouve  arrêté  par  une  de  ces  questions  devant  les- 
quelles il  est  impossible  de  reculer,  par  celle  de  savoir 
à  qui  la  perte  de  cette  bataille  de  Waterloo  a  été  due. 
Elle  a  été  due  d'abord  à  Napoléon,  qui  par  ses  articles 
additionnels  diminua  ses  forces  et  glaça  le  zèle  de  beau- 
coup d'hommes,  et  qui,  n'ayant  plus  en  lui  le  pouvoir 
de  se  faire  obéir,  ne  parvint  pas  à  tirer  de  ses  forces 
tout  le  parti  possible;  ayant  eu  déjà  aux  Quatre-Bras 
la  preuve  que  ses  ordres  pouvaient  être  transgressés 
impunément,  il  devait  garder  sous  sa  main  la  totalité 
de  ses  troupes  et  se  borner  à  porter,  dans  la  nuit  du  47 
au  18,  le  corps  de  Grouchy  entre  les  armées  anglaise  et 
prussienne.  Cette  perte  a  encore  été  due  au  maréchal 
Soult,qui,  à  travers  un  pays  ami,  à  quatre  lieues  de  dis- 
tance, disposant  d'une  armée,  ne  fut  pas  capable  de  faire 
parvenir  un  ordre  à  l'exécution  duquel  tenait  le  salut  de 
l'Empire  et  se  borna  à  envoyer  un  tel  ordre  par  un  seul 
officier  (1),  n'ayant  ni  prévu  ni  compris  qu'un  officier  por- 

(1)  Pendant  la  campagne  de  1808  en  Portugal,  et  au  moment  où 
nous  dûmes  croire  à  un  prochain  débarquement  d'une  armée 
anglaise,  j'eus  à  rappeler  à  Lisbonne  quatorze  cents  hommes  de 
troupes  qui  se  trouvaient  à  Almeida.  Il  ne  s'agissait  ni  du  salut 
d'une  grande  armée,  ni  de  celui  de  la  France;  eh  bien,  mes  ordres 
ayant  à  traverser  cinquante-quatre  lieues  du  pays  le  plus  difficile 


CAUSES  DE  LA  DÉFAITE  DE  WATERLOO.         355 

• 

leur  d'un  ordre  d'une  telle  gravité  pourrait  être  enlevé 
par  quatre  hommes  et  un  brigadier;  puis,  ne  le  voyant 
pas  revenir,  n'en  recevant  aucune  nouvelle,  il  ne  se 
douta  pas  que  cet  officier  devait  être  tombé  dans  les 
mains  de  l'ennemi  et  n'expédia  des  duplicata  ni  par  des 
espions,  ce  qui  prouve  qu'il  n'avait  pas  de  chiffre,  ni 
par  de  nouveaux  officiers,  quand  il  aurait  dû  en  faire 
partir  dix  et  faire  escorter  l'un  d'eux  par  une  division 
de  cavalerie  s'échelonnant  sur  cette  faible  distance  de 
quatre   lieues.  J'ai  dit  que  Napoléon,   ne  voyant  pas 
Grouchy  paraître,  interrogea  le  maréchal,  qui  lui  répon- 
dit par  l'énoncé  du  fait  que  je  viens  de  rapporter;  on 
sait  avec  quelle  hauteur  de  mépris  il  paya  cette  négli- 
gence ou  plutôt  cette  insuffisance  (i);  eh  bien,  cette  pre. 
mière  école  ne  mit  pas  le  major  général  en  garde  contre 
d'autres  fautes;  car,  au  moment  où  nos  troupes  ployèrent, 
le  seul  chemin  de  la  retraite  se  trouva  encombré  à  un  tel 
point  que  la  débandade  fut  complète  et  que  tout  le  ma- 
tériel fut  perdu.  Bourmont,  major  général,  n'eût  pas 
mieux  fait  que  Soult. 

La  perte  de  la  bataille  de  Waterloo  a  été  due  encore 
au  marquis  de  Grouchy,  qui  la  veille  d'une  bataille  dé- 
cisive ne  se  mit  pas  en  communication  ^avec  son  géné- 
ral en  chef.  Napoléon  ou  autre,  et  qui,  le  lendemain 
matin,  entendant  sur  sa  gauche  une  effroyable  canon- 
nade et  ayant  quarante  mille  hommes  l'arme  au  bras, 
ne  marcha  pas  où  le  canon  tonnait,  ce  qu'un  caporal 

et  des  populations  insurgées  jusqu'à  la  rage,  de  trois  heures  en 
trois  heures  une  nouvelle  expédition  de  ces  ordres,  et  une  expédition 
chiffrée,  partit  jusqu'à  ce  que  j'eusse  la  preuve  écrite  que  Tune 
d'elles  était  arrivée.  Vingt-deux  officiers  ou  espions  furent  expédiés, 
et  de  ce  nombre  douze  revinrent  sur  leurs  pas,  sept  disparurent, 
mais  trois  arrivèrent.  £t  de  telles  précautions  ne  sont  que  VA  b  e 
du  service  d'état-major. 
(i)  Voir  tome  IV.  page  415. 


.356      MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

aurait  dû  faire  et  aurait  fait.  Cette  attitude  du  général 
Grouchy  a  donné  lieu  à  une  polémique  entre  lui  et  le 
général  Gérard.  Ledit  Gérard  se  vante  d'avoir  pressé 
ledit  Grouchy  de  se  porter  sur  le  champ  de  hataiile  de 
Waterloo  et  laccuse  d'avoir  résisté  à  ses  conseils,  tan- 
dis que  le  marquis  de  Grouchy  argumente  sur  ce 
thème,  qu'ayant  reçu  de  l'Empereur  Tordre  de  suivre 
l'armée  prussienne,  et  nul  ordre  contraire  ou  différent 
ne  lui  étant  parvenu,  il  n'existait  aucune  considération 
humaine  de  nature  à  justifier  sa  désobéissance  ou  seule- 
jnent  à  la  rendre  excusable,  l'Empereur  n'étant  pas  de 
ces  chefs  dont  on  pouvait  et  devait  transgresser,  com- 
menter ou  modifier  les  ordres.  Examinons  la  valeur  de 
l'accusation  et  de  la  défense. 

En  thèse  générale,  l'accusation  est  fondée;  mais,  dans 
le  cas  particulier  où  le  général  Gérard  la  présente,  elle 
manque  de  bonne  foi.  Le  général  avait  l'ordre  de  partir 
iila  pointe  du  jour  de  son  bivouac,  ce  qui  devait  le  faire 
arriver  devant  Wavre  à  huit  heures  du  matin,  et,  parti 
seulement  vers  sept  heures,  il  marcha  avec  une  telle 
lenteur  que  ce  ne  fut  qu'après  midi  qu'il  arriva  et  à  une 
heure  qu'il  ouvrit  l'avis  en  question.  Or,  cet  avis  adopté 
même  de  suite,  on  ne  pouvait  guère  être  en  marche  que 
vers  une  heure  et  demie,  et  une  troupe  qui  avait  déjà  fait 
quatre  lieues  n'en  eût  pas  fait  quatre  autres  en  moins 
de  six  heures  ;  Grouchy  ne  serait  donc  arrivé  que  vers 
huit  heures  du  soir;  à  ce  moment,  tout  était  dit.  Encore 
faut-il  ajouter  que  si  Blûcher,  qui  marchait  avec  des 
troupes  fraîches,  avait  su  qu'il  était  suivi  par  Grouchy, 
il  aurait  hâté  sa  coopération,  ce  qui  aurait  avancé  le  mo- 
ment de  notre  funeste  retraite  et  peut-être  compromis 
Grouchy  sans  sauver  Napoléon.  Cet  avis,  qui,  confornie 
aux  ordres  interceptés,  aurait  donc  tout  sauvé  à  huit 
heures  du  matin,  était  insignifiant  ou  ne  pouvait  qu'aug- 


CÉRABD  CONTRE   GROUCHY.  357 

menter  la  masse  de  nos  malheurs  cinq  heures  après; 
s'en  vanter  dans  cet  état  de  choses  n'est  que  de  la  for- 
fanterie, et  cette  forfanterie  ne  pouvait  aboutir  qu'à 
signaler    le  retard   et  les  lenteurs  dudit  Gérard. 

Mais    s'ensuit- il    que    cela    excuse   Grouchy?    Non 
certes...  l*"  Comme  commandant  en  chef,  il  devait  sur- 
veiller le  mouvement  du  général  Gérard;  au  besoin, 
le  faire  partir  à  l'heure  prescrite  et  lui  faire  accélérer 
sa  marche.  2""  Il  avait  l'ordre  de  suivre  l'armée  prus- 
sienne;   mais  s'arrêter  devant  un  rideau    cachant  le 
mouvement  que  cette  armée  pouvait  faire  et  a  fait,  ce 
n'était  pas  la  suivre.  Sans  doute  le  marquis  de  Grouchy 
pourrait  dire  :  t  Si  le  général  Gérard  était  arrivé  à  huit 
heures  du  matin,  comme  il  le  devait,  j'aurais  attaqué 
l'armée  prussienne  et,  par  suite,  découvert  et  empêché 
son  mouvement...  •  Mais  on  répliquerait  :  c  D'une  part, 
vous  ne  Paviez  pas  annoncé,  donc  vous  ne  l'auriez  pas 
fait;  de  Tautre,  pourquoi   ne  l'avez-vous  pas  fait  du 
moment  où  le  corps  du  général  Gérard  vous  a  rejoint?  » 
Et  il  n'y  aurait  à  cela  aucune  réplique.  3*"  Je  répète 
que,  n'ayant  pas  de  nouveaux  ordres  et  par  cela  même 
qu'il  n'en  avait  pas  dans  une  de  ces  situations  où  une 
heure  de  silence  est  menaçante,  il  devait,  dans  la  soirée 
qui  précéda  cette  funeste  journée,  se  mettre  en  commu-i 
nication  avec  Napoléon,  et  cela  autant  pour  lui  adresser 
un  rapport  et  pour  demander  au  besoin  de  nouvelles 
instructions  que  pour  s'assurer  que  les  communications 
étaient  libres,  ce  qui  eût  suffi  pour  lui  donner  l'éveil  sur 
les  projets  de  l'ennemi,  pour  lui  révéler  que  de  nouveaux 
ordres  pouvaient  avoir  été  interceptés.  4**  Enfin  comment 
ne  pas  se  douter  qu'un  officier  aussi  rusé  que  ce  Blûcher, 
qu'un  homme  aussi  distingué  que  son  chef  d'état-major 
Gneisenau,  n'aient  pu  avoir  l'idée  de  dérober  une  marche 
pour  se  réunir  au  duc  de  Wellington?  Aussi,  et  quoique 


858    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

Gérard  ait  ouvert  Tavis  de  marcher  sur  le  feu,  alors  que 
par  sa  faute  le  moment  d'une  fructueuse  exécution  en 
était  passé,  et  qu'il  n'ait  pas  ouvert  celui  d'une  attaque 
que  tout  commandait,  Grouchy  n'en  reste  pas  moins 
éternellement  coupable  de  n'avoir  pas  fait  une  manoeuvre 
ou  une  attaque,  sur  l'urgence  de  laquelle  le  canon  d'une 
part,  de  l'autre  l'absence  de  toute  nouvelle  ne  devaient 
laisser  de  doute  à  personne.  Le  marquis  de  Grouchy  et 
le  général  Gérard  n'ont  donc  été  dans  cette  grave  cir- 
constance, l'un  qu'un  général  de  .toute  incapacité,  l'autre 
qu'un  homme  de  mauvaise  foi,  spéculant  sur  une 
effroyable  calamité  pour  usurper  un  mérite  qu'il  n'a 
pas  eu  et  qu'avec  plus  d'obéissance  il  pouvait  avoir,  de 
manière  à  sauver  Napoléon  et  l'armée  et  la  France. 

Enfin,  et  pour  en  terminer  avec  cette  longue  digres- 
sion, la  perte  de  la  bataille  de  Waterloo  a  été  due  aussi  au 
maréchal  Ney.  En  évitant  les  faux  mouvements,  qui  pen- 
dant les  deux  tiers  de  cette  journée  rendirent  son  corps 
d'armée  inutile,  il  aurait  mis  Napoléon  à  même  de  battre 
l'armée  anglaise  avant  que  les  Prussiens  arrivassent 
à  la  rescousse. 

Tant  de  fautes  ne  pouvaient  aboutir  qu'à  la  perte  de 
la  bataille  ;  mais  cette  perte  ne  fut  terrible  que  par  ses 
suites,  car  en  elle-même  elle  n'était  pas  si  grande  qu'elle 
ne  pût  être  réparée.  J'ai  dit  que  nous  étions  en  mesure 
de  remplacer  le  nombre  d'hommes  et  le  matériel  qu'elle 
nous  avait  coûté.  Malgré  l'énormité  de  leur  avantage, 
Wellington  et  Blûcher  n'osèrent  pas  franchir  nos  fron- 
tières, et,  avant  l'abdication,  ils  ne  devaient  les  dépasser 
que  flanqués  par  les  armées  impériales,  qui  pour  agir 
attendaient  des  succès  décisifs;  or  celui  de  Waterloo  ne 
l'était  pas,  grâce  aux  moyens  que  nous  avions  de  dou- 
bler en  quinze  jours  nos  forces  dans  le  Nord.  L'Au- 
triche ne  demandait  qu'à   louvoyer;  comme  elle,   la 


L*ATTITUDE  DES   CHAMBRES.  359 

Russie  ne  pouTait  être  indifférente  à  ce  fait  que  les  Prus- 
siens et  les  Anglais  ne  leur  laissaient  aucun  rôle  à  jouer; 
enfin  nos  troupes  étaient  tellement  exaspérées  de  leur 
défaite  et  de  ce  qu'elle  a  eu  d'extraordinaire  qu'elles  sol- 
licitaient avec  rage  d'en  revenir  aux  mains.  Mais  ce  ne 
fut  pas  de  guerre  ni  de  revanche  qu'on  s'occupa.  Plût  au 
ciel  qu'au  moment  de  son  départ  pour  l'armée  et  pen- 
dant le  temps  de  son  absence,  donnant  pour  motifs  la 
proximité  de  celles  de  nos  frontières  où  la  lutte  allait 
s'engager,  la  gravité  des  circonstances  et  le  besoin  de 
sauver  la  France  et  Paris  môme  des  effets  d'une  bour- 
rasque populaire,  Napoléon  eût  placé  les  Chambres  à 
Blois  ou  à  Bourges  t  La  Coalition  n'eût  pas  trouvé  en  elles 
des  auxiliaires  exécrables. 

Dans  les  situations  malheureuses,  ce  qu'il  y  a  de  plus 
à  craindre  est  toujours  ce  qu'il  y  a  de  plus  vraisem- 
blable, et  mes  inquiétudes  s'étaient  portées  malgré  moi 
sur  la  conduite  que  la  Chambre  des  députés  allait  tenir; 
je  me  rendis  donc  dans  les  salles  qui  précèdent  celle  de 
ses  séances.  Mon  but  était  de  juger  par  moi-même  de 
l'attitude  de  cette  Chambre,  afin  de  préjuger  son  rôle; 
mais  il  y  avait  déjà  tant  de  rôles  qu'il  n'y  avait  plus 
d'attitude.   Jamais  une  ruche   d'abeilles  en  complète 
anarchie  ne  sera  plus  fidèlement  représentée   qu'elle 
l'était  en  ce  moment  par  l'antre  des  députés.  Tout  remuait 
et  bourdonnait,  les  hommes  entrant  et  sortant,  allant  et 
venant,  paraissant,  disparaissant  et  reparaissant,  aux 
prises  avec  des  gens  de  toute  espèce  sans  cesse  renou- 
velés et  qui,  comme  les  députés  eux-mêmes,  avaient  l'air 
d'avoir  été  piqués  par  des  tarentules;  tout  annonçait 
que  c'était  du  poison  et  non  du  miel  qui  pour  la  France 
se  préparait  dans  cette  ruche  digne  d'avoir  été  essaimée 
par  des  Pitt  ou  des  Cobourg.  De  fait,  malgré  la  distance 
colossale  qui  existait  entre  le  Napoléon  de  Waterloo  et 


360    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON  THIÉBAULT. 

celui  d'Austerlitz,  la  distance  était  plus  grande  encore 
entre  ce  Napoléon  vaincu,  ayant  perdu  les  plus  grands 
ressorts  de  son  génie,  et  ce  qu'on  pouvait  lui  substituer. 
Tout  abattu,  tout  moralement  affaibli  qu'il  était,  il  y 
avait  encore  en  lui  plus  de  ressources  qu'en  tout  autre 
pour  disputer  la  France  à  l'étranger.  £n  outre,  au  plus 
fort  du  danger,  toute  désunion,  tout  changement  de 
pouvoir  peut  être  mortel;  c'est  manœuvrer  sous  la 
mitraille;  méconnaître  alors  ces  vérités,  c'était  se  met- 
tre à  la  discrétion  des  ambitieux,  des  trattres  et  de  la 
Coalition.  Et  cependant,  en  quittant  la  Chambre,  je  ne 
doutais  plus  que  tel  allait  être  le  triste  spectacle  que 
nous  donnerait  la  majorité. 

De  la  Chambre  je  me  rendis  au  ministère  delà  guerre, 
pour  savoir  ce  que  devenait  le  premier  corps  de  la  ré- 
serve; j'appris  que  les  troupes  qui  devaient  le  composer 
recevaient  de  nouvelles  destinations,  que  nos  lettres  de 
services  étaient  comme  non  avenues,  et  qu'à  cet  égard 
notre  rôle  était  fini  avant  d'être  commencé.  En  toute 
hâte  j'allai  en  informer  le  comte  de  Valence.  Et  le 
lendemain  matin,  à  neuf  heures,  j'étais  à  l'Elysée.  La 
pensée  que  l'étranger  allait  s'avancer  sur  les  talons  de 
nos  soldats  pour  souiller  une  seconde  fois  de  sa  pré- 
sence la  France  et  Paris,  cette  pensée  m'exaltait  d'une 
sorte  de  délire  patriotique  et  me  reportait,  avec  une  ar- 
deur dont  je  n'étais  plus  le  maître,  vers  l'homme  en 
qui  s'incarnait  pour  moi  l'unique  espoir  du  salut.  A 
cette  heure  effroyable  où  Wellington  et  Blûcher  nous 
menaçaient  de  leur  foulée  brutale,  le  seul  refuge  pour 
un  cœur  français  me  paraissait  être  encore  Napoléon,  et 
je  ne  pus  résister  au  désir  d'offrir  à  celui  que  la  foule 
abandonnait  des  tributs  qui  du  moins  ne  pourraient  plus 
être  attribués  à  des  spéculations.  J'étais  d'ailleurs  ré- 
volté des  sentiments  qu'afQchaient  des  misérables,  jadis 


DERNIÈRE  VISITE   A  L'ELYSÉE.  361 

comblés  de  ses  plus  inconcevables  faveurs,  et  j'aurais  eu 
horreur  que  l'^on  pût  me  confondre  avec  eux.  Hélas  t  bien 
d'autres  avaient  abjuré  le  culte  de  ce  demi-dieu,  dont  le 
malheur  avait  refait  un  homme.  En  entrant  dans  le 
palais,  je  fus  frappé  de  la  solitude  qui  y  régnait.  La 
galerie  était  déserte;  douze  à  quinze  personnes  au  plus 
se  trouvaient  dans  le  salon  auquel  elle  aboutit.  J'y  arri- 
vais à  peine  lorsqu'une  porte  s'ouvrit,  tout  près  de  l'en- 
droit où  je  me  trouvais;  Napoléon  parut;  je  fis  deux  pas, 
et,  le  saluant  plus  profondément  que  de  coutume  :  c  Sire, 
lui  dis-je,  permettez-moi  de  mettre  à  vos  pieds  l'expres- 
sion d'un  dévouement  aussi  profond  que  respectueux. 
—  C'est  de  la  France  qu'en  ce  moment  il  faut  s'occuper, 
me  répondit-il.  —  Plus  que  jamais,  répliquai-je,  vous  êtes 
son  œuvre  de  miséricorde.  »  Il  me  fixa,  dut  voir  mon 
émotion,  leva  les  yeux  et  passa  à  une  autre  personne. 
Je  me  retirai,  et  telles  furent  les  dernières  paroles  que 
je  dusse  échanger  avec  cet  homme  extraordinaire,  qui 
acheva  de  me  confondre  et  de  me  navrer  par  l'expres- 
sion de  sa  noble  figure  qui  avait  repris  tout  son  calme  et 
sa  beauté  antique. 

On  sait  les  faits  et  méfaits  des  Chambres,  notam- 
ment de  cette  Chambre  des  députés  qui,  dans  les 
adieux  qu'elle  avait  faits,  le  il  juin,  à  Napoléon  partant 
pour  l'armée,  n'avait  mis  aucune  borne  à  son  adulation; 
dix  jours  après,  le  24  juin,  elle  se  mettait  en  perma- 
nence contre  lui,  et  la  démagogique  motion  du  marquis 
de  La  Fayette  (4)  s'arrogeant  la  proposition,  la  sanction 

(1)  Ce  marquis  avait  voulu  être  le  Washington  de  la  France,  et, 
ce  rôle  manqué,  il  chercha  dans  la  populacerie,  mais  heureuse- 
ment sans  succès,  un  pouvoir  plus  grand  que  celui  qu'il  a  pu  ob- 
tenir. De  fait,  sans  le  retour  des  Bourbons,  il  n'aurait  pas  toute  la 
célébrité  qui  Tentoure  et  n'aurait  pas  reçu  l'hommage  public,  na- 
tional, historique,  des  Etats-Unis.  C'est  à  eux  seuls,  ou  plutôt  à 
leur  haine  pour  lui,  qu'il  doit  son  attitude  et  sa  gloire.  Leur  mépris 


362    MÉMOIRES    DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

et  l'exécution  des  lois,  déclara  traître  à  la  patrie  qui- 
conque s'opposerait  à  son  fonctionnenient,  comme  s'il 
pouvait  y  avoir  d'autres  traîtres  en  ce  moment  que  ceux 
qui  trahissaient  la  France  en  trahissant  les  serments 
qu'ils  avaient  prêtés  et  reprêtés  à  Napoléon.  Quant  à  la 
Chambre  des  pairs,  qui  devait  s'opposer  à  ces  envahis- 
sements, ajoutons  à  sa  honte  que,  lâche  autant  que  l'autre 
Chambre  était  coupable,  elle  se  mit  dès  le  même  jour 
à  la  remorque  de  celle-ci,  ce  qui  enhardit  l'une  à  parler 
de  déchéance  et  l'autre  d'abdication^  seule  pudeur  dont 
elle  se  trouva  capable.  Dès  le  22,  ces  attentats  furent  con- 
sommés, et  celui  par  qui  seul  la  France  pouvait  encore 
être  sauvée  des  souillures  de  l'étranger  n'eut  plus  rien  à 
espérer  d'elle.  Mais  déjà,  et  sur  la  proposition  d'un  dé- 
puté digne  de  représenter  Charenton,  la  Chambre  usur- 
patrice, exploitant  la  souveraineté  comme  si  elle  l'avait 
eue  en  partage,  s'occupait  de  communiquer  directe- 
ment et  de  traiter  avec  les  chefs  de  la  Coalition  au 

l'a  illustré,  honoré,  enrichi  par  l'indemnité  des  émigrés  et  le  don 
des  Américains;  mais  par  lui-môme  il  n'avait  pas  rétolfe  d'un 
grand  rôle,  et  on  sait  le  mot  du  duc  de  Choiseul  qui,  ayant  voulu 
voir  &  Chanteloup  le  marquis  revenu  d'Amérique,  s'écria  :  «  Ce 
grand  homme  n'est  qu'un  grand  Gille.  »  Et  le  mot  a  cela  de  juste 
que  M.  de  La  Fayette  fut  réellement  une  figure  de  parade,  qui  prit 
et  nous  fit  prendre  les  apparences  pour  la  réalité.  Toutefois  il 
faut  dire,  pour  expliquer  sa  célébrité,  qu'&  une  époque  où,  ballot- 
tés de  la  Révolution  à  Napoléon,  de  Napoléon  aux  Bourbons,  des 
Bourbons  à.  Napoléon,  les  gens  changeaient  d'opinions  et  de  cos- 
tumes comme  on  change  de  chemise,  M.  de  La  Fayette  fit  preuve 
de  la  plus  grande  ténacité  pour  rester  sur  la  môme  scène,  et  Laffitte 
l'a  peint  assez  exactement  par  cette  phrase  :  «  C'est  un  monument 
qui  se  promène  pour  trouver  un  piédestal.  » 

Sa  sépulture  est  à  Picpus,  dans  un  petit  cimetière  où  reposent 
les  restes  du  duc  de  Lewis,  de  la  famille  Genoud  et  des  La  Fayette, 
petit  champ  d'aristocratie  muette  où  le  citoyen  des  deux  mondes 
ne  doit  pas  être  déplacé.  C'est  dans  ce  lieu  qu'il  a  fait  placer  douze 
tonneaux  de  terre  prise  sur  je  ne  sais  quel  champ  de  bataille 
de  l'Amérique  et  qu'il  a  rapportée  lui-même.  Bizarre  idée  que  d'être 
en  France  dans  de  la  terre  d'Amérique  I 


DÉCHÉANCE   OU   BIEN   ABDICATION.  363 

nom  de   la  nation;  toutefois  cette  absurdité  n'aboutit 
qu'à  la  création  d'une  commission  de  gouyernement, 
par  laquelle  un  scélérat  (Fouché)  et  trois  dupes  (Garnot, 
Barère   et  Real)  se  trouvèrent  chargés  de  remplacer 
rhomme  des  temps  modernes  le  plus  grand  comme 
guerrier,  législateur  et  monarque.  Au  surplus,  cette 
Chambre,  non  moins  inhabile  que  malintentionnée,  con- 
damnable et  condamnée  par  ses  actes  comme  par  leurs 
résultats,  et  qui  mit  la  France  à  la  merci  de  l'étranger 
en  prétendant  la  mettre  à  l'abri  de  ses  armées,  cette 
Chambre  qui  rendit  le  trône  à  Louis  XVIII  en  criant  : 
«  Vive  Napoléon  II!   >  poussa  l'abomination  au  point 
d'envoyer  à  Napoléon  un  révolutionnaire,  nommé  d'Al- 
meida,  et  chargé  de  lui  signifier  que,  s'il  ne  quittait  de 
suite  la  France,  il  serait  mis  hors  la   loi.  Je  sais  que 
beaucoup  de  députés  furent  étrangers  à  de  telles  infa- 
mies, qu'il  s'en  trouva  même  qui  firent  de  généreux  ef- 
forts; mais,  comme  ils  n'ont  trouvé  le  moyen  ni  défaire 
le  bien,  ni  d'empêcher  le  mal^  si  on  doit  les  plaindre, 
on  ne  peut  certes  pas  leur  offrir  de  l'estime  en  compen- 
sation de  la  haine  et  du  mépris  qulls  ont  inspirés  à  ceux- 
là  même  dont  ils  se  sont  trouvés  avoir  servi  les  intérêts. 
Au  reste,  le  ciel  leur  fut  clément.  Cette  Chambre  fut  fermée 
au  nez  de  leurs  Majestés,  et  ces  députés  disparurent  dans 
le  bourbier  qu'ils  avaient  creusé  et  qu'ils  étaient  faits 
pour  remplir. 

Quant  à  Napoléon,  plus  que  patriote  en  4792  (i),  en 

(1)  Voici  comme  preuve  de  ce  fait  uae  lettre  écrite  par  rofGcier 
d'artillerie  Buonaparte»  le  27  juillet  1792,  à  M.  Naudin,  commissaire 
des  guerres  à  Auxonne,  et  littéralement  transcrite  par  moi,  ligne 
par  ligne,  sur  un  fac-simUé  fait  par  Robert,  lithographe  à  Lons-le- 
Saunier,  fac-similé  que  possède  le  lieutenant  général  Préval: 

Monsieur, 
Tranquil  sur  le  sort  de  mon  pays  et  la  gloire  de  mon  ami,  je  n'ai 
plus  de  sollicitude  que  pour  la  mère  patrie.  C'est  à  en  conférer 


36<i    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

i794  (après  le  9  thermidor,  il  fut  arrêté  à  Nice  comme 
révolutionnaire)  et  au  13  vendémiaire,  mais  qui,  à  cha- 
cune de  ses  élévations,  abjura  une  partie  de  ses  premiers 
sentiments,  il  préféra  en  1815  tout  perdre  sans  retour 

avec  vous  que  je  vais  employer  les  momeDts  qui  me  restent  de  la 
journée.  S'endormir  la  cervelle  pleine  de  la  grande  chose  publique 
et  le  cœur  ému  des  personnes  que  Ton  estime  et  que  Ton  a  un 
regret  sincer  d'avoir  quittés,  c'est  une  volupté  que  les  grands 
cœurs  seuls  connaissent. 

Aurons-nous  la  guerre?  se  demande-t-on  depuis  plusieurs  mois. 
J'ai  toujours  été  pour  la  négative.  Jugez  mes  raisons. 

L'Europe  est  partagée  par  des  souverains  qui  commandent  à  des 
hommes  et  par  des  souverains  qui  commandent  à  des  beufs  ou  à 
des  cheveauz. 

Les  premiers  comprenent  parfaitement  la  Révolution;  ils  s'en 
épouvantent;  ils  fairaient  volontiers  des  sacrifices  pécuniaires 
pour  contribuer  à  l'anéantir,  mais  ils  n'osseront  jamais  lever  le 
masque,  de  peur  que  le  feu  ne  prene  chez  eux.  Voillà  l'histoire  de 
l'Angleterre,  de  la  Hollande,  etc. 

Quant  aux  souverains  qui  commandent  à  des  cheveaux.  ils  ne 
peuvent  saisir  l'ensemble  de  la  constitution;  ils  la  méprise;  ils 
croyent  que  ce  cahos  d'idée  incohérentes  entraîneront  la  ruine  de 
l'empire  franc.  A  leur  dire  vous  croyriez  que  nos  braves  patriotes 
vont  s'entregorger,  de  leur  sang  purifier  cette  terre  des  crimes 
commis  contre  les  rois  et  ensuite  ployer  la  tète  plus  bas  que  jamais 
sous  le  despot  mitrée,  sous  le  fakin  thitré,  et  surtout  sous  le  bri- 
gand à  parchemin.  Ceux-ci  ne  fairont  donc  aucun  mouvement;  ils 
attendront  le  moment  de  [la qui,  selon  eux  et  leur  plat  mi- 
nistre, est  infaillible. 

Ce  pays-ci  est  plein  de  zélé  et  de  feu . . .  Dans  une  assemblée 
composée  des  22  sociétés  des  trois  départements,  l'on  fit,  il  y  a 
15  jours  la  pétition  que  le  roi  fut  jugé. 

Mes  respects  à  madame  Renaud,  âi  Marescot  et  à  Mr.  de  Goi,  — 
j'ai  portée  un  teste  aux  patriotes  d'Aussonne  lors  du  banquet  du 
14.  —  Ce  régiment  est  très  sûr,  les  soldats  et  sergents  et  la  moitié 
des  officiers;  il  y  a  deux  places  vacantes  de  capitaine. 

Respect  et  amitié;  le  sang  méridional  coule  dans  mes  veines 
avec  la  rapidité  du  Rhône. 

Vot 

BUONAPARTE. 

Pardonnez  donc  si  vous  éprouviez  de  la  peine  à  lire  mon  griffe- 
nage. 

Valence,  le  27  juillet. 
Mais  cette  pièce  établit  en  outre  que  Napoléon,  qui  &  la  vérité  ne 


ATTITUDE  DE  NAPOLÉON.  365 

et  rejeter  le  dernier  moyen  de  sauver  la  France  que  d'en 
appeler  au  peuple,  au  nom  duquel  on  le  répudiait  et  qui 
ne  demandait  qu'un  mot  pour  anéantir  ceux  qui  con- 
spiraient contre  lui.  D'autres  diraient  plus  grand  que 
son  infortune,  et  moi  je  dis  presque  rapetissé  au-des- 
sous de  son  rôle,  il  ne  voulut  à  aucun  prix  accepter 
les  secours  des  derniers  hommes  que  leur  enthousiasme 
pour  lui  exaltait  encore  jusqu'au  délire  et  qui  pouvaient 
d'autant  moins  manquer  d'auxiliaires  que  l'armée   était 
tout  aussi  fanatique  qu'eux.  Et  ici  je  ne  parle  pas  que 
d'après  moi.  Les  2i  et  22  juin,  et  à  dix  reprises,  autour  de 
cet  Elysée  qui  pour  lui  ne  pouvait  plus  être  qu'un  en- 
fer, j'ai  entendu  et  les  propos  et  les  cris  de  ce  peuple 
et  d'une  foule  de  soldats,  de  sous-ofûciers  et  d'officiers; 
et,  je  puis  le  dire,  les  anxiétés,rindignation,  le  désespoir, 
la  rage  étaient  indicibles  et  ne  se  ralentirent  pas  même 
quand  celui  qui  en  était  l'objet  fut  parti  pour  la  Malmai- 
son, où  ses  souvenirs  durent  mettre  le  comble  à  ses  tor- 
tures. Ainsi  un  signe  de  lui,  et  la  Chambre  n  était  plus, 
et  la  Seine  aurait  charrié  les  tristes  successeurs  de  ceux 
que  les  fenêtres  de  l'Orangerie  de  Saint-Cloud  sauvèrent 
quinze  ans  auparavant.  De  son  côté,  l'armée  eût  fait  jus- 
tice de  quiconque  ne  se  fût  pas  rallié  à  elle  en  se  ralliant 
à  lui;  et  quatre-vingt  à  quatre-vingt-dix  mille  hommes 
de  troupes  de  ligne,  montés  au  dernier  degré  de  l'exaspé- 

faisait  pas  de  vers  comme  Frédéric  le  Graiiid,  ne  savait  pas  davan- 
tage l'orthographe  ;  qu'il  ne  croyait  pas  à.  la  guerre  alors  qu'elle 
était  au  moment  d'être  déclarée;  et  certes,  en  lisant  cette  lettre,  on 
n'imaginerait  guère  que  son  auteur  était  prêt  à  dominer  par  son 
génie  toutes  les  célébrités  du  monde,  par  sa  puissance  tous  les  rois 
du  continent;  qu'il  rétablirait  en  France  les  ordres,  les  titres,  une 
noblesse  et  le  pouvoir  absolu  ;  qu'il  musellerait  et  garrotterait  la 
liberté,  qu'il  pourrait  faire  pendre  quelques-uns  des  patriotes 
compris  dans  son  toast  du  14  juillet,  qu'il  se  ferait  sacrer  par  le 
despote  mitre,  et  qu'autant  qu'il  le  pourrait  il  ornerait  un  jour  sa 
Cour  et  de  faquins  titrés  et  de  brigands  à  parchemin. 


366  MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

ration,  et  qui,  avant  l'approche  des  armées  impériales, 
eussent  été  rejoints  par  quarante  à  cinquante  mille  fé- 
dérés, par  autant  de  gardes  nationaux  formés  en  batail- 
lons de  grenadiers,  par  de  nouveaux  corps  levés  de 
tous  côtés,  par  celles  de  nos  armées  qui  faisaient  face 
aux  Russes  et  aux  Autrichiens;  enfin,  et  au  besoin,  par 
l'armée  de  la  Vendée  qui  aurait  pu  se  réunir  aux  autres 
pour  un  moment  décisif.  Or  toutes  mettaient  encore 
à  la  disposition  de  Napoléon  trois  cent  mille  hommes  et 
plus,  auxquels  il  ne  manqua  qu'un  chef,  comme  il  ne 
manqua  à  Napoléon  qu'un  général  Bonaparte  pour  en 
rappeler  de  tout  par  la  victoire,  pour  rendre  les  retran- 
chements de  Paris  inexpugnables  et,  au  pis  aller,  pour 
forcer  les  Coalisés  à  traiter  à  des  conditions  honorables. 
Tout  cela  fut  irrévocablement  rejeté  par  des  raisons  que 
je  n'ai  jamais  pu  admettre.  Napoléon  se  trompait  encore 
au  point  de  croire  que  les  actes  des  Chambres  auraient  la 
moindre  influence  sur  les  déterminations  de  souverains 
qui,  débarrassés  de  lui,  n'avaient  plus  rien  à  craindre  et 
rien  à  ménager,  et  il  adopta  l'abdication  pour  échapper 
à  la  déchéance  :  il  quitta  Paris  du  moment  où  il  eut 
obtenu  la  proclamation  de  Napoléon  II,  qui  cependant 
ne  pouvait  sérieusement  et  tout  aussi  bien  que  lui  de- 
voir la  couronne  qu'à  la  victoire;  à  dater  de  ce  moment, 
le  découragement  s'empara  de  tous,  et  l'on  ne  s'occupa 
plus  chacun  que  de  soi-même. 

Cependant,  à  peine  à  la  Malmaison,  informé  que 
Blûcher  et-  Wellington  s'avançaient  sur  Paris  avec 
soixante  mille  hommes  au  plus  et  en  bravant  toutes  les 
forces  qui  s'y  trouvaient,  il  fut  saisi  d'une  irrésistible 
indignation,  et  demanda  que,  comme  simple  général  en 
chef,  on  lui  remit  le  commandement  de  l'armée  que,  sans 
tant  de  façons,  il  devait  prendre  et  que  personne  au 
monde  ne  lui  aurait  contesté.  Il  affirmait  qu'il  ferait  re- 


LE  GÉNÉRALISSIME   FOUCHÉ.  361 

peatir  ces  deux  hommes  de  ce  qu'ils  avaient  osé  se  per- 
mettre un  mouvement  généralement  considéré  comme 
l'effet  de  Tinsolence  et  du  délire,  et  qui  pourtant,  grâce 
aux  intentions  et  aux  garanties  du  généralissime  Fouché, 
n'était  rien  moins  que  cela.  En  réalité,  ils  n'avaient  pas 
de  quoi  faire  face  aux  forces  avec  lesquelles  nous  pou- 
vions les  assaillir  ;  mais  Fouché,  pour  hâter  leur  marche, 
n'avait  cessé  de  leur  écrire  :  «  Arrivez,  ne  fût-ce  qu'avec 
des  têtes  de  colonnes,  et  comptez  que  vous  ne  serez  at- 
taqués par  personne.  »  Ce  même  Fouché  provoqua  et  ob- 
tint le  passage  de  Blûcher  sur  la  rive  gauche  de  la  Seine, 
mouvement  qui  sans  cela  eût  été  un  acte  de  démence,  et 
il  s'opposa  à  toute  agression  défensive  dans  l'espoir  de 
jouer,  en  1815,  le  rôle  que  Talleyrand  avait  manqué  en 
1814;  livrant  la  France  en  livrant  l'armée,  il  parvint  à  la 
conclusion  du  traité  de  Paris,  complément  de  son  œuvre 
infernale  (1),  et,  ainsi  que  me  l'écrivait  Zozotte  :  t  Ce  qui 
assigne  à  ce  Fouché  une  place  d'honneur  parmi  les  traî- 

(i)  Ce  Fouché  avait  le  génie  de  la  traîtrise.  Au  lendemain  de  la 
rentrée  de  Napoléon  à  Paris,  lors  des  Cent-jours,  il  persuade  à 
celui-ci  que  les  événements  ne  permettent  pas  de  chercher  les  cou- 
pables, et  qu'il  faut  un  armistice.  Napoléon  réplique  que  personne 
n'y  croira  :  «  Eh  bien,  ajoute  Fouché,  quel  est  rhomine  auquel 
vous  en  voulez  le  plus?  — Benjamin  Constant,  qui  vient  de  m'insul- 
ter  dans  les  journaux.  D'un  Montmorency  je  comprendrais  l'insulte, 
mais  de  cet  homme,  un  étranger!  —  Faites-le  conseiller  d'État, 
et  cela  convaincra  tout  le  monde.  — Il  refuserait!  »  Fouché  se  fait 
promettre  la  place,  se  charge  de  la  faire  accepter,  découvre  Ben- 
jamin Constant  qui  lui  est  amené  et   auquel  il  dit  :  «  Vraiment, 
vous  vous  conduisez  comme  un  enfant;  vous  changez  de  nom, 
vous  vous  cachez  ;  qu'est-ce  que  cela  signiOe?  »  L'autre  répond 
qu'il  craint  les  persécutions  à  cause  de  son  article.  «  Votre  article, 
l'Empereur  l'a  lu,  il  y  trouve  un  grand  talent;  d'ailleurs,  l'Empereur 
est  bien  changé  ;  il  sent  qu'il  faut  des  concessions  ;  il  connaît  votre 
mérite  et  désire  votre  coopération.  Vous  allez  être  fait  conseiller 
d'État...  »  L'autre  essaye  un  timide  :  «  Mais,  monsieur  le  duc.  «Les 
chpvaux  sont  attelés  à  la  voiture  do  FoucJié,  qui  emmène  sa  vic- 
time aux  Tuileries.  On  est  introduit;  l'Empereur  répète  les  pensées 
déjà  exprimées  par  Fouché,  à  savoir  qu'il  veut  fuiro  la  part  des 


368    MÉMOIRES   DU  GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

très,  c'est  qu'il  a  dupé  jusqu'au  bout  l'Empereur,  qui  ce- 
pendant n'a  jamais  été  sa  dupe.  >  Mais,  comme  disait 
encore  Zozotte  :  <  Cette  doublure  ne  pouvait  remplacer 
l'étoffe  qu'elle  avait  mangée  >;  et  réellement  comment 
Fouché  ne  fut-il  pas  averti  par  Técbec  de  Talleyrand^et 
comment  put-il  se  persuader  que  l'assassin  de  Louis  XYI 
serait  plus  agréable  aux  Bourbons  qu'un  prêtre  marié 
ne  l'avait  été?  Les  gens  qui  avaient  sacrifié  leur  premier 
bienfaiteur  au  ciel  ne  devaient-ils  pas  sacrifier  le  second 
et  dernier  en  holocauste  au  sang  du  Roi  martyr?  Tou- 
jours est-il  que  la  France  paya  cher  d'avoir  produit 
deux  êtres  aussi  perfides,  et  que  ce  fut  la  Chambre  des 
Cent-jours  qui  fit  tout  le  succès  de  Fouché.  Dans  les 
grandes  crises  publiques,  les  Chambres  et  Paris  seront 
la  poudre  au  moyen  de  laquelle  celui  qui  se  seraemparé 
d'eux  déterminera  l'explosion. 

Ainsi  l'enfer  et  Fouché  en  avaient  décidé  du  sort  de  la 
France;  Davout  rendit  leurs  arrêts  irrévocables,  et  ceci 
me  ramène  à  la  démarche  que  Napoléon  avait  faite  en 
arrivant  à  la  Malmaison.  Non  seulement  le  général  Bec- 
ker,  qu'il  avait  chargé  de  la  présenter,  eut  la  douleur 
profonde  de  lui  rapporter  qu'elle  était  rejetée;  mais 
encore,  cette  démarche  ayant  donné  Téveil  sur  les  res- 
sources que  nous  avions  encore  et  qu'un  retour  imprévu 
pourrait  remettre  dans  la  main  de  Napoléon,  on  fit  mine 
de  s'irriter  de  ce  que  le  grand  homme  osât  se  recueillir 
quelques  jours  à  cette  Malmaison,  où  Joséphine  sem- 
blait offrir  à  côté  de  sa  tombe  un  dernier  refuge  hospi- 

tcmps  ;  il  annonce  &  Benjamin  Constant  le  poste  qu'il  lui  rêservo 
et  lui  fait  payer  trente  mille  francs,  montant  d'une  ann(''e  d'avance 
sur  le  traitement.  Benjamin  Constant,  toujours  aux  abois,  accepte; 
mais  la  seconde  Restauration  arrive,  et  c'est  alors  qu'il  court  chez 
Fouché  lui  dire  :  «  Vous  m'avez  perdu...  que  faire  ai^ourd'hai? 
—  Faire  comme  moi,  répond  Fouché.  Vous  avez  chaussé  le  pied 
gauche;  eh  bien,  maintenant  chaussez  le  pied  droit.  » 


DÂVOUT  MENACE  DE  TUER   L'EMPEREUR.        369 

talier  à  l'époux  de  Marie-Louise,  et  on  le  pressa  de 
partir;  on  le  lui  ordonna  même,  et,  ainsi  que  je  Tai  dit^ 
sous  peine  d'être  mis  hors  la  loi;  mais  un  fait  que,  faute 
de  le  savoir  ou  par  horreur  de  le  mentionner,  on  n'a 
encore  consigné  n  uUe  part,  quoique  cent  personnes  l'aient 
su  et  répété,  c'est  que  ce  Davout  que,  dans  l'espoir  de 
trouver  en  lui  un  aide,  l'Empereur  avait  fait  général  de 
division,  commandant  de  la  cavalerie  de  l'armée  d'Italie, 
et  cela  quoique  le  personnage  fût  complètement  myope, 
colonel  général  de  la  garde  et  maréchal,  qu'il  avait  cou- 
vert de  cordons  et  de  crachats^  qu'il  s'opiniâtra  à  revêtir 
des  plus  hauts  commandements  et  de  toutes  les  marques 
delà  plus  grande  faveur,  qu'il  fit  duc  et  prince  avec  dix- 
huit  cent  mille  francs  de  dotation  et  des  traitements 
énormes,  auquel  en  i815,  et  pour  comble  de  malheur, 
il  confia  le  ministère  de  la  guerre,  ayant  cependant  fini 
par  comprendre  qu'il  ne  devait  plus  lui  confier  une 
armée;  eh  bien,  ce  Davout,  trahissant  l'attachement, 
la  reconnaissance,  violant  ses  serments  comme  il 
avait  violé  tant  d'autres  obligations,  la  foi  conju- 
gale y  comprise  (i),  ce  Davout,   dis-je,  osa  faire  si-^ 

(1)  L*Empereur  ayant  été  informé  en  4811  que  le  maréchal 
Davout  avait  pour  maltresse  à  Varsovie  la  femme  d*un  sous- 
inspecteur  aux  revues  ou  commissaire  des  guerres,  nommé  Martin, 
et  qu*il  s'affichait  avec  elle  au  point  de  donner  ses  audiences  chez 
eUe  et  de  lui  donner  chez  lui  la  première  place  à  table  comme  au 
salon,  fit  appeler  la  maréchale  et  lui  ordonna  de  partir  dans  les 
vingt-quatre  heures  pour  rejoindre  son  mari.  Partir  ainsi  était 
extrêmement  diûlcile,  mais  qui  résistait  à  une  puissance  surhu- 
maine? La  maréchale  partit  donc;  il  était  à  croire  en  effet  que 
son  arrivée  mettrait  lin  à  ce  scandale;  il  en  fut  autrement,  le  ma- 
r6chal  ne  garda  même  aucune  apparence  avec  la  plus  respectable 
des  femmes,  et,  bornant  toutes  ses  concessions  à  établir  la  Martin 
dans  une  campagne  située  aux  portes  de  la  ville,  il  poussa  l'impa- 
deur  au  point  de  passer  les  jours  et  les  nuits  chez  cette  créature, 
fort  jolie  du  reste,  mais  tout  aussi  commune,  ce  que  le  maréchal 
n'était  pas  capable  d'évaluer.  La  maréchale  prit  patience  huit  jours  ; 
pais,  au  bout  de  ce  temps,  jugeant  la  mesure  suffisamment  comble, 

V.  24 


870  MÉMOIRES  DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

gnifier  à  sod  bienfaiteur  et  ancien  mattre  que,  s'il 
ne  partait  pas  de  suite,  lui  Davout  irait  le  tuer  de  sa 
propre  main  (1),  à  quoi  Napoléon,  avec  un  calme  et  un 
demi-sourire  qui  équivalaient  au  carcan,  répondit  : 
t  Qu'il  vienne,  je  lui  ouvrirai  ma  poitrine.  »  Enfin  Na- 
poléon se  mit  en  route;  or  qui  croirait  que,  pendant  ce 
triste  et  lugubre  voyage,  ses  alentours  se  disputèrent 
sur  la  répartition  des  charges  de  sa  couronne?  On  pense 
rêver  en  relatant  de  telles  bouffonneries;  mais,  il  faut  le 
dire,  elles  cédèrent  encore  à  l'aberration  par  laquelle, 
dépassant  tout  ce  qui  déjà  avait  révélé  son  affaiblisse- 
ment moral,  Napoléon  se  livra  à  la  loyauté  de  l'Angle- 
terre, alors  qu'il  pouvait  se  rendre  avec  son  frère 
Joseph  ou  même  seul  en  Amérique,  où  cent  braves  l'au- 
raient suivi,  lui  auraient  encore  formé  une  Cour  affran- 
chie de  toutes  les  vicissitudes  du  pouvoir  et,  par  un 
échange  continuel  de  hautes  pensées  et  de  souvenirs,  de 
respect  et  d'admiration,  auraient  encore  allégé  les  der- 
niers moments  de  cette  gigantesque  existence. 

Un  secret  douloureux  à  rappeler,  impossible  & 
omettre  et  appartenant  à  la  dernière  période  des  Cent- 
jours,  trouve  ici  sa  place.  J'en  dus  la  connaissance  & 
mon  entière  et  ancienne  intimité  avec  Cadet-Gassicourt. 
Ce  secret,  je  l'ai  religieusement  gardé,  et  si  aujourd'hui 
je  cesse  de  le  considérer  comme  un  secret,  c'est  que 
Napoléon  et  Gassicourt,  les  deux  seuls  hommes  qui  y 


elle  revint  à  Paris.  Ce  désordre  ne  recommença  pas  &  Hambouig, 
lorsque  la  maréchale  s'y  rendit,  en  1S13  ;  jmais  ledit  Davout  avait 
été,  et  de  manière  à  s'en  souvenir,  sermonné  par  l'Empereur, 
offensé  de  ce  que  l'arrivée  à  Varsovie  de  la  maréchale  n'eût  pas  été 
considérée  par  le  maréchal  comme  un  ordre  de  changer  de  conduite. 
(1)  Cette  inf&me  mission  fut  remplie,  selon  les  uns,  par  le 
général  Flahaut;  selon  les  autres,  par  ce  d'Almeida  dont  je  viens 
de  parler,  et  qui  de  cette  sorte  aurait  été  l'organe  de  deux  exécra- 
bles menaces. 


NAISSANCE  ROYALE  DE  GASSIGOtJRT.  811 

avaient  an  intérêt  personDel,  n'existant  plus  depuis  long- 
temps, il  rentre  tout  à  fait  dans  le  domaine  de  l'histoire. 
Tous  ceux  qui  ont  connu  Gassicourt  savent  qu'il  joi- 
gnait a  une  figure  à  la  fois  belle,  gracieuse  et  beaucoup 
plus  noble  que  celle  même  de  son  royal  père  (1),  au- 

(i)  J'ai  dit  (voir  tome  I,  page  170)  que  M.  Cadet,  le  père  de  mon 
ami  Charles,  avait  épousé  une  des  plus  belles  femmes  de  France. 
On  coooalt  les  fastueuses  amours  de  Louis  XV,  le  zèle  des 
agents  de  ses  plaisirs  pour  découvrir  et  livrer  à  la  fantaisie  de  ce 
monarque  des  beautés  nouveUes.  Mme  Cadet  lui  fut  signalée;  il 
parait  qu'elle  ne  résista  pas  et  qu'elle  sortit  des  bras  de  Sa  Majesté 
grosse  de  Gassicourt.  M.  Cadet ,  trompé  pendant  quelque  temps, 
découvrit  le  mystère  et,  comme  mari,  dit  à  sa  femme  un  éternel 
adieu.  C'est  vainement  que  le  Roi ,  pour  le  calmer ,  le  nomma 
membre  de  l'Académie  des  sciences,  lui  envoya  un  très  bel  exem- 
plaire complet  des  Mémoiru  de  ce  corps  savant,  chose  déjà,  fort 
rare,  et  de  plus  son  portrait  en  émail.  Malgré  ces  faveurs  et  plu- 
sieurs autres,  Cadet  fut  inflexible.  Tout  ce  que  l'on  put  obtenir  de 
lui  fut  de  ne  pas  répudier  publiquement  sa  femme  ;  mais  elle  ne  le 
tut  plus  que  de  nom;  il  ne  la  revit  guère  qu'aux  heures  des  repas, 
malgré  ce  qui  lui  en  coûta  de  renoncer  à  avoir  des  enfants  ;  il  se 
blasa  même  sur  tout  ce  qui  est  sentiment,  ainsi  que  le  prouvent 
ces  deux  vers  aussi  mauvais  que  cyniques,  les  seuls  qu'il  ait  faits 
de  sa  vie  : 

Amour  I  tu  n'ef  qu'un  ha,  lequel  par  la  (Ma  aafare 
Et  qui  s'en  va  par  le  baa  du  Tentre  t 

Il  eut  des  maltresses  et  pour  maltresses  les  plus  belles  femmes 
du  monde  :  c'était  sa  consolation  et  son  luxe.  Depuis  1768  jusqu'à 
la  mort  de  M.  Cadet,  ces  créatures  absorbèrent  certainement  les 
trois  quarts  de  ses  revenus. 

Les  excellentes  qualités,  le  mérite,  l'esprit  et  les  grâces  de  celui 
qui  aux  yeux  de  la  loi  était  son  fils,  les  respects  que  le  jeune  Gassi- 
court eut  toi^ours  pour  M.  Cadet,  lui  méritèrent  cependant  quel- 
que attachement  de  la  part  de  celui-ci;  mais  ce  ne  fut  jamais  la  sol- 
licitude d'un  père.  Us  s'en  étaient  d'ailleurs  expliqués,  et  il  ne 
restait  entre  eux  aucune  illusion.  Gassicourt  lui  disait  «  mon  père  »; 
mais  M.  Cadet  ne  l'appelait  jamais  que  «  mon  ami  ».  M.  Cadet,  se 
faisant  opérer  de  la  pierre,  interdit  même  à  Gassicourt  l'entrée  de 
sa  chambre;  il  fit  plus  :  il  avait  trente-deux  à  trente-six  mille 
francs  dans  son  secrétaire,  et  il  ne  remit  âi  Gassicourt  ni  l'argent  ni 
la  clef  du  secrétaire;  or  cette  somme  entière,  dans  la  conviction  de 
Gassicourt,  fut  volée  par  le  chirurgien  qui  opéra  M.  Cadet  et  qui  ne 


872  MÉMOIRES  DU   GÉNÉRAL   RARON   THIÉRAULT. 

quel,  du  reste,  il  ressemblait  extrêmement,  une  taille 
élevée,  un  ton  et  des  manières  parfaites  ;  qu'il  avait 
infiniment  d'esprit  et  beaucoup  de  connaissances,  enfio 
qu'il  n'était  pas  moins  remarquable  par  son  amabilité, 
rénergie  de  son  caractère  et  l'élévation  de  ses  sen- 
timents. J'ai  dit  comment  je  le  mariai  et  les  tristes 
causes  qui  le  déterminèrent  à  se  séparer  de  sa  femme; 
mais,  cette  rupture  ayant  impliqué  le  sacrifice  de  trente 
mille  livres  de  revenu,  il  résolut  d'en  retrouver  l'équi- 
valent dans  le  produit  d'une  pharmacie  qu'il  créa  en 
effet  BOUS  le  nom  de  Cadet,  nom  pharmaceutique, 
attendu  que  par  sa  fortune,  sa  réputation,  sa  qualité 
de  membre  de  l'Académie  des  sciences,  l'époux  de  sa 
mère  avait  réellement  été  j9nmttjtn<^;7ar^5.  Il  est  donc 
certain  que  pour  une  pharmacie  le  nom  de  Cadet  était 

s*était  chargé  de  cette  opération  que  sous  la  clause  formelle  que 
M.  Cadet  serait  et  resterait  sous  sa  clef. 

Gr&ce  à  mon  père  qui,  à  la  prière  de  Mme  Cadet,  intervint  dans 
TaiTaire  du  mariage  de  son  fils,  M.  Cadet  le  dota  de  huit  miUe  livres 
de  rente,  mais,  à  part  cela,  montra  peu  d'intérêt  pour  ce  jeune 
homme  que  sa  mère  idolâtrait.  Gassicourt  hérita  plus  tard  de  ce 
qui  forma  la  succession  de  M.  Cadet,  succession  qui  se  réduisit 
presque  &  rien,  alors  que  le  fils  unique  de  M.  Cadet  devait  avoir  une 
fortune  immense.  Il  craignit  môme,  avant  son  mariage,  de  n'en 
jamais  rien  avoir.  C'est  un  sujet  qu'alors  nous  avons  cent  fois 
traité  ensemble. 

Ce  ne  sont  pas  pourtant  les  confidences  de  Gassicourt  qui  m'ont 
primitivement  informé  de  tous  ces  faits  ;  je  les  avais  sus  par  M.  de 
Sozzi;  souvent  je  les  avais  entendu  répéter  par  mon  père,  par  ma 
mère  et  par  une  ancienne  amie  de  la  famille  Cadet,  qui  avait  soi' 
gné  M.  de  Sozzi  jusqu'à  sa  mort  et  que  mon  père  eut  chez  lui 
depuis  1785  jusqu'en  1790.  Je  ne  le  cachai  pas  à  Gassicourt. 
Lui-même  en  causa  alors  avec  moi  tantôt  sérieusement,  tantôt 
en  riant,  depuis  1786  jusqu'en  1814,  et  cela  toutes  les  fois  que  l'oc- 
casion s'en  présenta  et  que  nous  nous  trouvions  seuls;  mais  après 
la  Restauration,  contre  laquelle  il  se  prononça  avec  tant  de  véhé- 
mence, il  ne  voulut  jamais  y  revenir.  Un  mot  que,  depuis  cette 
époque  et  à  propos  de  son  buste  et  de  sa  ressemblance  avec 
Louis  XY,  je  lui  dis  &  ce  sujet,  parut  lui  faire  de  la  peine,  et  je  ne 
lui  en  parlai  plus. 


L'EMPEREUR   S'EMPOISONNE.  813 

déjà   une  garantie  de  succès;  les  supériorités  de  Gas- 
si  court  firent  le  reste,  et  le  résultat  justifia  ses  espé- 
rances. Il  ne  se   borna  pas   même   aux  produits    de 
la    pharmacie.  L'Empereur  eut  un  pharmacien  à  atta- 
cher   à  sa  personne;   Gassicourt  fut  choisi,  et,   pour 
l'être,  il  n'eut  certes  pas  besoin  que  l'Empereur  s'amusât 
à  se  donner  pour  serviteur  un  des  fils  de  Louis  XV,  un 
des  oncles  naturels  de  Louis  XVIIL  Quoi  qu'il  en  soit,  il 
eut  de  suite  un  logement  aux  Tuileries  et  dans  chacune 
des  résidences  de  Napoléon  ;  il  fit  avec  le  quartier  im- 
périal la  campagne  de  Wagram,  sur  laquelle  il  publia 
une  sorte  de  relation  intitulée  :  Voyage  à  Vienne,  et  à  la 
suite  de  laquelle  il  fut  décoré  et  nommé  chevalier  de 
l'Empire,  ce  qui  fit  de  lui  le  premier  pharmacien  revêtu 
d'un  titre  féodal;  enfin,  au  retour  de  l'île  d'Elbe,  il  se 
hâta  de  reprendre  auprès  de    Napoléon  son  service, 
ajoutant  de  plus  en  plus  aux  preuves  d'un  dévouement 
sans  bornes. 

Telle  était  sa  position  lorsque,  dans  les  premiers 
jours  de  juin,  il  fut  mandé  dans  le  cabinet  de  Napoléon, 
et  là,  après  quelques  mots  surlagravitédes  circonstances, 
sur  les  chances  de  revers  auquel  on  ne  devait  pas  sur- 
vivre ou  d'une  captivité  qu'on  ne  pouvait  supporter,  il 
reçut,  mais  sous  l'injonction  du  secret  le  plus  absolu,  l'or- 
dre de  préparer  lui-même  une  dose  de  poison  infaillible, 
de  la  rendre  aussi  peu  volumineuse  que  possible  et,  pour 
qu'elle  fût  parfaitement  cachée  et  constamment  à  portée 
de  la  main,  de  la  loger  dans  une  breloque  ne  pouvant 
être  ouverte  que  par  celui  qui  en  saurait  le  moyen.  Boule- 
versé par  un  tel  ordre,  Gassicourt  supplia  Napoléon  de 
lui  permettre  quelques  mots  ;  ces  mots  furent  articulés 
avec  toutes  les  preuves,  toutes  les  marques  d'une  émo- 
tion violente  ;  ils  furent  écoutés  avec  bonté,  mais  restè- 
rent sans  effet.  L'ordre  fut  donc  maintenu  et  exécuté  ; 


874  MÉMOIRES  DU   GÉNÉRAL  BARON    THIÉBAULT. 

peu  avant  son  départ  pour  Waterloo,  Gassicourt  remit 
en  mains  propres  la  breloque  contenant  la  formidable 
pilule.  Or,  dans  la  nuit  du  2i  au  22  juin,  un  nouvel  ordre 
l'appelle  en  toute  hâte  à  TÉlysée  ;  il  accourt  ;  Napoléon 
venait  d'avaler  le  poison  ;  mais,  de  nouvelles  pensées 
ayant  changé  sa  détermination,  Napoléon  demandait 
d'en  empêcher  l'action .  Quoique  terrifié,  les  cheveux  lui 
dressant,  une  sueur  froide  l'ayant  saisi,  Gassicourt  n'en 
fit  pas  moins  tout  ce  qui  restait  au  pouvoir  des  hommes; 
des  vomissements  aussitôt  provoqués,  obtenus  et  ali- 
mentés au  moyen  d'abondantes  boissons,  lui  firent 
espérer  que  l'assimilation  du  poison  avait  pu  être  pré- 
venue. Pourtant,  en  me  racontant  ces  faits  trois  ans 
après  que  Napoléon  était  à  Sainte-Hélène,  il  ne  pouvait 
encore  se  défendre  de  la  terreur  que  cet  empoisonne- 
ment n'eût  des  suites  ;  lorsqu'on  parla  des  souffrances 
de  Napoléon,  il  frémit  à  l'idée  qu'elles  n'en  fussent  le 
résultat,  et,  lorsque  Napoléon  fut  mort  et  que  l'on  sut 
que  cette  mort  provenait  d'une  lésion  à  l'estomac,  il 
me  répéta  dix  fois  pour  une  :  «  Quelques  parcelles  du 
poison  n'ont  pu  être  extraites;  dès  lors,  ou  plus  tôt  ou 
plus  tard,  la  mort  était  infaillible...  >  Et  voilà  la  cause 
de  cette  fin  si  douloureuse  et  si  prématurée,  et  la  dernière 
preuve  possible  des  tortures  atroces  auxquelles  la  Cham- 
bre des  Cent-jours  mit  le  comble,  comme  si  elle  avait 
eu  pour  mission  d'assassiner  et  Napoléon  et  la  France. 


CHAPITRE  XIII 


Napoléon  parti,  la  France,  comme  un  vaisseau  dé- 
gréé et  sans  boussole^  se  trouva  le  jouet  de  la  tempête. 
Encore  si  elle  eût  été  abandonnée  à  elle-même,  un  Dieu 
de  miséricorde  aurait  pu  la  secourir;  mais,  ainsi  que 
je  l'ai  dit,  Fouché  s'étant  emparé  d'elle,  elle  fut  à  la 
discrétion  du  naufrage. 

Cependant  le  rôle  joué  par  ce  Fouché  n'était  encore 
connu  que  de  peu  de  personnes.  Comment  s'était-il 
trouvé  en  France  une  Chambre  capable  de  placer  cet 
homme  à  la  tête  d'un  gouvernement  provisoire,  il  est  vrai, 
mais  qui  avait  de  si  grandes  choses  définitives  à  faire  ? 
Comment  Napoléon  avait-il  pu  se  fier,  dans  un  moment 
aussi  critique,  à  un  fourbe  dont  il  connaissait  les  trahi- 
sons, qu'il  appelait  le  ministre  de  Louis  XVIII  et  qu'il  dé- 
testait? Cent  anecdotes  prouveraient  le  mépris  de  Napo- 
léon pour  Fouché  et  le  plaisir  qu'il  se  donnait  parfois  à 
le  mortifier;  elles  prouveraient  en  même  temps  avec 
quel  cynisme  Fouché  justifiait  ce  mépris.  Pendant  une 
réception  des  Tuileries  et  passant  devant  Fouché,  Napo- 
léon s'arrêta,  fixa  sur  lui  un  de  ces  regards  malveil- 
lants qui  eussent  accablé  tout  autre  que  cet  assassin  de 
roi ,  et  le  colloque  suivant  s'échangea  :  c  N.  Vous 
avez  été  prêtre?  —  F.  Oui,  Sire.  —  N.  Vous  avez  voté  la 
mort  de  Louis  XVI  ?  —  F.  C'est  le  premier  service  que 
j'ai  rendu  à  Votre  Majesté,  i  Et  l'Empereur  passa, 


876    MÉMOIRES   DU  GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

n'ayant  plus  rien  à  dire,  et  les  rieurs  furent  pour  Fouché, 
qui  cependant  ne  pouvait  pas  plus  pardonner  la  ques- 
tion que  Napoléon  ne  pouvait  pardonner  la  réplique. 

Pour  expliquer  ce  choix  qu'avaient  fait  la  Chambre 
et  Napoléon  d'un  tel  homme,  on  cherchait  toutes  sortes 
de  motifs  qui  le  rendissent  compréhensible;  mais  ce 
qu'on    ne    savait    admettre^    c'est    que  les  Bourbons 
pussent  se  dégrader  au  point  d'accepter,  que  dis-je? 
d*invoquer  la   protection  d'un  homme  qui,  par  son 
influence  plus  encore  que  par  son  vote,  avait  conduit 
Louis  XVI  à  l'échafaud,  et  qu'ils  acceptassent  cette 
infâme  alliance  en  repoussant  les  plus  honorables  illus- 
trations de  la  France  et  en  exaspérant  la  nation  tout 
entière.  N'admettant  donc  pas  que  ce  Fouché  dût  avoir 
d'autre  chance  de  salut  que  le  salut  même  de  la  France 
et  osÂt  jamais  en  abandonna  la  cause,  Burthe  crut  que 
l'on  pourrait  obtenir  de  cet  homme  un  conseil  important 
ou  quelques  lumières  pour  être  éclairé  sur  la  conduite 
à  tenir  dans  des  circonstances  aussi  difQciles;  il  imagina 
de  m'entraîner  avec  lui  pour  être  fixé;  je  le   suivis. 
Burthe  était  fort  loin  de  manquer  d'esprit  naturel  et 
d'assurance,  et,  s'il  avait  eu  du  tact  ou  voulu  en  avoir, 
il  eût  été  un  excellent  guide  dans  les  démarches  de  cette 
nature;  mais  il  se  faisait  gloire  d'être  incivil,  et  il  exposa 
assez  crûment  le  motif  de  notre  venue,  insistant  fort 
mal  à  propos  sur  la  confiance  que  nous  avions  dans  le 
patriotisme  dudit  Fouché  et  sur  le  rôle  que,  grâce  à  lui, 
l'armée  pourrait  encore  jouer.  La  pâle  figure  du  per- 
sonnage,   qui   ne  jugea  pas   que   nous   valussions  la 
peine  de  beaucoup  de  finesse,  prit,  dès  les  premiers 
mots  dits  par  Burthe,  un  air  sarcastique  et  me  révéla 
qu'il  jouissait  d'avance  des  désappointements  qu'il  nous 
réservait;  au  reste,  sa  réponse  fut  brève  autant  qu'elle 
me  parut  significative  ;  sept  syllabes  lui  suffirent  pour 


CARNOT  CHEZ  FOUGHÉ.  877 

se  débarrasser  de  nous,  et  «  Attendre...  se  résigner  i, 
fut   tout    ce  que  nous  eûmes  de  lui  pour  prix  d'une 
démarche  fort  inutile  et  surtout  complètement  ridicule. 
Comme  nous  arrivions,  Carnot  sortait.  Ayant,  peu  de 
temps  auparavant,  acquis  la  preuve  que  le  Fouché  ven- 
dait la  France  et  la  livrait,  il  l'avait  abordé  par  ces 
mots  :  c  Eh  bien,  que  vais-je  devenir,  traître ?i  question 
à  laquelle  le  complice  de  Davout,  le  Judas  de  Napoléon, 
qui  par  justice  divine  allait  être  la  dupe  et  la  victime  de 
cette  seconde  Restauration  qui  était  son  ouvrage,  comme 
la  première  avait  été  l'ouvrage  de  Talleyrand,  répliqua  par 
ces  mots  :  <  Ce  que  tu  voudras,  imbécile.  > 

Cependant,  malgré  tant  de  malheurs  et  de  trahisons, 
en  dépit  du  découragement  qui  s'était  emparé  même 
d'une  grande  partie  de  l'armée,  quelques  esprits  plus 
généreux  voulaient  espérer  encore,  tout  frémissants  de 
honte  et  de  colère  contre  l'étranger.  Les  uns  osaient 
rêver  à  des  moyens  de  salut,  les  autres,  à  défaut  d'un 
tel  espoir,  cherchaient  du  moins  à  prolonger  la  défense 
et  à  contenir  ou  même  faire  reculer  les  Anglais  et  les 
Prussiens,  afin  de  maintenir  le  statu  guo,  jusqu'à  l'ap- 
proche d'Alexandre  dont  on   attendait  quelque  modé- 
ration, et  de  l'empereur  d'Autriche  qui,  en  sa  qualité 
d'aïeul  de  Napoléon  II,  pouvait  tempérer  par  ses  sen- 
timents de  famille  sa  haine  de  coalisé.  Et  c'est  ainsi  que 
le  comte  de  Valence  voulut  bien  discuter  avec  moi  l'idée 
de  demander  le  commandement  de  quinze  mille  hommes 
d'infanterie,  quinze  cents  hommes  de  cavalerie  et  deux 
batteries  et  demie  d'artillerie,  d'en  former  deux  divisions 
dont  une  naturellement  m'était  destinée  et  l'autre  servait 
de  réserve,  de  tourner  avec  ce  corps  la  gauche  de  l'en- 
nemi   dont   l'avant-garde  était   à  Saint-Denis,   de  se 
porter  sur  ses  derrières,  de  couper  la  route  suivie  par 
ses  convois  et  par  les  détachements  qui  le  rejoignaient,  et 


878  MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

de  profiter  du  secret  dont  les  habitants  auraient  couvert 
nos  mouvements  pour  détruire  tout  ce  qui  était  destiné 
à  l'approvisionner  et  à  le  renforcer  ;  d'insurger  les 
provinces  du  nord  de  la  France,  de  nationaliser  la 
guerre  à  la  faveur  de  ce  corps  et  des  refuges  qu'of- 
fraient nos  places  fortes,  de  forcer  ainsi  les  armées  an- 
glaise et  prussienne,  ou  bien  à  rétrograder,  ce  qui  les 
eût  fait  suivre  et  poursuivre  par  plus  de  quatre-vingt 
mille  hommes,  ou  bien  à  former  des  détachements, 
ce  qui  préservait  d'une  attaque  de  vive  force  Paris,  où  il 
restait  en  troupes  de  ligne,  en  fédérés  et  en  gardes  natio- 
nales plus  qu'il  n'en  fallait  pour  le  défendre. 

C'était  incontestablement  ce  que  nous  avions  de  plus 
utile  et  de  plus  à  propos  a  faire,  et  par  là  même  ce  qu'il 
était  le  moins  possible  d'obtenir  deFouché  et  de  Davout, 
les  intérêts  de  l'ennemi  étant  en  trop  bonnes  mains  pour 
que  la  proposition  du  comte  de  Valence  ne  dût  pas  être 
repoussée,  ainsi  qu'elle  le  fut.  On  ne  s'en  tint  pas  même 
là.  Tout  ce  qui  pouvait  produire  ou  augmenter  le  décou- 
ragement fut  mis  en  œuvre  envers  les  généraux  dont  on 
glaçait  le  zèle,  envers  les  troupes  que  l'on  excitait  à  la 
désertion,  envers  les  gardes  nationaux  et  les  populations 
parmi  lesquels  on  semait  la  crainte  et  la  désunion.  Quant 
aux  fédérés,  ils  formaient  deux  classes  :  d'abord  ceux 
qui  avaient  été  réunis  et  organisés  sous  les  ordres  du 
lieutenant  général  Darricau,  et  que  l'on  se  borna  à  dis- 
soudre du  moment  où  cela  fut  possible;  ensuite  les  trente 
mille  et  plus,  accourus  au  moment  du  plus  grand  dan- 
ger et  dont  on  ne  pouvait  trop  honorer  le  patriotisme, 
mais  qui,  ne  demandant  que  des  armes  et  du  pain,  n*ob- 
tinrentni  l'un  ni  l'autre,  furent  traités  même  avec  un  dé- 
dain, une  dureté  dont  malheureusement  Napoléon  n'avait 
pas  été  exempt;  on  les  chassa,  plus  qu'on  ne  les  ren- 
voya,  réduits  à  retourner  chez  eux  en  mendiant.  Et 


CONFIDENCES    FAITES   PAR  WELLINGTON.        319 

pourtant    d'implacables   ennemis    étaient   aux  portes 
de  Paris;  par  le  concours  des   forces  que  cette  ville 
recelait,  ils  s'y  trouvaient  à  discrétion,  et,  ces  Anglais  et 
Prussiens  défaits,  incontestablement  les  armées  autri- 
chienne et  russe,  qui  se  trouvaient  n'avoir  eu  aucune 
part  à  la  gloire  de  cette  campagne,  Alexandre  et  Fran- 
çois, qui  ne  semblaient  arriver  que  pour  orner  le  triom- 
phe de  Wellington  et  de  Blûcber,  se  seraient  arrêtés;  la 
France  n'était  pas  réduite  à  traiter  avec  les  plus  faibles 
et  les  plus  arrogants  de  ses  ennemis;  elle  n'eût  pas  fait 
un  traité  que  Ton  viola  par  des  assassinats,  des  spo- 
liations, des  dévastations  et  des  attentats  de  toute  nature, 
et  nous  évitions  le  retour  de  Louis  le  Désiré  et  de  son 
entourage  qui  ne  l'était  pas  davantage  (1). 

Toutefois,  quelque  chose  que  les  Foucbé  et  les  Davout 
pussent  faire  pour  obtenir  l'immobilité  de  tout  ce  qui 
portait  les  armes  autour  de  Paris,  une  troupe  de  gardes 
nationaux,  à  la  suite  d'un  combat  vigoureux  et  agissant 
sans  ordre  ni  autorisation,  enleva  aux  Prussiens   les 
villages  d'Aubervilliers  et  des  Vertus;  la  brigade    de 
cavalerie  du  général  Vincent,  division  Strolz,  tourna  et 
attaqua  dans  Versailles,  sabra  et  prit  en  totalité,  c'est-à- 
dire   sans   qu'un   seul  homme   échappât,    deux   régi- 
ments de  hussards  prussiens  qui,  dans  la  confiance  de 
notre  inaction,  n'étaient  échelonnés  par  aucune  autre 
troupe;  fait  sans  autre  exemple  comme  sans  influence 
sur  notre  destinée,  mais  dont  l'explication  fut  donnée  au 
comte  de  Valence  par  le  duc  de  Wellington  lui-même. 
Et  en  effet,  peu  de  jours  après  l'occupation  de  Paris, 
les  voitures  de  ces  deux  messieurs  se  croisèrent  rue 

(i)  Cette  épithète,  aussi  fausse  que  jamais  épithète  a  pu  l'ôtre, 
m*iospira  sous  le  titre  de  «  Retour  de  la  famille  Désirée  »  une 
caricature  dont  je  fis  le  projet  ;  mais  je  ne  trouvai  personne  qui 
voulût  la  graver. 


S80  MéMOIBES  DU  GÉNÉRAL  BAtON  THIÉBAULT. 

d'Aojoa  SaÎDt-Honoré,  et,  par  suite  d'an  moaTemeni 
réciproque,  ils  les  firent  arrêter  et  mirent  pied  à  terre. 
Un  assez  long  entretien  s'ensuivit;  le  comte  de  Valence 
ne  put  s'empêcher  de  demander  an  doc  comment  il  avait 
osé  se  déterminer  an  moarement  sur  Paris,  où  latten- 
daient  des  forces  si  disproportionnées;  le  dac  répondit  : 
c  II  ne  nous  a  fallu  pour  cela  ni  conception,  ni  audace. 
Du  moment  où  Napoléon  eut  abdiqué,  nous  reçûmes  du 
duc  d'Otrante  jusqu'à  quatre  dépèches  par  jour  por- 
tant :  c  Arrivez^  ne  fût-ce  qu'avec  des  tètes  de  colonnes, 
arrivez.  Le    gouvernement  provisoire    vous   garantit 
que  vous  n'aurez  aucun  combat  à  soutenir  ;  mais  arri- 
vez. >  Ainsi,  ajouta  Wellington,  l'attaque  dWubervilliers 
et  l'affaire  de  Versailles  nous  confondirent;  car  notre 
sécurité  était  telle  que,  sur  de  nouvelles  demandes  du 
duc  d'Otrante,  nous  n'avions  pas  hésité  à  porter  l'armée 
prussienne  sur  la  rive  gauche  de  la  Seine  et  à  envoyer 
à  Versailles  deux  régiments  de  hussards  sans  les  faire 
soutenir  par  personne.  Deux  minutes  s'étaient  à  peine 
écoulées  depuis  leur  séparation,  que  le  comte  de  Valence 
était  chez  moi,  rue  de  l'Arcade,  n*  2i,  empressé  de  me 
communiquer  cette  conversation  qu'il  a  répétée  d'ail* 
leurs  à  d'autres  que  moi  (1). 

(1)  J'observe  que  c'est  dans  ce  même  entretien  que,  le  maréchal 
Soult  ayant  été  nommé,  le  duc  de  Wellington  affînna  qu'il  avait 
vingt-cinq  millions  à  la  banque  d'Angleterre.  C'est  à  un  chiffk^  ap- 
prochant celui-ci  que  M.  Thonnelier  estimait,  d'après  le  calcul  des 
approvisionnements,  la  somme  que  le  maréchal  Soult  avait  dû 
retirer  de  ses  bénéfices  sur  la  vie  de  ses  soldats  en  Espagne.  De  fait, 
jamais  M.  Thonnelier,  qui  était  payeur  général  des  armées  fran- 
çaises en  Espagne,  n'a  pu  obtenir  de  compte  de  l'armée  du  maré- 
chal Soult.  Toutes  les  pièces  comptables  que  le  maréchal  lai 
envoyait  étaient  enlevées  par  les  guérillas.  De  plus,  le  payeur  du 
maréchal  devint  riche;  son  ordonnateur  Mathieu-Paviers  le  devint 
davantage  et  fut  fait  pair  de  France  lorsque  le  maréchal  fut  prési- 
dent du  conseil.  Quel  malheur  pour  le  trésor  qu'à  cette  époque  Je 
temps  des  lettres  de  change  tirées  sur  les  généranx  fût  passé! 


CAPTURE  D'UN   RÉGIMENT   DE   HUSSARDS.        381 

Les  deux  régiments  pris  furent  parqués  à  l'École  mili- 
taire. J'allai  les  voir,  quoique  leur  vue,  en  me  rappelant  de 
quoi  nous  eussions  été  capables  si  nous  avions  eu  le  droit 
d'agir,  achevât  de  me  désespérer.  La  figure  singulière- 
ment expressive  d'un  des  prisonniers  déjà  vieux,  vrai  type 
de  figure  de  hussard  fumant  sa  pipe,  me  décida  à  l'abor- 
der. Il  était  hors  de  lui  :  «  Eh  bien,  lui  dis-je  en  allemand 
et    en   l'apostrophant  à  la  troisième  personne,   vous 
ne  vous  attendiez  pas  à  entrer  comme  cela  à  Paris?  — 
Seigneur  Jésus,  s'écria-t-il,  on  n'a  jamais  vu  un  coup 
comme  celui-là.  Deux  régiments  de  hussards  pris  comme 
des  souris,  et  sans  qu'il  s'en  sauve  un  seul...  Non,  cela 
ne  s'est  jamais  vu.  >  Et  il  avait  raison;  mais,  s'il  était 
beau  de  pouvoir  se  vanter  de  ce  fait  d'armes  et  plus 
beau  d'en  avoir  eu  l'honneur  sans  s'en  vanter,  il  était 
moins  beau,  mais  plus  extraordinaire,  de  s'en  vanter  sans 
y  avoir  pris  part.  Et  cependant  c'est  ce  qui  arriva  grâce 
aux  forfanteries  de  Burthe,  qui,  en  rentrant  à  Paris, 
s'en  attribua  la  gloire  et,  vantard  comme  pas  un,  courut 
les  boulevards  et  les  cafés  en  répétant  :  <  C'est  moi  qui 
dans  nos  guerres  ai  donné  les  premiers  et  les  derniers 
coups  de  sabre  »,  faits  faux  quant  aux  derniers,  puisque 
pendant  ce  combat  sa  brigade  était  en  réserve  immobile 
et  n'a  pas  même  mis  le  sabre  à  la  main.  Quant  aux  pre- 
miers coups,  l'afûrmation  n'est  pas  plus  véridique  ;  car, 
en  1792,  ledit  Burthe  était  dragon  et  dans  un  régiment 
qui,  faisant  partie  de  l'armée  du  Rhin,  n'eut  et  ne  put 
avoir  aucune  part  aux  premières  affaires  qui  eurent  lieu 
à  l'armée  du  Nord.  Mais,  à  force  de  répéter  une  chose,  on 
trouve  des  gens  qui  aiment  mieux  la  croire  que  de  la 
vérifier.  Je  fus  longtemps  de  ce  nombre  quant  à  l'affaire 
de  Versailles,  et  je  serais  peut-être  encore  engagé  dans 
mon  erreur  (1)  si,  un  jour  que  j'attribuais  ce  fait  d'ar- 

(I)  Le  général  Solignac  était  encore  dans  la  même  erreur,  lors* 


382    MÉMOIRES  DU  GÉNÉRAL  BARON  THIÉBAULT. 

mes  à  Burthe,  le  rire  des*généraux  Grouvelle,  Marbot  et 
Préval  n'avait  donné  lieu  au  rétablissement  des  faits, 
que  le  général  Strolz  m'a  confirmés  depuis,  et  tout  en 
riant,  le  général  Vincent  en  convint  lui-même. 

D'ailleurs,  ce  général  Vincent,  si  noble  de  sentiments, 
mérite  qu'on  lui  rende  ce  qui  lui  est  dû.  Et  il  y  a  dans  sa 
carrière  trois  faits  qui  le  placent  parmi  les  plus  dignes, 
mais  aussi  les  plus  rares  caractères  de  son  temps.  J'ai 
déjà  cité,  je  crois,  le  premier  fait  (1).  Parvenu  à  Fontaine- 
bleau au  dernier  terme  de  son  agonie,  abandonné  jusque 
par  Bertbier,  Napoléon  y  est  encore  dépouillé  par  un 
Soubam  qui,  au  moment  de  le  trabir  et  en  criant  mi- 
sère, lui  arracbe  i  0,000  francs,  tandis  que  le  général 
Vincent,  par  son  dévouement  de  la  dernière  heure  et 
son  désintéressement,  contraste  si  bien  avec  ces  vilenies 
que  l'Empereur  est  étonné  de  voir  un  de  ses  anciens 
généraux  servir  encore  et  ne  demander  rien.  Je  viens 
de  parler  du  second  fait  quand,  à  Versailles,  il  porte  à 
l'ennemi  les  derniers  coups  que  celui-ci  a  reçus  et 
enlève  les  deux  régiments  de  hussards  prussiens.  Enfin, 
lors  de  la  révolution  de  1830,  écuyer  du  Roi  et  chargé 
du  commandement  des  dernières  troupes  qui  tenaient  en 
faveur  de  ce  prince,  il  commande  le  dernier  coup  de 
canon  tiré  pour  ce  Roi  qu'il  quitte  seulement  après  son 
embarquement  et,  à  dater  de  ce  jour,  ne  sert  plus.  Voilà 
donc  trois  titres  de  noblesse  qui  n'ont  pas  besoin  de  par- 
chemins. 

Mais  ces  traits  de  grand  caractère  et  d'honneur  m'ont 
éloigné  des  traits  d'infamie  et  de  trahison;  je  n'en  ai 
cependant  pas  fini  avec  eux.  Un  soir,  et  pendant  qu'on 

que,  parlant  sur  la  tombe  de  Burthe,  il  répéta  la  môme  phrase 
que  sa  veuve  fit  graver  sur  le  petit  monument  qu'elle  éleva  à  son 
mari,  et  ce  fait  prouve  aux  historiens  qu'ils  ne  doivent  pas  toujours 
prendre  comme  articles  de  foi  les  oraisons  et  les  épitaphes. 
(i)  Voir  tome  IV,  page  585. 


M.  DE  YITROLLES   ET  FOUGHÉ.  388 

préparait  la  reddition  d'une  capitale  qui,  comme  je  l'ai 
dit,  avait  plus  de  troupes  qu'il  n'en  fallait  pour  vaincre 
en  batdlle  rangée  les  assaillants  avec  lesquels  on  la  fai- 
sait capituler,  le  maréchal  Davout  chargea  l'intendant 
militaire  Volland  de  se  rendre  aux  Tuileries  où  siégeait 
la  commission  du  gouvernement,  et  cela  afin  de  donner 
au  président  de  cette  commission,  et  toujours  à  ce  Fou- 
ché,  connaissance  d'un  fait  qui  sans  doute  avait  quel- 
que importance.  Arrivé,  Volland  se  hâta  de  se  faire 
annoncer;    la   réponse  fut    d'attendre.    Trois    quarts 
d'heure  se  passèrent;  M.  de  Vitrolles  parut,  envoya  sa 
carte  à  Fouché,  qui  de  suite  sortit,  se  blottit  avec  lui 
dans  l'embrasure  d'une  fenêtre,  causa  près  d'un  quart 
d'heure^  rentra,  ressortit,  parla  de  nouveau  et  rentra 
enfin  sans  dire  un  mot  à  M.  Volland,  auquel  il  ne  donna 
audience  qu'une  heure  un  quart  après  son  arrivée.  De 
retour  auprès  du  maréchal,  et  lui  ayant  rendu  compte 
de  ce  qui  avait  rapport  à  sa  mission,  M.  Volland  lui  paria 
de  ce  qu'il  avait  observé,  de  ce  qu'il  concluait,  et,  quoi- 
qu'il se  senttt  écouté  avec  une  indifférence  trop  signifi- 
cative, il  ajouta  :  c  Monsieur  le  maréchal,  vous  sauverez  la 
France  si  vous  faites  guetter  le  duc  d'Otrante  sur  le  pont 
Royal,  et  si,  lorsqu'il  y  passera  pour  rentrer  chez  lui, 
vous  le  faites  jeter  dans  la  rivière.  »  Ce  à  quoi  Davout 
répondit  en  renfrognant  sa  mauvaise  figure  :  c  Je  ne 
suis  pas  un  homme  de  révolution,  je  suis  un  homme 
d'exécution.  >  Est-ce  à  ce  titre  qu'il  voulait  poignarder 
Napoléon?  Mais  si  Napoléon  lui  échappa,  la  France  ne 
lui  échappa  pas. 

Tout  à  coup  Davout  convoqua  chez  lui,  c'est-à-dire 
au  ministère  de  la  guerre,  un  grand  conseil  de  guerre 
composé  de  maréchaux  et  de  généraux  de  division. 
Appelés  l'un  et  l'autre  en  cette  qualité,  le  comte  de  Va- 
lence et  moi,  nous  nous  y  rendîmes  ensemble,  fort  occu- 


S84    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

pés  de  savoir  de  qaoi  on  allait  nous  entretenir.  Descen- 
dus de  voiture  en  même  temps  que  le  maréchal  Masséna 
qui  commandait  la  garde  nationale  de  Paris,  le  maré- 
chal Davout  commandant  les  troupes  de  ligne,  nous 
entrâmes  avec  ce  premier  et,  pendant  le  trajet  que  nous 
eûmes  à  faire  depuis  le  vestibule,  nous  lui  demandâmes 
s'il  connaissait  l'objet  de  cette  convocation  :  il  l'ignorait. 
Quand  nous  fûmes  entrés,  nous  aperçûmes  plusieurs  au- 
tres maréchaux  et  généraux,  mais  ils  se  tenaient  à  dis- 
tance  du  ministre,  qui,  assis  et  comme  rencogné  dans  un 
des  angles  du  salon  où  il  devait  nous  recevoir  plus  qu'il 
ne  nous  recevait,  causait  avec  je  ne  sais  plus  qui;  il 
ne  parut  pas  même  nous  voir  entrer,  et  aucun  de  nous  ne 
s'approcha  de  lui.  Nous  nous  résignâmes  donc  à  prendre 
avec  les  autres  personnages  présents,  et  pendant  trois 
quarts  d'heure,  une  patience  qui  commençait  à  nous 
paraître  excessive,  lorsque  Hulin,  alors  commandant  de 
la  place  de  Paris,  arriva.  Aussitôt  Davout  quitta  son 
interlocuteur,  s'assit  à  une  grande  table  ronde  placée  au 
milieu  du  salon,  fit  asseoir  Hulin  à  c6té  de  lui  et  se  mit 
à  manier  une  liasse  d'ordres  de  mouvements,  n'ayant 
rapport,  ainsi  que  je  l'entendis,  qu'à  la  marche  de  déta- 
chements que  leur  faiblesse  achevait  de  rendre  tout  à 
fait  indignes  d'occuper  un  ministre  de  la  guerre.  On  se 
regardait,  mais  ces  regards  interrogatifs  n'aboutissaient 
à  rien,  attendu  qu'il  était  impossible  de  rien  comprendre, 
je  ne  dis  pas  seulement  au  temps  perdu,  dans  des  cir- 
constances où  chaque  instant  était  réclamé  par  les  plus 
puissants  intérêts,  mais  encore  aux  motifs  qui  rendaient 
vingt  maréchaux  ou  généraux  de  division  témoins  d'une 
occupation  aussi  niaise.  Cependant,  et  dans  la  persua- 
sion  que  d'un  moment  à  l'autre  cette  ridicule  scène 
finirait  et  que  nous  apprendrions  enfin  ce  qu'on  voulait 
de  nous,  nous  attendîmes  jusqu'à  dix  heures  et  demie, 


CONSEIL  DE  GUERRE   RIDICULE.  385 

mais  alors  l'impatience  se  manifesta  :   «   Que  faisons 
nous  ici?  >  dit  le  maréchal  Masséna,  et  assez  haut  pour 
que  tous  les  regards  se  dirigeassent  sur  lui  et  sur  le  ma- 
réchal Davout  ;  aucune  voix  ne  répondit,  tandis  qu'en 
précipitant  ses  paroles,  sans  doute  pour  paraître  étran- 
ger à  ce  qui  se  passait,  le  ministre  se  borna  à  abaisser 
un  peu  plus  sa  lourde  tête  chauve  sur  les  paperasses 
qu'il  tripotait.  Quelque  temps  se  passa  encore;  sur  une 
réûexion  nouvelle  le  maréchal  Masséna  se  trouva  engagé 
dans  une  discussion  qui  s'anima,  mais  enûn  la  pendule 
sonna  onze  heures;  chacun  se  tut,  comme  si  l'on  s'était 
donné  le  mot,  et  tous  les  yeux  se  portèrent  sur  Davout, 
qui  imperturbablement  continuait  la  plus  inconvenante 
des  occupations  :  t  Messieurs,  reprit  alors  le  maréchal 
Masséna  en  élevant  la  voix  encore  plus  haut  que  précé- 
demment, je  crois  que  ce  que  nous  avons  de  meilleur  à 
faire,  c'est  de  nous  en  aller  ;  quant  à  moi,  je  pars.  — 
Je  pars  aussi  j,  dit  le  comte  de  Valence,  non  moins 
étonné  que  scandalisé.  D'autres  voix,  dont  la  mienne, 
répétèrent  ce  «  Je  pars  aussi  > ,  et  nous  nous  retirâmes, 
sans  qu'aucun  de  nous,  Hulin  excepté,  eût  eu  l'occa- 
sion ou  la  possibilité  de  dire  un  mot  au  maréchal  Da- 
vout ou  même  de  le  saluer.  De  fait,  nous  le  perdîmes 
de  vue,  sans  qu'il  eût  levé  les  yeux  et  paru  rien  voir  ni 
rien  entendre.  Ainsi  se  termina  cette  scène   certaine- 
ment sans  exemple  et  ce  que  dans  ce  genre  on  peut 
citer  et  imaginer   de  plus  hnpertinent.  c  Ah  çà,  me 
dit  le  comte  de  Valence,  dès  que  nous  fûmes  remontés 
en  voiture,  pourriez-vous  me  dire,  mon  cher  général,  ce 
que  signifie  tout  ceci?  —  Il  y  a  plus  d'une  heure  que  je 
me  le  demande,  répondis-je,  et  je  n'ai  trouvé  à  m'arrèter 
qu'à  deux  hypothèses  :  ou  le  maréchal  a  renoncé  à  nous 
communiquer  ce  qu'il  avait  voulu  livrer  à  notre  inves- 
tigation, et,  n'ayant  plus  le  temps  d'éviter  la  réunion, 

V.  25 


SS6   MÉMOIIES   DU   CéNÉRAL  BAION   THIÉBAOLT. 

Toulant  s'abstenir  de  toute  explication,  il  n'a  rien  ima- 
giné de  mieux  qu'un  rôle  que  sa  grossièreté  naturelle  lui 
a  rendu  facile;  ou  bien  il  a  simplement  Toula  se  mettre 
en  mesure  de  pouvoir  dire  :  c  J'avais  convoqué  un  con- 
seil de  guerre;  mais,  de  ceux  que  j'y  avais  appelés,  les  uns 
ne  sont  pas  venus,  les  autres  se  sont  retira  avant  même 
que  j'aie  pu  ouvrir  la  séance.  »  —  On  s'y  perd,  reprit  le 
comte  de  Valence,  mais  je  crains  bien  que  nous  ne  soyons 
le  jouet  de  deux  misérables,  si  vraiment  Davont  s'est  fait 
le  complice  de  Foucbé.  > 

Vingt  et  un  ans  s'écoulèrent  sans  que  j'eusse  l'occasion 
de  rien  ajouter  à  ce  que  je  viens  de  rapporter;  mais,  le 
18  décembre  1836,  le  basard  me  fit  rencontrer  à  dtner, 
cbez  mon  ami  le  cbevalier  Doyen,  M.  Lacour,  sous-inten- 
dant militaire,  et  qui  peu  après  partit  pour  l'armée 
d'Afrique;  or  ce  M.  Lacour,  que  pendant  la  campagne 
et  le  blocus  de  Hambourg  j'avais  vu  secrétaire  intime 
du  maréchal  Davout,  et  qui,  en  1815^  durant  le  minis- 
tère du  maréchal,  reprit  les  mêmes  fonctions,  s'était,  en 
cette  qualité,  trouvé  présent  à  cette  inconcevable  scène; 
il  me  raconta  donc  que,  dès  que  nous  avions  été  partis,  le 
maréchal,  enchanté  d'avoir  si  bien  échappé  à  la  tenue  du 
conseil  par  une  jonglerie,  s'était  levé  et  avait  dit  en  rica- 
nant :  c  Notre  vieux  Masséna  a  encore  de  la  vigueur.  • 
Puis,  interrogé  par  moi  sur  le  rôle  politique  que  ce  Da- 
vout joua  en  ce  moment,  M.  Lacour  m'apprit  que  le 
même  soir,  vers  minuit,  le  maréchal  était  reparti  pour 
la  Villette,  où  il  avait  établi  son  quartier  général  et 
où  il  avait  couché,  non  pour  être  près  de  l'ennemi 
et  A  portée  de  faire  mieux  combattre  les  troupes,  mais 
pour  recevoir  plus  vite  les  ordres  de  l'ennemi,  et  au 
besoin  pour  être  en  mesure  d'empêcher  nos  troupes  de 
céder  à  la  rage  qui  les  transportait  et  qui  chez  quel- 
ques généraux  était  à  son  comble.  A  peine  arrivé  à  la 


ENTENTE  DE  DAVOUT  AVEC  LE  ROI.      381 

Villette,  le  maréchal  s'était  couché,  et  M.  Lacour,  suivant 
Tordre  établi,  joignant  aux  fonctions  de  secrétaire  celles 
que  Roustan  avait  longtemps  remplies  auprès  de  l'Em- 
pereur, s'était  jeté  sur  un  matelas  que  chaque  soir  on 
mettait  en  travers  de  la  porte  de  la  chambre  du  maré- 
chal, afin  que  personne  ne  troublât  le  repos  de  Son  ' 
Excellence.  Malgré  les  fatigues  de  la  journée,  M.  La- 
cour ne  dormait  pas;  de  fait,  ce  qui  depuis  quelques 
jours  se  passait  autour  de  lui  était  assez  extraordinaire 
et  assez  préoccupant  pour  expliquer  son  insomnie.  Il 
était  donc  parfaitement  éveillé  lorsque,  vers  deux  heu- 
res, il  entendit  du  bruit  et,  à  la  lueur  d'une  lampe  placée 
dans  un  coin  de  la  pièce  où  il  couchait,  il  vit  entrer  un 
officier  qu'il  avait  déjà  aperçu  rôdant  autour  du  maré- 
chal et  échangeant  avec  lui  quelques  mots  confidentiels. 
Voyant  cet  officier  qui  à  pas  de  loup  se  dirigeait  vers  la 
porte  que  H.  Lacour  barrait,  son  premier  mouvement 
fut  de  s'opposer  à  son  entrée;  mais  l'étonnement,  la 
curiosité,  et  surtout  la  crainte  dMntervenir  mal  à  propos 
dans  un  secret  d'État,  décidèrent  M.  Lacour  à  faire  sem- 
blant de  dormir;  il  laissa  l'officier  arrivera  lui,  l'enjam- 
ber, ouvrir  doucement  la  porte  donnant  accès  chez  le 
maréchal,  puis  franchir  le  seuil,  et,  cela  fait,  la  porte  se 
referma  sans  bruit.  Aussitôt  M.  Lacour  fut  sur  son  séant 
pour  appuyer  son  oreille  contre  le  joint  de  la  porte  : 
<  Ah f  vous  voilà  »,  furent  les  premiers  mots  qu'il  distin- 
gua et  qui  lui  révélèrent  que  l'officier  était  attendu.  La 
suite  de  l'entretien  eut  lieu  si  bas,  que  les  mots  :  c  Ar- 
mée... Roi...  »  arrivèrent  seuls  à  l'oreille  de  M.  Lacour; 
mais  après  dix  minutes  environ,  le  maréchal  ayant 
quitté  son  lit  pour  venir  avec  l'offlcier  jusqu'à  la  porte, 
M.  Lacour  entendit  distinctement  :  «  Partez  de  suite; 
tâchez  de  remettre  vous-même  ma  soumission  au  Roi  ; 
protestez  de  mon  dévouement  et,  comme  preuve,  garan- 


888    MÉMOIRES   DU   GÉNÉBAL   BARON    THIÉBAULT. 

tissez  qu'aucun  mouvement  de  troupes  ne  sera  fait, 
qu'aucun  combat  ne  sera  livré  contre  les  alliés.  »  A  ce 
moment,  le  pêne  ayant  grincé,  M.  Lacour  retombasur  son 
matelas,  parut  dormir  du  plus  profond  sommeil,  et  l'émis- 
saire se  retira  comme  il  était  venu.  Ainsi  achèvent  de 
s'expliquer  et  de  se  justifier  la  sécurité  des  alliés  et  la 
fureur  de  nos  troupes,  à  qui,  en  passant  le  pont  du  Pecq, 
Blûcher  avait,  je  le  répète ,  fourni  l'occasion  et  le 
moyen  de  ne  rien  laisser  échapper  ni  de  l'armée  an- 
glaise, ni  de  l'armée  prussienne,  la  seconde  parce  qu'elle 
n'avait  plus  de  retraite,  la  première  parce  qu'une  fois 
isolée  et  assaillie,  puis  tournée  par  trois  fois  son  nombre, 
rien  au  monde  ne  pouvait  la  préserver  d'une  destruction 
totale. 

La  menaçante  proclamation  que  Louis  XVIII  data  de 
Cateau-Cambrésis,  cette  proclamation  élaborée  d'avance 
et  dans  laquelle,  après  un  début  jésuitique,  il  laisse 
échapper  l'aveu  qu'il  revient  «  pour  punir  » ,  cette  mal- 
heureuse proclamation  du  25  juin  causa  la  plus  fâcheuse 
impression,  encore  augmentée  par  ce  complément  «  et 
pour  récompenser  > .  Cela  fut  pris  comme  un  raffinement 
d'outrage  que  d'ajouter  à  la  terreur  des  futures  victimes 
l'indignation  de  tous  et  l'envie  de  quelques-uns.  De  telles 
récompenses,  en  effet,  ne  pouvaient  solder  que  des  rôles 
exécrés  par  la  France,  qui  réputait  méritoires  les  torts  des 
prétendus  coupables.  L'opinion  ne  confond  jamais  celui 
qui  combat  et  celui  qui  conspire;  bien  moins  encore  con- 
fond-elle 1  homme  qui,  dans  les  rangs  de  ses  concitoyens, 
se  dévoue  à  la  défense  de  la  patrie  et  le  félon  qui  appelle 
et  dirige  contre  elle  les  armes  de  ses  ennemis.  Les  rois 
s'honorant  du  nom  de  père,  qu'est-ce  qu'un  roi  parlant 
de  punir  quand,  de  la  part  de  ses  enfants  et  jusqu'au 
derpier  moment,  il  doit  ne  croire  qu'à  des  erreurs  et 
se  ménager  les  moyens  de  paraître  gémir  du  sort  de 


LE   TRAITÉ  DE   PARIS.  389 

ceux  même  que  frappe  le  glaive  de  la  loi  ?  On  fut  donc 
révolté  de  voir  un  roi  qui,  favorisé  par  une  effroyable 
calamité,  ramené  par  les  ennemis  de  son  pays,  n'ayant 
de  titre  que  leur  victoire  et  revenant  à  peine  d'une 
proscription  méritée,  promettait  déjà  des  persécutions; 
ces  persécutions,  eussent-elles  été  justes,  ne  pouvaient 
manquer  d'emprunter  à  leur  caractère  de  préméditation 
l'apparence  la  plus  odieuse.  Mais  on  se  persuada  que.  Na- 
poléon mort  pour  le  monde,  on  n'avait  plus  rien  à  redouter 
de  la  France  et  des  Français,  et  que  les  baïonnettes  an- 
glaises et  prussiennes,  ayant  en  réserve  les  forces  de  l'Au- 
triche, de  la  Russie,  de  l'Italie,  de  l'Allemagne  et  de  la 
Péninsule,  suffiraient  pour  faire  raison  de  tout.  On  pensa 
n'avoir  plus  à  se  déguiser  sur  rien,  du  moment  où  l'on 
ne  voyait  plus  rien  à  craindre,  et,  à  dater  de  ce  moment, 
les  événements  se  pressèrent;  tout  marcha  au  gré  des 
trahisons  de  Fouché,  et,  grâce  aux  tergiversations  de 
Barère,  le  traître  échappa  à  une  mort  qui  aurait  rendu 
la  vie  à  la  France. 

Les  fédérés  repoussés,  humiliés,  dispersés,  rentrèrent 
en  criminels  d'où  ils  étaient  partis  en  héros.  Les  gardes 
nationaux  mobilisés  eurent  un  sort  à  peu  près  égal  et 
même  en  partie  se  trouvèrent  beaucoup  plus  compromis. 
L'armée,  à  la  fois  mugissante  et  muselée,  indignée,  re- 
butée, ne  tarda  pas  à  s'affaiblir  de  jour  en  jour,  et 
le  3  juillet  fut  signé  le  traité  de  Paris,  traité  qui  n'était 
garanti  que  par  l'honneur  et  dont  par  conséquent  les 
rois,  les  empereurs  devaient  se  jouer  en  spoliant  nos 
musées  et  nos  bibliothèques;  Blûcher  devait  en  rire  en 
vendant  600,000  francs  la  conservation  du  pont  d'Iéna, 
et  Louis  XVIII  s'en  moquer  en  multipliant  les  victimes. 

Au  nom  de  l'armée,  de  toute  la  garde  nationale  de 
Paris,  représentée  par  tous  ses  colonels  et  par  le  maré- 
chal Masséna,  au  nom  de  la  France  entière,  les  plus  vives 


390   MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

instances  furent  faites  auprès  du  Roi  et  du  comte  d'Artois 
pour  reprendre  la  cocarde  tricolore.  Ces  instances  furent 
inutiles;  les  plus  misérables  velléités  de  l'orgueil  firent 
raison  des  plus  grands  intérêts  de  la  patrie  et  même  du 
trône,  car  les  trois  couleurs  étaient  désormais  celles  sous 
lesquelles  l'insurrection  devait  renaître. 

Le  4  juillet,  notre   brave    et   malheureuse    année 
abandonna  la  capitale  et  se  retira  derrière  la  Loire,  où 
l'héroïsme  de  la  résignation  l'emporta  encore  sur  l'hé- 
roïsme de  la  vaillance.  Le  7,  les  troupes  de  l'ennemi 
pour  la  seconde  fois  souillèrentParis,et,  danscejourde 
honte  et  de  deuil,  je  ne  communiquai  avec  personne  au 
monde...  Le  8  août,  Napoléon  quitta  la  France.  Après  sa 
résurrection  instantanée,  ce  fut  comme  une  seconde  mort, 
mort  à  laquelle,  et  en  dépit  du  mal  qu'il  nous  avait  fait, 
on  se  sentait  participer.  Cinq  ans  plus  tard,  cette  mort 
allait  être  définitive  et  laisser  le  monde  veuf  de  ce  qu'il 
avait  connu  de  plus  grand;  le  géant  mort  creusait  un 
vide  que  l'avenir  ne  remplira  pas.  Météore  immense  et 
qui  a  tout  embrasé  sur  sa  route  étincelante,  il  éclaire 
encore  le  monde  qu'il  a  quitté;  s'il  fut  la  splendeur  de 
son  époque,  il  est  surtout  la  gloire  et  l'honneur  de  l'hu- 
manité, l'orgueil  de  la  création;  comme  le  soleil,  il  eut 
ses  taches,  mais  de  lui  seul  peut  s'expliquer,  sans  paraî- 
tre impertinente,  la  devise  de  Louis  XIV  :  c  Hec  fluribus 
impar.  » 

Enfin,  le  8  juillet,  Louis  XVIII  rentra  aux  Tuileries, 
mais  n'y  rentra  que  pour  ajouter  aux  infortunes  de  la 
France  et  se  faire  le  complice  des  alliés,  et  cela  pendant 
que,  par  une  insolence  dont  je  n'ai  jamais  compris  les 
motifs,  Blûcher  faisait  bivouaquer  des  troupes  sur  la 
place  du  Carrousel  et  y  dressait  en  batterie  quatre  pièces 
de  canon,  braquées  sur  le  château.  Encore  que  de  cent 
manières  le  Roi  justifiât  l'exaspération  dont  il   était 


RENTRÉE  DE   LOUIS  XVIII   AOX  TUILERIES.      391 

l'objet,  on  se  trouvait  encore  insulté  par  les  insultes 
qu'il  recevait  de  ses  bons  amis  les  étrangers;  mais,  privés 
de  tout  moyen  de  résistance,  il  fallut  bien  courber  la  tête 
et   subir  les   quinze   ans  d'agonie  après   lesquels  la 
France,  prédestinée  par  le  ciel  à  une  rédemption,  put, 
BOUS  la  sage  tutelle  de  son  nouveau  souverain,  se  retrou- 
ver française  et  revenir  non  seulement  au  culte  mais 
aux  traditions  du  plus  grand  de  ses  monarques.  Toute- 
fois, comme  suite  à  la  révolution  de  1830  et  aux  pas- 
sions qu'elle  fit  déborder,  une  émancipation  tendant  à 
saper  par  leur  base  les  fondements  de  tout  gouverne- 
ment possible  se  révéla  de  toutes  parts,  et,  non  moins 
fatale  aux  individus  qu'elle  exalte  qu'aux  masses  qu'elle 
entraîne,  elle  menace  de  nous  précipiter  dans  des  révo- 
lutions nouvelles  dont  aucune  prévision  bumaine  ne 
pourrait  faire  calculer  et  les  phases,  et  les  excès  et  le 
terme.  Et  cette  pensée  d'un  avenir  auquel  je  n'assisterai 
pas  me  suggère  une  digression  à  laquelle  je  ne  cède  pas 
sans  hésitation. 

Et  en  effet,  fils  d'un  père  qui  a  consacré  sa  vie  à 
rinstniction,  j'ai  été  nourri  dans  cette  croyance  presque 
religieuse  que  jamais  l'instruction  ne  pouvait  être  trop 
générale  et  trop  étendue.  Ce  que  j'avais  vu  résulter  de 
l'ignorance  du  peuple  avait  justifié,  développé  et  forti- 
fié cette  opinion  ;  et  cependant  je  me  trouve  en  ce  mo- 
ment épouvanté  par  les  progrès  de  ce  qui  a  été  l'objet 

de  mes  vœux  les  plus  constants Est-ce  à  tort?  est-ce 

à  raison  ?  Est-ce  l'effet  de  mes  forces  qui  s'affaiblissent 
et  qui  s'effrayent  à  l'idée  d'une  lutte  trop  difQcile  à  sou- 
tenir? Mais,  en  pensant  à  ceux  qui  vont  se  trouver  dans  la 
mêlée,  je  me  demande  pour  eux  que  faire,  que  devenir 
au  milieu  d'athlètes  qui  tous  voudraient  faire  preuve  et 
usage  de  leurs  forces;  d'un  peuple  d'académiciens  et  de 
docteurs,  également  avides  de  montrer  leur  érudition 


399    MÉMOIRES   DU  GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT 

et  de  spéculer  sur  leur  éloquence;  d'une  armée  d'indi- 
vidus tous  jaloux  d'autorité,  tous  prêts  à  raisonner 
plutôt  qu'à  obéir.  Au  milieu  de  tant  de  mérites,  de  tant 
de  titres  à  la  suprématie,  plus  que  jamais  s'établiront 
l'envie  et  la  rivalité,  c'est-à-dire  la  haine;  l'esprit  d'in- 
dividualité remplacera  l'esprit  de  nationalité,  car  toute 
faculté  crée  chez  celui  qui  en  est  armé  des  prétentions 
que  l'amour-propre  proportionne  à  l'idée  que  chacun  se 
fait  de  lui-même;  chacun  prétendra  donc  en  raison  de  ce 
qu'il  croira  pouvoir;  or  que,  sur  mille  hommes  se  figu- 
rant mériter  également,  il  n'y  en  ait  qu'un  qui  obtienne, 
neuf  cent  quatre-vingt-dix-neuf  seront  mécontents,  et, 
si  leur  nature  est  une  nature  d'action,  ils  conspireront, 
tandis  que  les  plus  déterminés  seront  à  la  discrétion 
d'une  occasion  pour  devenir  des  Louvel,  des  Fieschi, 
des  Alibaud.  Quel  est  celui  d'entre  eux  qui  sera  sus- 
ceptible de  comprendre  que  c'est  à  lui  que  s'arrêtent  les 
bienfaits  de  l'instruction  et  que  commencent  les  dan- 
gers? La  Terreur  a  été  le  produit  du  grand  siècle  de  la 
philosophie;  elle  a  été  le  vertige,  le  délire  d'une  multi- 
tude d'esprits  égarés  qui  n'ont  pas  douté  un  seul  instant 
que  leur  jugement,  faussé  par  le  manque  d'équilibre 
entre  la  force  de  leurs  idées  et  leur  position,  ne  fût  la 
raison  même;  ils  n'ont  pas  soupçonné  qu'ils  pouvaient 
ne  pas  posséder  ni  l'absolue  compétence,  ni  l'infaillibi- 
lité, et  ils  ont  pris  leur  passion  pour  règle  de  leur  justice. 
Ces  vérités,  le  moment  présent  les  cache  aux  sots  et 
aux  fanatiques  qui  n'ont  pas  le  sens  plus  juste  que  les 
sots;  mais  le  temps  achève  de  les  démontrer,  ce  qui 
justifia  cette  épigraphe  du  discours  du  Père  Guénard 
sur  l'esprit  philosophique  :  Nonplus  sapere  quamoportet{i). 

(1)  Le  discours  du  Père  Guénard,  Jésuite,  remporta  en  4755,  A 
rAcadémie  française,  le  prix  sur  celte  question  :  «  En  quoi  consiste 
Tesprit  philosophique.  » 


•  NE  PAS   SAVOIR   PLUS   QU'IL  NE  FAUT.  »       398 

Mais  encore  ce  qui  sous  ce  rapport  est  vrai  pour  tous 
les  peuples,  le  sera  toujours  cent  fois  plus  pour  les 
Français,  qui,  incapables  de  mesure,  ont  besoin  qu'on 
leur  impose  des  limites  et  des  bornes,  et  cbez  qui  la 
liberté  est  toujours  en  mal  d'enfant  de  la  licence  la  plus 
effrénée...  Bornons-nous,  au  reste,  à  ces  aperçus,  et,  lais- 
sant ces  hautes  questions,  reprenons  le  faible  rôle  que 
la  destinée  m'avait  réservé. 


CHAPITRE  XIV 


C'est  à  ces  temps  misérables  et  chétifs  que  j'avais 
formé  le  projet  d'arrêter  mes  Mémoires;  car,  en  com- 
paraison de  la  période  héroïque  à  laquelle  se  rattachent 
mes  précédents  souvenirs,  qu'est-ce  que  la  période  qui 
l'a  suivie  ?  On  ne  se  lassera  jamais  de  lire  les  récits 
relatifs  à  la  Révolution  et  à  l'Empire;  la  France  y  verra 
toujours  ce  dont  elle  a  été  capable;  chaque  famille  y 
cherchera  éternellement  son  nom,  et,  comme  pas  un 
acteur  du  drame  n'a  été  placé  de  la  même  manière,  qui- 
conque racontera  pour  quelle  part  il  y  a  été  associé 
pourra  avec  le 'moindre  talent,  mais  avec  de  l'exacti- 
tude, éveiller  l'intérêt. 

Avec  la  disparition  de  Napoléon  se  trouve  terminée, 
comme  le  fut  celle  de  tant  de  milliers  de  braves,  ma 
véritable  existence  militaire,  et  mon  rôle  cessa  d'autant 
mieux  de  pouvoir  intéresser  les  autres  qu'il  cessa  d'avoir 
de  l'intérêt  pour  moi.  Toutefois,  après  tant  d'illus- 
trations, de  conquêtes,  de  gloire,  il  m'eût  semblé  trop 
pénible  de  m'arrêter  à  ce  moment  où  vaincus,  spoliés, 
dépouillés,  nous  étions  à  la  discrétion  d'ennemis  in- 
capables de  pudeur  (car  ils  ne  devaient  la  victoire 
qu'au  nombre  et  à  la  trahison),  à  ce  moment  où  nous 
subissions  le  joug  d'une  famille  plus  fatale  à  la  France 
que  la  Coalition  entière.  Et,  puisque  j'ai  mêlé  tant  de 
souvenirs  de  famille  à  mes  souvenirs  publics,  je  n'arrête 


LE   BILAN   DE    LA   RESTAURATION.  395 

pas  mon  récit  à  la  fin  de  ma  vie  publique,  mais  à  la  fin 
de  ma  vie  de  famille,  que  brisa  si  cruellement  en  iSHO 
la  mort  de  ma  malbeureuse  Zozotte.  Les  faits  qui  vont 
suivre  n'auront  pas  l'avantage  d*être  rehaussés  par 
l'éclat  d'un  temps  incomparable  ;  réduits  à  l'intérêt  de 
personnalité,  ils  paraîtront  mornes  et  p&les;  mais  je 
m'y  attarderai  le  moins  possible,  et  d'ailleurs  on  n'en 
lira  que  ce  qu'on  voudra. 

Louis  XVIII  n'était  pas  un  homme  supérieur;  toute- 
fois, lorsqu'il  rentra  en  France  et  même  en  1815,  il  était 
encore  un  homme  d'esprit  et  de  volonté;  avec  son  expé- 
rience des  révolutions,  même  de  la  Terreur  qu'il  a  si 
bien  dirigée  des  bords  du  Rhin,  personne  mieux  que  ce 
roi  ne  pouvait  prévoir  et  prévenir  les  massacres  auxquels 
la  France  allait  servir  de  théâtre.  Mais  ces  massacres^  il 
les  voulait,  fait  cent  fois  prouvé  par  le  choix  de  ses 
agents,  par  la  latitude  qui  leur  était  donnée,  par  leur 
conduite,  par  leur  impunité.  1793  et  1794  firent  envoyer 
à  la  mort  cette  foule  d'hommes  honorables,  condamnés 
pour  n'avoir  pas  émigré,  et  dont  le  véritable  Fouquier- 
Tinville  était  à  Coblentz;  1815  et  1816  firent  traquer, 
sacrifier  ou  persécuter,  autant  qu'on  le  put,  les  hommes 
revêtus  d'une  célébrité  importante,  et  si  l'on  n'en  fit  pas 
un  autodafé,  c'est  que  les  souverains  alliés  s'y  oppo- 
sèrent; pourtant  ils  ne  purent  empêcher  les  listes  de 
proscription.  Il  y  en  a  eu  deux 

Ici  le  général  Thiébault  établissait  en  quinze  pages  le  bilan 
de  la  Restauration  ;  il  l'établissait  par  des  arguments  précis 
et  par  des  faits,  et  complétait,  croyons-nous,  ce  qu'il  avait 
dit  dans  le  premier  volume  sur  Tentente  de  l'Émigration  et 
de  Robespierre  ;  le  même  intérêt  qui  a  inspiré  la  destruction 
de  deux  pages  dans  ce  premier  volume  a  fait  sacrifier  dans 
le  cinquième  volume  ces  quinze  pages. 

Et  telle  est  l'ébauche  cent  fois  incomplète  des  indi- 


396    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

gnités  et  des  turpitudes  que  la  Restauration  crut  qu'elle 
pourrait  commettre  impunément;  erreur  que  1830  dis- 
sipa,  horreurs  dont  il  fit  justice.  Et  néanmoins  que  de 
eçons  inutilement  reçues  en  1789,  au  Jeu  de  paume,  au 
dtner  des  gardes  du  corps,  aux  5  et  6  octobre,  à  la 
bataille  de  cannes,  pendant  le  voyage  et  le  retour  de 
Yarennes,  au  13  vendémiaire,  au  18  fructidor,  sous 
l'Empire  en  France  et  hors  de  France,  dans  la  Vendée, 
dans  le  Midi  et  aux  armées  sous  la  première  Restau- 
ration, au  20  mars  1815  et  durant  la  seconde  Restau- 
ration! Eh  bien,  ce  parti  ultra-terroriste,  toujours  battu, 
mais  jamais  abattu,  osait  encore  dire  à  Charles  X  en 
1830  :  t  Comptez  sur  nous,  et  vous  vaincrez  les  rebelles  >; 
et  ce  qu'il  y  a  d'incroyable,  c'est  qu'il  le  dit  encore. 
Mais  on  se  rappelle  la  seconde  Restauration  comme  on 
se  rappelle  la  Terreur;  1815  et  1816  firent  en  effet  plus 
de  victimes  que  la  France  n'en  déplorait  depuis  1794, 
époque  à  laquelle  les  autodafés  inspirés  par  le  Roi  Très 
Chrétien  ne  finirent  que  grâce  à  la  mort  de  Robespierre. 
On  sait,  au  reste,  à  quel  degré  l'agent  fut  digne  du  man- 
dataire; mais  on  sait  aussi  qu'à  sa  rentrée  en  France  la 
gratitude  de  Louis  XVIII  fut  telle  que  de  suite  il  donna 
à  la  sœur  de  ce  monstre,  et  pour  les  bons  et  loyaux 
services  de  son  frère  (d'autres  disent  cependant  pour 
acheter  son  silence),  une  pension  viagère  de  quatre 
mille  francs.  D'où  il  résulte  qu'être  du  parti  de  la 
Restauration,  c'est  épouser  tous  les  crimes  de  ce  parti, 
c'est  se  déclarer  prêt  à  les  recommencer,  c'est  provoquer 
et  justifier  tous  les  anathèmes. 

Le  Roi  rentré  en  France  et  le  maréchal  Saint-Cyr  se 
trouvant  ministre  de  la  guerre,  je  fus  nommé  comman- 
dant en  chef  de  la  dix-huitième  division  militaire,  dont 
le  quartier  général  était  à  Dijon.  Ce  commandement 
présentait  deux  grandes  difficultés  :  d'abord  les  habitants 


COMMANDEMENT  A  DIJON.  397 

ont  été  toujours  assez  diCQciles  à  gouverner,  opposés 
qu'ils  se  sont  toujours  montrés,  et  cela  par  caractère,  à 
toute  espèce  d'autorité  ;  dans  ce  moment  leur  opposi- 
tion était  d'autant  plus  vive  que,  excités  par  les  rancunes 
d'anciens  membres  d'États,  de  Chambres  des  comptes 
et  de  Parlements,  ils  se  montraient  hostiles  à  quiconque 
avait  servi  sous  l'Empire  et  la  Révolution.  L'autre  dif- 
ficulté provenait  de  la  présence  de  cent  dix  mille  Autri- 
chiens réunis  dans  la  ville  sous  les  ordres  du  prince  de 
Schwarzenberg,  de  la  présence  aussi  de  l'archiduc 
Ferdinand,  du  prince  impérial  et  des  empereurs  d'Au- 
triche et  de  Russie.  Pour  répondre  aux  exigences  de 
ma  position,  je  n'avais  avec  moi  que  douze  cents  hommes 
de  troupes;  je  parvins  cependant  à  faire  respecter  l'au- 
torité du  Roi  et  j'obtins  réparation  de  la  moindre  sottise 
faite  par  le  moindre  soldat  autrichien.  J'éprouvais  donc 
une  véritable  satisfaction  de  voir  les  plus  notables 
familles  se  rallier  à  moi,  et  j'eus  la  conscience  de  justifier 
ma  nomination  autant  qu'elle  pouvait  l'être  à  une 
époque  où,  pour  occuper  une  fonction  publique  sans 
être  censé  l'usurper,  il  fallait  être  de  la  bande  ;  mais,  au 
moment  où  le  plan  de  conduite  que  je  m'étais  tracé  et 
que  j'exécutais  produisait  des  résultats  qui  passaient  mon 
espérance  et  semblait  me  garantir  un  long  séjour  dans 
ce  gouvernement,  le  duc  de  Feltre,  remplaçant  le  maré- 
chal Saint-Cyr,  fit  succéder  un  ministère  de  parti  à  un 
ministère  d'organisation  militaire  ;  la  lettre  que  M.  Maret 
m'avait  fait  écrire  à  l'Empereur  fut  tirée  des  cartons  du 
ministère;  je  ne  m'en  étais  pas  occupé,  par  suite  de  l'as- 
surance que  l'on  m'avait  donnée  que  tous  les  papiers 
relatifs  à  cette  époque  avaient  été  brûlés.  Quoi  qu'il  en 
soit,  cette  terrible  lettre  était  un  trop  beau  titre  à  la 
persécution  pour  qu'elle  ne  me  valût  pas  mon  rem- 
placement immédiat.  Ce  fut  le  général  Ricard  qui  me 


398    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

remplaça»  et»  quand  il  vint  prendre  le  commandement, 
après  8'ètre  assuré  de  l'état  où  il  le  prenait,  il  dit  en 
présence  de  toutes  les  autorités  :  «  Voilà  une  division 
que  j'aurai  de  la  peine  à  rendre  dans  l'état  où  je  la 
reçois.  » 

Je  rentrai  à  Paris  en  criminel  traduit  au  tribunal  des 
catégories,  conception  digne  de  son  auteur,  le  duc  de 
Feltre.  Ma  maison  était  espionnée;  quand  je  sortais, 
j'étais  suivi;  enfin,  un  jour  que  je  m'apprêtais  à  aller 
dîner  chez  un  de  mes  amis,  on  me  remit  une  lettre  por- 
tant ces  mots  :  c  Les  ordres  sont  donnés  de  vous  arrêter. 
Quittez  Paris  sans  délai,  mais  surtout  ne  couchez  pas 
chez  vous.  Cet  avis  vous  est  donné  par  un  employé  de 
la  police  qui  vous  a  des  obligations.  >  La  date  était  du 
jour;  la  lettre  était  venue  par  la  poste  sous  écriture 
contrefaite  et  sans  signature.  J'allai  à  mon  dîner  comme 
si  je  n'avais  rien  reçu  ;  seulement,  avant  de  rentrer  chez 
moi,  je  passai  chez  Rivierre,  alors  très  en  faveur  et, 
comme  je  l'ai  dit,  chargé  de  la  liquidation  de  la  dette 
du  Roi  et  des  Princes  ;  je  lui  fis  lire  ce  billet,  pour  qu'à 
tout  événement  il  sût  ce  que  j'étais  devenu;  après  quoi 
je  rentrai  chez  moi  et  me  couchai.  Sur  ces  entrefaites,  je 
reçus  de  ma  femme  une  lettre  qui  m'annonçait  qu'elle 
se  rendait  pour  quelques  jours  à  Paris  ;  elle  y  vint,  mais, 
à  peine  arrivée,  elle  apprit  que  sa  pauvre  mère  qu'elle 
avait  quittée  souffrante  était  morte,  que  les  scellés  étaient 
mis  et  qu'il  fallait  ma  présence  pour  les  lever.  Je  partis 
de  suite  afin  qu'elle  trouvât  ces  tristes  formalités  ter- 
minées. Il  était  tard  lorsque  j'arrivai  à  Tours.  Il  fallut 
courir  chez  le  juge  de  paix,  le  décider  à  venir  pour  que 
je  pusse  entrer  dans  cette  maison  où  toute  une  généra- 
tion venait  de  finir  pour  nous;  il  était  onze  heures,  lors- 
*que  la  chambre  de  M.  Chenais  fut  ouverte;  j'y  passai 
une  nuit  cruelle  d'insomnie  ;  j'avais  bâte,  dans  l'état  de 


É 


EXIL   A  TOUfiS.  S99 

tristesse  où  je  me  trouvais,  de  quitter  ces  lieux  de  solitude 
et  de  regrets  ;  je  pressai  donc  les  affaires  ;  je  sentais  d'ail- 
leurs ma  présence  à  Paris  nécessaire  pour  réparer,  si 
c'était  possible,  le  tort  fait  à  ma  position,  et  j'allais  me 
remettre  en  route,  quand,  parlant  de  mon  départ  au 
préfet  M.  Destouches,  j'appris  de  lui  que  la  rentrée  à 
Paris  m'était  interdite,  que  j'étais  exilé  à  Tours  et  que 
j'y  étais  sous  la  surveillance  de  la  haute  police.  Tel 
était  le  contenu  d'une  dépèche  qu'il  venait  de  recevoir 
de  M.  le  duc  Decazes;  car,  pour  moi,  on  ne  prit  même  pas 
la  peine  de  m'en  informer.  Stupéfait,  indigné,  j'écrivis  au 
duc  de  Feltre;  je  n'eus  aucune  réponse,  et  il  fallut  me 
résigner  à  la  prolongation  indéterminée  d'une  situa* 
tion  aussi  pénible  et  d'autant  plus  pénible  que  les  craintes 
ne  s'arrêtèrent  pas  au  présent.  On  vivait  dans  l'incer- 
titude et  les  alarmes,  entretenues  par  l'annonce  sans  cesse 
renouvelée  de  persécutions  nouvelles.  Landriève  nous 
régalait  de  ces  mauvaises  nouvelles.  Tantôt  on  devait 
enfermer  tous  ceux  qui  se  trouvaient  sous  la  sur- 
veillance de  la  police,  tantôt  on  devait  les  envoyer  à 
Tarascon  ou  dans  d'autres  villes  du  Midi  où  leur  mas- 
sacre paraissait  certain.  Fort  heureusement  les  nouvelles 
ne  se  confirmaient  pas,  mais  le  plus  souvent  elles  n'en 
avaient  pas  moins  produit  leur  effet  (1). 

Les  mots  d'exil  et  de  surveillance  de  la  haute  police 
étaient  assez  bien  faits  pour  effaroucher  bien  des  gens; 
plusieurs  personnes  de  nos  anciennes  relations  trouvèrent 
ces  raisons  suffisantes  pour  s'éloigner  de  nous.  Nous 
retrouvâmes  cependant  beaucoup  d'amis,  une  Mme  Bal- 
lisle,  sœur  de  M.  Cartier  Rose,  et  que  Zozotte  avait  connue 
dès  son  enfance.  Cette  dame  passait  sa  vie  avec  de  vieux 

(1)  Ce  pauvrd  Landriève  affectait  depuis  la  Restaoratkm  un  air 
d'importance  qui  divertiisait  Zozotte,  et,  pour  lui,  parler  bas  était 
tue  manière  de  se  donner  un  air  de  gentilhomme.  U  s'y  appliquait 


400    MÉMOIRES   DU   GENERAL   BARON    THIEBADLT. 

savants,  des  livres  et  des  journaux,  et  elle  entreprit  de 
faire  refaire  à  Zozotte  un  cours  complet  d'histoire  de 
France;  elle  ne  s'occupait  pas  moins  de  politique  et  sou- 
tenait ses  opinions  très  libérales  avec  une  véhémence, 
une  abondance  d'idées,  une  volubilité  incroyables.  Dé- 
testant les  femmes  qui  parlaient  politique  et  ne  pardon- 
nant ce  travers  qu'à  Mme  Ballisle,  Zozotte  se  sauvait  par 
des  inspirations  qui  déconcertaient  sa  tempête  roulante, 
comme  elle  l'appelait.  La  tempête  s'exaltant  sur  les 
malheurs  de  Napoléon  qui  avait  perdu  sa  puissance  : 
<  Après  tout,  reprit  Zozotte,  est-ce  que  son  sort  n'est  pas 
celui  de  tant  de  femmes  qui,  bien  avant  leur  âge,  per- 
dent le  pouvoir  souverain  de  leurs  grâces  et  de  leur 
beauté?  Ne  faut-il  pas  qu'elles!  s'y  résignent?  »  A  propos 
d'un  plaidoyer  chaleureux  en  faveur  des  libéraux  :  c  Li- 
béraux, royalistes,  riposta  Zozotte,  les  uns  s'amusent  à 
fabriquer  des  quilles  pour  jouer  à  la  Royauté,  les  autres 
à  fabriquer  des  boules  pour  jouer  à  la  République.  > 

Nous  revîmes  aussi  M.  de  Sénécal,  homme  d'esprit  et 
qui,  comme  disait  Zozotte,  ne  faisait  pas  seulement  des 
phrases  avec  des  mots  ;  le  lieutenant  général  Margaron, 
qui  avait  acheté  près  de  Tours  la  propriété  de  Beaulieu, 
et  qui  venait  d'y  installer  sa  femme  et  ses  trois  ûlles; 
mais,  parmi  les  personnes  qui  renchérirent  d'égards  en- 
vers moi,  précisément  pour  protester  contre  la  mesure 
qui  m'avait  frappé,  je  dois  citer  la  famille  Bacot.  Le 
père,  qui  avait  par  son  esprit,  son  activité,  sa  loyauté, 
acquis  une  grande  fortune  dans  les  affaires,  avait  su, 
mérite  bien  plus  rare,  la  conserver^  et  il  en  faisait  le  plus 


si  bien  qu'oo  était  obligé  de  lui  faire  répéter  une  partie  de  ses 
mots,  et,  comme  disait  Zozotte,  «  daas  l'état  d'aphonie  où  l'a  mis  sa 
chétive  noblesse,  si  le  malheur  voulait  qu'il  retrouvât  un  pai^ 
chemin  de  plus  au  fond  de  son  armoire,  on  ne  l'entendrait  plus 
parler  du  tout.  » 


LA   FAMILLE   BACOT.  401 

noble  emploi.  De  ses  deux  fils,  l'aîné  suivait  la  carrière 
administrative;  il  fut  successivement  et  avec  une  haute 
distinction  sous-préfet,  préfet  d'Indre-et-Loire  et  con- 
seiller d'État,  directeur  général  des  Droits  réunis  et  plu- 
sieurs fois  membre  de  la  Chambre   des  députés.  Le 
cadet  prit  la   carrière  des  armes,  arriva  rapidement 
au   grade  de  lieutenant-colonel,  quitta  le  service  peu 
après   la  seconde  Restauration,  et   il   est  en  ce  mo- 
ment député.  Mais  ce  qui  les  distinguait  au  plus  haut 
degré,  c'est  qu'à  cette  époque  où  les  opinions  politiques 
avaient   tant  de  force  et  provoquaient  tant   de  que- 
relles, ces  trois  hommes,  dont  l'un,  le  père,  était  pa- 
triote à  principes  modérés,  le  fils  aîné  royaliste  et  le 
cadet  libéral,  pouvaient  parler  et  parlaient  politique 
ensemble  sans  disputer  jamais.  On  eût  dit  simplement 
qu'ils  pensaient  tout  haut.  M.  Bacot,  le  père,  possédait 
la  belle  terre  de  Vernon,  qu'il  avait  achetée  en  quit- 
tant les  affaires,  et  il  insista  pour  que,  chaque  semaine, 
j'y  vinsse  au  moins  deux  ou  trois  jours.  Sa  franchise,  sa 
délicatesse,  sa  bonne  amitié,  ne  permettaient  pas  l'hési- 
tation, et  je  dus  à  mes  relations  si  fréquentes  avec  lui 
les  plus  grands  adoucissements  dont  ma  position  fut 
susceptible.  Quelque  temps  après,  le  fils  aîné  de  M.  Bacot 
fut  nommé  préfet  d'Indre-et-Loire.  J'allai  le  voir,  et,  les 
premières  phrases  échangées,  il  me  questionna  sur  mon 
exil  et  me  demanda  pourquoi  je  nelui  en  avaisjamaisparlé. 
Ce  n'était  pas  par  embarras,  puisque  cet  exil  était  absurde; 
c'était  par  horreur  de  pouvoir  paraître  me  plaindre  inu- 
tilement. Il  jugea  assez  extraordinaire  queje  n'eusse  pas 
poussé  plus  loin  mes  réclamations;   je  lui  opposai  ce 
qu'elles  pourraient  avoir  de  gratuitement  humiliant,  au 
cas  oil  elles  n'aboutiraient  à  rien,  et  je  l'assurai  que,  eus- 
sé-je  l'intention  de  les  renouveler,  je  me  serais  abstenu 
de  lui  en  faire  la  confidence,  de  peur  de  paraître  spécu- 

V  sa 


402    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBADLT. 

1er  sur  l'amitié  que  me  témoignait  sa  famille.  Après 
quelques  mots  d'obligeance,  il  m'engagea  à  écrire  au  duc 
Decazes  ;  c  mais ,  ajouta-t-il ,  si  vous  vous  adressiez 
directement  à  lui,  il  me  renverrait  votre  lettre  pour  avoir 
mon  avis;  faites-la-moi  donc  parvenir  auparavant,  et  je 
me  charge  du  reste  en  tout  ce  qui  dépendra  de  moi.  » 

Une  heure  après  que  je  l'eus  quitté,  il  avait  ma  let- 
tre (1),  et  dans  les  quatre  jours  arrivaient  les  ordres  qui 
terminaient  mon  exil.  C'était  pour  l'expédition  d'une 
affaire  de  ce  genre  une  rapidité  tout  à  fait  inconnue, 
et,  si  je  devais  de  la  reconnaissance  au  duc  Decazes 
que  je  n'avais  pas  l'honneur  de  connaître,  évidem- 
ment c'était  au  baron  Bacot  que  j'avais  robligation 
entière  et  de  la  décision  et  de  la  promptitude  avec 
laquelle  elle  avait  été  rendue. 

J'avais  intérêt  à  rentrer  à  Paris,  où  me  rappelait  surtout 
la  construction  de  ma  maison,  que  depuis  mon  départ 
pour  Dijon  je  n'avais  pu  surveiller.  C'était  pour  com- 
plaire à  Zozotte  et  pour  la  loger  selon  ses  volontés  que 
j'avais  acheté  cette  maison  et  que  je  la  faisais  rebâtir; 
je  n'avais  pas  l'argent  des  nouvelles  constructions,  je 
dus  emprunter  plus  de  cent  mille  francs,  et  ce  fut  le  com- 
mencement de  cruels  embarras;  mais  pour  le  moment 
nous  étions  tout  au  plaisir  de  jouir  de  ma  nouvelle 
acquisition,  et,  quoique  la  partie  que  nous  dussions  habi- 
ter sur  le  jardin  ne  fût  pas  achevée,  Zozotte  voulut  bien 
se  contenter  et  se  déclarer  satisfaite  du  côté  de  la  cour^ 
dont  la  réfection  n'était  pas  encore  commencée.  Le  pro- 
visoire de  son  installation  ne  l'empêcha  pas  de  tenir  son 
salon  et  d'y  réunir  beaucoup  d'esprits  charmants, 
qu'elle  attirait  par  son  charme,  ses  saillies  et  sa  ûnesse 
d'esprit  incomparable.  Jouy  venait  souvent,  et,  comme 

(1)  Elle  a  été  publiée  dans  la  Revue  bleue,  4«  série,  t.  II,  p.  818.  (Éd.) 


LES   OBUVRES  bE  JOOT.  40S 

il  ne  pouvait  être  indifférent  à  l'idée  qu'il  donnait  dé 
lui  à   une   femme   aussi   distinguée   que   Zozotte,   il 
redoublait  d'efforts  pour  parattre  plus  aimable.  Je  me 
rappelle,  entre  autres,  un  dtner  précédant  de  peu  de 
jours  la  première  représentation  d'un  petit  opéra  dont 
Jouy  était  l'auteur,  et  qui  avait  pour  titre  :  Cent  ans  et  un 
jour.  Ha  femme  lui  en  demanda  le  sujet  et  jamais  pièce 
ne  fut  analysée  et  racontée  avec  plus  d'esprit  et  de 
richesse  d'imagination,  avec  plus  de  grâce  et  de  charme. 
Le  succès  en  aurait  été  immense  si  l'œuVre  avait  eu  la 
moitié  du  mérite  de  ce  récit.  Mais  ce  n'en  fut  pas  ainsi; 
on  ne  sifOa  pas,  parce  qu'on  ne  siffle  pas  à  l'Opéra,  et  la 
pièce  se  joua  même  tout  entière.  A  peine  la  toile  fut-elle 
baissée,  Jouy  arriva  dans  notre  loge,  et,  riant  de  la  ma- 
nière la  plus  naturelle  :  «  C'est  détestable,  nous  dit-il,  et  le 
public  a  eu  bien  de  la  bonté.  >  Certainement  ce  fut  un 
des  moments  de  sa  vie  où  Jouy  eut  le  plus  d'esprit;  car, 
tout  en  mettant  à  leur  aise  des  gens  fort  embarrassés, 
il  prit  pour  lui-même  le  meilleur  parti. 

A  l'exception  de  plusieurs  de  ses  opéras  et  surtout  de 
la  Vestale,  le  chef-d'œuvre  de  notre  scène  lyrique,  de  quel- 
ques fragments  de  notre  littérature  légère  et  d'un  assez 
grand  nombre  d'articles  de  VErmite  de  la  Chaussée  d'An- 
tinj  on  faisait  alors  peu  de  cas  des  ouvrages  de  Jouy. 
Jouy  avait  beaucoup  d'esprit,  mais  c'était  moins  son 
esprit  que  son  goût  et  sa  grâce  qui  assuraient  sa  répu- 
tation, et  on  évaluait  généralement  à  deux  ou  trois 
volumes  ce  qui,  de  sa  pacotille  littéraire,  était  fait  pour 
surnager  plus  ou  moins  de  temps  sur  le  fleuve  de  l'ou-^ 
bli.  C'est  que  Jouy  manquait  de  ce  qui  fait  les  vrais 
talents;  il  n'avait  pas  plus  une  conscience  d'écrivain 
qu'une  conscience  d'homme,  et,  comme  disait  Zozotte,  il 
était  de  la  nature  des  chats  que  sa  figure  rappelait. 
Ainsi  il  n'avait  de  mattresses  que  pour  avoir  place  à  dé 


404    MÉMOIRES   DU   GENERAL   BARON   THIÉBAULT. 

bonnes  tables  et  dans  de  belles  campagnes,  et  ses  atta- 
cbements  étaient  d'autant  plus  durables  qu'il  ne  les  de- 
mandait que  dans  la  mesure  de  ce  qui  était  nécessaire  à 
son  profit.  La  mort  de  MmeLeg...  ne  lui  a  coûté  qu'une 
épitaphe,  et,  quitte  avec  elle,  il  a  couru  chez  MmeDav..., 
dont  il  est  devenu  l'amant  parce  qu'elle  avait  une  grande 
fortune.  Il  était,  dans  toute  la  force  du  terme,  Tami  delà 
maison  (1). 

Plus  intimement  que  Jouy  venait  aussi  M.  Viennet. 
Il  disait  que  Zozotte  lui  fournissait  des  traits  les  plus 
heureux  et  les  plus  gais  pour  des  comédies  :  il  en  avait 
noté  plusieurs  et  lui  en  avait  fait  Taveu  :  c  Allons, 

(1)  J'ai  cité  quelques-uns  des  miUe  caprices  qui,  peudant  sa  vie, 
traversèrent  la  cervelle  de  Jouy  et  qu'il  exécuta.  Il  m'en  revient  à 
la  mémoire  deux  ou  trois  qui  compléteront  sa  biographie.  Ëoiré 
comme  sous-lieutenant  dans  la  légion  de  Luxembourg,  et  cela  par 
suite  d'études  aussi  rapides  que  brillantes,  il  partit  avec  cette  lé- 
gion pour  rinde,  et  là  il  eut  pour  maîtresse  une  flUe  de  neuf  ans  ; 
l'ayant  emmenée  dans  une  course  chez  je  ne  sais  quelle  tribu,  il 
imagina,  en  visitant  un  temple,  d'habiller  cotte  petite  avec  les 
vêtements  et  les  attributs  de  la  divinité,  mascarade  qui  finit  par  le 
massacre  de  la  petite  et  de  six  des  sept  camarades  qui  avaient 
accompagné  Jouy.  Obligé  de  fuir,  celui-ci  fut  recueilli  par  le  gou- 
verneur de  Pondichéry  dont  il  séduisit  la  fîUe,  qu'il  abandonna, 
comme  il  séduisit  à  son  retour  en  France  la  fille  do  sa  sœur, 
Mme  Broudes,  jeune  personne  extrêmement  belle  et  qui  mourut, 
sans  compter  tant  d'autres  séductions  du  même  genre  dont  j'omets 
beaucoup  et  dont  j'ai  déjà  mentionné  plusieurs.  Véritablement 
Jouy   était  diabolique   comme    séducteur;   toutefois,   secrétaire 
général  de  la  préfecture  de  Bruxelles  sous  le  comte  de  Pontécou- 
Idnt,  il  eut  un  échec  près  d'une  jeune  dame,  belle,  riche  et  ver- 
tueuse.  Aidé  d'un  ami,  que  je  ne  sais  comment  il  endoctrina 
comme  son  complice,  il  endormit  la  dame  avec  du  thé  préparé, 
prit  ce  qui  ne  lui  avait  pas  été  accordé  et,  poussant  la  vengeance 
au  dernier  degré,  en  envoya  les  preuves  au  mari.  Je  ne  parle  pas 
d'un  petit  gueux*  l'un  de  ses  bâtards,  qu'il  eut  le  courage  d'instal- 
ler chez  lui;  eh  bien,  tout  cela  était  su  et  pardonné.  Sa  flile  l'ado- 
rait, et  son  esprit,  son  goût,  sa  gr&ce  le  sauvaient  de  toutes  les 
diflQcultés  où  sa  fantaisie  l'engageait  et  où  mille  autres  se  seraient 
inextricablement  empêtrés,  ce  qui  lui  permit  de  faire  à  l'Athénée 
un  cours  public  de  morale  qui  eut  un  véritable  succès. 


NOUVEAUX   AMIS.  405 

me  voilà  exposée,  me  dit-elle  un  jour,  à  être  transfor- 
mée en  Lisette  ou  en  MartonI  Mais  que  M.  Viennet 
prenne  garde  de  me  faire  siffler,  car  si  cela  lui  arrivait, 
ajoutait-elle  en  riant,  je  lui  ferais  une  scène  qui  lui  ap- 
prendrait à  me  mettre  en  pièce!  > 

Je   ne  cite  pas  tous  mes  anciens  amis  dont  les  noms 
ont  reparu  vingt  fois  sous  ma  plume  et  qui  venaient 
apporter  le  tribut  de  leur  esprit  à  ces  jaseries  litté- 
raires  ou  de  leur  talent  à  nos  réunions  musicales.  Il 
fallait    bien    trouver  en    soi-même  la  source   d'oubli 
pour  passer  ces  tristes  temps   sans  trop  réfléchir  sur 
leur  douleur.  Je  ramenai  Zozotte    une  fois   encore  à 
Tours    pendant    que    s'achevaient   les   aménagements 
dans    la   partie   de  l'hôtel   que  nous  devions  habiter 
définitivement  sur  le  jardin,  et  je  n'imaginais  guère  que 
ce  voyage  serait  pour  elle  la  première  occasion  d'adieux 
éternels.  Enfin,  revenue  dans  sa  maison,  chez  elle,  en 
septembre   1818,  Zozotte   fut  contente  de  son  nouvel 
appartement  et  déclara  qu'elle  n'avait  jamais  été  si  bien 
logée.  Favorisées  par  le  confortable  de  notre  installation, 
nos  réceptions  se  développèrent  et  notre  société  s'aug- 
menta considérablement;  le  général  Mermet  et  sa  femme 
qui  me  rappellent  un  fameux  dîner  (1),  leur  beau-frère  et 

(1)  Nous  étioos  vingt  convives,  la  table  couverte  de  bougies,  de 
lampes  et  de  fleurs;  nous  achevions  le  premier  service  quand  uo 
craquement  annonce  qu'une  traverse  se  brise,  let  le  milieu  de  la 
table  s'affaisse,  entraînant  vases  de  porcelaine,  lampes,  carafes,  com- 
potiers, verres,  etc.  ;  à  tous  les  débris  se  mêlent  l'huile  des  lampes, 
les  sauces,  les  vins  qui  s'écoulent  vers  le  centre.  On  se  fîgure  les 
cris  des  dames,  surtout  de  celles  assises  aux  places  d'honneur 
et  vers  lesquelles  le  torrent  débordait.  Un  instant  la  table  fit  halte 
sur  leurs  genoux  ;  mais,  sentant  leurs  jambes  écrasées  et  leurs 
robes  compromises,  elles  se  sauvèrent  au  salon,  où  le  bruit  de  la 
table  s'effondrant  à  terre  leur  fit  oublier  leur  fraveur  en  les  fai- 
sant  éclater  de  rire.  Seule  Mme  Mermet,  prenant  la  chose  au  sé- 
mux,  était  en  larmes.  Pour  la  consoler,  on  proposa  |de  dresser  un 
bu£ret  et  de  manger  le  restant  du  dîner  au  salon,  les  dames  servies 


406    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL    BARON    THIÉBAULT. 

belle-sœur  les  d'Espinchat,  le  général  des  Michels  et  sa 
femme,  Mme  Thonnelier  et  sa  fille,  les  de  Breuilpont,  le 
général  Cavaignac,  sa  femme,  sa  belle-sœur  et  sa  belle- 
mère,  Mme  Auriol,le  baron  de  Rancher  et  sa  fille  douée 
d'une  voix  pure  et  flexible  qu'elle  conduisait  avec  mé- 
thode, les  Mortemart-Roux,  le  marquis  d'Angosse  mon 
locataire,  devinrent  avec  lesyau]grenant,lesd'tlanache, 
les  de  Champéron,  la  comtesse  de  Prennes,  des  familiers 
de  notre  intimité. 

Le  marquis  d'Angosse  était  hop[ime  d'esprit,  mais 
petit,  maigre,  chétif,  n'ayant  ni  santé,  ni  maladie,  ni 
vices,  ni  vertus  publiques  ou  privées,  et,  s'il  cultivait  des 
amours  peu  relevées,  il  n'y  tenait  pas  assez  pour  s'épar- 
gner d'être  trompé.  Pair  de  France  pour  être  quelque 
chose,  n'allant  toutefois  à  la  Chambre  que  comme  ou  va 
au  spectacle  quand  on  ne  l'aime  pas,  n'ayant  jamais  été 
d'aucune  commission,  d'aucune  députa tion,  ne  vivant 
que  pour  lui  et  existant  sans  air  et  sans  exercice,  plein 
de  manies  frisant  le  ridicule.,  caché  comme  s'il  avait  quel- 
que chose  à  cacher  et  ne  sortant  de  chez  lui  et  n'y  ren- 
trant, c'est-à-dire  n'allant  de  son  antichambre  à  sa  voiture 
et  de  sa  voiture  à  son  antichambre  que  comme  un  cri- 
minel qui  se  sauve,  ce  qui  ne  l'empêchait  de  paraître 
dans  le  monde,  d'être  aimable  avec  des  manières  distin- 


par  les  messieurs  comme  pour  une  collation  de  b^l.  Mais  Mme  Mer- 
met  voulut  que  la  réparation  eût  lieu  sur  le  terrain  même  de  l'ac- 
cident. Il  fallut  déblayer,  nettoyer  toute  la  salle  t  manger,  faire 
apporter  une  nouvelle  table,  la  monter  par  la  fenêtre  au  moyen  de 
cordes,  faute  d'espace  dans  l'escalier,  la  resservir  en  entier  et  moins 
bien  qu'elle  ne  l'avait  été  ;  bref,  employer  à  ce  travail  deux  grandes 
heures,  pendant  lesquelles  les  rôtis  séchèrent,  les  légumes  burent 
leur  sauce  et  se  mirent  en  bouillie,  et  les  appétits  se  passèrent. 
Enfin  on  s'était  mis  à  table  à  six  heures  et  demie,  et  quand  on  en 
sortit  pour  la  dernière  fois,  il  était  près  de  dix  heures;  le  salon 
était  plein  de  personnes  invitées  pour  la  soirée  et  qui  ne  compri- 
rent la  durée  de  ce  dîner  que  lorsqu'on  leur  en  ei|t  fait  Thistoire. 


ZOZOTTE    AU    BAL  DE  L'OPÉRA.  401 

guées,  d'une  société  très  douce,  bon  voisin  et  ne  faisant 
pas  plus  de  bruit  qu'une  souris. 

M.  de  Mortemart-Boisse,  jeune,  gai  si  des  éclats  de  voix 
et  beaucoup  de  rires  sont  de  la  gaieté,  encore  indemne 
de  romantisme  et  ne  gâtant  pas  ce  qu'il  pouvait  avoir 
d'esprit  par  l'esprit  qu'il  voulait  avoir,  comme  le  dit 
Gresset,  fournissait  son  contingent  aux  entretiens  qui 
étaient  à  sa  portée.  Zozotte  néanmoins  avait  peine  à  le 
définir;  elle  trouvait  sa  vivacité  sans  franchise,  son 
esprit  sans  portée,  sa  gaieté  sans  abandon,  et  ajoutait  : 
c  Je  ne  sais  qu'en  dire,  mais  il  paratt  toujours  céder 
à  un  élan  qui  le  pousse  là  où  il  n'a  pas  les  moyens  d'ar- 
river. » 

Quant  à  Cavaignac  et  à  sa  femme,  on  aurait  voulu  l'un 
moins  bruyant  et  l'autre  moins  prolixe  en  certains 
détails;  ce  n'est  pas  seulement  qu'elle  crachât  à  dégoûter 
le  diable,  mais  elle  avait  l'habitude  de  faire  part  de  ses 
indispositions,  de  ses  grossesses  par  exemple,  de  ma- 
nière à  les  rendre  contagieuses.  Zozotte  disait  qu'avoir 
mal  au  cœur  ne  devrait  pas  donner  le  droit  de  faire  mal 
au  cœur  aux  autres;  toutefois  elle  n'en  avait  pas  moins  de 
TafTection  pour  Mme  Cavaignac  et  du  plaisir  à  la  voir. 
Cavaignac  eut  l'idée  de  montrer  un  bal  de  l'Opéra  à  sa 
femme,  et,  pour  qu'elle  s'y  amusât,  elle  qui  n'avait  pas 
le  montant  d'esprit  qu'il  fallait  pour  cela,  il  en  fit  une 
affaire  de  société.  Nous  soupàmes  donc  chez  lui  une 
vingtaine  de  personnes.  En  sortant  de  table,  ces  dames 
se  masquèrent,  et,  comme  il  logeait  en  face  de  l'Opéra, 
nous  n'eûmes  que  la  rue  à  traverser.  Quoi  que  l'on  pût 
faire,  Mme  Cavaignac  ne  tarda  pas  à  y  bâiller,  alors 
que  Zozotte  s'y   divertit  extrêmement.  Zozotte  avait 
fait  sa  provision  d'anecdotes,  surpris  les  signes  de  rallie- 
ment de  quelques  sociétés,  s'était  munie  de  signes  sem- 
blables; enfin,  au  dernier  point  saillante  et  maligne  sous 


408    MEMOIRES   DU    GENERAL   BARON    THIEBAULT. 

le  masque,  elle  se  trouva  bientôt  suivie  par  une  foule  de 
personnes  acharnées  à  la  connattre,  mais  à  la  totalité 
desquelles  elle  échappa,  tantôt  en  changeant  de  signe, 
tantôt  en  se  grandissant  ou  se  rapetissant,  d'autres  fois  en 
changeant  de  domino  et  de  masque,  finalement  en  dis- 
paraissant protégée,  d'après  nos  arrangements,  par  un 
des  messieurs  de  notre  société  qui  ne  la  perdait  pas  de 
vue.  Zozotte  d'ailleurs  était  souvent  allée  à  ces  bals;  elle 
s'y  plaisait  parce  qu'elle  y  plaisait,  son  caquetage  de 
masque  étant  toujours  charmant.  Malgré  cela,  peut- 
être  même  à  cause  de  cela,  j'avais  écrit  en  4814,  je  crois, 
contre  ces  saturnales  un  article  à  la  manière  de  ceux 
dont  Jouy,  sous  son  pseudonyme  de  l'Ermite  de  la 
Chaussée  d'Antin,  délectait  alors  Paris.  Des  anecdotes 
piquantes  s'y  trouvaient  réunies  à  des  leçons  utiles.  Ce 
morceau,  le  plus  légèrement  écrit  qui  soit  sorti  de  ma 
plume,  fut  trouvé  charmant  par  Gassicourt  et,  par  ma 
faute,  resta  inédit;  il  a  disparu  dans  le  vol  des  trois  quarts 
de  mes  papiers.  J'ajouterai  que  Zozotte  le  lut,  s'amusa 
fort  des  anecdotes,  mais  laissa  de  côté  les  leçons.  Je  re- 
grette donc  moins  qu'il  n'ait  pas  été  publié;  certaine- 
ment ma  morale  n'aurait  corrigé  personne.  Je  reviens 
à  notre  cercle  intime. 

Mme  d'Auriol,  labelle-mère  de  Cavaignac,  était  une  de 
ces  personnes  qui  n'imaginent  pas  qu'il  puisse  manquer 
quelque  chose  dans  les  salons  où  l'on  trouve  des  sièges, 
des  tapis,  du  feu,  des  bougies,  des  cartes,  du  thé  et  des 
gâteaux.  A  la  première  soirée  où  nous  allâmes  chez 
cette  dame,  nous  y  rencontrâmes,  comme  on  le  rencon- 
trait chez  tout  le  monde,  M.  Amalric.  beau-père  du 
général  Pelet,  ce  qui  fît  dire  à  Zozotte,  qui  pour  se  dés- 
ennuyer passait  sa  revue  des  invités  :  f  Ah  !  pour  celui- 
là,  on  peut  être  sûr  que  quand  on  ne  le  verra  plus  par- 
tout, c'est  qu'il  ne  sera  plus  nulle  part.  > 


LE  VICOMTE  DE  LÉOMONT.  400 

J'ai  parlé  de  la  famille  d'Hanache  (1),  qui  comptait 
parmi  ses  membres  quelques  excentriques;  mais  le  vieux 
comte  d'Hanache,  le  père  du  vicomte  Ernest  et  de 
Mlle  d'Hanache,  qui  appartinrent,  l'un  à  la  maison  de  la 
duchesse  de  Berry,  l'autre  à  la  maison  de  la  duchesse 
d'Angoulême,  était  un  de  ces  fous  aimables,  spiri- 
tuels et  bons  qui  avaient  gardé  tout  le  charme  d'un 
autre  temps.  Nous  lui  témoignions  une  affection  très 
vive;  il  tournait  pour  les  beautés  de  son  entourage  de 
jolis  couplets  et  me  rappelait  beaucoup  ce  charmant 
vicomte  de  Léomont,  créole  de  Saint-Domingue,  gentil- 
homme émigré,  commissaire  des  guerres  et  poète,  mais 
à  coup  sûr  l'esprit  le  plus  sagace  et  le  plus  facile,  l'ima- 
gination la  plus  brillante  et  la  plus  féconde,  le  cœur  le 
plus  chevaleresque  (2)  qui  pût,  à  cette  époque  morose, 
faire  revivre  le  dix-huitième  siècle  qu'il  incarnait  si  bien. 
Devenu  malade  et  pauvre,  il  ne  perdit  pas  sa  gaieté,  et 
c'est  de  lui  ce  trait  qu'on  a  attribué  à  d'autres  et  qui  le 
peint  si  bien.  On  lui  avait  ordonné  l'exercice  en  voiture; 
or,  n'ayant  pas  de  quoi  se  payer  des  fiacres,  il  entrait 
dans  les  maisons  où  il  voyait  se  préparer  un  bel  enter- 
rement, puis  il  montait  dans  une  voiture  de  deuil;  cette 
facétie  lui  valut  d'être  invité  à  parler  sur  une  tombe  sans 
qu'il  sût  quel  mort  on  venait  d'y  descendre,  et  il  s'en  tira 
de  manière  à  faire  pleurer  tout  le  monde.  J'ai  dit  qu'il 
était  poète.  En  1784,  se  promenant  au  Palais-Royal  avec 
l'abbé  Delille,  il  fit  au  coup  de  midi  ce  quatrain  : 


(1)  Voir  tome  IV,  page  112. 

(2)  Il  est  rencontré  par  Montrichard  qui  se  retire  assez  en  dét- 
ordre devant  l'ennemi  et  qui,  bien  que  poursuivi  avec  vigueur, 
au  lieu  de  songer  à  ses  troupes,  demande  à  Léomont,  connaissant 
le  pays,  de  lui  indiquer  où  il  pourrait  trouver  un  lit  pour  se  repo- 
ser; Léomont  le  conduit  au  bord  de  la  rivière  et  lui  dit  :  «  Tenez, 
voilà  le  seul  lit  où  Ton  peut  trouver  le  repos  quand  on  est  battu.  » 


410   MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

Dans  ce  jardin  tout  se  rencontre, 
Hors  les  ombrages  et  les  fleurs  ; 
Si  Ton  n'y  règle  pas  ses  mœurs, 
On  y  règle  du  moins  sa  montre. 

A  ce  moment,  la  Dugazon  aperçoit  Léomont  avec 
l'abbé  Delille  et  les  accoste,  et  Léomont  de  s'écrier  : 

Qu'importent  les  fleurs  et  Tombrage 
Dans  ce  jardin  où  tout  égare  la  raison  ! 
Point  ne  faut  à  l'amour  l'abri  d'un  vert  feuillage. 

Il  lui  suffît  d'y  trouver  Dugazon. 

Eh  bien  yLéomonty  qui  improvisa  ces  badinages  ea  1784, 
débitait  en  1834  ce  quatrain  à  Mme  de  Clincourt  (i), 
qu'il  rencontrait  coiffée  selon  la  mode  du  jour  :  * 

Du  soleil  redoutant  l'ardeur, 
Églé  couvre  son  front  d'un  chapeau  fait  en  cloche. 
Ëglé,  vous  vous  trompez,  pardonnez  ce  reproche  ; 
La  cloche  est  pour  le  fruit,  et  n