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Full text of "Mémoires du général Bon Thiébault : pub. sous les auspices de sa fille Mlle Claire Thiébault, d'après le manuscrit original"

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X^^B 


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MÉMOIRES 


DU 


GÉNÉRAL  BABUN  THIÉBAUtT 


L'auteur  et  les  éditeurs  déclarent  réserver  Jeurs  droits  de 
reproduction  et  de  traduction  en  France  et  dans  tous  les  pays 
étrangers,  y  compris  la  Suède  et  la  Norvège. 

Ce  volume  a  été  déposé  au  ministère  de  l'intérieur  (section 
de  la  librairie)  en  février  4894. 


PARIS.  TYPOGRAPHIE  DE  E.  PLOK,  NOURRIT  ET  C",  RUE  GARANClÈUE,  8. 


l'AIll.    TlllKlîAin.T 


MEMOIRES 


nn    GENERAL 


B"^  THIEBAULT 

Publiés  soris  les  auspices  tie  sa  fille 
M'"  Claire    T/néùaull 

D'APHBS    LE    MANUSCRIT    ORIGINAL 


TERNAND  CALMETTES 


Portrait  en  hélioyravui 


DEUXIÈME      ÉDITION 


PARIS 

LIBRAIRIB    PLON 
E.   PLON,  MODRRIT  et  ^;^   IMI'RIMEORS-ÉDITEURS 


-  Z^^^i. 


V- 


N.  B.  —  Les  notes  sliivies  rte  l'ÎDdii'Htion  (IÎd  )  son!  ajoutées 
ptir  l'éditeur  Les  autres  son!  de  l'auteur. 


MÉMOIRES 


DU 


GÉNÉRAL  BARON  THIÉBAULT 


CHAPITRE  PREMIER 


Après  avoir  prouvé  son  indomptable  énergie  par  le 
plus  effrayant  emploi  du  pouvoir,  la  Convention  tou- 
chait au  terme  de  sa  durée.  Mais,  en  terminant  son  rôle 
immense,  elle  ne  dérogea  pas  à  ce  qu'elle  avait  été. 
Quoiqu'il  ne  versât  plus  des  torrents  de  sang,  son  bras 
resta  de  fer,  et  ce  fut  avec  un  calme  imperturbable 
qu'elle  acheva  des  travaux  qui  seront  immortels. 

Le  43  vendémiaire  lui  avait  laissé  vingt  jours  d'exis- 
tence; elle  les  consacra  à  la  consolidation  de  son  œuvre, 
à  l'affermissement  de  la  liberté.  Enfin,  le  4  brumaire 
(26  octobre  1795),  retentirent,  de  la  bouche  de  son  pré- 
sident, ces  mots  solennels,  que  suivirent  mille  cris  de  : 
Vive  la  République!  «  La  Convention  nationale  déclare 
que  sa  mission  est  remplie  et  que  sa  session  est  terminée,  i 

Il  faut  avoir  été  témoin  de  ce  moment,  pour  compren- 
dre le  vide  qui  sembla  se  produire.  C'est  que  la  Conven- 
tion^ jetée  au  milieu  des  plus  grands  périls,  les  avait  im- 
punément bravés;  elle  avait  osé  tout  vouloir  et  réussi  à 
tout  accomplir.  Aux  prises  avec  l'Europe  entière,  elle 

II.  t 


s        MEMOIRES   DU    GENERAL   BARON    THIEBAULT. 

conçut  et  exécuta  la  pensée  d'opposer  une  grande  nation 
en  masse  à  des  armées  mercenaires,  toutes  ies  richesses 
d'un  vaste  État  à  de  simples  impôts  et  la  volonté  de 
tous  à  celle  des  rois.  Suppléant  au  zèle  par  la  terreur, 
aux  ressources  par  la  banqueroute,  elle  exerça  la  tyran- 
nie pour  empêcher  le  retour  du  despotisme  et  fit  ainsi 
plus  de  maux  individuels  que  la  coalition  des  ennemis 
ne  pouvait  en  faire  craindre;  mais  en  même  temps 
qu'elle  subjugua  la  France  par  l'épouvante,  elle  dompta 
l'Europe  à  force  de  victoires;  dès  lors  ses  moindres 
volontés  furent  irrésistibles,  ses  jugements  sans  appel 
et  leur  exécution  immédiate;  douze  cent  mille  hommes 
se  levèrent  à  sa  voix  pour  assurer  ses  triomphes;  sans 
argent  et  sans  crédit,  elle  prodigua  des  milliards.  Sa- 
crifiant à  la  nécessité  de  son  rôle  une  génération  presque 
entière,  elle  prit  pour  elle  tout  l'odieux  de  ce  sacrifice 
et  nous  légua  l'honneur  des  plus  importantes  conquêtes; 
elle  nous  rendit  enfin  nos  frontières  naturelles  que, 
sans  Napoléon,  nous  n'aurions  pas  perdues. 

Napoléon  lui-même  s'amoindrit  à  ce  parallèle;  toute- 
fois ce  n'est  pas  ainsi  que  je  jugeais  la  Convention,  lors- 
que, victime  de  son  régime  de  sang,  j'étais  réduit  à  me 
cacher  tout  en  me  battant  pour  elle,  lorsque  mon  pci^c 
avait  pu  songer  au  suicide  pour  échapper  à  d'hor- 
ribles menaces  d'exécution.  Mais  que  sont  les  tortures 
des  individus  au  milieu  de  si  graves  bouleversements  ! 
L'homme  passe,  les  faits  et  leurs  conséquences  restent; 
aussi,  quand  la  Convention  disparut,  laissant  le  souve- 
nir de  son  œuvre  immense,  on  pouvait  se  demander  si 
ceux  qui  recueillaient  son  héritage  sauraient  le  soutenir, 
et  la  sécurité  du  présent  était  troublée  par  les  appré- 
hensions de  l'avenir. 

Deux  jours  suffirent  à  la  mise  en  activité  du  gouver- 
nement directorial,  quoique  Sieyès  eût  rendu  nécessaire 


BONAPARTE   GENERAlL   EM    CHEF.  3 

une  seconde  élection  en  refusant  une  des  places  de 
Directeur.  Je  me  rappelle  à  ce  sujet  que  nous  promenant, 
mon  père  et  moi,  le  7  ou  le  8  brumaire,  sur  la  terrasse 
du  bord  de  l'eau  avec  quelques  autres  personnes,  au 
nombre  desquelles  était  Sieyès,  mon  père  lui  témoigna 
son  regret  de  ce  que  le  Directoire  se  trouvait  privé  d'un 
homme  de  si  grand  mérite;  il  répondit  :  f  Attelé  seul,  je 
pourrais  être  utile,  mais  ma  nature  s'oppose  à  toute 
espèce  d'accouplement.  >  Ainsi  son  refus  ne  résulta  pas, 
comme  quelques  personnes  voulurent  bien  le  croire,  de 
son  peu  de  goût  pour  la  puissance^  mais  de  l'appétit 
démesuré  qu'il  en  avait. 

Barras  devenant  l'un  des  Directeurs  de  la  République, 
il  fallut  le  remplacer  dans  son  commandement  par 
Bonaparte,  qui,  de  général  de  brigade  réformé,  était 
devenu  en  un  moment  le  second  de  Barras  et  qui, 
presque  de  suite  ayant  été  fait  général  de  division,  se 
trouvait,  vingt  et  un  jours  après,  général  en  chef  de 
l'armée  de  l'intérieur  et  de  la  garde  nationale  de  Paris. 
Ce  fut  au  surplus  un  simple  changement  de  titre;  car 
Barras  ne  s'était  jamais  mêlé  du  commandement,  que 
Bonaparte  avait  seul  exercé. 

Peu  de  jours  après  le  13  vendémiaire,  je  me  trouvais 
au  bureau  de  l'état-major  général,  rue  Neuve-d es-Capu- 
cines, n«  10,  lorsque  le  général  Bonaparte,  logeant  déjà 
dans  cet  hôtel,  y  entra,  et  je  crois  voir  encore  son  petit 
chapeau,  surmonté  d'un  panache  de  hasard  assez  mal 
attaché,  sa  ceinture  tricolore  plus  que  négligemment 
nouée,  son  habit  fait  à  la  diable  et  un  sabre  qui,  en 
vérité,  ne  paraissait  pas  l'arme  qui  dût  faire  sa  fortune. 
Son  chapeau  jeté  sur  une  assez  grande  table,  au  milieu 
de  la  pièce,  il  aborda  un  vieux  général  nommé  Krieg, 
extraordinaire  comme  homme  de  détail  et'  auteur  d'un 
fort  bon  livret,  intitulé  :  Manuel  des  (juerns  des  soldais 


A        MEMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

républicains.  Il  le  fit  asseoir  à  côté  de  lui,  à  la  table 
dont  j'ai  parlé,  et,  la  plume  en  main,  se  mit  à  le  ques- 
tionner sur  une  foule  de  faits  ayant  rapport  au  service 
et  à  la  discipline. 

Parmi  les  questions  qu'il  fit,  quelques-unes  attestaient 
une  si  complète  ignorance  des  choses  les  plus  ordinaires 
que  plusieurs  de  mes  camarades  sourirent.  Quant  à  moi, 
je  fus  frappé  du  nombre  de  ces  questions,  de  leur 
ordre,  de  leur  rapidité  tout  autant  que  de  la  manière 
dont  les  réponses  étaient  saisies  et  se  trouvaient  parfois 
résoudre  beaucoup  d'autres  questions^  qu'il  déduisait 
comme  autant  de  conséquences;  mais  ce  qui  me  frappa 
davantage  fut  le  spectacle  d'un  général  en  chef  mettant 
une  entière  indifférence  à  montrer  à  des  subordonnés, 
aussi  éloignés  de  lui,  combien  en  fait  de  métier  il  igno- 
rait des  choses  que  le  dernier  d'entre  eux  était  censé 
savoir  parfaitement.  Ce  fait  le  grandit  à  mes  yeux  de 
cent  coudées. 

La  destinée  de  cet  homme  extraordinaire  était  com- 
mencée; mais,  pour  affirmer  sa  position,  pour  justifier 
son  élévation,  il  fallait  qu'il  se  fît  une  existence  sociale 
et  qu'il  remportât  des  victoires.  Son  mariage  avec  la 
veuve  du  général  en  chef  Beauharnais  satisfit  au  pre- 
mier de  ces  points,  malgré  les  bruits  fâcheux  qui  cir- 
culèrent, laissant  croire  que  le  général  Bonaparte  s'ac- 
quittait ainsi  envers  son  protecteur  Barras,  dont  il 
épousait,  assurait-on,  la  maîtresse.  Quant  au  second 
point,  il  y  fut  pourvu  par  le  commandement  de  rannée 
d'Italie,  qui  ouvrit  au  jeune  général  la  porte  de  Tim- 
mortalité. 

Ce  choix  parut  inexplicable  et  ne  fut  pas  sans  donner 
quelque  alarme.  De  toutes  les  armées  de  la  République, 
l'armée  d'Italie  était  la  seule  qui  n'avait  encore  au- 
cune illustration;  plusieurs  généraux  distingués  s'étaient 


BONAPARTE    ET   L'ARMÉE   D'ITALIE.  6 

succédé  sans  résultat  sérieux;  la  victoire  de  Scherer, 
elle-même,  avait  été  une  gloriole  plus  qu'un  profit,  et  on 
se  demandait  comment  un  jeune  homme  de  vingt-six 
ans,  n'ayant  jamais  commandé  un  bataillon  devant 
l'ennemi,  ferait  mieux  que  tous  ses  devanciers.  Pour- 
rait-il  subordonner  à  ses  ordres  des  hommes  comme 
Masséna,justement  fier  d'une  gloire  à  laquelle  il  ajoutait 
sans  cesse;  Augereau,  à  qui  l'impétuosité  et  certain 
instinct  de  la  guerre  tenaient  lieu  du  génie  qu'il  n'avait 
pas;  Sérurier,  Laharpe  surtout,  qui,  sans  pouvoir  être 
comparés  à  Masséna,  étaient  en  capacité  et  en  acquis  fort 
supérieurs  à  Augereau?  De  tels  chefs  n'auraient-ils  pas 
un  dédain  légitime  pour  un  général  d'armée  improvisé 
dans  les  salons  du  Directoire,  et  dont  les  antécédents 
n'offraient,  je  ne  dirai  pas  même  aucune  garantie,  mais 
aucun  présage  de  nature  à  rassurer?  Il  pouvait,  par 
une  inspiration  heureuse,  avoir  rendu  un  grand  service 
au  siège  de  Toulon;  à  l'armée  d'Italie,  il  pouvait  avoir 
donné  un  avis,  que  le  succès  avait  couronné,  et  un 
autre,  que  l'on  devait  regretter  de  ne  pas  avoir  suivi  ; 
il  pouvait,  avec  le  quart  de  leurs  forces,  avoir  lutté 
contre  les  sections  de  Paris;  il  pouvait  enfin  avoir  dit 
des  choses  frappantes  pour  ouvrir  une  nouvelle  route  et 
la  marche  sur  Vienne;  mais  en  conclure  qu'il  dût 
vaincre  des  armées  nombreuses,  aguerries  et  comman- 
dées par  des  chefs  ayant  fait  leurs  preuves,  c'était  autre 
chose,  et  le  public  voyait  dans  cette  nomination  beau- 
coup plus  de  complaisance  pour  Mme  Bonaparte  que  de 
sagesse  et  de  sollicitude  pour  les  intérêts  de  la  patrie. 
Toutefois  une  réflexion  se  présente,  et  je  m'arrête  à 
elle  à  cause  de  l'intérêt  du  sujet.  Ce  fut  un  grand  bon- 
heur pour  le  général  Bonaparte  de  se  trouver  à  vingt- 
six  ans  général  en  chef  d'une  armée  active,  mais  ce  fut 
un  complément  indispensable  à  sa  gloire  de  devenir 


I 


6        MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    TH1ÉBA13LT. 

général  en  chef  de  l'armée  d'Italie.  Quelle  que  fût  sa 
transcendance,  c'eût  été  fatal  pour  lui  de  débuter  par 
le  commandement  de  l'armée  du  Rhin,  par  exemple.  La 
leçon  de  discipline  et  de  service  que  je  lui  avais  vu 
donner  par  le  général  Krieg  prouve  à  quel  point  il  était 
étranger  à  ces  objets,  et,  de  même  qu'il  était  encore 
incapable  de  faire  manœuvrer  un  régiment  (1),  rien 
n'avait  pu  le  préparer,  je  ne  dirai  pas  aux  conceptions, 
mais  à  la  conduite  d'une  grande  bataille,  livrée  en 
plaine,  d'une  de  ces  batailles  rangées,  où  il  faut  aborder 
son  ennemi  de  front,  où  des  mouvements  excentriques 
sont  le  plus  souvent  impraticables  et  où  sans  cesse  on 
est  contraint  de  substituer  la  tactique  à  la  stratégie.  Or 
il  n'en  était  pas  de  môme  dans  la  haute  Italie;  les  mon- 
tagnes qui  l'enveloppent  à  l'ouest,  au  sud  et  au  nord, 
et  la  vallée  du  Pô  qui  la  traverse  de  l'ouest  à  l'est, 
coupée  par  dix  rivières,  en  font  le  théâtre  le  plus  favo- 
rable à  la  guerre  stratégique,  car  sur  un  terrain  d'acci- 
dents, où  la  surprise  est  facile,  une  pensée  brillante,  un 
calcul  exact  du  temps  peuvent  avoir  des  résultats  im- 
menses. En  Allemagne,  où  presque  toujours  il  faut  ma- 
nœuvrer sous  le  canon,  où,  pour  l'attaque  comme  pour 
la  défense,  il  faut  être  en  mesure  partout,  il  n'y  a  guère 
de  ressource  ou  d'espoir  que  dans  l'ordre  droit  ou 
oblique,  dans  le  brusque  refus  d'une  aile,  dans  l'enlè- 
vement d'un  point  d'appui  important,  dans  Tà-propos 
d'un  mouvement  décisif.  En  Lombardie  et  plus  encore 
dans  le  Piémont  (quelques  plaines  exceptées),  il  ne  faut 
pour  vaincre  qu'échapper  aux  masses  de  l'ennemi  et, 

(i)  U  De  devint  manœuvrier  qu'à  Boulogne,  et  pourtant  c'est 
comme  tacticien  qu'il  battit  le  prince  Charles  sur  le  Tagliamento 
et  qu'il  passa  ce  torrent.  Mais  aussi  c'est  faute  de  l'avoir  été  assez 
qu'il  manqua  de  perdre  la  bataille  de  Marengo,  gagnée ,  comme  on 
le  sait,  par  le  général  Kellcrmann. 


TACTIQUE   ET    STRATÉGIE.  7 

par  la  prompte  réunion  de  forces  supérieures,  se  mettre 
à  même  de  rompre  la  ligne  de  ses  troupes,  de  gagner 
ses  flancs,  d'arriver  à  lui  par  ses  derrières,  ou  même  de 
couper  sa  ligne  d'opérations,  circonstance  d'autant  plus 
grave  que,  si  en  plaine  on  occupe  presque  toujours  plu- 
sieurs positions  successives,  dans  des  pays  de  rivières  et 
de  gorges  on  n'en  a  souvent  qu'une  seule.  Dans  la  guerre 
du  Rhin,  il  fallait  manier  les  troupes  en  praticien,  il  fal- 
lait de  plus  cette  force  de  cohésion  que  donnent  une 
sévère  discipline  et  l'habitude  de  combattre  en  manœu- 
vrant, tandis  qu'en  Italie  des  hommes  braves  et  intel- 
ligents, même  un  peu  indisciplinés,  peuvent  individuel- 
lement concourir  à  la  victoire;  la  capacité  des  chefs  a 
pour  auxiliaire  la  valeur  du  moindre  soldat.  On  peut 
donc  conclure  que  ce  dernier  genre  de  guerre  convient  à 
l'ardeur  de  la  jeunesse  et  se  prête  au  début  d'un  général 
en  chef;  mais  que  l'autre  appartient  à  un  âge  plus  mûr 
et  veut  plus  d'expérience  et  de  science;  aussi  le  pro- 
blème se  trouvait-il  résolu;  le  genre  de  guerre  était 
conforme  à  l'âge,  à  la  nature  du  général  en  chef;  du 
premier  coup  l'occasion  favorisait  son  génie. 

A  peine  nommé,  le  général  Bonaparte  s'occupa  d'un 
chef  d'état-major  qui  pût  lui  convenir;  son  choix  tomba 
sur  le  général  Berthier  qui  se  trouvait  alors  à  Paris. 
Ce  choix  était  heureux.  Le  général  Berthier  servait  de- 
puis sa  jeunesse;  il  avait  fait  la  guerre  d'Amérique 
sous  Washington  et  toutes  nos  campagnes.  Sans  rappe- 
ler sa  spécialité  comme  ingénieur-géographe,  il  avait 
les  connaissances  et  l'expérience  du  service  de  l'état- 
major,  de  plus  une  compréhension  remarquable  de  tout 
ce  qui  tenait  à  la  guerre.  Il  avait  plus  que  tout  autre  le 
don  de  se  rappeler  la  totalité  des  ordres  et  de  les  trans- 
mettre avec  plus  de  rapidité  et  de  clarté;  enfin,  dans  la 
force  de  l'âge  et  doué  d'une  vigueur  peu  commune,  il 


8        MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

avait  une  activité  que  soutenait  chez  lui  l'avantage 
d'un  tempérament  infatigable.  Personne  ne  pouvait 
donc  mieux  convenir  au  général  Bonaparte,  à  qui  il  ne 
manquait  qu'un  homme  capable  de  le  débarrasser  des 
détails,  de  le  comprendre  au  premier  mot  et  au  besoin 
de  le  deviner;  de  même  qu'aucune  fonction  ne  conve- 
nait mieux  au  général  Berthier,  dont  l'éducation,  la  car- 
rière et  le  zèle  avaient  fait  un  militaire  distingué,  mais 
dont  la  nature  n'avait  pas  fait  un  homme  de  guerre. 

Mon  père  l'avait  vu  plusieurs  fois  chez  le  docteur 
Bâcher,  leur  ami  commun;  l'avant- veille,  à  l'occasion 
de  son  départ  pour  l'Italie,  ils  avaient  fait  chez  ce 
même  Bâcher,  et  à  eux  trois,  un  dîner  d'adieu;  Bâcher 
et  mon  père  lui  avaient  parlé  de  moi  et  avaient  obtenu 
cette  réponse  :  c  Qu'il  fasse  de  suite  une  demande  pour 
être  employé  à  l'armée  d'Italie;  qu'il  me  la  fasse  apo- 
stiller  demain,  et  je  l'attacherai  à  mon  état-major,  si  je 
ne  puis  plus  l'attacher  à  ma  personne.  >  J'avais  donc 
encore  un  jour  pour  aller  remercier  le  général  Berthier 
et  prendre  l'apostille,  avec  laquelle  j'obtenais  de  suite 
Tordre  de  le  suivre;  mais,  faute  de  connaître  l'Italie  et 
d'avoir  été  à  même  de  faire  les  réflexions  qui  précèdent, 
je  ne  regardais  pas  les  garanties  de  victoires  du  général 
Bonaparte  comme  très  bien  hypothéquées.  J'espérais 
sans  doute,  mais  j'appréhendais;  je  crus  devoir  at- 
tendre... Il  y  aurait  eu  de  quoi  former  deux  carrières 
brillantes  avec  les  occasions  que  j'ai  manquées  par 
insouciance,  incertitude  ou  sacrifiées  à  mes  goûts,  à 
mes  inclinations;  mon  ami  Préval  demanda  un  jour  à 
Reille  comment  il  était  si  naturellement  et  si  heureuse- 
ment arrivé  aux  honneurs  et  à  la  fortune,  c  En  ne  refu- 
sant rien  et  en  ne  me  refusant  à  rien.  >  Et  en  efTet  la 
destinée  est  heureuse  ou  malheureuse.  Malheureuse,  il 
faut  se  résigner;  heureuse,  il  faut  la  laisser  faire. 


LE  DÉPART  DU  GÉNÉRAL  BONAPARTE.       9 

Informé  du  jour  et  de  l'heure  auxquels  le  général 
Bonaparte  devait  quitter  Paris,  j'allai,  au  moment  de 
son  départ,  faire  mes  adieux  à  ce  chef  qui  avait  été  le 
mien.  On  attelait  ses  deux  voitures,  comme  j'arrivais;  on 
y  portait  ses  derniers  effets,  et  notamment  un  gros  tas 
de  livres,  tous  relatifs  aux  guerres  faites  en  Italie,  ainsi 
que  je  le  vis  par  ceux  que  je  descendis  moi-même;  ces 
livres,  qu'il  recommanda  fortement,  étaient,  à  l'exception 
de  ceux  que  j'avais  toujours  avec  moi,  les  premiers  que 
je  voyais  partir  pour  une  armée. 

Ënûn,  à  dix  heures  du  soir,  le  général  en  chef  se  mit 
en  route,  accompagné  de  Murât  qui  déjà  ne  m'enviait 
plus  rien,  de  Marmont,  de  Junot,  de  Duroc,  et  je  crois 
de  Le  Marois;  l'espace  commença  à  disparaître  devant 
lui,  il  allait  dépasser  des  limites  que  les  plus  enthou- 
siastes de  ses  admirateurs  n'auraient  pas  osé  concevoir. 


CHAPITRE   II 


On  a  vu  que  parmi  les  officiers  qui  au  13  vendémiaire 
avaient  fait  preuve  de  plus  de  courage  et  d'ardeur,  se 
trouvait  l'adjudant  général  Solignac;  en  récompense  de 
sa  conduite,  il  fut  nommé  chef  d'état-major  de  la  pre- 
mière division  de  l'armée,  division  qui  campait  dans  la 
plaine  de  Grenelle.  Je  lui  fus  attaché  comme  adjoint  et 
je  devins  ainsi  le  camarade  de  Burthe,  sur  le  compte 
duquel  j'aurai  souvent  l'occasion  de  revenir.  Près  d'une 
année  se  passa  dans  cette  inaction,  et,  si  Ton  veut  bien 
se  rappeler  les  offres  que  j'avais  reçues  pour  Tarmée 
d'Italie  lors  du  déjeuner  que  mon  père  fit  avec  le  géné- 
ral Berthier,  on  pourra  se  faire  une  idée  des  regrets 
qui  m'assaillirent  lorsque  les  victoires,  les  conquêtes  de 
cette  armée  firent  retentir  l'Europe  entière  du  bruit  de 
sa  gloire.  L'occasion  favorable  était  passée;  je  ne  de- 
vais plus  môme  songer  à  quitter  Solignac,  dont  j  aurais 
pu  me  séparer  pour  suivre  le  général  Berthier,  mais 
auprès  duquel,  sans  destination  de  nature  à  me  justifier, 
j'étais  forcé  de  rester.  Il  me  fallut  continuer  à  traîner 
dans  les  rues  de  Paris  un  uniforme  qu'avec  plus  d'hon- 
neur j'aurais  pu  porter  au  delà  des  Alpes. 

Cependant  Burthe  ne  s'ennuyait  pas  moins  de  pro- 
longer son  séjour  à  Paris,  alors  que  le  canon  tonnait 
depuis  l'Adriatique  jusqu'à  la  mer  du  Nord;  Solignac 
partageait  ces  sentiments,  et,  comme  il  ne  négligeait  rien 


SUR    LA  ROUTK   D'ITALIE.  11 

pour  les  réaliser,  comme,  lorsqu'il  voulait  quelque  chose, 
il  était  aussi  fécond  en  prétextes  qu'ardent  dans  ses 
insistances,  il  put  enfin  nous  annoncer  que,  pour  lui  et 
pour  nous,  il  venait  d'obtenir  des  lettres  de  service  à 
l'armée  d'Italie.  Notre  joie  fut  au  comble,  et  la  mienne 
se  compléta  par  l'espoir  de  me  trouver,  en  arrivant  à 
Milan,  attaché  au  général  Berthier,  ce  qui  devait  exau- 
cer les  deux  seuls  vœux  que  je  formasse  alors. 

Dès  que  l'adjudant  général  Caire,  qui  remplaçait 
Solignac,  fut  arrivé,  nous  quittâmes  Issy  et,  deux  jours 
après,  Paris;  mais  Solignac,  ayant  obtenu  des  frais  de 
poste  pour  ses  adjoints  et  pour  lui,  et  se  trouvant  de 
cette  sorte  maître  de  sa  route,  choisit  celle  du  Bourbon- 
nais afin  de  passer  à  Millau  et  d'y  donner  quelques 
jours  à  sa  famille. 

Jusqu'à  Saint-Flour  notre  route  se  fit  avec  une  extrême 
rapidité;  mais,  à  partir  de  cette  ville,  il  n'existait  plus  de 
relais  de  poste  pour  se  rendre  à  Millau,  où  d'ailleurs 
on  ne  pouvait  arriver  en  voiture  sans  faire  un  grand 
détour;  le  domestique  de  Solignac  reçut  donc  l'ordre  d'y 
conduire  la  voiture  à  l'aide  de  chevaux  de  charretier, 
à  petites  journées,  tandis  que  Solignac,  Burthe  et  moi, 
montés  sur  des  chevaux  de  louage  et  suivis  par  un  guide 
également  monté  et  chargé  de  ramener  nos  chevaux 
à  Saint-Flour,  nous  prîmes  à  travers  les  montagnes. 

Deux  jours  devaient  suffire  pour  faire  les  vingt  lieues 
qui  séparent  Saint-Flour  de  Millau.  En  effet,  conformé- 
ment à  notre  itinéraire,  nous  d-inions  le  premier  jour  à 
Saint-Chély  et  couchions  à  Marvejols;  mais,  le  lende- 
main, n'ayant  plus  d'autre  chemin  à  suivre  que  des  lits 
de  torrents  et  ne  trouvant  plus  aucune  habitation,  nous 
nous  égarâmes  après  avoir  dépassé  l'endroit  où  notre 
guide  nous  apprit  qu'avait  été  tuée  la  bête  de  Gévaudan. 
Cependant  le  jour  baissait,  et  nous  commencions  à  être 


]2      MÉMOIRES   DU    GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

assez  en  peine  de  la  manière  dont  nous  passerions  la 
nuit  au  milieu  de  ces  montagnes  arides,  lorsque  nous 
aperçûmes  une  maison  au  delà  d'une  gorge  assez  pro- 
fonde. Gomme  nous  avions  perdu  l'espoir  d'atteindre 
Millau,  un  gîte,  quel  qu'il  fût,  nous  devenait  aussi  néces- 
saire qu'à  nos  chevaux;  nous  nous  dirigeâmes  donc  vers 
celui-là,  en  hâtant  notre  marche  autant  que  cela  nous 
fut  possible,  et  nous  y  arrivâmes  avec  la  nuit  tombée. 

Cette  maison,  nommée  la  Bastide,  était  précédée  par 
une  cour  fermée  de  murs;  elle  avait  deux  corps  de  bâti- 
ment, l'un  faisant  face  à  la  porte  d'entrée  et  servant  de 
logement,  l'autre  sur  la  droite,  espèce  de  hangar  en 
équerre,  se  prolongeant  en  arrière  de  la  maison  et 
tenant  lieu  d'écurie.  Lorsque  nous  eûmes  dépassé  la 
porte  d'entrée,  une  vieille  femme  se  présenta;  et,  sur 
notre  demande  de  nous  héberger,  elle  nous  indiqua 
récurie  où  le  guide  alla  s'établir  avec  les  chevaux,  pen- 
dant que  nous  portâmes  nos  petits  portemanteaux  et 
nos  armes  dans  la  seule  chambre  que  l'on  voulut  nous 
ouvrir;  dans  cette  chambre,  située  au  seul  étage  qu'avait 
la  maison,  se  trouvaient  trois  grabats.  La  vieille,  qui 
nous  avait  conduits  et  qui  regardait  nos  uniformes 
d'assez  mauvais  œil,  examinait  nos  armes  avec  une 
attention  inquiète  et  demanda,  en  montrant  un  de  nos 
pistolets  de  poche  :  c  Gela  tuerait-il  bien  un  homme? 
—  Ma  bonne  femme  »,  lui  répondit  gravement  Solignac, 
c  cela  le  tuerait,  quand  il  aurait  cent  ans.  >  Redescendus 
dans  la  cuisine,  nous  y  trouvâmes  une  femme  jeune 
encore,  mais  qui  n'avait  pas  meilleure  mine  que  la 
vieille,  et  dont  la  figure  prit  un  caractère  qui  nous 
frappa,  lorsque  Solignac,  par  une  forfanterie  qui  lui 
était  naturelle,  eut  étalé  sur  la  table  ses  deux  montres  à 
chaînes  d'or,  une  bourse  pleine  de  louis  et  je  ne  sais 
combien  de  bijoux. 


A    LA   BASTIDE.  13 

Nous  demandâmes  à  souper;  mais,  à  l'exception 
d'assez  mauvais  pain,  de  quelques  œufs  et  de  beurre,  il 
n'y  avait  rien,  ce  qui  réduisit  notre  repas  à  une  ome- 
lette, qu'heureusement  encore  notre  appétit  assaisonna. 
Cependant  j'eus  à  remonter  dans  notre  chambre,  et  l'un 
de  mes  pieds,  arrêté  par  une  inégalité  des  planches,  me 
fit  découvrir  une  trappe;  j'en  prévins  mes  compagnons, 
qui,  comme  moi,  n'en  étaient  plus  à  concevoir  des 
doutes  sur  notre  gîte. 

Afin  d'acquérir  à  cet  égard  quelques  indices,  nous 
demandâmes  à  ces  deux  femmes  si  elles  habitaient 
seules  cette  maison;  si  elles  n'avaient  ni  maris  ni  valets; 
où  se  trouvaient  leurs  hommes;  ce  qui  les  occupait;  à 
quelle  heure  elles  les  attendaient.  Et  leurs  réponses, 
toujours  plus  embarrassées,  ne  furent  nullement  propres 
à  nous  rassurer.  Notre  modeste  repas  achevé,  nous 
ordonnâmes  donc  à  notre  guide  de  tenir  nos  chevaux 
sellés  avant  le  jour;  nous  mîmes  nos  armes  en  état, 
nous  nous  barricadâmes,  faute  de  pouvoir  nous  enfer- 
mer, et  nous  résolûmes  de  ne  pas  nous  déshabiller.  Sur 
pied  à  la  petite  pointe  du  jour  et  sortis  de  notre  chambre 
avec  précaution,  nous  allâmes  charger  et  faire  brider 
nos  chevaux,  que  nous  amenâmes  nous-mêmes  devant  la 
porte  de  la  maison. 

f  Que  vous  dois-je?  dit  alors  Solignac  à  la  vieille.  — 
Un  louis  1  —  Êtes-vous  folle?  —  Ma  foi,  vous  n'avez  pas 
à  vous  plaindre,  reprit-elle  avec  humeur,  on  ne  vous  a 
fait  aucun  mal.  —  Qui  diable  vous  parle  de  mal?  répli- 
qua-t-il  ;  c'est  de  prix  qu'il  s'agit  !  »  Avec  affectation  la 
vieille  répéta  sa  phrase;  d'impatience  Solignac  lui  jeta 
un  louis,  enfourcha  son  cheval  et  partit  avec  nous.  Mais, 
comme  nous  dépassions  la  porte  de  la  cour,  nous  nous 
trouvâmes  face  â  face  avec  deux  hommes  armés,  qui 
arrivaient  par  la  route  que  nous  avions  suivie  la  veille 


14      MÉMOIRES    DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

et  qui,  à  mille  pas,  étaient  suivis  par  plusieurs  autres 
hommes  également  armés.  Notre  vue  les  fit  reculer; 
quant  à  nous  et  sans  y  faire  grande  attention,  nous 
tournâmes  à  droite,  mîmes  nos  chevaux  au  grand  trot 
et,  de  suite  couverts  par  les  murs  de  la  maison,  nous 
fûmes  hors  de  portée  avant  qu'ils  eussent  délibéré  sur 
ce  qu'ils  pouvaient  encore  entreprendre. 

Cinq  heures  de  marche  nous  conduisirent  à  Millau, 
où  nous  étions  attendus  et  fûmes  très  bien  reçus  par  la 
famille  de  Solignac.  Plusieurs  personnes  accoururent  à 
la  nouvelle  de  notre  arrivée,  et  de  ce  nombre  un  jeune 
homme  nommé  Rouvelet,  garçon  fort  trapu  et  d'une  de 
ces  vaillances  qui  ne  peuvent  être  dépassées  que  par  la 
folie.  Un  de  ses  premiers  mots  fut  :  «  Vous  arrivez  à 
une  singulière  heure;  mais  où  donc  avez-vous  cou- 
ché?... 1  Et  sur  notre  réponse  :  t  A  la  Bastide.  —  Cela 
est  impossible!  »  s'écria-t-il...  En  efTet,  cette  Bastide 
était  le  repaire  de  plus  de  cent  royalistes,  formant  la 
bande  la  plus  redoutable  de  ces  contrées  et  commandée 
par  ce  Bastide  qui,  dans  l'assassinat  de  Fualdès,  eut  un 
si  horrible  rôle.  Sans  doute  cette  troupe  de  scélérats 
pillait,  volait,  égorgeait  tout  ce  qui  lui  offrait  quelque 
espoir  de  butin  ;  mais  la  guerre,  qu'ils  faisaient  à  tout  ce 
qui  servait  alors  la  France,  formait  la  partie  ostensible 
de  leur  mission.  Or  ce  Uouvelct  avait  dix  fois  marché 
contre  eux,  à  la  tête  de  colonnes  de  gardes  nationaux; 
plusieurs  fois  il  les  avait  surpris,  battus  et  décimés,  et 
il  n'eut  pas  de  peine  à  nous  convaincre  que,  dans  ce 
repaire,  nos  uniformes  eussent  été  équivalents  pour 
nous  à  un  arrêt  de  mort,  si  un  inconcevable  hasard 
n'avait  fait  que  la  totalité  de  ces  légitimes  brigands  ne 
se  fût  trouvée  en  expédition  à  quatre  lieues  de  là,  pré- 
cisément la  nuit  de  notre  passage. 

Millau  s'est  effacé  de  ma  mémoire  au  point  que  je 


RECRUTEMENTS    IMPROVISES.  15 

me  rappelle  seulement  l'excellence  de  ses  raisins  et  de 
ses  figues.  Réduit  à  parler  de  quelques  personnes,  je  me 
bornerai  à  dire  que  le  père  de  Solignac  était  un  fort  bon 
bomme,  nul  de  tous  points  et  de  plus  fort  commun; 
que  sa  mère,  qui  rappelait  sa  double  origine  d'Espagnole 
et  de  criada  mayore,  était  une  femme  à  toupet,  qui  bizar- 
rement s'était  reproduite  dans  son  fils  aîné,  tandis  que 
son  second  fils  n'était  que  le  fils  du  père  et  que  sa  fille, 
ou  du  moins  la  seule  de  ses  filles  dont  il  me  souvienne, 
avait  des  grâces  de  fraîcheur  et  de  suavité  virginales, 
contrastant  avec  les  teints  bruns  et  la  pétulance  de  tout 
son  entourage  méridional.  Enfin,  je  citerai  ce  Rouvelet 
qui  demanda  et  fut  admis  à  suivre  Solignac  à  l'armée  ; 
un  des  amis  de  Rouvelet,  nommé  Fabvre,  et  qui  avec 
le  même  succès  fit  la  même  demande;  un  Lallemand, 
également  de  Millau,  que  nous  rencontrâmes  à  Mar- 
seille rentrant  d'émigration  et  qui,  comme  Rouvelet  et 
Fabvre,  fut  emmené  par  Solignac.  Rien  n'était  plus 
comique  que  ces  recrutements;  mais  Solignac  était  ainsi 
fait  que,  si  le  diable  l'en  eût  prié,  il  l'aurait  pris  avec  lui, 
sauf  à  le  renvoyer  au  diable  du  moment  où  il  s'en  serait 
senti  gêné  (i). 

Lorsque    nous   quittâmes    Millau,    ou    nous  recom- 
manda la  plus  grande  circonspection  dans  notre  traver- 


(1)  Celait  autant  par  laisser-aller  que  par  jactance;  mais  cette 
complaisance  ne  fut  heureuse  pour  aucun  des  trois  jeunes  gens. 
Lallemand,  très  beau  garçon,  dont  Solignac  avait  fait  son  secré- 
taire, et  que  je  ne  sais  pourquoi  nous  avions  surnommé  Polycarpe, 
fui  assassiné  lors  de  Tinsurrection  de  Vérone,  où  Solignac  l'avait 
envoyé  vendre  à  son  compte  vingt  chevaux  qui,  &  Tarvis,  avaient 
été  pris  à  Tennemi.  et  dont  aucun  ne  lui  appartenait.  Fabvre,  entré 
dans  les  administrations,  mourut  de  maladie  dans  je  ne  sais  quelle 
ville  d'Italie,  et  Rouvelet,  pour  qui  une  sous-lieutenance  avait  été 
obtenue,  après  avoir  cent  fois  étonné  ]es  plus  braves  en  Italie  et 
en  Egypte,  et  parvenu  pour  action  d'éclat  au  grade  de  lieutenant, 
fut  tué  sur  la  brèche  de  Saint-Jcand'Âcre. 


16      MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

sée  da  Languedoc.  De  fait,  l'exaspératioii  contre-révolu- 
tionnaire y  était  à  son  comble.  A  Montpellier,  nous  en 
jugeâmes  par  un  des  plus  fougueux  énergumènes  qu'il 
soit  possible  d'imaginer.  Cet  homme,  d'une  haute 
stature,  était  l'orateur  de  la  table  d'hôte,  à  l'auberge  où 
nous  étions  descendus;  il  mit  une  telle  violence  dans  ses 
discours,  que  tout  son  visage  grimaçait  de  rage;  c'eût 
été  impossible  d'émettre  une  opinion  différente  de  la 
sienne,  sans  l'avoir  à  la  gorge  et  sans  être  assailli  par 
tous  ceux  qu'à  son  exemple  il  exaltait;  il  ne  fut  donc 
contredit  par  personne,  et  le  profond  silence  que  gar- 
dèrent devant  lui  Burthe  et  Solignac,  blagueurs  archi- 
patriotes  de  leur  nature,  ne  put  manquer  de  me  divertir. 

Les  jours  passés  à  Millau  avaient  été  pour  nous  l'occa- 
sion d'un  retard  que  nous  cherchions  à  réparer;  en  con- 
séquence, nous  avions  résolu  d'aller  nuit  et  jour  jusqu'à 
Marseille,  d'où  une  felouque  pouvait  en  deux  jours  nous 
transporter  à  Gènes.  A  l'exception  d'une  demi-heure  con- 
sacrée à  voir  à  Montpellier  la  place  du  Peyrou,  et  d'une 
heure  restée  à  Nîmes  pour  ne  donner  qu'un  regard  à  ses 
principales  antiquités,  nous  marchâmes  sans  autres 
haltes  que  celles  des  repas  indispensables,  et  cette  ma- 
nière de  voyager  nous  valut  une  petite  aventure  que 
voici  : 

Arrivés  vers  onze  heures  du  soir  je  ne  sais  plus  où , 
nous  vîmes  une  voiture  arrêtée  devant  une  maison  de 
poste;  un  domestique  en  fermait  les  glaces  et  les  por- 
tières, nous  lui  demandâmes  à  qui  elle  appartenait;  il 
nomma  ses  maîtres,  Solignac  se  trouva  les  connaître,  et 
de  suite  nous  montâmes  dans  la  mauvaise  chambre  où 
ils  étaient  gttés,  pour  savoir  ce  qui,  à  si  peu  de  distance 
de  Marseille,  avait  pu  les  déterminer  à  s'arrêter  dans  un 
si  triste  village  :  c  Ma  femme  a  peur,  nous  dit  en  riant  un 
homme  jeune  encore  et  fort  bien  de  manières.  —  Certaine- 


VOLEURS  DE  GRANDS  CHEMINS.         17 

ment,  reprit  une  femme  charmante,  je  n'irai  pas  avec  mon 
mari  seul  et  un  domestique  braver  d'ici  à  la  dernière 
poste  toute  une  bande  de  brigands  qui,  nous  a-t-on  dit, 
court  le  pays.  — Mais,  madame,  repartit  l'un  de  nous,  si 
nous  vous  escortions?  —  Nous  serions  cinq,  qui  pour 
vous   défendre  en  vaudraient  davantage  »,  ajoutai-je. 
Elle  hésitait,  nous  insistâmes;  finalement  elle  se  rési- 
gna à  partir.  Sa  voiture  eut  la  tête;  elle  l'occupa  avec 
son  mari,  ayant  son  domestique  sur  le  siège  de  devant; 
la  voiture  de  Solignac  suivit  à  vide,  son  domestique  sur 
la  banquette  de  la  batardelle;  quant  à  Solignac,  Burthe, 
Rouvelet,  Fabvre  et  moi,  munis  de  nos  sabres  et  de  nos 
pistolets,  nous  montâmes  sur  des  bidets  de  poste  et  for- 
mâmes l'escorte  de  cette  dame.  Notre  départ  fut  des  plus 
gais;  mais  peu  à  peu  le  silence  succéda  à  l'hilarité;  un 
demi-sommeil,  assez  naturel  après  plusieurs  nuits  blan- 
ches, survint,  et  bientôt  nos  chevaux  nous  menèrent  plus 
que  nous  ne  les  guidions.  Ainsi  abandonnés  à  eux-mêmes, 
ils  se  désunirent,  et  nous  nous  trouvions  assoupis,  séparés 
les  uns  des  autres,  lorsque  des  cris  perçants  se  firent 
entendre.  Réveillés  aussitôt,  notre  premier  mouvement 
fut  de  mettre  le  sabre  à  la  main,  d'enfoncer  les  éperons 
dans  le  ventre  de  nos  chevaux  et  de  nous  précipiter  dans 
la  direction  de  l'appel  en  criant  à  tue-tête  :  <  En  avant, 
en  avant!  »  La  nuit  empêchait  de  nous  compter;  à  nous 
cinq,  par  nos  cris  et  le  galop  de  nos  bêtes,  nous  fîmes  le 
bruit  de  vingt  ou  trente.  La  bande  qui  avait  arrêté  la 
première  voiture,  où  se  trouvaient  la  dame  et  son  mari, 
crut  à  l'arrivée  d'un   détachement;  les  hommes  com- 
posant cette  bande  lâchèrent  prise,  se  jetèrent  dans  des 
broussailles,  qui  se  trouvaient  sur  la  gauche  de  la  route, 
et  disparurent.  Quant  à  nous,  nous  fîmes  prendre  le 
galop  aux  chevaux  des  voitures  et  fûmes  bientôt  hors 
de  distance.  Nous  rendîmes  donc  un  grand  service  à  cette 

11.  2 


18      MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

dame,  dont  les  années  ont  effacé  pour  jamais  le  nom 
de  ma  mémoire;  mais  elle  nous  en  rendit  peut-être  un 
aussi  grand.  Si  nous  ne  l'avions  pas  rencontrée,  au 
lieu  de  faire  cette  poste  à  cheval,  nous  serions  restés 
dans  notre  voiture,  nous  pouvions  y  être  surpris  endor- 
mis, n'ayant  pas  même  nos  armes  en  état  et  fort  com- 
promis contre  ces  brigands,  qui  nous  auraient  canardés  à 
mesure  que  nous  aurions  mis  pied  à  terre. 

Marseille  nous  ravit.  Logés  à  la  Canebière,  nous 
avions  d'ailleurs  de  nos  fenêtres  la  vue  du  port,  qui,  mal- 
gré la  guerre,  n'en  offrait  pas  moins  un  spectacle  varié  et 
plein  d'intérêt.  Ne  voulant  nous  arrêter  que  quelques 
heures  dans  cette  ville,  nous  allâmes  de  suite  pour 
traiter  avec  le  patron  d'une  felouque  pour  notre  trajet 
jusqu'à  Gênes.  Le  marché  fut  bientôt  conclu;  mais  le 
vent  était  contraire,  et  nous  devions  attendre  qu*il 
changeât. 

A  ce  malheur  s'en  joignit  un  autre.  Solignac  retrouva 
à  Marseille  une  nommée  Mariette,  grasse,  fraîche,  jeune 
et  très  jolie  créature,  alors  entretenue  par  un  homme 
qui  tenait  une  maison  de  jeu,  du  reste  sur  un  assez  grand 
pied;  bel  appartement  meublé,  éclairé  de  nuit  avec 
luxe,  table  splendide,  rafraîchissements  variés  et  conti- 
nus, offerts  gratis,  et,  en  fait  de  dupes  et  de  mauvais 
sujets,  la  moins  mauvaise  compagnie  possible. 

N'ayant  rien  à  faire,  forcé  d'attendre  le  vent,  dont  de 
douze  heures  en  douze  heures  nous  espérions  le  change- 
ment, livré  à  cette  oisiveté  mère  des  pires  inspirations, 
Solignac,  qui  d'ailleurs  n'avait  pas  besoin  de  tant  de  sti- 
mulants, ne  résista  ni  aux  charmes  de  Mariette  ni  aux 
attraits  de  son  tapis  vert;  en  outre,  il  commença  par 
gagner.  Burthe,  alléché  par  cet  exemple  et  parce  succès, 
se  figura  que  la  fortune  lui  serait  d'autant  plus  favo- 
rable qu'il  appliquerait  à  sa  manière  de  jouer  certains 


DANS   UN   TRIPOT.  19 

calculs,  dont  il  jugeait  Solignac  incapable;  il  le  suivit 
donc  chez  Mariette.  Pendant  ces  séances  qui  bientôt 
durèrent  des  journées  entières,  je  restais  seul,  et,  à  pro- 
pos de  cette  solitude,  Burthe  finit  par  me  dire  :  c  Mais 
pourquoi  diable  ne  nous  accompagnes-tu  pas,  ne  fût-ce 
que  par  curiosité?  Tu  saurais  du  moins  ce  que  c'est  qu'une 
de  ces  maisons  de  jeu.  »  En  entrant  dans  ce  tripot  doré, 
j'étais  assailli  par  le  souvenir  des  sages  avis  que  j'avais 
reçus,  et  de  mille  anecdotes  édifiantes  dont  j'avais  été 
témoin  ou  que  j'avais  entendu  conter  (1).  Je  n'y  entrai 
pas  moins;  or  il  en  fut  de  ce  péril  comme  il  en  est  de 
tous  les  autres,  qui  vus  de  près  semblent  s'éloigner, 
s'affaiblir.  C'est  ainsi  que  le  soldat  est  presque  toujours 
calme  au  moment  où  il  reçoit  la  mort;  c'est  ainsi  que  je 
me  sentis  tout  à  fait  rassuré ,  dès  que  j'eus  mis  le  pied 
sur  ce  gouffre,  où  tant  de  malheureux  engloutissent 
chaque  jour  leur  eustence  et  celle  des  victimes  qu'ils 
précipitent  avec  eux. 

J'avais  cependant  résolu  de  rester  spectateur;  mais, 
dès  le  deuxième  jour,  Burthe  me  dit  :  <  Tu  le  vois,  nous 
faisons  d'assez  bonnes  affaires;  prends  donc  une  part 
dans  mon  jeu,  cela  t'intéressera,  et  tu  gagneras  avec 
nous.  >  Le  premier  pas  était  fait;  je  fis  le  second,  et,  de 
ce  jour,  la  veine  changea.  Quelques  louis  perdus,  je  vou- 
lus les  rattraper;  Burthe,  chaque  matin,  arrivait  dans 
ma  chambre  avec  des  calculs  écrits  sur  les  séries  et  les 
intermittences,  et  de  ces  calculs  il  résultait  qu'en  effet 
nous  avions  dû  perdre  jusqu'alors,  mais  qu'indubitable- 


(1)  Giterai-je  ces  deux  joueurs,  placés  k  côté  l'un  de  l'autre,  per- 
dant des  sommes  énormes  et  dont  l'un,  interrompant  ses  impré- 
cations pour  s'adresser  à  son  voisin  qui  ne  disait  mot ,  s'écria  : 
«Parbleu,  monsieur;  vous  avez  un  beau  sang-froid.  »  A  quoi  l'autre 
répondit  en  tirant  de  dessous  ses  vêtements  une  main  pleine  de 
sang  et  dont  il  se  déchirait  la  poitrine. 


20      MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIRBAULT. 

ment  nous  allions  regagner  le  triple  de  ce  que  nous  avions 
perdu;  en  fait,  ils  nous  amenèrent  à  perdre  davantage; 
d'espérance  en  espérance,  de  duperie  en  duperie,  nous 
arrivâmes  à  ce  point  que  de  trois  à  quatre  cents  louis, 
avec  lesquels  Solignac  avait  quitté  Paris,  il  lui  restait 
cinq  francs;  que  de  cent  vingt-cinq  louis,  avec  lesquels 
Burthe  était  parti,  il  n'avait  plus  un  sol,  et  que  de  quatre- 
vingts  et  quelques  louis,  que  j'avais  emportés,  j'étais 
réduit  à  seize.  Dans  cette  position  je  m'arrêtai  court, 
quoiqu'on  pût  faire  et  dire;  Burthe  s'arrêta  aussi,  mais 
faute  de  moyens  pour  continuer;  quant  à  Solignac,  ayant 
retrouvé  dans  une  poche  de  son  gilet  les  cinq  francs 
dont  j'ai  parlé,  il  retourna  chez  Mariette  et  en  revint  avec 
plus  de  vingt  louis  (i). 

Le  vent  commençait  à  changer,  et,  comme  la  sortie  du 
port  de  Toulon  était  plus  facile  que  celle  du  port  de  Mar- 
seille, nous  nous  y  rendîmes  par  terre  et,  à  la  chute  du 
jour,  c'est-à-dire  au  moment  qui  pouvait  les  rendre  plus 
imposantes,  nous  trouvâmes  ces  belles  gorges  d'Ollioules 
qui  précéderaient  à  merveille  les  portes  de  l'enfer.  Trom- 
pés de  nouveau  dans  notre  espoir,  forcés  d'attendre  je 
ne  sais  quel  changement  de  lune,  et  tout  en  jurant  d'avoir 
compté  sur  la  mer,  d'avoir  laissé  cinq  cents  louis  à  Mar- 
seille, ce  qui  ne  nous  permettait  plus  de  prendre  la  route 
de  terre,  d'avoir  encore  deux  jours  à  perdre,  nous  nous 
mîmes  à  parcourir  la  ville  et  ses  environs,  et  principale- 
ment le  fort  La  Malgue,  le  fort  de  l'Aiguillette,  rendu 

(i)  Un  jour  que  nous  avions  perdu  constamment,  lo  maître  do 
cette  maison  de  jeu,  causant  avec  moi,  me  dit  :  «  C'est  avec  peine 
que  je  vous  vois  jouer;  ce  que  vous  pouvez  perdre  est  insigniûant 
dans  les  gains  de  ma  banque;  ainsi,  croyez-moi,  ne  jouez  plus. 
Quant  à  l'espoir  du  gain  qui  vous  entraîne,  considérez  ce  fait  : 
partout  où  l'on  jouera,  vous  verrez  les  banquiers  partir  en  voiture 
et  les  pontes  s'en  aller  à  pied.  »  Leçon  eicellenic,  mais  singulière 
dans  la  boucbe  de  qui  mo  la  donnait. 


D'ANTIBES   A   NICE.  21 

célèbre  par  Bonaparte,  Parsenal,  les  bassins,  le  chantier, 
la  corderie,  le  bagne  et  le  port. 

Enfin  la  mer  fut  jugée  tenable  pour  une  felouque,  qui, 
chargée  de  nos  effets  et  de  la  voiture  de  Solignac,  nous 
conduisit  d'une  traite  en  vue  du  golfe  de  Nice,  sans 
cependant  pouvoir  y  aborder.  En  deçà  du  golfe  de  Ville- 
franche,  un  corsaire  était  signalé,  et  force  nous  fut  de 
relâcher  à  Antibes.  Cette  ville  n'ayant  rien  qui  pût  nous 
dédommager  du  temps  que  nous  étions  condamnés  à  y 
perdre,  nous  résolûmes  d'aller  coucher  à  Nice  et  de  faire 
à  pied  les  six  lieues  qui  nous  séparaient  de  cette  ville, 
où  notre  patron  eut  ordre  de  venir  nous  prendre  le  lende- 
main à  la  pointe  du  jour.  Nous  n'avions  pas  fait  un 
quart  de  lieue  que  des  menaces  d'orage  se  déclarèrent. 
Solignac  décida  que  nous  avions  trois  fois  le  temps 
d'arriver  avant  d'être  mouillés;  nous  nous  bornâmes  à 
allonger  le  pas;  mais  dix  minutes  ne  s'étaient  pas  pas- 
sées que  les  premières  gouttes,  puis  l'averse  tombèrent; 
c'est  sous  une  véritable  pluie  de  déluge  que,  après  avoir 
traversé  le  pont  du  Var  et  pénétré  sur  le  territoire  de 
l'ancien  comté  de  Nice,  devenu  depuis  quatre  ans  fran- 
çais, nous  nous  arrêtâmes  pour  crier  d'un  même  élan  : 
t  Terre  conquise,  vive  la  République!  >  Nous  fûmes,  en 
arrivant  à  Nice,  contraints  d'ôter  jusqu'à  notre  chemise 
pour  la  faire  sécher,  et,  nous  étant  enveloppés  dans  des 
couvertures  de  lit,  nous  trouvant  ainsi  accoutrés  à  la 
manière  des  Grecs  et  des  Romains  et  si  près  d'entrer  sur 
la  terre  classique,  nous  nous  mimes  à  déclamer  des  scènes 
entières  de  Voltaire  et  de  Racine. 

Le  lendemain  matin,  le  corsaire  avait  disparu;  nous 
reprîmes  notre  route,  ralentie  tantôt  par  le  vent,  tantôt 
parla  mer,  tantôt  par  la  vue  de  bâtiments  suspects;  car 
notre  maudite  felouque  était  trop  faible  pour  lutter 
contre  un  péril  un  peu  sérieux.  Toutefois  et  plutôt  que 


22      MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

de  mourir  d'impatience  ou  d'ennui,  nous  forcions  la  main 
au  patron,  qui  nous  semblait  trop  disposé  à  trouver  les 
moindres  temps  dangereux.  Un  soir,  entre  autres,  il 
voulut  relâcher,  le  vent,  selon  lui,  ne  permettant  pas  de 
doubler  le  cap  Mêle.  Mais,  le  ciel  étant  sans  nuages,  la 
halte  parut  inutile  à  Solignac,  et  nous  continuâmes  à 
marcher.  Cependant,  à  mesure  que  nous  approchions  du 
cap,  le  vent  s'éleva,  rendit  la  mer  furieuse.  Notre 
felouque,  n'étant  pas  faite  pour  tenir  la  haute  mer,  ne 
pouvait  s'éloigner  du  rivage,  dont  cependant  l'approche 
était  défendue  par  les  rochers  qui  le  hérissent.  La  nuit 
augmentait  le  danger,  et,  dans  l'impossibilité  de  savoir 
comment  manœuvrer,  vers  une  heure  du  matin,  le  pa- 
tron et  les  matelots,  abandonnant  tout  à  coup  le  bateau 
à  lui-même,  se  jetèrent  à  genoux  en  priant  Dieu  tout 
haut.  Avertis  par  cet  exemple,  Burthe,  nos  deux  aco- 
lytes et  moi,  nous  ôtâmes  aussitôt  nos  habits  et  nos  cra- 
vates pour  être  prêts  à  mieux  nager;  quant  â  Solignac, 
il  nous  dit  en  ricanant  :  c  Parce  que  vous  savez  nager, 
vous  croyez  vous  sauver?  Et  vous  ne  comprenez  pas 
qu'avec  des  vagues  de  cette  violence  vous  serez  brisés 
contre  les  rochers,  en  qui  vous  espérez.  Pour  moi  qui 
n'aime  ni  les  chimères,  ni  les  longues  agonies,  et  qui 
d^ailleurs  ne  sais  pas  nager,  je  vous  souhaite  une  bonne 
nuit  et  je  m'en  vais  dormir.  »  Aussitôt  il  entra  dans  sa 
voiture,  ferma  ses  portières  à  clef,  leva  les  glaces  et  les 
jalousies,  et  ne  tarda  pas  à  s'endormir  profondément. 
Pas  un  de  nous  ne  fut  tenté  de  l'imiter,  et  même,  par 
besoin  de  contradiction ,  nous  nous  rattachâmes  plus 
fortement  encore  à  cette  dernière  espérance,  à  laquelle 
l'homme  renonce  si  rarement  et  pour  laquelle  Solignac 
témoignait  d'un  dédain  tout  à  fait  exceptionnel.  En  péro- 
rant nos  bateliers,  nous  parvînmes  à  leur  rendre  quelque 
courage;  le  vent  d'ailleurs  commençait  à  fléchir;  on  put 


DK   NICE   A   GENES.  23 

reprendre  les  manœuvres,  franchir  ce  formidable  cap 
et  gagner  un  petit  port  où  nous  relâchâmes  au  jour, 
pour  donner  quelque  répit  à  l'équipage.  Prêts  à  mettre 
pied  à  terre,  nous  appelâmes  en  vain  Solignac,  et  ce 
ne  fut  qu'en  frappant  aux  portières  que  nous  réussîmes 
à  le  réveiller.  Enchanté  du  parti  qu'il  avait  pris,  il  vint 
partager  avec  nous  un  déjeuner  consistant  en  sardines, 
qu'à  la  hâte  on  pécha  pour  nous  et  qui,  jetées  toutes 
vivantes  dans  la  poêle,  composèrent  un  régal  dont  il  est 
inutile  de  faire  l'éloge. 

A  peine  étions-nous  débarqués  à  Gènes,  où  se  termina 
notre  odyssée,  Solignac  partit  à  franc  étrier  pour 
Milan,  où  le  quartier  général  de  l'armée  venait  de  reve- 
nir. La  division  Masséna  avait  besoin  d'un  chef  d'état* 
major;  de  suite  pourvu  de  cet  emploi,  Solignac  reprit 
sa  course;  il  arriva  à  Vérone,  n'ayant  plus  qu'un  louis 
dans  sa  poche;  mais  une  maison  de  jeu  y  était  déjà  éta- 
blie, il  s'y  rendit  au  débotté,  gagna  soixante  louis  dans 
la  première  séance  et  acheta  un  cheval  qu'il  appela  For- 
tune. Pendant  qu'il  atteignait  sa  destination  et  se  trou- 
vait en  fonction,  purgé  de  son  arriéré  de  solde,  avec  de 
l'or  dans  ses  poches  et  des  chevaux  dans  son  écurie,  nous 
étions  livrés  au  plus  cruel  embarras.  Il  me  fallut  en  effet 
commencer  par  faire  raccommoder  sa  voiture,  cassée 
pendant  le  débarquement,  rester  deux  jours  à  Gènes,  me 
procurer  des  chevaux  de  trait  et  fournir  aux  besoins  de 
Lallemand,  de  Rouvelet,  de  Fabvre  et  de  Burthe.  Nous 
avions  sans  doute  le  logement  et  les  vivres,  mais  que  de 
dépenses  inévitables  pour  une  route  de  près  de  cent  lieues 
et  faite  lentement!  Ayant  de  quoi  me  suffire,  je  fus  dix 
fois  tenté  de  marcher  pour  mon  propre  compte;  mais 
Solignac,  que  nous  pensions  rejoindre  à  Milan,  m'avait 
recommandé  son  bagage,  et  Burthe,  qui  était  à  sec,  aimait 
à  boire.  Ce  que  j'avais  pu  faire  d'avances  ne  nous  avait 


24      MÉMOIRES   DU    GÉNÉRAL   BARON    THTÉBAULT. 

conduits  que  jusqu'à  Milan,  où  Solignac  n'était  plus;  il 
fallut  donc  recourir  à  d'autres  moyens,  et,  conseil  tenu, 
il  fut  décidé  que,  des  douze  couverts  que  Solignac  avait 
avec  lui,  six  seraient  vendus,  que  Lallemand  en  touche- 
rait le  produit,  l'emploierait  et  en  rendrait  compte. 
Cette  vente,  forcée  s'il  en  fut,  devint  le  sujet  d'une  colère 
de  Père  Duchène  et,  quant  à  moi,  l'occasion  d'observer 
que  personnellement  je  n'avais  eu  besoin  de  rien  et  de 
personne;  que  pour  ce  qui  était  des  autres,  il  n'eût  pas 
fallu  recruter  ceux  qu'on  ne  voulait  point  nourrir,  et 
que,  en  fin  de  compte,  tout  s'était  borné  au  sacriflce 
d'une  faible  partie  pour  sauver  le  surplus. 

Nous  étions  forcés  de  passer  à  Milan  pour  savoir  ce 
qu'était  devenu  Solignac,  qui  ne  s'était  nullement  in- 
quiété de  nous  l'apprendre  et  qui,  sans  ses  effets,  ne  se 
serait  pas  même  souvenu  que  nous  existions;  je  profitai 
de  cette  circonstance  pour  aller  rendre  mes  devoirs  au 
général  en  chef,  qui  pour  la  seconde  fois  devenait  le 
mien.  Burthe,  tout  en  soutenant  que  c'était  de  la  servi- 
lité, se  décida  cependant  à  me  suivre;  au  moment  où 
nous  fûmes  introduits,  on  annonçait  que  le  repas  était 
servi,  et  le  général  Bonaparte  nous  invita  à  dîner  avec 
lui.  Cette  marque  de  bienveillance  n'était  pas  seulement 
un  honneur  pour  deux  lilliputiens,  l'un  capitaine, 
l'autre  lieutenant,  mais  de  plus  elle  nous  imposait  le 
devoir  d'accepter.  Par  malheur,  Burthe,  qui  n'avait  ni  le 
sentiment  des  déférences  que  donne  l'éducation,  ni  le 
tact  qui  peut  résulter  de  l'instinct,  ne  vit  dans  cette  invi- 
tation qu'une  occasion  d'afficher  qu'il  n'avait  pas  besoin 
d'un  général  en  chef  pour  manger;  beaucoup  trop 
pénétré  de  l'excellence  de  la  familiarité  républicaine,  il 
se  hâta  de  répondre  :  <  On  nous  attend  pour  dîner  à 
noire  auberge.  »  Prétexte  digne  du  reste.  Le  regard  que 
le  général  en  chef  porta  sur  lui,  son  sérieux,  quoiqu'un 


INVITKS   PAR   BONAPARTE.  25 

sourire  m'eût  paru  mieux  placé,  la  visible  et  juste  désap- 
probation de  Berthier ,  les  figures  des  aides  de  camp, 
attestaient  comment^cette  inconvenance  avait  été  jugée. 
Aussi  et  quoique,  en  dépit  des  signes  de  Burtbe,  j'eusse 
afTecté  de  rester  pendant  presque  tout  le  dîner,  quoique 
j'eusse  tenu  à  placer  quelques  mots,  aOn  de  prouver  ou 
que  personne  ne  m'attendait,  ou  que  j'étais  occupé  de 
tout  autre  chose  que  de  ceux  qui  pouvaient  m'attendre, 
Burthe  y  compris,  j'ai  toujours  été  convaincu  que 
j'étais  à  peine  parvenu  à  affaiblir  une  impression  défa- 
vorable et  une  de  ces  premières  impressions,  en  géné- 
ral si  importantes.  Quant  à  Burthe,  comme  il  était  aussi 
enchanté  de  sa  conduite  que  j'en  étais  mécontent,  je 
renonçai  même  à  me  faire  comprendre  de  lui,  son  esprit 
naturel  ne  lui  ayant  donné  d'autre  supériorité  que  celle 
des  lazzi  de  corps  de  garde. 

Un  désappointement  plus  grand  encore  m'attendait. 
J'étais  resté  persuadé  que  le  général  Berthier  se  rappel- 
lerait, en  me  voyant,  l'offre  qu'il  avait  faite  à  mon  père 
et  que  par  faux  calcul  je  n'avais  pas  acceptée.  J'espé- 
rais donc  qu'il  aurait  quelque  chose  à  me  dire;  mais 
il  reçut  mes  adieux  assez  froidement  et  se  borna  à  ce 
mot  :  <  Solignac  doit  avoir  besoin  de  vous...   j  Cela 
devenait  trop  clair;  je  lui  avais  préféré  Solignac,  dont 
le  ton,  les  manières,  les  turbulences,  les  mœurs  ne  pou« 
vaient  convenir  ni  à  Bonaparte,  ni  à  Berthier;  quoique 
je  me  trouvasse  en  Italie,  je  n'y  étais  pas  venu,  on  m'y 
avait  amené;  enfin  la  grossièreté  que  mon  camarade 
venait  de  faire  justifiait  contre  moi  de  nouvelles  pré- 
ventions. Aurais-je  dissipé  ces  erreurs  en  demandant  à 
Berthier  un  moment  d'audience?  Je  l'ignore;  mais,  par 
raideur  ou  par  humeur,  je  fis  le  sacrifice  de  ce  qui  pou- 
vait me  rester  d'espoir  et  je  quittai  Milan,  simple  adjoint 
de  Solignac. 


26      MÉMOIRES    DU    GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

Je  rejoignis  à  Vérone  la  division  Masséna.  Soixante 
heures  après  mon  arrivée,  le  général  Masséna,  qui 
commandait»  me  fit  appeler  et  me  remit  une  dépêche 
pour  le  général  en  chef,  en  m'ordonnant  de  la  lui  porter 
à  franc  étrier.  Ce  métier  de  courrier  était  au  nombre  des 
attributions  des  officiers  d'état-major  de  cette  armée ,  et 
celui  qui  convenait  le  mieux  à  la  plupart  d'entre  eux. 
J'espérais  en  être  quitte  pour  de  la  diligence,  je  me 
trompais;  en  effet,  au  lieu  de  se  faire  remettre  ma  dé- 
pêche par  l'aide  de  camp  de  service,  le  général  en  chef 
me  fit  entrer  dans  son  cabinet,  reçut  la  dépêche  de 
mes  mains  et,  après  l'avoir  rapidement  parcourue,  com- 
mença une  série  de  questions,  dont  le  nombre  et  la 
rapidité  dépassèrent  tout  ce  que  j'avais  imaginé  dans 
ce  genre. 

Ainsi,  quel  est  le  nombre  des  présents  sous  les  armes, 
dans  la  division  Masséna?  Combien  dans  la  20*  légère, 
la  18%  la  25-,  la  32-  et  la  75«?  Combien  dans  le  5-  de 
dragons  et  le  !•'  de  cavalerie?  —  Les  corps  de  cette  divi- 
sion ont-ils  des  détachements  en  arrière?  De  quelles 
forces  sont-ils?  Où  sont-ils?  Viennent-ils?  et  quand  les 
attend-on?  —  Dans  quel  état  sont  l'armement,  l'habille- 
ment et  les  chaussures?  Quelles  ressources  existent  à 
cet  égard?  —  Quelle  est  la  situation  de  l'artillerie?  En 
quel  état  sont  le  matériel  et  les  chevaux?  —  Les  distri- 
butions sont-elles  régulières?  Le  pain,  la  viande,  le  vin, 
les  fourrages  sont-ils  de  bonne  qualité?  —  Combien 
d'hommes  aux  hôpitaux  du  lieu,  combien  aux  hôpi- 
taux externes?  —  Comment  sont  tenus  ces  hôpitaux? 
Quelle  est  la  mortalité?  Que  fait-on  pour  la  diminuer? 
—  Quelle  est  la  ligne  occupée  par  la  division?  Comment 
les  troupes  sont-elles  réparties?  Quel  est  le  service  qu'on 
leur  fait  faire?  Comment  se  fait  le  service?  —  Où  sont 
les  postes  de  l'ennemi?  Quelle  est  la  ligne  de  son  can- 


INTERROGÉ  PAR  BONAPARTE.  27 

tonnement?  Où  sont  ses  principales  forces?  Quelles  sont 
les  dernières  nouvelles  qu'on  a  de  lui?  etc.,  etc. 

J'arrivais  à  l'armée  d'Italie,  j'avais  à  peine  passé  quel- 
ques heures  au  bureau  de  l'état-major  de  la  division  et 
j'avais  été  aussi  scandalisé  du  désordre  que  du  manque 
de  renseignements;  de  plus,  j'ignorais  qu'avec  le  général 
Bonaparte  il  valait  mieux  répondre  au  hasard,  mais 
avec  fermeté,  que  d'avoir  l'air  d'ignorer  quoi  que  ce  pût 
être,  et  qu'il  ne  fallait  pas  surtout  hésiter,  charlatanerie 
qui,  à  ma  connaissance,  a  été  favorable  à  de  fort  tristes 
personnages,  mais  que  j'étais  incapable  d'employer.  La 
première  et  la  dernière  série  de  questions  ne  m'embar- 
rassèrent cependant  pas;  les  autres  multiplièrent  le 
mot  :  <  Je  l'ignore  > ,  auquel  je  finis  par  substituer  :  c  J'ar- 
rive. >  Si  donc  le  général  Bonaparte  fut  médiocrement 
satisfait,  je  ne  le  fus  pas  du  tout;  il  aurait  dû  savoir  que, 
dans  son  armée,  le  service  de  l'état-major  se  faisait  à  la 
diable;  qu'adjoint  de  Solignac,  je  l'étais  d'un  homme 
doué  de  moyens  sans  doute,  mais  ne  souffrant  pas  au- 
tour de  lui  plus  d'ordre  que  lui-même  n'en  avait;  il 
aurait  dû  considérer  encore  que  pour  être  au  courant 
de  ce  qu'il  demandait,  il  eût  fallu  que  je  le  devinasse. 
Toutefois  la  leçon  me  fut  profitable.  Je  me  fis  immédiate- 
ment un  calepin,  sur  lequel  se  trouvait  à  jour  la  solution 
de  la  totalité  des  questions  qu'il  m'avait  faites  et  de 
beaucoup  d'autres  encore;  mais  l'occasion  d'utiliser  ces 
notes  avec  lui  ne  se  présenta  plus,  ou  du  moins  on  verra 
comment  elle  m'échappa. 

De  retour  de  ma  course  à  Milan,  mes  premiers  mo- 
ments furent  consacrés  à  organiser  le  travail  du  service 
d'état-major,  dont  Solignac  ne  s'occupait  qu'à  bâtons 
rompus  et  dont  Burthe  n'était  pas  fâché  de  ne  pas  s'oc- 
cuper du  tout.  Ce  service  fut  réglé  d'après  les  notes  que 
j'avais  prises  à  l'armée  du  Rhin  et  dont,  sept  ou  huit 


18      MÉMOIRES   DU   CËHÉRAL   BARON    TUIÉBAULT. 

mois  après,  je  m'aidais  pour  rédiger  mon  Manutl  des 
adjudants  généraux. 

Soiignac  jouait  beaucoup,  et  c'est  quelques  jours  après 
notre  arrivée  à  Vérone  qu'il  nous  attira  l'aventure  sui- 
vante. Lui,  Burthe,  Rourelet  et  moi,  nous  revenions 
ensemble  du  spectacle,  o£i  nous  nous  étions  rencontrés; 
il  pleuvait,  et  nous  marchions  à  la  ûle,  en  rasant  les 
murs  des  maisons  et  nous  couvrant  sous  l'avancée  des 
toits,  qu'en  Italie  on  construit  assez  proéminents  pour 
donner  de  l'ombre.  Rouvelet  tenait  la  tête;  Burtbe,  mar- 
chant ensuite,  fui  bientôt  dépassé  par  Soiignac,  qui  ea 
sortant  du  théâtre  était,  dans  l'ordre  de  marche,  le  troi- 
sième et  se  trouva  de  cette  sorte  reléguer  Burthe  &  son 
rang;  quanta  moi,je  suivais  en  dernier.  Nous  avancions 
en  silence,  assez  lentement  k  cause  de  l'obscurité, 
lorsqu'en  croisant  trois  hommes,  qui  marchaient  dans  la 
direction  opposée  &  la  nAtre,  nous  sursaut&mes  au  bruit 
d'un  elTroyable  coup  de  sabre  donné  par  le  dernier  de 
ces  trois  hommes  sur  la  tête  de  Burthe;  par  bonheur,  te 
coup,  arrêté  par  la  muraille,  y  fit  jaillir  des  étincelles  et 
n'entama  de  Burthe  que  le  chapeau.  A  l'instant  nous 
jetAmes  les  manteaux  qui  nous  enveloppaient;  nous 
mimes  le  sabre  à  la  main  et,  rassurés  sur  la  crainte 
que  Burthe  ne  Tùt  blessé,  nous  poursuivîmes  les  agres- 
seurs qui  fuyaient  et  qui,  connaissant  la  ville  mieux  que 
nous,  nous  échappèrent  en  se  jetant  dans  de  petites  rues 
et  en  se  divisant.  Nous  eûmes  peine  à.  retourner  à  la 
place  où  nous  avions  jeté  nos  manteaux,  que  cependant- 
nous  retrouvjlmes;  et,  grflce  h  la  lanterne  d'un  passant, 
nous  pûmes  vérilier  l'enlaillc  faite  dans  le  mur.  Si  elle 
eût  aussi  bien  endommagé  la  tète  de  Burthe,  il  était 
mort.  Nous  ne  savions  au  monde  à  quoi  attribuer  cette 
attaque,  lorsque  Soiignac  nous  dit  :  f  Je  ne  me  couche- 
rai pas  sans  en  avoir  le  cœur  net;  c'est  à  moi  qu'on 


i 


AUGEREAU    ET   MASSENA.  29 

en  voulait;  je  devine  d'où  le  coup  est  parti;  mais,  comme 
nous  avons  affaire  à  des  brigands,  rentrons  chez  nous 
prendre  des  pistolets.  >  Armés  jusqu'aux  dents,  nous 
nous  rendîmes  chez  deux  officiers,  auxquels  dans  la 
journée  Solignac  avait  gagné  de  fortes  sommes;  au- 
cun d'eux  n'était  rentré,  ou  bien  tous  deux  se  ca- 
chaient. Le  lendemain,  Solignac  les  rejoignit;  ils 
nièrent  tout  et  se  refusèrent  à  tout;  mais  il  restait 
évident  que  c'était  à  lui  seul  qu'on  en  voulait,  qu'on  ne 
pouvait  lui  en  vouloir  que  pour  l'argent  perdu  contre 
lui,  et  que  c'était  par  le  hasard  d'un  changement  de 
place  que  Burthe  avait  manqué  périr,  victime,  pour  le 
compte  d'un  autre,  de  la  fureur  du  jeu. 

Vérone  se  trouvait  occupée  par  deux  divisions,  la  divi- 
sion Augereau  et  la  division  Masséna,  c'est-à-dire  les  forces 
et  les  talents  les  plus  imposants  que  possédât  l'armée 
d'Italie;  toutefois,  si  la  réputation  des  deux  chefs  était 
analogue,  leur  valeur  était  loin  d'être  égale,  et  le  moindre 
examen  ne  pouvait  plus  laisser  de  doute.  Quelque  chose 
que  l'on  pût  concéder  à  Augereau  en  fait  d'audace  et  de 
fortune,  ce  n'était  qu'un  homme  ordinaire  et  d'enveloppe 
commune;  Masséna  n'avait  non  plus  ni  éducation,  ni 
instruction  première,  mais  sa  figure  était  pleine  de  saga- 
cité et  d'énergie,  son  regard  était  celui  de  l'aigle;  il 
avait  dans  la  pose  de  sa  tète,  toujours  élevée  et  un  peu 
renversée  vers  la  gauche,  une  dignité  imposante  et  une 
audace  provocatrice;  son  geste  était  impératif,  son 
ardeur,  son  activité  indicibles;  sa  parole,  brève  à  l'ex- 
trême, prouvait  la  lucidité  de  ses  pensées;  ses  moindres 
mots  étaient  saillants,  et  la  rapidité  comme  la  justesse 
de  ses  reparties  achevait  de  prouver  qu'il  pouvait 
s'élever  encore  sans  cesser  d'être  à  sa  place.  Par  son 
caractère,  c'était  un  homme  fait  pour  l'autorité  et  le 
commandement;  personne  n'était  donc  plus  à  sa  place 


80      MÉMOIRES   DU    GÉNÉRAL   BARON    THIEBAULT. 

que  ne  Tétait  Masséna  à  la  tête  des  troupes,  tandis  que, 
dans  une  position  semblable,  Augereau  ne  semblait 
qu'un  tambour-major,  un  prévôt  de  salle  ou  un  recru- 
teur du  quai  de  la  Ferraille ,  encore  même  un  recruteur 
de  mauvais  genre. 

Sous  les  ordres  du  général  Masséna,  se  trouvait  un 
autre  général  de  division  nommé  Dumas»  mulâtre,  fort 
loin  d'être  sans  moyens  et  de  plus  un  des  bonunes  les 
plus  braves,  les  plus  forts,  les  plus  agiles  que  j'aie  vus. 
La  réputation  qu'il  avait  à  cette  armée  était  extraordi- 
naire; on  citait  de  lui  vingt  traits  de  vaillance  cheva- 
leresque et  de  force  athlétique.  Il  n'y  avait  pas  môme 
huit  jours  lors  de  notre  arrivée,  que,  fort  avancé  avec 
quelques  fantassins,  il  fut  chargé  par  la  cavalerie  autri- 
chienne. Bien  monté,  rien  ne  lui  était  plus  facile  que  de  se 
retirer  ;  mais  il  songea  d'abord  à  ses  hommes  et  sauva 
jusqu'au  dernier  en  les  prenant,  sans  descendre  de  che- 
val, avec  une  seule  main  par  la  nuque,  puis  en  les  jetant 
avec  leurs  armes  par-dessus  une  haie  vive,  épaisse,  qui 
les  remparait.  Ses  hommes  en  sûreté,  il  s'élança  seul 
au  milieu  des  premiers  cavaliers,  qui  arrivaient  sur  lui 
en  tirailleurs,  et  ne  se  précipita  sur  aucun  sans  que  la 
mort  s'ensuivit;  il  en  fit  une  véritable  déconfiture  et 
ne  céda  le  terrain  qu'aux  pelotons.  Dans  une  autre 
occasion,  tourné  par  un  corps  très  supérieur,  il  fit 
reployer  à  la  hâte  les  troupes  qu'il  avait  avec  lui,  et, 
lorsqu'il  resta  seul,  il  se  retira  au  pas  sous  le  feu  le  plus 
nourri.  Enfin,  je  tiens  ce  fait  de  lui-même,  commandant 
une  partie  du  blocus  de  Mantoue,  on  lui  amena  un  homme 
cherchant  à  pénétrer  dans  la  place.  Convaincu  que  c'est 
un  espion,  mais  ne  découvrant  rien  qui  prouve  sa  mis- 
sion, il  se  fait  amener  les  bouchers  du  camp,  avec  leurs 
mains  et  leurs  tabliers  pleins  de  sang  et  leurs  coutelas; 
il  fait  mettre  par  eux  cet  homme  nu,  le  fait  attacher  par 


LE  GÉNÉRAL   ALEXANDRE   DUMAS.  31 

les  quatre  membres  sur  une  table,  puis  d'une  voix  qu'il 
savait  rendre  terrible,  quoiqu'il  fût  le  meilleur  bomme 
du  monde,  il  ordonne  de  lui  ouvrir  le  ventre  s'il  ne  dit 
à  l'instant  où  se  trouve  la  dépôcbe  qui  lui  a  été  remise. 
Dans  cette  effroyable  position,  à  la  discrétion  d'hommes 
qui  se  montrent  prêts  à  mettre  la  main  à  l'œuvre,  le 
malheureux  avoua  que  sa  dépèche  était  dans  un  petit 
étui  fait  avec  de  la  cire  à  cacheter,  et  que,  d'après  les 
ordres  qu'il  avait  reçus,  il  l'avait  avalée.  Il  ne  fut  pas 
éventré;  on  devine  même  qu'il  ne  l'eût  été  dans  aucun 
cas;  mais  une  bonne  médecine  accéléra  la  restitution  de 
la  dépêche  et  révéla  au  général  Bonaparte  le  secret  d'un 
nouvel  effort  que  l'Autriche  allait  tenter  pour  sauver 
Mantoue  ;  cette  dépèche  faisait  connaître  l'itinéraire  de 
la  marche  d'Alvinzy  et  l'énumération  de  ses  forces. 

£h  bien,  quels  que  fussent  le  zèle  et  le  courage  de  ce 
pauvre  Dumas,  quoiqu'on  pût  lui  donner  le  titre  de 
premier  soldat  du  monde,  il  n'était  pas  fait  pour  être 
général;  dès  le  consulat,  sa  couleur  fit  ce  que  son  peu  de 
capacité  devait  faire,  il  fut  réformé  revenant  d'Egypte. 
Jeté  par  une  tempête  à  Tarente  et  conduit  comme  pri- 
sonnier de  guerre  à  Naples,  il  y  fut  à  plusieurs  re- 
prises empoisonné  dans  son  cachot.  Rendu  cependant 
à  la  liberté,  il  ne  tarda  pas  à  mourir  à  Yillers-Cotterets, 
où  il  s'était  retiré,  et  de  chagrin  autant  que  d'un  ulcère 
à  l'estomac,  suite  de  ses  empoisonnements.  J'appris  sa 
mort  avec  affliction;  je  m'étais  attaché  à  lui  à  cause 
de  la  bonté  et  de  la  distinction  avec  lesquelles  il  me 
traita  pendant  une  expédition  que  je  fis  avec  lui  dans 
le  Tyrol  (1).  Il  est  le  seul  homme  de  couleur  à  qui  j'aie 
pardonné  sa  peau. 

(1)  Quelques  rapports  ayant  fait  croire  à  des  rassemblomoDts  de 
troupes  dans  le  Tyrol,  le  général  Dumas  fut  chargé  d'y  faire  une 
reconnaissance.  J'avais  reçu  Tordre  de  raccompagner,  et  c'est 


S!       MÉMOIDES   DU    GËNËBAL    BARON    THIÉBAULT. 

J'avouerai  cepeadant  que  je  n'eus  pas  non  plus  une 
impressioD  trop  défavorable,  lorsque  je  rencontrai,  le 
4  août  1834,  le  flis  de  ce  général  chei  la  duchesse 
d'Abrantès  qui  me  le  présenta.  Je  vis  à  ce  jeune  homme 
la  peau  d'un  métis,  la  chevelure  crépue  et  épaisse  du 
nègre,  les  lèvres  arricaines,  les  ongles  de  son  espèce, 
les  pieds  aplatis;  maie  sa  taille  était  svelte  et  élevée,  sa 
physionomie  assez  noble;  son  regard  grave,  doux, con- 
templatif, lui  donnait  une  sorte  d'onction,  qui  résultait 
d'une  apparence  de  mélancolie  et  d'une  expression 
vague  attestant  une  pensée  dominante  et  un  sentiment 
profond.  En  mémoire  de  son  père,  je  l'avais  accueilli 
avec  beaucoup  d'efTusion;  il  s'était  comme  exalté  aux 
quelques  souvenirs  que  j'évoquai  du  général  Dumas,  et 
vivement  il  s'écria  :  <  Tous  ceux  qui  ont  connu  mon 
père  en  parient  avec  admiration;  aussi  sa  mémoire  est- 
elle  un  culte  pour  moi.  •  A  la  facilité  de  son  élocution, 
à  l'énergie  de  ses  expressions,  à  sa  véhémence  enfin,  je 
sentais  que  je  n'avais  pas  pour  interlocuteur  un  homme 
sans  mérite;  mais  j'étais  loin  de  me  douter  que  ce 
Dumas,  encore  jeune,  fût  l'auteur  dramatique  déjà  cé- 
lèbre; je  lui  demandai  ce  qu'il  faisait.  <  Vous  savez,  me 
répondit-il,  combien  je  me  suis  occupé  de  théâtre; 
douze  pièces  en  cinq  actes  ont  été  pour  moi,  avant  l'âge 
de  trente  ans,  l'occasion  de  douze  succès  aux  Français 

pendant  cette  reconnaissance  qne  aoaa  pouasAmea  juequ'i  Ala, 
Uarco  et  mâme  Roveredo,  sans  reDCODirer  d'autre  obstacle  que  la 
oeige  et  la  glace.  C'est  an  cours  de  la  même  opiTatlon  que  te  géné- 
ral ma  prit  ea  coaHance  et  me  conta  les  nombreux  sujets  de  plainte 
qu'il  avait  dijA, 

Peu  aprùs,  le  général  Hasséna  recommença  celle  opération  en 
personne,  et  cette  fois  nous  alUmes  jusqu'à  Trente.  L'ennemi,  qui 
occupait  cette  ville,  ne  aous  attendit  pas.  Ce  mouvement  ne  donna 
lieu  qu'A  des  escarmouches,  et  si  ce  n'est  que,  grAcc  aux  frimas,  les 
gorges  rosserrijes  du  Tyrol  nous  oCTrirenl  des  tableaux  pitlores- 
ques,  l'eipédiUon  ne  mérite  aucune  autre  mcnlion. 


LE  FILS   DU   GÉNÉRAL   DUMAS.  88 

et  à  la  Porte-Saint-Martin.  Un  pareil  début  aurait  pu 
entraîner  un  autre  que  moi  à  suivre  la  carrière  drama- 
tique; mais,  au  lieu  de  satisfaire  mon  amour-propre, 
ces  succès  mêmes  ne  m'ont  découvert  que  leur  insuffi- 
sance, et  vous  me  trouvez  absorbé  par  un  projet  dont 
le  gouvernement  doit  s'honorer  de  faciliter  Texécution.  » 
A  la  suite  de  ce  préambule,  il  m'apprit  qu'il  se  préparait 
à  un  voyage  de  quinze  mois,  pour  se  mettre  en  mesure 
d'écrire  l'histoire  militaire,  religieuse,  philosophique, 
morale  et  poétique  de  tous  les  peuples  qui  se  sont  suc- 
cédé sur  les  bords  de  la  Méditerranée;  il  devait  joindre  à 
ces  récits  la  description  des  principaux  lieux  baignés  par 
cette  mer,  depuis  la  Palestine  jusqu'aux  colonnes  d'Her- 
cule, et  enrichir  sa  description  de  cent  vues  et  de  cin- 
quante vignettes,  que  M.  Taylor  s'était  chargé  d'exécuter. 

L'immensité  de  son  dessein  me  frappa,  mais  il  me  dit 
que,  ne  devant  procéder  que  par  tableaux,  il  ne  dépas- 
serait pas  cinquante  livraisons  et  quatre  volumes  :  c  Et 
pourtant,  ajouta-t-il,  je  résumerai  tout  ce  qui  tient  aux 
peuples  de  l'antiquité  et  aux  peuples  des  temps  mo- 
dernes depuis  Homère  jusqu'à  Chateaubriand,  depuis 
Achille  jusqu'à  Napoléon,  depuis  le  siège  de  Troie  jus- 
qu'à la  prise  d'Alger;  encore,  aurai-je  quelques  pages 
terribles,  pour  venger  mon  père,  seize  fois*  empoisonné 
dans  les  cachots  de  Naples.  > 

Je  l'interrogeai  sur  les  moyens  d'exécution...  t  Nous 
avons,  reprit-il,  cinquante  mille  francs;  nous  emmenons 
cinq  jeunes  gens,  qui,  pour  dix  mille  francs  chacun,  seront 
défrayés  de  tout,  et  j'ai  demandé  au  gouvernement  de 
mettre  un  brick  à  ma  disposition,  ce  qui  n'est  pas  une 
dépense  de  douze  mille  francs,  de  souscrire  en  outre  pour 
huit  cents  exemplaires  et  de  m'ouvrir,pour  y  recourir  en 
cas  de  besoin,  un  crédit  de  quarante  mille  francs,  mon- 
tant du  prix  de   ces  exemplaires.  —  Et  pensez-vous 

II.  8 


34      MÉMOIRES   DU    GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

obtenir  cette  triple  faveur?  —  La  pensée  seule  de  l'ou- 
vrage doit  me  le  garantir;  Louis-Philippe  fait  d'ailleurs 
quelque  attention  à  ce  qui  émane  de  moi,  et  j'ai  lieu  de 
penser  que,  d'ici  à  huit  jours,  cette  affaire  aura  été  signée 
au  conseil.  —  Vous  connaissez  donc  le  Roi?  —  J'étais  le 
bibliothécaire  du  duc  d'Orléans,  lors  des  événements  de 
Juillet;  mais  mes  principes  ne  m'ont  pas  permis  de 
rester  avec  lui,  lorsqu'il  est  devenu  roi,  ni  de  le  revoir 
depuis  qu'il  l'est.  Fils  d'un  général  de  la  République,  je 
suis  républicain.  > 

Je  ne  saurais  dire  quelle  sorte  de  réaction  se  fît  en 
moi,  à  ces  dernières  paroles.  Le  brave  général  Dumas 
avait  été  nommé  général  en  1793,  c'est-à-dire  au  milieu 
du  gâchis  et  des  aberrations  d'une  terrible  époque; 
mais  n'y  aurait-il  pas  eu  plus  de  vertu  de  la  part  de  son 
fils  en  ne  relevant  pas  ce  souvenir,  après  avoir  accepté 
les  bontés  d'un  prince  qui  se  l'était  attaché  malgré  sa 
couleur,  et  devait-il,  après  avoir  servi  le  prince,  afficher 
du  dédain  pour  le  roi?  Au  ministre  qui  l'engageait  à 
demander  personnellement  à  ce  même  roi  le  brick  et  les 
huit  cents  souscriptions  dont  il  avait  besoin,  il  répon- 
dit :  «  ...  Je  le  verrai  pour  le  remercier...  >  Enfin  il  me 
donna  l'idée  complète  de  sa  fatuité  lorsque,  terminant 
la  conversation  engagée  sur  son  projet  de  voyage,  il 
ajouta  :  c  J'ai  d'ailleurs  besoin  de  sortir  de  Paris;  les 
femmes  ne  m'y  laissent  pas  les  moyens  de  travailler.  > 
Moi  qui,  plutôt  que  de  me  reproduire  en  procréant  un 
moricaud,  aurais  préféré  subir  l'opération  la  plus  oppo- 
sée à  celle  du  Saint-Esprit,  je  ne  comprenais  pas  ces 
femmes  s'abaissant  à  interrompre  les  travaux  de  cet 
Alexandre  Dumas ,  qui  se  croyait  peut-être  l'Alexandre 
de  la  littérature,  et  je  ne  comprenais  pas  davantage 
comment,  même  métaphoriquement,  Mme  la  duchesse 
d'Abrantès  avait  souffert  qu'il  l'appelât  sa  mère. 


LA  DIVISION    MASSÉNA.  35 

Je  reviens  à  ma  narration.  Deux  généraux  de  brigade 
se  trouvaient  employés  dans  la  division  Masséna  :  l'un 
d'eux,  nommé  Ménard^  homme  fort  ordinaire,  mais  un 
de  ces  troupiers  maniant  bien  les  soldats  devant  l'en- 
nemi; l'autre,  Brune,  grand  dégingandé,  moins  militaire 
queMénard,  mais  qui,  ayant  eu  par  son  bagout  le  bon- 
heur de  plaire  au  général  Masséna,  plus  tard  au  géné- 
ral Bonaparte,  arriva  je  ne  sais  comment  (1)  au  corn» 
mandement  de  l'armée  d'Italie,  de  là  au  bâton  de  maré- 
chal, et  ne  dut  la  plus  haute  célébrité  à  laquelle  il  put 
prétendre  qu'à  l'assassinat  dont  il  devint  à  Avignon  la 
très  déplorable  victime. 

En  chefs  de  brigade  (colonels)  marquants,  se  trou- 
vaient ce  Dupuy,  commandant  la  32*  de  ligne,  homme 
de  guerre,  ardent  autant  que  vigoureux,  fort  redoutable 
en  combats  singuliers,  devenu  officier  général  à  la  fin 
de  la  campagne,  et  qui^  chargé  du  commandement  du 
Caire,  fut  assassiné  lors  de  la  révolte  de  cette  ville;  et 
Monnier,  chef  de  la  18*  de  ligne,  homme  froid,  mais 
d'énergie  et  de  capacité,  que.  sa  défense  d'Ancône  a 
illustré,  et  dont  le  futur  maréchal  Suchet  fut  un  des 
chefs  de  bataillon. 

Le  commissaire  des  guerres  de  la  division  était  Daure, 
ayant  pour  adjoint  Colbert,  aujourd'hui  maréchal  de 
camp.  Le  premier,  gros  garçon,  sans  barbe,  très  drôle, 
farceur  dans  toute  la  force  du  terme,  n'enviait  rien  à 
personne;  très  brave,  plein  d'esprit  et  de  capacité,  je  ne 
puis  me  le  rappeler  sans  croire  l'entendre  encore  chanter^ 
du  plus  grand  sérieux,  d'atroces  obscénités,  et  je  le  vois 
encore,  une  nuit  que  nous  nous  étions  réunis  pour 
une  partie  de  chasse,  se  promener  dans  sa  chambre  nu 


(1)  Je  n*ezcepto  pas  sa  campagne  de  Hollande,  dont  le  succès  et 
la  gloire  n'appartiennent  qu'au  général  Yandamme. 


36      MÉMOIRES   DU  GÉNÉRAL  BARON   THIÉBaULT. 

comme  un  ver  et  portant  sur  une  de  ses  épaules  un  sac 
plein  d'or. 

Quant  aux  officiers  qui  alors  faisaient  partie  de  Tétai- 
major  de  la  division  Masséna,  je  citerai  un  vieil  adju- 
dant général  nommé  Escalle,  qui  est  allé  mourir  en 
Egypte,  et  un  adjoint,  Daguzan,  qui,  le  rencontrant  un 
jour  avec  moi,  s'écria  :  t  Comment,  père  Escalle,  encore 
de  ce  monde,  la  mort  n'a  donc  pas  faim?  >  Je  citerai 
encore  un  lieutenant,  Dommanget,  ancien  camarade  de 
Burthe,  au  10*  de  dragons,  homme  caustique  de  mau- 
vais ton,  foncièrement  méchant  et  qui,  en  dénigrant  tout 
le  monde,  ne  se  distingua  nulle  part.  Enfin  je  dirai  que 
c'est  à  cet  état-major  que  je  fis  la  connaissance  de  l'ad- 
judant général  Kellermann,  si  brillamment  vainqueur  à 
Marengo,  et  de  La  Salle,  son  adjoint,  officier  superbe, 
homme  excellent,  brillant  d'esprit  et  de  vaillance,  plein 
de  talents,  mettant  des  grâces  charmantes  à  ce  qui 
semblait  en  être  le  moins  susceptible,  créature  véritable- 
ment privilégiée  par  la  nature,  qui  n'avait  là  personne 
qui  pût  s'élever  jusqu'à  lui,  qui  n'y  avait  aucune  inti- 
mité et  avec  qui  je  me  liai  d'une  de  ces  amitiés  qui  ne 
pouvaient  avoir  d'autre  terme  que  la  mort. 

La  Salle  était  le  fils  de  Mme  de  La  Salle,  femme  de 
l'ordonnateur  de  ce  nom,  et  de  M.  de  Conflans,  ainsi 
qu'en  riant  il  en  convenait  lui-même.  Jamais,  au  reste, 
fils  ne  ressembla  plus  à  son  père;  il  en  avait  le  genre 
d'esprit,  la  bonté,  la  vaillance,  la  force,  lescràneries,  les 
manières  nobles  et  l'originalité;  il  me  disait  même,  dans 
ses  épanchements  avec  moi,  que  le  choix  d'un  tel  père 
constituait  une  obligation  plus  grande  que  celle  de  la  vie. 

Cette  Mme  de  La  Salle,  que  son  fils  adorait,  avait  été 
magnifique  et  non  moins  remarquable  par  son  esprit 
que  par  l'exaltation  de  son  amour  pour  ce  même  fils. 
Célèbre  pour  ses  galanteries,  elle  fut  l'objet  d'une  foule 


LA   DIVISION   MASSENA.  B^ 

d'anecdotes,  au  nombre  desquelles  j'en  citerai  une,  dont 
je  ne  voudrais  pas  priver  tous  ceux  qui  aiment  à  se  di- 
vertir. 

Mme  de  La  Salle  avait  pour  amant  un  abbé  fort 
aimable  et  non  moins  utile,  et  pour  favori  un  trompette, 
qui  sans  doute  avait  à  ses  yeux  certain  mérite  capable 
d'en  compenser  beaucoup  d'autres.  Un  jour  que  le  trom- 
pette, en  grande  tenue,  se  trouvait  en  activité  de  ser- 
vice auprès  de  Mme  de  La  Salle,  on  entendit  la  voiture 
de  l'abbé,  que  l'on  avait  de  grandes  raisons  de  conser- 
ver; à  défaut  de  mieux,  le  trompette  fut  caché  sous  le 
lit,  sur  lequel  Mme  de  La  Salle  resta,  prenant  le  prétexte 
d'une  indisposition  pour  donner  le  change  sur  son 
désordre.  Elle  mit  tout  en  œuvre  pour  éconduire  l'abbé 
ou  du  moins  pour  le  modérer,  mais  sans  succès;  il  se 
prétendait  le  remède  à  tous  les  maux;  bref,  elle  dut 
se  résigner.  Or  le  trompette,  qui  n'avait  pas  tant  de 
vertu,  enrageait,  et  lorsque,  au  comble  de  l'extase,  l'abbé, 
mêlant  le  religieux  au  profane,  se  fut  écrié  :  c  La  trom- 
pette du  jugement  dernier  sonnerait  qu'elle  n'interrom- 
prait pas  mon  bonheur  > ,  le  trompette,  qui  ne  pouvait 
plus  se  contenir,  se  mit  à  sonner  de  toutes  ses  forces. 
On  peut  penser  si,  dans  son  bouleversement,  le  malheu- 
reux abbé  ne  dut  pas  croire  que  le  courroux  de  Dieu 
venait  de  substituer  le  diable  à  l'amour. 

Mais  si,  à  l'armée  d'Italie,  comme  à  toutes  les  armées 
de  la  République,  on  aimait  à  rire,  à  jouer,  à  galantiner, 
on  aimait  plus  encore  à  se  battre  ou  bien  à  parler  com- 
bats, et  c'est  à  ce  propos  que  je  veux  rapporter  des  faits 
que  j'appris  en  arrivant  à  la  division  Masséna,  que  je 
vérifiai  et  qui  concernent  la  fameuse  bataille  d'Arcole 
gagnée  si  peu  de  jours  auparavant. 

H  n'est  aucun  étranger  instruit,  aucun  Français  sou- 
cieux des  fastes  de  son  pays  qui  ne  place  au  nombre  de 


88      MEMOIRES  DU   GÉNÉRAL  BARON    TUIÉBAULT. 

no8  plus  glorieux  souvenirs  le  passage  de  vive  force  du 
pont  d'Arcole,  ce  passage  consacré  par  la  mort  de  tant 
de  braves,  qui  fit  recevoir  tant  de  profitables  blessures, 
qui  signala  l'impétuosité  d'Augereau,  Tintrépidité  de 
Lannes,  le  dévouement  de  Muiron,  Taudace  triomphante 
du  général  en  chef  Bonaparte,  et  que  cinquante  gra- 
vures, le  magnifique  tableau  de  Gros  et-  dix  mille  men- 
tions et  relations  ont  détaillé  et  consacré  d'après  les 
rapports  et  bulletins  officiels.  Eh  bien,  malgré  toutes 
ces  garanties,  il  ne  manque  à  ce  fait  d'armes  éclatant 
qu'une  chose,  la  vérité;  car,  dans  la  manière  dont  les 
événements  se  consacrent,  des  infidélités,  accréditées 
par  la  vanité  des  uns,  par  l'adulation  des  autres  et  par 
le  silence  du  plus  grand  nombre,  ne  tardent  pas  à  sub- 
stituer à  l'histoire  de  véritables  romans. 

La  bataille  d'Arcole  dura  trois  jours  (25,  26,  27  bru- 
maire an  V,  15,  16,  17  novembre  1796);  or,  le  premier 
de  ces  trois  jours,  la  division  Augereau,  ayant  passé 
l'Adige  sur  un  pont  de  bateaux  jeté  à  Ronco,  oïl  ne  se 
trouvait  qu'un  bac,  marcha  sur  Arcole  dans  le  but  de 
forcer  le  passage  du  pont  à  piles  de  pierre  et  à  arches 
de  bois  construit  sur  l'Alpon.  A  ce  moment,  le  passage 
pouvait  être  forcé;  il  fut  manqué;  on  revint  à  la  charge, 
mais  on  trouva  cette  fois  l'ennemi  en  mesure,  et  c'est 
après  ce  second  échec  que  le  général  Bonaparte  se  jeta 
en  désespéré  sur  ce  pont,  un  drapeau  à  la  main,  qu'Au- 
gereau  le  suivit,  que  dix  généraux  se  précipitèrent  et 
qu'à  leur  suite  mille  victimes  succombèrent  (Muiron  est 
du  nombre).  Mais  le  succès  n'était  plus  en  la  puissance 
des  hommes,  et  Bonaparte,  repoussé,  ne  pouvant  suivre 
une  digue  que  le  feu  de  l'ennemi  rendait  intenable,  se 
jeta  dans  le  marais  (1),  où  il  s'embourba  et  d'où  Belliard 

(1)  Sur  une  grande  étendue,  ce  marais  règne  entre  l'Alpon  et 


LE   PONT   D'ARCOLE.  39 

et  Yignolle  parvinrent  à  le  retirer,  alors  qu'il  allait 
tomber  au  pouvoir  de  l'ennemi. 

Pendant  cette  meurtrière  attaque,  la  division  Masséna 
était  restée  en  position  à  Ronco,  afin  d'assurer  les  der- 
rières de  la  division  Augereau  contre  tout  ce  qui  pour- 
rait survenir  par  la  digue  de  Saint-Martin;  mais,  dans  la 
nuit  du  15  au  16,  la  brigade  Guieux,  de  cette  division, 
passa  l'Adige  au-dessous  de  l'embouchure  de  l'Alpon,  se 
porta  brusquement  par  la  gauche  de  cette  rivière  sur 
Arcole  qu'elle  enleva,  et,  par  suite  d'une  faute  qui  jamais 
n'a  été  relevée  parce  qu'elle  venait  de  trop  haut  peut- 
être,  ou  d'un  malentendu  qui  n'a  pas  été  expliqué  ou 
d'une  désobéissance  que  l'on  n'a  pas  voulu  punir,  mais 
enfin  par  ce  fait  qu'on  ne  se  trouva  pas  en  mesure  de 
soutenir  cette  brigade,  elle  dut,  devant  une  contre- 
attaque,  évacuer  Arcole  et  revint  à  Ronco  en  traversant 
en  retraite  le  fameux  pont,  dont  l'ennemi  reprit  posses- 
sion et  qu'il  franchit  en  force;  ainsi  se  trouva-t-il  en  face 
de  la  division  Augereau  qu'il  repoussa  vigoureusement. 
Par  cela  même  le  général  Masséna,  qui,  suivant  la  digue 
d'Arcole  à  Saint-Martin  avec  un  seul  bataillon  et  cent 
cinquante  cavaliers  de  différentes  armes,  venait  de  faire 
prisonniers  cinq  bataillons  autrichiens  (1),  reçut  l'ordre 


l'Adige  ;  deux  digues  le  traversent  :  Tune  va  de  Ronco  vers  Saint- 
Martin,  l'autre  de  Ronco  A  Arcole. 

(1)  Cette  prise,  qui  au  premier  moment  semble  si  surprenante, 
me  fournit  l'occasion  do  consigner  un  précepte  de  guerre  impor- 
tant. Dans  tout  terrain  où  Ton  n'a  pas  la  possibilité  de  se  déployer, 
U  faut  &  tout  prix  éviter  de  former  de  la  totalité  de  ses  troupes 
une  seule  masse.  Ainsi,  forcés  de  marcher  dans  un  chemin  creux, 
sur  une  chaussée  ou  une  digue,  il  faut  que  chaque  bataillon  soit 
massé  isolément,  et  que  les  bataillons  soient  à  d'assez  grandes 
distances  les  uns  des  autres  pour  que  le  désordre  de  l'un  d'eux 
n'influe  ni  sur  ceux  qui  le  suivent,  ni  sur  ceux  qui  le  précèdent 
Quand  le  général  Masséna  se  trouva  avec  un  seul  bataillon  et  cent 
cinquante  dragons  et  chasseurs  à  cheval,  à  portée  des  cinq  batail- 


40      MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

de  rétrograder  sur  Ronco,  ordre  qu'il  exécutait  déjà 
d'après  un  rapport  de  son  aide  de  camp  Reille. 

Enfin,  et  seulement  dans  la  nuit  du  16  au  17,  le  géné- 
ral Bonaparte,  profitant  de  tant  d'essais  successifs,  par- 
vint à  faire  passer,  près  de  l'embouchure,  l'Âlpon  à  la 
division  Augereau  et  la  fit  marcher  sur  Arcole  par  la 
gauche  de  la  rivière,  pendant  que  la  division  Masséna 
attaquait  par  la  droite,  c'est-à-dire  par  le  pont,  et  c'est 
à  cette  double  attaque  que  le  succès  de  cette  importante 
opération  fut  dû  ;  d'où  il  résulte  que  ni  le  général  Bona- 
parte, ni  le  général  Augereau  ne  passèrent  le  pont 
d'Arcole  ;  que  ce  pont,  après  avoir  été  passé  en  retraite 
par  le  général  Guieux,  de  la  division  Masséna,  ne  fut 
passé,  par  une  marche  en  avant,  que  le  troisième  jour 
de  la  lutte  et  par  le  général  Masséna,  qui  réussit  cette 
manœuvre  grâce  à  l'effort  combiné  de  la  division  Auge- 
reau. 

Voilà  les  faits  dans  leur  exactitude,  faits  que,  sous  le 
règne  de  Napoléon,  peu  de  personnes  eussent  été  d'hu- 
meur à  rectifier,  et  qu'avec  quelques  erreurs  M.  Thiers 
a  rétablis  dans  son  Histoire  de  la  Révolution  (1).  Les 
voilà  tels  que  le  général  en  chef  Reille,  alors  premier 

Ions  autrichiens,  ceux-ci,  serrés  en  masse,  s'avançaient  sur  la 
digue  en  colonne»  sans  intervalles  et  par  conséquent  réduits  à  la 
puissance  du  premier  peloton.  De  suite  il  embusqua  son  bataillon, 
et,  du  moment  où  la  tète  do  la  colonne  parut  à  bout  portant,  il  fit 
commencer  le  feu  sur  elle  et  la  mit  en  désordre.  Les  cent  cinquante 
cavaliers,  conduits  par  le  chef  d'escadron  Reille,  chargèrent  aussi- 
tôt, traversant  la  colonne  de  la  tête  &  la  queue  et  suivis  par  l'in- 
fanterie à  la  baïonnette.  De  toute  cette  colonne,  réduite  à  mettre 
bas  les  armes,  il  ne  s'échappa  que  le  général  qui  la  commandait 
et  ses  aides  de  camp  que  Reille  poursuivit  en  vain. 

(1)  M.  Thiers  dit  que  les  drapeaux  pris  sur  le  pont  d'Arcole 
avaient  été  donnés  aux  généraux  Bonaparte  et  Augereau;  mais 
comment  eût-on  pris  des  drapeaux  sur  le  pont?  Ensuite,  quelle 
assimilation,  celle  d' Augereau,  simple  général,  à  Bonaparte,  géné- 
ral en  chef? 


LE  SERMENT   DE   MONTENOTTE.  41 

aide  de  camp  du  général  Masséna  et  depuis  son  gendre, 
a  achevé  de  me  les  rappeler,  notamment  un  matin, 
chez  lui,  tandis  qu'il  dessinait  de  mémoire  le  terrain 
ayant  servi  de  théâtre  à  ces  combats.  Enfin,  le  6  février 
1834,  me  trouvant  avec  lui  chez  le  baron  de  Cambacérès 
et  devant  le  tableau  de  Gros,  représentant  le  soi-disant 
passage  du  pont  d'Arcole  par  Augereau  et  Bonaparte, 
Reille  ne  put  s'empêcher  de  me  dire  en  souriant  : 
<  Quel  dommage  qu'il  n'y  ait  jamais  eu  de  passage  du 
pont  d'Arcole,  ni  par  le  général  Augereau  ni  par  le  géné- 
ral Bonaparte!  >  Mais,  pour  ce  dernier,  ce  n'est  pas 
dans  un  acte  de  valeur  soldatesque  qu'est  la  gloire  de 
cet  événement,  c'est  dans  une  conception  d'ensemble  et 
surtout  dans  les  résultats.  Après  avoir  détruit  les  deux 
cinquièmes  de  l'armée  d'Alvintzy,  il  fut,  à  l'étonnement 
général,  le  maître  de  rentrer  en  plein  jour  en  vainqueur 
et  par  la  porte  de  Venise  à  Vérone,  qu'il  avait  furtive- 
ment quittée  de  nuit  par  la  route  de  Milan. 

Mais  puisque  j'en  suis  à  de  telles  rectifications,  j'en 
ferai  une  autre  qui  n'est  pas  moins  intéressante  :  le 
matin  du  jour  de  la  bataille  de  Montenotte,  la  1'*  demi- 
brigade  d'infanterie  légère,  immédiatement  après  deve- 
nue la  17*  et  forte  en  ce  moment  de  1,500  baïonnettes 
environ,  était  en  position  en  avant  de  la  redoute  de  ce 
nom,  sous  les  ordres  du  chef  de  brigade  Fornésy,  qui,  à 
répoque  de  la  Révolution,  commandait  un  bataillon 
dans  un  des  régiments  suisses  au  service  de  la  France. 
Attaquée  par  des  forces  absolument  supérieures ,  cette 
demi-brigade  fut  contrainte  de  se  replier  sur  la  redoute 
de  Montenotte;  ce  fut  en  y  entrant  et  prêt  à  être  assailli 
par  six  mille  Autrichiens,  qui  avançaient  avec  résolu- 
tion pour  l'enlever  de  vive  force,  que  ce  Fornésy,  qui  se 
trouvait  à  pied  (son  cheval  venant  d'être  blessé),  frappé 
de  l'importance  de  conserver  ce  poste  et  déterminé  à 


42      MÉMOIRES  DU  GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

le  défendre  à  tout  prix,  s'y  jeta  de  sa  personne  et,  dans 
un  noble  élan,  fit  jurer  à  tous  ses  soldats,  sous-ofBciers 
et  officiers  de  défendre  cette  redoute  jusqu'à  leur  dernier 
soupir;  tel  fut  le  fameux  serment  de  la  redoute  de 
Montenotte. 

Mais  ce  Fornésy,  si  brave,  non  moins  modeste  que 
désintéressé,  et  qui,  par  principe  comme  par  caractère, 
ne  demanda  jamais  rien  pour  lui  ni  même  pour  aucun 
de  ses  officiers,  encore  qu'à  Trente,  par  exemple,  il  y 
fût  provoqué  de  la  manière  la  plus  instante  par  le  géné- 
ral Joubert,  ce  Fornésy  estimait  son  dévouement  comme 
un  simple  devoir  et  ne  jugea  pas  qu'avoir  repoussé 
trois  assauts  livrés  avec  la  plus  grande  fureur  (1), 
qu'avoir  eu  l'idée  et  le  mérite  de  ce  serment  qui  doubla 
l'énergie  de  ses  troupes,  qu'avoir  empècbé  notre  ligne 
d'être  coupée  et  de  cette  sorte  si  puissamment  contri- 
bué à  assurer  la  première  victoire  remportée  par  le 
général  Bonaparte,  celle  à  laquelle  cette  redoute  donna 
son  nom,  celle  qui  rendit  possibles  de  si  gigantesques 
succès,  ce  Fornésy  donc  ne  jugea  pas  que  tout  cela  valût 
la  peine  d'une  mention  particulière;  il  n'adressa  de  rap- 
port à  personne. 

Or  Rampon,  quoiqu'il  fût  seulement  cbef  de  bri- 
gade, c'est-à-dire  colonel,  commandait  une  brigade 
composée  de  la  1'*  d'infanterie  légère  et  de  la  21*  de 
ligne  et  se  trouvait  avec  ce  second  corps  en  arrière  de 
la  redoute.  Informé  de  suite  du  serment  prêté,  de  l'effet 
moral  produit,  de  la  retraite  des  Autrichiens,  des  pertes 
qu'ils  avaient  faites  et  du  silence  de  Fornésy,  il  se  hâta  de 
faire  faire,  de  signer  et  d'expédier  un  rapport  dans 
lequel,  sans  se  l'attribuer,  mais  aussi  sans  nommer  per- 

(i)  Au  troisième  assaut,  Fornésy  eut  besoin  de  faire  combattre 
jusqu'à  ses  ouvriers,  qui,  au  nombre  de  soixante  et  sous  les  ordres 
du  maître  tailleur,  firent  des  prodiges. 


RAMPON   ET   FORN£SY.  43 

sonne,  le  fait  d'armes  était  relaté  avec  chaleur  I  Le 
général  Bonaparte,  arrivé  sur  le  terrain  peu  après  qti« 
cette  bataille  de  Montenotte  était  commencée  (1),  ne 
voyant  sur  le  rapport  d'autre  nom  que  celui  de  Rampon 
et  ne  pouvant  parler  d'un  tel  fait  d'armes  sans  l'attri- 
buer à  quelqu'un,  mettant  encore  cette  réticence  sur 
le  compte  d'une  modestie  qui  semblait  en  rehausser  le 


(1)  La  nomination  du  général  Bonaparte  au  commandement  en 
chef  de  l'armée  d'Italie  exaspéra  tous  les  généraux  de  cette  armée, 
et  notamment  Masséna  et  Augereau,  qui  déclarèrent  qu'Us  n'obéi- 
raient jamais  &  ce  blanc-bec.  Mais  si  à  la  rigueur  il  y  avait  moyen 
de  montrer  de  la  récalcitrance  en  recevant  des  ordres  verbaux  et 
loin  de  l'ennemi,  il  n'y  avait  aucune  possibilité  de  ne  pas  exécuter 
des  ordres  écrits  et  formels  en  vue  d'un  engagement.  Or  ce  furent 
de  tels  ordres  qui  préparèrent  et  amenèrent  la  bataille  de  Monte- 
notte, et  ce  fut  seulement  lorsqu'elle  fut  engagée  sur  toute  la  ligne 
que,  vers  neuf  heures  du  matin ,  le  général  Bonaparte  parut  sur  le 
champ  de  bataille  pour  s'emparer  du  commandement  de  son 
armée.  11  était  impossible,  d'ailleurs,  de  ne  pas  reconnaître  dans 
les  dispositions  prises  et  les  ordres  donnés  &  ce  moment  une  haute 
transcendance;  de  cette  sorte  le  général  Bonaparte  vainquit  non 
seulement  les  Autrichiens,  mais  encore  les  généraux  de  son 
armée. 

Le  lieutenant  général  comte  Yedel,  de  qui  je  tiens  le  fait  précé- 
dent, m'a  également  conté  celui  qui  suit  :  Pendant  la  retraite  exé- 
cutée lors  des  premières  attaques  de  Wurmser,  le  général  Bona- 
parte avait,  de  quelques  lieues  en  avant  de  Vicence,  envoyé  Vedel 
(chef  de  bataillon  adjoint  à  l'état-major  général)  porter  à  la  division 
Augereau  l'ordre  de  le  rejoindre  avec  le  plus  de  célérité  possible  ; 
Yedel  revenant  à  toutes  jambes  de  son  cheval,  et  du  plus  loin 
qu'on  put  l'entendre,  cria  :  «  La  division  Augereau  va  arriver. 
—  Jeune  homme  (ils  étaient  du  même  âge),  lui  dit  aussitôt  le 
général  Bonaparte,  mettez  pied  &  terre.  »  Et,  comme  il  se  trouvait 
à  pied  lui-même,  il  s'éloigna  de  quelques  pas  pour  dire  :  «  Je  suis 
enveloppé  sur  trois  de  mes  côtés  ;  il  y  a  une  heure  que  je  suis  ici 
&  discrétion,  et  c'est  parce  que  j'y  suis  que  l'ennemi  n'a  pas  osé 
s'emparer  de  cette  position.  Mais  ce  fait  était  inutile  à  révéler,  et 
vous  venez  de  le  rendre  notoire  en  donnant  à  tout  ce  qui  m'en- 
toure l'éveil  sur  ma  situation.  A  Tavenir,  souvenez-vous  que  vous 
n'êtes  pas  juge  du  secret  ou  de  la  publicité  des  ordres  reçus,  et 
que  vous  ne  devez  rendre  compte  de  leur  exécution  qu'à  celui  de 
qui  vous  les  avez  reçus.  » 


44      MÉMOIRES   DU    GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

mérite,  en  donna  tout  l'honneur  à  Rampon.  C'était 
d'ailleurs  la  première  action  d'éclat  qu'il  avait  à  signa- 
ler comme  général  en  chef  de  l'armée  d'Italie,  et  rien 
ne  manqua  à  la  manière  dont  il  la  fit  valoir.  Rampon 
prôné,  avancé,  plus  tard  décoré,  enfin  titré,  doté,  fait 
sénateur,  puis  pair  de  France,  fut  comblé  d'honneur,  de 
gloire  et  de  richesses,  et  ni  Fornésy,  ni  la  !'•  demi-bri- 
gade d'infanterie  légère  ne  furent  seulement  nommés. 

Cependant,  si  leur  général  n'avait  cru  devoir  rien  ré- 
clamer, ses  subordonnés  en  jugèrent  autrement,  et,  pour 
avoir  leur  part  de  la  gloire  que  leur  chef  dédaignait,  ils 
proclamèrent  ce  qui  s'était  vraiment  passé  :  de  plus,  au 
bruit  que  firent  et  les  grâces  reçues  par  Rampon  et  tout 
ce  que  la  renommée  publia  sur  la  défense  de  la  redoute, 
Fornésy,  excité,  poussé  par  la  totalité  de  ses  officiers, 
hasarda  une  réclamation,  mais  celui  à  qui  il  s'adressa 
lui  répondit  :  c  Que  n'avez-vous  rendu  compte  du  fait, 
et  comment  voulez-vous  que  l'on  revienne  sur  ce  qui  a 
été  la  conséquence  du  seul  rapport  reçu?  »  Tout  en 
resta  là;  on  ne  dédommagea  ce  brave  Fornésy,  ni  à  ce 
moment  ni  plus  tard;  on  ne  fit  rien  pour  aucun  de 
ses  officiers,  peut-être  pour  ne  pas  donner  à  leurs  pro- 
pos l'appui  d'une  position  plus  élevée. 

Voilà  ce  qui  était  su  et  se  répétait  à  Vérone,  voilà  ce 
qui  fut  entendu  mille  fois  et  ce  qui  fut  répété  dans  la 
il*  légère,  toujours  d'une  manière  uniforme,  voilà  ce 
que  me  confirment  encore  par  leurs  déclarations  écrites, 
aujourd'hui,  4  mai  1837,  les  derniers  témoins  vivants 
que  j'ai  pu  découvrir,  et  tout  cela  sans  que  jamais  une 
voix  se  soit  élevée  sur  ce  fait  que  c'est  le  chef  de  bri- 
gade Fornésy  qui  fit  prêter  le  serment  et  défendit  la 
redoute. 

Ainsi  le  passage  de  vive  force  du  pont  d'Arcole  est  un 
exploit  imaginaire  et  n'en  devint  pas  moins  la  source 


LES    INJUSTICES    DE   L'HISTOIRE.  45 

d'une  interminable  série  d'élévations,  de  grâces  et  de 
renommées;  le  serment  et  la  défense  de  la  redoute  de 
Montenotte  font  la  fortune  et  l'illustration  d'un  homme 
étranger  à  l'un  comme  à  l'autre.  Que  d'exemples  de  ces 
injustices  I  La  bataille  de  Fontenoy  est  gagnée  par  le  con- 
seil d'un  sergent  d'artillerie,  et  l'honneur  en  est  resté  à 
qui  la  perdait.  Le  sergent  Perreau,  par  ce  cri  :  c  A  moi 
d'Auvergne,  ce  sont  les  ennemis  >,  se  voue  à  une  mort 
certaine,  sauve  son  régiment  et  l'armée  d'une  surprise 
qui  pouvait  tout  compromettre,  c'est  d'Assas  qui  hérite 
de  la  gloire.  Yernier  préside  la  Convention  à  la  trop 
fameuse  séance  du  1*'  prairial;  il  la  préside  à  la  face 
de  quatre  cents  députés,  de  tout  ce  qui  encombrait  les 
tribunes  et  de  la  masse  des  forcenés  qui  envahirent  la 
salle  et  l'ensanglantèrent  en  y  portant  la  tête  de  Féraud. 
Eh  bien,  le  stoïcisme,  l'énergie  déployée  par  Vernier 
dans  cette  circonstance,  n'empêchèrent  pas  que  sa  con- 
duite et  son  rôle  ne  fussent  attribués  à  Boissy  d'Anglas, 
qui  les  accepta  comme  Rampon  a  accepté  le  bénéfice  de 
l'héroïsme  de  Fornésy,  comme  Bonaparte  et  Augereau 
ont  accepté  l'honneur  d'avoir  vaincu  sur  le  pont  où  ils 
avaient  échoué.  Je  pourrais  multiplier  de  telles  cita- 
tions ;  mais  ce  qui  précède  sufQt  pour  justifier  ce  mot, 
que  me  disait  un  jour  M.  le  baron  Prévost  :  c  On  pour- 
rait faire  un  ouvrage  bien  curieux  sous  ce  titre  :  De  la 
fausseté  des  faits  réputés  historiques  et  consacrés  par  des 
monuments.  > 

Cependant  l'injustice  se  répare  parfois,  et,  puisque 
nous  avons  pu  venger  un  brave  de  celle  dont  il  a  été 
la  victime,  complétons  ce  tribut  trop  tardif  en  disant  : 
c  Honneur  à  la  mémoire  du  colonel  Fornésy,  qui,  rebuté 
par  un  si  grand  déni,  prit  sa  retraite  sans  même  rece- 
voir le  grade  honorifique  de  général  de  brigade,  se  retira 
à  Morges,  canton  de  Yaud,  où  il  était  né,  y  mourut  sans 


46      MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

espoir  d'une  réparation  posthume,  sans  léguer  aux  siens 
le  prix  de  ses  grandes  actions.  » 

Les  combats  d'Arcole  avaient  mis  hors  de  service 
plus  du  tiers  de  l'armée  d'Alvintzy  et  un  sixième  de  la 
nôtre;  malgré  cette  différence,  l'équilibre  était  loin  d'être 
rétabli;  notre  position  continuait  à  être  menaçante,  mais 
Tennemi  était  épouvanté  de  ce  qu'il  y  avait  d'audacieux 
et  de  profond  dans  l'opération  de  guerre  qui  venait  de 
lui  arracher  une  victoire,  regardée  par  lui  comme  cer- 
taine. Son  armée  n'était  donc  plus  en  état  de  reprendre 
l'offensive,  pas  plus  que  nous  n'étions  en  état  d'attaquer; 
il  lui  fallait  du  repos  et  des  renforts;  nous  en  attendions 
également;  or  ce  répit  nous  mettait  à  même  de  les  rece- 
voir, et  le  général  Bonaparte  n'était  pas  homme  à  ne 
pas  l'utiliser.  Il  renforça  les  corps  par  la  plus  prompte 
arrivée  possible  de  tout  ce  qui  se  trouvait  disponible, 
tant  en  France  que  dans  les  dépôts  de  Tarmée  et  jusque 
dans  les  hôpitaux;  il  pourvut  aux  besoins  des  troupes, 
ajoutant  à  leur  bien-être,  excitant  de  plus  en  plus  leur 
confiance  et  leur  enthousiasme.  Il  donna  de  nouveaux  et 
magnifiques  drapeaux  à  chacun  des  corps,  et  chacun  de 
ces  drapeaux  rappelait  une  des  circonstances  les  plus 
glorieuses  pour  le  corps  auquel  il  était  donné  (1).  Enfin, 

(i)  Sur  le  drapeau  de  la  57*  de  ligne  so  trouvait  :  «  La  terrible  57* 
arriva...  »  Sur  celui  de  la  32«  :  «  J'étais  tranquille,  la  brave  32* 
était  là.  »  Phrases  tirées  des  rapports  du  général  Bonaparte  au 
gouvernement,  et  que  les  soldats  de  ces  demi-brigades  répétaient 
avec  orgueil.  Cette  mesure  eut  un  grand  effet  moral;  mais  il  ne 
pouvait  jamais  appartenir  à  un  général  en  chef  d'ôter  aux  troupes 
dont  le  commandement  lui  était  confié  les  drapeaux  qu'elles  tenaient 
du  gouvernement,  et  de  les  remplacer  par  des  drapeaux  qui  fai- 
saient de  lui  le  dispensateur  de  la  gloire.  Les  conséquences  de 
cet  acte  arbitraire  ne  se  firent  pas  attendre.  On  ne  put  empêcher 
les  premiers  régiments  qui  rentrèrent  en  France  d'y  rapporter 
leurs  drapeaux  d§  l'armée  d'Italie,  et  ces  drapeaux  donnèrent  lieu 
À  de  telles  tueries  entre  ces  régiments  et  les  régiments  des  autres 
armées,  qu'on  fut  forcé  de  les  faire  de  suite  disparaître. 


LE   BRAVE  LA   SALLE.  47 

pour  mieux  pourvoir  à  tout,  il  visita  chacune  de  ses 
'  divisions  et  vint  passer  à  Vérone  la  revue  des  divisions 
Masséna  et  Augereau. 

Ces  deux  divisions  couvertes  de  tant  de  gloire,  fières 
de  leurs  hauts  faits,  et  la  première  surtout  ûère  de  son 
général  déjà  surnommé  c  l'enfant  chéri  de  la  victoire  », 
formaient  la  plus  grande  force  de  Farmée  d'Italie;  c'est 
pour  cela  qu'elles  avaient  été  réunies  à  Vérone,  d'où 
elles  pouvaient  secourir  le  général  Joubert  et  observer  le 
Tyrol,  en  même  temps  qu'elles  menaçaient  Vienne,  se 
trouvaient  en  mesure  de  défendre  l'Adige  et  couvraient 
le  corps  chargé  du  blocus  de  Mantoue.  C'est  donc  aux 
portes  de  Vérone  que  cette  revue  eut  lieu.  La  plus 
grande  tenue  avait  été  ordonnée,  et  l'empressement 
avec  lequel  cet  ordre  fut  exécuté  rendit  plus  extraor- 
dinaire encore  l'apparition  de  La  Salle,  qui,  toujours  le 
plus  brillant  comme  le  plus  beau  des  officiers  de  l'ar- 
mée, arriva  en  vieille  pelisse,  en  pantalon  et  bottes  sales, 
et  monté  sur  un  cheval  de  hussard  autrichien,  auquel 
il  avait  eu  grand  soin  de  laisser  sa  selle,  sa  bride  et  jus- 
qu'à son  licou  de  corde. 

La  surprise  qui  résulta  de  cet  accoutrement  fut  géné- 
rale; et  c  Quel  cheval  avez-vous  là?  »  fut  la  première 
question  que  lui  fit  le  général  en  chef...  La  réponse  était 
facile  :  •  Un  cheval  que  je  viens  de  prendre  à  l'ennemi. 
—  Où  cela  ?  —  A  Vicence,  mon  général.  —  Ètes-vous 
fou  ?  —  J'en  arrive  et  même  j'en  rapporte  des  nouvelles, 
que  vous  ne  jugerez  peut-être  pas  sans  importance.  » 
A  l'instant  le  général  Bonaparte  prend  La  Salle  à  part , 
cause  avec  lui  un  quart  d'heure  et  rejoint  le  groupe 
formé  par  les  généraux  Berthier,  Masséna,  Augereau  et 
parles  officiers  d'état-major  présents,  en  annonçant  qu'il 
vient  de  faire  La  Salle  chef  d'escadron;  or,  voici  le 
complément  de  cette  anecdote. 


48      MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

La  Salle,  ainsi  que  je  l'ai  dit,  joignait  à  une  instruction 
variée,  à  beaucoup  d'imagination,  à  une  égale  facilité  d'é- 
crire en  vers  et  en  prose,  à  toutes  les  qualités  de  l'esprit 
et  du  cœur,  une  amabilité  charmante,  une  gaieté  imper- 
turbable et  autant  d'originalité  que  de  grâce;  de  plus, 
avec  la  figure  la  plus  heureuse,  une  force  remarquable, 
une  indicible  adresse,  il  avait  une  activité  et  une  ardeur 
infatigables,  une  vaillance  chevaleresque,  l'enthousiasme 
de  ses  devoirs  et  de  son  état,  une  capacité  rare,  un  atta- 
chement invariable  pour  ses  amis  et  la  tendresse  la  plus 
exaltée  pour  sa  mère. 

Organisé  de  cette  manière,  la  gloire,  l'amitié,  le 
devoir,  quelques  sacrifices  qu'il  leur  ftt,  lui  laissaient 
des  moments  disponibles  pour  l'amour,  et,  sans  suivre 
La  Salle  dans  la  carrière  de  la  galanterie  qu'il  a  par- 
courue d'une  manière  aussi  bizarre  que  variée,  je  dirai 
qu'il  s'était  attaché  à  la  marquise  de  Sale,  une  des 
femmes  de  la  haute  Italie  les  plus  citées  par  son  esprit 
et  par  ses  charmes,  femme  qui  s'était  prise  pour  lui  de 
la  plus  vive  passion  et  qui  depuis  s'est  empoisonnée  du 
désespoir  de  l'avoir  perdu. 

Les  opérations  de  la  guerre,  en  conduisant  la  division 
Masséna  à  Vicence,  qu'habitait  la  marquise,  avaient  fait 
naître  cette  liaison,  mais,  en  ramenant  nos  troupes  sur 
les  bords  de  l'Adige,  elles  l'avaient  interrompue.  L'amour 
avait  fait  trouver  à  La  Salle  et  à  sa  maîtresse  le  moyen 
de  correspondre  à  travers  l'armée  autrichienne;  toute- 
fois des  lettres  étaient  de  faibles  compensations,  La  Salle 
n'était  pas  homme  à  s'en  contenter,  et,  pour  substituer 
quelque  réalité  à  d'insufQsantes  illusions,  il  résolut  une 
de  ces  entreprises  que  le  succès  peut  seul  justifier.  Il 
choisit  vingt-cinq  hommes  dans  le  1"  régiment  de  cava- 
lerie, un  des  meilleurs  corps  de  cette  arme  que  nous  eus- 
sions alors,  les  rassemble  à  la  nuit  fermée,  part  immé- 


LE   BRAVE  LA  SALLE.  49 

diatement,  et  cela  sans  ordre,  sans  confident,  sans  même 
une  apparence  d'autorisation,  passe  sans  être  aperçu 
entre  les  vedettes  de  l'ennemi,  échappe  à  ces  postes, 
gagne  par  les  montagnes  les  derrières  de  l'armée  autri- 
chienne, et,  marchant  sans  cocardes,  les  manteaux  dé- 
ployés, à  travers  les  montagnes  et  par  des  chemins  qu'il 
connaissait,  il  arrive  vers  minuit  à  Yicence,  qu'il  savait 
ne  pas  avoir  de  garnison,  y  cache  sa  petite  troupe  et 
court  chez  la  marquise. 

Vers  deux  heures  et  demie  du  matin,  au  moment  où 
il  s'apprêtait  à  partir,  quelques  coups  de  pistolet  se 
font  entendre.  Aussitôt  il  est  à  cheval  et  rejoint  son 
escorte;  il  apprend  alors  qu'il  est  découvert  et  enve- 
loppé. Les  routes  les  plus  directes  sont  fortement  gar- 
dées; il  se  rappelle  un  point  qu'il  juge  ne  pas  devoir 
rôtre  encore;  il  s'y  porte  rapidement;  trente-six  hus- 
sards l'occupent;  il  les  charge  sans  connaître  leur  nom- 
bre, les  bouleverse,  prend  neuf  chevaux  qu'il  emmène, 
et,  revenant  par  une  route  différente  de  celle  qu'il  a 
suivie,  se  décidant  même  à  un  grand  détour,  il  évite  les 
cantonnements ,  parle  allemand,  se  donne  pour  Autri- 
chien à  des  hommes  d'un  poste  qu'il  est  forcé  de  tra- 
verser; puis,  ayant  accéléré  sa  marche  autant  que  cela 
était  possible,  il  tombe  par  derrière  sur  le  dernier  des 
avant-postes  autrichiens,  sabre  tout  ce  qu'il  peut  joindre, 
et  rentre  avec  le  jour  à  Saint-Martin  d'Albaro,  d'où  il 
était  parti,  et  cela  sans  avoir  perdu  un  seul  homme. 

Mais  les  rapides  moments  que  La  Salle  avait  passés  à 
Yicence  n'avaient  pas  été  exclusivement  consacrés  à 
l'amour.  La  marquise,  prévenue  de  cette  entrevue,  s'était 
procuré  des  renseignements  précieux  qu'il  avait  reçus 
d'elle,  tant  de  vive  voix  que  par  écrit.  La  Salle,  de  plus, 
avait  choisi  pour  cette  équipée  la  nuit  qui  précédait  la 
revue  du  général  en  chef;  de  retour,  il  s'était  abstenu 

II.  À 


50      MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

de  se  montrer  pour  n'avoir  de  rapport  à  faire  à  personne, 
puis  avait  attendu  le  moment  où,  paraissant  devant  le 
général  Bonaparte  dans  l'accoutrement  et  sur  le  cheval 
dont  j'ai  parlé,  il  pourrait  tirer  tout  le  parti  possible 
d'une  tentative  qu'il  fallait  punir  ou  récompenser. 


CHAPITRE    III 


Le  7  janvier  1797  (18  nivôse  an  V),  un  mouvement 
général  s'opère  dans  les  forces  de  l'ennemi;  il  se  ras- 
semblée Este,  à  Montebello,  à  Ala.  Une  nombreuse  artil- 
lerie suit  ses  colonnes,  et  cent  pontons  arrivent  à  Trévise. 
Dans  la  journée  du  8,  le  général  Masséna  savait  ces  nou- 
velles par  les  amis  de  quelques  patriotes,  par  les  rapports 
des  espions,  par  les  déclarations  de  plusieurs  déserteurs. 
Les  9, 10  et  11,  des  reconnaissances  partent  et  se  suc- 
cèdent à  Zevio,  Lugo,  La  Chiusa  et  Caldiero;  le  13,  à  la 
pointe  du  jour,  une  attaque  de  l'ennemi  sur  Saint-Michel 
est  avantageusement  repoussée;  mais,  le  même  jour,  la 
division  cédant  devant  les  troupes  d'Alvintzy  fut  forcée 
d'évacuer  la  Corona;  le  13,  le  général  en  chef  arrive  à 
Vérone;  la  journée  se  passe  en  démonstrations.  Vers  la 
tombée  du  jour,  c'est-à-dire  vers  quatre  heures,  La  Salle 
reçoit  l'ordre  de  se  porter  sur  Caldiero  avec  cent  hommes 
de  cavalerie  et  une  pièce  d'artillerie  légère,  et  d'échan- 
ger quelques  coups  de  canon  avec  l'ennemi,  aûn  de 
savoir,,  disait-on,  de  quelle  manière  il  l'acceptait,  mais 
au  fond  pour  donner  le  change  sur  les  mouvements  que 
Ton  devait  exécuter  la  nuit.  Déjà  fort  lié  avec  La  Salle, 
je  me  joins  à  lui  pour  cette  prétendue  reconnaissance. 
(Juatre  pelotons  sont  formés;  la  pièce  d'artillerie  est 
placée  entre  le  premier  et  le  second  de  ces  pelotons,  et 
dans  cet  ordre  nous  marchons  sur  Caldiero  en  suivant 


59      MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   RARON   THIÉRAULT. 

la  grande  route.  L'ennemi  à  notre  approche  déploie 
quelques  troupes,  dont  une  partie,  précédée  par  des 
éclaireurs  à  cheval,  barre  la  route  en  colonne.  Arrivé  à 
bonne  portée,  notre  premier  peloton  démasque  notre 
pièce,  qui  de  suite  commence  le  feu.  Trois  des  pièces  de 
l'ennemi  y  répondent,  et,  comme  tout  cela  ne  devait  et 
ne  pouvait  avoir  aucun  résultat,  que  d'ailleurs  la  nuit 
devenait  obscure,  et  que  nous  avions  en  entier  exécuté 
les  ordres,  nous  nous  reployâmes,  ayant  eu  un  brigadier 
pris,  un  dragon  blessé,  un  artilleur  tué,  et  de  plus  le  capi- 
taine commandant  l'escadron  ayant  eu  le  poignet  droit 
coupé  par  un  boulet  de  canon. 

Enfin,  à  neuf  heures  du  soir,  des  mouvements  de 
troupes  se  prononcèrent.  La  18*  de  bataille  quitta  Vérone 
pour  se  rendre  à  Garda,  tandis  que  les  32«  et  75*  de  ligne  et 
l'artillerie  légère,  ainsi  que  le  premier  régiment  de  cava- 
lerie, partaient  pour  Rivoli,  afin  de  renforcer  la  division 
Joubert,  battue  la  veille.  Le  général  Masséna,  ses  aides 
de  camp  Solignac,  Burthe  et  moi,  nous  marchâmes  avec 
ces  dernières  troupes;  le  général  en  chef  avait  pris  les 
devants  pour  arriver  à  minuit. 

Parvenus  assez  près,  nous  aperçûmes  à  la  faveur  de 
l'obscurité  les  feux  des  avant-postes  de  la  division  Jou- 
bert et  ceux  de  l'ennemi,  qui  formaient  sur  le  revers  de 
la  Corona  comme  une  zone  étoilée.  Vers  huit  heures  ou 
neuf  heures  du  matin  seulement,  nous  parûmes  sur  le  pla- 
teau de  Rivoli,  et,  comme  la  division  Joubert  occupait 
toute  la  ligne,  comme  sur  tout  son  prolongement  le 
combat  était  fortement  engagé,  les  troupes  de  la  division 
Masséna  furent  placées  en  réserve  à  la  gauche  du  village, 
prêtes  à  prendre  part  à  cette  célèbre  bataille. 

La  droite,  formée  de  la  division  Joubert  et  comman- 
dée par  ce  général,  était  appuyée  à  TAdige;  le  centre, 
commandé  par  le  général  Berthier,  occupait  le  milieu  de 


BATAILLE  DE   RIVOLI.  6S 

la  position;  la  gauche,*  sous  les  ordres  du  général 
Masséna,  était  composée  des  85'  de  ligne  et  29*  légère. 
Cette  situation  se  prolongea  pendant  deux  heures; 
mais  alors  l'ennemi  marcha  en  colonne  sur  la  29*  et  la 
força  d'abandonner  sa  position.  A  ce  moment,  le  général 
en  chef  parcourait  la  ligne  tout  en  causant  avec  Murât 
et  Le  Marois  que  je  connaissais  depuis  le  camp  du 
Trou  d'Enfer;  je  l'avais  suivi  dans  cette  course;  au  mo- 
ment de  la  retraite  de  la  29*,  il  se  trouvait  en  arrière  et  à 
la  droite  de  la  85%  c'est-à-dire  non  loin  de  la  29*  dont 
il  vit  la  retraite.  M'ayant  alors  aperçu,  il  me  dit  vivement  : 
c  Allez  prendre  un  des  bataillons  de  la  85*  et  chargez 
en  flanc  la  colonne  qui  marche  sur  la  29*.  »  C'était  frap- 
pant par  la  pensée  comme  par  l'à-propos,  au  point  qu'il 
semblait  que  le  chef  de  la  85*  aurait  dû  prendre  sur  lui 
d'exécuter  cette  manœuvre,  et,  comme  j'étais  ravi  de 
recevoir  du  général  Bonaparte  un  tel  ordre,  lorsqu'il 
pouvait  en  charger  vingt  autres  officiers,je  partis  ventre 
à  terre  pour  en  hâter  l'exécution.  Mais  le  diable  était  à 
la  traverse  de  tout  ce  qui  pouvait  me  servir,  et  je  me 
trouvais  à  trois  cents  pas  de  cette  85*  demi-brigade, 
lorsqu'elle  se  mit  en  débandade  complète.  Je  courus  au 
chef  pour  lui  dire  mes  ordres  et  à  quel  point  ils  impli- 
quaient sa  responsabilité;  il  ne  sut  rien  faire  de  nature 
à  remédier  au  mal;  aucun  de  ses  officiers  ne  le  suppléa. 
Je  faisais  cependant  mille  efforts  encore  pour  rallier 
quelques  hommes  et  former  un  noyau,  lorsque  le  géné- 
ral Masséna,  qui  je  ne  sais  comment  ne  s'était  trouvé  là, 
arriva.  Je  lui  rendis  compte  de  tout;  il  commanda  aus* 
sitôt  ce  que  je  n'avais  pu  que  demander;  mais  ses  ordres 
n'eurent  pas  plus  d'effet  que  mes  paroles.  Il  en  vint  à 
des  sacrements,  puis  aux  injures  dont  il  accabla  le  chef 
surtout;  il  finit  même  par  mettre  le  sabre  à  la  main  (ce 
que  dans  ma  vie  je  n'ai  vu  qu'une  fois)  pour  tomber  à 


54      MÉMOIRES  DU    GÉNÉRAL  BARON    THIÉBAULT. 

coups  de  plat  de  sabre  non  seulement  sur  les  soldats  qui 
fuyaient,  mais  sur  les  officiers  qui,  au  lieu  de  leur  bar- 
rer le  chemin  et  de  les  rallier,  les  suivaient.  C'était  la 
deuxième  fois  (i)  qu'à  l'armée  d'Italie  cette  85*  se  cou- 
vrait d'infamie  et  prouvait  qu'elle  n'était  pas  faite  pour 
appartenir  à  cette  armée,  ainsi  que  le  général  Bona- 
parte voulut  le  faire  écrire  sur  ses  drapeaux.  Cette  pani- 
que était  d'autant  moins  concevable  qu'une  partie  du 
corps  autrichien  qui  la  causait  changea  bientôt  de  direc- 
tion, et  parut  dépasser  notre  gauche,  au  lieu  de  nous 
prendre  de  suite  à  revers  pour  profiter  immédiatement 
de  son  avantage. 

Ne  voulant  pas  quitter  sa  position,  bien  qu'un  aide 
de  camp  et  moi,  nous  fussions  restés  seuls  avec  lui,  le 
général  Masséna  s'avisa  qu'un  petit  hameau,  placé  en 
avant  de  notre  droite,  devait  être  occupé  par  un  batail- 
lon français  qu'il  m'ordonna  d'aller  chercher  en  toute 
hâte.  Je  crus  de  mon  devoir  de  lui  observer  que 
nous  ne  pouvions  avoir  là  aucune  troupe;  il  se  fâcha;  je 
partis,  et  le  bonheur  voulut  que,  à  cent  pas  de  la  première 
maison,  je  reçusse  une  volée  de  coups  de  fusil  de  la  part 
de  gens  qui  pour  me  prendre  n'avaient  qu'à  me  laisser 
arriver.  Sous  cette  grêle  de  balles  je  voulus  faire  tour- 
ner mon  cheval;  mais,  la  terre  étant  mouillée  et  même 
glaiseuse,  il  s'abattit  des  quatre  pieds.  Assez  vite  remonté 
sur  ma  bête,  je  décampai;  c'était  temps,  car,  tout  en 
tirant,,  une  douzaine  d'hommes  couraient  sur  moi,  suivis 
par  une  forte  colonne  qui  débouchait  de  ce  hameau.  Je 
rejoignis  le  général  Masséna  qui  avait  vu  ma  déconfiture; 
je  n'eus  donc  pas  la  peine  de  lui  rendre  compte  du  ba- 
taillon que  je  ne  lui  amenais  pas,  ni  de  lui  annoncer  la 


(1)  Une  première  fois  sous  le  général  Vaabois,  contre  Davido- 
vich,  vers  le  haut  Adigc. 


LE  COMBAT   DU   MATINj  55 

prochaine  arrivée  des  assaillants.  Je  le  trouvai  avec  une 
centaine  d'hommes  qu'il  était  parvenu  à  rallier,  mais 
qui  à  l'approche  de  l'ennemi  décampèrent  tous.  Encore 
une  fois  nous  restâmes  seuls,  moins  l'aide  de  camp  qu'il 
avait  à  mon  départ  et  qui  était  parti  pour  faire  venir 
les  deux  premiers  bataillons  de  la  32*  et  les  deux  pre* 
miers  de  la  7S*  :  <  Mon  général,  hasardai-je  de  lui  dire 
alors,  le  rôle  d'une  vedette  ne  peut  ôtre  celui  d'un  grand 
général.  >  Il  ne  répondit  rien,  se  mit  à  siffler  tout  en 
regardant  les  tirailleurs  ennemis  qui  arrivaient  à  nous 
et  criaient  :  c  Prisonniers... Prisonniers  »;  puis,  prenant 
brusquement  son  parti,  il  se  porta  au  grand  galop  de 
son  cheval  au-devant  des  troupes  qu'il  attendait;  quant 
à  moi,  je  manquai  être  pris,  mon  cheval  n'ayant  pu  sau- 
ter un  quartier  de  roche  que  celui  du  général  n'avait  pas 
hésité  à  franchir.  Promptement  arrivé  à  la  tête  des 
bataillons  vers  lesquels  il  se  portait,  le  général  rétro- 
grada sur-le-champ.  Quelles  belles  troupes,  cette  32*  et 
cette  75*1  C'était  la  première  fois  que  je  voyais  des  corps 
de  la  division  Masséna  marcher  à  l'ennemi;  mais  il  y 
avait  dans  leur  contenance  quelque  chose  de  si  ferme, 
de  si  formidable,  que  l'on  sentait  que  marcher  avec  eux 
à  un  combat,  c'était  marcher  à  un  succès. 

La  75*  mise  en  réserve,  le  général  Masséna  fit  avancer 
la  32*  sans  s'arrêter,  sans  détacher  un  tirailleur,  et, 
près  d'atteindre  la  colonne  ennemie  :  <  Thiébault,  me  dit- 
il,  allez  prévenir  le  général  en  chef  qu'il  peut  être  tran- 
quille sur  sa  gauche.  —  De  grâce,  mon  général,  m'écriai* 
je,  après  la  charge  !  >  Et,  sans  attendre  sa  réponse  que 
je  redoutais,  parce  qu'il  n'était  guère  possible  de  répli- 
quer à  un  chef  aussi  impératif,  je  courus  rejoindre  le 
chef  du  second  bataillon,  avec  lequel  je  chargeai,  pen- 
dant que  le  général  Masséna,  ayant  le  colonel  Dupuy  à 
sa  gauche,  chargeait  à  la  tète  du  premier,  tous  les  tam- 


56      MÉMOIRES   DU  GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

bours  battant.  Il  est  sans  doute  inutile  de  dire  que  la 
colonne  composée  de  trois  bataillons  autrichiens  fut 
bouleversée  et  mise  en  fuite,  qu'elle  perdit,  outre  ses 
morts  et  ses  blessés,  une  centaine  de  prisonniers,  qu'elle 
nous  laissamaîtres  de  la  position  que  nous  regagnions  (1), 
et,  le  dernier  Autrichien  ayant  tourné  le  dos,  j'allai  por- 
ter au  général  Bonaparte  l'avis  que  j'avais  reçu  l'ordre  de 
lui  donner.  Au  surplus,  ma  conduite  dans  cette  journée 
ne  resta  pas  inaperçue  et  Burthe  lui-même  en  fit  l'éloge 
au  point  que,  à  ma  rentrée  à  Vérone,  La  Salle  et  Rouvelet 
m'en  complimentèrent.  Toutefois,  malgré  son  demi-suc- 
cès, le  général  Masséna,  qui  avait  repris  simplement  sa 
position,  n'avait  pas  avancé.  Quant  au  corps  du  général 
Joubert  qui  avait  supporté  presque  tout  l'effort  d'une  at- 
taque de  front,  il  était  sur  plusieurs  points  forcé,  et  dans 
l'ensemble  la  bataille  ne  se  dessinait  pas  à  notre  avantage. 
Une  sorte  de  suspension  succéda  à  cette  série  de  com- 
bats en  partie  fort  meurtriers.  Les  corps  de  la  division 
Joubert  rallièrent  leur  monde,  et  la  85*  fut  placée  en 
arrière  du  village  de  Rivoli,  où  elle  fut  reformée,  passée 
en  revue  et  sermonnée,  alors  qu'elle  devait  être  licenciée; 
enfin  on  se  mettait  en  mesure,  ou  de  reprendre  l'offen- 
sive, ou  de  repousser  de  nouvelles  attaques;  mais  deux 
choses  me  paraissaient  inexplicables;  je  me  demandais 
pourquoi  les  corps  autrichiens,  après  avoir  forcé  la 
29*  légère  à  se  reployer,  après  avoir  mis  la  85*  en  déroute, 
avaient  abandonné  la  poursuite  de  ce  premier  succès,  et 
comment  un  ennemi  si  supérieur  en  forces  nous  avait 
ainsi  accordé  un  répit  si  contraire  à  son  intérêt,  un  répit 
dont  il  ne  pouvait  pas  avoir  besoin  pour  soutenir  la 

(1)  Tout  à  cet  égard  est  controuvé  dans  l'histoire  de  M.  Thiers  ; 
la  25*  était  de  la  division  Masséna  et  était  restée  à  Vérone  ;  la  89*' 
n'était  pas  là;  nous  étions  arrivés  depuis  le  matin;  le  général 
Masséna  ne  rallia  rien,  etc. 


LA    BATAILLE  INDÉCISE.  57 

bataille.  Ces  questions  me  paraissaient  sans  réponse 
plausible,  lorsque  dans  la  direction  de  Colombara  les 
crêtes  des  montagnes  se  couvrirent  de  troupes  autri- 
chiennes qui  claquaient  des  mains  comme  si  elles  nous 
tenaient  déjà.  A  cette  apparition,  tous  les  regards  se  por- 
tèrent vers  le  général  Bonaparte;  mais,  après  un  court 
examen,  il  se  borna  à  dire  avec  calme  :  c  Ils  sont  à  nous.  > 
Ces  mots,  que  quelques  voix  se  hâtèrent  de  répéter,  me 
parurent  témoigner  d'une  audacieuse  assurance  que  la 
nouvelle  face  dès  choses  semblait  fort  loin  de  justifier. 
Non  content  d'avoir,  la  veille,  rejeté  la  division  Joubert 
sur  le  plateau  ou  plutôt  dans  le  bassin  de  Rivoli  et  de 
nous  avoir  forcés  à  lutter  dans  une  position  défavorable, 
l'ennemi  se  portait  sur  notre  arrière  comme  il  s'était 
porté  sur  notre  avant  et  voulait  nous  forcer  à  capituler, 
soit  en  nous  prenant  entre  ses  deux  feux,  soit  en  nous 
affamant  au  milieu  des  rochers.  Or,  à  ce  moment,  je  l'ai 
dit ,  nous  étions  morcelés  et  même  battus  ;  mais  d'autre 
part  la  division  Joubert  était  renforcée  par  les  deux  ma- 
gnifiques demi-brigades,  le  régiment  de  cavalerie ,  les 
pièces  de  canon  du  général  Masséna;  la  18*  occupait  Garda, 
à  deux  lieues  sur  notre  gauche,  et  trois  mille  hommes, 
sous  les  ordres  du  général  Rey,  occupant  Castelnovo, 
avaient  reçu  l'ordre  de  nous  rejoindre.  La  position,  tout 
en  étant  menaçante,  n'était  donc  pas  désespérée. 

Le  généra]  en  chef  n'hésita  pas.  L'infanterie  de  la  di- 
vision Joubert,  réattaquée  sur  tout  son  front,  combattait 
avec  vigueur  et  son  chef  avec  héroïsme  ;  ils  maintenaient 
la  ligne,  quoique  canonnée,  de  la  rive  gauche  de 
l'Adige.  L'infanterie  de  la  division  Masséna  était  massée 
et  immobile;  le  premier  régiment  de  cavalerie  n'avait 
pas  encore  donné,  et,  pour  recevoir  ses  communications, 
pour  hâter  les  mouvements  des  trois  mille  hommes  du 
général  Rey  et  les  faire  concourir  à  l'attaque  des  troupes 


58      MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

qui,  SOUS  les  ordres  du  général  Lusignan,  nous  blo- 
quaient, le  général  en  chef  ordonna  au  général  Junot, 
son  aide  de  camp(i)^  de  se  mettre  à  la  tête  du  premier 
régiment  de  cavalerie  et  de  se  faire  jour.  Les  escadrons 
arrivèrent;  Junot  attacha  avec  un  mouchoir  son  cha- 
peau sous  son  menton,  puis  avec  un  autre  son  sabre  à 
sa  main  droite,  et  après  ces  préparatifs  presque  empha- 
tiques, il  partit  pour  revenir  au  bout  de  vingt  minutes 
fort  désuni  et  grand  train,  ayant  complètement  échoué. 
Cet  échec  et  le  désordre  de  ce  retour  n'étaient  pas  faits 
pour  monter  le  moral  des  troupes.  Les  ûgures  s'allon- 
geaient, et  on  se  regardait  plus  qu'on  ne  jasait,  lorsque, 
du  haut  du  coteau  qui  sur  notre  gauche  barrait  le  bassin 
de  Rivoli,  on  vit  une  colonne  profonde  qui  marchait 
vers  nous.  La  première  pensée  fut  que  nous  étions  atta- 
qués de  toutes  parts;  mais,  au  moment  où  plusieurs 
aides  de  camp  allaient  partir  pour  reconnaître  ces  arri- 
vants, lorsque  déjà  on  prenait  les  dispositions  pour 
résister  sur  ce  troisième  côté  à  de  nouveaux  assaillants, 
on  vit  un  officier  de  la  colonne  se  diriger  vers  le  groupe 
de  l'état-major  général  au  grand  galop;  c'était  le  chef 
de  brigade  Monnier,  qui,  de  Garda,  ayant  vu  des 
troupes  ennemies  filer  entre  lui  et  nous  et  gagner  nos 
derrières,  avait  pris  sur  lui  d'attaquer  par  le  flanc  la 
queue  de  ces  troupes,  les  avait  mises  en  déroute  et  nous 
rejoignait  avec  toute  la  18*  de  ligne. 

Cette  arrivée  inattendue  sur  le  champ  de  bataille,  au 
sonde  la  musique  et  drapeaux  déployés,  d'un  renfort  sub- 
stitué à  de  nouveaux  attaquants,  puis  les  deux  cents  pri- 
sonniers qu'il  amenait,  firent  un  effet  dont  nous  avions 
besoin  et,  retournant  le  moral  des  soldats,  changèrent 

(1)  Thiers  dit  :  Leclerc  et  La  Salle.  La  Salle  était  à  Vérone,  et 
j'ignore  si  Leclerc  était  à  Rivoli.  Accoupler  La  Salle  avec  Leclerc 
est  d'ailleurs  burlesque.  Le  reste  de  la  relation  est  une  farce. 


LE  COMBAT   DCJ   SOIR.  59 

notre  situation  au  point  de  faire  succéder  chez  le  plus 
grand  nombre  l'enthousiasme  au  découragement.  Quant 
au  général  Bonaparte,  incapable  de  ne  pas  tirer  le  plus 
grand  parti  de  cette  arrivée,  il  se  porta  au  galop  sur  le 
front  de  cette  demi-brigade  et  s'écria  :  t  Brave  18%  vous 
avez  cédé  à  un  noble  élan  ;  vous  avez  ajouté  à  votre 
gloire;  pour  la  compléter,  en  récompense  de  votre  con- 
duite, vous  aurez  l'honneur  d'attaquer  les  premiers  les 
troupes  qui  ont  eu  l'audace  de  nous  tourner.  >  Mille 
vivats  répondirent  à  cette  allocution.  La  18%  en  effet, 
en  colonne  d'attaque  par  bataillons,  fut  immédiatement 
dirigée  sur  les  plus  élevées  des  crêtes  qu'occupait  l'en- 
nemi en  arrière  de  nous.  Quatre  compagnies  du  centre 
de  la  32*,  un  bataillon  de  la  75*  et  les  compagnies  d'élite 
des  deux  dernières  brigades  formèrent  trois  nouvelles 
colonnes,  et  toutes  ces  troupes  s'ébranlèrent  pour  com- 
mencer le  combat  du  soir.  Elles  partirent  avec  tant  d'as- 
surance, elles  gravirent  les  longs  escarpements  avec 
tant  de  résolution  et  de  vigueur,  et,  tout  en  tirant  de  bas 
en  haut,  elles  répondirent  au  feu  de  l'ennemi  d'une  ma- 
nière si  meurtrière ,  notre  artillerie  pointa  avec  une  si 
étonnante  justesse,  que  chaque  instant  ajoutait  à  un 
espoir  qui  en  cinq  minutes  fut  réalisé,  aux  cris  et  aux 
applaudissements  de  tous  ceux  qui  se  trouvaient  spec- 
tateurs de  cette  lutte.  Du  haut  de  ces  positions  réputées 
inexpugnables,  les  Autrichiens  attendaient  de  pied  ferme 
nos  soldats  qui  arrivaient  haletants;  mais  du  moment 
où  la  baïonnette  put  commencer  son  jeu,  la  terre  fut 
jonchée  de  cadavres,  des  centaines  d'ennemis  furent 
précipités  dans  des  abîmes,  et  bientôt  s'acheva  la  vic- 
toire qui  non  seulement  assurait  le  sort  des  troupes  pré- 
sentes, mais  aussi  de  toute  notre  armée  (i),  et  sauvegar- 

(1)  Privées  de  nous,  si  nous  avions  été  réduits  &  rendre  nos 


60      MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

dait  Mantoue,  la  Lombardie,  toutes  nos  conquêtes,  fort 
compromises  une  heure  auparavant. 

La  nuit,  qui  venait,  mit  fin  au  combat.  Les  troupes 
furent  placées  de  manière  à  être  prêtes  à  tout  événe- 
ment, et  les  généraux  de  tous  rangs,  ainsi  que  les  offi- 
ciers du  grand  quartier  général  et  les  états-majors  des 
divisions  Masséna  et  Joubert,  furent  parqués  dans  deux 
chambres  assez  mauvaises.  Après  un  repas  plus  que 
frugal,  on  apporta  de  la  paille,  et  chacun  se  jeta  dessus. 
J'étais  à  côté  du  colonel  Junot,  qui  n'était  séparé  du  gé- 
néral Bonaparte  que  par  le  général  Joubert,  dont  nous 
occupions  le  quartier  général.  Je  me  rappelle  que,  pen- 
dant l'espèce  de  souper  qui  tint  lieu  ou  à  peu  près 
de  déjeuner  et  de  dîner,  le  général  Bonaparte  plaisanta 
sur  sa  «  pitance  »,  mot  auquel  je  répliquai  :  «  Pitance 
d'immortalité  est  toujours  bonne.  »  Mais  là  un  capitaine 
n'élevait  pas  la  voix,  et  je  ne  fis  sourire  que  mon 
voisin. 

Le  15,  à  la  petite  pointe  du  jour,  la  18%  deux  batail- 
lons de  la  32'  de  bataille,  le  premier  régiment  de  cava- 
lerie et  ses  six  pièces  d'artillerie  légère  quittaient  Rivoli 
et  se  dirigeaient  sur  Roverbella.  Un  des  bataillons  de  la 
32*  fut  chargé  d'escorter  des  prisonniers  jusqu'à  ce  qu'ils 
pussent  être  remis  au  général  Rey,  commandant  sous  le 
nom  de  division  de  réserve  les  3,000  hommes  attendus, 
et  qui,  trouvant  la  route  barrée  par  l'ennemi,  avait  pris 
position  au  lieu  de  le  charger  avec  vigueur.  Cette  faute 
valut  à  ce  général  la  mission  de  conduire  les  prison- 
niers en  France  (1).  Quant  à  la  75%  elle  eut  ordre  de  ne 


armes,  les  troupes  laissées  à  Vérone,  sur  TAdige  et  autour  de 
Mantoue  n'étaient  pas  en  mesure  de  résister  au  double  effort  de 
Wurmser  et  de  Provera. 

(1)  M.  Thiers  fait  coopérer  le  général  Rey  au  gain  de  la  bataille: 
«  Le  corps  autricbien,  dit-il,  vient  de  donner  contre  la  tête  de  la 


VICTOIRES   ET  TROPHÉES.  61 

suivre  que  vers  le  soir  le  mouvement  de  la  division 
Masséna. 

On  sait  les  suites,  le  rôle  glorieux  que  dans  les  journées 
des  16  et  17  la  18*  jo\ia  contre  Wurmser  à  la  Favorite,  à 
Saint-Georges  contre  Provera.  Durant  ces  opérations  les 
32*  et  75*  restèrent  en  réserve,  qu'aurais-je  fait  ailleurs? 
Galoper  avec  Solignac  à  la  suite  de  Masséna;  cela  m'était 
impossible.  Le  domestique  qui  devait  nous  amener  un 
cheval  de  rechange,  à  Burthe  et  à  moi,  ne  nous  avait  pas 
rejoints,  et  le  cheval  que  je  montais  depuis  le  13  était  à 
bout  de  force  (1). 

Le  18  janvier  (29  nivôse),  et  pendant  que  vingt-deux 
mille  prisonniers,  comptés  à  leur  passage  à  Milan  par  les 
habitants,  cheminaient  vers  la  France,  nous  rentrâmies 
à  Vérone  avec  le  générai  en  chef,  dont  les  guides  por- 
taient déployés  plus  de  trente  drapeaux  enlevés  à  l'en- 
nemi en  ces  quatre  jours  de  gloire  immortelle.  Ces  tro- 
phées achevaient  de  faire  de  cette  entrée  un  triomphe 

division  Rey.  Épouvanté  à  cette  vue,  etc.  »  Il  n'y  a  rien  de  vrai 
dans  toute  cette  fin.  Il  est  faux  encore  que  la  57®  reçut  le  lende- 
main à  Saint-Georges  le  surnom  de  Terrible,  qu'elle  portait  sur 
son  drapeau  déj&  depuis  plusieurs  semaines. 

(1)  Ce  cheval,  que  le  général  d'artillerie  Dommartin  m'avait 
vendu  comme  très  bon,  était  une  rosse.  J'ai  dit  comment,  en  se 
dérobant  devant  un  obstacle  déj&  franchi  par  le  cheval  du  général 
Masséna,  il  avait  failli  me  faire  prendre  par  un  parti  d'Autrichiens 
pendant  la  bataille  de  Rivoli.  A  la  revue  dont  j'ai  parlé,  celle  à 
laquelle  La  Salle  fut  fait  chef  d'escadron,  le  colonel  Junot,  qui 
depuis  Paris  me  témoignait  de  l'amitié,  me  demanda  où  j'avais 
acheté  le  cheval  que  je  montais  :  «  C'est,  lui  dis-je,  le  général 
Dommartin  qui  me  l'a  vendu  comme  fort  bon.  —  Fort  bon,  reprit- 
il,  mais  cela  n'a  pas  de  fond.  Et  combien  vous  l'a-t-il  fait  payer? 
—  Cinq  cents  francs.  —  C'est  une  horreur.  »  Et  comme  ce  Dom- 
martin était  présent,  Junot  se  mit  à  le  plaisanter  si  vivement,  que 
le  général  Bonaparte  demanda  le  sujet  de  cette  discussion  que 
Junot  s'empressa  d'exposer;  comme  Dommartin  soutenait  la 
loyauté  de  son  prix,  le  général  Bonaparte  lui  dit  :  «  Votre  prix 
est  aussi  loyal  que  ce  le  serait  de  le  solder  en  fausse  monnaie.  » 


62      MÉMOIRES   DU  GÉNÉRAL   BARON   TMIÉBAULT. 

cent  fois  justifié  par  le  guerrier  qui,  fort  seulement  de 
37,000  hommes,  avait  détruit  les  75,000  combattants 
avec  lesquels  Alvintzy  fut  défait  à  Rivoli,  Wurmser  re- 
poussé à  la  Favorite  et  Provera  battu  et  pris  à  Saint- 
Georges,  et  ces  prodiges  avaient  été  couronnés  par  la 
reddition  de  Mantoue,  qui,  perdant  l'espoir  d'être  effica- 
cement secourue,  demanda  à  capituler. 

Malgré  ses  conquêtes  et  ses  triomphes ,  en  dehors  du 
prestige  que  lui  valaient  la  puissance  de  ses  conceptions 
et  son  énergie  dans  l'exécution,  Bonaparte  s'efforçait 
encore  de  parler  par  tous  les  moyens  à  l'imagination  de 
ses  soldats.  Ses  mots  heureux  autant  que  profonds, 
répétés  avec  enthousiasme,  ses  familiarités,  prétextes  à 
tant  d'anecdotes  (1),  ses  proclamations  si  remarquables 
par  leur  laconisme  et  les  phrases  ossianiques  que  par- 
fois elles  renfermaient;  les  avancements  qu'il  multipliait 
dans  son  armée;  l'abondance  qu'il  y  faisait  régner  et 
tout  ce  qu'il  s'imposait  pour  être  l'orgueil  et  l'espoir  de 
chacun,  tout  cela  ne  semblait  pas  lui  suffire,  et  il  em- 
ployait en  même  temps  le  ridicule  pour  amuser  ses  sol- 
dats, en  leur  faisant  mépriser  leurs  ennemis.  C'est  ainsi 
que,  après  ces  derniers  exploits,  les  casernes  et  les  can- 
tonnements furent  inondés  d'une  facétie  aussi  drôlement 
conçue  que  spirituellement  rédigée;  les  soldats  la  lisaient 
et  la  répétaient  en  riant  aux  éclats;  elle  contenait  t  les 
très  humbles  remontrances  des  grenadiers  de  l'armée 
d'Italie  au  très  grand,  très  puissant  et  très  invincible 

(1)  Le  général  Bonaparte  exécutait  une  opération  de  guerre, 
impossible  sans  un  profond  secret.  Gagnant  la  tête  d'une  de  ses 
colonnes,  il  entendit  un  soldat  qui  disait  :  «  Ma  foi,  si  j'étais  géné- 
ral en  chef,  je  sais  bien  ce  que  je  ferais.  —  Eh  bien,  lui  dit-il, 
voyons,  que  ferajs-tu  ?»  Et  ce  soldat  lui  développa  tout  son  plan. 
«  Malheureux,  s'écria  le  général,  veux-tu  te  taire  !  »  L'opération 
terminée,  il  fit  chercher  ce  soldat,  son  frère  de  pensée  :  ce  soldat 
avait  été  tué. 


RATATOUILLE  DE  CHAMBRÉE.         63 

Empereur  d'Autriche,  qualifié  par  je  ne  sais  combien 
de  titres  et  d'épithètes  saugrenues  >.  Elle  commençait 
par  remercier  ce  prince  des  jeunes  volontaires  de  Vienne, 
qu'il  avait  bien  voulu  envoyer,  et  par  lui  en  demander 
d'autres,  tout  en  se  plaignant  de  ce  qu'il  donnait  à  ses 
soldats  des  pantalons  trop  étriqués,  des  capotes  trop 
courtes,  ce  qui  forçait  d'en  sacrifier  deux  pour  en  avoir 
une;  de  ce  que  les  fusils  étaient  trop  lourds  et  trop  mal 
faits  pour  qu'on  pût  s'en  servir  agréablement;  de  ce 
que  les  soldats  n'avaient  jamais  d'argent  dans  leurs 
poches  et  de  ce  qu'aucun  d'eux  n'avait  de  montre... 
Puis  venaient  les  signatures  :  Bat  Beaulieu.  —  Rosse 
Davidovich.  —  Bloque-Wurmser.  —  Croque-Alvintzy.  — 
Avale  Provera.  On  le  voit,  c'était  de  la  ratatouille  de 
chambrée;  mais  les  soldats  la  trouvèrent  excellente, 
et  c'est  tout  ce  qu'on  voulait. 

Toujours  la  guerre  sera  en  même  temps  un  métier  de 
fainéants  et  de  forçats.  Un  jour  logé  dans  des  palais  et 
disposant  des  trésors  et  des  maîtres  de  la  terre;  le  len- 
demain dans  la  boue,  manquant  du  nécessaire,  en  proie 
à  toutes  les  intempéries  et  à  la  discrétion  du  plus  obscur 
soldat,  suivant  que  l'on  est  ou  le  battant  ou  le  battu. 
Nous  triomphions  alors,  et,  de  retour  de  notre  magni- 
fique expédition,  il  était  naturel  de  donner  au  plaisir  le 
peu  de  jours  que  la  gloire  ne  réclamait  pas.  Nous  eûmes 
donc  des  repas  et  des  parties  de  chasse,  la  plupart  assai- 
sonnés d'orgies  pour  lesquelles  parfois  je  sauvais  les 
apparences,  des  réunions  de  jeux  auxquelles  je  ne  pre- 
nais plus  aucune  espèce  de  part.  Aux  promenades  près, 
ces  réunions  m'étaient  d'ailleurs  désagréables;  car,  il 
faut  bien  que  je  le  dise,  malgré  tous  les  efforts  que  j'ai 
pu  faire,  je  ne  suis  pas  arrive  à  m'entraîner  de  sympa- 
thie vers  la  plupart  de  mes  camarades,  qui  se  faisaient 
gloire  de  façons  et  d'habitudes  antipathiques  à  mes  goûts 


64      MÉMOIRES  DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

comme  à  ma  nature  (1).  Sur  des  milliers  d'officiers  avec 
lesquels  je  me  suis  trouvé  en  contact  de  1792  à  1814,  j'en 
citerais  à  peine  vingt-cinq  que  j'aie  traités  en  amis.  Dans 
ces  conditions  et  mêlé  à  des  camarades  aimant  les  joies 
plus  bruyantes  que  réelles,  je  n'ai  pas  conservé  de  ces 
parties  un  souvenir  qui  mérite  d'être  mentionné,  et  je 
ne  vois  d'intérêt  à  en  rappeler  que  la  circonstance  sui- 
vante : 

Une  des  particularités  de  cette  armée  d'Italie  était 
d'y  voir  avec  humeur  les  militaires  arrivant  des  autres 
armées  :  c  Ils  viennent,  disait-on,  partager  une  gloire 
et  une  solde  (2)  qu'ils  n'ont  pas  gagnées  >.  Ces  senti- 
ments   éclataient  même   à  propos  des  renforts   dont 


(1)  Entre  cent  antres  exemples  que  je  pourrais  citer  do  la  déli- 
catesse de  leurs  plaisanteries,  j'en  noterai  un,  parce  qu*il  se  rap- 
porte précisément  À  cette  époque  de  mon  séjour  en  Italie. 

Un  nommé  Beltrami,  passant  sa  vie  dans  une  terre  A  quelques 
lieues  de  Vérone,  terre  dans  le  château  de  laquelle  il  ne  manquait 
rien,  pas  même  un  sérail,  invita  le  général  Masséna  et  les  officiers 
de  son  état-major  k  une  chasse  au  chevreuil,  et,  comme  le  général 
accepta,  nous  l'y  accompagn&mes.  Tandis  que  je  montais  à  cheval 
pour  me  rendre  chez  cet  original,  un  de  mes  camarades  me  remit 
pour  lui  une  espèce  de  billet,  heureusement  ouvert,  que  par  con- 
séquent je  crus  devoir  lire  et  que  je  me  gardai  de  remettre,  ce 
billet  contenant  au  milieu  de  mille  extravagances  :  «  Lamieo 
Thiebauil  non  ama  ttar  solo  a  letto,  abbiate  cura  délia  tua  sainte.  » 
(L'ami  Thtébault  n'aime  pas  &  ôtre  seul  au  lit,  ayez  soin  de  son  sa- 
lut, etc.) 

(2)  C'était  encore  la  seule  armée  où  Ton  était  soldé  en  aident, 
et  sur  les  cent  quatre-vingt-trois  francs  que  je  touchais  par  mois, 
j'en  envoyais  cent  à  mon  père,  me  tirant  d'affaire  avec  le  reste 
comme  je  pouvais,  c'est-À-dire  en  ne  faisant  bien  souvent  qu'un 
repas  par  vingt-quatre  heures  ;  en  faisant,  sans  bas  dans  mes 
bottes,  la  guerre  dans  la  neige  et  la  glace;  en  ne  montant,  à  un 
mauvais  cheval  près,  que  des  chevaux  pris  à  l'ennemi  et  qui  se 
payaient  cent  vingt  francs;  en  ne  gardant  pas,  à,  trois  cents  lieues 
de  chez  moi,  un  sol  pour  le  cas  où  j'aurais  été  malade  ou  blessé. 
Mais  alors  que  tout  se  payait  en  mandats,  la  moindre  somme  en 
argent  était  un  si  précieux  secours,  que  la  pensée  d'aider  ainsi 
mon  père  me  rendait  faciles  toutes  les  privations. 


FRÂTËRMITÈ   ET   RIPAILLES.  65 

l'armée  avait  le  plus  besoin,  que  le  général  Bonaparte 
réclamait  avec  le  plus  de  véhémence.  Jusque  dans  les 
cafés  on  criait  :  c  Le  Directoire  envoie  des  troupes  parce 
qu'il  n'a  pas  de  quoi  les  solder  et  les  nourrir  ailleurs.  > 
Nous  avions  donc  été  reçus  avec  quelque  déûance;  mais, 
lorsque  nous  eûmes  prouvé  que  nous  savions  gagner 
notre  solde  aussi  bien  que  les  premiers  arrivés,  nous 
fûmes  admis  à  fraterniser,  comme  on  disait  encore  à 
cette  armée,  et  les  occasions  de  ce  genre,  étant  faciles  à 
faire  nattre,  se  traduisirent  par  des  ripailles  dont  Burthe 
fut  l'innovateur  et  l'ordonnateur.  La  première  fut  un 
déjeuner  donné  aux  officiers  de  la  division  Augereau, 
qui  furent  invités  en  vers  rocailleux  et  durs,  les  seuls 
que  Burthe  pouvait  faire,  mais  qu'il  faisait  avec  assez 
de  facilité,  ce  qui  par  représailles  nous  valut  et  des  vers 
et  des  repas.  Toutefois  ce  bruyant  intermède  ne  devait 
pas  se  prolonger,  et  si  nous  mettions  tant  de  zèle  à 
nous  reposer  de  la  guerre,  c'est  que  nous  allions  bien^ 
tôt  la  recommencer. 


II. 


CHAPITRE  IV 


On  sait  tout  ce  qu'avaient  d'incohérent  et  d'intempes- 
tif les  pians  de  campagne  dont  le  Directoire  avait  as- 
sommé le  général  Bonaparte;  on  sait  la  manière  dont  cet 
homme  immense  avait  répondu  aux  conceptions  de  ces 
pygmées  qui,  ne  trouvant  sur  leurs  cartes  géographiques 
qu'un  pied  à  peu  près  de  Milan  à  Naples,  calculaient  les 
distances  au  compas,  mais  non  au  pas  des  soldats,  et  ne 
tenaient  aucun  compte  des  circonstances  qui  le  plus 
souvent  décident  de  l'opportunité  des  opérations.  II 
n'en  était  pas  moins  vrai  cependant  que  faire  passer 
sous  le  joug  la  Toscane  et  fermer  Livourne  aux  An- 
glais, que  châtier  le  Pape  de  l'assassinat  de  Basvilie 
et  de  l'anathème  lancé  contre  la  France,  qu'en  imposer 
à  Naples,  que  s'assurer  enfin  de  nouveaux  subsides 
était  indispensable,  du  moment  où  cela  était  possible,  et 
que  pour  avoir  la  paix,  c'était  à  Vienne  qu'il  fallait  aller 
la  dicter;  mais  il  était  tout  aussi  vrai  et  non  moins  évi- 
dent que  l'on  n'aurait  pu  songer  à  s'éloigner  de  la  haute 
Italie  avant  la  possession  de  Mantoue^  sans  laquelle  nos 
conquêtes  en  Italie  restaient  précaires;  de  même  on  ne 
pouvait  marcher  sur  Vienne  et  s'emparer  de  cette  ville 
que  lorsque  les  armées  du  Rhin  pourraient  reprendre 
l'offensive  et  occuper  les  armes  que  l'Autriche  avait  en 
Allemagne;  de  plus,  s'il  ne  fallait  qu'une  vingtaine  dejours 
pour  en  fmir  avec  Rome  et  Florence,  Naples  venant  de 


NOUVELLES   CAMPAGNES.  67 

conclure  une  sorte  de  traité,  on  ne  pouvait  s'en  occuper 
que  dans  l'intervalle  de  la  défaite  d'une  armée  autri- 
chienne à  l'arrivée  d'une  autre.  Or  la  reddition  de  Man- 
loue  était  devenue  certaine  par  les  victoires  de  Rivoli 
et  de  la  Favorite,  et  l'itinéraire  de  la  quatrième  armée 
autrichienne  donnait  le  temps  rigoureusement  néces- 
saire pour  l'expédition  contre  Florence  et  Rome;  elle 
fut  de  suite  résolue  et  préparée. 

Dès  qu'on  eut  appris  que  l'on  allait  entamer  ces  riches 
contrées  de  la  Toscane  et  de  la  Romagne,  les  généraux 
Masséna  et  Augereau  réclamèrent  immédiatement  et 
concurremment  le  lucratif  honneur  d'être  chargés  de 
cette  opération.  Ce  fut  un  sujet  de  conOit,  durant  lequel 
les  troupes  de  part  et  d'autre  formaient  des  vœux  pour 
leur  chef  respectif,  et  nous  prônions  les  incontestables 
titres  qui  devaient' faire  préférer  le  général  Masséna  à 
son  compétiteur,  lorsqu'on  apprit  que  le  général  Bona- 
parte, renouvelant  l'histoire  du  juge  et  des  plaideurs, 
s'adjugeait  l'expédition  pour  lui-même.  C'est  peu  de 
jours  avant  le  départ  du  général  Bonaparte  pour  la 
Romagne,  que  fut  répandu  avec  profusion  un  hymne^ 
attribué  à  Bourrienne,  et  qui,  composé  sur  l'air  du 
Chant  du  départ^  contenait  de  fort  belles  strophes.  Voici 
Tune  de  ces  strophes  que  je  me  rappelle  et  qui  suffira 
pour  montrer  dans  quel  but  l'hymne  avait  été  fait  :   ,   ' 

Romain,  lève  les  yeux  :  là  fut  le  Capitule, 

Ce  pont  est  le  pont  de  Coclès, 
Ces  charbons  sont  couverts  des  cendi'es  de  Scévole, 

Lucrèce  dort  sous  ces  cyprès. 

Là  Brutus  immola  sa  race. 

Là  fut  englouti  Curtius. 

Et  César,  à  cette  autre  place, 

Fut  poignardé  par  Cassi us. 

Romain,  la  liberté  t'appelle, 

Sache  vaincre  ou  sache  périr; 


68       MÉMOIRES    DU    GÉNÉRAL    BARON    THIÉBAULT- 


Le  fait  est  que  le  jour  où  Mantoue  eut  capitulé  et  oà 
le  général  Bonaparte  passa  le  Pô,  c'est-à-dire  le  2  fé- 
vrier (14  pluviôse),  la  division  Joubert  quitta  Rivoli  et 
se  dirigea  sur  Trente;  les  divisions  Masséna  et  Guieu 
se  portèrent  également  en  avant,  celle  de  Masséna  pour 
aller  prendre  position  à  Hontebello,  d'où  elle  se  rendît 
à  Vicence,  où  La  Salle  me  présenta  à  la  charmante  mar- 
quise de  Sale. 

Le  6,  nous  marchâmes  sur  Bassano,  que  l'ennemi  avait 
couvert  de  redoutes,  qui  fut  attaqué  avec  vigueur  et 
'  rapidement  enlevé;  malgré  le  temps  effroyable  qui  nous 
accueillit  à  notre  entrée  dans  cette  ville,  l'ennemi  fut 
poursuivi,  atteint  le  soir  à  Carpenelo;  le  pont  sur  la 
Piave  fut  enlevé  au  pas  de  course  et  à  la  baïonnette; 
deux  pièces  de  canon  et  plus  de  mille  prisonniers,  dont 
trente-deux  oRiciers,  tombèrent  entre  nos  mains. 

Du  10  au  18,  la  division  manœuvra  autour  de  ses  can- 
tonnements de  Bassano,  pour  reconnaître  le  cours  de  la 
Brenta,  étendre  les  cantonnements  jusqu'à  Cismon  et 
Primolano,  enQn  diriger  une  reconnaissance,  puis  une 
attaque  sur  Feltre,  où  l'arri ère-garde  de  l'ennemi,  qui 
seule  put  être  atteinte,  abandonna  entre  nos  mains  un 
drapeau,  deux  cents  hommes,  deux  pièces  de  canon, 
plus  de  cent  chevaux  et  quarante  voitures  de  farine, 
d'avoine  et  de  fourrage. 

Le  18,  je  portai  à  La  Salle  l'ordre  de  partir  le  lende- 
main à  trois  heures  du  matin  pour  faire  avec  cent  chas- 
seurs une  reconnaissance,  je  ne  sais  plus  sur  quel  point. 
tl  venait  précisément  d'acheter  une  carte  assez  détaillée 
du  pays;  nous  la  déployâmes,  et  apercevant  au  milieu 
des  ornements  de  la  légende  deux  petites  bouteilles,  sur 


MOOERNRS   COCLÈS.  69 

l'une  desquelles  était  écrit  :  Piccoli,  et  sur  l'autre  :  Re- 
fosco  :  <  A  coup  sûr,  me  dit-il,  ce  sont  là  les  noms  des 
meilleurs  vins  du  pays;  ainsi  nous  allons  commencer  la 
reconnaissance  dont  je  suis  chargé  par  celle  des  vins.  > 
Et  ce  fut  en  buvant  une  bouteille  de  chacun  de  ces  vins 
que  nous  discutâmes  le  plan  de  cette  reconnaissance.  Le 
plaisir  de  me  trouver  avec  lui  me  décida  à  accompagner 
La  Salle;  nous  n'eûmes  pas  la  chance  de  rejoindre  l'en- 
nemi; mais  une  autre  reconnaissance  qu'il  fît  me  rap- 
pelle un  de  ces  faits  de  bravoure  et  de  folie  qu'il  mul- 
tipliait, sans  s'inquiéter  si  ces  faits  étaient  remarqués; 
seule  la  mention  que  j'en  fais  peut  les  aider  à  se  sauver 
de  l'oubli. 

Le  28,  La  Salle  avait  reçu  l'ordre  de  partir  le  lende- 
main avant  le  jour,  avec  vingt-cinq  dragons,  afin  de  se 
rendre  au  bosco  del  Mantello  et  de  se  porter  de  là  à  Ospe- 
daletto.  Sa  mission  terminée  au  bosco  del  Mantello,  il 
s'était  rendu  à  Ospedaletto,  où  la  fatigue  de  ses  chevaux 
le  décida  à  s'arrêter  pour  les  faire  reposer  et  manger,  et 
pour  faire  rafratchir  ses  hommes.  Il  avait,  en  consé- 
quence, placé  une  vedette  à  la  tète  du  village,  et,  restant 
à  cheval  avec  un  brigadier,  il  avait  fait  mettre  pied  à 
terre  à  l'officier  commandant  sous  ses  ordres,  ainsi  qu'à 
tout  le  détachement,  et  les  avait  chargés  de  réunir  au 
plus  vite  les  vivres  et  les  fourrages.  Ses  hommes  s'étaient 
donc  dispersés,  lorsque  la  vedette  se  laissa  surprendre, 
puis  enlever,  et  La  Salle  se  trouva  brusquement  assailli 
par  tout  un  peloton  de  hussards  autrichiens.  Heureuse- 
ment le  brigadier,  resté  à  cheval  avec  lui,  était,  ainsi  que 
La  Salle,  un  homme  extraordinaire  sous  les  rapports  de 
la  vaillance,  de  la  présence  d'esprit,  de  l'agilité,  de  la 
force,  et  ces  deux  Goclès,  ne  prenant  conseil  que  de  leur 
audace,  résolurent  de  faire,  à  eux  seuls,  tète  à  tout  le 
peloton.  Une  charrette  dételée   se  trouvait  en  avant 


10      MÉMOIRES   DU    GÉNÉRAL    BARON    THIKBAULT. 

d'eux  et  contribuait  à  rétrécir  encore  la  rue  déjà  peu 
large;  ils  s'étaient  précipités  vers  cette  charrette  au 
moment  où  le  premier  des  hussards  autrichiens  la  dé- 
passait, et,  tandis  que  La  Salle  abattait  le  hussard,  le 
brigadier  abattait  le  cheval.  Deux  hussards  qui  parurent 
ensuite  furent  abattus  de  même,  et  lorsque  le  gros  du 
peloton  arriva,  hommes  et  chevaux  tués  en  tas  for- 
maient un  obstacle  qui  servit  aux  deux  braves  pour 
prolonger  leur  résistance.  L'officier  eut  ainsi  le  temps 
de  revenir  et  de  seconder  de  son  mieux  ces  deux  ter- 
ribles combattants;  quelques  dragons  suivirent;  dès 
lors  la  défense  fut  certaine;  mais  à  peine  La  Salle  se 
vit-il  appuyé  par  huit  ou  neuf  hommes  qu'il  se  précipita 
au  milieu  de  ses  agresseurs,  et,  son  exemple  ayant  au 
dernier  point  électrisé  ses  dragons,  il  tua  ou  ût  prison- 
niers la  presque  totalité  de  ces  hussards,  non  sans  ren- 
trer en  possession  de  sa  vedette. 

Les  jours  suivants  furent  occupés  à  des  mouvements 
qui  avaient  pour  but  d'appuyer  la  gauche  de  la  division 
Augereau,  commandée  par  le  général  Guieu,  et  qui, 
d'après  les  ordres  du  général  Masséna(4),  rejetait  au  delà  , 
de  la  Piave  les  corps  autrichiens  se  trouvant  encore  sur 
la  rive  droite  de  cette  rivière.  Pour  juger  d'après  lui- 
même  comment  cette  opération  s'exécutait,  le  général 
Masséna  était  parti  de  Bassano  avec  ses  troupes,  et, 
tandis  qu'il  envoyait  le  général  Ménard  et  l'adjudant 
général  Kellermann  soutenir  son  mouvement  par  des 
reconnaissances,  tandis  que,  d'autre  part,  pour  éviter 
que  l'ennemi  ne  réunît  toutes  ses  forces  contre  le  géné- 
ral Guieu ,  deux  fortes  reconnaissances  avaient  été 
confiées.  Tune  au  général  Rampon  sur  Pederobba,  l'autre 

(1)  Le  général  Auge reau  était  alors  à  Paris,  où  il  avait  été  chargé 
de  porter  les  drapeaux  pris  à  Rivoli,  à  la  Favorite,  A  Saint-Georges 
et  A  Mantouo. 


RECONNAISSANCeS.  TI 

au  général  Motte  sur  Feitre,  le  général  Masséna  se  ren- 
dit à  Selva,  et,  chemin  faisant,  son  avant-garde  avait 
chassé  de  Vimadelle  trente  et  quelques  hussards  autri- 
chiens. Prêt  à  entrer  à  Selva,  le  général  Masséna  désira 
savoir  si  les  hussards  chassés  de  Vimadelle  avaient 
repassé  la  Piave  et  s'il  n'y  avait  pas  d'autres  détache- 
ments ennemis  sur  la  rive  droite.  II  m'ordonna  de 
prendre  le  demi -escadron  de  dragons  qui  lui  restait, 
c'est-à-dire  trente-quatre  hommes,  et  de  remonter  la 
rivière  jusqu'à  Santa  Mama,  afin  de  communiquer  en 
même  temps  avec  l'adjudant  général  Kellermann,  dont 
la  reconnaissance  avait  porté  sur  ce  point. 

J'arrivais  presque  à  Santa  Mama  et  j'allais  descendre 
un  tertre  boisé  qui  dominait  le  pays,  lorsque  j'aperçus,  à 
un  quart  de  lieue  au  delà  de  la  Piave  qui  coulait  à  mes 
pieds,  le  feu  de  quelques  coups  de  carabine.  Je  m'ar- 
rêtai :  c  Ce  sont  de  nos  dragons  )  >  s'écria  un  des  hom- 
mes de  mon  détachement  connu  pour  avoir  une  vue 
excellente.  Ma  lunette  confirma  ce  fait;  mais  aussitôt 
des  sabres  brillèrent,  et  ces  dragons  furent  chargés  par 
des  hussards  beaucoup  plus  nombreux  qu'eux.  En  un 
instant  je  fus  en  bas  du  tertre,  et,  suivi  de  mes  hommes, 
je  me  jetai  dans  la  Piave,  qui  par  bonheur  se  trouvait 
guéable  sur  ce  point.  Parvenu  sur  la  rive  gauche,  je 
reformai  mon  peloton  sans  m'arrêter,  et,  au  grand  trot, 
je  continuai  à  me  porter  en  avant.  A  cinq  cents  pas  de 
la  rive,  je  trouvai  l'adjudant  général  Kellermann  seul  et 
qui,  monté  sur  un  cheval  dont  il  n'était  pas  le  maître, 
n'avait  pas  osé  en  venir  aux  mains  avec  l'ennemi;  mais 
il  me  dit  que  ce  fou  de  La  Salle,  pour  répéter  son 
expression,  s'était  laissé  emporter  par  sa  tête  et  se 
trouvait  compromis  d'une  manière  diabolique.  On  con- 
çoit si  je  pris  le  galop,  et  bientôt  je  distinguai  La  Salle 
qui,  coupé  par  ces  Autrichiens  et  sans  cesse  attaqué 


7S      M^OIRES   DU    GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

par  eux,  se  défendait  avec  la  plus  vive  énergie;  toutefois 
sans  secours  il  aurait  fini  par  succomber,  lorsqu'à  notre 
approche  la  scène  changea.  Les  Autrichiens  dispa- 
rurent, et,  ainsi  dégagé,  La  Salle  eut  la  facilité  de  refor- 
mer son  peloton.  Dans  cette  situation,  je  pouvais  sans 
doute  aller  jusqu'à  lui,  réunir  mon  peloton  au  sien  et, 
quoiqu'il  eût  quelques-uns  de  ses  hommes  hors  de  ser- 
vice, charger  avec  lui  les  hussards  dont  nous  aurions 
eu  bon  compte;  mais  nous  étions  au  delà  de  la  Piave, 
nous  y  étions  sans  ordres  ou  plutôt  contre  les  ordres; 
nous  y  étions  au  milieu  des  troupes  autrichiennes;  nous 
ne  savions  pas  ce  que  nous  avions  sur  nos  flancs  ou 
même  en  arrière  de  nous,  et  nous  ignorions  également  où 
nous  aurait  conduits  une  charge  dont  nous  n'avions 
rien  à  espérer.  En  conséquence,  arrivé  à  deux  cents  pas 
de  lui,  je  m'arrêtai  ;  il  exécuta  un  demi-tour  et  partit  au 
trot  pour  venir  se  placer  à  deux  cents  pas  en  arrière  de 
moi;  mais  au  moment  où  il  allait  me  dépasser,  et  comme 
je  m'avançais  vers  lui,  il  se  jeta  sur  moi  et  m'embrassa 
en  criant  :  «  Amitié  éternelle  >,  serment  auquel  la  mort 
nous  a  trouvés  fidèles.  Il  est  inutile  de  dire  que  nous 
revînmes  aussitôt  jusqu'à  la  Piave  et  que  nous  la  retra- 
versàmes.  C'était  temps,  car,  indépendamment  des 
soixante-quinze  hussards  qui  nous  suivaient  à  distance, 
cent  cinquante  autres,  arrivant  par  notre  gauche  et  lon- 
geant la  rivière,  étaient  prêts  à  nous  couper  la  retraite. 
Ils  parurent  même  vouloir  passer  la  rivière  à  leur  tour; 
mais  le  feu  de  mousqueterie  de  nos  dragons  les  décida 
à  se  retirer.  Ainsi  se  termina  cette  échaufTourée  qui 
coûta  à  La  Salle  deux  hommes,  deux  chevaux  et  plusieurs 
blessés.  Lui-même  y  reçut  deux  coups  de  sabre,  l'un 
sur  sa  pelisse,  l'autre  sur  le  haut  de  son  gant  à  la  Gris- 
pin,  tandis  que  son  cheval  reçut  un  coup  de  sabre  sur 
le  nez  et  une  balle  à  la  croupe,  ce  qui  lui  fit  donner  le 


OCCASION    MANQUÉK.  73 

nom  de  Kugel  (balle).  L'ennemi  n'en  fut  pas  quitte  à  si 
bon  marché,  nos  hommes  ayant  toujours  pointé. 

Ce  fut  au  reste  le  dernier  jour  où  La  Salle  et  moi  nous 
guerroyâmes  ensemble,  l'adjudant  général  Kellermann 
et  lui  ayant  quitté  la  division  Masséna  immédiatement 
après  pour  aller  se  couvrir  de  gloire  à  la  bataille  du 
Tagliamento. 

Nous  venions  de  rentrer  à  Bassano,  lorsque  le  général 
Masséna  reçut  par  une  voie  certaine,  non  seulement  la 
nouvelle  de  la  prochaine  arrivée  du  prince  Charles,  mais 
des  renseignements  précis  sur  le  nombre,  l'espèce  et  la 
marche  des  troupes  qui  le  suivaient.  Ce  devait  être 
l'objet  d'une  dépèche  importante,  qu'il  fit  immédiate* 
ment,  et,  à  huit  heures  du  soir,  pour  me  reposer  des 
fatigues  d'une  journée  fort  active  qui  avait  commencé 
à  une  heure  du  matin,  il  me  donna  l'ordre  de  partir  à 
l'instant  à  franc  étrier,  de  rejoindre  le  général  en  chef 
dans  la  Romagne  et  de  lui  remettre  cette  dépèche. 

J'ai  dit  plus  haut  quelle  avait  été  la  leçon  que  le 
général  Bonaparte  m'avait  donnée  à  Milan,  et  comment 
je  m'étais  préoccupé  d'être  dorénavant  en  mesure  de 
répondre  à  toutes  les  questions  qu'il  pourrait  me  poser. 
Je  connaissais  jusque  dans  les  moindres  détails  les  effec- 
tifs de  notre  division,  les  ressources  en  matériel,  le 
mode  et  la  nature  des  distributions,  la  position  relative- 
ment à  l'ennemi,  etc.  Tout  en  galopant,  je  repassais  sans 
cesse  mes  notes  et  surtout  mes  chiffres,  et,  si  je  parvenais 
à  voir  le  général  en  chef,  j'étais  sûr  de  le  satisfaire  sur 
toutes  ses  interrogations,  avec  des  détails  et  des  corol- 
laires qui  n'auraient  rien  laissé  à  désirer.  Je  courus  donc 
sans  reprendre  haleine  jusqu'à  Ferrare;  mais  là  j'appris 
du  commandant  militaire  que  le  général  en  chef  avait 
repassé  le  Pô  la  veille,  qu*il  avait  assuré  pour  quelques 
mois  la  tranqaillité  sur  nos  derrières,  qu'il  rapportait 


lA      MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

une  trentaine  de  millions  pour  son  armée,  qu'il  connais- 
sait les  nouvelles,  et  qu'en  ce  moment  même  il  devait 
avoir  revu  le  général  Masséna  ou  avoir  communiqué 
avec  lui.  On  conçoit  mon  désappointement;  mais,  comme 
le  général  en  chef  n'était  plus  où  j'étais  chargé  d'aller, 
comme  personne  ne  pouvait  me  dire  où  il  était,  et  que 
de  plus  il  savait  ce  que  la  dépêche  dont  j'étais  porteur 
devait  lui  apprendre,  en  dépit  de  mon  déplaisir,  ma 
mission  se  trouvait  terminée  avant  d'avoir  été  remplie,  et 
je  n'avais  plus  qu'à  retourner  d'où  j'étais  venu.  Enfin, 
rien  ne  réclamant  ma  présence  à  Bassano,  à  quelques 
heures  prés  du  moins,  je  consacrai  ces  quelques  heures 
À  un  repos  nécessaire,  et,  m'étant  fait  écrire  et  signer 
par  le  commandant  de  Ferrare  tout  ce  qu'il  m'avait  dit, 
je  retournai  le  jour  d'après  auprès  du  général  Masséna, 
qui  approuva  ma  conduite. 

Nous  approchions  du  dernier  grand  épisode  de  guerre 
de  cette  campagne  magique.  Telle  était  la  nouvelle  : 
Le  prince  Charles,  suivi  de  25,000  hommes  d'élite  de 
l'armée  du  Rhin,  venait  prendre  le  commandement  de 
forces  considérables  qu'il  rassemblait  sur  le  Tagliamento. 
Le  héros  de  l'Empire  allait  se  mesurer  avec  le  héros  de 
la  République.  Sans  doute  on  venait  de  fournir  à  ce  der- 
nier les  deux  tiers  de  renforts  tant  de  fois  demandés,  pro- 
mis et  trop  attendus,  c'est-à-dire  deux  divisions  (20,000 
hommes),  sans  lesquelles  il  n'aurait  eu  qu'à  fuir  des 
lieux  qui  retentissaient  de  sa  renommée  désormais 
immortelle;  mais,  sans  compter  les  recrues  et  les  mala- 
des, les  blessés  rentrants  et  des  montagnards  du  Tyrol 
nouvellement  enrôlés,  l'armée  autrichienne  allait  être 
renforcée  par  six  divisions,  dont  une  tout  entière  de 
grenadiers;  ainsi  le  prince  Charles  pouvait  aborder  le 
général  Bonaparte  ou  l'attendre  avec  90,000  hommes, 
alors  que  le  général  Bonaparte,  forcé  de  laisser  20,000 


LE    REPUBLICAIN    BONAPARTE.  75 

hommes  sur  la  rive  droite  de  l'Adige,  ne  pouvait  agir 
au  delà  de  cette  rivière  qu'avec  50,000  combattants. 
Encore  y  avait-il  entre  la  situation  de  ces  deux  chefs 
cette  difîérence,  que  tout  ce  qui  restait  de  ressources  et 
de  moyens  au  gouvernement  de  Vienne  était  mis  à  la 
disposition  du  généralissime,  frère  de  l'Empereur,  alors 
que  la  défiance,  la  jalousie,  rendaient  le  Directoire  récal- 
citrant envers  celui  qui  semblait  ne  plus  laisser  de  rôle 
et  d'illustration  pour  personne.  Toutefois  ce  dernier 
avait  fait  à  son  armée  une  telle  habitude  de  la  victoire 
et  à  ses  ennemis  une  telle  habitude  des  défaites,  que 
d'avance  le  moindre  de  ses  soldats  était  certain ,  non 
seulement  de  battre  le  prince  Charles,  mais  même  d'al- 
ler à  Vienne,  ce  qui  était  bien  plus  difficile.  Personne 
n'aurait  pu  dire  ou  comprendre  comment  on  y  arri- 
verait; mais  on  ne  cherchait  pas  même  à  s'en  rendre 
compte;  on  pensait  seulement  à  ce  que  l'on  ferait  quand 
on  serait  arrivé,  et  cette  conviction  eût  été  égale  quand 
bien  même  les  difficultés,  les  chances  et  la  distance 
eussent  été  décuplées. 

Tel  était  le  pouvoir  de  cet  homme  sur  l'armée  d'Italie, 
la  plus  patriote  de  toutes.  Dans  sa  foi  révolutionnaire, 
elle  divinisait  en  quelque  sorte  son  chef  républicain,  qui 
servait  avec  tant  de  gloire  la  cause  de  la  liberté;  qui 
pour  jacobinisme  avait  été  arrêté  à  Nice  et  destitué  par 
Aubry;  qui,  fondateur  de  la  République  Cispadane,  créait 
et  fondait  la  République  Cisalpine;  qui,  sur  l'offre  de 
l'Autriche  de  reconnaître  la  République  française,  répon- 
dait :  <  La  République  n'a  pas  besoin  d'être  reconnue, 
elle  est  en  Europe  comme  le  soleil  sur  l'horizon  >  ;  qui 
disait  aux  députés  de  Venise  :  c  Jamais  je  ne  prêterai 
mon  secours  contre  des  principes  pour  lesquels  la 
France  a  fait  la  Révolution  >;  qui  enfin  écrivait  au 
prince  Charles,  sur  le  ton  de  1  égalité  :  c  Monsieur  le 


76      MÉMOIRES    D!:    GÉNÉRAL  BARON    THIÉBAULT. 

général  en  chef.  >  Oui,  le  républicain  Bonaparte  avait  un 
tel  pouvoir  sur  cette  armée  que  c'est  elle  qui  lui  fournit 
le  plus  de  courtisans  et  de  séides  quand  il  se  fit  empe- 
reur, roi  d'Italie,  et,  tandis  que  nous  nous  battions  pour 
la  gloire  de  la  République  au  milieu  des  provinces 
vénitiennes,  nous  étions  loin  de  nous  douter  que  ces 
provinces  fourniraient  à  la  cour  impériale  le  plus  de 
titres  de  première  classe,  à  la  conquête  desquels  la  gloire 
des  armes  devait  rester  étrangère.  Citerai-je  ainsi  le  duc 
de  Vicence,  le  duc  de  Bassano,  le  duc  de  Feltre,  le  duc 
de  Bellune,  le  duc  de  Cadore,  le  duc  de  Frioul,  le  duc 
d'Istrie,  le  duc  de  Padoue,  et  par  extension  le  duc  de  Ra- 
guse,  dont  la  conduite  fut  caractérisée  par  cette  expres- 
sion familière  du  soldat  :  Tu  me  raguses...  pour  :  Tu  me 
trahis;  le  duc  de  Dalmatie,  que  Ton  aurait  tout  aussi 
bien  pu  nommer  le  duc  de  Morlaquie ,  ce  qui  lui  aurait 
peut-être  épargné  l'accueil  que  ce  malheureux  nom  de 
Dalmatie  lui  a  valu  (1)?  Véritable  pillage  de  noms 
usurpés,  que  rien  ne  justifiait,  auquel,  dans  les  États 
vénitiens,Vérone,Venise  et  la  Polésine  ont  seules  échappé. 
Ces  noms  ont  donc  justement  été  contestés,  attaqués, 
déniés  même,  tout  autant  que  seront  éternellement  res- 
pectés les  noms  donnés  par  la  victoire  qui  les  consacre, 
tels  que  ceux  de  Rivoli  et  d'EssUng,  d'Elchingen  et  de 
la  Moskowa. 

C'est  par  de  tels  abus  de  son  pouvoir  que  Bonaparte 
devait  ruiner  son  empire;  de  même,  c'est  en  retour  des 
excès  de  la  Révolution  que  Paris  devait  être  souillé  deux 
fois  par  les  ennemis  de  la  France,  que  la  France  mutilée 
et  ravagée  devait  deux  fois  aussi  retomber  sous  la  main 
impure  des  coryphées  de  Coblentz  sans  recouvrer,  en 

(1)  Les  Dalmates  ont  toujours  eu  la  réputation  d*ôtre  violents, 
ivrognes,  enclins  au  vol  et  au  brigandage.  Les  Morlaques,  voisins 
des  Dalmates.  sont  d'intrépides  guerriers.  (Éd.). 


LA  DIVISION   MASSÉNâ.  "77 

compensation  de  cette  infamie,  ses  frontières  naturelles 
désonnais  perdues. 

Mais  pendant  la  glorieuse  campagne  de  1797  nous 
n'avions  aucune  raison  pour  envisager  un  avenir  aussi 
sombre,  et  cette  réflexion  me  ramène  à  mon  récit.  Je 
reprends  donc  l'histoire  du  rôle  fractionnaire  que  joua 
la  division  Masséna  à  l'armée  d'Italie. 

Le  8  mars  1797  (48  ventôse),  un  bataillon  dit  de 
Saint-Amand  arriva  à  Bassano  pour  être  incorporé  dans 
la  20*  légère,  qu'il  rejoignit  de  suite,  et,  le  lendemain  9, 
la  2*  légère,  venant  de  l'armée  du  Rhin,  rejoignit  la  divi- 
sion Hasséna,  qu'elle  était  destinée  à  compléter,  et  qui  dès 
lors  se  trouva  composée  des  2*  et  20*  d'infanterie  légère, 
des  18%  25%  32*  et  75*  de  ligne,  des  10*  de  chasseurs  à 
cheval  et  3*  de  dragons,  et  de  six  pièces  d'artillerie 
légère  et  six  d'artillerie  à  pied. 

De  suite  une  nouvelle  répartition  se  flt  entre  les  géné- 
raux de  brigade,  Motte  à  l'avant-garde,  Ménard  et  Ram- 
pon,  Leclerc  commandant  la  cavalerie,  ensuite  Carrère 
l'artillerie,  enûn  Brune  à  l'arrière-garde. 

De  ces  généraux  de  brigade,  trois  ne  se  trouvaient 
commander  qu'un  seul  régiment  chacun,  et  ce  n'est  pas 
le  besoin  qui  les  avait  multipliés  à  ce  point.  Leur  nombre 
provenait  d'abord  de  ce  que  le  général  Bonaparte  avait 
multiplié  les  promotions,  ensuite  de  ce  qu'aucun  officier 
supérieur  ne  voulait  quitter  l'armée  d'Italie.  On  les  en- 
tassait donc  dans  l'hypothèse  que  le  canon  effectuerait 
un  dédoublement,  que  par  politique  le  général  en  chef  ne 
voulait  pas  faire;  mais  le  canon  n'eut  pas  cette  com- 
plaisance. 

Enfin,  le  10  mars,  toute  la  division,  quittcmt  Bassano, 
rentra  en  campagne.  En  vingt-cinq  jours  de  marches  et 
de  manœuvres  à  travers  les  montagnes,  au  milieu  des 
glaces  et  des  neiges,  elle  allait  livrer  dix-huit  combats 


ns      MÉMOIRES  DU    GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

et,  contre  des  troupes  toujours  supérieures  en  nombre, 
enlever  dix-sept  pièces  de  canon  et  des  drapeaux,  faire 
avec  11,000  combattants  14,000  prisonniers  et  gagner 
soixante-quinze  lieues  de  terrain. 

Du  10  au  13,  la  division  s'avança  par  Feltre,  Santa- 
Giustina,  jusqu'à  Beiluno,  chassant  devant  elle  le  corps 
d'Autrichiens  commandé  par  les  généraux  Ocskay  et 
Lusignan,  qui  se  retirèrent  sur  Fortuna  et  là  résolurent 
de  se  défendre. 

A  Polpeto,  village  très  proche  de  Fortuna,  le  général 
Masséna  arrêta  la  tète  de  sa  colonne  et  se  porta  en  avant 
avec  quelques  officiers  dont  je  faisais  partie,  pour  recon- 
naître Fortuna. 

Fortuna  est  placée  entre  une  montagne  élevée  et  la 
Piave;  or  la  montagne  était  couverte  de  troupes,  le  vil- 
lage était  fortement  occupé  et  flanqué  d'un  côté  vers  la 
montagne^  de  l'autre  vers  la  rivière,  par  plusieurs  lignes 
d'infanterie;  des  nuées  de  tirailleurs  couvraient  tout  le 
front  ennemi,  quelques  pelotons  de  hussards  parais- 
saient en  arrière  du  village,  tandis  que  des  pièces  d'artil- 
lerie se  trouvaient  sur  tous  les  points  les  plus  favorables 
à  leur  action.  C'était  donc  une  formidable  défense  et  pour 
ainsi  dire  inabordable,  si  la  rivière  n'était  pas  reconnue 
guéable;  mais  c'était  là  un  fait  que  les  généraux  ennemis 
avaient  omis  de  vérifier;  peut-être  encore  avaient-ils 
espéré  que,  la  un  du  jour  approchant,  nous  n  aurions  ni 
la  pensée  ni  le  temps  de  faire  cette  vérification.  Pour- 
tant, en  arrivant  en  face  de  la  position^  ce  fut  la  première 
chose  que  le  général  Masséna  fit  examiner.  Par  bonheur, 
le  lit  se  trouvait  guéable  pour  la  cavalerie,  et  ce  fait, 
une  fois  reconnu,  décida,  et  du  plan  arrêté,  et  de  l'attaque 
immédiate. 

En  conséquence,  les  2'  et  20*  légères  débouchèrent  de 
Polpeto,  en  engageant  le  combat  depuis  le  haut  de  la 


BATAILLE  DE   POLPETO.  79 

montagne  jusqu'à  la  rivière.  Le  feu  devint  très  vif; 
malgré  leur  dévouement,  nos  troupes  furent  à  plusieurs 
reprises  forcées  de  céder  le  terrain  qu'elles  avaient  ga- 
gné; l'artillerie  vint  les  soutenir  en  abîmant  le  village, 
sur  lequel  la  i8*  de  bataille  reçut  l'ordre  de  marcher 
en  colonnes.  Alors  s'effectua  la  manœuvre  qui  devait 
décider  de  tout;  le  3«  de  dragons  franchit  brusquement 
la  rivière,  bouleversa  les  hussards,  qui  s'opposèrent  à 
son  mouvement,  dépassa  le  flanc  gauche  de  l'ennemi 
et  tomba  de  revers  sur  les  troupes  qui  le  formaient, 
et  cela  au  moment  où  la  i8*,  appuyée  par  de  l'infan- 
terie légère,  arrivait  contre  elles  au  pas  de  charge.  Atta- 
quée de  tous  côtés,  la  division  ennemie  se  mit  en 
déroute;  mais,  grâce  à  la  montagne  et  à  la  nuit, 
elle  nous  échappa.  Indépendamment  de  trois  cents  et 
quelques  morts  et  blessés  qui  restèrent  sur  le  champ  de 
bataille,  nous  ne  fîmes  en  efl^et  que  six  cent  soixante 
prisonniers,  au  nombre  desquels  se  trouvaient  dix-huit 
officiers  et  le  général  Lusignan,  déjà  pris  à  Rivoli  deux 
mois  auparavant  (i);  n'ayant  pas  quitté  les  tirailleurs,  il 
partageait  le  sort  des  plus  braves.  Quant  à  notre  perte, 
elle  se  réduisit  à  quelques  hommes,  et,  en  consignant 
ce  fait,  je  ne  crains  pas  qu'on  m'oppose  la  citation  du 
petit  doigt  de  Custine  qui  n'aurait  pas  tout  dit  (2).  Il  est  à 
la  guerre  des  faits  inexplicables,  qui  donnent  parfois  de 
l'invraisemblance  aux  faits  les  plus  exacts. 

Le  25,  la  division  se  porta  à  Serravalle;  cette  marche 
extraordinaire,  qui  pour  l'artillerie  pouvait  être  réputée 
impossible,  me  rappelle  le  fait  suivant  :  Le  général  Lusi- 


(1)  Le  général  Bonaparte,  dans  Tivresse  de  ses  victoires,  avait 
rendu  généreusement  la  liberté  aux  généraux  prisonniers. 

(2)  Dans  le  rapport  d*un  combat  assez  chaud,  le  général  Custine 
avait  dit  qu'il  n'avait  pas  eu  un  homme  tué ,  et  qu'un  seul  de  ses 
chasseurs  avait  été  blessé  au  petit  doigt. 


80      MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    TUIÉBAULT. 

gnao,  pris  au  combat  de  Fortuna,  causant  le  soir  même 
de  cette  action  avec  le  général  Masséna  et  nous,  avait 
reçu,  sur  sa  parole  d'honneur  de  ne  pas  s'échapper, 
l'ordre  de  marcher  avec  les  officiers  d'état-major  de  la 
division  ;  or  son  nom,  sa  qualité  d'émigré,  sa  réputa- 
tion militaire  ayant  excité  en  moi  le  désir  de  l'étudier, 
je  causais  avec  lui  pendant  le  trajet  de  Polpeto  à  Serra- 
valle,  alors  que  mes  camarades  dédaignaient  de  lui 
parler.  Lorsqu'il  vit  la  direction  que  nous  prenions  : 
«  Monsieur  le  capitaine,  me  dit-il,  je  connais  la  mon- 
tagne que  vous  avez  à  gravir;  Tinfanterie  y  passera 
avec  peine;  la  cavalerie,  avec  de  grandes  fatigues  et  des 
pertes;  quant  à  l'artillerie,  il  est  impossible  qu'une  pièce 
et  moins  encore  un  caisson  y  passe;  je  vous  engage  à  en 
prévenir  M.  le  général  Masséna.  > 

Le  doute  alors  était  à  peu  près  inconnu  à  l'armée 
d'Italie;  cependant,  n'ayant  qu'une  confiance  de  pres- 
sentiment à  opposer  à  l'assertion  aussi  positive  d'un 
général  distingué,  je  crus  de  mon  devoir  de  transmettre 
cet  avis,  qui  pouvait  être  important.  Le  général  Masséna 
m'écouta  avec  assez  d'indifférence,  et  quand  j'eus  fini  : 
c  Allez  dire  de  ma  part  au  général  Lusignan,  me  répon- 
dit-il, qu'après  lui  avoir  appris  avant-hier  à  attaquer 
un  village,  je  lui  apprendrai  aujourd'hui  à  passer  des 
montagnes.  >  On  devine  que  je  ne  rapportai  pas  littéra- 
lement cette  réponse,  qui,  même  faite  sur  le  ton  de  la 
plaisanterie,  aurait  pu  paraître  offensante.  Quant  au 
général  Lusignan,  lorsqu'il  vit  avec  quelle  intelligence, 
quel  zèle,  quel  courage  nos  canonniers  travaillèrent  à 
rendre  le  passage  de  leurs  pièces  possible,  avec  quelle 
rapidité  les  roues  qui  se  brisaient  étaient  remplacées 
par  des  roues  de  rechange,  à  quel  point  on  était  en 
mesure  de  faire  les  réparations  indispensables  et  avec 
quelle  promptitude   elles  étaient  faites;  quand  il  fut 


LA   MARCHE   SUR   VIENNE.  81 

témoin  de  l'enthousiasme  avec  lequel  un  grand  nombre 
de  grenadiers  et  tous  les  sapeurs  de  la  division,  sans 
ordres  et  par  un  mouvement  spontané,  aidaient  les 
canonniers,  soulevaient  les  pièces  et  les  caissons 
qu'au  besoin  ils  portaient;  lorsqu'il  vit,  dis- je  »  toute 
cette  artillerie  arriver  au  haut  de  la  montagne,  à 
travers  un  escalier  de  roches  inégales,  de  près  de  deux 
lieues,  il  ne  put  cacher  son  étonnement  et  me  dit  ce 
mot  que  j'acceptai  comme  une  heureuse  prophétie  : 
f  ...Avec  de  pareilles  troupes,  monsieur,  et  des  chefs  tels 
que  les  vôtres,  il  n'est  pas  de  but  qu'on  ne  puisse 
atteindre,  i 

Le  16  mars  (26  ventôse),  jour  auquel  le  général  Bona- 
parte gagnait  la  bataille  du  Tagliamento,  notre  division 
arriva  par  Sacile  à  Pordenone,  d'où  le  17  elle  se  porta  à 
Spilimbergo.  Enfin  le  48,  à  la  pointe  du  jour,  et  au  son 
de  toutes  les  musiques,  elle  effectua  à  gué  et  en  bataille 
le  passage  du  Tagliamento,  le  plus  large  et  le  plus  con- 
sidérable de  ces  torrents  que  l'on  désigne  en  Italie  sous 
le  nom  de  torrenti  coUivi,  parce  que,  roulant  sur  un 
sable  mouvant,  il  arrive  que  des  hommes,  des  chevaux 
ou  bestiaux,  des  charrettes  ou  voitures  même  y  dispa- 
raissent sans  qu'il  en  reste  trace.  Nous  en  fûmes  quittes 
pour  avoir  de  l'eau,  l'infanterie  jusqu'aux  aisselles,  la 
cavalerie  jusqu'à  la  croupe  des  chevaux. 

Le  Tagliamento  franchi,  la  division  Masséna  marcha  sur 
le  fort  d'Osoppo.  L'ennemi  y  avait  encore  sept  cents  ton- 
neaux de  farine,  trente-six  mille  rations  de  pain  cuit,  six 
cents  sacs  d'avoine  et  beaucoup  de  fourrage;  cinquante 
hommes  de  cavalerie  pressaient  l'évacuation  de  ces  ma- 
gasins, lorsque  le  général  Masséna,  suivi  de  ses  officiers 
d'état-major  et  de  vingt-cinq  chasseurs  d'escorte,  arriva, 
précédant  la  colonne  d'un  quart  de  lieue,  chargea  les  cin- 
quante hommes,  les  mit  en  déroute,  leur  fit  des  prison- 

it.  6 


1 


83      MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON    TUIEBAULT. 

niers,  s'empara  des  magasins,  des  voitures  réunies  pour 
transporter  les  approvisionnements,  puis  du  fort  où  il 
trouva  trois  pièces  montées,  vingt-cinq  affûts  et  des 
munitions.  Le  soir,  la  division  prit  position  &  Gemona. 

Noiis  y  étions  à  peine  arrivés,  que  le  général  Masséna 
ordonna  qu'un  officier  d'état-major  escorté  par  trois  dra- 
gons fût  renvoyé  à  Belluno  pour  savoir  s'il  ne  se  faisait 
pas  dans  ces  parages,  sur  nos  derrières,  quelques  ras- 
semblements de  troupes  ennemies.  D'après  l'ordre  du 
service,  c'était  à  un  nommé  Roubaud  de  marcher.  On 
lui  remit  les  ordres,  mais  il  déclara  que  Ton  avait  sans 
doute  le  droit  de  le  faire  battre,  mais  non  de  le  faire 
assassiner  sans  chance  de  salut  et  sans  avantage;  que  la 
mission  était  inutile,  attendu  que,  avant  qu'on  l'eût  rem- 
plie à  petites  journées,  on  saurait  de  dix  côtés  ce  qui  se 
passait  dans  ces  montagnes;  que  déplus  elle  était  inexé- 
cutable, qu'elle  était  du  nombre  de  celles  qui  ne  devaient 
être  données  qu'à  des  espions,  et  qu'en  conséquence  il  ne 
la  remplirait  pas.  A  l'instant  ce  Roubaud  fut  chassé  de 
l'état-major;  mais  après  lui,  c'était  à  moi  à  marcher;  con- 
vaincu que  ses  observations  étaient  parfaitement  justes, 
je  partis  cependant,  en  ayant  peine  à  concevoir  qu'un 
ordre  semblable  pût  émaner  du  général  Masséna. 

En  marchant  toute  la  nuit,  ce  qui  me  força  de  repasser 
le  Tagliamentoavecun  guide,  j'arrivai  le  lendemain  soir 
à  Serravalle.  Les  chevaux  n'en  pouvaient  plus,  et,  dans 
l'impossibilité  de  descendre,  sans  le  secours  du  jour,  les 
deux  lieues  de  rochers  en  escalier  qui  conduisent  à  la 
Piave„  je  m'arrêtai,  mais  me  mis  de  suite  à  prendre  des 
informations,  et  je  parvins  à  savoir,  de  manière  à  ne 
pouvoir  en  douter,  qu'un  corps  de  six  à  huit  mille  Autri- 
chiens se  réunissait  à  Belluno.  Il  était  donc  évident  que 
je  ne  pourrais  arriver  jusqu'à  cette  ville;  mais  était-ce 
une  raison  pour  regarder  ma  mission  comme  remplie  ? 


MISSION    PÉRILLEUSE.  SS 

Non,  sans  doute.  L'officier  détaché  doit  toujours  voir  par 
lui-même  ou  du  moins  en  être  empêché  par  cause  de 
force  majeure.  Sans  m'abuser  sur  ce  fait  que  je  devais 
être  pris  dix  fois  pour  une,  et  sans  m'occuper  des  dispo- 
sitions hostiles  des  habitants,  je  résolus  de  m'avancerle 
lendemain  sur  Belluno,  autant  que  je  le  pourrais,  et  de  ne 
rien  négliger  pour  avoir  sur  la  composition  et  la  destina- 
tion du  corps  ennemi  les  détails  les  plus  circonstanciés; 
toutefois,  comme  il  pouvait  importer,  non  seulement  à  la 
division  Masséna,  mais  au  général  en  chef,  de  recevoir 
cet  avis  le  plus  tôt  possible,  je  me  décidai,  faute  de  ne 
pouvoir  me  fier  à  un  habitant,  et  malgré  la  faiblesse  de 
mon  escorte,  à  expédier  un  de  mes  trois  dragons;  il 
avait  l'ordre  de  faire  la  plus  grande  diligence  possible, 
et,  s'il  trouvait  un  des  courriers  ou  un  des  officiers  du 
général  en  chef  allant  le  rejoindre,  il  devait  remettre 
à  ce  courrier  ma  dépêche  et  en  prendre  reçu. 

Ce  dragon  expédié  vers  neuf  heures,  je  me  jetai  sur  un 
lit.  Une  heure  du  matin  n'était  pas  sonnée  lorsque  le 
brigadier  qui  commandait  les  deux  hommes  restants 
entra  dans  ma  chambre  en  me  criant  :  c  A  cheval,  mon 
capitaine  I  L'ennemi  marche  sur  Serravalle;  ses  éclaireurs 
sont  arrivés,  et,  d'après  ce  que  je  viens  d'apprendre,  je 
ne  sais  pas  même  si  nous  ne  sommes  pas  déjà  envelop- 
pés. 9  Je  me  levai.  J'interrogeai  mon  hôte;  selon  lui, 
il  ne  restait  aucun  doute  sur  la  très  prochaine  arrivée  de 
l'ennemi.  Le  brigadier  dont  je  parle  était  d'ailleurs  le 
même  qui  avec  La  Salle  avait  fait  cette  défense  héroïque 
à  Ospedaletto;  c'était  un  homme  supérieur  à  sa  position 
et  qui  ne  pouvait  être  ni  abusé  ni  intimidé.  Il  n'y  avait 
donc  pas  à  hésiter,  et  nous  repartîmes  pour  retourner  à 
Sacile. 

Nous  n'avions  pas  fait  deux  lieues  que  nous  vîmes 
tout  à  coup,  en  avant  de  nous  et  sur  la  route  que  nous 


84      MÉMOIRES   OU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

suivions,  un  feu  de  bivouac  qui  nous  révéla  que  nous 
étions  coupés.  Quand  il  n'y  a  qu'une  seule  chose  à  faire, 
un  parti  est  bientôt  pris.  Ne  pouvant  donc  ni  rétrograder, 
ni  suivre  une  autre  route,  ni  nous  écarter  de  celle  que 
nous  suivions,  nous  avançâmes  dans  le  plus  grand 
silence;  l'obscurité  d'une  nuit  pluvieuse  favorisa  notre 
approche,  et,  du  moment  où  le  c  Werda?  >  se  fit  entendre, 
nous  mtmes  le  sabre  à  la  main  ;  puis  en  criant  :  c  Esca- 
dron, au  galop  f  >  nous  arrivâmes  à  toute  bride  sur  ce 
poste,  dont  les  hommes  à  ce  premier  moment  se  jetèrent 
à  droite  et  à  gauche  de  la  route.  Plusieurs  coups  de 
fusil  nous  furent  cependant  tirés,  mais  aucun  ne  nous 
atteignit,  et,  forçant  de  marche,  nous  arrivâmes  à  Sacile, 
où  je  laissai  mes  dragons,  avec  l'ordre  de  me  rejoindre 
en  doublant  les  journées  et  de  me  ramener  mon  cheval  ; 
quant  à  moi,  je  partis  sur  un  cheval  de  louage  que  je 
changeai  à  chaque  étape  pour  rattraper  sans  m'arrèter 
le  général  Masséna. 

Enfin,  le  23  mars  (3  germinal),  après  avoir  supporté 
les  plus  dures  fatigues,  couru  de  sérieux  dangers,  fait 
d'importantes  dépenses,  je  rejoignis  la  division  Masséna 
qui,  pendant  mon  absence,  avait  continué  sa  marche  en 
avant.  A  peine  le  général  se  rappelait-ii  Texécrable  mis- 
sion qu'il  m'avait  fait  donner;  il  ne  voulut  même  pas 
entendre  parler  de  mon  rapport.  C'était,  me  disait  Soli- 
gnac,  de  l'histoire  ancienne.  Ajouterai-je  que  Roubaud, 
cause  de  la  corvée  que  je  venais  de  faire,  à  peine  chassé 
de  rétat-major,  était  devenu  aide  de  camp  du  général 
Brune,  dont  son  oncle,  Tex-conventionnel  Chabot,  était 
l'ami?  Il  se  trouvait  donc  aussi  heureux  de  sa  désobéis- 
sance que  j'étais  vexé  d'avoir  vu  si  mal  employé  un 
dévouement  que  l'on  ne  daignait  pas  même  remarquer. 

C'est  sur  Tarvis  que  la  division  s'avançait  quand  je  la 
rejoignis,  le  23  mars  (3  germinal).  Tarvis,  qui  couronne 


LE   PLAN    DU  PRINCE  CHARLES.  85 

les  Alpes  Juliennes,  domine  rAllemagne  et  présentait 
comme  position  un  intérêt  exceptionnel.  Non  seule- 
ment cette  ville  était  le  point  de  jonction  de  routes 
importantes,  celles  de  Gorizia,  de  Laybach,  de  Villach, 
de  Gemona,  mais  encore  elle  se  trouvait  sur  le  chemin 
le  plus  court  qui  pût  nous  conduire  à  Vienne.  Toutes 
ces  circonstances  réunies  et  la  dernière  surtout  engagè- 
rent le  prince  Charles  à  rester  mattre  de  cette  position 
décisive.  Considérant  que  la  division  Masséna  se  trou- 
vait à  trop  grande  distance  de  la  route  suivie  par  Bona- 
parte, pour  que  les  deux  corps  ainsi  séparés  pussent 
se  secourir  à  temps,  le  prince  Charles  avait  conçu  le 
projet  de  réunir  brusquement  à  Tarvis  et  aux  débris 
des  corps  d'Ocskay  et  de  Lusignan  la  division  Bajalich 
et  plusieurs  divisions  venant  du  Rhin,  notamment  une 
division  de  grenadiers,  composée  des  plus  belles  et  des 
meilleures  troupes  de  l'empire.  Battre  avec  ces  forces 
le  général  Masséna,  qui,  aux  prises  avec  quarante  mille 
hommes,  commandés  par  leur  général  en  chef  en  per- 
sonne, ne  pourrait  résister;  se  porter  ensuite  sur  la 
division  Guieu,  qui,  par  la  route  de  la  Chiusa  impériale, 
s'avançait  isolément  pour  se  réunir  à  la  division  Masséna  ; 
se  renforcer  d'autres  troupes  attendues  du  Rhin  et  des 
différents  corps  de  l'armée  autrichienne  en  Italie,  puis 
couper  la  retraite  au  général  Bonaparte  qui  n'avait  plus 
avec  lui  que  deux  divisions  (Sérurier  et  Bernadotte),  et 
l'accabler  sous  le  poids  des  masses,  telle  était  la  concep- 
tion éminemment  militaire  dont  le  prince  Charles  allait 
tenter  l'exécution,  et  qui  fut  déjouée  de  la  manière  la 
plus  Imprévue  par  une  de  ces  inspirations  si  familières 
au  général  Masséna;  voici  comment  : 

En  suivant  la  route  de  Tarvis,  le  23  mars,  l'avant- 
garde,  composée  de  la  75*,  du  10*  de  chasseuBs  à  cheval 
et  de  deux  pièces  d'arlillerie  légère,  rencontra,  à  une 


86      MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

demi-lieue  au  delà  de  Malborghetto,  rennemi,  qui,  cul- 
buté aussitôt  qu'attaqué,  se  jeta  sur  la  gauche  de  la 
route,  dans  un  bois,  pour  se  rallier  sous  la  protection 
d'un  de  ses  bataillons  massé  dans  ce  bois;  mais  le  répit 
futde  courte  durée;  les  deux  premiers  bataillons  de  la  75" 
entrèrent  au  pas  de  charge  dans  le  bois  et  délogèrent 
tout  ce  qu'ils  rencontrèrent. 

Pendant  que  ce  premier  avantage  était  obtenu  sur  la 
gauche  de  la  route,  trois  bataillons  autrichiens,  qui,  sur 
la  droite  de  la  môme  route  et  avec  du  canon,  occupaient 
une  position  favorable,  étaient  attaqués.  Leur  résistance 
fut  vive  ;  mais  en  môme  temps  arrivait  toute  la  brigade 
d'avant-garde  conduite  par  le  général  Motte,  qui  déter- 
mina le  corps  ennemi  à  se  retirer  vers  sa  ligne  de  ba- 
taille couvrant  le  village  de  Saifnitz. 

Jusque-là  ce  n'était  qu'un  engagement  d'avant-garde; 
le  général  Masséna  pouvait  se  contenter  de  ce  premier 
succès  et  attendre,  pour  en  poursuivre  les  résultats,  qu'il 
fût  rejoint  par  le  reste  de  ses  forces,  car  il  n'avait  alors 
que  la  moitié  de  sa  division  réunie  et  prête  à  combattre. 
Cependant,  sans  hésiter,  il  ordonna  l'attaque.  Le  géné- 
ral Ocskay,  car  c'était  toujours  ses  troupes  que  nous 
battions  depuis  Fortuna,  nous  opposa  une  résistance  à 
laquelle  nous  n'étions  pas  accoutumés,  et  qui  ne  pouvait 
qu'exciter  de  plus  en  plus  nos  braves.  La  75*  ayant  reçu 
l'ordre  de  déborder  la  ligne  ennemie  au  flanc  gauche, 
pendant  que  deux  bataillons  de  grenadiers  la  déborde- 
raient au  flanc  droit,  le  général  Motte,  chargé  de  l'atta- 
quer au  centre,  la  fit  aborder  par  la  2*  légère,  qui  arriva 
sur  elle  en  colonne,  la  rompit  et,  sous  le  feu  le  plus  vif, 
vint  se  présenter  en  bataille  à  l'aile  droite,  qui,  déjà 
touroée  par  les  bataillons  de  grenadiers,  fut  mise  en 
complète  déroute.  L'aile  gauche  faiblissait  en  môme 
temps  sous  les  efforts  de  la  75*.  A  cet  instant,  le  10*  de 


LES   DEUX   COMBATS  DE  TARVIS.  «1 

chasseurs  intervint;  mis  en  mouvement  par  le  générai 
Masséna  lui-même,  il  exécuta  plusieurs  charges  brillan- 
tes, et,  tandis  que  l'ennemi  se  retirait  par  la  route  de 
Klagenfurt,  il  le  suivit  jusqu'à  une  demi-lieue  en  arrière 
de  Tarvis,  dont  nos  troupes  s'emparèrent.  L'ennemi  per- 
dit dans  cette  mémorable  action  près  de  deux  cents 
morts,  cinq  cents  blessés,  deux  pièces  de  canon  et  mille 
quatre  cent  soixante  prisonniers. 

Tel  fut  le  combat  livré  au  col  de  Tarvis»  sur  un  plateau 
de  glace,  au-dessus  de  la  région  des  nuages.  Et  certes^ 
lorsque,  profitant  de  la  rapidité  de  sa  marche,  cédant  & 
sa  dévorante  ardeur,  à  son  audace,  à  cet  instinct  qui 
décide  parfois  des  plus  grands  événements,  le  général 
Masséna  attaqua  avec  des  forces  si  réduites  le  corps 
autrichien  qui  lui  barrait  la  route  devienne,  il  était  loin 
de  se  douter  qu'il  employait  le  dernier  moment  et  le  seul 
moyen  qui  restassent  pour  sauver  l'armée  d'Italie,  qu'il 
déjouait  un  plan  supérieurement  combiné,  et  qu'il  com- 
battait pour  ainsi  dire  le  prince  Charles  en  personne. 

Une  fois  son  plan  conçu  et  arrêté,  le  prince  Charles, 
après  avoir  dirigé  le  gros  de  ses  troupes  sur  Villach,  par 
suite  du  passage  de  Tlsonzo,  s'était  rendu  en  toute  hÂte 
et  de  sa  personne  à  Tarvis  pour  rejoindre  les  divisions 
Ocskay  et  Lusignan;  mai«  il  ne  put  qu'assister  à  la  dé- 
faite, et  ce  qu'il  faut  bien  retenir,  c'est  que,  dans  la  soirée 
même  du  jour  où  le  corps  autrichien  fut  si  inopinément 
et  si  complètement  battu  par  le  général  Masséna,  il  allait 
être  renforcé  par  les  troupes  venant  de  Villach,  par  la 
division  de  grenadiers  hongrois  et,  dès  le  lendemain,  par 
une  division  de  l'armée  du  Rhin  et  par  la  division  Baja- 
lich.  Le  général  Masséna  n'était  pas  averti  de  ces  faits; 
il  procéda,  selon  son  habitude,  par  inspiration,  réalisant 
simplement  cet  axiome  de  guerre,  qu'il  ne  faut  jamais 
laisser  à  l'ennemi  un  temps  qui  peut  lui  être  arraché. 


8R      HÉHOIBES  DU   GÉHËRAL   BAHOK    THIÉBaULT. 

C'est  Aoac  un  service  saas  égal  qu'il  rendit  encore  au 
général  Bonaparte  et  k  la  France,  nn  nouveau  trophée 
dont  il  enrichit  sa  gloire. 

Nos  troupes  étaient  à  peine  maîtresses  de  Tarvis  que 
l'on  vit  déboucher  les  éctaireurs  de  l'armée  autrichienne, 
arrivant  de  Villach,  et  la  tète  de  la  division  de  grena- 
diers; ce  secours  favorisa  ta  retraite  des  troupes  bat- 
tues, que  le  général  Hasséna  poursuivait  avec  la  plus 
grande  vigueur.  Quant  au  général  Bajalich,  qui  avait  à 
travers  une  gorge  resserrée  marché  pendant  une  grande 
partie  de  lu  nuit,  pour  rejoindre  à  temps  le  prince  Charles, 
il  apparut,  au  point  du  jour,  devant  les  avant-postes  de 
notre  division;  arrivant  trop  tard,  et  pris  entre  notre 
position  et  la  division  Guieu  qui  accourait,  prête  k  se 
joindre  k  la  nl^tre,  il  ne  lui  restait  qu'à  attaquer,  ce  qu'il 
fit;  mais  il  fut  immédiatement  abordé  sur  toute  la  ligne  & 
la  baïonnette,  culbuté  et  mis  en  déroute,  après  nous  avoir 
abandonné  cinq  pièces  de  canon  et  mille  prisonniers, 
parmi  lesquels  il  se  trouva  lui-même.  Ce  fait  d'armes 
n'ayant  fait  qu'exalter  nos  braves,  ils  continuèrent  à 
poursuivre  l'ennemi  avec  un  indicible  acharnement,  et  le 
forcèrent  successivement  à  nous  abandonner  le  restant  de 
l'artillerie,  consistant  en  sept  pièces  ettrois  cents  voitures 
d'équipages  et  de  vivres.  Le  général  Masséna  put  en- 
voyer le  lendemain,  sur  ses  derrières,  quatre  mille  cinq 
cent  quarante  prisonniers  nouveaux,  le  général  B^alich, 
deux  généraux-majors,  dont  le  baron  de  Grafen,et  douze 
pièces  de  canon  avec  leurs  caissons.  Le  soir  même  de  ce 
second  combat  de  Tarvis,  la  division  Guieu,  suivant  le 
général  Bajalich  à  quelques  lieues  de  distance,  campa  sur 
le  terrain  où  ce  combat  avait  été  livré,  et  la  totalité  des 
troupes  de  la  division  Masséna  se  réunit  k  Tarvis  (1). 


I 


DE  TARVIS  A   SAINT-VEIT,  89 

Le  25  et  le  26,  la  division  s'avança  sur  Villach,oùelle 
entra  le  27,  après  avoir  empêché  l'ennemi  de  couper  le 
pont  sur  la  Gail.  Le  29,  elle  marcha  sur  Klagenfurt, 
chassant  les  débris  de  l'armée  autrichienne.  A  un  mille 
de  Klagenfurt,  nous  trouvâmes  Tennemi  réuni  ;  il  occu> 
pait,  sur  sa  droite  et  par  un  corps  d'infanterie,  une 
montagne  assez  élevée;  sa  gauche  consistait  en  une 
masse  d'infanterie,  formée  sur  trois  lignes,  et  à  son 
centre  se  trouvaient  quatre  pièces  de  canon  et  deux 
obusiers  soutenus  par  deux  régiments  de  cavalerie. 

Le  combat  commença  contre  le  centre  et  la  droite  de 
l'ennemi.  Les  trois  bataillons  de  la  25*  de  ligne  et  un 
bataillon  de  grenadiers  furent  chargés  d'enlever  la 
montagne,  notre  artillerie  de  réduire  au  silence  celle 
de  l'ennemi.  Nos  efforts  cependant  étaient  inutiles;  la 
position,  forte  par  elle-même,  était  défendue  avec  opi- 
niâtreté. Alors  le  général  Masséna,  voulant  en  finir, 
réunit  le  24*  de  chasseurs  à  cheval  au  10*  de  chasseurs 
et  au  3*  de  dragons,  et  leur  ordonna  de  forcer  le  centre 
de  l'ennemi.  Secondés  par  le  feu  redoublé  de  nos  pièces, 
tirant  aussi  longtemps  qu'elles  le  purent,  et  par  notre 
infanterie  de  gauche,  marchant  à  la  baïonnette,  ces  régi- 
ments, chargeant  à  fond,  rompirent  le  centre  de  l'en- 
nemi, qui  dès  lors  battit  en  retraite  et  même  traversa 
Klagenfurt  sans  s'y  arrêter,  mais  ne  se  débanda  pas, 
ne  nous  laissa  aucun  prisonnier  et  sauva  toutes  ses 
pièces.  Poursuivi  par  notre  cavalerie  et  par  la  i8*  de 
ligne,  l'ennemi  voulut  faire  volte-face  à  une  demi-lieue 
au  delà  de  la  ville;  mais,  chargé  de  nouveau  et  enfoncé 
une  seconde  fois,  il  nous  abandonna  deux  cent  quarante 
prisonniers,  dont  quatre  officiers.  Nous  trouvâmes  six 
cents  malades  et  blessés  à  Klagenfurt,  où  la  division 
séjourna  le  30.  Le  31,  elle  occupa  Saint-Veit.  L'ennemi 
continuait  sa  retraite  en  évitant  le  combat;  le  l*'  avril, 


90      MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

il  voulut,  sans  y  réussir,  nous  empêcher  de  nous  établir 
au  bord  de  la  Gurk;  il  avait  son  camp  en  avant  de 
Meckeldorf  et  brûla  le  pont  qui  nous  séparait  de  lui; 
mais,  le  2  à  la  pointe  du  jour,  notre  avant-garde  par- 
vint à  passer  la  Gurk  à  gué,  et  marcha  sur  Meckel- 
dorf que  Tennemi  avait  évacué  pendant  la  nuit;  elle  s'y 
arrêta  en  attendant  que  le  pont  fût  rétabli  et  que  l'arUl- 
ierie  et  le  reste  de  la  division  pussent  passer. 

A  dix  heures  du  matin,  toute  la  division  était  en 
marche  sur  Friesach.  A  un  quart  de  lieue  de  cette  ville, 
notre  avant-garde  rencontra  l'arrière-garde  de  Tennemi 
qui,  avec  du  canon,  couvrait  la  marche  du  corps  de 
bataille  et  cherchait  à  tenir  dans  trois  positions  adossées 
l'une  à  l'autre.  Son  but  était  de  gagner  le  temps  néces- 
saire à  la  destruction  des  magasins  que  cette  ville  ren- 
fermait; mais,  battue  partout  aussitôt  qu'attaquée,  cette 
arrière-garde  ne  put  empêcher  qu'à  midi  nous  ne  fus- 
sions maîtres  de  la  place,  et,  pendant  que  notre  avant- 
garde  continuait  la  poursuite  de  l'ennemi,  nous  pûmes 
éteindre  le  feu  qui  dévorait  les  magasins  dont  nous  sau- 
vâmes une  partie. 

En  arrière  d'Einœd  se  trouve  une  position  favorable 
pour  la  défense.  Une  forte  brigade  autrichienne  l'occu- 
pait avec  ordre  d'y  courir  la  chance  d'un  nouveau  com- 
bat. Le  but  était  de  ralentir  notre  marche;  ce  but  ne  fut 
pas  plus  rempli  que  les  autres  ne  l'avaient  été,  car  la  18% 
sans  répondre  au  feu  dirigé  contre  elle,  escalada  la  posi- 
tion au  pas  de  course,  fonça  à  la  baïonnette  et  sema  la 
déroute,  pendant  que  le  10*  de  chasseurs,  tournant  la 
position,  Ût  quelques  centaines  de  prisonniers.  Nos 
troupes  s'exaltaient  à  mesure  que,  dans  leur  victorieuse 
poursuite,  elles  repoussaient  l'ennemi  en  gagnant  des 
étapes  sur  la  route  de  Vienne.  La  i8*  et  le  iO  ne 
s'étaient  donc  pas  arrêtés  &  leur  succès,  ils  recondui- 


PIED   A  PIED   SUR    LA   ROUTE   DE  VIENNE.  91 

surent  l'ennemi  jusqu'aux  portes  de  la  ville;  mais  là  se 
trouvait  réuni  tout  ce  qui  restait  du  corps  que  le  géné- 
rai Masséna  combattait  depuis  Fortuna,  dont  le  nom 
demeurait  un  heureux  présage.  Or  ce  tout  formait 
encore  deux  brigades  d'infanterie,  cinq  bataillons  de 
grenadiers,  deux  régiments  de  cavalerie  avec  neuf  piè- 
ces de  canon;  et,  malgré  tant  de  défaites,  gardant  encore 
un  très  bon  ordre,  il  occupait  pour  le  moment  une 
position  qui  pouvait  passer  pour  formidable,  soit  deux 
montagnes  boisées  et  séparées  par  un  intervalle  de 
quatre  à  cinq  cents  toises.  Une  brigade  occupait  cha- 
cune de  ces  montagnes,  et  l'intervalle  était  rempli  par 
les  cinq  bataillons  de  grenadiers,  l'artillerie  et  la  cava- 
lerie. Répartition  vicieuse  en  ceci  qu'il  n'existait  aucune 
troupe  en  réserve. 

Devant  cette  situation,  notre  26'  de  ligne  fut  chargée 
de  commencer  le  combat  par  l'attaque  de  la  montagne  do 
gauche  ;  dès  qu'elle  fut  aux  prises,  la  32*  se  porta  sur  la 
montagne  de  droite,  et  les  carabiniers  des  2*  et  20*  de 
ligne  engagèrent  le  feu  avec  le  centre.  Les  brigades 
autrichiennes,  protégées  par  leur  position  boisée,  firent 
une  résistance  opiniâtre;  néanmoins  la  32*,  parvenue 
vers  cinq  heures  du  soir  au  sommet  de  la  montagne 
droite,  se  trouva  avoir  tourné  les  troupes  qui  en  occu- 
paient le  talus  et,  les  dominant  à  revers,  les  força  à  la 
retraite.  Débordée  sur  un  de  ses  flancs,  la  ligne  n'était 
plus  tenable;  la  25*  ne  tarda  donc  pas  à  gagner  du  ter- 
rain, et  le  centre,  qui  n'avait  plus  d'appui,  fut  chargé  sur 
ces  entrefaites  par  les  2*  et  20*  de  ligne,  et  mis  dans  une 
véritable  déroute  (1).  Toutes  ces  troupes  se  retirèrent 
sur  Neumarkt  et,  en  majeure  partie,  se  réunirent  sur  le 

(i)  Malheureusement,  daus  ce  combat,  nous  eûmes  à  regretter 
le  commandant  de  rartillerie,  le  brave  Carrera,  tué  par  un  boulet 
sur  ses  pièces. 


02      MÉMOIRES   D13   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

plateau  qui  se  trouve  au  débouché  du  défilé  de  ce  nom. 

Le  3  avril,  la  division  traversa  Neumarkt,  que  Ten- 
nemi  avait  évacué  pendant  la  nuit,  et  alla  bivouaquer  à 
Unzmarkt;  ce  court  trajet  fut  encore  marqué  par  deux 
combats. 

Le  premier  fut  livré  après  Scheifling,  contre  une 
arrière-garde  marchant  avec  du  canon  ;  mais  une  demi- 
heure  suffit  aux  carabiniers  et  voltigeurs  des  2*  et  20* 
pour  la  rejeter  sur  le  corps  de  bataille. 

Le  second  eut  lieu  contre  tout  ce  qui,  sur  ce  point, 
restait  de  forces  à  l'ennemi.  Sous  le  feu  le  plus  nourri, 
les  deux  demi-brigades  rivalisèrent  d'audace  comme  si 
elles  avaient  été  chargées  de  décider  de  la  réputation  que 
méritaient  les  troupes  de  l'armée  du  Rhin  et  celles  de 
l'armée  d'Italie  ;  luttant  sans  cesse  d'hérofsme,  elles 
abordèrent  ce  corps  entier  à  la  baïonnette,  rompirent 
sa  ligne  et  le  forcèrent  à  une  retraite  précipitée.  Une 
partie  des  troupes  qui  le  composaient  gagna  les  hau- 
teurs, pendant  que  l'autre  se  retira  en  bon  ordre  par 
Neumarkt,  la  droite  à  la  rivière  et  la  gauche  aux  mon- 
tagnes. La  ville  dépassée,  les  Autrichiens  voulurent 
cependant  prendre  une  position  nouvelle  et  tentèrent 
d'effectuer  leur  ralliement  sous  la  protection  d'une  vive 
canonnade  ;  mais  la  2%  toujours  plus  terrible,  chargea 
avec  tant  d'impétuosité  tout  ce  qui  tentait  de  l'arrêter, 
qu'aucun  bataillon  ennemi  ne  put  se  reformer.  La  nuit 
vint  mettre  fin  à  ce  long  combat  dans  lequel  l'ennemi, 
qui  cependant  n'eut  affaire  qu'à  deux  demi -brigades, 
perdit  quatre  cents  hommes,  tués  ou  blessés,  et  huit 
cents  prisonniers.  Notre  avant-garde  prit  position  à  un 
mille  au  delà  de  Neumarkt,  et  le  reste  de  la  division,  le 
parc  y  compris,  fut  placé  en  avant  et  en  arrière  de  celte 
ville,  que  le  quartier  général  occupa. 

Le  4,  à  la  pointe  du  jour,  elle  était  déjà  en  marche 


DE   NEUMARKT   A  LEOBEN,  9S 

8ur  Judenburg,  A  une  lieue  en  arrière  de  cette  ville, 
Rothenthurm  dépassé,  se  trouvait  un  bois,  où  Tennemi 
crut  pouvoir  profiter  d'un  abri  favorable  et  courir  la 
chance  d'un  nouveau  combat.  La  position  était  telle 
qu'elle  laissait  les  résultats  chanceux;  le  général  Mas- 
séna  la  fit  tourner,  obligeant  ainsi  l'ennemi  à  l'évacuer, 
puis  à  se  retirer  au  delà  de  Judenburg,  où  la  division 
séjourna  le  5. 

On  ne  peut  concevoir  avec  quel  acharnement  l'en- 
Demi  tenait  pied  contre  nous  pour  couvrir  le  chemin  de 
Vienne  et  sinon  arrêter  (il  ne  devait  plus  en  avoir  l'es- 
pérance), du  moins  ralentir  notre  marche.  C'est  pas  à 
pas  qu'on  se  disputait  la  route»  et  toujours  au  milieu  des 
glaces  et  des  neiges  ;  les  Autrichiens,  sans  cesse  réduits 
de  nombre,  ne  semblaient  pas  encore  découragés,  et 
nos  braves,  qui  répondaient  à  leurs  feux  nourris  par 
des  charges  à  la  baïonnette,  loin  d'en  éprouver  la 
fatigue,  devenaient  irrésistibles. 

Le  6,  la  division  continua  la  glorieuse  offensive  en  se 
portant  sur  Knittelfeld.  L'ennemi,  en  abandonnant  cette 
ville,  la  veille,  en  avait  incendié  le  pont.  La  Muhr  n'était 
pas  guéable,  il  fallut  s'arrêter  jusqu'à  ce  que  le  pont  fût 
rétabli;  mais  il  était  à  peine  praticable  que  l'avant- 
garde  le  passa. 

Le  7,  toute  la  division  s'avança  sur  Leoben.  A  Saint- 
Michael,  elle  atteignit  l'arrière-garde  autrichienne,  et 
elle  allait  être  attaquée  lorsque  le  général  Masséna 
reçut  l'avis  qu'un  armistice  venait  d'être  conclu.  Toute- 
fois, se  trouvant  en  arrière  des  limites  fixées,  il  envoya 
au  général  ennemi  un  parlementaire  pour  le  prévenir 
qu'ayant  l'ordre  de  continuer  sa  marche  jusqu'à  Bruck, 
il  voulait  que  Leoben  fût  évacué.  On  vint  demander  une 
heure...  c  Pas  cinq  minutes...  »,  répondit  le  général 
Masséna;  en  effet,  il  continua  à  avancer,  et,  parvenu  aux 


04      MÉMOIRES    DU   GENERAL  BARON    THIÉBAULT. 

premières  maisons  de  Saint-Michael,  il  vit  venir  à  lui  un 
vieux  général  aatrichien  qui,  la  serviette  à  la  main,  lui 
dit  !  <  Monsieur  le  général,  il  y  a  huit  jours  que  je  n'ai 
diné  ;  ne  pouvez-vous  donc  pas  arrêter  vos  troupes  et 
me  laisser  prendre  mon  repas?  —  Vous  êtes  fort  le 
mattre,  lui  répondit  en  riant  le  générai  Masséna,  de 
prendre  pour  dîner  et  pour  vous  reposer  tout  le  temps 
qu'il  vous  plaira;  mais  je  ne  le  suis  pas  de  ralentir  ou 
de  suspendre  mon  mouvement.  Ainsi  faites  débarrasser 
la  roule,  ou  j'attaque.  >  Le  général  autrichien  fit  déblayer 
la  route,  et  cette  formidable  division  Masséna  traversa 
toute  la  division  autrichienne,  laissant  cependant  une 
demi-brigade  pour  l'observer,  demi-brigade  qui  ne 
rejoignit  la  division  que  lorsque  cette  division  autri- 
chienne se  fut  retirée. 

Arrivée  le  7  à  Leoben,  la  division  y  séjourna  le  8,  et 
le  9  se  rendit  à  Bruck,  petite  ville  située  sur  la  Muhr, 
rivière  qui,  pendant  les  conférences  de  Leoben,  servit 
de  limite  aux  deux  armées. 

Ainsi  se  terminèrent  les  opérations  de  guerre  de  la 
division  Masséna  pendant  les  campagnes  éternellement 
mémorables  de  1796  et  de  1797.  Sans  rappeler  les 
combats  antérieurs,  combats  si  décisifs,  tels  que  ceux 
de  Rivoli,  et  pour  ne  caractériser  ici  que  la  course 
triomphale  qui  en  vingt- cinq  jours  termina  par  une 
série  de  victoires  la  campagne  d'Italie,  de  Bassano  jus* 
qu'à  Tarvis,  et  commença  non  moins  glorieusement  la 
campagne  d'Autriche,  de  Tarvis  à  Leoben ,  on  peut  dire 
qu'une  série  si  continue  de  succès  n'était  possible  qu'a- 
vec des  troupes  d'élite  conduites  par  un  chef  d'élite.  U 
fallait  avant  tout  la  confiance  et  l'élan  réciproques;  or 
les  troupes  du  général  Masséna  semblaient  vraiment 
avoir  son  âme.  Aucun  mot  ne  peut  rendre  l'influence 
électrique,  la  puissance  presque  surnaturelle  qu'il  exer- 


LES   SOLDATS   DE  MASSÉNA.  95 

çait  sur  elles  par  la  soudaineté  de  ses  résolutions  aussi 
sûres  qu'instantanées,  et  par  la  rapidité  foudroyante 
avec  laquelle  il  en  commandait  l'exécution.  Du  plus  haut 
officier  jusqu'au  moindre  soldat,  il  n'était  pas  un  de  nous 
qui  ne  s'enorgueillît  d'appartenir  à  la  division  Masséna, 
et  comment,  sans  cet  orgueil  de  son  rôle,  cette  division 
aurait-elle  réalisé  tant  de  prodiges? 

£n  résumant  cette  série  d'opérations,  non  certes  avec 
les  détails  dont  elles  étaient  susceptibles,  mais  au  moins 
avec  les  circonstances  indispensables,  je  me  suis  abstenu 
de  mentionner  les  rôles  personnels,  aussi  bien  pour  les 
autres  que  pour  moi.  C'est  que,  dans  l'ensemble  d'hé- 
roïsme dont  la  division  ût  preuve,  on  ne  put  distinguer, 
en  fait  de  supériorité,  que  celle  de  la  totalité  des  troupes 
et  celle  de  leur  chef.  Le  général  Masséna  était  partout, 
ordonnait  en  personne  jusqu'aux  moindres  mouvements 
et  ne  laissait  le  plus  souvent  rien  à  faire,  même  à  ses 
généraux  de  brigade;  quant  aux  officiers  d'état-major, 
en  des  combats  qui,  à  l'exception  de  ceux  de  Tarvis, 
se  livraient  sur  des  espaces  très  resserrés,  ils  n'avaient 
aucun  rôle  personnel  à  espérer.  11  ne  leur  restait  donc, 
comme  chance  d'être  mentionnés,  que  l'honneur  d'une 
balle  ou  d'un  boulet;  la  mort  se  montra  envers  eux  très 
avare;  ils  parurent  invulnérables,  ce  qui  modestement 
faisait  dire  à  Burthe  ;  Audaces  fortuna  juvat. 


CHAPITRE  V 


La  petite  ville  de  Bruck  est  du  nombre  de  celles  que 
le  mot  de  vilenie  caractérise  assez  bien.  Les  troupes  y 
furentmal,  et  nous  plus  mal  encore;  mais  nous  n'y  étions 
qu'à  sept  relais  de  poste  de  Vienne,  circonstance  qui 
nous  la  fit  trouver  superbe.  Au  reste,  nous  n'eûmes  pas 
d'abord  le  temps  de  nous  occuper  d'elle;  la  trêve  pou- 
vait finir  le  12  avril;  nous  étions  arrivés  le  9.  on  com- 
prend l'activité  avec  laquelle  ces  journées  furent  em- 
ployées à  pourvoir  à  tous  les  besoins  des  troupes  et  à 
réparer  l'armement,  la  chaussure  et  l'habillement.  Le 
12,  en  effet,  nous  reçûmes  l'ordre  d'être  prêts  à  recom- 
mencer les  hostilités  dès  le  lendemain ,  mais  ce  lende- 
main amena  un  contre-ordre. 

Le  16,  je  fus  expédié  par  le  général  Masséna  pour 
porter  une  troisième  fois  des  dépêches  au  général  Bona- 
parte à  Leoben.  D'après  mes  ordres,  j'étais  parti  en 
chaise  de  poste.  Au  premier  relais,  je  fus  rejoint  par  un 
officier  d'état-major  de  l'empereur  d'Autriche.  Conformé- 
ment à  l'usage  de  faire  un  cadeau  semblable  à  tous  ceux 
avec  qui  la  cour  de  Vienne  négocie,  cet  officier  portait 
de  la  part  de  son  maître  un  panier  de  vin  de  Tokai  au 
négociateur  Bonaparte,  qui  s'arrogeait  en  ce  moment  des 
pouvoirs  qu'il  n'avait  pas.  Cet  usage  bizarre  me  parut 
une  demi-manière  de  boire  ensemble,  tradition  d'un 
temps  ancien,  où  les  plus  grandes  affaires  se  terminaient 


APRÈS  LA  PAIX  DE  LEOREN.        '     91 

le  verre  à  la  main.  Toujours  estril  que,  au  second  relais, 
cet  officier  eut  ]'idée  que  nous  voyagions  dans  la  même 
voiture,  et,  comme  la  mienne  était  la  moins  belle,  comme 
au  reste  il  ne  pouvait  quitter  son  panier,  je  montai  dans 
la  sienne.  Son  nom  m'a  échappé,  mais  ce  que  j'ai  retenu 
de  sa  conversation,  c'est  qu'il  ne  pouvait  s'accoutumer 
à  l'idée  de  voir  les  Français  à  vingt- cinq  lieues  de 
Vienne.  C'était  d'ailleurs  un  aimable  jeune  homme; 
nous  ne  nous  quittâmes  plus  qu'à  Leoben;  nous  dînâ- 
mes Tun  et  l'autre  chez  le  général  en  chef;  nous  avions 
même  fait  le  projet  de  revenir  ensemble,  mais  je  fus 
expédié  le  premier.  Dans  la  soirée  même,  je  repartis 
pour  Bruck,  sans  avoir  eu  l'honneur  de  remettre  moi- 
même  ma  dépêche,  ni  le  bonheur  d'être  interrogé. 

A  Bruck,  Burthe  eut  une  nouvelle  querelle  de  jeu,  y. 
fit  une  nouvelle  provocation,  suivie  d'une  affaire  qui 
par  bonheur  resta  sans  conséquence.  Le  jeu,  le  vin,  les 
duels,  les  femmes,  ou  pour  mieux  dire  les  filles,  se  par- 
tageaient sa  vie.  Et  cependant  il  aurait  pu  être  un  offi- 
cier distingué,  mais  tout  se  bornait  pour  lui  à  trois 
choses,  s'amuser,  ravaler  ses  chefs  et  se  vanter  à  toute 
outrance.  Aussi  ne  joua-t-il  aucun  rôle,  et,  en  dépit  de 
l'épitaphe  dont  sa  femme  a  orné  sa  tombe,  son  nom  ne 
se  rattache  à  rien  qui  vaille  la  peine  d'être  cité. 

Les  préliminaires  de  la  paix  une  fois  signés  ou  plutôt 
dictés  à  Leoben,  l'armée  d'Italie,  toute  chargée  de  lau- 
riers, reprit  le  chemin  de  ces  régions  dont  elle  avait  si 
magnifiquement  justifié  le  nom;  et  ce  trajet  me  fournit 
quelques  anecdotes  que  je  vais  rapporter. 

La  première  me  reporte  à  Gratz,  capitale  de  la  Styrie, 
ville  charmante,  fort  richement  habitée  et  dans  laquelle . 
la  division  Masséna  eut  un  séjour.  Chargé  de  faire  le . 
logement  de  l'état-major,  j'avais  pris  les  devants  et  je 
m'occupais  de  ce  travail,  lorsqu'un  petit  homme,  assec . 

n.  7 


9H      MÉMOIRES    DU    GÉNÉRAL   BARON   THIÈBAULT. 

àgé,en  Vedingoté  et  chapeau  rond,  d'une  tenue  simple, 
mais  soignée,  et  qui,  sans  ouvrir  la  bouche,  m'avait  exa- 
miné et  écouté  avec  quelque  attention,  me  dit  en  fort 
bon  français,  quoiqu'il  m'eût  entendu  parler  allemand  : 
i  Si  je  pensais,  monsieur  le  capitaine,  que  vous  dussiez' 
vous  trouver  bien  chez  moi,  je  vous  offrirais  de  venir  y 
loger.  — Monsieur,  lui  répondis-je  après  avoir  porté  sur 
lui  un  regard  scrutateur,  une  invitation  aussi  obligeante 
que  la  vôtre  compenserait  tout  ce  qui  pourrait  avoir 
besoin  de  l'être;  mais  je  serais  chez  vous  à  merveille  et 
j^acceptterais  avec  reconnaissance  si,  sans  vous  déran- 
ger, vous  pouviez  comprendre  dans  votre  offre  un  de 
mes  camarades  (Burthe),  qui  a  l'habitude  de  loger  avec 
moi.  — ^  Nous  aurons  place  pour  lui,  reprit-il  aussitôt, 
et,  pour  que  vous  puissiez  en  juger  et  lui  servir  de  guide, 
je  vais,  si  vous  le  permettez,  vous  conduire  chez  moi.  > 
Sur  ce  mot  dit  par  lui,  on  lui  remit  mon  billet  de  loge- 
ment, et  nous  partîmes,  suivis  de  mon  chasseur  qui  con- 
duisait mon  cheval  en  main,  c  Monsieur,  reprit  notre' 
hôte  chemin  faisant,  on  n'est  pas  fort  difficile  à  la 
guerre,  et,  à  ce  titre,  vous  feriez  grand  plaisir  à  ma 
femme  et  à  moi,  si  monsieur  votre  ami  et  vous,  vous 
vouliez  vous  contenter  de  notre  table.  >  Mon  petit 
homme  commençait  à  me  paraître  par  trop  modeste; 
d'ailleurs,  il  ne  fallait  pas  grand  tact  pour  découvrir  une 
habitude  de  dignité  à  travers  la  bonhomie  qu'il  affec- 
tait; ma  réponse,  ainsi  qu'un  demi -sourire,  lui  firent 
comprendre  que  sur  son  compte  je  ne  me  méprenais 
pas. 

La  grande  place  traversée,  nous  étions  arrivés  au  tiers 
de  la  plus  belle  rue  de  la  ville;  il  s'arrêta  devant  un  bâti- 
ment somptueux  et  me  dit  :  €•  Voilà  ma  maison.  >  Nous 
entrâmes;  un  signe  fit  accourir  un  palefrenier,  chargé. 
de  conduire  mon  chasseur  à  une  écurie;  quanta  nous. 


DELICIEUSE   HOTESSE.  90 

nous  parvînmes  au  premier  étage  par  un  large  escalier 
à  rampe  dorée,  au  bas  duquel  une  statue  en  bronze  sou- 
tenait  une  lanterne  digne  du  reste;  nous  arrivâmes  à 
une  vaste  antichambre,  et  un  salon  blanc,  or'  et  glaces, 
iudépendant  de  l'appartement  principal,  nous  amena 
aux  deux  chambres  à  coucher  qui  nous  étaient  desti- 
nées. Deux  domestiques,  affectés  à  notre  service,  deman^ 
dèrent  mes  ordres  en  apportant  du  vin  d'Espagne  et  des 
biscuits,  pour  attendre  le  dîner  dont  l'heure  approchait. 
Mon  amphitryon  voulut  encore  soutenir  la  plaisanterie, 
mais  je  l'interrompis,  en  le  priant  de  permettre  que  chacun 
reprît  son  rôle  et  de  me  dire  par  qui  j'avais  l'honneur 
d'être  reçu.  C'était  le  comte  de ,un  des  notables  per- 
sonnages de  la  Styrie.  Je  n'avais  plus  qu'à  savoir  à  quelle 
heure  il  aurait  la  bonté  de  me  présenter  à  sa  femme,  et,' 
après  être  convenu  que  ce  serait  avant  le  dîner,  j'allai^ 
au-devant  du  général  pour  lui  rendre  compte  de  ma' 
mission,  lui  conduire  le  guide  qui  devait  l'accompagner 
à  son  logement  et  ramener  Burthe,  qui  fut  enchanté  du 
gîte,  de  rhôte  et  surtout  de  son  vin  d'Espagne.  Mais, 
l'hôtel,  les  gens,  le  luxe  et  la  bonne  chère,  tout  cela 
disparut  bientôt  à  mes  yeux,  en  comparaison  de  notre 
hôtesse,  créature  charmante  de  vingt  ans.  Elle  parais* 
sait  compatir  au  bonheur  avec  lequel  je  la  contemplais. 
Je  ne  saurais  rendre  tout  ce  qu'elle  avait  d'inspiration 
pour  moi,  ni  le  genre  de  vertige  que  me  causait  l'hon-^ 
neur  de  lui  donner  la  main  et  d'être  à  côté  d'elle  à  table. 
Elle  fut  de  suite  aussi  gracieuse,  aussi  aimable  qu'elle 
était  belle.  Le  dîner  fut  donc  on  ne  peut  plus  agréable, 
et,  comme  dans  mon  extase  j'exaltais  tout  ce  que  j'osais 
nommer^  le  pays  comme  le  reste,  elle  voulut  me  mettre 
à  même  de  le  mieux  connaître  et  me  proposa  une 
promenade,  destinée  en  outre  à  occuper  une  soirée  su- 
perbe. Deux  calècl^es,  qu'un  mot  avait  fait  atteler,  puis 


100    MÉMOIRBS   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIKBAULT. 

avancer,  nous  conduisirent  dans  des  sites  charmants 
sans  doute,  mais  qui  pour  moi  ne  pouvaient  plus  Tètre 
que  grâce  au  prisme  à  travers  lequel  je  les  voyais. 

Cependant  chaque  mot,  chaque  moment  rendaient  mes 
sentiments  plus  évidents  à  celle  qu'ils  pouvaient  inté- 
resser, et  cela  sans  lui  déplaire.  Le  reste  de  la  soirée,  et 
le  souper  qui  la  termina,  semblèrent  donner  à  l'espérance 
toutes  les  garanties  que  provoquait  le  désir;  enfin,  le 
lendemain  avant  le  dîner,  nous  nous  rendîmes  à  la 
terre  de  la  comtesse.  Le  domaine  était  aussi  considérable 
que  l'habitation  somptueuse;  maisje  n'avais  de  regards, 
comme  il  ne  me  reste  de  souvenir,  que  pour  celle  qui 
promenait  mon  délire,  et  pour  un  labyrinthe  dans  lequel 
nous  disparûmes  avec  bonheur,  que  nous  parcourûmes 
avec  délices  et  dans  lequel,  avant  d'être  mon  Ariane,  la 
comtesse  voulut  bien  s'égarer  avec  moi.  Les  quarante 
heures  que  le  ciel  m'avait  prédestiné  à  passer  chez  elle, 
et  surtout  les  six  dernières,  pour  lesquelles  tous  les 
sanctuaires  s'ouvrirent,  passèrent  avec  la  plus  désolante 
rapidité.  L'heure  fatale  du  départ  parut  sonner  une 
agonie,  et  les  regrets  furent  d'autant  plus  navrants  qu'ils 
furent  partagés;  ils  firent  môme  accueillir  avec  effusion 
et  changer  en  promesse  l'idée,  que  j'avais  émise,  de 
revenir  de  la  couchée  des  troupes,  pour  passer  encore 
une  soirée  et  une  nuit  à  Gratz.  Burthe  lui-même,  dont 
les  lazzi  n'avaient  pas  été  trop  choquants,  avait,  par 
exception  à  la  vulgarité  de  ses  goûts,  trouvé  charmante 
une  cousine  de  la  comtesse,  à  laquelle  il  ne  déplaisait 
pas;  il  n'en  était  qu'à  l'espérance  quand  j'en  étais  à  la 
réalité,  mais  il  n'en  contracta  pas  moins  le  même  enga- 
gement; la  séparation  devint  donc  moins  cruelle. 

Le  soir  même  de  l'étape,  une  fois  les  troupes  logées, 
nous  partîmes  sur  des  chevaux  de  poste  pour  retourner 
à  Gratz;  par  malheur,  une  lieue  n'était  pas  faite,  que 


RENDEZ-VOCS   CONTRARIÉ.  101 

nous  trouvâmes  quelques  soldats  couverts  de  sang;  ils 
nous  dirent  que  les  habitants  d'un  assez  grand  village, 
que  nous  avions  à  traverser,  où  même  nous  devions 
changer  de  chevaux,  étaient  en  armes  et  massacraient 
tous  les  Français.  Je  soutins  qu'ils  ne  pouvaient  s'être 
portés  à  des  excès  que  contre  des  pillards,  et  que  la 
preuve  qu'ils  n'avaient  voulu  que  châtier  des  coupables, 
c'est  qu'ils  avaient  laissé  les  hommes  vivants.  Burthe, 
qui  n'avait  pas  de  peine  à  être  moins  entraîné  que 
moi,  fut  le  plus  prudent  et  me  dit  :  i  S'il  s'agissait  de 
devoirs,  il  n'y  aurait  pas  à  hésiter;  mais  il  s'agit  d'in- 
fraction à  nos  devoirs,  et  d'après  cela  je  ne  vais  pas  plus 
loin.  >  Ceci  changeait  entièrement  ma  position.  Faire 
seul  un  tel  trajet  était  déjà  dangereux;  arriver  seul 
l'était  plus  encore.  A  nous  deux,  c'était  l'exécution  d'un 
projet  auquel  nous  étions  parvenus  à  donner  la  tour- 
nure d'une  plaisanterie;  à  moi  seul,  c'était  la  révélation 
de  trop  de  choses,  et  mon  insistance  pouvait  compro- 
mettre une  femme,  pour  l'honneur  de  laquelle  j'avais 
réussi  jusque-là  à  sauver  les  apparences.  Je  crus  devoir 
me  sacrifier,  et,  j'y  pense  encore  avec  rage  et  honte,  je 
suivis  Burthe,  qui  de  suite  avait  rétrogradé.  Une  lettre, 
qui  ne  pouvait  que  trop  imparfaitement  exprimer  mes 
regrets,  excusa  par  le  prétexte  d'une  mission  l'indi- 
gnité d'avoir  manqué  à  notre  parole;  ce  fut  la  fin  de  cette 
trop  courte  aventure. 

Et  maintenant  je  me  demande  ce  qui  avait  pu  dé- 
terminer ce  vieux  comte  à  choisir  lui-même  un  jeune 
ofûcier  français  pour  hôte,  à  le  conduire  en  quelque 
sorte  à  une  femme  aussi  jeune,  aussi  charmante,  et  à 
leur  laisser  une  liberté  entière.  Je  n'ai  trouvé  d'autre 
solution  à  ce  problème  que  le  désir  qu'il  pouvait  avoir 
d'échapper  aux  embarras  et  aux  ennuis  d'un  quartier 
général,  de  s'assurer  les  égards  dont  il  m'avait  jugé 


lOâ    MÉMOIRES   DU    GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

capable,  de  conserver  chez  lui  le  premier  rôle,  le  tout 
corroboré  par  l'espoir  que  quarante  heures  ne  suffiraient 
pas  à  faire  naître  un  de  ces  moments  qu'il  pouvait 
redouter.  Quant  à  sa  femme,  certaine  qu'en  amour  il 
Xi'est  jamais  d'ennemi  et  qu'elle  inspirerait  toujours  de 
l'admiration  et  du  respect  à  celui  dont  elle  daignait 
accueillir  l'hommage,  elle  ne  parut  voir  aucun  inconvé- 
nient à  accorder  quelques  bontés  à  un  de  ces  oiseaux  de 
passage,  qui,  appartenant  à  de  lointaines  contrées,  ne 
devait  laisser  de  traces  que  dans  le  souvenir. 

Pour  en  revenir  aux  incidents  dont  fut  marqué  notre 
retour,  voici  ce  qui  se  passa  à  Leoben.  Il  faut  savoir 
que  les  vieux  corps  de  l'armée  d'*Italie,  en  grande  partie 
recrutés  dans  nos  provinces  méridionales,  se  préten- 
daient l'armée  citoyenne  par  excellence;  ils  appelaient 
l'armée  du  Rhin  c  l'armée  des  Messieurs  »,  et  ce  sobriquet, 
ils  l'appliquèrent  à  la  division  Bernadotte  dès  qu'elle  fut 
.arrivée  de  l'armée  du  Rhin.  Cette  division  était  d'autant 
plus  mal  vue,  que  sa  belle  tenue,  sa  discipline,  le  res- 
pect des  soldats  pour  les  officiers,  formaient  un  contraste 
frappant  avec  des  troupes  qui  ne  connaissaient  guère 
d'autres  devoirs  que  celui  de  battre  l'ennemi.  Les  sol- 
dats de  la  division  Masséna,  qui  en  fait  de  patriotisme 
n'entendaient  le  céder  à  personne,  n'étaient  pas  les  plus 
disciplinés  du  monde;  seul  leur  général  leur  inspirait 
assez  de  respect  et  de  crainte  pour  les  contenir.  11 
était  alors  sur  la  route  de  Paris  pour  porter  au  Direc- 
toire les  préliminaires  de  la  paix;  Brune  commandait  en 
«on  absence,  mais  il  avait  les  mains  trop  molles  pour 
jserrer  la  bride  à  des  soldats  comme  les  nôtres.  A  peine 
en  contact  avec  ceux  de  la  division  Bernadotte,  ils  se 
servirent  de  ce  mot  de  <  messieurs  >,  avec  des  intentions 
de  ridiculiser.  Plusieurs  duels  s'ensuivirent  aussitôt. 
Des  officiers  furent  envoyés  de  part  et  d'autre  pour  réta- 


«  L*ARMEE  DBS    MESSIEURS.  »  103 

blir  l'ordre;  mais,  au  lieu  de  séparer  les  combattants,  ils 
prirent  fait  et  cause  pour  eux*  Plus  de  cent  hommes 
avaient  déjà  succombé,  et,  dans  ce  nombre,  la  division 
Masséna  avait  à  en  regretter  au  moins  soixante;  les 
bataillons  commençaient  à  se  réunir,  on  pouvait  crain- 
dre qu'ils  ne  se  chargeassent  à  la  baïonnette;  on  battit 
la  générale,  on  consigna  toutes  les  troupes,  et,  avant  le 
jour,  on  fit  partir  la  division  Masséna,  qui,  pour  éviter 
une  nouvelle  rencontre,  prit  le  pas  sur  la  division  qui 
devait  la  précéder  et  perdit  avec  justice  le  séjour  qu'elle 
devait  avoir. 

Cet  incident,  ayant  changé  l'itinéraire  des  deux  divi- 
sions, ne  pouvait  manquer  d'inculper  la  division  Mas- 
séna, qui  du  reste  avait  tous  les  torts;  le  général  Brune, 
qui  aurait  dû  le  prévoir,  voulut  en  rendre  compte  le 
premier  pour  ne  pas  le  laisser  tourner  à  son  désavan- 
tage; conséquemment  il  me  fit  partir  en  courrier  pour 
porter  son  rapport  au  général  Bonaparte.  Je  ne  sais 
plus  dans  quel  château  j'atteignis  le  général  en  chef, 
mais  ce  qui  m'est  resté  présent,  c'est  que,  arrivé  de  nuit, 
une  chambre  me  fut  donnée  dans  ce  même  cbàteau,  pour 
y  attendre  les  dépêches  que  je  devais  rapporter  au  gé* 
néral  Brune;  je  me  déshabillai  et  me  jetai  sur  un  lit,  oi^ 
je  ne  tardai  pas  à  m'endormir  profondément,  et,  lorsque 
Leturcq,  aide  de  camp  du  général  Berthier,  vint  m'appor- 
ter  mes  dépèches,  j'étais  si  complètement  couvert  de 
punaises,  que,  sa  voix  n'ayant  pas  suffi  pour  me  réveil- 
ler, lui  n'osant  pas  me  toucher,  il  fut  obligé  de  me  pous- 
ser avec  le  fourreau  de  mon  sabre.  Moi-môme  j'eus  hor- 
reur de  l'état  dans  lequel  j'étais.  Ma  chemise  était  si  noire 
de  bètes  qu'on  ne  savait  par  où  la  prendre  pour  la  secouer 
par  la  fenêtre;  on  dut  me  balayer  la  peau.  Jamais  je 
n'ai  rien  vu  et  rien  senti  de  semblable,  et  je  partis  en 
souhaitant,  pour  le  repos  de  notre  général  en  chef,  que 


104    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

toutes  les  chambres  du  château  ne  fussent  pas  aussi 
totalement  habitées  par  la  vermine. 

C'est  encore  chez  une  dame,  mais  d'un  certain  âge,  de 
haut  rang,  que  je  fus  logé  à  Udineet  traité  avec  les  égards 
les  plus  distingués.  Cette  dame  avait  un  fils  unique  de 
vingt-quatre  ans,  jeune  homme  charmant,  qui  se  prit  pour 
moi  d'une  amitié  aussi  vive  que  spontanée.  Naturelle- 
ment ardent  et  ezpansif,  il  allait  au-devant  de  tout  ce 
que  je  semblais  désirer;  de  sorte  que,  ayant  témoigné 
pendant  le  dîner  le  regret  de  passer  si  près  de  Trieste 
sans  voir  cette  ville,  il  me  proposa  d'en  faire  l'excur. 
sion  avec  moi.  La  division  Masséna  devait  quitter  Udine 
le  surlendemain  matin,  jour  auquel  la  division  Berna- 
dotte  devait  la  remplacer;  le  temps  me  semblait  man- 
quer; mais  mon  jeune  comte  me  démontra  que,  partant 
en  sortant  de  table,  nous  serions  à  Trieste  pour  le  spec- 
tacle, que  nous  passerions  ensuite  quelques  heures  au 
Casin,  et  que,  pendant  la  journée  du  lendemain,  nous 
aurions  tout  le  temps  nécessaire  pour  voir  la  ville  et  le 
port,  et  pour  être  de  retour  avant  dix  heures  du  soir; 
nous  fûmes  donc  à  cheval  avant  que  le  dîner  fût  achevé, 
lui  suivi  par  un  de  ses  domestiques,  moi  par  deux 
chasseurs  d'ordonnance. 

L'esprit  original  et  saillant  de  mon  jeune  compagnon 
égaya  notre  route;  le  zèle  qu'il  mit^à  me  faire  voir  tout 
ce  que  Trieste  et  le  port  offraient  de  curieux,  et  même 
une  frégate  autrichienne  toute  neuve  qu'il  me  fit  visi- 
ter, complétèrent  avec  l'Opéra  qui  était  fort  bien  monté, 
et  le  Casin,  tout  ce  que  j'avais  pu  me  promettre  de  cette 
promenade.  Il  ne  restait  plus  qu'à  terminer  notre  itinéraire 
tranquillement,  mais  la  rencontre  imprévue  de  La  Salle  et 
de  plusieurs  de  nos  camarades,  montés  au  môme  diapa- 
son, nous  contraignit  à  faire  avec  eux  un  dîner  qui  se 
prolongea  au  point  qu'il  était  huit  heures  du  soir,  c'est- 


D'UDINE  A   TRIESTE.  105 

à-dire  nuit  fermée,  quand  nous  remontâmes  à  cheval.  Ce 
retard,  qui  me  contrariait,  inspira  à  mon  compagnon 
l'idée  de  revenir  par  un  chemin  de  piétons,  praticable 
cependant  pour  des  gens  à  cheval,  chemin  qu'il  disait 
parfaitement  connaître  et  qui  selon  lui  devait  nous  faire 
gagner  plus  d'une  heure  et  demie.  En  sortant  de  Trieste, 
nous  laissâmes  donc  la  grande  route  â  droite  et  prîmes, 
à  gauche,  un  chemin  qui  côtoyait  la  mer;  tout  â  coup  les 
traces  de  ce  sentier  s'effacèrent;  nous  étions  arrivés 
au  rivage,  et,  bientôt  resserrés  entre  des  rochers  â  pic  et 
la  mer,  nous  n'avançâmes  plus  qu'à  travers  des  brisants 
et  des  pierres.  Il  fallut  aller  un  à  un  ;  nos  chevaux  tré- 
buchaient à  chaque  pas.  Enfin  la  nuit,  devenue  fort 
obscure,  n'était  interrompue  que  par  la  lune,  que  d'épais 
nuages  découvraient  par  moments,  et,  si  j'étais  sensible 
aux  circonstances  pittoresques  de  notre  marche,  je  n'en 
avais  pas  moins  l'impatience  et  l'inquiétude  de  rejoindre 
à  temps  ma  division. 

Bientôt  mon  jeune  comte,  que  je  badinais  sur  le  chemin 
qu'il  m'avait  fait  prendre,  dut  m'avouer  que  nous  étions 
égarés.  L'obscurité,  ajoutait-il,  l'avait  empêché  de  voir 
le  sentier  que  nous  aurions  dû  prendre;  mais  il  se  fai- 
sait fort  d'en  trouver  d'autres;  nous  perdrions  bien 
plus  de  temps  en  rétrogradant  qu'en  continuant  à  suivre 
le  rivage.  Nous  continuâmes  donc  à  cheminer  en  dépit 
des  récifs  et  de  la  mer;  les  vagues  se  brisaient  autour  de 
nous  et,  à  chaque  instant,  battaient  les  jambes  de  nos 
chevaux;  une  mer  un  peu  plus  forte  aurait  rendu  le  pas- 
sage tout  à  fait  impraticable.  D'impatience  je  marchais  le 
premier;  nous  nous  engouffrions  de  plus  en  plus,  lors- 
qu'une espècede  plage  parut  enfin  s'offrir  à  ma  vue.  Le  sol, 
qui  s'éloignait  de  la  mer,  était  encore  couvert  de  roches, 
mais  assez  espacées  pour  qu'entre  elles  nos  chevaux 
pussent  passer  sans  peine.  Machinalement  j'avais  pris  le 


106    MÉMOIRES  DU   GÉNÉRAL   RARON   THIÉUAULT. 

trot  comme  pour  sortir  plus  vite  d'une  situation  vrai- 
ment pénible;  soudain  un  cri  d'alarme,  aussitôt  répété 
par  plus  de  deux  cents  voix,  s'éleva  en  avant  de  nous.  La 
lune  depuis  assez  longtemps  voilée  se  découvrit  à  cet 
instant  et  éclaira  une  masse  d'hommes  armés,  qui  cou- 
raient sur  nous  en  poussant  de  grands  cris.  Plus  de  doute, 
nous  étions  tombés  au  milieu  d'une  bande  de  brigands, 
et,  dans  l'impossibilité  de  fuir  à  cause  de  l'état  du  sol, 
nous  nous  trouvions  à  leur  discrétion  sans  résistance 
possible. 

Au  moment  de  leur  apparition,  mes  deux  chasseurs 
s'étaient  précipités  à  mes  côtés;  ils  avaient  voulu  met- 
tre le  sabre  à  la  main;  je  m'étais  opposé  à  cette  dé- 
monstration inutile  et  leur  avais  ordonné  l'immobi- 
lité. Je  renonçais  donc  à  tout  espoir  de  salut,  quand  mon 
jeune  compagnon,  ayant  lancé  son  cheval  et  nous  ayant 
dépassés,  se  mit  à  crier  de  toutes  ses  forces  :  i  Francesco  ! 
Francesco  !  >  Son  accent,  ce  nom  si  hardiment  articulé 
semblèrent  suspendre  la  fureur  de  nos  assaillants;  bien- 
tôt ce  Francesco,  après  avoir  répondu  :  <  Ëccomi  i, accou- 
rut en  s'écriant  :  c  Ahl  Signore.  >  A  sa  voix,  mon  jeune 
comte  sauta  à  bas  de  cheval  et,  dès  qu'il  put  distinguer 
ce  Francesco,  il  s'élança  vers  lui,  lui  passa  le  bras  autour 
de  la  taille  et  l'entraîna  à  quelques  pas  de  nous.  Je  ne 
pus  suivre  leur  entretien,  et  les  mots  :  c  Amico,  Fran- 
cesco >, arrivèrent  seuls  jusqu'à  moi;  mais,  après  un  col- 
loque assez  court  et  qui  pourtant  ne  me  parut  pas 
l'être,  ce  Francesco  s'avança  vers  ses  gens,  leur  ordonna 
de  s'éloigner,  fut  obéi  par  eux,  appela  un  nommé  Pietro, 
qui  se  présenta  aussitôt,  et  lui  ordonna  de  nous  ramener 
à  la  route  d'Udine.  C'était  sortir  du  tombeau.  Cet  homme, 
au  reste,  partit  sans  répliquer,  sans  proférer  une  parole; 
je  marchai  après  lui,  suivi  de  mes  deux  chasseurs;  après 
eux  venait  le  domestique  du  jeune  comte,  menant  son 


LE   BANDIT   FRANCESCO.  107 

cheval  en  laisse;  enfin  le  comte,  continuant  à  causer 
ayec  Francesco,  fermait  la  marche.  Parvenus  au  fond 
d'une  petite  gorge,  nous  trouvâmes  un  sentier  escaladant 
un  talus  assez  rapide  et  nous  le  montâmes.  Là  commen- 
çait la  plaine  et  là  aussi  Francesco  nous  quitta,  fort  gra- 
cieusement salué  par  nous  tous,  et  le  jeune  comte 
remonta  à  cheval.  Au  bout  d'une  demi-heure,  nous 
arrivâmes  à  une  route  que  l'ofTicieux  Pietro  nous  annonça 
être  la  route  d'Udine,  que  mon  hôte  reconnut,  et  deux 
piastres  que  je  remis  à  notre  guide  complétèrent  les 
adieux  que  nous  lui  ftmes. 

Lorsqu'une  centaine  de  pas  nous  eurent  séparés  de 
lui  :  c  Ah  çà,  cher  comte,  dis-je  à  mon  compagnon  d'aven- 
ture, pourriez-vous  me  donner  le  mot  de  votre  heureuse 
intervention?  —  Sans  doute,  me  ré^pondit-il,  mais  je  n'ai 
pas  à  vous  apprendre,  n'est-ce  pas?  que  nous  venons 
d^échapper  au  plus  effroyable  danger;  je  frémis  encore; 
car  si  ce  Francesco  ne  s'était  pas  trouvé  là,  rien  au 
monde  ne  pouvait  nous  sauver,  ni  vous  ni  moi.  —  Mais 
qui  est  donc  ce  Francesco?  —  Un  homme  de  capacité  et 
d'audace,  ancien  serviteur  de  ma  famille;  un  homme  à 
qui  j'ai  sauvé  la  vie  il  y  a  deux  ans,  qui  depuis  est 
devenu  le  chef  de  cette  bande  et  fait  trembler  tout  le 
pays;  malgré  l'influence  de  son  infâme  métier,  il  a  con- 
servé pour  moi  de  la  reconnaissance  et  du  dévouement. 
Je  lui  ai  persuadé  que  vous  étiez  allé  à  Trieste  pour  ren- 
dre à  ma  mère  et  à  moi  le  plus  grand  service,  que  je 
répondais  de  vous  sur  ma  tète,  et  que  s'il  vous  arrivait  la 
moindre  chose,  ma  mère  était  perdue.  Tel  est  le  moyen 
de  salut  que  le  ciel  m'a  inspiré  et  qui  par  bonheur  a 
réussi.  > 

Il  était  près  de  quatre  heures  du  matin  quand  nous 
rentrâmes  à  Udine.  On  rappelait  pour  le  départ  de  la 
division  Masséna;  a  la  rigueur,  j'aurais  pu  la  suivre;  je 


108    MÉMOIRES   DU    GÉNÉRAL  BARON    THIEBAULT. 

n'avais  pour  cela  qu'à  changer  de  cheval;  maie  il  fallait 
laisser  le  meilleur  de  mes  chevaux  à  Udine;  je  préférai 
y  rester  avec  lui  et  avec  mes  deux  chasseurs,  dont  les 
chevaux  d'ailleurs  ne  pouvaient  plus  marcher.  Je 
demandai  donc  cette  autorisation,  qui  me  fut  accordée. 

Le  général  Bernadotte  arrivé,  j'allai  lui  rendre  mes 
devoirs;  il  me  reçut  à  merveille  et  poussa  la  bonté  au 
point  de  me  faire  déjeuner  et  dîner  avec  lui.  A  la  suite 
de  ce  dîner,  par  une  effusion  dont  je  fus  très  vivement 
touché  et  dont  le  souvenir  m'honore,  il  eut  avec  moi  seul 
un  entretien  intime  et  confidentiel,  dans  lequel  il  passa 
en  revue  tout  ce  qui  tenait  à  la  situation  de  la  France; 
calculant  ce  qui  pouvait  la  menacer  encore  dans  son 
existence  politique  et  dans  son  bonheur  intérieur,  il  en 
vint  jusqu'aux  larmes.  Ce  moment,  où  il  se  montra  si  pur 
dans  ses  intentions,  si  élevé  dans  son  dévouement,  si 
différent  de  tant  d'autres  chefs  avec  qui  Ton  n'aurait 
pu  faire  d'autres  comptes  que  ceux  de  leur  gloire  mili- 
taire, de  leur  ambition  et  de  leur  fortune,  excita  en  moi 
une  admiration  dont  je  dois  faire  l'aveu,  malgré  les 
événements  postérieurs  qui  peuvent  paraître  ne  pas 
devoir  la  justifier. 

Le  général  Bernadotte  me  témoigna  le  regret  de  ne 
pas  avoir  une  place  d'aide  de  camp  à  m'offrir  ;  toutefois, 
sur  un  mot  de  lui,  le  général  de  division  de  Beaumont, 
frère  du  marquis,  me  proposa  d'être  le  sien.  Je  n'aurais 
pas  hésité  à  m' attacher  au  général  Bernadotte,  mais  je 
n'acceptai  pas  la  proposition  du  général  de  Beaumont. 
L'opinion  dont  le  générai  Bernadotte  m'honorait  porta 
également  le  général  de  cavalerie  Dugua  à  m'engager, 
en  attendant  le  prochain  avancement  d'un  de  ses  aides 
de  camp,  à  devenir  l'un  des  adjoints  de  son  chef  à  l'état- 
major;  il  signa  même  à  ce  sujet  une  demande,  que  je  me 
fis  remettre  afin  qu'elle  ne  parvînt  pas  à  son  adresse. 


LES   TERRITOIRES    DE  L'ARMÉE   D'ITALIE.        109 

J'en  ris  quelquefois,  pendant  les  deux  jours  que  je  restai 
à  Udine  avec  le  général  Bernadotte,  j'eus  Tair  d'être  à 
l'enchère;  tout  le  monde  y  mettait,  excepté  le  seul  à  qui 
j'aurais  pu  m'adjuger.  Ainsi,  malgré  ses  défauts,  je  res- 
tai avec  Solignac,  qui  d'ailleurs  venait  de  demander 
pour  moi  le  grade  de  chef  de  bataillon.  Les  événements 
me  donnèrent  raison. 

En  ramenant  son  armée  dans  la  haute  Italie,  le  géné- 
ral Bonaparte  avait  assigné  un  territoire  à  chacune  de 
ses  divisions.  Son  but  sans  doute  avait  été  de  contenir 
le  pays  vénitien  dont  il  avait  eu  tant  à  se  plaindre,  mais 
aussi  d'offrir  à  chacune  d'elles  les  moyens  de  se  reposer, 
de  s'exercer  et  de  pourvoir  abondamment  à  tous  ses 
besoins  (1).  D'après  cette  répartition,  ladivision  Masséna 
eut  le  Padouan,  et  c'est  ainsi  que  je  dus  la  rejoindre  à 
Padoue  la  savante  (2)  et  sous  ce  rapport  déjà  la  mal 
nommée.  J'y  demeurai  cinq  mois,  le  plus  long  des  séjours 
qu'en  cinq  ans  j'aie  faits  dans  aucune  des  villes  de  l'Italie. 

Mon  logement  avait  été  fait  chez  un  comte  de  Grumko. 
Lorsque  je  me  présentai  chez  lui,  ce  vieillard  de  plus 
de  soixante-dix  ans  m'expliqua  que  sa  maison  était  peu 
vaste,  qu'il  y  avait  beaucoup  de  monde,  que  nous 
pourrions  nous  y  gêner,  que  d'autre  part  ses  habi- 

(i)  On  levade  fortes  contribations.  Pour  dorer  la  pilule,  on  publia 
que  ce  que  Ton  demandait  à  chacun  était  un  faible  prix  de  la  liberté 
dont  il  allait  jouir.  Un  bijoutier  de  Padoue,  taxé  à  trois  mille  francs, 
réclama;  son  thème  fut  qu'il  ne  se  souciait  d'aucune  liberté  et 
qu'on  ne  devait  pas  le  forcer  à  payer  ce  dont  il  déclarait  ne  pas 
vouloir  jouir.  U  fut  débouté  de  sa  demande,  mais  il  gagna  de  faire 
rire  tout  le  monde  et  d'avoir  un  gamisaire.  On  sait  que  la  liberté 
si  brillamment  promise  et  vendue  à  bon  prix  fut,  en  fin  de  compte, 
le  joug  de  l'Autriche. 

(â)  Chaque  ville  un  peu  considérable  de  l'Italie  a  son  sobriquet. 
Si  donc  l'on  dit  Padoue  la  docte,  on  dit,  comme  chacun  sait,  Venise 
la  riche.  Milan  la  grande,  Florence  la  gentille,  Gènes  la  superbe, 
Naples  la  belle,  Rome  la  sainte,  etc.,  pour  ne  nommer  que  les  villes 
dont  j'aurai  spécialement  è  m'occuper. 


110    MÉMOIRES    DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

tudes,  quant  à,  l'heure  des  repas  surtout,  cadreraient 
difmcilement  avec  les  miennes.  Pour  conclure,  il  m'offrit 
une  petite  maison  en  face  de  la  sienne;  je  devais  y 
demeurer  seul,  je  trouvai  tout  cela  parfait.  Comme 
ce  comte  parut  se  plaire  avec  moi,  je  profitai  du  voisi- 
nage et  j'allai  souvent  le  voir;  de  son  côté,  il  me 
visitait  une  ou  deux  fois  par  semaine;  bref,  il  me  prit 
dans  une  telle  affection  qu'il  n'y  eut  pas  d'éloges  qu'il 
ne  débitât  sur  mon  compte,  dans  toute  la  ville  où  son 
âge,  son  caractère,  son  mérite,  sa  fortune  et  son  rang  le 
plaçaient  en  première  ligne.  Je  lui  dus  d'être  recherché 
par  les  plus  notables  habitants  et  reçu  bientôt  par  eux, 
comme  si  j'avais  été  de  leur  pays  et  de  leur  famille. 

Je  connus,  presque  de  suite,  une  comtesse  de  Papa- 
Fava,  veuve  du  dernier  des  descendants  des  anciens  sou- 
verains du  Padouan,  femme  de  mérite  dont  la  beauté 
avait  été  remarquable.  Fière  du  premier  rang  qu'elle 
tenait  à  Padoue,  elle  faisait  régner  chez  elle  une  sévère 
étiquette;  ses  cercles,je  l'avoue,  n'étaient  pas  amusants; 
je  dis  cercles,  parce  que  c'était  toujours  en  cercle  et  as- 
sis que  l'on  se  tenait  chez  elle;  mais  ce  n'était  pas  une  rai- 
son pour  se  permettre  d'y  aller  sans  la  ferme  résolution 
de  s'y  comporter  décemment,  et  Daure  fut  on  ne  peut 
plus  blâmable  pour  le  fait  que  je  vais  rapporter.  Un  soir 
qu'il  était,  ainsi  que  moi,  dans  ce  cercle,  et  que  la  con- 
versation languissait  un  peu  plus  que  de  coutume,  il 
se  tourna  tout  à  coup  avec  sa  chaise,  de  manière  à  faire 
face  en  dehors,  et,  au  moment  où  cette  incongruité 
fixait  sur  lui  tous  les  regards,  il  se  mit  à  bâiller  si  fort 
qu'on  l'aurait  entendu  de  la  rue  ;  enfin,  cet  inconvenablê 
bâillement  terminé,  il  se  leva;  sans  risquer  un  salut  qu'on 
ne  lui  aurait  pas  rendu,  sans  avoir  retourné  sa  chaise, 
il  continua  à  bâiller  de  toutes  ses  forces  à  travers  les 
antichambres,  l'escalier  et  le  vestibule  d'entrée.  Tout  le 


LA   SOCIÉTÉ    DE   PADOUE.  111 

monde  resta  confondu,  excepté  celle  pour  qui  était  Tof* 
fense;  après  un  sourire,  que  le  dédain  seul  paraissait 
modérer,  elle  releva  la  conversation  et  la  soutint  avec  une 
fécondité  que  son  calme  acheva  de  rendre  tout  à  fait 
naturelle;  ainsi  se  dissipa  le  malaise  qu'avait  causé  l'in- 
congruité de  Daure.  Dès  lors  je  restai  le.  seul  Français 
reçu  dans  cette  maison;  car  il  est  fort  inutile  de  dire 
qu'aucun  de  mes  camarades  de  l'état-major  Solignac 
n'eut  jamais  la  pensée  d'y  paraître,  et  que  Daure  n'y 
revint  pas. 

Cette  comtesse  Papa-Fava  avait  deux  filles.  L'aînée, 
épouse  d'un  comte  de  Policastro,  qui,  par  parenthèse, 
avait  traduit  Télémaque  en  italien  et  en  strophes  de 
huit  vers,  et  qui  me  donna  un  exemplaire  de  cet  ouvrage, 
était  belle,  fort  belle,  mais  n'était  que  cela;  la  seconde, 
femme  charmante,  dans  toute  l'extension  et  la  signifi- 
cation que  ce  mot  peut  avoir,  avait  épousé  un  comte  Dotto 
de  Dauli,  prétendant  descendre  de  Daulus,.  compagnon 
d'Antenor,en  somme  garçon  grand,  gros,  fort,  on  ne  peut 
plus  insignifiant  et  très  au-dessous  d'une  femme  comme 
la  sienne.  J'étais  de  la  société  quotidienne  de  ces  dames, 
et  je  n'ai  sans  doute  pas  besoin  d'ajouter  que  j'offrais 
surtout  mes  hommages  à  celle  qui  m'en  semblait  la  plus 
digne.  J'allai  même  avec  son  mari  et  elle  visiter  les  bains 
de  Battaglia,  construction  romaine,  tout  en  marbre  anti- 
que et  le  premier  établissement  thermal  où  je  vis  des 
baignoires  placées  au-dessous  du  niveau  du  sol,  et  dans, 
lesquelles  on  descendait  au  moyen  de  marches.  Pour, 
dire  la  vérité  entière,  cette  promenade  avait  un  autre 
but  que  les  bains,  celui  de  se  voir  hors  de  Padoue  où 
l'on  ne  pouvait  que  se  voir;  mais,  quoi  que  nous  pûmes , 
faire,  ce  Dotto  ne  quitta  pas  sa  femme  plus  que  son 
ombre,  et,  en  désespoir  de  cause,  il  fallut  réaliser  le  pré- 
texte pour  continuer  à  donner  le  change  sur  le  motif. 


112    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

Nous  nous  baignâmes  donc  tous,  mais  ce  bain  me  fit  un 
effet  diabolique.  J'avais  trop  de  chaleur  dans  le  sang 
pour  supporter  l'action  excitantede  ces  eaux  sulfureuses; 
je  ne  pus  y  tenir  un  quart  d'heure,  et,  quand  j'en  sortis, 
j'étais  couvert  de  cloches  comme  si  j'avais  été  fouetté 
avec  des  orties.  Ce  n'était  pas  ce  que  j'attendais  de  ma 
promenade,  et,  ce  premier  moyen  ayant  échoué,  j'eus 
recours  à  un  autre. 

Ce  Dotto  avait,  à  quelques  lieues  de  Padoue,  une  terre, 
et  je  me  fis  inviter  à  y  passer  quelques  jours  dans  l'es- 
poir d'y  être  plus  heureux  qu'à  Battaglia;  ce  fut 
encore  une  déception.  Bâtie  par  ce  jaloux,  la  terre  avait 
deux  châteaux,  l'un  exclusivement  habité  par  les  maî- 
tres et  par  un  ancien  gouverneur,  vieux  prêtre,  le  plus 
infernal  des  Argus,  l'autre  destiné  aux  étrangers.  Sou- 
mise de  cette  sorte  à  une  double  surveillance,  je  ne 
voyais  ma  charmante  hôtesse,  soit  à  la  promenade, 
soit  au  salon,  soit  aux  repas,  qu'entre  ses  deux  gardiens. 
J'avais  cependant  été  informé  par  elle  que,  lorsque  le 
souper  venait  à  se  prolonger,  il  arrivait  que  les  deux 
hommes  s'endormaient  à  table,  et  Dieu  sait  ce  que  je 
n'imaginais  pas  pour  faire  durer  le  dessert;  enfin,  le 
troisième  et  dernier  jour  que  j'avais  à  passer  avec  eux, 
soutenant  la  conversation  de  manière  à  la  faire  languir 
le  plus  possible,  je  parvins  à  les  assoupir,  et,  au  mo- 
ment où  leur  sommeil  me  parut  assez  profond,  la  crainte 
de  le  troubler  nous  détermina,  sa  femme  et  moi,  à 
quitter  la  table  sans  bruit,  à  descendre  dans  le  jardin 
et  à  gagner  un  bosquet  d'où,  tout  en  prenant  le  frais, 
nous  pouvions  ne  pas  les  perdre  de  vue.  Les  protesta- 
tions furent  nécessairement  très  courtes,  et  nous  tou- 
chions au  port  du  salut,  lorsque  le  satanique  abbé  rou- 
vrit les  yeux  et,  ne  nous  voyant  plus,  fit  un  tel  bruit  de 
gosier  et  de  chaises  que  Dotto  fut  réveillé  en  sursaut; 


LE  THÉÂTRE  A   PADOUE.  113 

Tun  et  l'autre  se  levèrent  aussitôt,  mais  un  instant  nous 
avait  suffi  pour  qu'on  nous  trouvât  au  milieu  d'une 
petite  pelouse  qui  témoignait  de  notre  innocence  assez 
pour  ne  pas  avoir  à  craindre  de  reproches,  pas  assez 
pour  écarter  le  soupçon.  Je  fus  donc  obligé  de  retourner 
dès  le  lendemain  à  Padoue,  non  certes  sans  regrets. 

Deux  fois  par  semaine,  le  spectacle  de  Padoue  se  ter- 
minait par  une  loterie,  pour  laquelle  en  arrivant  on 
achetait  ses  billets  à  la  porte  et  à  laquelle  presque  tout 
le  monde  jouait.  La  pièce  terminée,  on  apportait  sur  le 
devant  de  la  scène  la  roue  de  la  fortune  ;  on  disait  le 
nombre  de  billets  placés,  la  somme  que  l'administration 
du  théâtre  prélevait  et,  d'après  ce  qui  restait,  ce  que 
ferait  gagner  le  premier  ambe,  le  premier  terne,  le  pre- 
mier quaterne,  le  premier  quine.  Ces  préliminaires  rem- 
plis, le  tirage  commençait,  et,  dès  qu'un  des  joueurs 
croyait  avoir  un  lot,  il  l'annonçait.  On  vérifiait  par 
appel  ses  numéros,  et,  quand  on  les  reconnaissait  exacts, 
on  payait.  Quant  au  quine,  la  manière  de  le  proclamer 
consistait  à  crier  :  Tombola!  mot  servant  à  dénommer  la 
loterie  qu'on  appelait  la  c  tombola  >. Ce  qu'elle  offrait, au 
reste,  de  plus  amusant,  c'était  le  vacarme  qui  résultait 
de  la  constatation  des  erreurs  commises  par  ceux  qui 
à  tort  croyaient  avoir  gagné  un  lot.  C'étaient  en  effet  des 
cris,  des  huées,  des  sifQets,  des  éclats  de  rire,  dont 
mille  voix  répétant  :  Fiasco,  achevaient  de  faire  un 
effroyable  charivari. 

Le  spectacle  de  Padoue  me  rappelle  un  souvenir  qui 
trouve  ici  sa  place.  La  Bertinotti  y  chantait,  et,  comme 
le  général  Brune  était  son  protecteur  déclaré,  cette  chan- 
teuse célèbre  et  d'ailleurs  véritablement  jolie  prit  des 
airs;  à  je  ne  sais  quel  bal,  elle  eut  l'impertinence 
de  refuser  de  danser  avec  un  des  officiers  de  la  75*  demi- 
brigade.  S'il  n'avait  été  question  que  de  la  chanteuse,  le 

II.  8 


114    MÉMOIRES   DU    GÉMÉRAL  BARON    THIBBAULT. 

fait  n'eût  provoqué  que  du  dédain;  mais  on  en  avait  fait 
quelque  bruit,  et  le  corps  des  officiers  pouvait  se  juger 
d'autant  plus  offensé  que  le  général  Brune  avait  pris 
parti  pour  celle  qu'il  protégeait.  Le  général  n'était  pas 
aimé;  nous  résolûmes  donc  de  châtier  la  maîtresse 
en  présence  de  l'amant,  de  manière  qu'ils  s'en  sou- 
vinssent tous  deux,  et  cela  sans  délai,  attendu  qu'elle 
devait  jouer  le  jour  d'après  pour  la  dernière  fois.  Mais 
quel  moyen  prendre?  On  en  proposa  plusieurs,  le  mien 
prévalut  :  il  consistait  à  faire  acheter  tout  ce  qui  se 
trouva  exister,  à  Padoue,  de  sifQets,  de  crécelles,  de 
petites  trompettes  d'enfants,  de  turlututus;  enfin  à  faire 
quatre  vers  dont  le  sens  était  qu'Apollon,  indigné  des 
succès  que  la  cantatrice  usurpait,  la  vouait  à  l'indigna- 
tion des  Muses  ;  à  faire  imprimer  ces  vers  et,  lorsqu'elle 
lancerait  son  air  de  bravoure,  à  faire  pleuvoir  deux 
mille  exemplaires  de  ces  vers  par  le  trou  du  lustre, 
signal  auquel  les  deux  cents  conjurés,  répartis  dans 
toute  la  salle,  devaient  faire  retentir  le  charivari  de 
leurs  instruments  infernaux.  Deux  cents  petits  instru- 
ments de  supplice  avaient  été  trouvés  et  distribués 
entre  nous,  et  nous  devions  impitoyablement  continuer 
le  tumulte  jusqu'à  ce  que  la  chanteuse  fût  sortie  de  la 
scène. 

Ce  plan  nous  enchantait.  Le  général  Brune  en  eut 
vent  et  voulut  s'opposer  à  son  exécution;  mais  cela 
était  hors  de  sa  puissance.  Une  seule  chose  au  monde 
pouvait  sauver  cette  femme  de  la  plus  dure  avanie, 
c'était  que  le  général  Masséna  revint  à  sa  division  et 
nous  demandât  de  ne  pas  donner  suite  à  notre  projet; 
or,  dans  la  matinée  du  seul  jour  où  nous  pouvions  dési- 
rer ne  pas  revoir  le  général  Masséna,  il  arriva,  et,  à  la 
sollicitation  du  général  Brune,  il  lit  de  suite  répandre  le 
bruit  qu'il  irait  au  théâtre,  qu'il  désirait  entendre  la 


LE  GÉNÉRAL  BRUNE  ET   LA   BERTINOTTI.        115 

Bertinotti,  et  qu'il  espérait  qu'on  ne  le  priverait  pas  de 
ce  plaisir.  Malgré  sa  puissance  morale,  son  habitude  de 
vaincre  et  l'autorité  de  son  grade,  je  ne  sais  à  qui  serait 
restée  la  victoire  s'il  n'avait  eu  qu'eux  pour  lui;  mais 
nous  l'aimions;  dès  lors,  autant  nous  avions  mis  de 
zèle  à  soutenir  notre  ardeur  de  conjurés,  autant  nous 
fîmes  d'efforts  pour  obtenir  que  tous  fissent  au  général 
Masséna  le  sacrifice  de  leur  vengeance.  En  dépit  de  nos 
efforts,  quelques  craquements  de  crécelle,  quelques 
coups  de  sifflet,  quelques  sons  de  canard  partirent  de 
loin  en  loin  durant  la  représentation  et,  provoquant  des 
éclats  de  rire,  donnèrent  à  la  Bertinotti  un  avant-goût 
des  joies  que  lui  avaient  préparées  des  justiciers  que 
son  long  amant  avait  eu  ^impertinence  d'appeler  <  la 
faction  des  imbéciles  > . 

Le  malheur  voulut  que  Burthe  découvrit  à  Padoue  un 
phaéton  anglais,  à  pompe,  extrêmement  joli,  tout  neuf, 
complet  même  de  ses  harnais  et  à  vendre  à  vil  prix.  De 
suite  il  conçut  le  projet  de  l'acheter  de  moitié  avec  moi, 
de  l'atteler  avec  un  de  ses  chevaux  et  un  des  miens, 
bêtes  fines  et  assez  semblables,  et  de  nous  en  servir 
pour  briller  dans  les  promenades.  Ce  genre  de  folies  ne 
m'a  jamais  déplu,  mais  je  réclamai  de  faire  préalable- 
ment essayer  nos  chevaux  à  une  charrette,  au  besoin 
de  les  faire  dresser.  En  ofQcier  de  cavalerie  expert, 
Burthe  jugea  cette  précaution  inutile,  et,  le  char  à  peine 
soldé,  nos  chevaux  sont  attelés;  dans  une  toilette  soi- 
gnée nous  prenons  nos  places,  puis,  d'un  air  de  conquête, 
nous  donnons  fièrement  le  signal  du  départ.  Aucun 
des  chevaux  ne  bouge;  le  fouet,  auquel  Burthe  a 
recours,  n'a  d'autre  effet  que  de  faire  ruer  l'un  et  de 
faire  cabrer  l'autre;  ils  se  jettent  en  avant  et  en  arrière, 
à  droite  et  à  gauche;  bientôt,  couverts  et  de  sueur  et 
d'écume,  s'animant  de  plus  en  plus,  ils  semblent  nous 


116    MÉMOIRES   DU    GÉNÉRAL  BARON    THIÉBAULT. 

engager  à  revenir  au  premier  avis  que  j'avais  ouvert  ; 
mais  Burthe,  convaincu  que  plus  d'espace  nous  offrirait 
plus  de  commodité  pour  lancer  les  bêtes,  fit  prendre 
par  nos  domestiques  les  chevaux  par  la  bride  et  les  fit 
ainsi  conduire  jusqu'à  la  place  d'Armes.  L'effet  ne 
répondit  que  trop  à  l'attente;  sortis  des  rues  étroites 
que  nous  avions  suivies,  et  sitôt  lâchés  par  nos  domes- 
tiques, les  chevaux  menèrent  un  tel  train  qu'en  un  in- 
stant le  char  fut  brisé  et  renversé,  aux  éclats  de  rire  de  la 
foule  qui  nous  suivait  et  de  toute  la  75%  qui,  réunie 
sur  la  place,  s'y  trouvait  en  bataille.  Notre  déconfiture 
fut  donc  complète,  notre  colère  à  son  comble;  mais, 
comme  celle-ci  ne  pouvait  remédier  à  rien  et  comme  il 
était  plus  qu'inutile  d'alimenter  par  notre  présence  la 
gaieté  générale,  nous  partîmes,  laissant  à  nos  domes- 
tiques le  soin  de  ramener  le  tout  comme  ils  pourraient. 
D'autres  pensées  néanmoins  nous  occupèrent  bientôt. 
Le  phaéton  brisé,  le  cheval  de  Burthe  grièvement  blessé 
étaient  de  ces  dommages  que  l'argent  permet  de  répa- 
rer; mais  comment  échapper  à  des  plaisanteries,  que 
surtout  le  colonel  Dupuy,  si  caustique  de  sa  nature, 
n'était  pas  homme  à  circonscrire  dans  les  bornes  que 
nous  pouvions  admettre?  Évidemment  il  aurait  les  rieurs 
pour  lui  si  nous  ne  parvenions  à  les  avoir  pour  nous... 
c  Parbleu,  dis-je  à  Burthe,  après  avoir  ruminé  un  mo- 
ment, il  me  vient  une  idée  excellente.  Plaisantons-nous 
nous-mêmes  et,  pour  le  faire  mieux  que  les  autres  ne 
pourront  le  faire,  faisons  des  vers  burlesques  sur  notre 
mésaventure.  >  A  l'instant  nous  nous  mîmes  à  l'ouvrage 
et,  en  moins  d'une  heure,  nous  nous  trouvâmes  munis 
de  douze  copies  d'une  trentaine  de  vers  assez  mauvais 
pour  ne  rien  laisser  à  désirer.  Ainsi  armés,  nous  nous 
rendîmes  au  théâtre.  Dupuy,  avec  quelques  généraux  et 
d'autres  ofBciers  supérieurs,  se  trouvait  déjà  dans  la 


SERVICE   FUNÈBRE   EN    L'HONNEUR    DE   HOCHE.     117 

loge  de  rétat-major  lorsque  nous  y  eDtrâmes  :  c  Gloire 
aux  conducteurs  des  chars,  nous  dit-il  en  nous  aper- 
cevant. —  Gomment!  lui  répondis-je,  c'est  là  tout  ce 
que  notre  chute  vous  inspire?  Franchement,  elle  méri- 
tait mieux,  et  vous  le  penserez  peut-être  quand  vous 
aurez  lu  ces  vers,  prélude  d'un  poème  épique  que  nous 
méditons.  >  Il  fut  interloqué,  prit  nos  vers,  les  lut,  fit 
rire  son  auditoire,  finit  par  rire  lui-même,  et  chacun 
ayant  trouvé  qu'être  parvenus  à  occuper  de  nos  vers 
pour  empêcher  qu'on  ne  s'occupât  de  nous,  c'était  bien 
s'en  tirer,  dès  lors  tout  fut  dit  (1). 

Le  Directoire  avait  ordonné  que ,  dans  toutes  les  divi- 
sions des  armées  de  la  République,  un  service  funèbre 
serait  célébré  en  mémoire  du  général  Hoche,  dont  la  mort 
prématurée  et  si  extraordinaire  était  à  tant  de  titres  un 
deuil  pour  la  France.  Je  ne  mets  certes  pas  en  doute  que 
les  autres  armées  françaises  et  surtout  l'armée  de  Sam- 
bre-et-Meuse,  que  même  la  division  Bernadotte  n'aient 
apporté  à  cette  solennité  autant  de  douleur  que  d'appa- 
rat; mais,  à  cette  dernière  division  près,  il  n'en  fut  pas 
ainsi  à  l'armée  d'Italie,  où,  par  amour  de  l'égalité,  on 
voulait  de  la  gloire  sans  partage,  un  chef  sans  rival  et 
le  monopole  des  faveurs  et  des  grâces,  ce  qui  avait  fait 
considérer  le  général  Hoche  comme  une  sorte  d'usurpa- 
teur. J'ignore,  au  reste,  comment  l'ordre  pour  cette  célé- 
bration fut  donné,  c'est-à-dire  rédigé,  et  si  dans  ce  cas 
on  agit  par  inspiration  ou  par  impulsion;  mais  il  eût  été 
impossible  de  mettre  à  cette  cérémonie  plus  de  mauvaise 

(1)  Le  débat  de  ces  vers  est  tout  ce  que  je  me  rappelle;  il  n'est 
pas  meilleur  que  ne  devait  ôtre  le  reste,  et  si  je  le  donne,  c'est 
poar  compléter  Tanecdote. 

Prêtes-moi  rùB  accents.  Muses  de  ces  cantons  ! 
Je  Tais  chanter  en  Ters  deux  nouTeauz  Phaétons 
Qu'un  sort  vraiment  contraire  a  conduits  à  Padoue, 
Four  les  précipiter  de  leur  char  dans  la  boue. 


118    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

gr&ce  que  n'en  mirent  les  vieux  généraux  de  l'année 
d'Italie.  Quant  à  la  division  Masséna,  on  se  borna  à  réu« 
nir  les  troupes,  à  me  faire  prononcer,  à  moi,  capitaine, 
un  discours  que  l'on  m'avait  demandé  la  veille  au  soir 
et  pour  lequel  on  ne  me  donna  d'autres  matériaux  que 
cette  instruction  :  c  Soyez  court  > . . ,  discours  dont  personne 
ne  me  demanda  préalablement  la  communication,  que 
personne  n'écouta,  que  presque  personne  d'ailleurs  ne 
pouvait  entendre,  puisque  l'on  n'avait  pas  même  fait  for- 
mer un  cercle  par  les  officiers  généraux  et  supérieurs, 
discours  après  lequel  on  fit  défiler  les  troupes,  qui,  en 
rentrant  dans  leurs  quartiers,  pouvaient  demander  pour- 
quoi on  les  avait  dérangées. 

Le  14  juillet  fut  célébré  avec  plus  de  pompe.  Après 
une  grande  revue  et  de  grandes  manœuvres,  la  ville  nous 
donna  un  grand  repas,  dont  les  plus  jolies  dames  de  Padoue 
firent  Tornement  et  je  crois  les  honneurs,  et  qui  nous  fiit 
servi  dans  une  salle  qui  passait  pour  être  la  plus  grande 
de  l'Europe.  Indépendamment  d'orchestres  placés  aux 
quatre  coins,  cette  salle  contenait,  en  laissant  encore  de 
vastes  espaces  pour  les  promeneurs  et  pour  le  service,  un 
fer  à  cheval  de  trois  cents  couverts.  Le  dîner  devait  être 
mangé  à  six  heures;  il  ne  fut  servi  qu'à  neuf,  et  pendant 
trois  heures  et  demie  tout  s'était  refroidi  dans  les  casse- 
roles mal  étamées.  Toute  la  journée  à  cheval,  abtmé  de 
chaleur  et  de  poussière,  je  ne  voulais  rien  prendre  et  je 
ne  m'étais  pas  même  mis  à  table;  je  me  promenais  donc, 
causant  avec  les  uns  et  avec  les  autres,  lorsque  la  jeune 
et  charmante  comtesse  de  Battaglia,  dont  un  des  voisins 
venait  de  quitter  la  table,  me  fit  asseoir  à  côté  d'elle,  me 
pressa  d'accepter  quelque  chose  et  me  servit  presque  de 
force  d'un  poisson,  aussi  beau  qu'il  devint  funeste  à  tous 
ceux  qui  en  mangèrent.  Quatre-vingts  d'entre  nous  furent 
malades.  Le  général  Dumas,  qui  passait  ce  jour-là  à 


VISITES   A  VENISE.  110 

Padoue,  et  moi,  nous  fûmes  les  plus  éprouvés;  je  le 
fus  tellement,  que  pendant  trente  jours  je  ne  sortis  pas 
de  ma  chambre.  Une  circonstance  ajouta  même  à  l'inten- 
sité du  mal.  Réveillé  par  des  douleurs  atroces,  ayant 
dans  le  corps  le  feu  de  l'enfer  et  le  froid  de  la  glace  sur 
toute  la  superficie,  j'envoyai  successivement  chercher 
deux  des  meilleurs  médecins  de  la  ville,  et  tous  deux 
répondirent  qu'ils  ne  se  dérangeaient  pas  la  nuit;  ce  ne 
fut  donc  qu'après  deux  grandes  heures  perdues  qu'on 
alla  demander  dans  un  de  nos  hôpitaux  des  secours  beau- 
coup trop  attendus. 

Il  semblerait  qu'en  fait  d'empoisonnement  j'avais  payé 
ma  dette;  cependant  un  nouvel  accident  de  la  même 
nature  m'était  réservé  à  Venise;  je  le  dus  à  des  huîtres 
pêchées  dans  le  port  et  conséquemment  imprégnées  du 
vert-de-gris  dont  sont  couvertes  les  quilles  des  vaisseaux 
garnies  de  cuivre,  auxquelles  elles  s'attachent.  La  pèche 
et  la  vente  de  ces  huttres  sont  défendues.  Les  habitants 
s'en  préservent,  en  en  mangeantd'autres  pêchées  loin  de 
Venise;  mais  les  aubergistes  ne  regardent  pas  à  la  vie  de 
ceux  qu'ils  traitent  comme  ils  regardent  à  la  leur,  et  pour 
les  surveiller  la  police  était  en  ce  temps-là  beaucoup  trop 
mal  faite  à  Venise. 

Venise  était  pour  nous  le  but  fréquent  de  nos  courses  ; 
outre  ses  curiosités,  elle  offre  aux  étrangers  les  plaisirs 
les  plus  faciles,  et,  de  Padoue  jusqu'à  Venise,  le  chemin 
qui  longe  le  beau  canal  de  la  Brenta  est  ravissant.  Nous 
avions  d'ailleurs  à  Venise  notre  logement  fait  chez  un 
M.  d'Alezze,  ancien  sénateur,  à  la  fois  riche  et  bienveil- 
lant, chez  qui  nous  étions  à  merveille. 

Ce  M.  d'Alezze,  homme  alors  de  cinquante  ans,  qui, 
par  sa  taille  et  par  sa  conformation,  ressemblait  fort  à 
Berthier,  était  encore  d'une  force  et  d'une  agilité  extraor- 
dinaires. Un  jour  que  nous  nous  trouvions  chez  lui,  plu- 


120    MÉMOIRES   DU   GÉMÉHAL   BARON    THIÉBAULT. 

sieurs  jeunes  Vénitiens,  Burthe  et  moi,  et  qu'usant  de  la 
liberté  dont  nous  y  jouissions,  nous  luttions  d'adresse,  il 
nous  dit  :  c  Allons,  messieurs,  malgré  mon  âge,  je  suis 
encore  plus  agile  et  plus  souple  qu'aucun  de  vous.  Et, 
pour  vous  le  prouver,  je  vous  défie  d'imiter  ce  que  je 
vais  faire.  >  De  suite,  se  plaçant  au  milieu  de  son 
salon,  loin  de  tout  appui,  il  éleva  sa  jambe  droite, 
qu'il  tint  horizontalement  étendue;  puis  il  ploya  sur  sa 
jambe  gauche  assez  bas  pour  que  le  mollet  de  la  jambe 
droite  vînt  appuyer  à  terre,  sans  que  le  talon  touchât. 
Nous  essayâmes  tous;  aucun  n'y  réussit,  alors  qu'il  re- 
commença à  plusieurs  reprises  avec  autant  d'aplomb  que 
de  facilité.  Un  mollet  superbe  et  un  fort  petit  pied  lui 
donnaient  à  la  vérité  quelque  avantage,  mais  nul  de 
nous  n'approcha  de  la  distance  que  son  mollet  pouvait 
lui  faire  gagner.  J'ajoute  que  j'ai  souvent  cité  ce  tour  de 
force  et  que  je  n'ai  jamais  trouvé  personne  qui  l'ait  refait. 
Sa  femme,  grasse,  assez  laide,  et  qui  pouvait  dire  ses 
trente-huit  ans,  attendu  qu'elle  en  paraissait  beaucoup 
plus,  était  du  reste  parfaitement  bonne.  Née  Pisani,  elle 
appartenait  aux  premières  familles  de  Venise.  Sa  manière 
de  vivre  était  bizarre  comme  celle  de  toutes  les  femmes 
de  son  pays  et  de  son  rang.  Elle  se  levait  vers  deux  heures 
et,  après  avoir  pris  son  chocolat,  s'occupait  de  sa  toilette, 
après  laquelle  elle  recevait  des  visites  jusqu'au  dîner.  Le 
soir,  elle  allait  au  spectacle  et,  en  sortant  du  théâtre,  par- 
fois à  la  bottega  (café),  presque  toujours  directement  au 
Casino,  d'où  elle  rentrait  chez  elle  à  cinq  heures  du  matin. 
Plusieurs  nuits  je  fus  son  cavalier,  et,  de  cette  sorte,  je 
faisais  tous  ces  trajets  couché  à  côté  d'elle  sur  l'espèce 
de  divan  de  velours  noir  à  deux  places  qui  termine  les 
cabines  des  gondoles;  ces  cabines  ferment  par  des  rideaux 
épais,  croisés,  et  qui,  sans  ordre,  ne  s'ouvrent  jamais; 
elles  sont  à  l'intérieur  éclairées  par  des  bougies  que 


GONDOLES   ET   GONDOLIERS.  121 

répètent  de  petites  glaces,  et  c'est  ainsi  que,  isolés  en 
quelque  sorte  du  monde,  nous  étions  mollement  conduits 
et  légèrement  balancés  sur  une  onde  parfaitement  calme, 
dans  un  silence  troublé  seulement  par  le  bruit  des  rames 
et  par  les  voix  des  gondoliers  qui  cbercbent  à  s'éviter. 
J'ignore  si  en  aucun  lieu  du  monde  on  a  rien  inventé  qui 
fût  plus  favorable  à  l'amour  que  ces  tète-à-tète,  que  rien 
ne  pouvait  interrompre  et  dont,  par  un  seul  signe  fait 
aux  gondoliers,  on  pouvait  assurer  toute  la  durée  dési- 
rable. Qu'on  suppose  une  jolie  femme  vêtue  de  blanc  et 
ne  pouvant  manquer  de  ressortir  sur  les  coussins  noirs 
de  tout  l'éclat  de  sa  jeunesse  et  de  sa  parure.  Par  malheur, 
je  ne  courais  avec  ma  chère  hôtesse  le  risque  d'aucune 
de  ces  séductions;  peut-être  trouva-t-elle  les  preuves  de 
ma  droiture  trop  complètes;  mais,  pour  ne  l'avoir  pas 
éprouvée,  la  volupté  n'est  pas  de  ces  choses  qu'on  n'ima- 
gine. 

Toujours  est-il  que  les  gondoles  étaient  à  coup  sûr 
une  des  curiosités  principales  de  Venise.  Intérieurement 
elles  n'étaient  pas  toutes  aussi  cossues;  mais  extérieure- 
ment toutes  se  ressemblaient  au  point  qu'il  eût  été  im- 
possible de  distinguer  celles  des  plus  grandes  personnes 
de  celles  qui,  comme  les  fiacres,  sont  à  la  course  et  à 
l'heure.  A  l'époque  que  je  rappelle,  le  peuple  aurait 
assassiné  quiconque  eût  attenté  à  ce  signe  de  l'égalité  (i), 
de  sorte  qu'il  n'y  avait,  à  la  première  vue,  d'autre  diffé- 
rence entre  la  gondole  du  pauvre  et  celle  du  riche,  du 
seigneur  et  du  plébéien,  que  la  différence  d'un  à  deux 

(1)  A  une  époque  plus  récente,  pendant  la  dernière  année  que 
Mme  Malibrao  a  passée  en  Italie,  alors  que  partout  et  particuliè- 
rement é  Venise  elle  excita  un  fanatisme  dont  il  n'y  eut  jamais 
d'exemple,  elle  osa  concevoir  et  exécuter  l'idée  de  faire  draper  sa 
gondole  en  rouge,  et  le  peuple  lui  pardonna.  Mais  quel  rapport 
reste-t-U  entre  le  Vénitien  tudesque  d'aujourd'hui  et  les  Vénitiens 
du  temps  de  1797? 


122    MÉMOIRES   OU    GÉNÉRAL   BARON    THIËBAULT. 

gondoliers  ;  le  luxe,  en  effet,  consistait  à  n'avoir  qu'un 
seul  gondolier,  mais  un  hercule  capable  de  conduire 
aussi  vite  et  plus  vite  que  deux  pouvaient  le  faire;  de 
tels  hommes  se  payaient  fort  cher,  et  c'est  à  leur  taille, 
à  leur  allure  particulière  que  se  reconnaissaient  les 
maîtres  auxquels  ils  appartenaient:  car  toute  livrée  était 
interdite,  la  mise  de  tous  les  gondoliers  devant  être  sans 
restriction  la  même. 

Mme  d'AIezze  n'avait  qu'un  enfant,  et  cette  enfant  était 
une  flUe,  à  laquelle  Burthe  fit  sa  cour,  non  qu'il  l'aimât, 
mais  parce  qu'il  n'aurait  pas  demandé  mieux  que  d'en 
épouser  la  fortune.  Je  ne  sais  ce  que  pendant  un  temps 
il  n'aurait  pas  fait  pour  obtenir  le  consentement  de  la 
mère  ;  toutefois  de  tels  moyens  eussent  été  sans  effet  sur  le 
père.  Il  eut  donc  la  velléité  d'enlever  la  demoiselle  et 
me  persécutait  pour  l'aider  dans  l'exécution  de  son 
projet.  Heureusement  il  échoua,  et  Mlle  d'AIezze  eut  la 
possibilité  de  faire  peu  de  temps  après  un  mariage  aussi 
sortable  que  celui-là  ne  l'eût  pas  été. 

Peu  de  villes  ont  été  bâties  avec  plus  de  luxe  que  Ve- 
nise, puisque,  comme  le  pont  de  Rialto,  la  plupart  des 
palais  sont  en  marbre;  mais  aucune  n'est  d'un  aspect 
plus  triste,  attendu  que  ces  palais,  qui  bordent  d'étroits 
canaux,  sont  entièrement  noircis  par  le  temps,  par  l'hu- 
midité de  la  mer  et  les  exhalaisons  ;  il  n'y  a  d'exception 
à  cet  égard  que  la  place  Saint-Marc,  les  monuments  qui 
la  terminent,  et  notamment  l'église  qui  en  porte  le  nom. 
Cette  église,  je  l'avais  vue  et,  si  l'on  veut,  admirée, 
comme  la  voit  et  l'admire  le  commun  des  étrangers  ; 
mais  je  dus  le  bonheur  de  la  mieux  connaître  à  un 
émigré  français,  dont  je  fis  la  connaissance  chez 
Mme  d'AIezze,  et  qui,  depuis  six  ans,  étudiait  Venise  et 
son  histoire;  il  mit  la  plus  grande  obligeance  à  m'ac- 
compagner  dans  mes  courses  et  à  les  rendre  fructueuses. 


SUPKRCHRRIE   POLITIQUE.  123 

Ce  serait  une  trop  longue  digression  après  tant  d'autres 
que  de  rapporter  ici  tout  ce  que  cet  aimable  et  savant 
cicérone  me  fit  découvrir  de  détails  intéressants  sur 
cette  antique  Venise,  la  ville  de  la  terreur  et  de  la  vo- 
lupté; nous  allâmes  visiter  ce  fameux  Bucentoro  que  le 
doge  montait  pour  épouser  la  mer,  et  ce  canal  Orfano 
dans  lequel  disparaissaient  les  victimes  dont  on  ne 
pouvait  que  pressentir  les  tortures  et  la  mort;  mais 
je  ne  pus  visiter  ni  ces  plombs,  ni  ces  cachots  où  se 
voient  encore  des  ossements  enchaînés.  Je  ne  m'attar- 
derai pas  non  plus  à  parler  du  patois  vénitien,  si  doux, 
si  caressant;  de  cescaraculia...  muso  da  hasi.,.  et  tant 
d'autres  expressions  aussi  gracieuses  qu'intraduisibles. 
Je  rentre  donc  à  Padoue. 

Un  soir,Solignac  me  fit  appeler  et  me  demanda  de  lui 
avoir  de  suite  le  nom  et  l'adresse  du  premier  imprimeur 
de  la  ville,  et,  lorsque  je  lui  apportai  cette  adresse  : 
c  Allez  chez  cet  homme,  me  dit-il,  et  sans  désemparer 
faites  réimprimer  ce  Moniteur  en  substituant  à  tel  pas- 
sage ce  qui  se  trouve  écrit  sur  cette  feuille.  Cela  fait, 
vous  ferez  tirer  quatre  cents  exemplaires,  et  vous  me 
les  remettrez  tous  avant  le  jour.  Mais  que  personne  au 
monde  ne  soit  Instruit  de  cette  réimpression,  et  que 
les  épreuves,  les  feuilles  de  rebut  et  cette  feuille  écrite 
soient  brûlées  par  vous  (1).  > 

L'ordre  de  cette  tricherie  venait  du  grand  quartier 
général  de  l'armée  et  précéda  de  quelque  temps  le 
18  fructidor.  Il  s'agissait  de  préparer  l'armée  d'Italie  à 
celte  révolution  (2),  mais  je  ne  me  rappelle  ni  dans  quel 

(i)  «  E8*tu  boD,  me  dit  Burthe  quand  il  sut  cette  anecdote,  de  ne 
pas  avoir  gardé  un  de  ces  MoniUur  pour  toi  t  » 

(2)  Le  Directoire ,  menacé  par  la  contre-révolution  toute-puis* 
santé,  prévoyait  un  coup  d'État  tramé  parmi  les  membres  des 
Anciens  et  surtout  des  Cinq-cents  ;  aucune  troupe  ne  devait  fran- 
chir un  rayon  de  onze  lieues  autour  de  Paris,  rayon  dit  constitu- 


124    MÉMOIRES    DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

sens,  ni  de  quelle  manière.  Ainsi  non  seulement  le  secret, 
mais  encore  la  promptitude  étaient  nécessaires;  toutefois 
faire  sans  préparation  travailler  des  Italiens  la  nuit, 
leur  faire  imprimer  du  français,  et  en  quelques  heures 
tout  un  Moniteur,  n'était  pas  chose  facile.  Le  papier, 
d'ailleurs,  avait  besoin  d'être  trouvé,  humecté,  préparé. 
Je  n'y  perdis  certes  un  moment  ;  pourtant  il  y  eut  deux 
heures  de  retard;  avec  tout  autre  il  y  aurait  eu  davan- 
tage. Solignac  refusa  de  le  croire  ou  voulut  avoir  l'air 
de  ne  pas  le  croire,  peut-être  pour  pouvoir  au  besoin  en 
faire  retomber  la  responsabilité  sur  un  autre  que  sur  lui. 
Il  s'obstina  même  à  ce  que  je  convinsse  qu'il  y  avait  de 
ma  faute.  J'afHrmai  le  contraire;  il  se  fâcha,  n'obtint 
rien,  et,  pour  ne  pas  concéder  qu'il  avait  tort,  si  toutefois 
ce  n'était  par  précaution  et  par  calcul,  il  me  mit  aux 
arrêts  pour  huit  jours.  Informé  de  ce  fait,Burthe  courut 
chez  Solignac,  puis  vint  me  dire  :  <  Il  sait  qu'il  a  tort, 
mais  il  ne  veut  pas  compromettre  l'autorité  de  son  grade; 
ainsi  un  mot,  et  les  arrêts  sont  levés.  —  Pas  une  lettre, 
lui  dis-je  ;  je  ne  contracte  pas  une  obligation  pour  une 
injustice,  et  je  reste  aux  arrêts.  > 

Mon  hôte  raconta  ma  consigne  dans  la  ville,  et 
toute  la  haute  société  de  Padoue  voulut  me  voir.  De- 
puis midi  ma  maison  ne  désemplissait  pas;  ma  porte 
était  constamment  garnie  de  voitures;  j'étais  visité  par 
des  dames  de  tout  âge,  notamment  par  les  comtesses 
Polcastro,  Dotto  et  Battaglia;  pour  ce  qui  est  de  cette 

tionnel;  mais,  pour  se  protéger,  le  Directoire  fit  détacher  de  Tarmée 
de  Sambre-et-Meuse  un  corps  qui,  dans  la  nuit  du  17  au  18  fruc- 
tidor, vint  entourer  les  Tuileries,  fort  de  douze  mille  hommes 
et  de  quarante  canons.  La  contre-révolution  était  vaincue.  Dans  ce 
conflit,  les  armées  avaient  pris  le  parti  du  Directoire;  celle  d'Ita- 
lie notamment,  excitée  par  des  manœuvres  dont  Paul  Thiébault 
rapporte  un  exemple,  avait,  d'après  un  ordre  du  jour  du  général 
Bonaparte,  juré  sur  ses  drapeaux  de  faire  une  guerre  implacable 
aux  ennemis  de  la  République  et  de  la  Constitution.  (Éo.) 


AUX   ARRETS.  125 

dernière,  je  ne  comprendrai  jamais  comment  je  ne  lui 
ai  demandé  aucun  dédommagement  d'un  empoisonne- 
ment que  je  lui  devais,  et  dont  elle  gémissait  si  gracieu- 
sement d'avoir  été  la  cause.  Quoi  qu'il  en  soit,  l'empres- 
sement dépassa  ce  que  jaurais  cru  possible;  mais  j'étais, 
à  Padoue,  le  seul  officier  français  que  la  société  reçût. 

Cependant,  si  tant  d'amis  s'efforcèrent  de  diminuer 
les  ennuis  de  mon  espèce  de  captivité,  ce  ne  fut  pas  une 
raison  de  ne  pas  en  utiliser  la  retraite  forcée,  et  c'est 
pendant  leur  durée  que  je  rédigeai  mon  Manuel  des  adju- 
datiU  généraux^  ouvrage  que  je  ruminais  depuis  l'armée 
du  Rhin,  que,  sans  cette  occasion,  je  n'aurais  peut-être 
jamais  écrit,  et  qui  en  Europe  est  devenu  classique  (d). 

Ce  ne  fut  pas  la  seule  avanie  que  je  reçus  de  Solignac. 
Il  est  des  gens  que  l'on  gourmande  parce  qu'ils  ne  s'oc- 
cupent pas  assez  de  leurs  devoirs;  je  fus  querellé  parce 
que  je  m'en  occupais  trop.  Ainsi  que  je  crois  déjà  l'avoir 
dit,  toute  négligence,  tout  retard  en  ce  qui  tient  au  ser- 
vice m'ont  toujours  révolté  ;  moi  le  mattre,  je  ne  crois 
pas  m'étre  jamais  couché,  laissant  une  affaire  en  souf- 
france; or.  comment  n'y  en  eût-il  pas  eu  sans  cesse  à 
notre  état-major  avec  Burthe,  sans  souci,  incapable  d'as- 
siduité et  de  travail,  et  ne  paraissant  aux  bureaux  que 
pour  dire  qu'il  avait  affaire  ailleurs;  Rouvelet  sachant  à 
peine  écrire  (2);  Fabvre  qui  n'était  bon  qu'à  tenir  un 

(1)  Les  ouvrages  techniques  de  Paul  Thiébaolt  sont  encore  esti- 
més de  notre  temps  et,  parmi  les  spécialistes  militaires,  assurent 
&  leur  auteur  un  bon  renom.  (Éd.) 

(2)  Puisque  j'ai  eu  l'occasion  de  nommer  encore  Rouvelet,  je  vais 
rapporter  un  traitde  nature  t  le  faire  apprécier  :  Un  matin  qu'il  par- 
tait pour  la  chasse,  il  rencontra  sous  le  vestibule  de  la  maison  de 
Solignac,  à  qui  il  avait  eu  à  parler,  un  Italien  conduit  par  une 
servante.  «  Qui  es-tu?  lui  dit  Rouvelet.  —  Chirurgien.  —  Que 
viens-tu  faire  ici?  —  Saigner  quelqu'un. —  Âht  tu  sais  saigner? 
—  Oui,  monsieur.  —  En  ce  cas,  saigne-moi.  —  Mais,  monsieur,  je 
ne' puis  saignerqaeparl'ordredes  médecins.— Aht  tu  raisonnes...» 


126    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

registre;  Solignac  enfin,  plein  de  moyens  et  d'activité, 
à  qui  quelques  heures  suffisaient  pour  qu'il  fît  la  besogne 
de  toute  une  journée,  mais  chez  qui  ces  rages  étaient 
rares,  et  seulement  lorsqu'il  n'y  avait  plus  moyen  de  les 
reculer?  Les  trois  quarts  du  travail  de  notre  état-major 
étaient  donc  expédiés  par  moi,  et,  mon  zèle  faisant 
la  critique  des  autres,  on  ne  m'en  savait  aucun  gré.  Un 
jour,  entre  autres,  que,  seul  à  Padoue  (Burthe  et  Solignac 
étaient  allés  à  Venise),  j'avais  trouvé  le  bureau  encombré 
et  plusieurs  lettres  du  général  Berthier  attendant  réponse, 
je  mis  tout  au  courant.  De  retour,  Solignac  se  prit  très 
fort  de  colère,  prétendant  que  je  cherchais  à  me  recom- 
mander à  ses  dépens.  Mal  récompensé  de  mon  amour 
de  l'ordre,  je  ne  fus  pas  content. 

J'étais  un  soir  jouant  du  violon  dans  ma  chambre, 
lorsque  Burthe  arriva  hors  de  lui.  Il  venait  d'avoir  au 
café,  où  je  n'allais  jamais,  où  il  était  toujours  dans  les 
villes  où  n'existait  pas  de  maison  de  jeu,  une  querelle 
avec  le  colonel  Dupuy,  de  la  32*  demi-brigade,  et  avec 
un  chef  de  bataillon  Dumoulin  de  qui  il  venait  de  rece- 
voir un  soufQet.  Les  cartels  étaient  donnés;  aucun 
accommodement  ne  paraissait  possible;  il  fut  donc  con- 
venu que  nous  ne  parlerions  de  ces  affaires  à  personne, 
et  que  nous  irions  seuls  sur  le  terrain.  Burthe  et  moi, 
nous  y  étions  à  six  heures  sonnant;  au  bout  de  cinq 

Et  le  mettaat  en  joue  avec  son  fusil  armé,  il  ajouta  :  «  Saigne-moi, 
ou  je  te  tue.  »  Ce  chirurgien  eut  beau  se  débattre,  il  fallut  qu'il 
prit  sa  lancette  et  sa  bande,  pendant  que  la  servante  apportait  un 
verre;  il  saigoa  ce  fou,  qui  pondant  le  colloque  avait  ôté  son  habit, 
relevé  la  manche  gauche  de  sa  chemise,  et  prétendit  rester  debout. 
Lorsque  le  verre  que  Rouvelet  tenait  de  sa  main  droite  fut  plein, 
il  dit  :  «  Assez  »,  et,  dès  que  sa  saignée  fut  bandée,  il  avala  ce 
que  le  verre  contenait  de  son  sang,  il  jeta  le  verre  vide  contre  la 
muraille,  remit  son  habit,  sauta  sur  son  cheval,  partit  en  riant 
et  au  grand  galop,  sur  un  pavé  &  se  rompre  le  cou  ;  puis  il  chassa 
toute  la  journée  par  une  chaleur  de  trente  degrés. 


SERIE   DE   DUELS.  137 

minutes,  Dupuy  arriva  avec  son  témoin  et  voulut  se 
battre  de  suite,  prétendant  qu'il  n'était  fait  pour  attendre 
personne.  Bnrthe  mettait  déjà  l'habit  bas,  mais  je  décla- 
rai que  la  première  réparation  devait  avoir  lieu  pour 
l'offense  la  plus  grave,  et  que  Durthe  ne  se  battrait  avec 
personne  avant  de  s'être  battu  avec  Dumoulin,  qui  d'ail- 
leurs ne  pouvait  tarder  à  arriver.  J'avais  raison,  je  tins 
bon,  et  à  d'autant  plus  de  titres  que  c'était  pour  Burtbe 
une  question  de  vie  ou  de  mort.  Ce  Dupuy,  qui  avait 
remporté  le  prix  d'escrime  à  Toulouse ,  était  un  des 
plus  terribles  hommes  de  France,  l'épée  ou  le  sabre  à  la 
main;  déplus,  le  sabre  qu'il  portait  habituellement  était 
un  sabre  mince,  léger,  presque  droit  et  de  duel  beau- 
coup plus  que  de  bataille;  il  passait  pour  un  assez 
mauvais  homme;  incontestablement  Burtbe,  se  battant 
avec  lui,  était  tué  dix  fois  pour  une.  Quant  à  Dumoulin, 
c'était  tout  bonnement  un  homme  brave  et  un  sabreur, 
vis-à-vis  duquel  Burthe  pouvait  considérer  la  partie 
comme  égale.  Enûn,  Burthe  blessant  ce  premier  adver- 
saire, j'avais  mon  thème  tout  fait  pour  empêcher  le 
duel  avec  Dupuy,  que  j'aurais  essayé  de  ramener  à  ce 
qu'il  devait  à  son  grade  et  à  qui,  dans  tous  les  cas,  j'au- 
rais fait  changer  de  sabre  ;  au  contraire,  Burthe  blessé, 
le  second  duel  était  d'autant  plus  sûrement  évité,  qu'il 
ne  s'agissait  que  de  quelques  propos.  Dupuy  cependant 
n'avait  pas  encore  cédé,  lorsque  Dumoulin  arriva.  Le 
combat  commença  immédiatement.  Dumoulin  reçut  une 
blessure  légère  qui  Texaspéra;  une  minute  se  passa 
encore  sans  résultat;  enfin  je  vis  le  sabre  de  Burthe 
baisser  dans  sa  main;  à  cet  instant,  j'abattis  les  deux 
sabres  d'un  coup  de  main  et  je  me  plaçai  entre  les  com- 
battants. Bnrthe  avait  le  dessus  de  la  main  droite  coupé, 
et,  quoique  hors  d'état  de  continuer  la  lutte,  il  ne  disait 
rien.  Ënfln,  forcé  de  convenir  qu'il  ne  pouvait  continuer 


128    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

à  manier  un  sabre,  il  voulait  qu'on  allât  chercher  des 
pistolets,  criant,  ce  qui  n'était  d'ailleurs  que  de  la  jac- 
tance :  c  Quand  même  je  ne  pourrais  plus  me  soutenir, 
je  me  ferais  attacher  à  un  arbre  pour  continuer  à  me 
battre.  >  Quant  à  Dupuy  et  Dumoulin,  ils  déclarèrent  tout 
duel  terminé  avec  un  homme  blessé  de  la  manière  dont 
Burthe  l'était;  ils  se  retirèrent. 

Rentrés  à  Padoue,  nous  allâmes  rendre  compte  du  tout 
â  Solignac.  Solignac,  il  faut  le  dire,  n'était  ni  aimé  ni 
estimé.  11  ne  pouvait  être  aimé  parce  qu'il  se  vantait  de 
tout  sans  cesse,  et  que,  entre  se  vanter  soi-même  et  rava- 
1er  les  autres,  la  nuance  est  imperceptible;  toujours  prêt 
à  mettre  le  marché  à  la  main,  il  semblait  braver  tout  le 
monde  et  ne  pouvait  davantage  être  estimé  parce  qu'on 
savait  que,  joueur  effréné,  libertin,  il  faisait  par  tous  les 
moyens  du  monde  de  l'argent  pour  le  général  Masséna, 
afin  d'en  faire  pour  son  compte.  Dupuy  citait  ces  faits 
avec  plus  d'acrimonie  que  les  autres,  et  Solignac  en  avait 
été  informé;  il  se  trouvait  donc  en  vouloir  à  Dupuy  quand 
eut  lieu  l'affaire  avec  Burthe,  et,  saisissant  ce  prétexte,  il 
feignit  de  croire  que  l'agression  était  venue  de  Dupuy, 
ce  qui  n'était  pas  exact,  et  qu'elle  était  dirigée  contre 
lui,  Solignac,  dans  la  personne  d'un  de  ses  adjoints,  ce 
qui  était  hors  de  toute  vraisemblance.  Il  ne  se  rendit  pas 
moins  chez  Dupuy,  et,  se  prétendant  offensé,  lui  demanda 
raison.  Quelque  crâne  que  fût  Dupuy,  Solignac  l'était 
autant,  si  ce  n'est  davantage.  Ne  sachant  manier  ni  le 
sabre  ni  l'épée,  il  voulut  se  battre  au  pistolet  qu'il 
tirait  bien,  et,  si  le  générai  Masséna,  qui  fut  de  suite  in- 
formé du  hourvari,  ne  se  fût  opposé  à  ce  que  cette 
seconde  affaire  eût  lieu,  elle  ne  se  serait  pas  terminée 
aussi  heureusement  que  la  première.  Quant  à  Burthe,  il 
fût  longtemps  à  se  guérir,  et,  lorsqu'il  put  se  servir  de 
sa  main,  il  se  trouvait  loin  de  Dumoulin,  resté  à  Tarmée 


APRÈS   LA   PAIX  DE  CAMPO-FORMIO.  129 

d'Italie;  mais  en  Suisse,  où  il  avait  suivi  comme  aide  de 
camp  le  général  Masséna,  il  apprit  par  les  journaux  que 
Dumoulin  était  à  Paris,  où  il  arriva  incognito  pour  se 
battre  de  nouveau.  Les  adversaires  se  rendirent  en  effet 
au  bois  de  Boulogne  et  y  échangèrent  deux  coups  de 
pistolet,  après  lesquels  Dumoulin  ayant  fait  quelques 
excuses,  les  témoins  exigèrent  que  tout  en  restât  là. 

Le  repos  ne  convenait  pas  à  la  division  Masséna,  qui 
dépensait  son  ardeur  en  folies  exubérantes  et  dont  le 
besoin  d'action  s'irritait  d'une  trop  longue  inertie.  Mili- 
tairement parlant,  elle  était  alors  formidable;  son  effec- 
tif avait  été  porté  à  17,000  hommes,  le  nombre  de  ses 
présents  sous  les  armes  était  de  près  de  d  5,000;  l'instruc- 
tion ne  laissait  rien  à  désirer;  la  santé  des  hommes  était 
parfaite,  et  l'armement,  l'habillement  et  l'équipement 
étaient  dans  le  plus  magnifique  état;  commandée  par 
un  chef  qui  doublait  sa  force,  cette  division  aurait  dévoré 
tout  un  corps  d'armée.  Je  ne  sais  ce  qui  fit  croire  alors 
que  les  hostilités  avec  l'Autriche  allaient  recommencer, 
il  y  eut  à  l'armée  d'Italienne  sorte  de  branle-bas  général 
et,  parmi  la  division  Masséna,  le  délire  d'une  véritable 
joie;  mais  l'espoir  de  guerre  se  dissipa;  l'Autriche,  à 
discrétion,  eut  le  bonheur  de  voir  se  fermer  l'ère  des 
hostilités,  que  sa  déloyauté  ne  devait  pas  tarder  à  rouvrir. 

La  paix  de  Campo-Formio  fut  donc  faite  et  signée,  et 
le  général  Bonaparte,  prêt  à  s'éloigner  de  cette  armée 
d'Italie  dont  l'héroïsme  avait  égalé  son  génie  et  qui 
devait  à  ce  titre  partager  sa  gloire  immortelle,  le  géné- 
ral Bonaparte  se  rendit  au  quartier  général  de  chaque 
division  et  y  tint  un  conseil  d'administration,  pourvut  à 
tous  les  besoins  des  troupes  et  réalisa  de  nombreux  avan- 
cements (1);  c'est  là  que  le  chef  de  brigade  Monnier,  de 

(i)  Oq  imagioe,  d'après  le  but  de  ces  conseils,  combidn  ils  devaient 
être  sérieux;  cependant,  pour  celui  qui  eut  lieu  à  la  division  Mas- 

II.  9 


180    MÉMOIRES   DU    GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

la  18*  de  ligne,  pour  sa  belle  conduite  à  Rivoli,  jfùt  fait 
général  de  brigade,  et  que  le  chef  de  bataillon  Suchet 
fut  fait  chef  de  brigade  de  cette  même  18*  et  reçut,  de  son 
chef  qu'il  remplaçait,  les  épaulettes  que  je  lui  attachai  ; 
c'est  là  encore  que,  d'après  ce  que  m'a  dit  le  général 
Derthier,  j'aurais  été  fait  chef  de  bataillon,  si  ma  demande 
n'avait  pas  été  pendante  devant  le  Directoire.  Tels  furent 
les  adieux  qu'un  chef  incomparable  fit  à  son  incompa- 
rable armée. 

Bonaparte  ayant  quitté  l'Italie  pour  se  rendre  à  Paris 
par  Rastadt,  Masséna  partit  également  pour  cette  pre- 
mière ville;  Solignac  avait  hâte  de  quitter  Padoue,  où 
Ton  pouvait  faire  et  où  l'on  faisait  le  compte  des  prises 
qu'il  avait  opérées;  il  résolut  de  rejoindre  Masséna  à  Paris, 
et  Burthe  et  moi,  nous  arrêtâmes  de  partir  avec  Solignac. 
Ce  voyage,  au  reste,  avait  pour  moi  cet  intérêt  de  me 
mettre  à  même  de  faire  appuyer  par  Solignac,  par  le  géné- 
ral Masséna,  par  le  général  Berthier  et  même  par  Bona- 
parte, ma  promotion  au  grade  de  chef  de  bataillon,  que 
je  croyais  ajournée  par  le  Directoire,  mais  qui,  sans  que 
je  m'en  doutasse,  était  faite  depuis  cinq  jours  lorsque,  le 
17  novembre  (27  brumaire),  je  partis  de  Padoue.  Quoi 
qu'il  en  soit,  dans  notre  impatience,  nous  ne  songeâmes 
qu'à  réclamer  une  feuille  de  route,  et  Daure  nous  délivra 
quelque  chose  qui  y  ressemblait;  mais,  arrivés  à  Milan, 
on  nous  prévint  que,  sans  ordre  signé  par  le  général 
Kilmaine,  à  l'ancienneté  duquel  le  commandement  provi- 


séna,  Daure,  tenant  la  plume  en  qualité  de  secrétaire  et  malgré 
la  gravité  de  Tentourage,  mit  tout  à  coup  sur  sa  tête  un  shako 
d'un  nouveau  modèle  qui  se  trouvait  sur  la  table.  Sous  cette  coif- 
fure, avec  sa  peau  de  fille,  son  menton  imberbe  et  l'expression 
niaise  qu'il  donnait  à  sa  figure  de  conscrit,  il  fit  tant  de  grimaces 
et  de  singeries,  tout  en  rédigeant  parfaitement  son  procès-verbal, 
qu'il  fit  éclater  de  rire  même  le  général  Bonaparte.  Vainqueurs, 
dn  se  pardonnait  des  folies  entre  gens  heureux. 


DÉSOBÉISSANCE.  131 

soire  de  Tarmée  d'Italie  était  resté  en  attendant  que  le 
général  Berthier  le  remplaçât  titulairement,  nous  ne 
passerions  pas  au  mont  Cenis.  Aussitôt,  et  encore  qu'il 
fût  huit  heures  du  soir,  nous  nous  rendîmes,  Burthe  et 
moi,  chez  ce  général.  Quelques  choses  que  nous  pûmes 
lui  dire,  il  fut  inflexible  et  nous  ordonna  de  retourner 
à  Padoue,  où,  pour  dire  la  vérité,  le  service  était  désor- 
ganisé. 

Nous  sortîmes  de  fort  mauvaise  humeur,  et  tous  deux 
des  plus  décidés  à  désobéir;  mais  je  voulais  désobéir 
sans  rien  dire,  puisque  c'était  le  seul  moyen  de  désobéir 
certainement,  alors  que  Burthe,  qui  eût  été  inconsolable 
de  manquer  l'occasion  d'une  impertinence,  dit  aux  offi- 
ciers de  service,  en  traversant  leur  salle  et  en  présence 
de  l'un  d'eux  qui  venait  d'être  témoin  de  l'inutilité  de 
nos  efforts  :  <  Si  vous  avez  des  commissions  pour  Paris, 
vous  pouvez  nous  les  donner,  car  nouspartons  dans  une 
heure.  >  Il  en  fallait  beaucoup  moins  pour  nous  faire 
guetter,  si  ce  n'est  arrêter,  et,  pour  la  seule  fois  de  sa  vie, 
Burthe  convint  qu'il  avait  eu  tort.  Cependant  nous 
échappâmes,  ou  bien  parce  que  l'on  prit  ces  paroles 
pour  de  la  jactance,  on  bien  parce  que,  partis  de  suite  et 
ne  nous  étant  pas  arrêtés,  nous  arrivâmes  au  mont  Cenis 
avant  l'ordre  de  nous  faire  rétrograder.  Quant  au  passage 
de  cette  montagne,  il  nous  devint  possible  grâce  à  Soli- 
gnac,  qui  parvint  à  persuader  à  l'ofOcier  chargé  du  visa 
des  passeports  que  son  ordre  suffisait  pour  ses  adjoints 
comme  pour  lui.  Nous  étions  cinq  :  Solignac,  Rouvelet 
et  Fabvre,  tous  trois  enfants  du  Rouergue,  et  ces  deux  der- 
niers, chasseurs  des  montagnes,  gaillards  vigoureux  et 
intrépides  marcheurs;  Burthe,  fort  bien  fait  et  sur  quoi 
que  ce  soit  au  monde  ne  croyant  le  céder  â  personne; 
moi,  Tatné  de  la  troupe  avec  mes  vingt-sept  ans  ;  tous 
cinq  par  conséquent  dans  la  force  de  Fâge  et  dans  toute 


132    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIERAULT. 

l'agilité  de  la  jeunesse.  La  voiture  de  Solignac  devant 
partir  à  dos  de  mulet,  nous  convînmes  de  faire  le  trajet 
à  pied  et  nous  le  fîmes  gaiement.  Arrivés  à  onze  heures 
du  soir  à  la  Novalese,  nous  soupâmes  à  l'auberge  de  la 
c  Femme  sans  tète  > ,  c'est-à-dire  de  la  «  Bonne  Femme  > ,  et, 
à  une  heure  du  matin,  ayant  les  trois  meilleurs  guides  du 
pays  et  éclairés  par  des  flambeaux,  l'un  de  nos  guides 
portant  nos  provisions,  l'ardeur  commença  à  nous  sai- 
sir ;  nous  nous  adressâmes  un  défi  de  rapidité,  défi  que  je 
gagnai  en  arrivant,  avec  une  avance  de  huit  cents  pas 
sur  celui  qui  me  suivait  de  plus  près,  à  l'hôtellerie  qui 
domine  le  point  le  plus  élevé  de  cette  route.  Ayant  gravi 
nos  cinq  lieues  de  montagne,  la  descente  ne  nous  parut 
qu'un  jeu;  nous  Hmes  en  courant,  en  sautant  le  bout 
des  rampes,  les  deux  à  trois  lieues  dont  elle  se  compose; 
si  bien  que,  en  arrivant  à  Lans-le-Bourg,  nous  avions  les 
cuisses  brisées  et,  pour  descendre  de  voiture  ou  pour  y 
remonter,  nous  étions  obligés  de  nous  faire  soutenir. 

Rouvelet  et  Fabvre  nous  quittèrent  à  Lyon,  celui-ci 
pour  aller  rejoindre  son  bataillon  à  Toulon,  celui-là 
pour  se  rendre  à  Nice,  où  il  avait  une  place  dans  les 
administrations.  Ainsi  cette  campagne  d'Italie  avait  valu 
au  premier  de  quoi  vivre;  au  second,  une  épaulette;  à 
Burthe,  le  grade  de  capitaine;  à  moi,  celui  de  chef  de 
bataillon.  Solignac,  seul  d'entre  nous,  n'avait  pas  eu  d'a- 
vancement, mais  il  avait  escompté  ses  services  à  un  autre 
taux  et  rapportait  dans  sa  voiture  quatre  cent  mille  francs 
en  or.  Cette  somme,  fort  respectable  en  tout  temps,  était 
tout  à  fait  considérable  à  cette  époque;  pour  Solignac, 
né  de  parents  très  pauvres  qui  n'avaient  pu  lui  donner 
aucune  instruction,  c'était  une  fortune  magniûque.  Un 
jour  que  Burthe  et  moi,  nous  le  félicitions  de  la  position 
dans  laquelle  il  se  trouvait  :  c  Vous  croyez  donc,  nous 
répondit-ii  avec  dédain,  que  j'attache  un  grand  prix  à  cet 


LBS    IDKES    DE   SOLIGNAC.  133. 

argent?  Détrompez-vous.  Quand  on  a  su  le  gagner  (nous 
n'osâmes  rire  de  l'expression)»  on  sait  le  perdre,  parce  que. 
l'on  sait  le  regagner.  Ainsi  demain  il  ne  me  resterait 
rien  de  cette  prétendue  fortune,  qu'après-demain  j'en  au- 
rais une  autre.  >  il  tint  parole,  perdit  au  jeu  plus  qu'il 
n'avait,  et,  pour  le  reperdre  encore,  regagna  plus  qu'il 
n'avait  perdu.  Navette  effrayante,  par  suite  de  laquelle 
le  désordre,  les  profusions,  la  folie,  un  luxe  du  plus  mau- 
vais goût,  le  jeu  surtout  dévorèrent  je  ne  sais  combien 
de  fois  ce  que  l'activité,  la  capacité,  le  bonheur,  l'audace 
avaient  obtenu.  Solignac  était  de  ceux  chez  qui  l'amour 
des  situations  violentes  fait  naître  cet  égal  besoin  de 
richesse  et  de  ruine  :  «  Vous  ne  vous  abandonnez  pas 
assez,  me  dit-il  un  jour  que,  pendant  le  même  voyage» 
il  s'était  mis  à  nous  juger,  Burthe  et  moi.  Vous  valez  plus 
que  vous  ne  croyez  valoir;  mais,  pour  tirer  de  vos  avan- 
tages le  parti  qu'ils  pourraient  vous  offrir,  il  faudrait 
avoir  en  vous-même  une  confiance  qui  vous  manque.  > 
...  L'histoire  de  ma  vie  est  dans  ce  mot. 

Marchant  sans  nous  arrêter,  nous  fûmes  bientôt  à 
Paris,  moi  au  sein  de  ma  famille  (1)  et  près  de  mon 
père.  C'était  toujours  là  que  se  trouvaient  les  plus  douces 
consolations  de  ma  vie;  il  n'est  pas  un  de  ces  retours 
qui  n'évoque  encore  les  plus  touchants  souvenirs.  Je 
revis  mes  amis,  et  ceci  me  ramène  à  parler  de  Gassicourt. 

L'inconcevable  rôle  qu'il  avait  joué  k  la  section  Le  Pe- 
letier,  avant  et  pendant  la  bourrasque  de  vendémiaire, 
l'avait  fait  immédiatement  mettre  en  jugement  et  con- 
damner à  mort,  ainsi  qu'Eusèbe  Salverte,  convaincu  des 

(1)  n  a  été  dit  plus  haut  que  Paul  Thiébault  avait  épousé  une 
Jeune  fille  anglaise;  l'union  ne  fut  pas  heureuse,  et  c'est  ce  qui 
doit  expliquer  la  réserve  qui  s*impose  sur  ce  sujet.  Toutefois,  c'est 
ici  la  place  de  constater  la  naissance  d'un  premier  fils,  Adolplie, 
né  pendant  la  campagne  d'Italie,  et  que  Paul  Thiébault,  à  son 
retour,  est  heureux  de  retrouver  robuste  et  ravissant  enfant.  (Éo.) 


184    MÉMOIRES  DU  GÉNÉRAL  BARON   THIÉBATTLT. 

mêmes  délits.  Heureusement  tous  deux  avaient  quitté 
Paris,  dans  la  nuit  du  13  au  14,  et  étaient  allés  se  cacher, 
Sal verte  je  ne  sais  où,  et  Gassicourt  chez  un  mattre  de 
forges  du  Berry,  auprès  duquel  et  sous  un  nom  supposé 
il  resta  comme  commis  pendant  tout  le  temps  que  sa 
fuite  parut  nécessaire.  Quelque  grave  qu'eût  été  le 
crime  dès  coryphées  des  sections  et  surtout  de  celle  de 
Le  Peletier,  encore  que  les  vaincus  eussent  l'insolence 
d'attribuer  la  clémence  de  la  Convention  à  sa  crainte  et 
à  l'injustice  de  sa  cause,  elle  avait  paru  plus  occupée  à 
sauver  les  coupables  qu'à  les  poursuivre  (1).  Toutefois 
l'arrêt  de  mort  n'était  pas  moins  prononcé,  et  la  sollici- 
tude des  parents  et  des  amis  de  Gassicourt  fut  extrême  ; 
mais  ce  qui  dépassa  tout  ce  que  Ton  pourrait  en  dire, 
fut  le  dévouement  de  sa  femme.  Dès  huit  heures  du 
matin  et  par  tous  les  temps,  on  la  rencontrait  à  pied, 
seule  et  courant  d'audience  en  audience,  puis  de  bureaux 
en  bureaux, pour  intercéder,  atténuer,  prier,  intéresser; 
enfin,  le  jour  où  la  contumace  de  Gassicourt  fut  purgée 
avait  été  célébré  par  un  dtner  que  nous  avait  donné  son 
beau-frère  Feuillant.  Hélas  t  ce  jour  dejoie  n'avait  pas  eu 
beaucoup  de  lendemains.  Je  n'ai  jamais  su  ni  cherché 
à  savoir  comment  Gassicourt  retrouva  Mme  Champion 
de  Villeneuve,  ou  se  rapprocha  d'elle;  mais  ces  rela- 
tions dont  j'avais  été  longtemps  Tunique  confident,  que 
l'amabilité,  la  beauté  et  les  charmes  de  cette  brune  au\ 
yeux  célestes  rendaient  si  dangereuses,  auxquelles  le  ma- 
riage de  Gassicourt  semblait  avoir  mis  fin  et  qui,  dans 
une  épître  qu'il  m'adressa  sous  le  titre  de  Confession,  lui 
inspirèrent  ces  vers  : 

(1)  Un  jeune  furieux,  nommé  Lafond,  arrêté  parce  qu'il  voulut 
bien  l'ôtre,  se  vanta  à  la  face  du  tribunal  de  tout  ce  dont  on  l'ac- 
cusait, se  déclara  émigré  et  força  ses  juges  à  l'envoyer  ù.  l'écba- 
faud;  mats,  &  cette  exception  près,  personne  ne  périt  des  suites 
de  cette  révolte. 


M.   ET   M"*  GASSIGOORT.  185 

Eugénie  (1)  était  femme,  Eugénie  était  mère  ; 
Ce  dernier  titre  était  sacré, 
Et  je  rougis  qu'un  amour  égaré 
En  profanât  le  caractère, 

ees  relations  donc  avaient  été  renouées  et  Mme  Gassi- 
coart  entièrement  délaissée,  lorsqu'elle  méritaitle  moins 
de  l'être.  La  jalousie  provoquant  les  soupçons,  elle  avait 
fait  suivre  son  mari  et  découvert  qu'il  était  infidèle. 

Mais  au  tort  de  cet  abandon  Gassicourt  en  avait  joint 
un  antre.  Parmi  les  condamnés  de  vendémiaire  se  trou- 
vait un  comte  de  Langeac,  qui,  réfugié  dans  le  Berry 
comme  Gassicourt,  ne  tarda  pas  à  se  lier  avec  lui.  Ren- 
trés ensemble  à  Paris,  Gassicourt  de  suite  l'avait  pré- 
senté à  sa  femme.,  et  de  plus  Tavait  admis  &  une  sorte 
d'intimité.  Mais,  comme  lui-même  ne  restait  presque  plus 
à  la  maison,  les  visites  de  ce  Langeac  devenaient  autant 
de  tête-à-tête  avec  Mme  Gassicourt,  et  quand  on  a  vingt 
ans,  des  agréments,  de  la  fortune,  des  sentiments  refou- 
lés et  des  droits  méconnus...  Ai- je  besoin  d'en  dire 
davantage?  Les  poursuites  implacables  que  son  mari 
exerça  contre  elle,  et  le  procès  si  retentissant  qui  termina 
par  un  divorce  ce  désacord  conjugal,  ont  suffisamment 
rendu  publiques  des  révélations  qui  n'en  seraient  plus. 

Quoi  qu'il  en  soit,  on  doit  concevoir  aisément  que 
dans  ces  conditions  je  revis  avec  moins  de  plaisir  Gas- 
sicourt; mais  au  nombre  de  ses  cousines  se  trouvait  une 
des  plus  jolies  créatures  que  je  me  rappelle.  Cette  de- 
moiselle Cadet,  mariée  en  1792,  je  crois,  à  un  nommé 
Lemaire,  n'avait  pas  tardé  à  divorcer  avec  un  homme 
sans  distinction  et  sans  esprit.  En  1793,  je  ne  sais 
par  quel  concours  de  circonstances  et  moins  encore  par 
quels  moyens,  elle  fit  la  connaissance  du  vieux  comte  de 

(1)  Née  de  La  Balme. 


I 


ISe     HÉHOmBS    DU    GÉNÉRAL    BAHUN    TMIÉBaULT. 

Hontalembert,  auteur  de  la  Fortification  perpendicuiaire. 
Le  fait  eBt  que,  arrêté  peu  après,  elle  le  sauva  de  la  guil- 
lotiue,  et  que,  en  1794  ou  1795,  ii  ou  elle  l'épouBa.  C'est 
sous  ce  nom  de  Mme  de  Hontalembert  que  je  la  retrouvai 
dane  les  salons  de  Barras,  chez  lequel  j'allai  deux  ou 
trois  fois  comme  chez  mon  général  en  chef  du  13  ven- 
démiaire. Je  ne  pouvais  imaginer  que  ce  fût  elle;  tout 
en  riant  de  ma  surprise,  elle  me  signifia  qu'il  fallait 
queje  vinsse  le  lendemain  déjeuner  avec  elle.  Le  déjeu- 
ner fat  un  téte-à-téte,  durant  lequel  elle  me  confondit 
par  son  assurance,  son  entente  des  choses  etdes  affaires. 
J'étais  étourdi  par  I&  manière  cavalière  dont  j'entendais 
causer,  sur  les  personnages  les  plus  puissants,  cette  créa- 
ture cha]-mante,à  qui,  pour  me  servir  d'une  des  expres- 
tioDS  de  H.  de  Talleyrand,  je  n'avais  auparavant  connu 
d'autre  esprit  que  celui  d'une  rose.  Tout  &  coup  elle 
me  demanda  :  <  Avez-vous  vu  Schérerî  > 

Non,  je  n'avais  pas  vu  Schérer,  alors  ministre  de  la 
guerre,  et  m£me  je  n'étais  pas  pressé  de  me  rappeler  à 
son  souvenir.  La  manière  dont  Uurthe  et  moi  nous 
avions  quitté  l'Italie  ressemblait  tellement  à  une  déser- 
tion, que  j'avais  songé  à  me  mettre  en  règle,  et  j'avais 
proQté  de  ma  première  visite  au  général  Hasséna  pour 
lui  demander  une  autorisation  qu'il  eut  la  honte  de 
dater  de  Padoue;  mais  cette  pièce  de  complaisance  ne 
justifiait  que  ce  qu'on  voudrait  ne  pas  incriminer.  Je 
répondis  donc  que  je  n'avais  pas  vu  Schérer,  que  je 
craignais  même  d'avoir  maille  à  partir  avec  lui,  et  je 
contai  notre  désobéissance.  <  Quel  enfantillage!  *  reprit 
cette  délicieuse  Hontalembert,  et  en  un  instant  elle  eut 
broché  un  billet,  qu'elle  me  remit  bien  cacheté  en  me 
disant  :  •  Portes-le  demain  matin.  —  Mais  ce  n'est  pas 
jour  d'audience t  —  Raieoa  de  plus.  Seulement,  soyez-y 
à  neuf  heures  précises  et  faites-vous  annoncer  de  ma  part. 


M""   DE  MONTALEMBRRT.  187 

Au  reste,  ajouta-t-elle,  j'arriverai  à  neuf  heures  un  quart  : 
je  vous  trouverai  encore,  et  s'il  y  avait  quelque  embar- 
ras, je  le  lèverai.  » 

On  apporta  sa  petite  fille,  et  je  fus  extraordinairement 
frappé  de  trouver  sur  cette  enfant  de  douze  à  quinze 
mois  les  soixante-quinze  ans  du  père,  c'est-à-dire  une 
petite  peau  de  vieille  reinette,  le  menton  saillant,  enfin 
tous  les  traits  vieillots  :  c  Voilà,  dis-je  en  souriant  à  la 
jeune  mère,  une  petite  figure  plus  honorable  pour  vous 
qu'heureuse  pour  elle.  —  Baht  tout  cela  se  raccommo- 
dera. 1  J'en  acceptai  l'augure. 

Midi  sonna.  C'était  l'heure  à  laquelle  M.  de  Mon- 
talembert  était  visible.  Nous  passâmes  dans  son  appar- 
tement; présenté  par  sa  femme,  comme  un  ami  d'en- 
fance, il  me  reçut  avec  empressement  et  bonté,  et  je  me 
félicitai  de  cette  occasion  de  faire  la  connaissance  de  ce 
vieillard  célèbre,  auquel,  on  le  comprend,  je  ne  parlai 
que  de  son  système. 

Indépendamment  de  mon  désir  de  régulariser  et  de 
prolonger  mon  séjour  à  Paris,  j'étais  curieux  de  consta- 
ter la  puissance  de  ma  protectrice,  à  laquelle.  Dieu  me 
pardonne,  j'aurais  pu  songer  à  demander  bien  des 
choses  avant  de  songer  à  lui  demander  cela.  Je  fus  donc 
chez  le  ministre  de  la  guerre  à  neuf  heures  sonnant. 
L'huissier  voulut  m'éconduire,  mais,  au  nom  de  Mme  de 
Montalembert,  il  m'annonça,  et  de  suite  je  fus  introduit. 
Le  début  cependant  ne  parut  pas  très  rassurant.  •  Je 
devrais  commencer,  me  dit  Schérer,  par  vous  demander 
comment  vous  êtes  à  Paris.  >  Et  comme  j'exhibais  l'auto- 
risation anticipée  que  je  devais  au  général  Masséna  : 
c  Je  connais  votre  affaire  >,  ajouta-t-il  avec  sévérité;  mais 
à  peine  eut-il  lu  mon  billet  d'introduction,  que  son  ton 
s'adoucit  même  en  me  décochant  cette  phrase  :  c  On  dirait 
qu'il  suffit  d'avoir  servi  à  l'armée  d'Italie  pour  se  croire 


138    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBADLT. 

émancipé.  >  Je  répliquai  que  j'étais  loin  de  telles  pen- 
sées, et,  comme  preuve,  je  le  priai  de  m'accorder  un  congé 
avec  solde.  Il  n'aurait  pas  mieux  demandé  que  de  me 
refuser;  mais,  dès  qu'il  me  faisait  une  objection  ou  qu'il 
élevait  la  voix,  je  nommais  Mme  de  Montalembert,  et, 
gr&ce  &  ce  nom  magique,  j'obtins  tout  ce  qu'il  me  fsdlait 
obtenir.  En  quittant  le  ministre,  je  vis  entrer  la  voiture 
de  l'auteur  de  mes  succès;  je  lui  donnai  la  main  pour 
descendre,  et,  en  la  complimentant  sur  son  inconcevable 
exactitude  (elle  logeait  dans  un  hôtel  situé  faubourg 
Saint-Antoine,  et  nous  étions  en  hiver),  je  lui  dis  toutes 
les  obligations  que  je  lui  avais.  «  Je  ne  venais  que  pour 
vous  aider  au  besoin,  répliqua-t-elle.  Je  n'ai  donc  plus 
rien  à  faire  ici  ;  mais,  puisque  j'y  suis,  je  vais  dire  bon- 
jour à  Schérer.  —  Ëh  bien,  reprîs-je,  dites-lui  bonjour 
et  merci,  et  surtout  agréez  ma  reconnaissance.  > 

Le  général  Bonaparte  reçut  du  Directoire  l'audience 
dans  laquelle  il  présenta  lui-même  aux  chefs  de  la  Répu- 
blique tous  les  drapeaux  conquis  par  son  armée  durant 
ses  campagnes  d'Italie.  Ambassadeurs,  ministres,  géné- 
raux et  officiers  supérieurs  de  terre  et  de  mer,  tout  ce 
qui  avait  rang,  autorité,  illustration  ou  notabilité,  tout 
ce  que  Paris  renfermait  de  femmes  riches  ou  belles,  rem- 
plissait la  grande  cour  du  Luxembourg,  magnifiquement 
disposée  pour  cette  solennité.  Et,  malgré  ce  luxe,  cette 
afQuence,  la  recherche  des  costumes,  la  parure  des  fem- 
mes, et  ce  que  la  mise  des  Directeurs  avait  de  somptueux, 
ce  fut  un  petit  homme,  maigre,  pâle,  sec,  jaune  et  sim- 
plement vêtu,  qui  fixa  tous  les  regards  et  parut  à  lui 
seul  remplir  tout  l'espace.  Pour  toujours  il  avait  con- 
quis l'opinion  du  monde  et  dominait  son  pays,  son 
siècle,  d'autant  plus  indiscutablement  qu'il  affectait  plus 
de  simplicité,  de  réserve  et  d'impassibilité. 

Vingt  fêtes  suivirent.  La  plus  belle  fut  un  bal  donné 


LE  BEAU   COLBERT.  139 

par  M.  de  Talleyrand,  alors  ministre  des  affaires  étran- 
gères; elle  se  distingua  par  un  retour  à  la  galanterie  et 
au  bon  ton,  qui  généralement  redevenaient  un  besoin. 
Un  fait  me  rappelle  encore  ce  bal;  c'est  Teffet  que  pro- 
duisit l'aîné  des  trois  Colbert  (1),  au  moment  où  il  entra 
dans  la  galerie  de  l'hôtel  de  la  rue  du  Bac.  Parées  des 
toilettes  les  plus  brillantes,  trois  à  quatre  cents  femmes 
étaient  assises  sur  les  banquettes  en  amphitbé&tre  dont 
cette  galerie  se  trouvait  entourée,  et  cent  cinquante 
d'entre  elles  s'y  disputaient  la  palme  du  luxe  et  de  la 
beauté.  Tous  les  regards  leur  semblaient  dévolus,  alors 
qu'elles  paraissaient  si  éloignées  de  rendre  à  quelque 
homme  que  ce  fût  la  moindre  part  des  tributs  reçus  par 
elles  avec  de  superbes  dédains.  Eh  bien,  l'arrivée  de 
l'aîné  des  Colbert  changea  cette  disposition.  C'était  à 
la  vérité  un  jeune  homme  magnifique  de  taille,  de 
figure,  de  chevelure;  son  brillant  costume  de  hussard 
modelait  admirablement  ses  formes  à  la  fois  élégantes 
et  fortes.  Quand  il  entra  dans  la  galerie,  plus  de  deux 
cents  femmes  se  levèrent  par  un  mouvement  spontané, 
pour  ainsi  dire  irrésistible.  Tel  fut  cet  hommage,  que  je 
n'avais  pas  encore  vu  rendre  à  un  homme  et  qui  ne  me 
rappellerait  aucun  autre  souvenir  du  même  genre,  sans 
l'exclamation  que  la  vue  du  général  Dorsenne  arracha 
à  un  groupe  déjeunes  dames,  en  1804.  Ce  général,  auquel 
j'aurai  à  revenir,  était  alors  l'amant  de  Mme  d'Orsay, 
ce  qui  faisait  dire  qu'elle  avait  le  plus  beau  mari  et  le 
plus  bel  amant  de  France. 

Ce  bal,  au  reste,  fut  un  bal  d'adieux  pour  beaucoup 
de  monde.  Bonaparte,  général  en  chef  de  l'armée  d'An- 

(1)  Edmond-Pierre-David  Colbert,  entré  au  senrice  en  1793  comme 
soldat  dans  un  bataillon  de  réquisition  de  Paris,  passa  au  11*  do 
hussards,  y  fut  nommé  sous-lieutcnant  au  choix  et  dès  lors  con- 
quit tous  ses  grades  par  sa  bravoure,  à  force  de  blessures.  (Éd.) 


140    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

gleterre,  partit  pour  une  inspection  des  côtes  de  l'Océan; 
Masséna  partit  pour  aller  remplacer  Berthier  dans  le 
commandement  de  l'armée  de  Rome,  et  moi  pour  rejoin- 
dre le  général  Masséna,  mais  d'autant  plus  heureux  que 
j'avais  été  confirmé  dans  le  grade  de  chef  de  bataillon. 
Ce  grade  est  de  tous  le  plus  difficile  à  obtenir,  puis- 
qu'il y  a  huit  prétendants  pour  chaque  place  adonner; 
c'est  le  plus  important,  puisqu'il  fait  sortir  celui  qui 
en  est  titulaire  de  la  catégorie  des  officiers  subalternes,  et 
qu'il  commence  à  le  faire  figurer  pour  son  propre  compte. 
Il  me  fut  d'autant  plus  précieux  que,  de  suite  employé 
comme  adjudant  général,  je  ne  fus  pas  destiné  à  une  heure 
de  service  comme  chef  de  bataillon;  remplissant  les  fonc- 
tions d'adjudant  général,  je  fus  môme  employé  comme 
général  de  brigade,  et  enfin,  dans  une  circonstance  mé- 
morable, simple  chef  de  bataillon,  je  combattis  comme 
général  de  division  pendant  cinquante-quatre  heures,  en 
ayant  sous  mes  ordres  six  colonels  à  la  tète  de  leurs 
régiments,  fait  qui  n'a  pas  d'autre  exemple. 


CHAPITRE  VL 


En  quittan  irarmée  d'Italie,  en  1797,  le  général  Mas- 
séna  avait  dit  :  c  J'ai  assez  fait  pour  la  gloire  des  autres, 
et  si  la  République  veut  encore  de  mes  services,  elle  me 
mettra  à  même  de  m'occuper  de  la  mienne.  >  Il  était 
donc  évident  qu'il  n'accepterait  plus  qu'un  commande- 
ment en  chef.  D'autre  part,  le  peu  de  sympathie  qui 
régnait  entre  le  général  Bonaparte  et  lui,  l'antipathie 
qui  existait  entre  lui  et  le  général  Berthier,  firent  qu'il 
ne  fut  pas  compris  dans  l'organisation  de  l'armée  qui  se 
formait  sous  le  nom  d'aile  gauche  de  l'armée  d'Angle- 
terre. On  ne  pouvait  pas  cependant  se  priver  d'un 
homme  tel  que  le  général  Masséna;  on  le  nomma  géné- 
ral en  chef  de  l'armée  de  Rome  en  remplacement  du 
général  Berthier,  qui  reprendrait  à  Milan  le  comman- 
dement de  l'armée  d'Italie  (1). 

On  sait  les  événements  qui  avaient  amené  les  Français 
à  Rome.  La  paix  de  Campo*Formio  aurait  dû  trouver  sa 
garantie  dans  la  magnanimité  de  Bonaparte,  qui.  pour 

(i)  On  parlait  beaucoup  alors  d'une  autre  cause  qui  pouvait 
avoir  influé  sur  cette  eiclusion.  C'eût  été  le  désir  du  général  Booa- 
parie  de  faire  campagne  en  ayant  sous  ses  ordres  les  deux  plus 
illustres  chefs  des  armées  du  Rhin,  ce  qui  devait  rehausser  encore  son 
commandement.  Toujours  est-il  que  l'honneur  de  fournir  les  deux 
lieutenants  qui,  pendant  la  campagne  d'Egypte ,  secondèrent  le 
général  Bonaparte,  appartint  à  ces  armées,  mais  coûta  cher  à  la 
France,  puisque  ce  ne  fut  que  pour  hâter  leur  mort. 


U2    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

dédommager  l'Autriche  de  ia  perte  de  la  Belgique  et  de 
la  Lombardie,  et  pour  la  compenser  des  républiques 
Cisalpine  et  Anconitaine  qu'il  créait,  crut  devoir  livrer 
à  cette  puissance  l'antique  République  Vénitienne,  c'est- 
àrdire  la  domination  de  l'Adriatique.  Mais  nos  triomphes 
exaspéraient  tous  les  amours-propres  européens,  de 
même  que  l'expansion  de  notre  œuvre  révolutionnaire 
alarmait  les  Rois.  Sous  l'inspiration  de  l'Angleterre,  qui 
s'était  refusée  à  poser  les  armes,  un  accord  était 
intervenu  entre  l'Autriche,  la  Russie,  l'Espagne  elle- 
même,  pour  nous  attaquer  partout  où  nous  étions  vul- 
nérables; or  nous  l'étions  particulièrement  en  Italie,  où 
notre  disséminement  put  faire  naître  l'espoir  d'organiser 
avec  succès  le  massacre  de  tous  les  Français  au  delà  des 
Alpes.  Dans  ce  projet,  les  puissances  coalisées  étaient 
secondées  par  celles  des  populations  italiennes  que 
notre  présence  irritait  ou  par  celles  qu'elle  inquiétait, 
par  le  Piémont,  la  Toscane,  Naples,  par  les  populations 
lombarde  et  génoise  et  par  toutes  celles  des  États  ro- 
mains, où  les  émigrés,  les  agents  de  Louis  XVIII,  les 
prêtres  fanatiques  étaient  prêts  à  solder  des  assassins. 
Cependant  le  secret  de  cette  prise  d'armes  ne  pou- 
vait être  bien  gardé  que  s'il  eût  été  moins  étendu;  des 
attaques  parties  trop  tôt  mirent  la  France  en  éveil  et  la 
décidèrent  à  châtier  par  de  rudes  représailles  toutes  les 
perfidies.  Confiante  dans  la  force  de  ses  alliés,  dans  la 
vaillance  de  ses  milices,  dans  la  hauteur  de  ses  monta- 
gnes, la  Suisse  favorisait  les  émigrés;  deux  divisions 
commandées  par  le  général  Brune  l'avaient  soumise. 
Le  pape  Pie  VI  fit  éclater  contre  nous  une  insur- 
rection, dans  laquelle  le  général  Duphot  fut  lâchement 
assassiné,  l'ambassadeur  de  France,  Joseph  Bonaparte, 
n'ayant  échappé  au  même  sort  que  par  le  seul  miracle 
qui  se  fit  sous  le  règne  de  ce  Souverain  Pontife.  Aussitôt 


OCCUPATION    DE   ROME.  148 

le  général  Berthier  avait  reçu  l'ordre  d'entrer  dans  l'État 
romain,  d'en  chasser  les  successeurs  de  saint  Pierre  et 
d'établir  à  leur  place  une  république. 

Pour  conjurer  le  danger,  le  Pape  eut  recours  à  des  pro- 
cessions extraordinaires;  ses  dignitaires  offrirent  à 
l'exaltation  des  fidèles  une  image  du  Sauveur  qui,  au  su, 
si  ce  n'est  au  vu  de  tous,  avait  été  apportée  sur  la  terre 
par  des  anges.  A  défaut  de  ces  secours  divins  restés 
impuissants,  il  en  appela  à  la  cour  de  Naples,  qui  répondit 
que  ses  armements  n'étaient  pas  prêts.  Alors,  et  comme 
ressource  suprême,  il  eut  la  pensée  de  se  porter  procès- 
sionnellement  au-devant  de  ses  envahisseurs;  mais  le 
temps  était  passé  où  les  fléaux  pouvaient  à  ce  prix  être 
conjurés;  si  entre  Attila  et  Berthier  il  y  avait  une  dis- 
tance immense  sous  le  rapport  du  pouvoir  temporel,  il 
faut  croire  qu'il  y  en  avait  une  plus  forte  encore,  sous 
le  rapport  spirituel,  entre  Pie  VI  et  saint  Léon  :  les 
foudres  de  saint  Pierre  brandies  contre  nos  soldats 
n'avaient  fait  qu'accélérer  leur  marche  en  l'égayant. 

Le  général  Berthier  arriva  devant  Rome  le  10  février 
1798  (22  pluviôse  an  VI),  et  faisant  occuper  le  Monte 
Mario  par  12,000  hommes,  il  attendit  à  la  Storta  que, 
d'après  ses  insinuations,  le  peuple  romain,  excité  et  en- 
traîné par  le  général  Cervoni(l),  se  fût  constitué  enrépu- 


(1)  Le  général  de  brigade  CervoDi  commaQdait  Tavant-garde  de 
l'armée  de  Rome,  et  il  avait  été  chargé  par  Berthier  d'organiser  le 
renversement  du  gouvernement  papal.  Dans  ce  but,  il  presse  le 
licenciement  des  troupes  du  Pape,  qui  ne  garde  que  cinq  cents 
hommes  pour  sa  garde  personnelle  ;  il  fait  arrêter  et  fuir  tous  les 
représentants  de  l'ancienne  autorité  ;  c'est  encore  lui  qui  décidera 
le  pape  Pie  YI  à  se  retirer  en  Toscane.  En  échange  de  ces  ser- 
vices il  est  nommé  général  de  division  au  Gapitole.  Ces  quelques 
faits  suffisent  à  expliquer  Tattitude  de  Pie  VU  lorsqu'il  se  rendit  à 
Paris  pour  y  sacrer  Napoléon.  Tout  ce  qui  avait  rang,  emploi  ou 
charge  lui  fut  présenté,  et  de  ce  nombre  les  généraux.  Gervoni,  en 
faisant  son  compliment,  l'exprima  en  italien  :  «  Ma,  signore  gène- 


U4    MÉMOIRES   DU   GENERAL   BARON    THIÉBAULT. 

blique.  Le  15,  cette  révolution  se  fit  au  Campo  Vaccino, 
et  cinq  consuls  remplacèrent  le  Pape  comme  chef  tem- 
porel (i).  C'est  à  ce  moment  que  le  général  Berthier  fit 
son  entrée  dans  Rome;  entouré  du  plus  brillant  cortège;  il 
suivit  la  voie  du  Peuple,  l'antique  voie  des  triomphes,  et, 
parvenu  au  Capitole  (2),  il  prononça  ces  fameuses  paroles, 
que  vingt  ans  plus  tard  démentit  son  rôle  de  capitaine 
des  gardes  du  corps  du  Roi  Très  Chrétien  :  <  Mânes  de 
Caton,  de  Brutus,  de  Cicéron,  d'Hortensius ,  recevez 
l'hommage  des  hommes  libres  dans  ce  Capitole,  où  vous 
avez  tant  de  fois  défendu  les  droits  du  peuple  et  illustré 
la  République!  Les  enfants  des  Gaulois,  Tolivier  à  la 
main,  viennent  dans  ce  lieu  auguste  y  rétablir  les  au- 
tels de  la  liberté  dressés  par  le  premier  des  Brutus.  Et 
vous,  peuple  romain,  qui  venez  de  reprendre  vos  droits 
légitimes,  rappelez- vous  quel  sang  coule  dans  vos 
veines,  etc.  > 

raie,  lui  dit  Pie  Vil,  come  parlate  bene  la  nostra  lingual  —  Santi»* 
simo  Padre,  sodo  Ilaliano.  —  Oh  t  ~  Sono  Corso.  — Oh  (à  la  tierce)! 
—  Sono  Cervooi.  —  Oh  (à.  la  quinte)!  » 

(1)  Le  Pape  ne  savait  encore  rien  des  événements;  le  même  gé* 
néral  Cervoni  força  l'entrée  de  son  oratoire,  où  personne  no 
pénétrait  sans  y  être  appelé,  pour  lui  apprendre  que  son  règne 
n'était  plus  de  ce  monde.  En  sa  qualité  d'évéque  de  Rome  et, 
comme  tel,  chef  de  tous  les  évéques  de  la  chrétienté,  le  Pape  quitta 
aussitôt  le  Vatican  et  se  retira  à  Saint-Jean  de  Latran.  Le  20  fé- 
vrier (2  ventôse),  sur  l'invitation  de  l'inévitable  Cervoni,  il  partit 
pour  la  Toscane  sous  la  garde  de  deux  officiers,  qu'on  lui  fit  deman- 
der comme  sauvegardes.  Un  de  ces  officiers  était  Calvin,  chef  de 
brigade,  commandant  en  second  le  11*  de  ligne  ;  plus  tard  le  Pape, 
conduit  de  Sienne  &  Turin  sous  l'escorte  d'un  chef  de  bataillon, 
nommé  Saint-Esprit,  fut  remis  au  commandant  de  la  citadelle  de 
Turin,  nommé  Dieu. 

(2)  Richebourg,  officier  brillant  de  vaillance,  l'un  des  trois  ou 
quatre  hommes  spirituels  que  j'aie  connus,  alors  capitaine  au  11* 
de  ligne,  depuis  aide  de  camp  du  général  Casablanca,  plus  tard  le 
mien,  et  qui  &  Austerlitz  fut  tué  &  côté  do  moi,  eut  rhonneur  de 
substituer  sur  le  Capitole  le  drapeau  tricolore  à  la  croix,  qui 
depuis  des  siècles  avait  remplacé  l'aigle  des  Césars. 


VOLS   ET   CONCUSSIONS.  145 

Ainsi  cette  entreprise  de  guerre  s'était  réduite  à  une 
promenade  militaire,  et,  faute  de  gloire  à  recueillir,  on 
avait  arraclié  quelques  compensations  à  la  fortune.  Sous 
prétexte  d'envoyer  à  Paris  ]es  reliques  de  Notre-Dame  de 
Lorette,où  elles  n'avaient  que  faire,  on  s'empara  de  son 
riche  trésor,  notamment  des  lames  d'or  massif  dont 
le  plafond  et  les  murs  de  la  petite  chapelle  étaient  en- 
tièrement couverts (i);  puis,  sous  le  prétexte  des  besoins 
des  troupes,  on  leva  des  millions  sur  la  route;  Rome  fut 
dépouillée  de  cent  manières.  Mais  enfin  ni  les  soldats 
ni  les  officiers  ne  touchèrent  un  sou,  alors  qu'on  leur 
avait  promis  que,  à  leur  arrivée  à  Rome^  ils  recevraient 
deux  mois  de  solde  en  gratification.  Déjà  las  de  la  guerre, 
désireux  de  rentrer  en  France,  après  tant  de  faits  d'armes, 
ils  n'avaient  accepté  cette  expédition  de  Rome  qu'avec 
humeur,  et,  au  lieu  de  trouver  l'argent  promis  qui  de- 
vait les  dédommager  d'une  nouvelle  peine,  ils  virent 
les  créatures  de  Berthier,  généraux,  officiers  d'état-ma- 
jor, administrateurs  et  agents  de  toutes  classes  étaler  un 
luxe  qui  semblait  insulter  à  leur  misère.  Les  troupes 
étaient  donc  d'autant  plus  mécontentes  qu'elles  avaient 
été  témoins  de  plus  de  dilapidations  (2).  En  dehors  des 
contributions  régulières,  on  en  avait  levé  d'extraordi- 
naires; on  avait  dépouillé  les  plus  riches  propriétaires, 
sans  rendre  compte  de  rien  à  l'État,  sans  donner  de 
reçus.  Des  espèces  de  bureaux  de  vol  et  de  dévastation 
furent  installés,  où  l'or,  les  bijoux,  tous  les  objets  pré- 

(1)  J'ai  visité  cette  chapelle  à  l'époque  de  la  foire  de  Senigallia, 
et  je  o'y  ai  plus  vu  que  les  murs  noircis  par  le  temps  et  les  trous 
des  clous  qui  attachaient  les  lames  d'or  qui  avaient  disparu. 

(2)  Lorsque  l'armée  arriva  devant  Rome,  il  y  eut  des  pourpar- 
lers, dans  lesquels  le  général  Berthier  demanda  trente  et  un  mil- 
lions au  Pape.  Or,  l'armée  restait  convaincue  que  plusieurs  de  ces 
millions»  dont  on  n'a  jamais  fait  ni  compte  ni  mention,  avaient 
été  payés. 

II.  10 


UG    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIËRAULT. 

cieux  durent  être  Hyrés.  Cependant,  malgré  tant  de  levées 
et  de  saisies,  depuis  onze  décades  aucune  solde  n'avait 
été  payée  lorsque  le  général  Masséna  arriva  le  U  février 
(3  ventôse)  prendre  le  commandement  de  son  armée. 
Le  général  Berthier  ne  s'était  pas  vu  nommer  avec 
plaisir  un  remplaçant.  Outre  la  passion  qu'il  avait  pour 
Mlle  Visconti,  que  Bonaparte  appela  la  c  bêtise  de  Ber- 
thier >,  il  avait  un  autre  intérêt  à  ne  pas  quitter  Rome. 
Il  avait  espéré,  tout  en  restant  général  en  chef  de  l'ar- 
mée d'Italie,  garder  le  commandement  supérieur  de 
l'armée  de  Rome.  Or  Masséna  n'était  pas  seulement  un 
successeur^  c'était  un  rival,  et  le  général  Berthier  lui 
prépara  l'arrivée  la  moins  brillante  possible.  Comme 
en  fait  foi  certaine  dépêche  au  Directoire,  il  avait  fait 
craindre  à  l'armée  que,  sous  l'administration  de  Mas- 
séna, elle  ne  toucherait  ni  la  gratification  promise,  ni 
l'arriéré  de  solde  de  quatre  mois;  il  avait  favorisé  la 
mise  en  circulation  d'une  prétendue  lettre,  d'après  la- 
quelle les  ofQciers  de  l'ancienne  et  glorieuse  division 
Masséna  étaient  censés  déclarer  qu'ils  ne   serviraient 
plus  sous  les  ordres  de  ce  chef. 

L'esprit  des  troupes  était  donc  préparé  contre  le  gé- 
néral Masséna,  qui  eut,  outre  cela,  le  malheur  de  trouver 
Rome  occupée  par  la  11*  de  ligne,  qu'en  1796  il  avait  fait 
renvoyer  de  sa  division;  par  le  ?•  hussards,  qu'il  avait 
maltraité  je  ne  sais  plus  dans  quelle  occasion,  et  par  les 
corps  de  la  division  Bernadotte,  dont  j'ai  raconté  la  rixe 
avec  notre  division  à  Laybach.  C'était  d'ailleurs  le  mo- 
ment où  dans  toute  l'Italie  l'insurrection  et  la  révolte 
semblaient  être  dans  l'air  (1).  Dans  un  de  ses  rapports  au 

(i)  A  Mantoue,  révolte  de  la  division  Baraguey  d'Hilliers;  à  Pes- 
chiera,  insurrection  de  la  division  Guieu,  je  crois;  à  Brescia, 
fermentation  dans  les  troupes  de  la  garnison;  à  Ferrare,  mouve- 
ment dans  la  division  Delmas;  à  Gênes,  révolte  des  troupes,  qui 
refusent  d'aller  en  Corse. 


L'ARBIVRE  DE  MASSÉNA.  147 

Directoire,  le  général  Berthier  dit  lui-même  que,  à  l'excep- 
tion de  quatre  demi-brigades,  toutes  celles  qui  se  trou- 
vaient en  Italie  s'étaient  révoltées.  Ce  qui  ne  l'avait  pas 
empêché  d'écrire  à  ce  même  Directoire  :  c  Le  général 
Masséna  vient  d'arriver;  il  trouve  une  armée  disciplinée 
et  estimée  par  sa  conduite.  » 

Donc,  le  22  février  (4  ventôse),  le  général  Masséna 
reçut  le  commandement  de  l'armée  et  le  prit  sans  qu'il 
y  eût  la  moindre  opposition.  Le  lendemain  avait  été  fixé 
pour  les  honneurs  à  rendre  à  la  mémoire  du  général 
Duphot,  et,  en  présence  comme  sous  les  ordres  du  gé- 
néral Masséna,  cette  cérémonie  funèbre  eut  lieu  sans 
apparence  d'hostilité  (1). 

Ainsi  le  23  février  se  passa  dans  le  plus  grand  ordre 
et  dans  le  calme;  mais,  par  une  coïncidence  fâcheuse,  le 
général  Masséna  était  arrivé  à  Rome  n'ayant  avec  lui 
que  trois  aides  de  camp;  Campana,  incontestablement  le 
plus  habile  d'entre  eux,  partit  de  suite  pour  Naples, 
chargé  d'une  mission  importante,  et  ce  fut  dans  cet  iso- 
lement que  le  général  Masséna  se  trouva  aux  prises 
avec  des  troupes  qui,  en  dépit  des  louanges  qu'on  leur 
prodiguait,  lui  étaient  remises  en  véritable  état  de  souf- 
france et  d'exaspération;  ce  fut  également  au  milieu 
des  perplexités  de  ce  début  que  le  général  Berthier,  ne 
paraissant  soucieux  que  d'aider  son  successeur  à  sortir 
de  la  détresse  qui  était  son  ouvrage,  l'entraîna  à  ordon- 
ner l'enlèvement  de  toute  l'argenterie  des  églises.  Impo- 
litique surtout  en  un  tel  moment,  cette  mesure  devint 
aussitôt  l'occasion  de  bruits  indignes,  officiers  et  soldats 
criant  que  le  général  Masséna  venait  s'emparer  de  toutes 

(1)  Klleeut  liea  sur  la  place  Saint-Pierre.  L'endroit  où  le  général 
Duphot  avait  été  assassiné  fat  purifié  par  des  décharges  de  mous- 
queterie.  Une  urne  contenant  les  cendres  du  général  fut  portée  au 
Capitole  et  placée  sur  le  chapiteau  d'une  colonne  antique. 


f 

I 

us    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

les  ressources  du  pays  et  achever  de  mettre  Tarmée 
dans  la  misère;  que  cette  nouvelle  spoliation  allait  ravi- 
ver la  guerre,  et  qu'on  avait  besoin  de  la  paix.  Comme 
conséquence,  le  24  février,  à  deux  heures  de  Taprès- 
midi,  le  général  Masséna  fut  averti  par  le  général 
Valette  de  ce  fait  que  tous  les  officiers  subalternes  de  l'ar- 
mée, en  quittant  la  parade,  venaient  de  se  rendre  au  Pan- 
théon et  s'y  étaient  formés  en  assemblée  délibérante. 

Tel  fut  le  commencement  d'une  révolte  militaire  que 
je  ne  vis  pas  éclater,  dont  je  n'ai  pas  par  conséquent  à 
raconter  les  phases,  mais  qui,  après  avoir  donné  l'exem- 
ple de  l'émeute  et  provoqué  un  mouvement  heureuse- 
ment réprimé  de  six  mille  Napolitains  et  autres  laza- 
roni,  obligea  le  général  Masséna  à  transférer  son 
quartier  général  hors  de  Rome  et  rendit  le  commande- 
ment de  l'armée  au  général  Berthier,  qui  accepta.  Ce- 
pendant, après  avoir  pris  acte  de  ce  commandement  en 
passant  les  troupes  en  revue  dans  la  matinée  du  26, 
le  générai  Berthier,  n'ayant  plus  rien  qui  pût  l'intéresser 
à  Rome,  crut  prudent  de  rejoindre  son  quartier  géné- 
ral de  Milan,  et,  sans  se  douter  qu'il  existait  encore  un 
général  en  chef  de  l'armée  de  Rome  nommé  Masséna, 
il  partit  sans  se  mettre  en  rapport  avec  lui  et  en 
déléguant  son  illégitime  autorité  au  général  Dalle- 
magne,  qui  dans  toute  cette  affaire  avait  joué  un  rôle 
suspect,  au  point  d'être  le  seul  qui  eût  la  faveur  des 
révoltés. 

En  même  temps  les  comn^issaires  civils  Monge,  Dau- 
nou,  Florent  et  Faypoult  envoyés  à  Rome,  les  trois  pre- 
miers pour  organiser  la  République,  le  quatrième  pour 
administrer  les  finances,  et  dont  le  principal  devoir  était 
de  ne  pas  empiéter  sur  les  pouvoirs  souverains  du  Direc- 
toire, déclarèrent  que  le  général  Masséna,  en  s'éloignant 
de  Rome  le  7  ventôse,  et  le  jour  d'après  du  camp  de 


LA   RÉVOLTE  MILITAIRE.  J49 

Ponte  Molle  (i),  avait  par  cela  même  donné  sa  démis- 
sioD  (comme  si,  dans  le  territoire  occupé  par  une  armée, 
il  existait  un  point  où  un  général  en  chef  pût  ne  pas 
être  à  son  poste;  comme  si  encore,  le  général  Masséna 
ayant  donné  sa  démission,  ils  auraient  eu  charge  de  le 
remplacer),  et  qu'en  conséquence  ils  arrêtaient  que,  pour 
ce  qui  les  concernait,  ils  ne  pouvaient  plus  reconnaître 
pour  général  en  chef  que  le  général  Berthier,  et,  en  son 
absence,  le  général  Dallemagne,  par  lequel  le  général 
Berthier  était  momentanément  remplacé.  Ainsi  ces 
hommes,  improvisés  hommes  d'État,  se  faisaient  à  Tin- 
star  du  général  Berthier  les  patrons  du  général  Dalle- 
magne, autrement  dit  des  révoltés;  ils  étaient  secondés 
dans  leurs  efforts  par  Haller,  l'administrateur  général 
des  finances.  Bruyères  et  autres  fidèles  que  le  général 
Berthier  avait  laissés  à  Rome,  par  Bassal  enfin,  ex-curé 

(1)  On  a  vu  que  l'état  d'insurrection  des  troupes  avait  décidé  le 
général  Masséna,  inspiré  en  cela  par  le  générai  Berthier,  à  sortir 
de  Rome  et  à  se  rendre  au  camp  de  Ponte  Molle  pour  y  rappeler  le 
trop-plein  de  soldats  qui  encombraient  inutilement  la  ville;  il 
devait  faire  en  même  temps  la  tournée  de  toute  son  armée,  afin 
d'en  reconnaître  les  dispositions.  Cette  toiu'née  devait  le  conduire 
^à  Ancône;  mais  ayant  quitté  Ponte  Molle,  alors  que  les  troubles 
s'aggravaient  é.  Rome,  il  n'avait  pas  osé  trop  s'éloigner,  et,  au 
lieu  de  pousser  jusqu'à  Ancône,  U  s'était  arrêté  à  Ronciglione,  à 
quatre  postes  de  Rome,  pour  ne  pas  perdre  de  vue  les  agissements 
de  Berthier,  de  Dallemagne  et  des  révoltés.  Tel  est  le  grief  en 
raison  duquel  les  commissaires  civils  l'avaient  déclaré  déchu  de 
son  commandement.  S'il  est  un  reproche  que  l'on  puisse  adresser 
au  général  Masséna,  c'est  d'avoir  eu  trop  de  confiance  dans  des 
conseils  et  des  inspirations  qu'il  eut  le  tort  déjuger  sincères;  c'est 
aussi  d'avoir  manqué  d'adresse  et  de  modération  envers  les  mécon- 
tents. Lorsque  ceux-ci,  tout  au  début  de  leur  rébellion,  lui  envoyèrent 
cinq  députations  successives  pour,  le  prier,  puis  le  sommer  do 
faire  rendre  compte  des  millions  volés  sous  son  prédécesseur  et 
de  s'en  servir  pour  payer  l'arriéré  de  la  solde,  il  renvoya  dure- 
ment tous  ces  révoltés  à  leur  devoir  et  voulut  les  vaincre  par  la 
discipline.  11  ne  fit  que  les  éloigner  davantage  de  loi  et  les  reje- 
ter vers  Berthier,  contre  l'administration  duquel  ils  étaient  venus 
réclamer. 


150    MÉMOIRES   DU    GÉNÉRAL  BARON    THIÉBAULT. 

de  Versailles,  qui  avait  été  nommé  secrétaire  d'État  des 
consuls  de  Rome,  et  que  sa  qualité  de  prêtre  assermenté» 
puis  défroqué,  puis  marié  à  la  Talleyrand,  rendait  si 
peu  propre  à  accréditer  la  République  dans  un  pays 
où  dominait  avec  fureur  le  fanatisme  religieux. 

Cependant  le  général  Berthier,  inquiet  du  silence  que 
le  Directoire  gardait  avec  lui  sur  toute  sa  conduite  à 
Rome, se  hâta  de  condamner  cet  arrêté;  en  conséquence 
il  écrivit,  le  il  mars,  au  général  Dallemagne  :  «  C'est 
avec  le  général  Masséna  que  vous  devez  correspondre 
officiellement,  malgré  l'arrêté  des  commissaires  du  pou- 
voir exécutif.  >  Mais  déjà,  dès  le  3,  le  général  Masséna 
avait  mis  cet  arrêté  à  néant,  en  adressant  au  général 
Dallemagne  une  protestation  raisonnée  et  en  lui  ordon- 
nant de  la  faire  notifier  et  publier. 

Cet  esprit  de  revirement  s'étendait  aux  officiers;  l'ar- 
riéré de  solde  avait  été  en  partie  payé  ;  le  comité  central 
étant  dissous,  l'apaisement  semblait  prêt  à  se  faire.  C'est 
alors  que  le  général  de  division  Rey,  accompagné  par 
plusieurs  officiers  supérieurs,  se  rendit,  le  11,  auprès  du 
général  Masséna,  à  Ronciglione,  pour  le  presser  de  ren- 
trer à  Rome,  et  de  suite  ce  dernier  en  informa  le  Direc* 
toire.  Quant  au  général  Dallemagne,  voulut-il  donner  le 
change  sur  un  rôle  trop  fait  pour  l'incriminer,  voulut-il 
mettre  le  comble  à  la  perfidie  en  paraissant  se  tromper 
sur  des  dispositions  dont  il  était  bien  difficile  qu'il 
doutât  (1),  voilà  la  question  I  En  fait,  le  13,  il  écrivit  au 

(1)  On  pout  juger  de  ce  qu'étalent  à  ce  moment  les  dispositions 
des  officiers  à  l'égard  du  général  Masséna,  d'après  ce  qu'ils  avaient 
écrit,  le  47,  au  Directoire  :  «  Nous  vous  prévenons  que  si,  jusqu'au 
moment  où  vous  aurez  prononcé  sur  la  demande  de  l'armée,  qui 
plus  que  jamais  et  au  péril  de  sa  vie  persiste  à  ne  plus  vouloir 
Masséna  à  sa  tête,  ce  général  veut  y  donner  des  ordi^s,  nous 
nous  trouverons  forcés  de  l'arrêter  et  de  le  faire  conduire  dans  un 
lieu  de  sûreté,  afin  que  vous  décidiez  sur  son  sort  et  le  nôtre.  » 


LES   SÉIDES   DE   BERTHIER.  151 

général  Masséna  pour  l'engager  à  rentrer  à  Rome,  en 
hA  .  annonçant  une  réception  sympathique.  D'autres 
généraux  intervinrent  également.  Suivant  eux,  les  offi- 
dters  se  repentaient  de  leurs  excès ,  et  la  plupart  n'a- 
vaient agi  que  par  Teffet  d'une  irrésistible  influence.  A 
ees  assertions  le  général  Dallemagne  sgoutait  que,  si  cela 
n'avait  point  semblé  inutile,  le  général  Masséna  aurait 
reçu  une  députation  ;  que  même  on  avait  parlé  de  lui 
envoyer  comme  escorte  un  escadron  et  un  bataillon  de 
chaque  corps;  mais  que  cette  escorte  ayant  été  jugée  su- 
perflue, les  officiers  généraux  et  supérieurs  iraient  au-de- 
vant de  lui  jusqu'à  Ponte  Molle  et  formeraient  son  cortège. 

Dans  une  situation  aussi  précaire  que  celle  où  se  trou- 
vait le  général  Masséna,  il  était  peut-être  difficile  de  ne 
pas  se  laisser  persuader  par  de  telles  démarches.  Il  vou- 
lait d'ailleurs  par  sa  présence  démentir  ce  bruit,  qu'il 
entendait  ne  rentrer  à  Rome  que  sur  des  monceaux 
de  cadavres.  Il  voulait  encore  mettre  fin  aux  désordres 
que  favorisait  l'absence  de  l'autorité  supérieure;  de 
plus,  il  avait  l'avis  de  la  prochaine  arrivée  du  général 
Desaix,  aux  yeux  duquel  (i)  il  eût  été  cruel  pour  lui  de 
parattre  exilé  par  son  armée  à  Ronciglione;  enfin  il 
avait  reçu  des  ordres  très  importants;  toutes  ces  consi- 
dérations le  décidèrent;  c'est  alors  que  je  le  rejoignis 
à  deux  postes  de  Rome. 

£n  quittant  Paris  le  lendemain  de  sa  nomination, 
c'est-à-dire  le  11  février  (23  pluviôse),  le  général  Mas^ 
séna  m'avait  laissé  l'ordre  de  le  rejoindre  à  Rome;  tou- 
tefois, pour  le  suivre  sans  retard,  il  aurait  fallu  acheter 
une  voiture  et  faire  deux  cent  quatre-vingts  lieues  en 

(1)  Le  gcoéral  Desaix  venait  commander  Taile  gauche  de  l'armée 
d'Angleterre,  ainsi  que  l'on  appelait  encore  l'armée  d'Egypte,  et 
s'embarquer  à  Givitavecchia  avec  trois  demi-brigades  d'infanterie, 
deux  régiments  de  cavalerie,  au  nombre  desquels  furent  les  61*, 
68*  et  7*  hussards. 


152    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

poste.  C'eût  été  beaucoup  trop  cher  pour  le  transport 
d'un  chef  de  bataillon,  qu'avait  ruiné  la  Révolution.  Je 
cherchai  donc  une  occasion,  je  la  trouvai;  mais  il  fallut 
l'attendre,  et  ce  ne  fut  que  le  2  mars  (12  ventôse)  que  je 
partis,  vin^  jours  après  mon  général,  à  tiers  de  frais 
avec  un  M.  Hardy  (1)  qui,  dans  sa  voiture  et  pour  aug- 
menter sa  fortune,  se  rendait  à  Rome. 

A  Milan,  informé  que  le  général  Berthier  s'y  trouvait, 
et  bien  qu'il  ne  fût  pas  neuf  heures  du  matin,  j'allai  le 
saluer  et  lui  offrir  de  me  charger  des  dépèches  qu'il 
pourrait  avoir  à  envoyer  au  général  Masséna.  Avec  un 
embarras  qui  vis-à-vis  de  moi  me  parut  extraordinaire, 
il  me  remercia  de  ma  démarche  et  me  dit  que  certaine- 
ment il  me  donnerait  une  lettre;  puis,  quoiqu'en  déjeu- 
nant et  en  dînant  avec  lui  j'eusse  répété  combien  j'étais 
pressé  d'arriver,  il  me  retint  la  journée  entière.  Enfin, 
à  neuf  heures  du  soir,  il  me  fit  entrer  dans  son  cabinet, 
m'apprit  la  révolte  des  officiers  de  l'armée  de  Rome, 
incrimina  leur  conduite,  m'assura  de  tout  le  regret 
qu'elle  lui  avait  causé;  puis  en  me  remettant  sa 
lettre,  tandis  qu'il  recevait  mes  adieux,  il  me  répéta  à 
trois  reprises  :  c  Dites  bien  au  général  Masséna  que  je 
ne  suis  pour  rien  dans  tout  ce  qui  s'est  fait  à  Rome.  > 
Graves  paroles I  Celui  qui  sans  être  accusé  s'excuse, 
celui-là  s'accuse,  et  je  fus  aussitôt  saisi  du  plus  sérieux 
soupçon.  Le  silence  absolu  que,  en  dépit  d'une  familiarité 
d'habitudes  antérieurement  contractée,  les  aides  de  camp 
du  général  gardèrent  vis-à-vis  de  moi  sur  ce  sujet  pen- 
dant les  douze  heures  que  je  passai  avec  eux,  ce  silence 

(1)  Rencontre  bizarre.  Ce  M.  Hardy  conduisait  À  Rome  Lemairc, 
pauvre  diable  allant  mourir  dans  une  ville  où  on  le  menait  pour 
vivre.  J'ai  dit  que  Lemaire  était  le  premier  mari  de  la  charmante 
Mme  de  Montalembert^  un  moment  prédestinée  à  devenir  ma  pro- 
tectrice, et  à  qui  je  venais  de  faire  dos  adieux,  je  no  sais  pourquoi, 
étemels. 


LK  ROLK   DE  BERTHIER.  153 

suq)renant,  inexplicable,  m'avait  déjà  bouleversé.  On 
comprend  dans  quelle  agitation  je  partis,  repassant  en 
ma  mémoire  les  inimitiés  qui,  pendant  les  campagnes 
de  4796  et  1797,  avaient  si  injustement  assailli  le  géné- 
ral Masséna,  et  dont  en  ce  moment  je  croyais  deviner 
l'odieux  dénouement. 

Berthier  avait  des  manières  plus  courtisanes  que  mili- 
taires, et,  depuis  le  retour  de  Leoben,  il  les  avait  fait 
goûter  du  général  Bonaparte,  qui  peut-être  les  jugeait 
utilisables  dans  un  avenir  qu'il  envisageait.  Ces  ma- 
nières, Berthier  à  cette  époque  même'  les  poussait  si 
loin  que  les  républicains  de  l'armée  d'Italie  finirent  par 
appeler  communément  le  quartier  du  général  en  chef 
la  c  cour  de  Milan  >.  Avec  sa  rudesse,  sa  brusquerie  qui 
tenaient  à  sa  franchise,  à  son  énergie,  Masséna  heurta 
Berthier  en  ce  qui  constituait  pour  celui-ci  son  principal 
mérite  vis-à-vis  de  Bonaparte.  D'autre  part,  Masséna 
s'était  conquis  une  gloire  trop  belle,  il  avait  en  trop 
grande  partie  contribué  aux  premières  et  si  décisives 
victoires  de  Bonaparte,  pour  que  le  mattre  et  les  courti- 
sans la  lui  pardonnassent,  et  pour  que  celui  qui  voulait 
devenir  l'arbitre  et  le  dispensateur  de  tout  lui  pardon- 
nât de  ne  devoir  cette  gloire  qu'à  lui-même. 

Si  donc  on  évalue  les  motifs  que  Ton  avait  pour 
amoindrir  la  renommée  de  Masséna,  si  on  évalue  encore 
l'influence  que  ne  purent  manquer  d'avoir  sur  l'opinion 
des  troupes  de  la  France  et  des  populations  de  l'Italie 
les  mauvaises  dispositions  du  général  Bonaparte  et  celles 
du  général  Berthier,  il  ne  restera  plus  de  doute  sur  une 
des  causes  qui  firent  le  succès  de  cette  odieuse  affaire  de 
Home. 

Attaché  comme  je  l'étais  au  général  Masséna,  on 
conçoit  pour  combien  de  raisons  j'avais  hâte  de  le  re- 
joindre; je  pressai  les  postillons;  mais,  en  entrant  à  Flo- 


n    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON    THIÉBAULT. 

rence,  la  voiture  de  M.  Hardy  se  cassa.  Pour  la  rac- 
commoder, dix  heures  furent  nécessaires  (i),  et  nous 
n'arrivâmes  que  le  43  mars  vers  une  heure  après  midi 
à  Monterosi,  où  je  trouvai  le  général  Masséna  remon- 
tant à  cheval  pour  retourner  à  Rome. 

Quelque  pressé  qu'il  pût  être  de  partir,  je  lui  deman- 
dai néanmoins  un  entretien  immédiat,  et,  rentré  avec 
lui  dans  la  chambre  qu'il  quittait,  je  lui  remis  la- lettre 
du  général  Berthier  et  lui  rendis  compte  de  l'espèce  de 
gène  que  ma  vue  avait  causée  à  ce  général ,  du  temps 
qu'il  avait  mis  à  faire  sa  lettre  et  de  l'afTectatioD  avec 
laquelle  il  m'avait  répété  trois  fois  sa  dernière  phrase. 
Un  J...  f.....!  bien  articulé  me  révéla  la  pensée  du  géné- 
ral Masséna  et  fixa  mon  jugement  sur  un  rôle  odieux, 
auquel  j'ai  peine  à  croire  encore,  malgré  toutes  les 
preuves  que  j'en  eus.  Ou  bien  se  peut-il  vraiment  que 
des  jalousies  antérieures  aient  poussé  un  homme  comme 
le  général  Berthier  à  mener  de  telles  intrigues,  pour 
écarter  un  rival  qu'il  avait  constamment  traité  en  en- 
nemi et  pour  éviter,  de  la  part  d'un  tel  successeur,  le 
contrôle  d'agissements  qu'il  avait  intérêt  à  cacher? 

Au  surplus,  et  peut-être  parce  que  j'étais  sous  l'im- 
pression toute  récente  de  cette  révélation,  les  raisons 
que,  pendant  le  trajet  de  Monterosi  à  Rome,  le  géné- 
ral Masséna  voulut  bien  me  donner  pour  se  justifier 
d'avoir  quitté  le  centre  de  la  révolte,  ces  raisons  me 
parurent  aussi  peu  concluantes  que  celles  qui  le  déci- 
daient à  y  reparaître.  Sans  doute,  il  avait  reçu  l'ordre 
d'embarquer  trois  demi-brigades  d'infanterie  et  les  deux 


(1)  Nous  employâmes  ces  dix  heures  à  visiter  la  ville,  ses 'é;^Iises, 
ses  palais,  ses  musées  ;  tel  est  le  merveilleux  ensemble  de  ses  ri- 
chesses que,  lorsque  nous  pûmes  repartir,  j'étais  épuisé  d'admi- 
ration. NuUe  part  ailleurs  qu'à  Florence,  je  n'ai  éprouvé  ce  sen- 
timent. 


FAUTE   POLITIQUK   DE  MASSÉNA.  135 

régiments  de  cavalerie  avec  lesquels  le  général  Desaix 
devait  partir  de  Civitavecchia;  sans  doute,  une  députa* 
tion  le  rappelait,  et  le  générai  Dallemagne  lui  envoyait 
l'assurance  qu'il  serait  reçu  honorablement,  le  comité 
des  insurgés  étant  dissous;  sans  doute  encore,  il  souffrait 
de  son  apparence  de  proscription,  et  il  pouvait  imaginer 
que,  le  général   Berthier  étant  retourné  à  Milan,  les 
insurgés  de  Rome  se  trouveraient  privés  de  leur  prin- 
cipal appui;  mais,  d'autre  part,  Berthier  avait  laissé 
Rome  peuplée  de  ses  créatures,  et  par  elles  il  y  conser- 
vait son  influence;  son  aide  de  camp  Bruyères,  le  plus 
acharné  de  ses  séides ,  persistait  à  y  résider  sans  motifs 
ostensibles  et  y  remuait  tous  les  esprits.  De  plus,  la 
majorité  des  révoltés  était  liée  par  des  serments  et  me- 
née  par   une  minorité  trop   avancée   dans  le   crime 
pour  reculer.  En  pareille  occurrence,  c'est  l'énergie  des 
minorités  qui  domine  les  masses  molles  et  flottantes;  or 
l'intérêt  de  ces  minorités  était  d'entratner  le  plus  grand 
nombre  de  coupables  avec  elles.  Enfin  le  Directoire  était 
saisi  de  l'affaire,  et,  avant  qu'il  eût  envoyé  sa  décision, 
la  plus  simple  prudence  devait  faire  ajourner  toute  dé- 
marche nouvelle,  le  général  Masséna  s'exposant  ainsi  à 
être  deux  fois  expulsé  de  Rome,  et  à  l'être  par  le  gou- 
vernement, après  l'avoir  été  par  des  subordonnés  (i). 

Toutefois  je  n'avais  pas  de  représentation  à  faire  au 
général  Masséna,  dont  le  parti  était  pris  et  la  volonté 
bien  arrêtée;  je  soumis  seulement,  pendant  le  trsget, 
mon  avis  au  général  Mireur,  qui  le  partagea.  Il  nous 
semblait  que  le  général  en  chef  de  l'armée  de  Rome  eût 
joué  un  rôle  plus  digne  si ,  conservant  pour  le  moment 

(1)  Od  verra  plus  loin  que  les  choses  se  passèrent  ainsi;  lorsque 
le  général  Masséna  rentra  à.  Rome  le  13  mars  (23  ventôse),  depuis 
cinq  jours  déjà,  depuis  le  8-18,  un  ordre  du  minisire  de  la  guerre 
était  en  route  pour  le  remplacer  dans  le  commandement  de  l'armée 
de  Rome. 


158    MÉMOIRES  DU  GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

ce  dont  il  se  vanta  plus  tard.  Ainsi  c'est  avec  un  aide  de 
camp  de  son  rival,  avec  un  simple  capitaine,  que  de  fait 
le  général  Masséna,  un  générai  en  chef  déjà  couvert  de 
gloire,  se  trouvait  aux  prises. 

Quoi  qu'ils  pussent  faire  cependant,  l'assemblée  du 
44,  en  quelque  sorte  improvisée,  ne  fut  ni  assez  nom- 
breuse ni  assez  complète  pour  que  chaque  corps  fût 
représenté  et  pour  que  l'on  pût  délibérer;  on  s'ajourna 
donc  au  lendemain  à  dix  heures  du  matin,  puis  on  con- 
sacra la  journée  et  la  nuit  à  prévenir  les  officiers  qui 
n'avaient  pu  être  convoqués  et  à  décider  les  officiers 
qui  n'avaient  pas  répondu  au  premier  appel  (i). 

Le  général  Masséna,  ayant  appris  qu'on  déchirait  la 
proclamation  qu'il  avait  fait  afficher,  convoqua  de  suite 
les  généraux  et  chefs  de  corps,  et  les  chargea  de  faire 
un  dernier  effort  auprès  de  leurs  officiers,  et  ce  que  les 
chefs  du  7*  régiment  de  hussards  tentèrent  en  exécution 
de  cet  ordre  mérite  d'être  rapporté.  Après  avoir  épuisé 
tous  les  moyens  de  la  persuasion,  le  colonel  Champeaux 
et  les  chefs  d'escadron  La  Salle  et  Théré,  trois  des 
hommes  les  plus  formidables  en  combats  singuliers, 
mirent  l'habit  bas  et  le  sabre  à  la  main,  en  déclarant  à 
leurs  officiers  qu'ils  appelaient  en  duel  quiconque  ne 
donnerait  pas  sa  parole  d'honneur  de  ne  pas  retourner 
au  Capitole.  Mais  ce  corps  était  l'un  des  plus  compro- 
mis, et  quelques-uns  de  ses  officiers,  en  fait  de  rage,  ne 
le  cédaient  à  personne;  en  outre,  il  n'était  plus  à  Rome 
un  officier  subalterne  qui,  sans  passer  pour  un  faux 

(1)  Le  général  Masséna  aurait  pu  profiter  de  ces  vingt- quatre 
heures  pour  diviser  l'effort  des  révoltés,  en  ordonnant  des  visites, 
des  changements  de  quartier,  des  exercices,  une  revue  par  bri- 
gade. Par  tous  les  moyens  possibles  il  fallait  détourner  de  son  but 
principal  l'attention  des  révoltés.  Mais,  je  l'ai  dit,  le  général  Mas- 
séna était  trop  d'une  seule  pièce  pour  manier  habilement  des 
subordonnés,  hors  les  règles  de  la  plus  stricte  discipline. 


MASSENA  DEVANT   LES   REVOLTES.  159 

frère  et  pour  un  traître,  pût  se  dispenser  de  se  rendre  aux 
réunions  (i).  Les  provocations  de  Champeaux,  La  Salle 
et  Théré  n'eurent  donc  pas  de  résultat;  aucun  officier  ne 
voulut  ni  se  battre,  ni  promettre. 

Le  général  Masséna,  après  avoir  chargé  les  chefs  de 
corps  de  faire  la  suprême  intervention  dont  j'ai  parlé, 
les  avait  convoqués  pour  le  lendemain,  neuf  heures, 
c'est-à-dire  une  heure  avant  que  s'ouvrit  le  concilia- 
bule des  révoltés  au  Capitole;  mais  ces  généraux  et  chefs 
de  corps  n'arrivèrent  qu'à  dix  heures,  et,  comme  le  géné- 
ral Masséna  voulait  se  porter  au  Capitole  en  les  entraî- 
nant à  sa  suite,  ils  lui  démontrèrent  l'inutilité  de  cette 
démarche,  qui  pouvait  compromettre  son  autorité.  Alors 
il  dépêcha  plusieurs  d'entre  eux  vers  l'assemblée;  mais 
ils  revinrent  bientôt,  disant  qu'ils  étaient  arrivés  trop 
tard,  et  que  les  officiers  révoltés  se  portaient  au  domicile 
de  leur  général  en  chef. 

Ces  révoltés  parurent  presque  aussitôt  pour  intimer 
au  général  Masséna  Tordre  de  sortir  de  Rome,  attendu, 
disaient-ils,  qu'ils  ne  le  reconnaissaient  plus  comme 
chef;  mais  il  n'avait  pas  pu  souffrir  que  ces  révoltés, 
en  masse,  souillassent  l'appartement  qu'il  occupait,  et 
au  moment  où  ils  entrèrent  dans  le  palais  Ruspoli,  il  se 
fit  suivre  des  généraux,  des  officiers  supérieurs  et  d'état- 
major  qui  se  trouvaient  chez  lui,  et  dont  je  faisais  par- 
tie; il  se  rendit  jusqu'à  la  porte  extérieure  de  son  antir 
chambre,  qu'il  barra,  en  se  plaçant  entre  les  deux  cham- 
branles, empêchant  de  cette  sorte  qu'aucun  des  révoltés 
ne  dépassât  le  palier  de  l'escalier.  C'est  sur  les  marches 
et  dans  le  vestibule  qu'il  les  reçut,  et  c'est  là  qu'eurent 
lieu  les  colloques. 

(1)  Les  non  présents  ne  pouvaient  tromper  sur  leur  absence, 
chaque  séance  commençant  par  l'appel  nominal  des  officiers  corps 
par  corps. 


160    MÉMOIRKS   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBACJLT. 

Le  général  Masséna  refusa  de  se  rendre  à  des  ordres 
qui  lui  étaient  portés  au  nom  d'une  assemblée  illégale  et 
inconstitutionnelle;  mais  les  officiers,  tout  en  reconnais- 
sant l'illégalité  de  leurs  réunions,  firent  la  remarque  que 
le  c  18  fructidor  »  n'avait  pas  été  plus  légal  et  plus  con- 
stitutionnel ,  qu'ils  avaient  bien  le  droit  de  s'appuyer 
sur  cet  exemple  que  leur  avait  donné  le  Directoire,  et 
que  d'ailleurs  ils  n'avaient  pas  à  considérer  les  décisions 
qu'enverrait  ce  même  Directoire,  puisque  leur  général 
en  chef  était  bien  rentré  à  Rome  sans  se  préoccuper  de 
ce  que  seraient  ces  décisions.  Enfin  ils  déclarèrent  l'ar- 
mée souveraine  et  les  grandes  mesures  au-dessus  des  lois. 
Le  général  Masséna  les  rendit  responsables  de  ce  que 
l'opération  d'armement  dont  il  était  chargé  ne  s'exécutait 
pas;  mais  toutes  ces  menaces  étaient  maladroites,  parce 
qu'elles  ne  pouvaient  que  manquer  leur  effet. 

J'ai  été  témoin  de  cette  scène.  Pendant  que,  sans 
excuse  admissible,  d'obscurs  officiers  bravaient,  dans  la 
personne  d'un  de  leurs  chefs  les  plus  illustres,  tous  les 
sentiments  d'honneur  et  de  devoir,  j'examinais  la  conte- 
nance et  le  rôle  des  généraux  présents.  Celui  qui  allait 
être  avant  un  an  le  sauveur  de  la  France,  le  général 
Masséna,  avait  la  tète  haute  et,  suivant  sa  pose  habituelle, 
renversée  vers  la  gauche,  le  regard  ferme  et  animé,  les 
lèvres  serrées,  le  visage  contracté;  il  m'apparut  magnifi- 
que d'attitude  et  d'énergie;  le  général  Rey,  c'est  une  jus- 
tice à  lui  rendre,  adressait  à  ces  révoltés  des  reproches 
outrés;  le  général  Mireur  ne  dissimulait  pas  plus  son 
indignation  que  Yial  son  affliction.  Quant  à  Murât, 
superbe  de  prestance  et  de  figure,  immobile  et  dans  un 
silence  que  toute  une  attitude  concourait  à  rendre  élo- 
quent, il  attestait  et  son  scandale  et  la  douleur  que  lui 
causait  son  impuissance  à  réprimer  de  semblables  hor- 
reurs. Seul,  le  général  Dallemagne  paraissait  plus  prêt 


AU    PALAIS    RUSPOLl.  161 

à  approuver  qu'à  contenir  les  révoltés.  Il  aurait  dû,  alors 
qu'ils  reprochaient  au  général  Masséna  sa  rentrée  à 
Rome,  leur  crier  :  t  C'est  moi  qui  pour  le  salut  de  tous 
ai  sollicité  ce  retour  du  général  en  chef»;  mais  il  ne  dit 
rien,  tenant  la  tête  baissée  et  n'osant  regarder  en  face  ni 
ses  camarades,  ni  son  chef. 

Cependant  les  officiers  révoltés  n'étaient  sortis  que 
pour  envoyer  aussitôt  au  général  Masséna  l'ordre  d'avoir 
à  quitter  Rome  dès  le  lendemain  même,  à  dix  heures  du 
matin.  Le  général  était  avisé  que,  dans  les  assemblées, 
avait  été  agitée  la  question  de  l'empoisonner  ou  de  le 
fusiller,  s'il  n'obéissait  à  l'injonction;  mais  les  menaces 
des  révoltés  ne  l'effrayaient  pas  plus  que  les  siennes  n'a- 
vaient effrayé  les  révoltés;  il  ne  partit  pas,  et  les  jour- 
nées des  16  et  47  furent  des  journées  un  peu  d'expec- 
tative; on  attendait  de  part  et  d'autre  les  décisions  du 
Directoire,  qui  ne  pouvaient  manquer  d'arriver  bientôt; 
malgré  ce  qu'ils  en  avaient  dit,  les  révoltés  n'étaient  pas 
moins  inquiets  que  le  général  en  chef  sur  les  résultats 
de  cette  attente. 

La  journée  du  17  me  rappelle  cependant  un  inci- 
dent qui  une  fois  de  plus  peint  d'un  trait  le  général  Mas- 
séna. Je  me  trouvais  dans  le  salon  du  palais  Ruspoli  et 
j'y  étais  seul,  lorsqu'un  Italien  se  présenta  et  demanda 
à  parler  au  général  en  chef,  que  je  prévins  et  qui  sortit 
de  son  cabinet.  Cet  Italien,  que  j'avais  déjà  vu  au  palais, 
avec  qui  même  j'avais  causé,  dont  j'ai  oublié  le  nom, 
mais  que  le  général  Reille  croit  être  un  Génois  nommé 
Scala,  dit  au  général  en  l'abordant  :  c  Général,  je  suis  en 
mesure  de  faire  éclater  à  Rome  une  insurrection,  mais 
plus  sérieuse  que  la  premièi'e  et  qui  par  conséquent 
forcera  les  officiers  à  rejoindre  leurs  compagnies;  elle 
vous  donnera  le  moyen  et  le  temps  de  ressaisir  l'auto- 
rité et  de  faire  exécuter  vos  ordres.  —  Le  sang  des 

II.  11 


16$    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

citoyens  est  sacré  > ,  répondit  le  général  Masséna  avec 
indignation,  et^  rentrant  dans  son  cabinet,  il  ajouta  :  <  et 
celui  des  soldats  ne  doit  couler  que  pour  les  intérêts, 
l'honneur  ou  la  défense  de  la  patrie.  »  C'est  en  ma  pré- 
sence que  furent  faites  l'offre  et  la  réponse;  je  suis 
trop  heureux  de  pouvoir  les  rapporter  ici  pour  ne  pas 
m'étre  félicité  du  hasard  qui  m'en  fit  le  témoin  (1). 

Nous  étions  arrivés  au  18  mars;  le  cinquième  jour 
depuis  la  rentrée  du  général  Masséna  à  Rome  était 
commencé»  et  la  situation  devenait  réellement  intolé- 
rable. Je  ne  parle  pas  des  criminels  que  le  Capitole  con- 
tinuait à  rassembler,  et  de  ceux  qui  les  excitaient  et  les 
soutenaient;  mais  le  général  Masséna,  quelque  fermeté 
qu'il  pût  y  mettre,  ne  communiquait  avec  les  troupes 
que  par  un  intermédiaire,  plus  que  suspect  (2),  et  ses 
ordres  n'étaient  exécutés  que  lorsque  son  nom  ne  leur 
restait  pas.  La  plupart  des  généraux  et  des  chefs  de 
corps,  demeurés  fidèles  à  leur  poste  d'honneur,  parta- 
geaient avec  le  général  Masséna  une  position  que  cha- 
que jour,  chaque  heure,  rendaient  plus  fausse,  et  la  pres- 
que  totalité  des    officiers  d'état-major  eux-mêmes   se 

(1)  La  première  révolte,  qui  malheureusement  avait  favorisé 
l'assassinat  d'uo  certain  nombre  de  Français,  n'avait  été  grave  que 
par  son  but  ;  quelques  troupes  réunies  en  hâte  par  la  générale 
avaient  promptement  mis  à  la  raison  toute  la  population  de  Rome, 
et  nos  soldats  s'étaient  amusés  de  voir  ces  conjurés  romains,  en 
partie  armés  de  mousquets  qui  rataient  plus  souvent  qu'ils  ne 
partaient,  Qt  les  laissant  braqués  sur  nos  soldats  avec  les  bassinets 
ouverts,  puis  criant  en  regardant  le  ciel  :  «  Fate  fuoco,  Madonna... 
Per  Cristo,  fate  fuoco.  »  Pendant  leur  pieuse  invocation,  nos 
braves  mécréants,  qui  juraient  comme  des  débaptisés,  les  jetaient 
à  coups  de  baïonnette  ou  de  balles  les  quatre  fers  en  l'air.  Vingt- 
deux  de  ces  conjurés,  choisis  parmi  les  plus  coupables,  furent 
fusillés  le  surlendemain. 

(2)  On  sait  que  son  sous-chef  d'état-major,  Léopold  Bertfaier, 
était  le  frère  de  l'ennemi  trop  puissant  auquel  le  général  Masséna 
n'hésitait  pas  à  attribuer  l'odieuse  intrigue  dont  il  était  victime. 


MASSENA   SACRIFIÉ.  168 

trouvaient  comme  impliqués  dans  les  proscriptions  du 
Capitole.  Quant  aux  soldats,  imitant  l'indiscipline  de 
leurs  ofiQciers,  jetant  à  pleines  mains  l'argent  de  leur 
solde  récemment  payée,  ils  remplissaient  les  cabarets  et 
les  plus  mauvais  lieux;  en  complet  état  d'ivresse,  ils 
s'entassaient  dans  des  voitures  de  place  et,  par  files  de 
vingt-cinq  à  trente,  parcouraient  toute  la  ville  en  faisant 
retentir  de  leurs  vociférations  les  quartiers  qu'ils  traver- 
saient (1). 

On  se  disait  sans  doute  et  on  avait  besoin  de  se  dire 
que  tout  cela  ne  pouvait  avoir  de  durée;  il  n'en  était  pas 
moins  vrai  que  depuis  le  28  février,  jour  du  départ  des 
premières  dépèches  rendant  compte  au  Directoire  de  la 
révolte  des  officiers,  vingt  jours  s'étaient  écoulés,  et 
c'était  plus  qu'il  n'en  fallait  pour  avoir  reçu  des  ordres 
dont  l'attente  devenait  si  cruelle. 

Enfin,  ce  même  jour  18  mars,  au  matin,  le  général 
Hasséna,  par  l'intermédiaire  des  commissaires  civils, 
reçut  ampliation  de  l'arrêté  du  Directoire,  arrêté  parti 
de  Paris,  dix  jours  plus  tût,  le  8  mars,  et  qui  venait  infli- 
ger au  général  Masséna  l'ordre  de  laisser  le  comman- 
dement provisoire  de  l'armée  de  Rome  au  général  Dalle- 
magne  et  de  se  rendre  à  Gènes. 

Je  n'examinerai  pas  la  mesure  en  elle-même.  Il  était 
difficile  de  refaire,  d'une  autorité  à  ce  point  brisée  et 
méconnue,  une  autorité  suffisante;  mais  ne  pas  com- 
mencer par  frapper  les  coupables  était  subversif,  et 
paraître  leur  sacrifier  un  général  à  qui  l'on  n'avait  et 
ne  pouvait  avoir  aucun  reproche  à  faire,  en  qui  l'on 

(1)  Il  faut  bien  le  reconnaître  cependant,  quelque  scandaleuse 
que  fût  la  conduite  des  troupes,  tout  se  borna  à  ce  genre  de  dés- 
ordres. Les  sous-offlciers  suppléèrent  les  officiers  en  tout  ce  qui 
tenait  à  leurs  devoirs,  de  manière  que  le  service  ne  souflrlt  pas 
de  leur  absence  ;  ainsi  il  ne  manqua  pas  un  homme  au  poste  et 
aux  piquets;  aucun  délit  ne  fut  relevé  au  compte  des  soldats. 


164    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIEBACLT. 

avait  déjà  de  si  grands  services  à  récompenser,  était 
impolitique  et  scandaleux.  Quant  à  la  manière  dont  le 
général  Masséna  fut  informé  de  la  décision  qui  le  con- 
cernait, elle  eût  été  au  dernier  point  outrageante,  si,  au 
lieu  de  n*étre  qu'officieuse,  elle  avait  été  ofBcielle. 
Envers  ce  général,  qui  plus  que  le  général  Bonaparte 
lui-même  avait  fait  de  la  victoire  une  habitude  française, 
le  Directoire  aurait  pu  montrer  quelques  égards  et  lui 
faire  demander  des  éclaircissements  avant  de  l'exécuter. 
On  devait  encore  lui  laisser  la  faculté  de  se  rendre  à 
Paris,  où  il  était  naturel  de  désirer  l'entendre  et  juste  de 
lui  donner  les  moyens  de  se  faire  entendre.  Au  surplus, 
cette  exécution  fut  due  à  l'animosité  de  Merlin  et  de  La 
Réveillère;  enfin,  pour  sauver  le  général  Berthier  à 
cause  du  général  Bonaparte  et  de  leur  prochain  départ 
pour  l'Egypte,  on  avait  voulu  échapper  aux  révélations 
officielles,  que  la  présence  du  général  Masséna  à  Paris 
rendait  inévitables. 

Et  si  des  considérations,  que  je  n'admets  pas,  avaient 
paru  rendre  nécessaire  un  si  injuste  sacrifice,  est-ce  qu'au 
moins  l'avis  de  son  remplacement  ne  devait  pas  être 
apporté  à  un  général  tel  que  Masséna,  je  ne  dirai  pas 
seulement  par  un  courrier,  mais  par  un  personnage  qui 
dût  lui  être  agréable  et  pût  lui  faire  connaître  la  nouvelle 
avant  que  toute  autre  personne  en  fût  avertie?  Or 
rien  de  tout  cela  ne  se  fit.  Les  avocats  qui  nous  gouver- 
naient, appartenant  à  cette  caste  qui  fournira  toujours 
les  plus  funestes  chefs  d'un  État,  ne  pouvaient  avoir 
pour  les  autres  les  ménagements  qu'ils  ne  méritaient 
pas  eux-mêmes.  Ces  hommes  de  rien,  dans  une  position 
qui  ne  se  passera  jamais  de  prestige  et  ne  peut  rendre 
que  la  considération  qu'elle  reçoit,  n'ayant  de  la  royauté 
que  le  ridicule,  traitèrent  un  des  premiers  hommes  de 
guerre  que  la  France  ait  eus,  comme  on  aurait  eu  tort 


TRIOMPHE   DE   BERTHIER.  165 

de  traiter  un  soldat;  car  ce  sera  toujours  un  échec  pour 
l'honneur  et  la  dignité  d'une  armée,  chaque  fois  qu'on 
victimera  le  moindre  de  ses  membres  en  faveur  de  l'in- 
discipline et  de  la  rébellion.  Quant  au  général  Masséna, 
il  se  considéra  dès  ce  moment  comme  affranchi  de  toute 
obligation,  et,  sans  attendre  ni  son  successeur,  ce  que 
l'ordre  du  Directoire  prescrivait,  ni  même  une  commu- 
nication officielle,  il  quitta  Rome,  une  heure  après  avoir 
reçu  l'avis  de  son  changement.  Laissant  au  général 
Dallemagne  le  soin  d'attendre  le  successeur  qu'il  devait 
avoir,  il  se  rendit  à  Gênes  et  ne  s'y  arrêta,  le  28  mars 
(8  germinal),  que  pour  informer  le  Directoire  qu'il  s'y 
était  rendu;  puis  il  repartit  aussitôt  pour  sa  ville  natale, 
Antibes,  où  l'on  eut  encore  l'indignité  de  paraître  l'ou- 
blier pendant  plusieurs  mois. 

Et  maintenant,  si  j'ai  particulièrement  insisté  sur  des 
faits  où  je  n'eus  guère  d'autre  rôle  que  d'être  un  témoin 
actif  et  soucieux  de  la  vérité,  c'est  qu'il  me  serait  cruel 
d'avoir  vu  calomnier  une  des  plus  belles  réputations  mili- 
taires de  mon  temps  sans  avoir  essayé  de  la  défendre. 
Qui  donc,  au  temps  de  l'empire,  aurait  osé  élever  la 
voix  contre  Berthier  chef  d'état-major  ou  major  général 
de  Bonaparte,  plus  tard  ministre  de  la  guerre,  souverain 
de  Neuchâtel,  neveu  du  roi  de  Bavière,  vice-connétable 
de  France,  Berthier  qui,  de  1810  à  1814,  fut  en  France 
l'arbitre  même  des  faveurs,  de  la  fortune,  de  la  réputa- 
tion, c'est-à-dire  de  toutes  les  existences  militaires? 

Berthier  ne  fut  cependant  qu'un  bon  expéditionnaire 
d'ordres.  J'ai  dit  plus  haut  qu'il  avait  toutes  les  qualités 
nécessaires  pour  faire  un  excellent  adjudant  général; 
là  s'arrêtait  son  mérite,  et,  pour  répondre  à  ceux  qui 
lui  attribuaient  une  partie  de  la  gloire  de  son  chef,  je 
citerai  un  fait  prouvant  ce  qu'en  pensait  Bonaparte. 
C'était  au  retour  de  Saint-Jean  d'Acre;  Berthier,  qui  se 


166    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

tenait  i  certaine  distance  du  groupe  de  rétat-major  géné- 
ral, faisait  la  moue,  c  Voyez,  dit  le  général  Bonaparte  au 
général  Kléber,  voyez  comme  il  boude  et  grognasse... 
et  c'est  de  cet  homme,  avec  son  humeur  de  vieille 
femme,  dont  ses  flatteurs  font  mon  mentor...  Ah  t  si 
j'arrivais  au  pouvoir,  je  le  placerais  assez  haut  pour 
que  personne  ne  se  trompât  plus  sur  sa  médiocrité  >  (i). 
On  sait  qu'il  tint  parole,  et  que  ses  prévisions  furent 
justifiées. 

Quoi  qu'il  en  soit,  le  fait  de  m'étre  trouvé  à  Rome  à 
cette  époque,  d'avoir  fait  partie  de  l'état-major  du 
général  Masséna  et  de  m'ètre  ouvertement  prononcé 
contre  des  impostures  qui  révoltaient  ma  conscience, 
ce  fait  devint  un  de  mes  torts  irrémissibles  et  même  vis- 
à-vis  de  Napoléon,  près  duquel  c'était  se  recommander 
que  de  calomnier  le  général  Masséna  et  d'aider  à  ré- 
pandre sur  lui  les  plus  mauvais  propos.  Le  général  Soult 
en  donna  le  plus  scandaleux  exemple.  Il  a  fallu  les  évé- 
nements de  1814  et  de  1815,  pour  que  quelques  esprits 
plus  impartiaux  osassent  en  appeler  d'un  jugement  qui 
semblait  jusqu'alors  définitif;  mais  ce  jugement  était  à 
ce  point  accrédité  que  les  historiens  n'ont  pas  manqué 
de  le  reproduire. 

Je  ne  cite  que  pour  mémoire  les  pages  erronées  d'Abel 
Hugo,  qui,  dans  le  second  volume  de  la  France  mUUaire, 
répète,  en  les  allongeant  outre  mesure,  les  assertions  de 
H.  Thiers;  mais  j'insiste  sur  les  quelques  phrases  écrites 

(1)  Puisque  je  me  suis  trouvé  entraîné  à  placer  cette  anecdote, 
il  faut  que  j'en  donne  la  fin.  Kléber  non  plus  n'était  pas  content;  il 
ne  put  s'empôcher  de  laisser  sentir  que  la  bouderie  de  Berthier 
pouvait  avoir  quelque  raison.  «  Eh  quoi,  lui  dit  alors  le  géné- 
ral Bonaparte,  miirmurez-vous  aussi?  —  Ma  fol,  il  faudrait  élro 
bon  enfant  pour  se  montrer  fort  satisfait.  —  Tout  n'est  pas  succès 
dans  les  armes;  celui  qui  tient  la  queue  de  la  poêle  est  parfois  em- 
barrassé. —  D'aceord,  mais  c'est  encore  pire  d'être  dedans.  » 


REPONSE  A   M.   THIERS.  167 

par  ce  dernier,  puisqu'elles  ont  fait  école  en  répandant 
cette  opinion  que  Masséna  donna  le  premier  exemple  des 
vols  et  des  concussions,  et  que  c'est  en  imitation  de  sa 
conduite  qu'on  dépouilla  les  palais»  les  couvents ,  les 
riches  collections... 

Pour  toute  réponse,  il  suffit  de  rappeler  que,  dès  l'ar- 
rivée des  troupes  à  Rome,  c'est-à-dire  dès  le  10  février, 
le  commandant  militaire  de  Rome  laisse  enlever,  sans 
bordereaux  ni  reçus,  les  diamants,  tableaux,  statues, 
objets  d'art,  matières  d'or  et  d'argent  appartenant  au 
gouvernement,  aux  Anglais,  à  la  maison  Albani,  aux 
émigrés,  aux  proscrits;  il  laisse  piller  les  palais  de  tous 
ceax  qu'il  a  fait  arrêter  ou  fuir;  il  fait  rançonner  et  en 
partie  dépouiller  les  cinquante  familles  les  plus  riches 
de  Rome,  et  lève  de  fortes  contributions  sur  les  autres, 
le  tout  au  nom  de  la  République  et  au  profit,  si  ce  n'est 
de  qui  de  droit,  du  moins  de  qui  de  fait. 

A  partir  du  40  février,  avec  une  activité  qu'explique 
la  richesse  inusitée  des  dépouilles  à  confisquer,  les  col- 
lecteurs commencent  et  mènent  vigoureusement  la 
grande  rafle,  et  c'est  seulement  le  21  que  Masséna  arrive 
à  Rome;  sur  le  conseil  de  Berthier,  il  ordonne,  au  nom  du 
Directoire,  d'enlever  l'argenterie  des  églises,  et  c'est  là 
une  faute  politique,  que  je  ne  tenterai  pas  d'absoudre 
en  tant  que  faute  politique;  mais  l'exemple  du  pillage, 
comment,  n'étant  pas  encore  à  Rome,  aurait-il  pu  le 
donner  ? 

M.  Thiers,  qui  s'est  si  souvent  vanté  de  n'avoir  profité 
d'aucune  fonction  publique  pour  faire  fortune,  et  qui  du 
fond  d'un  h6tel  somptueux  jouait  l'incorruptibilité,  tout 
comme  Robespierre  du  fond  de  la  boutique  du  menui- 
sier (1),  M.  Thiers  n'a  pas  toujours  eu  la  main  légère 

(1)  Monirond,  le  beau  Montrond,  dont  M.  de  Talleyrand  disait  : 
«  C'est  certainement  l'homme  du  monde  qui  a  le  plus  d'esprit  ;  du 


»  * 


168    MEMOIRES  DU   GENERAL  BARON   THIEBADLT. 

pour  souscrire  aux  accusations  de  corruption  portées 
contre  d'autres  hommes  d'État  ou  contre  des  généraux, 
et  son  autorité  a  fait  naître  des  adeptes. 

Vers  la  fin  de  1836  ou  au  commencement  de  1837,  je 
rencontrai  au  club  des  Échecs,  dont  je  faisais  alors  partie, 
un  vieillard  à  cheveux  blancs  traînant  sur  ses  épaules, 
le  baron  de  Vaux,  que  l'on  m'a  dit  avoir  été  consul  de 
France  à  Rome,  je  ne  sais  à  quelle  époque,  et  je  l'en- 
tendis, à  propos  de  la  révolte  des  officiers,  proférer  ces 
paroles  :  c  Cette  insurrection  n'aurait  pas  eu  lieu,  si,  en 
arrivant  à  Rome,  le  général  Masséna  ne  s'était  pas  fait 
remettre  un  million.  —  Voilà,  dis-je  aussitôt,  tout  en 
continuant  ma  partie,  mais  en  élevant  la  voix,  un  fait  à 
rétorquer...  >  Le  baron  de  Vaux  s'en  allait,  il  n'entendit 
ou  n'attendit  pas  ma/iposte;  je  le  guettai,  pour  lui 
démontrer  la  fausseté  de  ces  insinuations;  mais  j'appris 
un  mois  après  qu'il  venait  de  mourir,  et  je  n'ai  d'autre 
ressource  que  de  placer  ici  ce  que  je  lui  aurais  dit  :  ni 
les  procès-verbaux  qui  ont  été  rédigés ,  pièces  en  main, 
contre  le  général  Masséna  par  les  officiers  révoltés, 
ni  la  correspondance  officielle  ou  privée  du  général 
Berthier,  ni  le  résultat  des  vérifications  qui  se  firent 
aux  caisses  de  Rome  par  les  agents  des  révoltés  ne 
contiennent  la  moindre  allusion  à  ce  fait.  Quant  au 


fait,  il  n'a  pas  un  soa  de  bien  »  il  ne  jouit  d'aucun  traitement,  il 
dépense  soixante  mille  francs  par  an  et  n'a  pas  de  dettes  »;  ce 
Montrond,à  tout  moment  chargé  de  missions  diplomatiques,  d*au- 
lant  plus  rétribuées  qu'elles  n'avaient  jamais  de  caractère  officiel,  et 
qui  sans  doute  a  eu  moins  à  se  louer  de  M.Thiersque  de  M.  de  Tal- 
loyrand,  disait  après  la  première  sortie  du  ministère  de  ce  petit 
grand  homme  :  «  Ce  pauvre  Thiers...  Comme  on  le  calomnie!  Ne 
le  dirait-on  pas  chargé  de  tout  l'or  de  la  France?  Je  no  sais  ce  que 
la  prolongation  de  son  court  ministère  lui  aurait  valu  ;  mais,  enfin, 
à  quoi  se  borne  pour  le  moment  tout  son  avoir?  A  deux  pauvres 
petits  millions.  Le  croirait-on?  pas  une  obole  de  plus;  pour  si  peu 
doit-on  faire  tant  de  bruit?  » 


COMMENT    UN   MASSÉNA  SE  VEMGE.  169 

Pape,  qui  seul  aurait  pu  verser  pareille  somme,  il 
n'était  plus  à  Rome,  lors  de  la  venue  de  Masséna,  et 
d'ailleurs  il  avait  été  si  bien  mis  à  sec  que  Berthier  avait 
dû  lui  donner  de  l'argent,  afin  qu'il  pût  se  rendre  en 
Toscane.  Quant  à  avoir  fait  dépouiller  les  palais,  les 
couvents  de  leurs  richesses  artistiques,  il  suffit  d'avoir 
connu  le  général  Masséna^  trop  étranger  et  plus  qu'in- 
différent aux  arts,  pour  être  sûr  que,  s'il  avait  eu  le 
temps  matériel  de  s'en  occuper,  il  n'y  aurait  certes  pas 
pensé. 

Par  la  persistance  de  telles  calomnies,  la  gloire  de 
tout  autre  que  celle  de  Masséna  aurait  pu  être  à  jamais 
ternie  ;  mais  on  sait  comment  il  allait  se  venger  de  l'in- 
justice et  de  la  perfidie.  Disponible  au  30  prairial  1799, 
qui  expulsa  Merlin  du  Directoire,  il  devait  bientôt  rece- 
voir le  commandement  en  chef  d'une  petite  armée, 
destinée  par  le  hasard  des  choses  à  jouer  le  plus  grand 
rôle.  C'est  sur  l'Helvétie  que  le  plus  grand  effort  de  la 
coalition  devait  se  porter,  et,  pendant  que  le  général 
Berthier,  devenu  riche  à  Rome,  amoureux  à  Milan,  ne 
voulait  plus  partir  en  Egypte,  pendant  que  Dallemagnc 
et  les  misérables  révoltés  de  Rome  entraient  déjà  dans 
la  poussière  qui  les  recouvre  pour  toujours,  il  allait 
gagner  la  bataille  décisive  de  Zurich  et,  successivement 
vainqueur  de  Korsakow,  de  Hotze  et  de  Suvorow,  sauver 
la  France,  qui  sans  lui  eût  été  envahie  et  perdue. 


CHAPITRE  VII 


Venu  à  Rome  dans  le  seul  but  d'y  servir  auprès  du 
général  en  chef  Masséna  et  ne  m'y  trouvant  plus  qu'au 
milieu  d'un  trop  grand  nombre  de  ses  ennemis,  qui 
chantaient  tous  victoire,  j'étais  assez  embarrassé  du 
parti  que  je  devais  prendre.  Ma  première  pensée  avait 
été  de  suivre  le  général;  mais  à  quel  titre,  quand  sa  des- 
tination n'en  annonçait  aucune,  quand  il  ne  savait  pas 
lui-même  ce  qu'il  allait  devenir,  quand,  moi  lui  deman- 
dant des  ordres,  il  fut  réduit  à  me  répondre  :  c  Pour 
donner  des  ordres,  il  faut  des  pouvoirs,  et  je  n'en  ai 
plus...  * 

Je  considérai  d'ailleurs  que  cette  position  ne  pouvait 
se  prolonger.  Le  rôle  des  créatures  du  général  Berthier 
était  joué,  par  là  même  que  le  but  avait  été  atteint  et 
par  elles  et  par  lui.  Le  corps  d'armée  de  Rome  était  à 
la  veille  d'avoir  son  chef  titulaire,  le  général  Gouvion- 
Saint-Cyr,  nommé  par  ce  même  arrêté  directorial  qui 
remplaçait  le  général  Masséna  et  qui  fixait  en  même 
temps  le  successeur  du  général  Berthier  comme  général 
en  chef  de  l'armée  d'Italie.  N'appartenant  plus  au  général 
Masséna,  je  voulus  établir  que  je  n'appartenais  à  per- 
sonne,  et  j'attribuai  au  désir  de  voir  Rome  la  prolon- 
gation de  mon  séjour. 

A  vrai  dire,  Rome  m'attirait,  Rome  plus  peuplée  de 
souvenirs  que  jamais  elle  ne  le  fut  d'hommes,  Rome 


SEJOUR  A  ROME.  1*71 

qui  semblait  alors,  sous  notre  inspiration,  exhumer  la 
vieille  liberté  dont  l'avaient  dotée  ses  antiques  fonda- 
teurs, Rome  enfin  où  la  société  de  1798  était  enchante- 
resse, tant  par  le  nombre  des  très  jolies  femmes  que  par 
la  distinction  de  leurs  manières.  J'avais  dans  cette  ville 
beaucoup  d'amis;  le  bonheur  de  partager  avec  eux  une 
exaltation  aussi  vive  fut  un  nouveau  sujet  d'entraîne- 
ment pour  moi. 

Au  nombre  des  hommes  que  je  considérais  comme  des 
amis  se  trouvait  ceBurthe,  déjà  trop  de  fois  nommé  dans 
ces  souvenirs,  et  que  le  temps  devait  m'aider  à  démas- 
quer; je  lui  faisais  alors  beaucoup  plus  d'honneur  qu'il 
ne  méritait.  Attiré  à  Rome  par  le  même  motif  que  moi, 
il  s'y  trouvait  dans  une  position  moins  avantageuse,  car 
il  était  toujours  l'adjoint  de  Solignac;  hésitant  sur  ce 
qu'il  ferait,  en  joueur  effréné  il  s'en  remit  à  la  fortune 
pour  décider  de  sa  destinée.  Le  général  Masséna  avait  à 
peine  dépassé  la  porte  du  Peuple,  que,  les  cartes  à  la 
main,  Burthe  était  déjà  aux  prises  avec  le  frère  du  géné- 
ral Duphot  et  que,  assis  à  la  même  table,  ne  suspendant 
leur  partie  que  pour  boire  et  pour  manger,  ces  deux  en- 
ragés se  disputèrent  pendant  soixante-douze  heures  (du 
dimanche  à  midi  au  mercredi  à  midi)  tout  ce  que  conte- 
nait leur  bourse.  Burthe  perdit  tout  ce  qu'il  y  avait  dans 
la  sienne,  si  même  il  ne  perdit  que  cela,  prétendit,  sui- 
vant sa  nature  qui  le  portait  à  faire  aux  autres  un  crime 
de  son  malheur  ou  de  ses  fautes,  qu'il  avait  été  triché  par 
Duphot,  incapable  cependant  d'une  telle  infamie;  il  l'in- 
sulta et  eut  avec  lui  un  duel  qui  se  termina  par  des 
égratignures;  puis  il  quitta  Rome,  se  rendit  à  Milan,  et 
ne  put  m'entratner  à  y  rejoindre  avec  lui  Solignac  qui 
y  était  resté  pour  jouer,  ce  qui  ne  pouvait  manquer  d'al- 
lécher Burthe,  mais  ne  pouvait  plus  avoir  aucun  attrait 
pour  moi. 


172    MEMOIRES   DU   GÉNÉRAL    BARON    THIÉBAULT. 

Burthe  parti,  j'avais  encore  à  Rome  La  Salle,  en 
qui  se  réunissaient  les  plus  aimables,  les  meilleures  et 
les  plus  brillantes  qualités  comme  homme  et  comme 
guerrier;  ce  brave  La  Salle  arrivait  de  Perugia,  où  il 
s'était  rendu  coupable  d'une  folie  que  je  vais  rapporter, 
une  des  mille  dont  il  a  semé  tous  les  lieux  où  il  a  sé- 
journé, mais  dont  il  ne  parlait  jamais,  parce  que  le  jour 
ne  pouvait  suffire  pour  débiter  les  facéties  de  la  veille  ou 
du  matin  (1).  Bref,  rentrant,  la  nuit  venue,  de  je  ne  sais 
quelle  course  ou  expédition,  il  voitl'hdtel  de  Mme  Cesa- 
rini  entièrement  éclairé,  et  apprend  que  cette  dame, 
veuve,  encore  jeune,  fort  belle,  et  tenant  à  Perugia  le 
premier  rang,  donnait  un  bal.  Une  idée  extravagante 
s'empare  de  lui  ;  incapable  d'y  résister,  il  fait  arrêter  son 
escadron  et,  couvert  de  poussière,  sans  descendre  de  che- 
val, entre  dans  le  vestibule;  au  risque  de  se  rompre  cent 
fois  le  cou,  il  monte  le  bel  escalier  en  pierre  de  taille 
qui  conduit  au  premier,  passe  en  caracolant  sur  les  dalles 
de  marbre  des  paliers,  sur  les  parquets  des  salons  qu'il 
couvre  d'éraflures;  il  arrive  au  galop  dans  la  salle  de  bal 
et,  à  l'épouvante  de  toutes  les  danseuses,  se  lance  au  mi- 
lieu de  la  contredanse.  Bientôt  maître  de  l'espace  comme 
du  reste,  il  ordonne  à  l'orchestre  de  continuer  à  jouer  et 
fait  achever  à  son  cheval  la  contredanse  commencée; 
puis,  après  s'être  servi  du  punch,  avoir  fait  avaler  des 
limonades  et  des  gâteaux  à  son  cheval,  après  l'avoir  fait 
regarder  par  la  fenêtre  pour  se  montrer  à  ses  hussards, 
après  l'avoir  obligé  à  saluer  la  maîtresse  de  céans  et 
toute  la  compagnie,  il  part  sans  avoir  mis  pied  à  terre» 
et,  malgré  tout  ce  que  l'on  peut  observer  et  crier,  il 
descend  comme  il  Ta  monté  cet  escalier  de  pierre  et  de 

(1)  Ce  n'est  donc  pas  par  lui  que  j'appris  cette  folie,  qui  me  fut 
racontée  un  peu  plus  tard,  quand  je  fus  envoyé  en  mission  à 
Perugia. 


AMIS   ET   CAMARADES.  173 

marbre,  et  rejoint  ses.  hussards  qui  l'idolâtraient  et  le 
reçoivent  en  l'acclamant. 

Avec  La  Salle  je  puis  citer  encore  Daure,  dont  j'ai  déjà 
parlé  et  qui  joignait  à  beaucoup  de  capacité  une  habitude 
de  facéties  continuelles,  très  propre  à  rendre  sa  société 
fort  agréable;  Clément  de  la  Roncière,  bon,  brave  et 
excellent  camarade,  digne  d'un  autre  fils  que  celui  qui  a 
désolé  sa  vieillesse  (1);  Maucune  l'atné,  bel  et  vaillant 
officier.  Tous  avaient  le  même  grade  que  moi,  et  nous 
étions  unis  par  une  amitié  solide  et  réciproque. 

Toutefois,  les  deux  jeunes  gens  avec  lesquels  je  me 
liai  d'une  manière  particulièrement  intime  furent  Gui- 
bert  et  Knoring.  Guibert,  neveu  du  comte  (2),  jeune 
homme  distingué,  plein  d'expansion  et  de  mérite,  qui 
me  prit  en  vive  tendresse  et  que  des  analogies  de  goût 
me  rendirent  de  jour  en  jour  plus  cher.  Quant  à  Kno- 
ring, d'origine  livonienne,  il  était  instruit,  vaillant,  agile, 
adorait  la  France  et  les  Français,  s'enthousiasmait  de 
leur  gloire  et  restait  à  Rome  pour  le  seul  plaisir  de  se 
trouver  au  milieu  d'une  armée  française.  De  ces  deux 
hommes  si  distingués  aucun  ne  fut  destiné  à  prolonger 
son  existence.  Quelques  mois  après,  ce  pauvre  Guibert 
fut  tué  en  Egypte,  aide  de  camp  du  général  Bonaparte  ; 
et  Knoring,  parti  pour  l'Egypte  avec  le  général  De- 
saix,  revint  avant  le  retour  de  l'armée,  et,  après  avoir 
fait  des  actions  d'éclat ,  se  rendit  à  Paris,  où  il  fut  tué 
dans  des  circonstances  qui  méritent  d'être  rapportées. 

(i)  Ce  fils  est  ÉmUe  Clément  de  la  Ronciôre;  accusé  d'avoir 
attenté  à  l'honneur  d'une  jeune  fille  de  famille,  il  fut  condamné  à 
dix  ans  de  réclusion.  Le  frère  cadet  de  ce  malheureux  jeune  homme 
eutf  comme  amiral  et  comme  homme  de  guerre,  les  plus  nobles 
destinées.  (Éd.) 

(2)  Le  comte  Jacques-Àntoine-Hippolyte  de  Guibert,  homme 
de  plume  et  d'épée,  laissa  quelques  bons  ouvrages  et  fut  de  l'Aca- 
démie française.  11  eut  sa  part  de  célébrité,  et,  quand  il  mourut  en 
1790,  son  éloge  fut  composé  par  Mme  de  Staél.  (Éd.) 


174    MÉMOIRES  DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

Achevant  ses  études  dans  une  université  d'Allemagne, 
il  y  avait  acquis  une  véritable  réputation  sous  le  rapport 
des  mérites  qui  le  distinguaient  et  de  l'habileté  à  ma- 
nier les  armes.  Je  ne  sais  quelle  autre  université  avait 
un  sujet  parvenu  par  les  mêmes  succès  aux  mêmes 
honneurs,  et,  comme  chacune  de  ces  universités  se  van- 
tait de  son  coryphée,  ces  deux  jeunes  gens  furent  bientôt 
informés  de  la  rivalité  involontaire  qui  existait  entre  eux. 
Knoring  n'y  vit  qu'un  motif  de  féliciter  son  émule,  de 
se  féliciter  lui-même  de  l'assimilation ,  et  ce  fait  suffit 
pour  le  caractériser;  mais  cet  émule  s'en  trouva  irrité  et 
blessé,  au  point  d'envoyer  un  cartel  à  Knoring,  pour 
savoir,  disait-il,  lequel  des  deux  devait  céder  le  pas  à 
l'autre;  il  le  prévenait  qu'il  l'attendait.  Knoring  répon- 
dit qu'il  acceptait  le  déû,  mais  que,  n'étant  fait  pour  aller 
trouver  les  autres,  si  l'adversaire  faisait  la  moitié  du 
trajet,  lui  ferait  la  seconde  moitié.  La  condition,  ou  bien 
ne  fut  pas  acceptée,  ou  bien  ne  put  pas  être  exécutée,  et 
tout  en  était  resté  là,  lorsque,  en  1801,  la  fatalité  voulut 
que  les  deux  jeunes  gens  se  trouvassent  en  même  temps 
à  Paris  sans  le  savoir;  ils  ne  se  seraient  peut-être  pas 
rencontrés,  si  une  dame  qui,  j'ai  horreur  de  le  dire,  était 
Française,  informée  de  cette  anecdote  par  l'un  d'eux, 
n'avait  été  capable  de  se  faire  présenter  l'adversaire, 
de  les  réunir  et,  au  milieu  d'un  cercle  nombreux,  de  les 
faire  mettre  en  présence.  C'est  par  suite  de  cette  ren- 
contre qu'eut  lieu  au  pistolet  le  duel,  daps  lequel  ce 
pauvre  Knoring  succomba,  et,  pour  comble  de  malheur, 
par  la  sottise  et  la  faiblesse  de  ses  témoins  (1). 

(i)  J'ai  dit  que  Knoring  était  adroit  et  fort;  je  lui  ai  vu,  entre 
mUle  autres  preuves,  gagner  le  pari  de  lancer,  d'une  distance  de 
vingt-cinq  pieds,  un  jeune  homme  dans  le  lac  de  la  villa  Borghese. 
A  propos  de  ce  fait,  je  ne  puis  m'ompôcher  d'en  citer  un  autre  du 
même  genre,  parce  qu'il  caractérise  assez  bien  la  manière  d'être 
des  jeunes  gens  à  cette  époque.  Le  lieutenant  général  comte  Saint- 


LES   DAMES   ROMAINES.  176 

Grâce  à  mes  bonnes  relations,  je  fus  présenté  de  suite 
dans  les  premières  maisons;  mes  relations  se  multipliè- 
rent et  devinrent  plus  agréables  de  jour  en  jour.  Je  dois 
le  dire,  je  fus  ravi  des  dames  romaines  et  de  tout  ce 
qu'elles  mettaient  de  naturel,  d'abandon  et  de  grâces 
à  cette  familiarité  italienne,  au  dernier  point  provoca- 
trice. Après  la  seconde  entrevue,  on  était  reçu  le  matin 
comme  le  soir,  au  théâtre  comme  au  palais,  en  tête-à-téte 
comme  en  nombreuse  compagnie,  avec  toutes  les  mar- 
ques de  l'intimité  et  de  la  bienveillance;  on  n'était  plus 
appelé  que  par  son  nom  de  baptême  ou  de  famille  tout 
court,  ce  qui  paraissait  mettre  tout  le  monde  de  pair 
et  autorisait  d'inappréciables  réciprocités.  A  quelque 
femme  que  l'on  parlât,  on  ne  l'apostrophait  que  par  son 
seul  titre;  de  quelque  femme  que  l'on  causât,  absente  ou 
présente,  titrée  ou  non  titrée,  on  ne  la  désignait  que  par 
la...  une  telle...  ainsi...  l'Ottoboni...  la  Borghese...  la 
Visconti...  la  Doria,  etc.  Seulement  il  fallait  être  reçu, 
non  pas  au  simple  titre  de  visiteur,  mais  admis  aux  réu- 
nions journalières  et  tout  intimes.  Mœurs  charmantes, 
mais  dangereuses,  grâce  auxquelles  l'amour  ne  vieillit 
pas,  devient  le  seul  dieu  qu'on  adore  et  transforme  Rome 
la  sainte  en  une  des  arènes  les  plus  actives  de  Cythère. 
La  vie  s'y  passe  dans  un  enivrement  que  font  naître  au- 
tour d'elles  des  femmes  aux  cheveux  d'ébène,à  l'œil  étin- 
celant,  au  cœur  brûlant  comme  leur  climat.  Belles  aux 
contours  voluptueux,  dans  l'extase  qu'elles  font  parta- 
ger, elles  exploitent  au  profit  du  plaisir  ce  désœuvrement 

Germain  m'a  conté  qu'une  nuit,  voulant  entrer  dans  une  maison 
aimable,  où  Ton  refusait  de  les  recevoir,  mais  qui  avait  au  pre- 
mier étage  un  balcon  de  fer  sur  la  rue,  le  futur  lieutenant  général 
baron  Margaron  avait  lancé  un  de  leurs  compagnons  de  folie  &  la 
hauteur  du  balcon,  auquel  ce  compagnon  s'accrocha  et  d'où  il 
pénétra  dans  la  maison,  pour  faire,  de  force  et  le  sabre  en  main, 
ouvrir  la  porte. 


1*76    MÉMOIRES   DU  GÉNÉRAL   BARON    TUIÉBAULT. 

des  gens  comme  il  faut,  ce  dolce  far  niente,  qui  chaque 
matin  fait  promener  vingt  tributs  de  boudoir  en  boudoir  1 

Au  nombre  des  dames  que  je  ^is  journellement  à 
Rome  et  qui,  chaque  jour,  se  réunissaient  au  théâtre  ou 
chez  Tune  d'elles,  je  citerai  :  mon  hôtesse,  la  marquise 
Girolama  Lepri,  femme  d'esprit  et  fort  bonne  femme; 
elle  donnait  de  nombreux  dîners  et,  tous  les  soirs,  un 
souper  auquel  se  trouvaient  régulièrement  Maucune, 
La  Salle,  une  Mme  Maccarani,  belle  et  très  bonne  per- 
sonne, et  la  maîtresse  de  cet  aimable  et  brillant  fou, 
quelques  autres  femmes,  plusieurs  Italiens  lettrés  et 
distingués,  enfin  un  jeune  Napolitain  nommé  Michel 
Lagreca,  que  son  titre  de  prélat  monseigneurisait,  en 
somme,  garçon  d'esprit  et  très  joli  homme,  on  ne  peut 
plus  recherché  en  ce  qui  tenait  à  la  toilette,  de  bon  ton, 
de  bonnes  manières,  d'un  commerce  égal  et  agréable, 
et  soutenant  son  espèce  de  rang  par  une  belle  fortune; 
mais,  pour  moi,  un  de  ces  êtres  qui  devaient  avoir  une 
trop  grande  influence  sur  ma  destinée,  et  dont,  par  con- 
séquent, le  nom  reviendra  dans  le  cours  de  cet  ouvrage. 
Le  séjour  chez  mon  hôtesse  ne  manquait  donc  pas  d'agré- 
ments; mais,  malgré  tout  son  esprit,  elle  oubliait  que  les 
hommes  ne  désirent  que  ce  qu'on  leur  refuse  et  n'ad- 
mirent que  ce  qu'on  leur  cache;  c'était  une  cause  de 
divertissement  pour  les  plus  jolies  femmes  de  Rome, 
qai  devinaient  que  cette  dame  n'avait  rien  de  caché 
pour  moi  et  m'accablaient  de  compliments,  que.  Dieu 
merci,  je  méritais  fort  peu.  Riant  d'autant  plus  qu'elles 
me  voyaient  plus  vexé  de  leurs  félicitations,  elles  me 
mettaient  à  la  torture,  chaque  fois  que  j'étais  contraint 
devant  elles  de  donner  la  main  à  cette  dame. 

La  princesse  Borghese  était  une  dame  douée  d'une 
raison  supérieure  et  d'une  grande  force  d'âme  et  d'es- 
prit. Aucune  des  familles  restées  à  Rome,  et  c'était  le 


LA   PRINCESSE    B0R6HESE.  177 

châtiment  du  rôle  que  le  fils  atné,  le  prince  Camille, 
colonel  de  la  garde  civique,  avait  joué  le  28  décembre, 
aucune  famille  n'avait  éprouvé  de  plus  fortes  pertes 
que  la  sienne.  Elle  avait  payé  des  contributions  énormes 
et  fourni  à  des  réquisitions  continuelles.  On  lui  avait 
enlevé  une  masse  de  vaisselle,  avec  peine  entassée  dans 
plus  de  douze  armoires  immenses,  les  Borghese  ayant  sou- 
vent renouvelé  leur  vaisselle  et,  depuis  Paul  V,  n'ayant 
jamais  vendu  fût-ce  une  cuiller  à  leurs  armes.  Enfin,  de 
soixante  chevaux  en  partie  magnifiques  et  qui  se  trou- 
vaient dans  les  écuries  de  cette  maison,  il  restait  à  la 
princesse  deux  rosses.  Eh  bien,  jamais  elle  ne  proférait 
une  plainte  ou  ne  disait  un  mot  rappelant  qu'elle  pût 
avoir  à  se  plaindre  de  quoi  que  ce  soit,  jamais  sa  gaieté 
ne  fut  altérée;  deux  fois  seulement  et  durant  plusieurs 
mois  de  relations  quotidiennes,  je  lui  ai  entendu  abor- 
der ces  matières;  la  première  pour  dire  à  une  dame  qui 
se  lamentait  :  <  Allons,  ma  chère,  vous  parlerez  de  cela 
demain  à  votre  homme  d'affaires;  quant  à  nous,  qui 
sommes  ici  pour  nous  amuser,  nous  n'avons  que  faire 
de  ces  détails.  >  Et,  un  soir  que  je  lui  donnais  la  main 
jusqu'à  sa  voiture  et  que,  pour  arriver  au  pied  de  l'es- 
calier, ses  chevaux  passaient  péniblement  devant  nous  : 
c  Avouez,  Thiébault  » ,  me  dit-elle  en  éclatant  de  rire, 
«  qu'il  me  reste  deux  jolis  chevaux.  »  Au  reilc  et  à 
l'exemple  des  Noailles,  les  princes   de    cette   famille 
avaient  adopté  des  rôles  dont  ils  tirèrent  un  meilleur 
parti  que  leurs  modèles.  Le  prince  Borghese  était  pa- 
triote; son  frère,  le  prince  Aldobrandini,  était  royaliste 
et  papal.  Le  fils  aîné  du  prince  Borghese.  Camille,  héri- 
tier de  son  père,  était  royaliste,  et  Checo,  le  cadet,  qui 
seul  reste  aujourd'hui  (i),  était  patriote;  de  sorte  que,  le 

(1)  Des  deux  fils  du  prince  et  do  la  princesse  Borghese,  l'alné, 
Camille,  prit  le  titre  do  la  maison  à  la  mort  de  son  père  et  devint 

II.  12 


178    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIEBAULT. 

règne  de  Berthier  passé,  tout  fut  sauvé.  Quand  les  Fran- 
çais étaient  les  maîtres,  ils  protégeaient  la  famille  à 
cause  du  père  et  du  fils  cadet  ;  quand  ils  étaient  chas- 
sés de  Rome,  la  famille  était  protégée  à  cause  de  l'oncle 
et  du  fils  aîné. 

Je  continue  ma  revue  :  les  princesses  Chigi  et  Giusti- 
niani,  inséparables  alors,  ne  m'offriraient  rien  à  dire,  si 
Daure  n'avait  fait  chez  la  première  la  facétie  de  con- 
duire et  de  présenter  en  une  fois,  sans  permission 
demandée,  sans  reprendre  haleine  et  du  plus  grand 
sérieux,  six  personnes  avec  ce  formulaire  :  c  Princesse, 
j'ai  l'honneur  de  vous  présenter  M.  A...,  mon  ami; 
princesse,  j'ai  l'honneur  de  vous  présenter  M.  B..., 
l'ami  de  mon  ami.  Et  enfin,  princesse,  j'ai  l'honneur  de 
vous  présenter  M.  F...,  l'ami  de  l'ami,  de  l'ami,  de 
l'ami,  de  l'ami  de  mon  ami.  Ce  fut  une  véritable  incon- 
venance, en  tout  digne  de  celle  de  Padoue  et  assez  sem- 
blable quant  aux  suites  ;  car  presque  tous  les  présentés 
de  cette  espèce  et  de  cette  sorte  ne  pouvaient  pas  plus 
convenir  à  ce  monde,  que  ce  monde  ne  pouvait  leur 
convenir. 

La  jeune  duchesse  de  Lante  n'était  pas  moins  remar- 
quable par  sa  figure,  son  amabilité,  son  esprit  vif  et 
décidé,  que  par  des  grâces  impassibles  sous  des  formes 
parfaites.  Elle  devint  la  maîtresse  du  prince  Camille 
Borghese,  et  cela  quoique  le  mariage  de  celui-ci  avec 

bcaa-frère  de  Napoléon,  par  son  mariage  arec  Pauliae  Bonaparte, 
veuve  du  général  Leclerc,  mort  à  Saint-Domingue.  Il  ne  laissa  pas 
d'enfant,  et  le  titre  revint  à  son  frère  qui  portait,  en  1798,  ce  sobri- 
quet de  Gheco,  par  diminutif  de  son  nom  Francesco.  Gheco  était 
alors  considéré  comme  l'héritier  de  son  oncle,  le  prince  Aldobran- 
dini,  dont  il  recueillit  d'abord  le  nom  avant  d'être  prince  Borghese 
H  épousa  la  fille  du  comte  Alexandre  de  La  Rochefoucauld  et  en  eut 
une  fille  et  trois  fils.  J'apprends  aujourd'hui,  11  juin  1839.  que  le 
prince  Francesco  est  mort  à  Rome  le  29  mai  dernier. 


\ 


LA  DUCHESSE  GEVA.  1*79 

Mme  Le  Clerc  eût  achevé  de  révéler  qu'il  ne  pouvait 
avoir  ni  femme  ni  maîtresse.  Mais  ce  qui  me  la  rappelle 
surtout,  c'est  que,  amoureuse  d'un  aide  de  camp  du  géné- 
ral Kellermann,  très  joli  garçon  du  reste,  elle  choisit 
pour  le  premier  rendez-vous  la  nuit  qui  précéda  le  jour 
de  son  mariage.  On  n'y  mit  pas  même  grand  mystère, 
et  cette  anecdote  parut  assez  piquante  pour  faire  quel- 
que bruit.  Je  lui  en  parlai  un  soir,  et,  comme  je  ne  pou- 
vais m'empécher  de  rire,  en  appuyant  sur  ce  qu'il  y 
avait  de  flatteur  dans  cette  manière  de  prouver  une  pré- 
férence, elle  me  répondit  sans  confusion  ni  embarras  : 
«  Je  ne  devais  au  duc  de  Lante  (i),  auquel  on  m'a  mariée 
sans  me  consulter,  que  la  fille  dont  mon  père  a  disposé; 
quant  à  moi,  j'ai  voulu  me  donner  à  qui  me  plaisait.  » 
Aimant  ainsi  à  se  donner,  pourquoi  choisit-elle  le  prince 
Borghese,  qui  cependant  n'avait  rien  qui  pût  plaire?  Se 
donner  à  lui  était  ne  se  donner  à  personne. 

La  duchesse  Ceva  est  la  plus  belle  brune  aux  yeux 
bleus  que  j'aie  vue  de  ma  vie;  femme  superbe,  elle 
était  en  même  temps  excellemment  bonne.  Arrêter  mes 
pensées  sur  elle,  la  désirer,  l'obtenir,  l'aimer  et  la  quitter 
fut  l'alTaire  de  trop  peu  d'instants;  mais  le  ciel  me  ré- 
serva à  cet  égard  une  consolation.  Ayant  à  aller  à  Flo- 
rence, elle  fit,  en  compensation  de  la  peine  qu'elle  avait 
attachée  à  mon  départ  de  Rome,  le  détour  de  passer  par 
Perugia,  où  le  général  Saint-Cyr,  ainsi  que  je  le  dirai, 
m'avait  envoyé  ;  elle  y  resta  huit  jours,  dont  le  regret 
acquitta  la  dette,  dont  la  reconnaissance  consacra  le  sou- 
venir. Dans  ce  trop  rapide  épisode,  il  ne  fut  question  ni 

(1)  La  mère  de  ce  duc  me  foamit  un  souvenir.  Quoique  âgée,  elle 
avait  ^nservé  une  peau  qui,  bien  que  décolorée,  quand  le  rouge 
ne  la  ranimait  pas,  n'en  était  pas  moins  unie  comme  celle  d'une 
jeune  femme.  Elle  devait  cet  avantage  à  des  tranches  de  veau, 
tranches  très  minces,  dont,  en  se  couchant,  elle  se  couvrait  les 
bras,  les  mains,  la  flgure  et  le  cou. 


180    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

de  vive  passion,  ni  de  grande  exaltation;  car  cette  ravis- 
sante créature,  pour  ne  tromper  ni  elle  ni  personne, 
et  ne  jamais  être  trompée,  se  livrait  sans  s'engager,  se 
donnait  sans  rien  garantir,  n'exigeait  que  ce  qu'elle 
accordait,  affranchissant  ainsi  Tamour  des  influences  du 
passé  et  des  incertitudes  de  l'avenir.  Elle  consacrait 
tout  entier  au  plaisir  ce  présent  qui  est  la  vie,  que 
chaque  instant  renouvelle  et  anéantit,  et  qu'elle  déifiait 
en  un  doux  oubli  du  monde  et  d'elle-même,  comme  si  les 
heures  de  bonheur  ne  devaient  avoir  ni  lendemain  ni 
suite,  et  n'avaient  eu  ni  précédent  ni  veille.  Pourtant,  au 
moment  de  partir  :  «  Que  dira-t-on  du  séjour  que  j'ai 
fait  ici  ?  >  me  demanda-t-elle  en  riant.  <  On  dira,  répon- 
dis-je,  que  vous  n'y  pouviez  être  remplacée  par  per- 
sonne. J'en  atteste  l'honneur.  —  £h  bien,  reprit-elle 
avec  une  effusion  qui  m'étonna,  je  serai  malheureuse 
de  l'idée  de  ne  pas  vous  revoir  1  J'en  atteste  l'amour.  > 
Et  nous  nous  quittâmes  pour  l'éternité. 

Mme  Ottoboni,  une  des  beautés  orientales  les  plus  bril- 
lantes et  les  plus  suaves,  non  moins  remarquable  par 
son  esprit,  ses  grâces  et  ses  aimables  qualités,  que  par 
l'éclat  de  son  visage,  avait  été  mariée  à  l'âge  heureux 
de  dix-sept  ans  à  un  homme  de  plus  de  quarante.  Il  n'y 
avait  donc  entre  eux  aucun  rapport  d'âge,  c'est-à-dire 
d'idées,  de  goûts,  de  besoins,  de  même  qu'il  n'y  avait 
aucun  rapport  de  position;  elle  était  bien  née,  et  il  était 
plébéien;  mais  il  était  aussi  un  très  riche  banquier  de 
Rome  et  un  homme  du  meilleur  accord.  Quelque  temps 
après  son  mariage,  il  avait  en  conséquence  dit  â  sa 
femme  :  «  Je  t'ai  épousée,  non  pour  être  ton  tyran,  mais 
pour  que  tu  sois  heureuse...  Eh  bien,  mes  occupations 
m'empêchent  de  me  dévouer  à  tes  plaisirs  autant  que  tu 
mérites  qu'on  s'y  dévoue;  mon  âge  s'oppose  à  ce  que 
j'occupe  ton  imagination  et  ton  cœur,  autant  qu'ils  peu- 


LA   BELLE  OTTOBONI.  181 

vent  avoir  besoin  d'être  occupés;  ainsi  je  te  laisse  le 
degré  de  liberté  dont  tu  pourras  désirer  jouir,  à  condi- 
tion que  tu  en  useras  sans  scandale.  >  Le  pacte,  d'abord 
repoussé,  finit  par  être  admis,  si  ce  n'est  conclu.  Quant 
à  la  condition,  elle  fut  observée  à  ce  point  que,  sauf  un 
de  ces  heureux  à  propos  dont  on  rend  grâces  aux  dieux 
plus  qu'on  ne  s'en  enorgueillit  et  qui  me  valut  une  féli- 
cité plus  vive  que  durable,  je  ne  lui  ai  connu  qu'un 
seul  amant,  commissaire  des  guerres  dans  notre  armée, 
nommé  de  Val  ville... 

Un  soir,  chez  la  duchesse  de  Lante,  et  passant  devant 
moi  :  c  Thiébault,  me  dit  cette  belle  Ottoboni,  je  vais 
jouer;  voulez-vous  être  de  moitié  dans  mon  jeu?  — 
Franchement,  répondis-je  à  demi-voix,  il  n'y  a  que  vos 
faveurs  que  je  n'aime  pas  à  partager,  malgré  tout  ce 
qu'il  y  a  de  matrimonial  entre  Val  ville  et  vous...  >  Sans 
répliquer,  elle  répéta  :  c  Voulez-vous  être  de  moitié 
dans  mon  jeu?  >  et,  sur  mon  acceptation,  elle  ajouta: 
c  Eh  bien,  j'ai  quinze  sequins,  donnez-m'en  quinze 
autres.  >  Je  les  lui  remis.  Elle  était  joueuse  forcenée 
comme  le  sont  en  général  toutes  les  Italiennes  et  comme 
Tétaient  à  Rome  presque  toutes  les  dames  de  notre 
société.  Deux  grandes  heures  s'étaient  écoulées;  depuis 
longtemps  j'avais  oublié  mes  sequins  que  je  considérais 
comme  cent  fois  perdus,  lorsque  je  vis  la  belle  Ottoboni 
revenir  serrant  de  ses  deux  mains  charmantes,  avec 
peine,  mais  avec  une  grâce  exquise,  le  devant  de  sa  robe 
pleine  de  piastres  et  d'or,  c  J'ai  beaucoup  gagné,  me 
dit-elle  avec  un  petit  air  vainqueur;  ainsi  partageons.  > 
Elle  me  fit  ma  part,  s'élevant  à  cent  sequins,  c'est-à-dire 
onze  cent  vingt-huit  francs,  et,  si  je  fus  heureux  d'un 
pareil  bénéfice,  ce  fut  surtoutparce  que  je  le  lui  devais. 
Même  après  quarante-huit  ans,  il  faut  un  véritable  effort 
pour  parler  aussi  brièvement  et  de  Mme  Ottoboni  et  de 


183    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

cette  duchesse  Ceva.  Clore  si  vite  le  chapitre  qui  les 
concerne,  c'est  comme  se  séparer  une  nouvelle  fois  de 
ces  enchanteresses,  prêtresses  toujours  inspirées  par  le 
dieu  qu'elles  encensaient  et  qui,  prodigues  de  toutes  les 
séductions,  de  toutes  les  voluptés,  étaient  à  la  fois  l'or- 
gueil et  les  délices  de  leurs  amants. 

Je  ne  sais  plus  qui  de  nous  eut  l'idée  de  donner  un 
bal  aux  dames  de  Rome;  mais  cette  idée  fut  heureuse, 
d'abord  parce  que  les  jeunes  dames  de  notre  société  se 
desséchaient  du  désir  de  danser  et  qu'aucune  d'elles  n'au- 
rait osé  donner  un  bal  dans  de  si  graves  circonstances; 
ensuite  parce  que  c'était  le  seul  moyen  que  nous  eussions 
de  leur  témoigner  la  reconnaissance  que  nous  inspiraient 
leurs  bontés.  L'un  des  commissaires  (et  je  l'ai  été  pour 
toutes  les  fêtes  auxquelles  j'ai  eu  à  prendre  part  dans  ma 
vie),  je  fus  chargé  d'adresser  les  invitations  aux  dames 
des  premières  classes;  ces  invitations,  nous  avions  ré- 
solu de  les  faire,  pour  plus  de  politesse,  et  de  vive  voix  et 
par  écrit.  Pour  avoir  accès  auprès  de  toutes  ces  dames, 
et  pour  être  plus  certain  de  vaincre  quelques  récalci- 
trances,  je  me  fis  accompagner  par  le  prince  Camille 
Borghese  et  conduire  par  lui  dans  son  phaéton,  attelé, 
non  de  deux  rosses  comme  le  carrosse  de  madame  sa 
mère,  mais  de  deux  des  plus  beaux  chevaux  de  l'Italie. 
Ce  bal,  au  reste,  fut  charmant  par  le  plaisir  que  les 
dames  y  trouvèrent.  Quant  aux  Romains,  quelques-uns 
d'entre  eux  se  rendirent  amusants  par  une  voracité  que 
nulle  part  je  n'ai  vu  porter  à  ce  point;  ils  se  précipitaient 
vers  le  buffet  avec  l'empressement  le  plus  avide,  et  là, 
d'une  de  leurs  mains  ils  mangeaient  comme  des  goinfres, 
tandis  que  de  l'autre  ils  remplissaient  leurs  poches  qu'ils 
allaient  vider  chez  eux  pour  venir  les  remplir  de  nou- 
veau; ils  emportèrent  jusqu'à  des  glaces  dans  des  espèces 
d'étuis  de  fer-blanc.  Ce  bal  eut  un  tel  succès  que  nous 


BALS   ET   SPECTACLE.  183 

en  donnâmes  un  second  qui,  par  parenthèse,  eut  lieu  ]e 
lendemain  de  mon  brusque  départ  pour  Perugia;  mais, 
ainsi  que  je  l'avais  conseillé,  il  y  eut  un  buffet  pour  les 
dames  et  un  pour  les  hommes;  à  celui-ci,  chacun  pou- 
vait demander  une  chose  ou  deux  selon  son  goût;  puis, 
une  fois  servi,  il  devait  laisser  la  place  libre  pour  ceux 
qui  le  suivaient. 

On  est  gourmand  à  Rome.  Lorsque  nous  allions  au 
spectacle,  habituellement  dans  les  loges,  vers  la  fin  des 
opéras  nous  mangions  non  seulement  toutes  sortes  de 
sucreries,  mais  aussi  d'un  pâté  chaud  célèbre  à  Rome 
et  dans  la  confection  duquel  le  cuisinier  de  la  princesse 
Borghese  excellait.  Rempli  des  choses  les  plus  délicates, 
ce  genre  de  pâté  forme  un  mets  excellent. 

Cette  vie  était  délicieuse.  Au  milieu  d'illusions  qui 
pouvaient  tenir  lieu  de  réalités,  et  de  réalités  qui  don- 
naient un  nouveau  charme  aux  illusions,  les  journées 
s'écoulaient  vite.  Nous  consacrions  nos  matinées  à  voir 
une  à  une  des  femmes  charmantes,  que  la  fin  du  jour 
devait  nous  faire  retrouver  réunies  en  promenade  aux 
villas  les  plus  célèbres,  et  presque  toujours  à  la  villa 
Borghese.  La  plupart  des  dîners  étaient  employés  à  ré- 
pondre aux  invitations  des  généraux,  et  les  soirées  ainsi 
qu'une  partie  de  la  nuit  appartenaient  au  spectacle, 
aussi  bien  qu'à  des  réunions  nombreuses  et  brillantes. 

La  villa  Borghese,  que  Joseph  II  s'indigna  de  voir  la 
propriété  d'un  autre  que  d'un  souverain  (1),  me  ramène 
à  une  des  promenades  que  j'y  fis.  Cette  promenade  eut 
lieu  le  second  dimanche  qui  suivit  mon  arrivée  à  Rome; 

(1)  Un  musée  royal  et  des  jardins  enchanteurs  complètent  la 
somptuosité  de  ce  palais,  grâce  &  l'habile  emploi  d'une  pai'tie  des 
revenus  de  l'immense  fortune  de  la  malheureuse  et  superbe  Cenci. 
Cette  fortune,  dont  Clément  VIII  dota  sa  famille,  était  trop  colossale 
pour  que  celle  qui  la  possédait  pût  espérer  une  grâce,  qu'une  ef- 
froyable circonstance  réclamait. 


184    MEMOIRES    DU   GÉNÉRAL    BARON    THIKBAULT. 

je  la  fis  avec  mon  hôtesse,  qui  poussait  ia  complaisance 
au  point  de  m'aider  à  voir  ce  que  Rome  et  ses  alentours 
offraient  de  plus  remarquable.  Je  comptais  donc  faire 
cette  course  seul  avec  elle;  mais,  au  départ,  elle  ordonna 
à  son  cocher  de  passer  à  je  ne  sais  quel  couvent,  pour 
prendre,  me  dit-elle,  la  fille  d'une  de  ses  amies,  dont 
pour  ce  jour-là  elle  s'était  chargée.  Je  m'attendais  à  une 
Agnès  et,  dès  que  cette  jeune  personne  fut  montée  en 
voiture,  j'affectai  la  plus  extrême  réserve;  mais  quelle 
fut  ma  stupéfaction  de  voir  cette  enfant  de  quinze  ans 
me  fixer  de  manière  à  me  décontenancer,  me  serrer  la 
main,  quand  je  la  lui  donnai  pour  descendre  de  voiture 
ou  pour  y  remonter  !  Rentrés  chez  la  marquise,  elle  s'a- 
bandonna avec  moi  à  une  exaltation  que  Dieu  me  garde 
de  caractériser;  nous  n'étions  pas  à  table,  qu'elle  m'avait 
fait  dix  déclarations;  après  dtner,  elle  recommença,  et  de 
manière  à  me  faire  battre  en  retraite  jusque  sous  le 
lustre.  Le  lendemain,  je  reçus  d'elle  une  lettre  extrava- 
gante, et  chaque  jour  me  gratifiait  d'une  nouvelle,  où 
elle  s'épuisait  à  m'indiquer  les  moyens  de  nous  voir, 
moyen  qui  du  reste  se  bornait  à  suivre  la  femme  qui  me 
remettait  ses  lettres.  C'est  toujours  une  situation  assez 
fausse  que  d'avoir  à  se  défendre  contre  qui  doit  vous 
résister,  et  de  telles  provocations  ne  pouvaient  m'in- 
spirer  que  de  l'horreur.  Plus  noire  que  brune,  maigre, 
ardente  comme  la  louve  de  Virgile,  impudique  au  point 
de  révolter  un  sous-officier  de  housards^  j'étais  réduit  à 
la  fuir,  et  quand  elle  dînait  chez  mon  hôtesse,  elle  ne 
m'y  trouvait  pas.  Le  désespoir  eut  son  tour.  Elle  vou- 
lait s'empoisonner,  m'écrivit-elle,  mais  ne  le  fit  pas;  et 
certes,  au  prix  de  ses  faveurs,  je  n'aurais  pas  racheté  sa 
vie.  Et  c'était  à  quinze  ans,  dans  un  des  premiers  cou- 
vents de  la  cité  sainte,  qu'elle  en  était  arrivée  à  ce  degré 
de  dépravation,  et  tel  est  un  exemple  de  mœurs  que 


UXE    EDUCATION    DE   COUVENT.  185 

pouvait  développer,  sous  Tinfluence  du  climat  et  chez 
une  nature  trop  vive,  l'éducation  religieuse  dans  une 
ville  où  la  masse  des  ecclésiastiques  depuis  et  y  compris 
les  cardinaux,  jusques  et  y  compris  les  enfants  de  chœur, 
renchérissaient  sur  tous  les  genres  de  libertinages  ou 
de  corruption,  sans  garder  de  mesures,  sans  songer  aux 
apparences.  Aussi  ne  pouvait-on  faire  la  cour  à  aucune 
jolie  femme,  sans  y  avoir  un  monseigneur  pour  rival, 
et  facilement  on  trouvait  contre  eux  des  auxiliaires  dans 
les  autres  prêtres,  qui  s'entremettaient  même  à  bas  prix. 
Pour  une  piastre  ils  se  disputaient  à  qui  jouerait  un 
rôle  que  je  m'abstiens  de  qualifier;  ils  le  jouaient  à 
merveille. 

A  côté  des  plaisirs  délicats,  de  plus  grossiers  ne  man- 
quaient donc  pas  à  Rome  ;  la  jeune  armée  ne  s'en  pri- 
vait guère.  Dans  un  autre  genre  je  me  rappelle,  comme 
un  bel  exemple  de  tapage,  un  dîner  que,  par  une  juste 
répugnance,  j'aurais  passé  sous  silence,  si  pour  le  con- 
signer je  n'avais  un  motif  que  l'on  devinera  :  je  veux 
parler  du  dtner  d'adieu  que  donna  Bruyères,  lorsqu'il 
quitta  enfin  Rome  pour  retourner  à  Milan,  dtner  dont 
je  me  trouvai  faire  partie  et  pendant  lequel  les  verres, 
les  carafes,  bouteilles,  assiettes  et  plats  furent  jetés  par 
la  fenêtre  ou  brisés  sur  place.  Bruyères  avait  donné 
l'exemple,  sans  réfléchir  que  cette  ruineuse  extrava- 
gance, jointe  au  train  si  luxueux  qu'il  avait  mené,  ache- 
vait de  prouver  que  l'argent  ne  lui  coûtait  guère  à 
gagner.  Ce  fut  au  reste  un  spectacle  comique  que  la 
stupéfaction  des  garçons  qui,  croyant  recevoir,  en 
échange  des  assiettes  blanches,  celles  qui  avaient  servi, 
les  voyaient  voler  par  la  fenêtre  ou  contre  les  murailles, 
ou  tomber  par  terre  comme  par  mégarde.  A  la  nouvelle 
de  cette  destruction,  le  maître  d'auberge  survint,  et, 
n'ayant  jamais  rien  vu  de  semblable,  il  avait  peine  à  en 


186    MÉMOIRES   DU    GKNÉRAL   BARON    THIÊBAULT. 

croire  ses  yeuxt  Ne  sachant  que  dire  et  que  faire,  il 
pria  du  moins  que  l'on  fît  grâce  à  je  ne  sais  plus  quelle 
pièce  de  service  et  à  une  pile  d'assiettes  plus  belle  que 
les  autres;  mais  son  air  piteux  ne  fit  que  hâter  ce  qu'il 
redoutait  et  rendre  la  scène  plus  burlesque,  par  la 
manière  dont  un  des  convives  lui  démontra  du  plus 
grand  sérieux  que  ce  qu'il  demandait  était  impossible, 
puis,  tout  en  lui  parlant,  prit,  comme  par  distraction, 
des  assiettes  de  la  belle  pile  et,  gesticulant  avec,  en 
cassa  contre  sa  tête  une  demi-douzaine  (i). 

Il  me  reste  à  parler  de  Rome  que  j'ai  parcourue  de 
jour  comme  de  nuit,  car  j'ai  voulu  la  voir  sous  le  clair 
de  la  lune,  qui  masse  les  ombres  et  pour  cela  même  est 
ajuste  titre  appelée  l'astre  des  monuments.  Rome  est  si 
connue  que  j'hésitais  à  en  retracer  quelques  descrip- 
tions; mais,  entraîné  par  les  jaseries  auxquelles  je  m'a- 
bandonne, je  n'ai  pas  eu  la  force  de  renoncer  à  me  sou- 
venir de  mes  impressions. 

La  roche  Tarpéienne  me  causa  une  indicible  surprise. 
Au  souvenir  des  criminels  qu'on  précipitait  de  'son  faîte, 
j'approchais  d'elle  en  frémissant  et  je  la  trouvai  telle 
que  le  moindre  polisson  ne  pourrait  tirer  vanité  d'en 
avoir  fait  le  saut.  Je  fus  beaucoup  plus  intéressé  par  le 
Colisée,  des  pierres  duquel  on  a  bâti  tant  de  maisons. 


(1)  Le  lieutenant  général  marquis  de  La  Tour-Maubourg,  brave 
comme  Bayard,  intègre  comme  Turenne,  toigours  si  exemplaire, 
se  trouva,  je  ne  saurais  plus  dire  Tépoque,  &  un  repas  où  se  firent 
les  mêmes  extravagances.  Impassible  tant  qu'avait  duré  la  scène 
de  destruction,  il  se  leva  au  moment  où  ses  enragés  convives 
n'eurent  plus  rien  à  briser ,  mit  un  couteau  dans  ses  dents,  monta 
sur  la  table  sans  dire  un  mot,  grimpa  dans  un  lustre  auquel  per- 
sonne n'avait  pensé  et,  s'étant  mis  à  califourchon  sur  la  partie  la 
plus  élevée,  coupa  la  corde  â  laquelle  était  suspendu  ce  lustre 
dont  U  suivit  la  chute  en  plein  milieu  de  la  table.  Après  quoi  il  se 
dépêtra  comme  il  put,  prit  son  sabre  et  son  chapeau,  et,  plus  ou 
moins  meurtri  ou  blessé,  s'en  alla  sans  proférer  une  parole. 


LES   MONUMENTS   DE  ROME.  181 

notamment  le  palais  Farnese,  et  dont  on  ne  put  arrêter 
la  destruction  qu'en  y  construisant  les  douze  chapelles 
qui  entourent  Tarène  et  en  les  bénissant.  Le  Capitole, 
devenu  un  musée,  m'apparut  comme  une  profanation; 
le  Panthéon,  comme  une  miniature  de  son  nom.  Les 
dix-neuf  arcs  de  triomphe  de  Rome  et  notamment  ceux 
de  Septime  et  de  Tite  me  semblèrent  d'autant  plus  beaux 
que  je  ne  pouvais  leur  comparer  que  la  porte  Saint- 
Denis,  alors  qu'aujourd'hui  l'arc  de  Napoléon  les  do- 
mine, comme  Napoléon  lui-même  domine  les  princes 
que  ces  arcs  rappellent.  Les  colonnes  Antonine  et  Tra- 
jane  me  frappèrent  par  la  proportion  et  la  beauté  d'exé- 
cution, et  certes  je  ne  pensais  pas  alors  que,  pour 
l'érection  d'une  colonne  semblable,  je  fournirais  un  jour 
le  bronze  de  vingt-quatre  pièces  de  canon  russes. 

Mettant  à  part  toutes  les  richesses  qu'il  renferme ,  je 
n'ai  gardé  du  Vatican  que  le  souvenir  d'une  fatigue  avec 
ses  douze  cents  chambres,  ses  soixante  et  un  mille  pieds 
de  tour,  les  huit  grands  escaliers,  les  deux  cents  petits, 
les  chapelles,  les  musées,  les  galeries,  la  bibliothèque, 
les  jardins.  Le  Campo  Yaccino,  cet  ancien  Forum,  qu'il 
serait  plus  exact  de  nommer  le  champ  des  débris  et 
dont  jusqu'à  la  poussière  est  monumentale;  le  pont  qui 
remplace  celui  que  défendit  Coclès;  la  porte  du  Peuple;  . 
le  Cours,  consacré  par  tant  de  triomphes,  y  compris  la 
parodie  triomphale  du  général  Berthier;  le  Tibre  dont 
les  eaux  si  sales  ajoutent  sans  cesse  à  la  vase,  comme 
pour  ensevelir  à  jamais  d'inappréciables  richesses  en- 
fouies dans  son  lit;  le  tombeau  d'Adrien,  transformé  en 
château  Saint-Ange;  les  vastes  débris  du  palais  des 
Césars;  la  statue  de  Pompée,  au  pied  de  laquelle  César 
fut  assassiné;  la  Louve  du  Capitole,  frappée  de  la 
foudre  la  veille  de  l'assassinat,  cette  louve  et  cette 
statue,  que  des  Français,  jouant  à  Rome  la  Mort  de 


ins    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

César,  firent  placer  sur  la  scène;  les  statues  antiques 
encore  si  nombreuses,  quoique  pendant  des  siècles  on 
en  ait  broyé  pour  faire  du  mortier;  l'immensité  des 
ruines  qui  couvrent  les  sept  collines,  tous  ces  souvenirs 
par  lesquels  Rome  n'est  pas  moins  sacrée  que  par  le 
Saint-Siège  et  par  les  mules  du  Pape,  varièrent  mes  im- 
pressions sans  les  affaiblir  (1). 

Je  ne  parlerai  pas  des  palais  ni  des  basiliques,  c'est-à- 
dire  des  onze  plus  belles  églises  de  Rome,  bien  que,  à 
Saint-Pierre,  parmi  l'or,  le  bronze,  le  marbre  et  le  stuc, 
les  arts  resplendissent  dans  une  sorte  de  vie  surnatu- 
relle; mais  je  ferai  une  courte  mention  de  la  gerbe  que, 
du  baut  de  la  coupole  de  Saint-Pierre  et  à  la  nuit  fer- 
mée, on  tirait  le  jeudi  saint. 

A  mon  arrivée  à  Rome,  tout  le  monde  y  parlait  encore 
d'un  Anglais  qui  était  resté  trois  semaines  saintes  de 
suite  pour  voir  cette  gerbe  et  qui  ne  la  vit  pas.  La  pre- 
mière fois,  arrivé  tout  exprès,  il  but  un  coup  de  trop,  se 
trompa  sur  l'heure,  et  la  gerbe  partit  sans  lui;  la 
deuxième  fois,  sa  voiture  cassa  en  route,  et,  quoiqu'il  se 
fût  essoufflé  à  courir  pour  regagner  les  minutes,  la 
gerbe  embrasa  l'horizon  lorsqu'à  peine  il  débouchait 
du  pont  Saint-Ange.  Enfin,  la  troisième  année,  il  dépasse 
en  précautions  tout  ce  qu'il  est  possible  d'imaginer;  il 
loue  un  an  d'avance  une  croisée  au  premier  étage  et  une 
au  second  de  la  maison  la  mieux  située  pour  bien  voir; 
il  arrive  deux  heures  d'avance,  occupe  un  fauteuil  dis- 


(i)  Le  tombeau  de  Gaias  Cestias  me  parut  une  mesquinerie,  non 
que  ce  soit  un  petit  monument  ou  même  que  ce  ne  soit  pas  un  des 
grands  tombeaux  que  j'aie  vus,  mais  parce  que  la  forme  pyrami- 
dale qu'on  lui  a  donnée  s'allie  dans  notre  imagination,  comme 
dans  notre  mémoire,  &  des  constructions  si  colossales  que  tout  co 
qui  ne  l'est  pas,  en  fait  de  pyramides,  semble  ridicule.  Toijyours 
est-il  qu'il  a  déjà  traversé  vingt  siècles  et  qu'il  en  traversera  da- 
vantage. 


LA   GERBE   DE   SAINT-PIERRE.  189 

posé  pour  lui,  au  milieu  de  la  première  de  ces  fenêtres, 
pendant  que  ses  gens  vont  prendre  place  à  la  seconde  ! 
Enfin  le  moment  approche,  rien  ne  le  menace,  et  il  n'a 
plus  qu'à  jouir  du  prix  de  sa  persévérance,  quand  ar- 
rivent deux  dames,  précisément  celles  dont  il  a  reçu  le 
plus  de  politesses  pendant  son  séjour  à  Rome;  elles 
n'ont  pu  trouver  aucune  croisée  disponible.  Notre  An- 
glais est  galant,  il  se  contentera  de  la  place  qu'occupent 
au  deuxième  étage  ses  domestiques  ;  il  ne  lui  faut  qu'une 
minute  pour  s'y  rendre;  il  part,  mais  à  peine  a-t-il  monté 
le  premier  degré  de  l'escalier,  que  la  gerbe  éclate.  A 
l'instant  il  se  précipite,  tombe,  se  relève,  bouscule  tout, 
arrive  à  la  fenêtre  et  ne  voit  plus  qu'une  vapeur  lumi- 
neuse, qui  de  suite  disparait  dans  une  profonde  obscurité; 
de  dépit  il  quitta  Rome. 

Je  n'ai  pas  vu  non  plus  cette  fameuse'  gerbe,  qui,  m'a- 
t-on  dit,  occasionnait  une  dépense  énorme  et  ne  se  trou- 
vait plus  en  rapport  avec  les  finances  de  la  République 
romaine  ;  mais  j'ai  vu  la  non  moins  fameuse  illumina- 
tion de  la  coupole,  qui,  grâce  à  des  conduits  phospho- 
riques,  se  trouve  embrasée  en  une  minute;  j'ai  vu  de 
même  la  croix  de  feu  qui,  durant  la  messe  de  minuit, 
éclaire  seule  et  si  pittoresquement  l'église  entière,  la 
plus  grande  du  monde. 

Rome  explorée,  j'en  parcourus  les  environs  et  je  fis  la 
promenade  de  Tivoli  avec  Guibert  et  deux  aides  de 
camp  du  général  Desaix,  Savary  et  Clément  (1). 

(1)  Rapp  complétait  le  nombre  des  aides  de  camp  du  général 
Desaix,  mais  il  ne  fut  pas  des  nôtres,  attendu,  disait-il,  qu'il  y 
avait  bien  assez  de  vieilles  pierres  à  Rome,  sans  courir  pour  en 
voir  ailleurs.  C'était  un  hurluberlu  sans  mérite  transcendant,  ce 
qui  ne  Tempéchait  pas  de  dire  en  parlant  de  ses  deux  camarades  : 
«  Chacun  de  nous  a  auprès  du  général  un  emploi  diiîérent;  Clé- 
ment est  pour  les  courses,  Savary  pour  la  cuisine  et  moi  pour  les 
coups.  »  C'est  lui  qui,  devenu  aide  do  camp  du  Premier  Consul  et 


190    MÉMOIRES   DU  GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

Forcés  de  rentrer  à  Rome  le  soir  même,  nous  nous 
mtmes  en  route  avant  le  jour;  nous  suivîmes  la  voie 
Tiburtine,  toute  bordée  de  tombeaux,  et  le  contraste  est 
plus  sensible  quand  on  arrive  à  Tivoli,  site  délicieux 
d'ombrage  et  de  fraîcheur,  où,  parmi  les  bosquets  et  les 
cascatelles,  on  oublie  les  pestilences  de  la  campagne  de 
Rome,  en  évoquant  le  souvenir  d'Horace,  de  Catulle,  de 
Properce,  de  Cinthia  et  de  Lesbie. 

Lorsque  nous  arrivâmes  au  gouffre  de  Neptune,  où  le 
Teverone  disparait  tout  entier  à  travers  les  roches, 
notre  cicérone  nous  dit,  en  nous  montrant  une  pierre 
assez  avancée  dans  le  gouffre  :  «  Voilà  jusqu'où  le  grand 
Vernet  est  allé;  il  est  le  seul  qui  ait  osé  aller  aussi  loin.  > 
N'ayant  jamais  eu  la  puissance  de  résister  à  ces  sortes 
de  défis,  même  indirects  :  c  Eh  bien  t  dis-je,  vous  allez 
voir  quelqu'un  qui  ira  plus  loin  encore.  >  Et,  avant  que 
le  guide  eût  eu  le  temps  de  jeter  une  exclamation,  que 
Guibert  eût  pu  me  retenir,  mes  mains  étaient  déjà  où 
Vernet  avait  mis  ses  pieds,  alors  qu'en  tâtonnant  mes 
pieds  cherchaient  un  point  d'appui,  que  je  ne  pouvais 
voir,  dans  la  descente  du  gouffre,  mais  qu'ils  trou- 
vèrent; ainsi  je  pus  me  tenir  droit  au  milieu  du  déchi- 
rement des  eaux,  qui  se  précipitent  avec  une  indicible 
vacarme  dans  l'ombre  béante,  en  torrent  furieux.  Sorti 
de  là,  mes  compagnons  me  reprochèrent  mon  impru- 
dence, qui  n'en  était  pas  une.  Ayant  avec  mes  mains 

qui  plus  tard  ayant  introduit  je  ne  sais  plus  qui  dans  le  cabinet  de 
Napoléon  empereur,  y  restait  malgré  plusieurs  signes  qui  l'invi- 
taient à  se  retirer  ;  à  ce  mot  :  Sortez  donc,  il  répondit  :  «  ...  Moi, 
Sire?...  Je  ne  laisserai  jamais  Votre  Majesté  avec  un  Ck)rse.  »  Ce 
fut  encore  lui  qui,  un  soir,  à  Neuilly,et  parlant  devant  moi  au  duc 
d'Oriéans  de  la  défense  de  Danzig,  dit  :  «  J'avais  d'ailleurs  les 
plus  détestables  soldats  du  monde...  Des  Napolitains.  •  Aussitôt  le 
prince,  gendre  du  roi  de  Naples.  partit  d'un  éclat  de  rire  et  nous 
quitta.  Rapp  finit  grand  maître  de  la  garde-robe  de  Louis  XVIII  et 
de  Charles  X. 


A   TIVOLI.  191 

un  soutien  sûr,  puisque  le  grand  Vernet  Pavait  expéri- 
menté, je  pouvais  y  rester  suspendu,  au  cas  où  le  point 
d'appui  de  mes  pieds  aurait  manqué  tout  à  coup,  et  je 
crois  qu'il  eût  fallu  bien  de  la  malechance  pour  suivre 
le  Teverone  dans  sa  disparition  à  travers  l'abîme.  Mais 
j'étais  excité,  et  les  reproches  de  mes  camarades  n'eurent 
d'autre  résultat  que  de  me  pousser  à  commettre  une 
seconde  imprudence  plus  grave  que  la  première. 

Notre  cicérone  nous  avait  proposé  d'aller  voir,  d'un 
autre  endroit  en  amont  de  la  cascade,  la  chute  du  Teve- 
rone, et,  chemin  faisant,  il  nous  indiqua  un  enclos  ha- 
bité qu'il  fallait  traverser.  Bordant  cet  enclos,  un  canal 
large  de  huit  pieds,  profond  d'autant,  servait  de  lavoir 
et  cependant  avait  un  courant  si  rapide  qu'on  n'aurait 
eu  peine  à  voir  passer  un  animal  qui  s'y  serait  noyé; 
un  mur  séparait  ce  canal  de  la  cascade,  et  ce  mur,  qui  se 
rétrécissait  à  mesure  qu'il  s'élevait,  n'avait  guère  à  son 
faîte  qu'un  pied  de  large.  Faire  le  tour  par  un  clos,  quand 
on  avait  la  crête  d'un  mur  pour  arriver  tout  droit  au 
point  que  nous  indiquait  le  guide,  me  parut  indigne  de 
moi  ce  jour-là.  Sans  attendre  les  objections,  je  m'étais 
aventuré  sur  le  mur;  j'avais  à  gauche  l'abîme  de  la  cas- 
cade, à  droite  le  canal;  roulé  par  les  flots  de  celui-ci 
ou  par  le  torrent  de  celle-là,  on  serait  aussi  vite  arrivé 
jusqu'au  gouffre  pour  s'y  broyer  inévitablement.  Par 
malheur,  je  n'avais  pas  prévu  que  l'atmosphère  humide 
de  Tivoli,  la  poussière  de  la  chute  d'eau,  n'avaient  pas 
manqué  de  couvrir  d'un  enduit  gluant  et  glissant  la  crête 
du  mur,  où  personne  n'avait  mis  les  pieds  depuis  les  ma- 
çons qui  l'avaient  construite.  Lorsque  je  fus  au  milieu, 
le  pied  gauche  me  manqua  si  complètement,  que  je  ne 
pouvais  penser  à  me  remettre  en  équilibre;  je  n'avais 
qu'une  chance  de  salut,  je  la  dus  à  mon  jarret  droit, 
que  brusquement  et  par  une  sorte  de  force  instinctive, 


192    MEMOIRES   DU    GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

je  détendis  comme  un  ressort  et  qui  me  lança  de  l^autre 
côté  du  canal,  sur  le  bord  du  clos,  c'est-à-dire  à  huit 
pieds  au  moins  du  mur.  L'émotion  m'avait  suffoqué; 
quand  je  revins  à  moi,  mes  regards  se  portèrent  sur 
mes  trois  compagnons,  que  je  vis  ployés  en  deux  et 
leurs  mains  sur  les  yeux.  Lorsqu'à  ma  voix  Guibert  se 
redressa  et  m'aperçut,  il  fondit  en  larmes;  mais,  après 
l'inquiétude,  le  second  sentiment  de  mes  compagnons 
fut  la  colère.  Je  ne  parvins  pas  à  les  persuader  que  tout 
cela  se  trouvait  être  moins  ma  faute  que  celle  du  grand 
Vernet,  duquel  était  venu  un  premier  exemple,  et  je  dus 
leur  promettre  de  ne  plus  me  livrer  à  mes  fantaisies, 
qui,  disaient-ils,  leur  gâtaient  le  plaisir  d'une  belle  pro- 
menade. 

L'approche  de  la  nuit  nous  fit  songer  au  retour,  et 
nous  quittâmes  l'antique  Tibur,  ses  bosquets  et  ses 
ruines  :  t  C'est  ici  que  je  comprends  la  vie  avec  toutes 
ses  délices  »,  s'écria,  en  guise  d'adieu,  Guibert,  qui  voyait 
les  derniers  rayons  se  refléter  dans  les  cascatelles.  f  C'est 
ici  que  je  comprends  la  mort  avec  toute  sa  rigueur  », 
répliquai-je,  en  voyant  l'ombre  descendre  sur  ces  lieux 
jadis  si  riants,  aujourd'hui  si  déserts. 

Je  ne  sais  combien  de  promenades  nous  nous  étions 
proposé  de  faire  ensemble;  mais  nous  dûmes  renoncer 
à  beaucoup  d'entre  elles,  à  cause  des  bandits  qui  tenaient 
la  campagne.  Du  moins  nous  visitâmes  les  catacombes 
de  Saint-Sébastien,  également  dites  cimetière  de  Saint- 
Calixte  et  qui  sont  d'anciennes  carrières  de  pouzzolane, 
devenues  le  refuge  des  chrétiens  au  temps  des  persé- 
cutions. Très  étendues  dans  leur  excavation,  elles 
étaient  déjà  au  premier  siècle  un  lieu  de  terreur,  tel 
que  pour  ne  pas  s'y  enterrer  vivant,  dit  Suétone, 
Néron,  traqué  de  toutes  parts,  n'osa  pas  s'y  cacher. 
Plus  tard,  elles  furent  prolongées  jusqu'à  Civitavecchia, 


VISITE  AUX  CATACOMBES.  193 

c'est-à-dire  presque  sur  une  longueur  de  quarante-deux 
milles,  immense  superficie,  triplée  en  quelques  endroits 
par  trois  couches  superposées  d'habitations  et  de  sépul- 
tures. Quatorze  papes  et  dix-sept  mille  martyrs  y  ont 
expiré  sans  revoir  le  jour;  leurs  ossements  tapissent  sur 
trois  rangs  les  lugubres  corridors  que  Ton  traverse,  de 
même  que  leur  poussière  couvre  le  sol  qu'on  foule. 
Lorsque  nous  les  visitâmes,  il  y  avait  longtemps  que  ces 
vastes  communications  étaient  interrompues  et  qu'en 
partant  de  Rome  elles  n'étaient  plus  praticables  que  sur 
trois  ou  quatre  milles.  11  n'y  avait  pas  même  un  an 
qu'elles  avaient  servi  de  théâtre  à  une  horrible  cata- 
strophe. Sortant  d'une  messe  nuptiale,  deux  jeunes  mariés 
et  leurs  familles,  cédant  à  la  funeste  idée  d'une  visite  en 
ces  lieux  de  dévotion  et  de  souvenir,  furent  surpris  par 
un  éboulement  qui  eut  lieu  en  arrière  d'eux;  la  certitude 
de  leur  mort  est  la  dernière  pensée  qui  leur  ait  survécu... 
H  est  un   âge  où  rien  n'arrête;  un   aussi  terrible 
exemple  ne  nous  empêcha  ni  d'entrer  dans  ces  cata- 
combes, que  presque  personne  n'avait  visitées  depuis,  ni 
d'aller  aussi  loin  que  Ton  voulut  bien  nous  conduire. 
Accompagnés  par  deux  guides,  chargés  de  torches  et  de 
bougies,  nous  pénétrâmes  dans  ces  lugubres  excava- 
tions. Suivant  d'abord  des  galeries  de  dix  pieds  carrés 
environ,  nous  cheminâmes  assez  commodément;  mais 
plus  tard  il  fallut  nous  baisser   et  marcher  un  à  un, 
même  nous  mettre  à  quatre  pattes  pour  monter  de  la 
prétendue  ville,  par  laquelle  on  débute,  dans  une  ville 
d'un  étage  supérieur  et  redescendre  ensuite  par  d'abo- 
minables chemins  dans  une  troisième  ville,  inférieure 
au  niveau  de  la  première.  Les  flambeaux,  faute  d'air, 
ne  donnaient  que  des  lueurs  incertaines;  malgré  tout, 
après  avoir  fait  trois  lieues,  je  crois,  et  persuadés  que 
nous  en  avions  fait  le  triple,  nous  parvînmes   aux 

II.  18 


194    MÉMOIRES   DU   GÉMCRAL  BARON    THIÉBAULT. 

chambres  de  Saint-Calixte ,  où  nous  nous  arrêtûmes 
et  où,  selon  l'usage,  j'écrivis  mon  nom  sur  une  paroi, 
avec  Tespoir  que,  dans  ce  monde  des  morts,  mon  sou- 
venir aurait  moins  de  chance  d'être  effacé. 

Malgré  les  choses  éternellement  belles  qui  illustrent 
Rome  et  ses  environs;  malgré  le  charme  qui  distingue 
sa  société  choisie,  il  faut  toujours  en  revenir  au  pays 
comme  au  fond  de  population;  dès  lors  le  désenchan- 
tement commence. 

Le  sol  est  pestilentiel,  et  les  forêts  dont  Numa  avait 
couvert  la  ville  au  sud  et  à  l'ouest,  et  qu'il  avait  consa- 
crées afin  qu'elles  fussent  toujours  respectées,  venaient 
d'être  coupées  par  le  duc  de  Braschi.  Celui-ci  en  avait 
reçu  le  don  du  pape  Pie  YI,  son  oncle,  et,  grâce  aux  res- 
sources qu'il  en  avait  tirées,  il  avait  pu  faire  bâtir  son 
fameux  palais,  qui  correspondait  par  la  forme  au  triangle 
de  Jéhovah.  Mais,  depuis  lors,  les  maladies  pestilentielles 
s'étaient  tellement  accrues,  et  avec  elles  la  mortalité, 
que  j'étais  témoin  des  imprécations  dont  on  accablait 
ce  pape  et  son  neveu.  Durant  les  chaleurs,  dans  les  envi- 
rons plus  soumis  que  la  ville  elle-même  à  l'influence  de 
l'air  putride,  il  se  formait  un  véritable  désert.  A  peine 
restait-il  dans  les  communes  le  nombre  de  petits  gar- 
çons nécessaire  pour  conduire  les  voyageurs  de  la  poste 
et  quelques  vieillards  infirmes  ou  malades,  qui  mou- 
raient là,  faute  de  pouvoir  fuir;  on  les  voyait  livides, 
verdâtres,  ayant  des  ventres  d'hydropiques.  S'arrêter 
vingt-quatre  heures  dans  de  tels  lieux,  ou  y  dormir  en 
juillet,  août  et  septembre,  c'était  pour  des  Français 
chercher  la  mort,  et  beaucoup  l'y  ont  trouvée. 

Quant  à  la  population,  elle  offre  le  spectacle  d'un 
contraste  monstrueux  entre  la  somptuosité  des  riches  et 
l'abjection  des  pauvres,  qui  d'ailleurs  vivent  d'inaction, 
mendient,  volent,  assassinent.  Cette  paresse  lâche  et 


LES   TRANSTEVERINES.  195 

dégoûtante  est  favorisée  par  les  prèlres,  qui  disposent 
d'une  telle  plèbe  par  les  aumônes  et  par  des  distribu- 
tions, à  rinstar  des  patriciens  de  l'ancienne  Rome.  C'est 
la  pire  des  turpitudes. 

Il  faut  le  dire  cependant,  un  des  quartiers  de  la  Cité 
éternelle  se  distingue  à  cet  égard;  ce  quartier  est  le 
Transté vérin.  Là  se  trouve  encore  une  race  à  part,  une 
race  d'bommes  forts,  braves,  fiers,  remarquables  par  un 
type  qui  n'est  pas  sans  noblesse  ;  ils  prétendent  des- 
cendre, sans  mélange,  des  anciens  Romains.  Les  femmes, 
en  partie  superbes,  ne  le  cèdent  pas  aux  hommes; 
quant  au  caractère,  on  affirme  qu'elles  ont  transmis  et 
continuent  à  transmettre,  de  Lucrèce  en  Lucrèce,  leur 
sang  originel  dans  toute  sa  pureté,  en  dépit  de  tant  de 
générations  de  cardinaux,  d'évêques,  de  prélats,  d'abbés 
et  de  moines  de  toute  espèce.  De  fait,  il  y  aurait  eu  bien 
du  bonheur,  si  le  séjour  que  fit  à  Rome  notre  armée, 
aussi  jeune  d'ège  que  déjà  vieille  de  gloire,  n'avait 
altéré  quelque  peu  Tantique  origine  des  Transtéverins 
d'aujourd'hui. 


CHAPITRE   VIII 


Tandis  que  je  passais  en  fêtes  ce  premier  temps  de 
séjour  à  Rome,  le  général  Saint-Cyr  était  venu  prendre 
possession  de  son  poste,  à  la  tète  de  l'armée.  Berthier 
n'avait  pas  encore  transmis  à  son  successeur  le  corn- 
mandement  de  l'armée  d'Italie;  c'est  donc  entre  ces 
deux  chefs  que,  sur  l'ordre  du  Directoire,  furent  arrêtées 
les  dispositions  nécessaires  pour  punir  la  révolte  des 
ofQciers;  mais  la  seule  annonce  d'une  répression  devint 
la  cause  d'un  soulèvement  nouveau,  qui  fut  aussitôt  et 
fort  habilement  calmé  par  le  général  Gouvion  Saint-Cyr, 
moins  rigoureux  et  moins  tranchant  que  le  général  Mas* 
séna. 

Personne  d'ailleurs  ne  se  trompait  sur  le  danger  de 
ressusciter  un  conflit  qui,  en  fln  de  compte,  avait  abouti 
à  la  victoire  des  révoltés.  Malgré  le  juste  courroux  et 
les  arrêtés  du  Directoire;  malgré  la  rigueur  du  ministre 
de  la  guerre,  la  volonté  du  général  Saint-Cyr  et  le  con- 
cours de  tous  les  chefs  de  corps;  malgré  les  outrages 
faits  au  général  Masséna  et  le  coup  porté  à  la  discipline; 
malgré  l'indignation  de  tous  les  amis  de  Tordre  ;  malgré 
le  scandale  européen  qui  ne  pouvait  manquer  d'enhar- 
dir nos  ennemis,  qui  fit  éclater  plusieurs  insurrections 
et  faillit  nous  faire  spontanément  attaquer  par  le  roi  de 
Naples,   ce  qui  compromettait  l'expédition  d'Egypte; 


DESAIX   ET    GOUVION    SAlNT-CYR.  197 

malgré  son  horreur,  le  crime  des  révoltés  ne  fut  suivi 
d'aucune  punition  (i). 

Pendant  que  les  coupables  s'efforçaient  de  rentrer 
dans  le  silence  pour  se  faire  oublier,  de  nombreuses 
troupes  arrivaient  à  Rome,  et  parmi  elles  cette  brave 
légion  polonaise  de  Dombrowski;  de  nouveaux  géné- 
raux se  présentaient;  ils  étaient  suivis  par  d'autres 
chefs  et  par  d'autres  troupes;  le  corps  d'armée  de 
Rome  semblait  devenir  une  armée  entière  et  faire  au  roi 
de  Naples,  qui  de  cent  manières  nous  excitait  à  convoi- 
ter son  royaume,  beaucoup  plus  d'honneur  qu'il  n'en 
méritait,  lorsqu'enfin  la  présence  du  général  Desaix, 
avec  le  titre  de  commandant  l'aile  gauche  de  l'armée 
d'Angleterre,  acheva  de  découvrir  que,  au  lieu  d'une  frac- 
tion d'armée,  Rome  et  son  territoire  en  contenaient 
deux. 

Le  général  Desaix  était  accompagné  de  Donzelot,  son 
chef  d'état-major,  toujours  adjudant  général,  et  de  trois 
aides  de  camp  dont  j'ai  parlé.  Savary,  que  je  n'avais  pas 
revu  depuis  Tarmée  du  Rhin  et  qui  parut  heureux  de 
me  retrouver,  me  présenta  aussitôt  à  son  général,  dont 
je  reçus  un  accueil  très  sympathique,  qui  même  porta 
ses  bontés  envers  moi  au  point  de  m'avoir  à  dîner  tous 
les  jours,  et  qui  me  conduisait  avec  lui  partout  où  il 
allait  dîner,  même  chez  le  général  Saint-Cyr. 

Je  ne  puis  dire  combien  le  contact  de  ces  deux  chefs 
illustres  m'intéressait.  Avec  avidité,  je  les  écoutais  discu- 
tant les  opérations  de  guerre  dans  lesquelles  ils  avaient 

(i)  Les  officiers  avaient  député  près  du  Directoire  quatre  des 
leurs,  qui,  arrivés  à  Paris  le  iO  avril,  s'étaient  présentés  au  ministre 
de  la  guerre  le  lendemain  et,  aussitôt  arrêtés,  avaient  été  conduits 
à  TAbbaye.  Hs  furent  transférés  au  fort  de  Briançon,  pour  y  être 
jugés.  Je  ne  sais  pas  ce  qui  advint  d'eux ,  mais  je  ne  me  rappelle 
pas,  à  cette  époque,  avoir  entendu  dire  qu'ils  eussent  été  con- 
damnés. 


198    MÉMOIRES   DU   GÉNÉBAL   BARON   THIÉBAULT. 

flgaré  ensemble;  ils  parlaient,  Tun  avec  cette  réserve 
glaciale  qui  le  caractérisait  et  que  révélaient  de  conti- 
nuelles réticences;  l'autre  avec  cette  expansion,  cette 
chaleur  qui  peignaient  si  bien  son  Âme;  tous  deux  avec 
une  égale  loyauté  et  une  grande  profondeur  (4).  Ce  qui 
surgissait  de  leurs  moindres  paroles,  c'est  que  le  général 
Saint-Cyr  devait  être  pour  le  général  Desaix  un  émule 
de  gloire  justement  redouté;  mais  les  impressions  que 
je  recevais  de  l'un  et  de  l'autre,  de  leur  caractère  et  de 
leur  nature,  m'éloignèrent  du  général  Saint-Cyr  à  mesure 
qu'il  s'imposait  davantage  à  mon  esprit,  tandis  que  plus 
j'admirais  le  général  Desaix,  plus  je  sentais  mon  atta- 
chement et  mon  dévouement  s'accroître  et  se  fortifier 
pour  lui.  Sa  conversation  était  à  la  fois  instructive,  bien- 
veillante et  d'autant  plus  saillante  qu'il  avait  avec  pro- 
fusion l'intelligence  prête  à  tous  les  sujets,  et  qu'il  com- 
muniquait ses  pensées  avec  autant  d'abandon  que  le 
général  Saint-Cyr  mettait  parfois  d'orgueil  à  ne  pas  dé- 
couvrir les  siennes. 

Le  général  Desaix  aimait  beaucoup  les  histoires  et  les 
lazzi  de  nos  soldats,  qui  rappellent  si  bien  l'esprit  de 
leur  pays.  Il  en  avait  un  recueil  volumineux,  aimait  à 
le  lire,  et  c'est  à  lui  que,  dans  ce  genre,  j'ai  entendu 
compter  les  anecdotes  les  plus  drôles.  Je  ne  les  ai  pas 
recueillies  dans  un  temps  où  je  ne  songeais  guère  à 
écrire;  celles  dont  je  me  souviens  ne  sont  peut-être  pas 
les  meilleures;  à  titre  d'exemples,  je  les  rapporte  : 


(1)  Jo  demandai  ua  jour  aux  aides  de  camp  des  généraux  Saint- 
Cyr  et  Desaix  une  formule  pour  me  peindre  leurs  généraux  au 
point  de  vue  militaire  ;  ils  s'accordèrent  sur  cette  pensée  :  «  qu*il 
n'y  aurait  pas  de  succès  douteux,  ni  de  revers  &  craindre,  si  les 
plans  d'un  homme  comme  le  général  Saint-Cyr  étaient  exécutés 
par  un  homme  comme  le  général  Desaix.  >  Jugement  qui  rappelle 
ce  mot  de  Moreau  ;  «  Le  général  Desaix  ferait  gagner  des  batailles  ; 
le  général  Saint-Cyr  empêcherait  d'en  perdre.  » 


LAZZI   DE  TROUPIERS.  199 

Un  soir  que,  après  un  combat  et  la  nuit  fermée,  il  visi- 
tait le  bivouac  d'un  de  ses  régiments,  il  vit  deux  soldats 
revenant  d'un  village  voisin  et  portant  une  civière.  Ces 
bommes  venant  à  lui,  il  les  attendit;  aussitôt  reconnu  : 
€  Mon  général,  lui  dit  le  premier,  un  peu  de  place  pour 
un  blessé.  *  De  suite  le  général  Desaix  se  rangea;  mais, 
examinant  ce  qui  sous  une  grande  couverture  chargeait 
cette  civière,  et  s'apercevant  que  le  blessé  avait  le  mu- 
seau bien  long,  les  jambes  bien  courtes,  il  souleva  la 
couverture  et  découvrit  que  le  blessé,  très  blessé  en  effet, 
était  un  cochon  que  ces  gaillards  venaient  de  voler  et  de 
tuer. 

Un  autre  jour,  il  vit  un  housard  revenant  le  plus  vite 
qu'il  pouvait  et  ayant  sur  le  devant  de  la  selle  un  énorme 
sac.  Aussitôt  il  l'aborde,  et  le  colloque  suivant  a  lieu  : 
«  D'où  viens-tu?  —  Mon  général...  —  Pied  à  terre  et  à 
bas  le  sac!  »  Force  est  d'obéir;  mais  à  peine  à  terre,  le 
sac  se  met  à  remuer  avec  violence,  c  Qu'y  a-t-il  dans  le 
sac?  —  Mais,  mon  général,  c'est  un  petit  mouton  noir. 
—  Ouvre.  »  Et  le  petit  mouton  noir  décampe.  Cepen- 
dant le  sac  remue  de  plus  belle  :  <  Qu'y  a-t-il  encore 
dans  ce  sac?  —  Mon  général,  c'est  un  petit  mouton 
blanc  !  >  Et  le  sac  rouvert,  le  petit  mouton  blanc  galope 
après  le  petit  mouton  noir. 

Il  arriva  enfin  au  général  Desaix  de  rencontrer  un 
grenadier  soûl  comme  le  vin  et  qui,  battant  les  murs, 
au  milieu  des  hoquets  et  des  nausées,  ne  cessait  de 
répéter  :  c  Rouge  et  blanc,...  rouge  et  blanc,...  si  vous 
ne  vous  accommodez  pas  ensemble,  je  vous  fiche  à  la 
porte!  » 

Les  bontés  du  général  Desaix  pour  ses  aides  de  camp 
étaient  tout  à  fait  paternelles,  et  comme,  à  Rome,  il  dai- 
gnait me  traiter  de  la  même  manière  qu'eux,  comme  je 
dînais  avec  lui  journellement,  il  en  résultait  qu'à  sa  table 


906    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBADLT. 

nous  jasions  avec  une  entière  liberté.  Un  jour  entre 
autres  que  la  conversation  s'était  fixée  sur  l'expédition 
que  l'on  semblait  préparer  contre  l'Angleterre,  je  me  mis 
à  soutenir  que,  si  Racine  avait  pu  faire  dire  à  Mithridate 
que  l'on  nevaincraitjamaisles  Romains  que  dans  Rome, 
jl  n'en  était  pas  de  même  de  l'Angleterre  et  des  Anglais; 
que  leur  force  était  l'or,  que  leur  Pactole  était  l'Inde, 
que  c'était  là  qu'il  fallait  tcurir  les  sources  de  leurs  ri- 
chesses; qu'attaquer  l'Inde  par  mer  nous  était  sans  doute 
impossible,  mais  que  nous  étions  certainement  en  état 
de  transporter  une  armée  en  Egypte,  et  que  c'était  par 
TÉgypte  que  nous  devions  arriver  à  leurs  comptoirs. 

Au  début  de  ma  péroraison,  le  général  Desaix  avait 
dit  un  mot  qui  aurait  dû  m'arrêter;  mais  j'avais  anté-^ 
rieurement  discuté  l'idée  d'une  semblable  expédition 
avec  Jouy,  riche  alors  des  faits  et  documents  qu'il  avait 
recueillis,  tant  dans  l'immortel  mémoire  de  Leibniz  (1) 
que  pendant  son  séjour  dans  l'Inde  ;  j'étais  au  surplus 
très  avide  de  tout  ce  qui  pouvait  menacer  l'éternelle  en- 
nemie de  la  France;  peut-être  entraîné  par  l'occasion  de 
montrer  quelque  érudition,  j'avais  passé  outre.  Cepen- 
dant, au  moment  où  j'allais  justifier  ma  thèse  à  l'aide  des 
connaissances  que  j'avais  sur  les  dispositions  des  princi- 
paux États  de  l'Inde  et  sur  la  nature  et  la  puissance  des 
secours  qu'ils  nous  ofi'riraient  incontestablement,  mes 
regards  se  portèrent  vers  le  général  Desaix;  je  fus  frappé 
de  lui  voir  les  yeux  fixés  sur  son  assiette  avec  un  sérieux 
que  je  ne  lui  connaissais  pas.  Je  sentis  que  j'en  avais 
trop  dit,  et  par  bonheur  je  fus  le  seul  à  le  sentir.  Une 
plaisanterie  servit  de  transition  à  un  autre  sujet;  le  géné- 
ral sortit  de  sa  feinte  méditation,  redevint  causant  et 

(i)  Tout  jeune  encore,  Leibniz  avait  indiqué  dans  un  factum 
adressé  au  Roi  les  avantages  d'une  descente  en  Egypte.  Plus  tard,  il 
développa  cette  idée  en  un  mémoire  intitulé  :  Sur  le  projet  d'expé' 
diiion  en  Egypte  prétenié  en  1672  à  Louis  XIV.  (Éd.) 


LA   BIENVEILLANCE  DE   DESAIX.  901 

entièrement  naturel.  Ce  fut  au  reste  la  dernière  fois  que 
je  me  permis  de  parler  chez  lui  de  matières  aussi  déli- 
cates; mais  je  demeurai  convaincu  que  j'avais  deviné  la 
destination  de  cette  aile  gauche  de  l'armée  d'Angleterre, 
et,  comme  je  ne  devais  ma  découverte  qu'à  moi,  je  crus 
pouvoir  la  révéler  aux  deux  amis  les  plus  intimes  que 
j'eusse  à  Rome  ;  en  conséquence,  je  la  dis  au  comte  Daure, 
qui  partit  avec  le  général  Desaix  comme  ordonnateur  de 
son  corps  d'armée,  et  à  La  Salle,  à  qui  elle  inspira  une 
démarche  qui  lui  fait  autant  d'honneur  par  son  motif 
que  par  son  résultat. 

J'ai  fait  connaître  à  quel  degré  La  Salle  était  adoré 
par  sa  mère.  Et  comment  une  mère  n'eût-elle  pas  ido- 
lâtré celui  qui  l'aimait  de  la  plus  vive  tendresse  et  que 
tout  le  monde  chérissait  sans  réserve?  Ce  qu'elle  souf- 
frait de  ses  absences,  de  ses  dangers,  était  indicible; 
l'exactitude  avec  laquelle  elle  recevait  de  ses  nouvelles 
la  soutenait  seule  et  formait  pour  elle  une  consolation 
d'autant  plus  nécessaire  que  sa  santé  devenait  de  plus 
en  plus  mauvaise.  Ce  pauvre  La  Salle  fut  donc  atterré 
par  l'idée  que  sa  mère  ne  pourrait  plus  recevoir  de 
lettres  que  de  loin  en  loin,  qu'elle  se  désespérerait  de 
le  savoir  en  Egypte,  exposé  à  de  grandes  fatigues,  aux 
risques  de  la  peste,  aux  horreurs  d'une  guerre  d'exter- 
mination, et  que  la  certitude  d'être  séparée  de  lui  pour 
plusieurs  années  la  conduirait  au  tombeau.  Dans  cette 
douloureuse  conviction,  dès  le  lendemain  de  ma  révé- 
lation, il  alla  chez  le  général  Desaix,  lui  exposa  ce  que 
je  viens  de  dire,  lui  demanda  avec  supplication  s'il  pen- 
sait que  l'expédition  serait  lointaine  et  longue,  et  lui 
déclara  que,  dans  ce  cas,  il  n'existait  pas  de  considé- 
ration qui  pût  le  décider  à  s'embarquer.  Le  général 
Desaix  l'écouta  avec  toutes  les  marques  d'une  tendre 
sollicitude,  le  loua  de  ses  sentiments,  lui  dit  combien 


.202    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    TUIÉBAULT. 

il  était  sensible  à  sa  confiance,  mais  ne  lui  cacha  pas 
que  ce  pouvait  être  dangereux  d'avoir  cette  confiance 
avec  tout  autre  que  lui.  Considérant  ensuite  la  démarche 
sous  les  rapports  de  l'honneur,  du  tort  qu'elle  pourrait 
faire  à  une  réputation  déjà  brillante,  des  devoirs  que 
tout  officier  contracte  envers  son  gouvernement,  ses 
chefs,  ses  camarades  et  lui-même;  profitant  avec  habi- 
leté de  tous  les  avantages  que  ce  thème  ne  pouvait 
manquer  de  lui  donner  sur  une  âme  aussi  élevée  et 
aussi  chevaleresque,  il  vainquit  des  résolutions  qui  pa- 
raissaient inébranlables  et  renvoya  La  Salle  résigné  à 
obéir,  mais  dans  un  désespoir  que  moi,  Tunique  confi- 
dent de  cette  démarche,  je  m'efforçai  vainement  de 
tempérer.  La  Salle  partit  en  effet.  Quant  à  ses  funestes 
appréhensions,  elles  ne  se  réahsèrent  que  trop;  sa 
malheureuse  mère  ne  survécut  pas  à  ce  départ. 

D'après  ce  que  j'ai  dit  de  la  bonté  avec  laquelle  le 
général  Desaix  m'accueillit  et  me  traita  à  Rome,  il  est 
naturel  de  penser  qu'il  désirait  me  garder  auprès  de  lui. 
Savary  fut  même  chargé  de  me  pressentir  à  cet  égard,  et 
je  lui  répondis  :  <  Avec  bonheur,  pourvu  que  je  ne  sois 
pas  sous  la  dépendance  de  Donzelot  »,  mot  qui  se  jus- 
tifie, si  l'on  se  rapelle  la  manière  dont  Donzelot  s'était 
conduit  avec  moi  à  l'armée  du  Nord.  Les  voies  ainsi 
préparées,  le  digne  général  me  proposa  lui-même  de 
m'attacher  à  sa  personne,  mais  manqua  me  faire  sou- 
rire lorsqu'il  ajouta  :  «  Je  ne  vous  parle  pas  de  notre 
destination;  quelle  qu'elle  soit,  vous  serez  en  bonne 
compagnie.  *  On  le  conçoit,  je  ne  répliquai  que  par  des 
actions  de  grâces,  et  je  serais  parti  avec  lui,  si  l'insur- 
rection du  Trasimène  n'avait  éclaté  à  ce  moment. 

Ainsi  qu'on  l'a  vu,  ce  n'était  pas  le  premier  événement 
de  ce  genre.  Le  pillage  des  richesses  et  la  révolte  des 
officiers  avaient  fait  insurger  la  populace  de  Rome,  qui 


CHEF   D'ETAT-MAJOR   D'UNE   DIVISION.  403 

de  suite  fat  domptée;  Albano  avait  pris  les  armes,  et  les 
rapides  et  briilaDts  succès  de  Murât  en  avaient  fait  justice; 
Orvieto  n'avait  pas  tardé  à  suivre  cet  exemple,  et  le 
général  Mireur  l'avait  fait  rentrer  dans  l'ordre;  puis  Pales- 
trina  et  Frascati,  que  le  chef  de  brigade  Girardon,  de  la 
12*  de  ligne,  officier  de  capacité  et  de  résolution,  avait 
battus  et  châtiés.  Mais  si  ces  levées  de  boucliers  avaient 
été  plus  ou  moins  sérieuses,  celle  du  Trasimène  parut 
de  suite  d'autant  plus  grave  qu'elle  s'étendit  à  plus  de 
pays  et  menaça  nos  derrières. 

Le  général  Saint-Cyr  fit  donc  en  toute  hâte  partir 
deux  bataillons  pour  renforcer  les  troupes  du  général 
Valette,  commandant  à  Perugia;  il  approuva  que  les 
troupes  en  marche  et  destinées  à  renouveler  notre  corps 
d'armée  (1)  fussent  arrêtées  et  employées  à  réduire  les 
rebelles;  enfin  il  créa  la  deuxième  division  du  corps 
d'armée  de  Rome,  en  donna  le  commandement  au  général 
Valette,  me  nomma  chef  d'état-major  de  cette  division, 
qu'il  m'ordonna  de  rejoindre  immédiatement  à  Perugia. 

En  recevant  cet  ordre,  je  courus  le  montrer  au  général 
Desaix^  qui  voulut  bien  en  parler  de  suite  au  général 
Saint-Cyr;  mais  ce  dernier,  à  la  disposition  duquel  je  me 
trouvais  alors,  répondit  que,  d'une  part,  il  y  avait  d'au- 
tant plus  d'urgence  qu'il  y  avait  plus  de  gravité;  de 
l'autre,  qu'il  n'avait  en  ce  moment  que  moi  à  qui  il 
pût  confier  cette   fonction  ;  c'était,  à  vrai  dire ,  assez 


(1)  Le  général  Brune,  commaDdant  en  chef  de  Tarmée  d'Italie, 
avait  adopté  l'idée  de  retirer  de  Rome  tous  les  corps  dont  les  offi- 
ciers avaient  pris  part  à  la  révolte  et  ne  devaient  pas  s'embar- 
quer avec  le  général  Desaix  ;  puis,  au  moyen  d'échanges  successifs, 
de  les  remplacer  par  des  corps  de  l'armée  d'Italie,  et  autant  que 
possible  pai  des  corps  arrivant  de  France.  Or;  c'est  cette  espèce 
de  dislocatio  qui  s'exécutait  au  moment  où  l'insurrection  du  Tra- 
simène vint  l'interrompre,  sans  que  la  suite  des  événements  eût 
laissé  la  possibilité  d'y  revenir. 


204    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

exact;  j'eus  cependant  quelque  raison  de  croire  qu*il 
avait  été  satisfait  de  trouver  un  bon  prétexte  pour  en- 
lever au  général  Desaix  un  ofBcier  que  celui-ci  désirait 
s'attacher. 

Mon  départ  de  Rome  ne  me  fit  pas  néanmoins  perdre 
tout  espoir  :  rien  n'annonçait  que  l'expédition  dût  pro- 
chainement quitter  l'Europe;  l'attentat  dont  Bernadotte 
avait  failli  être  la  victime  à  Vienne  semblait  devoir 
changer  la  direction  de  l'entreprise,  et  je  pensais  encore 
que  le  général  Desaix  aurait  le  temps  de  recevoir  Tordre 
que,  relativement  à  moi ,  il  m*avait  promis  de  deman- 
der. Sur  ces  entrefaites,  j'appris  que  le  convoi  de  Civita- 
vecchia  avait  mis  à  la  voile.  Par  ce  départ,  je  man- 
quais l'occasion  de  m'attacher  à  la  fortune  et  à  la  gloire 
d'un  de  nos  premiers  généraux  dans  une  campagne 
qui  promettait  d'être  importante.  Je  me  trouvais  en 
outre  séparé  de  tous  ceux  de  mes  amis  que  j'avais  à 
Rome  :  La  Salle,  le  plus  tendrement  aimé  de  tous;  Daure, 
Knoring,  Savary,  Morand  et  ce  pauvre  Guibert...  Aussi, 
avec  quelque  distinction  que  je  fusse  employé,  relative- 
ment à  mon  grade,  je  ressentis  un  très  vif  chagrin; 
mais  la  destinée  compensa  ce  sacrifice  involontaire; 
car  jamais  l'Egypte  n'aurait  pu  me  dédommager  de 
tout  ce  que  j'aurais  manqué  en  quittant  l'Italie;  jamais 
elle  n'aurait  pu  m'assurer  plus  d'avantages  que  la  cam* 
pagne  de  Rome. 

L'insurrection  du  Trasimène  eut  les  mêmes  causes  que 
toutes  les  insurrections  qui  l'avaient  précédée  :  la  com- 
position des  nouvelles  autorités;  le  choix  d'agents  très 
malfamés;  les  contributions  forcées  des  villes  pour  des 
fêtes  dites  patriotiques  ;  les  réquisitions  pour  ainsi  dire 
inconnues  des  sujets  du  Pape;  les  vexations  et  concus- 
sions des  percepteurs;  les  logements  militaires,  qui 
introduisaient  dans  l'intérieur  des  familles  des  étran- 


L'INSURRECTION   DU   TRASIMÈNE.  205 

gers,  d'autant  plus  désagréables  aux  maris  et  aux 
amants  qu'ils  paraissaient  parfois  plus  agréables  aux 
femmes;  la  loi  qui  défendait  aux  religieux  de  quêter  et 
aux  prêtres  de  faire  des  aumônes. 

Les  faits  s'étaient  passés  tels  ou  à  peu  près  tels  qu'ils 
se  passaient  partout.  Le  22  avril,  au  moment  où, 
vers  cinq  heures  du  soir^  les  habitants  de  plusieurs 
villages  se  trouvaient  réunis  dans  l'église  de  Castel- 
Rigone,  un  nommé  Guerriero  Guerrieri  survint  avec  un 
édit  relatif  aux  frais  d'une  nouvelle  fête  civique,  dont 
les  seuls  préparatifs  coûtaient  déjà  plusieurs  milliers 
de  piastres.  Un  Vicente,  égide,  proclama  aussitôt  cet 
édit,  mais  dans  les  termes  et  avec  les  commentaires  les 
plus  propres  à  en  faire  le  sujet  d'une  révolution  ;  tous 
ceux  qui  étaient  présents  prirent  en  effet  les  armes,  et  ce 
Vicente,  qui  s'était  emparé  de  l'autorité,  expédia  sans 
retard  à  tous  les  curés  de  la  circonscription  des  ordres 
formels  pour  faire  remplacer  les  arbres  de  la  liberté  par 
des  croix,  pour  faire  armer  et  rejoindre  tous  les  hommes 
en  état  de  combattre,  pour  sonner  le  tocsin  et  faire  pa]> 
courir  les  campagnes  par  des  religieux  et  des  laïques 
préchant  la  révolte. 

Dans  les  premiers  jours,  l'appel  ne  rassembla  que  des 
paysans;  mais  bientôt  ce  noyau  se  grossit  de  douaniers, 
de  braconniers,  de  contrebandiers,  de  ces  vagabonds 
dont  l'Italie  fourmille,  et  de  quinze  cents  galériens  que 
Ton  était  parvenu  à  faire  échapper  des  bagnes  de 
Civitavecchia;  quant  aux  armes,  on  n'était  pas  difficile. 
Tout  ce  qui  pouvait  servir  à  tuer  était  bon,  et  les  ressources 
ne  manquèrent  pas,  car  l'Italie  est  pleine  de  vieux  châ- 
teaux, dans  la  plupart  desquels  se  trouvaient  des  salles 
d'armes. 

Pendant  huit  jours,  cette  prise  d'armes  se  propagea 
comme  un  feu  d'incendie,  et  d'autant  plus  aisément  que 


206    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

le  général  Valette,  commandant  tout  le  nord  de  TÉtat 
romain,  le  territoire  de  Spoleto  y  compris,  avait  préci- 
sément quitté  Perugia,  siège  de  son  quartier  général, 
pour  apaiser  quelques  mouvements  insurrectionnels 
dans  les  départements  duTronto  et  du  Musone,  et  n'avait 
laissé  presque  aucune  troupe  dans  le  Trasimène;  aussi 
Torganisation  s'étant  achevée  sans  rencontrer  de  résis- 
tance, les  chefs  insurgés  de  Castel-Rigone  commencent 
à  former  des  entreprises,  se  répandent  par  troupes  de 
quatre  à  huit  cents,  ayant  des  tambours  et  le  drapeau 
papal  à  leur  tète,  abattent  les  arbres  de  la  liberté  restés 
debout,  arrachent  les  cocardes  tricolores  à  ceux  qu'ils 
surprennent  en  portant  encore  et  lèvent  de  force  des 
hommes  et  de  l'argent  aux  cris  de  :  Vivent  le  Christ,  le 
Pape  et  l'Empereur  t  enfin  ils  annoncent  l'attaque  de 
Perugia  et  le  massacre  des  autorités  et  de  tous  les 
Français.  r 

Cependant  le  chef  de  bataillon  Breissand,  commandant 
la  place  de  Perugia,  avait  fait,  avec  soixante  à  quatre- 
vingts  hommes  qui  restaient  dans  la  place,  une  pre- 
mière sortie  contre  un  parti  de  rebelles,  qu'il  avait  dis- 
persés en  leur  enlevant  un  drapeau;  puis  il  réclama 
de  tous  côtés  des  renforts.  Ces  renforts  arrivés,  une 
colonne  mobile  fut  formée  sous  les  ordres  d'un  capi- 
taine de  la  11«  de  ligne,  nommé  Guiminal,  et  cette 
colonne  fut  expédiée  de  suite  sur  Città  di  Castello,  où 
cent*vingt  hommes  de  la  15*  légère,  restés  enfermés, 
malgré  les  ordres  qui  les  rappelaient,  étaient  bloqués. 
Avant  tout,  la  colonne  Guiminal  dut  anéantir  un  fort 
parti  d'insurgés  retranchés  au  village  et  à  l'abbaye  de 
Magione;  elle  eut  à  souffrir  d'une  résistance  assez  vi- 
goureuse, et,  pour  pousser  jusqu'à  Città  di  Castello,  elle 
dut  livrer  d'autres  petits  combats  et  rétrograder  par 
un   itinéraire  fort  long,  qui  la  força  à  rentrer  trois 


GARNISON    MASSACRÉE.  307 

jours  après  dans  Perugia.  Le  résultat  de  tous  ces  retards 
fut  que  les  cent  vingt  hommes,  faute  d'être  secourus 
dans  le  temps  prévu,  se  trouvèrent  dans  une  position 
de  plus  en  plus  critique. 

Le  général  Valette,  rappelé  par  les  événements,  était 
rentré  à  Perugia  peu  d'heures  après  le  départ  de  la 
colonne  de  secours;  mais  déjà  toute  communication  était 
coupée  avec  cette  colonne,  et,  n'ayant  avec  lui  que  les 
quatre-vingts  hommes  restés  pour  la  défense  de  Perugia, 
il  ne  put  agir  que  faiblement  et  d'une  manière  tout  à 
fait  accessoire. 

Cependant  les  insurgés  voulaient  à  tout  prix  s'em- 
parer de  Città  di  Gastello ,  lieu  de  ressources  pour  le 
pays  qu'elle  domine  et  point  d'appui  par  les  fortes  mu- 
railles dont  elle  est  entourée;  ils  avaient  besoin  de  se  for- 
tifier du  bruit  d'un  succès;  par-dessus  tout,  ils  désiraient 
se  venger  d'un  certain  Buffalini,  misérable  qui,  revêtu 
de  pouvoirs  extraordinaires,  extorqués  aux  consuls  de 
Rome  et  au  général  Dallemagne,  en  abusait,  au  scandale 
de  tous.  C'est  ce  Buffalini  qui,  poussé  par  je  ne  sais  quel 
intérêt,  s'était  opposé  à  ce  que  le  rappel  de  la  garnison 
de  Città  di  Castello,  rappel  ordonné  par  le  commandant 
Breissand,  reçût  son  exécution.  Les  insurgés  avaient 
donc  porté  là  presque  toutes  leurs  forces,  et,  au  nombre 
de  huit  mille,  ils  assiégeaient  les  cent  vingt  hommes, 
contre  lesquels  ils  crurent  nécessaire  encore  d'ajouter 
l'emploi  de  la  ruse.  Secondés  par  un  grand  nombre 
d'habitants  et  sous  toutes  sortes  de  déguisements,  trois 
ou  quatre  cents  des  plus  braves  d'entre  eux  pénétrèrent 
dans  la  ville;  ayant  abusé  le  commandant  de  la  garni- 
son, en  feignant  de  traiter  avec  lui  d'une  capitulation, 
ils  assaillirent  à  Timproviste  des  hommes  épars,  s'empa- 
rèrent des  portes,  les  ouvrirent  à  leurs  complices,  qui 
en  foule  se  précipitèrent  dans  la  place,  massacrèrent 


208    MÉMOIRES   DU  GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

la  garnison,  les  autorités,  tous  les  partisans  de  notre 
cause,  et  notamment  ce  Buffalini,  dont  la  mort  fut  aussi 
juste  que  celle  de  tant  d'autres  fut  déplorable  (1). 

D'après  les  ordres  donnés  par  le  général  Saint-Cyr, 
la  11*  de  ligne,  qui  se  rendait  à  Modène,  avait  été  dirigée 
sur  Perugia,  où  elle  arriva,  le  5  mai,  en  même  temps 
que  moi.  Le  général  Valette  ignorait  encore  ce  qui  se 
passait  à  Città  di  Castello,  quoique  d'un  moment  à 
l'autre  il  attendit  la  nouvelle  que  la  garnison  de  cette 
ville  avait  été  débloquée  par  la  colonne  Guiminal,  dont 
à  ce  moment  il  n'avait  pas  non  plus  de  nouvelles  ;  il  vou- 
lut cependant  profiter  sans  retard  du  'renfort;  mais  la 
11*,  trop  fatiguée  pour  dépasser  Perugia,  ne  put  en 
repartir  que  le  lendemain ,  jour  d'une  pluie  tellement 
abondante  que  tout  ce  qu'elle  put  faire  fut  d'arriver  à 
la  Fratta,  où  l'officier  qui  la  commandait,  le  chef  de  bri- 
gade Calvin,  reçut  la  nouvelle  de  la  perte  de  Città  di 
Castello  et  du  massacre  de  la  garnison,  de  même  qu'il  y 
fut  informé  qu'un  corps  considérable  d'insurgés,  ayant 
du  canon,  se  trouvait  en  position  à  Montone. 

En  transmettant,  à  la  hâte,  ces  nouvelles  au  général 
Valette,  Calvin  y  joignit  la  demande  de  deux  pièces  de 
canon,  non  pour  battre  ces  insurgés  en  campagne,  mais 

(1)  11  faut  bien  le  dire,  c'est  uo  de  ces  événemeDts  douloureux  dont 
on  n'aarait  pas  à  gémir  si  les  chefs  n'étaient  pas  si  souvent  infé- 
rieurs à  leur  mission.  Celui  qui  commandait  dans  cette  circon- 
stance n*était  certes  pas  fait  pour  qu*on  lui  confiât  des  hommes.  11 
commit  une  série  de  fautes  en  n'exécutant  pas  les  ordres  de  son 
chef,  malgré  l'impudente  opposition  d'un  Buffalini;  en' croyant 
que  l'on  peut  traiter  avec  des  insurgés  et  se  fier  à  eux;  en  n'ayant 
pas,  du  moment  où  il  fut  bloqué,  choisi  un  lieu  de  raUioment  ou  de 
défense,  tel  qu'un  couvent,  une  église  ou  tout  autre  b&timent  fort; 
en  n'y  ayant  pas  tenu  tous  les  hommes  réunis  à  l'abri  de  retranche- 
ments, et  ne  l'ayant  pas  approvisionné  en  vivres  pour  douze  ou 
quinze  jours,  ce  qui,  dans  une  ville  de  six  à  sept  mille  âmes,  est 
toujours  possible  pour  cent  vingt  hommes  ;  enfin,  en  n'ayant  pas 
fait  de  ce  réduit  un  lieu  de  refuge  pour  tous  les  patriotes. 


ATTAQUE   MALADROITE.  209 

pour  reprendre  Città  di  Castello.  Et  en  effet,  le  jour 
n'avait  pas  reparu,  que  déjà  il  se  portait  sur  Montone, 
où,  sans  hésiter,  il  attaqua  ces  insurgés,  les  mit  en  dé- 
route, et  leur  prit  un  drapeau. 

La  dépêche  de  Calvin  étant  parvenue  dans  la  journée 
du  7  mai,  le  général  Valette  fit  partir  dès  le  lendemain 
au  matin,  et  sous  l'escorte  de  la  colonne  Guiminal, 
rentrée  de  Tavant-veille,  les  deux  pièces  demandées.  Le 
même  jour,  Calvin  se  dirigea  de  Montone  sur  Città  di 
Castello;  mais,  à  peine  sorti  de  ce  village,  il  trouva  la 
route  couverte  d'abatis  et  sillonnée  par  des  coupures; 
sa  marche,  qui  ne  se  fit  plus  qu'au  son  du  tocsin,  fut 
ralentie  par  des  nuées  de  tirailleurs,  faisant  sur  la  co- 
lonne et  aux  cris  de  Viva  Mariât  un  feu  de  flanc  très 
nourri.  Au  reste,  les  forces  insurgées  ne  se  composaient 
pas  seulement  d'un  ramassis  de  paysans  et  d'aventu- 
riers, mais  surtout  de  soldats  organisés  et  commandés 
par  des  officiers  de  l'ex-armée  papale,  par  des  émigrés 
français,  que  nous  retrouvions  partout  où  il  y  avait  à 
verser  le  sang  de  leur  nation,  par  des  prêtres  qui  en 
fanatisme  et  en  férocité  ne  le  cédaient  pas  aux  bandits 
de  leurs  montagnes;  tous  étaient  encouragés  par  le  voi- 
sinage de  la  Toscane,  où  ils  avaient  un  refuge,  et  par 
celui  de  Sienne,  où  le  Pape  résidait  encore  et  où  se 
trouvait  le  foyer  de  la  révolte.  La  marche  de  Montone 
à  Città  di  Castello  fut  donc  un  combat  non  interrompu; 
mais  rien  n'arrêta  la  il*,  qui,  après  avoir  jonché  la 
route  de  cadavres,  arriva  vers  cinq  heures  du  soir  de- 
vant Città  di  Castello. 

La  porte  de  cette  ville  étant  ouverte  et  seulement 
couverte  par  quelques  pelotons,  l'avant-garde  précipita 
sa  marche;  mais,  à  l'approche  de  nos  braves,  les 
pelotons  rentrèrent  dans  la  ville  et  démasquèrent  une 
pièce  de  gros  calibre,  chargée  à  mitraille;  le  coup  par- 
ti. 14 


210    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

lit,  nous  perdîmes  des  hommes,  et  la  porte  se  ferma. 
Ce  début  était  fâcheux.  Si  devant  Tennemi  le  rôle  des 
subordonnés  est  de  se  jeter  en  avant,  celui  des  chefs  est 
de  les  diriger,  de  les  contenir  au  besoin;  et  certes,  il  ne 
fallait  pas  grande  sagacité  pour  comprendre  qu'on 
n'enlève  pas  à  la  course  une  ville  fermée,  défendue  par 
six  mille  frénétiques,  flanqués  d'une  nombreuse  artil- 
lerie. La  porte  laissée  ouverte  n'était  qu'un  piège,  et  un 
piège  grossier,  et  la  porte  refermée  pouvait  en  couvrir 
un  autre  ;  du  moins  cette  école  faite  devait  rendre 
Calvin  circonspect;  mais,  au  lieu  de  prendre  position  et 
d'attendre  les  pièces  qu'il  avait  demandées  et  qui  étaient 
en  route  pour  le  rejoindre,  il  ordonna  à  ses  sapeurs  de 
briser  la  porte  à  coups  de  hache  et  permit  que,  pendant 
le  travail,  les  soldats  se  tinssent  prêts  à  l'attaque.  C'est 
alors  que,  après  avoir  rechargé  leur  pièce  de  24,  après 
l'avoir  remplie  jusqu'à  la  gueule,  les  insurgés  la  tirèrent 
à  travers  la  porte  et  renversèrent  quarante-quatre 
hommes,  presque  tous  grenadiers  ou  sapeurs,  et  dont 
dix- sept  moururent  sur  place.  Au  même  moment,  une 
fusillade  très  vive  partit  du  haut  de  la  muraille  d'en- 
ceinte, de  toutes  les  fenêtres  plus  élevées  qu'elle  et 
même  de  la  brèche  faite  dans  la  porte,  tandis  que  plu- 
sieurs pièces,  placées  sur  l'autre  rive  du  Tibre,  prenaient 
nos  troupes  en  écharpe. 

.  Il  fallut  les  ravages  de  ce  coup  de  canon,  une  fusillade 
meurtrière  et  le  feu  de  huit  pièces  de  canon  pour  éclairer, 
mais  trop  tard,  Calvin  sur  l'imprudence  ou  l'impéritie 
d'une  attaque  pour  laquelle  il  n'avait  ni  échelles,  ni 
canons.  Il  réunit  donc  ses  troupes  sur  une  hauteur  voi- 
sine, et  en  cela  il  fit  bien;  mais,  à  peine  y  étaient-elles, 
cet  homme,  incapable  d'être  autre  chose  qu'un  très 
bon-soldat,  quitta  sa  position  et  retourna  à  Montone, 
donnant  ainsi  à  l'effet  de  deux  coups  de  canon  le  carac- 


PRISE  DE   CITTA  DI    CASTELLO.  ÎIl 

tère  d'une  défaite  pour  nous  et  d'une  victoire  pour  les 
insurgés.  Continuant  même  son  mouvement  de  retraite, 
il  avait  remis,  le  9  au  matin,  ses  troupes  en  marche, 
quand  heureusement,  à  moitié  chemin,  il  rencontra  la 
colonne  Guiminal,  qui  lui  amenait  du  renfort,  les  deux 
canons  et  Tordre  de  se  rendre  mattre  de  Città  di  Castello. 
En  conséquence,  le  10,  s'étant  frayé  un  passage  à  tra- 
vers de  nouveaux  obstacles,  et  ayant  fatigué  plus  que  de 
raison  ses  troupes  par  tant  de  contremarches,  Calvin 
reparut  à  une  heure  de  l'après-midi  devant  Città  di 
Castello  et  prit  enûn  position  de  manière  à  ne  laisser  de 
retraite  aux  insurgés  que  par  la  porte  du  Tibre;  c'était 
leur  abandonner  la  route  de  la  Toscane;  mais,  pour 
intercepter  cette  route,  il  aurait  f'allu  passer  la  rivière, 
ce  que  sans  barque  la  crue  des  eaux  rendait  impossible, 
et  se  morceler,  ce  que  les  forces  des  insurgés  ne  pou- 
vaient permettre.  Il  paraît  que  nos  quatre  bataillons  et 
nos  deux  pièces,  même  vues  du  haut  de  leur  position,  ne 
semblaient  pas  terribles,  car  les  insurgés,  nullement 
intimidés,  commencèrent  l'attaque  par  le  feu  de  huit  ou 
dix  pièces  de  canon.  Par  bonheur,  leurs  artilleurs  va- 
laient encore  moins  que  leur  artillerie  et  se  laissèrent 
promptement  réduire  au  silence.  De  nombreux  tirail- 
leurs parurent  alors  sur  notre  front,  mais  furent  aussi- 
tôt repoussés,  et,  des  coups  de  fusil  étant  partis  de 
quelques  maisons  éparses  dans  la  campagne,  ces  mai- 
sons furent  brûlées  ou  rasées.  Sans  s'inquiéter  de  ce 
premier  insuccès,  les  insurgés  prirent  le  lendemain  une 
position  très  menaçante,  et,  pendant  que  trois  de  nos 
compagnies  d'élite  les  en  débusquaient,  ils  firent  sortir 
de  la  ville  en  bon  ordre  et  soutenue  par  le  feu  de 
quelques  pièces  et  par  de  nombreux  tirailleurs,  une 
troupe  d'un  millier  d'hommes.  Contre  cette  troupe  fut 
dirigé  le  second  bataillon  de  la  11%  qui  la  chargea  avec 


212    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

tant  de  rapidité  que  non  seulement  il  la  bouscula,  mais 
qu'il  arriva  encore  avant  elle  à  la  porte  par  laquelle 
elle  était  sortie  de  la  ville.  Cette  porte  fut  en  toute  hâte 
fermée,  de  sorte  que  la  plus  grande  partie  de  la  troupe 
insurgée,  restée  dehors,  put  être  tuée  à  coups  de  fusil 
et  de  baïonnette.  De  plus,  le  faubourg  Sainte-Marie,  d'où 
quelque  fusillade  était  partie,  fut  brûlé  en  totalité. 

Il  était  arrivé  à  ces  assaillants  ce  qui  arrive  à  presque 
tous  les  insurgés  ;  ils  avaient  procédé  par  attaques  suc- 
cessives et  par  mouvements  morcelés;  ils  s'étaient 
affaiblis  ainsi  et  d'eux-mêmes  offerts  à  l'irrésistible  vi- 
gueur de  nos  troupes,  si  bien  que  dans  la  nuit  du  11  au 
12,  cinq  mille  d'entre  eux,  cédant  au  découragement  et 
suivis  des  habitants  les  plus  compromis,  évacuèrent  la 
ville,  par  la  route  de  Toscane  que  nous  n'avions  pu 
protéger;  ils  emmenaient  quatre  pièces  de  campagne,  et 
s'ils  abandonnaient  un  obusier  et  treize  pièces  de  diffé- 
rents calibres,  du  moins  les  avaient-ils  encloués. 

A  la  pointe  du  jour,  le  drapeau  tricolore  flotta  sur  les 
clochers  et  sur  la  porte  sud  de  la  ville,  en  même  temps 
qu'une  députation  des  habitants  vint  annoncer  l'éva- 
cuation à  Calvin  et  implorer  sa  clémence. 

Il  est  à  la  guerre  des  décisions  embarrassantes.  Après 
les  horreurs  commises  contre  nos  soldats  et  nos  parti- 
sans, horreurs  auxquelles  la  masse  de  la  population 
n'avait  pris  que  trop  de  part,  la  ville  devait-elle  être 
pillée  comme  châtiment  et  comme  exemple?  En  d'autres 
termes,  un  grand  nombre  d'innocents  (de  fait,  car  d'in- 
tention il  n'en  était  guère)  devait-il  être  compris  dand 
les  représailles?  En  pareil  cas,  j'ai  toujours  été  pour  la 
négative;  aussi,  et  même  après  une  prise  de  vive  force, 
aucun  pillage  n'a-t-il  jamais  eu  lieu  sous  mes  ordres. 
Quant  à  Calvin,  il  défendit  le  pillage,  mais  ne  sut  pas 
l'empêcher.    Il  eût  sufQ  de  faire  occuper  d'abord  la 


PILLAGE  ET   REPRESAILLES.  313 

yille  par  les  compagnies  d'élite,  puis  de  n'y  laisser 
entrer  le  reste  des  troupes  que  par  bataillons,  à  suffi- 
sants iùtervalles  l'un  de  l'autre,  à  mesure  que  le  service 
aurait  été  organisé.  Au  lieu  de  cela,  Calvin  jeta  pèle- 
môle  dans  la  ville  la  masse  totale  de  ses  hommes,  en 
dépit  de  leur  exaspération... 

La  ville  fut  donc  pillée  avec  une  sorte  de  rage,  et,  pour 
en  donner  une  idée,  je  citerai  le  cas  d'un  voltigeur,  dont 
le  frère  avait  fait  partie  de  la  garnison  massacrée  et 
qui  fut  atteint,  en  entrant  dans  la  ville,  d'un  accès  fu- 
rieux. Ayant  jeté  son  fusil  et  son  fourniment,  son  sac  et 
son  habit,  en  chemise,  les  bras  nus,  l'œil  hagard,  écu- 
mant,  n'ayant  conservé  que  son  sabre  et  bientôt  tout 
couvert  de  sang,  il  tua,  sans  distinction  de  sexe  ni  d'âge, 
tout  ce  qui  se  trouva  sur  son  passage  et  continua  sa 
hideuse  boucherie,  jusqu'à  ce  qu'on  fût  parvenu  à  le 
garrotter  et  à  l'enfermer^  ce  qui  ne  fut  ni  facile  ni  sans 
danger. 

Cependant  le  général  Valette  arriva  presque  en  même 
temps  à  Città  di  Castello.  Fort  peu  rassuré  par  la  ma- 
nière dont  Calvin  avait  commencé  la  campagne,  il 
s'était  mis,  sur  mon  avis,  à  la  tète  de  troupes  de  ren- 
fort, et  notre  but  était  de  survenir  avant  que  Calvin 
attaquât,  de  profiter  de  nos  forces  mises  en  commun, 
pour  traverser  le  Tibre  et  aller  fermer  toute  retraite  aux 
insurgés  du  côté  de  la  Toscane.  On  a  vu  que  Calvin 
avait  été  amené  par  les  attaques  mêmes  des  insurgés  à 
précipiter  les  choses^  et  que,  sans  nous  attendre,  il  était 
entré  dans  la  ville,  mais  aussi  sans  s'être  emparé  des 
cinq  mille  insurgés  et  des  habitants  compromis. 

Tandis  qu'une  commission  militaire  présidée  par  le 
chef  de  bataillon  Walther,  homme  d'une  grande  rigueur, 
jugeait  les  fauteurs  de  révolte  dont  on  avait  pu  s'emparer, 
le  général  Valette  écrivait  au  grand-duc  de  Toscane  pour 


au    MÉMOIRES  DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBâULT. 

demander  que  les  insurgés  qui,  les  armes  à  la  main, 
s'étaient  réfugiés  dans  ce  pays,  nous  fussent  livrés. 
C'était  une  fausse  démarche,  d'autant  plus  fausse  qu'elle 
manquait  de  dignité  et  devait  rester  inutile  (1).  Elle 
Q'aurait  certes  pas  été  faite  si  j'avais  pu  travailler  avec 
le  général  autrement  que  lorsqu'il  venait  chez  moi.  Lors 
de  notre  trajet  sur  Città  di  Castello,  à  une  lieue  de  la 
ville,  nous  avions  rencontré  des  insurgés  embusqués 
dans  un  bois;  une  compagnie  d'infanterie  en  avait  fait 
raison;  mais  le  cheval  d'un  chasseur,  près  duquel  je 
passais,  reçut  une  balle  à  la  croupe  et  rua  avec  tant  de 
violence  que,  m'ayant  atteint  au  pied  droit,  il  me  mit 
pour  quinze  jours  hors  d'état  de  marcher  et  me  fit 
boiter  pendant  plus  de  deux  mois. 

Seuls,  trois  soldats  de  la  garnison  massacrée  avaient 
échappé  aux  poignards  des  égorgeurs,  deux  en  restant 
cinq  jours  dans  un  souterrain  servant  d'égout,  et  où 
par  moments  ils  étaient  noyés  d'eau  sale  jusqu'à  la 
ceinture,  et  un  par  le  supérieur  d'un  couvent.  Quoique 
ce  dernier  acte  fût  attribué  à  plus  de  calcul  que  d'hu- 
manité, le  couvent  fut  exempt  de  tout  logement  mili- 
taire.et  de  toute  contribution. 

Un  prêtre  m'apporta  la  lettre  qu'une  des  victimes, 
qu'il  avait  été  chargé  de  confesser,  lui  avait  remise  au 
moment  de  mourir  ;  c'étaient  les  adieux  d'un  malheu- 
reux jeune  homme  à  sa  mère.  Je  n'ai  rien  lu  de  plus 
touchant  que  ces  adieux,  et  je  n'eus  pas  le  courage  de  les 

(i)  Le  général  Valette  ne  fut  pas  aussi  mal  inspiré  pour  toutes 
les  mesures  qu'il  eut  &  prendre.  C'est  ainsi  qu'il  fit  dresser  par 
une  commission  d'enquête  l'état  des  pertes  faites  par  les  hommes 
qui  nous  étaient  dévoués,  et,  après  avoir  fait  vérifier  et  en  partie 
réduire  cet  état  par  une  commission  de  revision,  composée  des 
habitants  les  mieux  posés,  il  affecta  &  cette  indemnité  le  produit 
d'une  contribution  spéciale  frappée  sur  les  communes  qui  avaient 
pris  part  &  l'insurrection.  La  contribution  tout  entière  fut  perçue 
par  les  intéressés. 


GRENADIERS   DÉÇUS.  215 

envoyer;  mais  J'écrivis  à  cette  mère  que  son  fils,  mor- 
tellement blessé,  m'avait  chargé  de  lui  envoyer  son 
dernier  souvenir,  et  j'ajoutai  qu'avant  de  mourir  il  avait 
reçu  tous  les  secours  de  la  religion.  Toutefois  n'est-il 
pas  des  douleurs  que  rien  ne  console  ? 

Des  incidents  moins  tristes  se  mêlent  au  souvenir  de 
cette  révolte  et  de  sa  répression.  Le  logement  dans  lequel 
on  m'avait  transporté  avait  été  fait  dans  la  maison  d'un 
des  habitants  les  plus  riches,  mais  aussi  des  plus  avares 
du  pays  ;  il  était  absent,  et  cette  circonstance  avait  con- 
tribué à  le  faire  piller  un  peu  plus  que  d'autres  ;  toute- 
fois, par  mes  soins  beaucoup  d'objets  avaient  été  rap- 
portés, de  sorte  que  le  dommage  se  réduisait  à  peu  de 
chose.  Informé  du  zèle  que,  sans  le  connaître,  j'avais 
eu  pour  ses  intérêts,  il  apparut  trois  jours  après  notre 
arrivée,  et  après  m'avoir  rendu  grâce  de  ce  que  j'avais 
fait  pour  lui,  après  m'avoir  demandé  à  plusieurs  re- 
prises et  redemandé,  de  manière  à  m'impatienter,  s'il 
n'y  avait  plus  aucun  danger  pour  ce  qui  composait  ses 
effets  mobiliers,  après  en  avoir  eu  dix  assurances  garan- 
ties sur  ma  parole  d'honneur,  après  avoir  obtenu  d'être 
assisté  par  mes  deux  adjoints  pour  l'enlèvement  d'ob- 
jets qu'il  désirait  faire  transporter  dans  une  terre  qu'il 
avait  en  Toscane,  il  se  rendit  en  une  grande  salle,  où, 
pour  ma  garde,  toute  une  compagnie  de  grenadiers 
avait  été  casernée;  il  fit  enlever  un  immense  tableau  du 
Christ,  auquel  personne  n'avait  fait  attention,  ouvrit 
une  armoire  pratiquée  dans  l'épaisseur  du  mur,  armoire 
que  le  tableau  cachait  entièrement,  et  fit  emporter  par 
quatre  domestiques,  qui  Tavaient  suivi,  quatre  petites 
caisses  faites  avec  beaucoup  de  soin  et  extrêmement 
lourdes. 

Rien  ne  peut  rendre  la  stupéfaction  des  grenadiers,  à 
la  vue  de  cette  armoire,  de  ces  caisses,  dont,  sans  s'en 


SIG     HÉMOIRES    DU   CÉNÉBAL    BARON    TIIIÉBAULT. 

douter,  ils  avaient  été  les  gardiens  pendant  trois  jours 
et  trois  nuits  :  lorsque,  la  dernière  caisse  partie,  ils 
entendirent  l'Harpagon  s'écrier  :  •  Quand  on  aurait  pillé 
toute  ma  maison,  je  n'aurais  nen  perdu,  du  moment 
où  j'ai  retrouvé  mes  caisses  • ,  lorsqu'ils  apprirent  qu'elles 
étaient  pleines  d'or,  l'étonnement  fit  place  à  une  telle 
colère,  que,  après  s'être  réciproquement  reproché  leur 
bêtise,  les  grenadiers  en  vinrent  aux  injures,  aux  me- 
naces. M'étant  renseigné  sur  la  cause  de  ce  vacarme, 
que  j'entendais,  je  donnai  l'ordre  de  prendre  immédia- 
tement les  armes  sous  prétexte  d'inspection  ;  sans  cette 
diversion,  la  scène,  comique  jusque-là,  se  serait  terminée 
de  la  manière  la  plus  tragique.  Les  grenadiers  en  furent 
donc  pour  des  regrets,"  dont  le  souvenir  sans  doute  a 
fait  déplacer  bien  des  tableaux. 

Le  13  mai,  le  général  Valette  fit  répandre  avec  toute 
)a  profusion  désirable  une  proclamation  que  je  rédigeai; 
elle  promettait  pardon  et  protection  à.  ceux  qui,  avant 
trois  jours,  auraient  remis  leurs  armes,  renouvelé  leur 
serment  à  la  République,  réintégré  leurs  foyers  et  repris 
leur  travail.  L'effet  dépassa  les  espérances,  et  nous  ren- 
trâmes à  Perugia. 


CHAPITRE  IX 


Le  général  Valette  n'était  pas  un  homme  de  guerre, 
mais  avec  des  connaissances  et  du  jugement  il  possédait 
un  zèle  qui  supplée  à  beaucoup  d'autres  qualités,  une 
aménité  de  caractère,  une  confiance  et  des  égards  qui 
excitent  le  dévouement  et  le  soutiennent.  C'était  le  pre* 
mier  chef  sous  les  ordres  duquel  j'avais  joué  un  rôle  à 
moi,  dans  mon  nouvel  emploi  de  chef  d'état-major  divi- 
sionnaire. J'eus  donc  quelques  regrets  de  le  quitter, 
lorsque,  le  6  juin,  il  fut  remplacé  dans  le  commande- 
ment de  la  deuxième  division  du  corps  d'armée  de 
Rome  par  le  général  Gardanne,  celui  qu'on  avait  appelé 
le  beau  Gardanne,  que  Ton  appelait  encore  Gardanne  la 
Moustache,  parce  qu'il  la  portait  superbe  (1). 

Depuis  quatre  jours  seulement,  notre  nouveau  géné- 
ral était  à  Perugia,  quand  il  reçut  du  chef  de  brigade 
Lahure,  commandant  le  département  du  Musone,  avis 
que  le  canton  d'Amandola  s'était  mis  en  état  de  rébel- 
lion, à  l'occasion  d'un  chef  d'insurgés  qui  venait  d'être 
arrêté  dans  cette  commune;  que  dix  mille  hommes 
s'étaient  spontanément  réunis,  et  qu'ils  bloquaient  les 

(i)  Au  iS  bramaire,  au  moment  où,  dans  la  salle  du  Conseil  des 
Cinq-Cents,  le  général  Bonaparte  courut  à  Saint-Cloud  un  si  grand 
danger,  Gardanne  le  prit  dans  ses  bras  et  l'emporta.  Plus  tard,  mal 
et  injustement  traité  par  le  maréchal  Ney,  il  fut  en  quelque  sorte 
abandonné  par  l'Empereur,  qui,  cette  fois,  ne  se  souvint  pas  du  ser- 
TÎce  rendu  au  Premier  Consul.  Gardanne  en  mourut  de  désespoir. 


218    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIEBAULT. 

trente  sbires  qui  venaient  de  faire  cette  arrestation* 
Lahure  ajoutait  :  <  Je  pars  à  la  tète  de  la  garnison  de 
Macerata  avec  deux  pièces  de  canon  pour  Amandola; 
je  donne  ordre  aux  commandants  de  Tolentino  et  de 
Fermo  de  se  porter  avec  leurs  troupes  sur  le  même 
point  et  d'y  arriver  en  même  temps  que  moi.  > 

Amandola  allait  donc  être  attaquée  au  nord,  à  l'est 
et  à  l'ouest;  mais,  au  sud,  c'est-à-dire,  du  côté  des  plus 
hautes  montagnes,  les  insurgés  conservaient  une  retraite 
assurée;  le  général  Gardanne  se  détermina  donc  à  mar- 
cher contre  eux  de  ce  côté.  En  conséquence  quelques 
troupes  de  ligne  et  de  chasseurs  à  cheval  partirent  à 
l'instant  même  de  Perugia,  et  avec  eux  nos  aides  de 
camp,  nos  adjoints  et  nos  chevaux  de  main,  que  nous 
rejoignîmes  en  voiture,  le  général  et  moi,  à  Foligno. 
Là  nos  troupes  se  renforcèrent  d'un  demi-bataillon,  le 
lendemain,  d'un  autre  à  Serravalle,  et  le  surlendemain, 
nous  arrivâmes  en  nombre  respectable  à  Amandola; 
mais  Lahure  était  un  homme  expéditif,  et  déjà  il  avait 
dispersé  les  insurgés,  n'ayant  eu  besoin  pour  cela  que 
d'une  heure  de  combat. 

Nous  n'eûmes  donc  d'autres  obstacles  à  vaincre  que 
ceux  des  chemins,  et  certes  ils  étaient  rudes  :  nous  che- 
minâmes à  travers  des  rochers  si  peu  praticables  qu'on 
ne  se  rappelait  pas  que  des  chevaux  y  eussent  jamais 
paru.  Malgré  toutes  les  précautions  possibles,  deux  des 
chevaux  de  l'escadron  de  chasseurs  disparurent  dans  des 
abîmes  à  pic.  Je  ne  sais  plus  à  quel  endroit  du  trajet, 
après  une  montée  pénible,  nous  arrivâmes  vers  l'extré- 
mité supérieure  d'un  massif  qui  surplombait  un  ravin 
très  profond.  Le  sentier,  en  partie  taillé  dans  le  vif. 
n'avait  guère  que  deux  pieds  de  large  ;  il  était  raboteux, 
inégal,  incliné  vers  l'abîme,  et,  suivant  les  contours  du 
massif,  disparaissait  à  peu  de  distance  devant  nous.  Sur 


SUR    LE   CHEMIN    D'^MANOOLA.  219 

l'avis  de  nos  guides,  tout  le  monde,  le  général  y  com- 
pris, mit  pied  à  terre.  Seul  je  m'obstinais  à  rester  à  che- 
val, et  cela  par  la  seule  raison  que  personne  n'y  était 
resté.  Au  bout  d'un  quart  d'heure  cependant,  le  danger 
devint  tellement  évident  que  je  n'aurais  pas  demandé 
mieux  que  de  quitter  ma  monture,  mais  l'atroce  sentier 
s'était  rétréci  de  manière  que  la  moindre  manœuvre 
ne  fdt  plus  possible.  Je  continuai  donc  à  cheminer  entre 
la  roche  taillée  comme  une  muraille  à  ma  droite  et 
l'abîme  à  ma  gauche,  lorsque,  à  vingt-cinq  toises  en  avant 
de  moi,  je  vis  ce  sentier  tourner  à  l'angle  droit  d'une 
roche  proéminente,  qui  semblait  suspendue  au-dessus  du 
précipice;  je  n'osais  me  laisser  couler  le  long  de  la 
croupe  de  mon  cheval,  assez  chatouilleux  et  qui  aurait 
pu  m'envoyer,  d'une  ruade,  où  je  ne  désirais  pas  aller. 
Je  m'abandonnai  donc  à  lui  et,  comme  suprême  res- 
source»  j'appuyais  sur  mon  étrier  droit,  pour  avoir  la 
chance  de  me  jeter  à  terre  au  moment  où  mon  cheval 
tomberait  à  gauche.  En  arrivant  à  l'angle,  il  mesura  l'es- 
pace, renifla  devant  le  vide  et  menaça  de  se  rejeter  en 
arrière  avec  un  frémissement,  qui  par  contre-coup  me 
couvrit  de  sueur  froide;  en  fin  de  compte,  il  fut  plus 
adroit  que  je  n'avais  été  sensé,  et  ce  n'est  pas  à  ma 
sagesse,  mais  à  la  sienne,  que  je  dus  mon  salut  (1). 
L'arrivée  des  quatre  colonnes  qui  par  des  marches 

(i)  Sur  un  autre  point  non  moins  impraticable  pour  les  chevaux, 
nous  avions  décidé,  le  général  Gardanne  et  moi,  de  prendre  dos 
mules,  tandis  que  le  reste  dés  cavaliers,  ayant  mis  pied  &  terre, 
tiraient  leurs  bétes.  J'ouvrais  la  marche,  et  le  général  me  suivait. 
Le  terrain  permettant  d'aller  à  deux  de  front,  le  générai  pressa  le 
pas  de  sa  mule  pour  se  placer  &  côté  de  moi  et  reçut  de  la  mienne 
un  coup  de  pied  qçi  lui  causa  la  douleur  la  plus  vive.  Certes,  il 
n'y  avait  de  ma  faute  sous  aucun  rapport,  mais  il  faudrait  no  pas 
avoir  servi  pour  ne  pas  savoir  combien  de  chefs  en  auraient  eu 
plus  que  de  l'humeur,  alors  que,  tout  en  avouant  combien  il  souf- 
frait, ce  fut  le  général  qui  me  consola. 


220    MÉMOIRES   DU    GÉNÉRAL   BARON    TUIÉBAULT. 

combinées  et  à  l'improviste  sillonnèrent  en  tous  sens  ce 
canton  réputé  inaccessible,  et  la  présence  du  général 
Gardanne,  frappèrent  à  tel  point  les  habitants  de  ces 
montagnes  que,  malgré  leur  audace  naturelle,  ils  6e 
prêtèrent  à  leur  désarmement  et  furent  irrévocablement 
soumis.  Rien  ne  nous  retenait  plusàAmandola(l);  nous 
couchâmes  le  13  juin  à  Montalto,  et  le  14  à  Ascoli,  d'où 
nous  rentrâmes  à  Perugia. 

Pour  rendre  plus  fructueuse  la  leçon  que  le  général 
Gardanne  avait  concouru  à  donner  aux  habitants  de  ce 
canton,  il  jugea  devoir  leur  imposer  30,000  francs  pour 
ses  dépenses  extraordinaires.  Comme  cette  contribution 
avait  été  frappée  et  perçue,  je  ne  dis  pas  sans  que  je  le 
susse,  mais  sans  que  j'y  eusse  aucune  participation,  je 
crus  que  le  général  ne  m'en  parlerait  pas  ;  je  me  trom- 
pais; il  fit  plus  que  de  m'en  parler,  car  du  moment  où 
la  somme  fut  complétée  en  bel  et  bon  or  :  c  Comman- 
dant Thiébault  >,  me  dit-il,  <  voilà  un  gâteau  d'amandes 
fourni  par  MM.  les  insurgés;  mais,  comme  je  n'ai  pas 
l'habitude  de  manger  de  tels  gâteaux  à  moi  seul,  je 
vous  prie  de  recevoir  comme  gratification  cet  équiva- 
lent d'une  tranche.  >  Et  il  me  remit  cinq  mille  francs. 
Certes  j'aurais  fait  cent  expéditions  avec  le  général 
Valette  qu'elles  ne  m'auraient  rien  valu,  et  je  n'y  aurais 
pas  pensé  plus  que  lui;  toutefois,  comme  dans  cette 
contribution  je  n'étais  pour  rien,  si  ce  n'est  pour  ce 
qu'il  m'en  revint,  l'aubaine  me  parut  bonne. 

Le  général  Gardanne  n'était'  pas  destiné  à  faire  un 

(i)  Dans  le  repas  que  nous  flmes  à  Amandola,  on  nous  servit 
le  fromage  le  plus  onctueux,  le  plus  fin,  le  plus  parfumé  que  j*aie 
mangé  de  ma  vie.  Il  se  nomme  le  fromage  des  fleurs,  et  jamais  nom 
ne  fut  plus  juste  ;  il  me  rappela  le  beurre  du  ballon  des  Vosges. 
On  ne  le  fait  que  dans  ces  montagnes  et  au  moment  où  les  vaches 
se  nourrissent  des  premiers  aromates  qui,  au  retour  des  chaleurs, 
parfument  cette  région. 


LES   SERPENTS   DU   PÉRUGIN.  221 

long  séjour  dans  TÉtat  romain.  Par  une  dépêche  du 
général  Bonaparte,  expédiée  de  Malte,  il  avait  été  dési- 
gné pour  le  commandement  d'un  des  premiers  corps  de 
troupes  qui  devaient  rejoindre  Farinée  en  Egypte,  et, le 
30  juin  (12  messidor),  il  se  mit  en  route  pour  Gênes, 
d'où  il  m'écrivit  :  c  C'est  prêt  à  monter  la  grande  mule 
que  je  vous  fais  mes  adieux,  mon  cher  Thiébault.  >  Et 
cependant  il  ne  partit  pas.  Quant  au  commandement  de 
la  division,  il  l'avait  rendu  au  général  Valette,  de  qui  il 
l'avait  reçu  et  qui  le  reprit  pour  quinze  jours  seule- 
ment. Le  général  Valette  fut  déûnitivement  remplacé 
par  le  général  C...,  et  de  son  espèce  d'intérim  je  n'ai 
gardé  que  le  souvenir  de  l'incident  suivant  : 

Les  habitants  de  Perugia  ayant  vu  revenir  le  général 
Valette  avec  plaisir,  un  des  premiers  personnages  de 
celte  ville  l'avait  invité  à  une  sorte  de  fête,  qu'il  donna 
en  son  honneur  dans  une  maison  de  campagne.  Pour 
montrer  plus  d'empressement  et  en  même  temps  pour 
éviter  la  grande  chaleur,  le  général  était  parti  de  bon 
matin,  m'avait  laissé  à  expédier  tout  le  travail  de  la 
journée  sur  des  signatures  en  blanc.  Il  était  donc  deux 
heures  de  l'après-midi  lorsque  je  pus  monter  à  cheval 
pour  le  rejoindre.  La  chaleur  était  excessive  :  à  moitié 
assoupi,  je  gravissais  par  un  chemin  sablonneux,  très 
creux,  une  côte  assez  rapide  en  côtoyant  des  broussailles, 
lorsque  je  fus  réveillé  par  quelque  chose  de  glacial  qui 
frottait,  à  travers  mon  pantalon  de  coutil  blanc,  ma 
cuisse  gauche  avec  une  forte  pression.  C'était  un  ser- 
pent, le  plus  gros,  le  plus  grand  que  j'eusse  vu  ailleurs 
que  dans  des  cabinets  d'histoire  naturelle,  et  qui,  effa- 
rouché par  nos  chevaux,  peut-être  touché  par  l'un  des 
sabots  du  mien,  s'était  dressé  sur  le  sable  du  chemin 
et  avait  pris  ma  cuisse  comme  point  d'appui  pour  ren- 
trer plus  rapidement  dans  les  broussailles.  Mes  deux 


232    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIEBAULT. 

chasseurs  d'ordonnance  l'avaient  vu,  m'avaient 'averti 
par  leurs  cris,  et  quand,  en  rejetant  brusquement  mon 
cheval  à  droite,  je  me  fus  débarrassé  de  ce  mauvais 
camarade,  ils  arrivaient,  se  lançaient  à  terre  et  à  coups 
de  sabre  hachaient  le  buisson  où  le  serpent  était  entré; 
leurs  efforts  furent  inutiles.  J'ajouterai  que  le  Pérugin 
est  célèbre  par  le  nombre,  la  force  et  la  malfaisance 
de  ses  serpents,  comme  il  le  fut  par  la  férocité  de  ses 
habitants. 

Le  général  C...,  le  troisième  chef  qui  nous  advenait 
depuis  deux  mois  et  dix  jours,  était  un  vieillard,  Corse 
d'origine  et  d'une  très  grande  bravoure,  mais  le  plus 
piètre  des  généraux  de  division  auxquels  des  soldats 
français  ont  jamais  été  réduits  à  obéir.  Étranger,  il  pou- 
vait mal  parler  notre  langue;  seulement  il  est  des 
bornes  à  tout ,  et  vraiment  il  défigurait  en  dehors  de 
toute  mesure  les  noms  les  plus  familiers  comme  les 
plus  usuels.  Ainsi  il  appelait  l'ordonnateur  Buhotte, 
Bouillotte,  de  même  qu'il  appela  plus  tard  le  général 
Championnet,  le  général  Champignon.  Il  n'aimait  pas, 
disait-il,  les  chefs  menuisiers  (minutieux),  recomman- 
dait tout  ce  qui  tenait  à  l'inéraire  des  troupes  (itiné- 
raire), et  soutenait  que  si  les  Aponitains  (Napolitains) 
mettaient  le  pied  sur  le  tirroir  (territoire)  de  la  Répu- 
blique, il  les  battrait  avec  une  demi-frégate  (brigade) 
d'infanterie  et  une  escadre  (escadron)  de  drageans  (dra- 
gons). Toutefois,  ce  qu'il  y  eut  de  trop  comique,  c'est 
que  nous  eûmes,  dans  la  division,  un  colonel  de  dra- 
gons de  la  même  force,  quoique  Français,  et  qui,  un  jour, 
écrivait  à  ce  môme  C...  ;  «  Mes  ofQciers  voulaient  vous 
envoyer  une  éputation,  mais  je  m'y  suis  opposé,  parce 
que  dans  les  corps  çat  occasionne  des  chistes,  et  que 
les  chistes  ont  toujours  les  effets  les  plus  funèbres.  >  Un 
post-scriptum  contenait  :  •  Je  manque  d'atteiiers  (rà- 


! 


LA  FEMME   DU   GÉNÉRAL.  223 

teliers)  et  doges  (d'auges)  pour  les  chevaux  de  mon 
régiment.  » 

Ce  C...  était  vraiment  sale  et  dégoûtant;  ses  yeux 
chassieux,  au  regard  éteint,  sanguinolaient;  ses  chairs 
flasques  pendaient;  son  haleine  empoisonnée  sortait, 
comme  dit  Juvénal,  de  sa  bouche  salivante  et  flétrie,  et 
cependant  il  avait  une  femme  assez  jeune,  grasse  et 
jolie  encore,  en  dépit  des  dents  qui  n'étaient  pas  belles  ; 
par  malheur,  elle  inspirait  au  moral  autant  de  répulsion 
que  son  mari  au  physique. 

Trois  capitaines  suivaient,  en  qualité  d'aides  de  camp, 
auprès  de  ce  triste  successeur  des  généraux  Valette  et 
Gardanne  :  l'un,  Fabre,  Allobroge,  garçon  assez  ordinaire 
de  moyens,  d'une  violence  de  fou,  et  dont  la  tête  com- 
mençait à  se  détraquer;  le  second,  Richebourg,  Fran- 
çais, plein  de  vivacité,  brave  comme  son  épée  et  l'un 
des  hommes  les  plus  spirituels  que  j'aie  rencontrés;  le 
troisième,  Petriconi,  Corse,  ofScier  d'une  haute  distinc- 
tion, d'un  courage  chevaleresque,  et  qui,  par  paren- 
thèse, avait  un  frère  plus  âgé  que  lui  de  cinquante  ans. 
On  le  voit,  à  défaut  d'autre  capacité,  le  général  C... 
avait  eu  celle  de  s'attacher  deux  hommes  très  précieux, 
grâce  auxquels  la  correspondance  donnait  le  change 
sur  lui  de  la  manière  la  plus  complète.  Mais,  appréciés 
par  le  général,  ils  ne  l'étaient  pas  moins  par  la  deuxième 
partie  de  celui-ci.  Petriconi  cependant  avait  échappé  à 
la  femme  de  Putiphar  non  par  continence ,  mais ,  ainsi 
qu'il  le  disait,  par  les  horreurs  d'une  bouche  dont  son 
mari  disposait,  non  en  fuyant,  mais  en  imposant,  tandis 
que  ce  pauvre  Richebourg  n'avait  sauvé  que  son  man- 
teau. Cependant,  fatigué  de  son  bonheur,  il  n'avait  pas 
tardé  à  en  fatiguer  celle  qui  était  censée  le  partager  ;  en 
réalité,  elle  ne  le  prolongeait  que  par  horreur  du  désœu- 
vrement; lui,  par  l'embarras  d'y  mettre  un  terme;  tous 


234  MÉMOIRES   DU    GÉNÉRAL  BARON    THIÉBAULT. 

deux,  en  désespoir  de  cause  et  dans  ce  mutuel  désir  d'un 
remplaçant,  jetèrent  les  yeux  sur  moi.  Or,  comme  Petri- 
coni,  je  ne  pouvais  voir  la  femme  sans  être  poursuivi 
par  l'image  du  mari.  Mme  la  générale  n'obtint  donc 
pas  la  sorte  d'hommages  sur  lesquels  elle  avait  spéculé; 
le  dépit  s'en  mêla,  la  colère  survint,  la  vengeance  suivit, 
et  je  m'en  aperçus  à  quelques  tracasseries  dont  le  géné- 
ral n'était  que  l'instrument;  néanmoins,  comme  je  n'étais 
pas  plus  accoutumé  à  ce  genre  de  traitement  que  je 
n'étais  d'humeur  à  m'y  accoutumer,  je  fis  remettre  à  la 
belle  par  Richebourg,  qui,  ainsi  que  Petriconi,  me  fut 
de  suite  acquis,  la  pièce  suivante  dont  ces  deux  officiers 
m'avaient  fourni  les  données.  Je  voulais  faire  savoir  à 
cette  dame  que  je  connaissais,  sur  bien  des  points  de 
morale,  sa  manière  d'agir,  et,  dans  le  cas  où  les  hosti- 
lités continueraient,  je  menaçais  de  rendre  ce  docu- 
ment public. 

BCANUSGRrrS  INÉDITS. 


1*  De  la  justice  considérée  sous  ses  rapports  commer- 
ciaux, par  la  femme  d'un  général.  —  Prix  :  80  sequins. 

â"»  De  la  fourniture  des  effets  de  casernement,  par  la 
même.  —  Prix  :  100  sequins. 

3*  De  l'art  de  contrefaire  les  signatures,  par  la  même. 
—  Prix  :  500  sequins. 

4*  Du  commerce  des  soies,  idem,  —  Au  plus  offrant. 

5»  De  la  contrebande,  idem.  —  Idem. 

6*  Du  talent  de  meubler  son  buffet  et  sa  cave  sans 
bourse  délier,  idem.  —  Idem.  Ouvrage  curieux. 

l""  Des  jalousies  affectées.  Parade  sans  fin. 

8«  Des  bains  de  Chambéry.  Surprise  et  soufflet. 

9*  De  la  peur  du  tonnerre  pendant  la  nuit,  ouvrage 
qui  fait  anecdote. 


LA   FOIRE  DE   SRNIGALLIA.  S25 

10*  Du  massacre  de  Tarascon.  —  Divertissement  dans 
lequel  un  vieillard  et  une  jeune  femme  jouent  les  pre- 
miers rôles,  etc.,  etc. 

Il*  Traité  de  la  méchanceté,  ouvrage  infini  par  les 
détails  et  dédié  à  Belzébuth,  inspirateur. 

Grâce  à  ces  titres  d'ouvrages  qui  faisaient  allusion  à 
certains  traits  fâcheux  de  sa  vie,  Mme  la  générale  com- 
prit qu'elle  devait  me  ménager,  et  désormais  elle  ren- 
chérit et  fit  renchérir  son  mari  en  fait  de  procédés. 
Si  le  remède  était  violent,  du  moins  fut-il  efficace. 

Le  général  C...  voulut  visiter  sa  division,  qui  oc- 
cupait un  espace  immense;  Ancône  en  faisait  partie. 
Cette  tournée  dura  depuis  le  22  juillet  jusqu'au  4  août; 
madame  fut  du  voyage,  et,  comme  c'était  le  moment 
de  la  foire  de  Senigallia,  la  plus  célèbre  foire  de  l'Italie, 
j'ai  toujours  pensé  qu'elle  avait  eu  l'idée  de  faire  de 
cette  inspection  des  lieux  et  de  cette  revue  des  troupes 
l'occasion  d'une  promenade  amusante.  Quoi  qu'il  en 
soit,  je  lui  fus  redevable  de  connaître  Ancône,  que  je 
n'aurais  pas  vue  sans  cette  circonstance;  l'arc  de  triomphe 
en  marbre  presque  intact  encore  et  beau  comme  l'antique 
gloire  qu'il  rappelle,  Notre-Dame  de  Lorette,  somptueuse 
construction  dépouillée  de  ses  reliques,  de  ses  lames 
d'or,  de  ses  richesses,  et  n'ayant  gardé  que  ses  pierres 
détaille;  enfin  Senigallia  et  sa  foire  (l),qui,  malgré 
l'état  de  guerre  du  pays,  fut  brillante  et  à  laquelle  j'a- 


(1)  Oserai-je  dire  co  qui  m'étonna  le  plus  à  Senigallia  ?  Ce  fut  le 
poisson  de  mer  qui,  comme  pièce  principale,  nous  fut  servi  au  repas 
que  la  ville  nous  donna.  Quarante  personnes  en  mangèrent  à  deux 
reprises,  attendu  qu'il  était  excellent;  à  peine  était-il  entamé. 
On  l'envoya  à  toute  une  compagnie  de  grenadiers,  qui  ne  réussirent 
pas  à  le  finir.  Sachant  notre  arrivée,  au  moment  où  on  le  dut  à  une 
pèche  vraiment  miraculeuse,  on  fit  faire  une  poissonnière  pour  le 
cuire. 

H.  15 


226  MÉMOIRES   DV   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

chetai,  pour  cinquante  sequins,  un  fort  beau  camée, 
onyx  à  trois  couches  de  couleurs  et  qui  représentait 
une  bacchante  (1). 

C'est  pendant  cette  course  que  je  retrouvai  à  Ascoii, 
je  crois,  et  encore  lieutenant  et  servant  comme  tel  dans 
la  15*  d'infanterie  légère,  Dath,  l'un  de  mes  camarades 
au  24*  d'infanterie  légère,  brave  garçon  dans  toute  la 
force  du  terme,  d'une  vaillance  à  toute  épreuve,  fort  peu 
propre  au  service  du  bureau,  mais  excellent  partout  ail- 
leurs et  véritable  officier  de  bataille,  titre  qui,  joint  à 
l'amical  souvenir  que  je  lui  avais  conservé,  me  décida  à 
me  l'attacher  comme  adjoint. 

A  la  même  époque,  le  corps  d'armée  de  Rome  perdit  le 
général  Gouvion  Saint-Cyr  et,  par  une  double  fatalité, 
passa  sous  les  ordres  du  général  Macdonald,  qui  com- 
mandait la  première  division  de  ce  corps.  Ce  qu'il  y 
avait  de  supérieur  dans  le  mérite  du  général  Saint-Cyr, 
de  glorieux  dans  ses  services,  d'honorable  dans  sa  répu- 
tation, tout  cela  céda  devant  l'animosité  des  pouvoirs 
civils  qui  obtinrent  sa  disgrâce.  J'en  dirai  les  motifs, 
parce  qu'ils  montrent  bien  de  quels  faits,  en  apparence 
sans  importance,  dépendait  alors  la  situation  d'un  chef 
qui,  par  sa  valeur  et  son  rang,  aurait  semblé  fort  au- 
dessus  de  pareilles  influences  (2). 

(i)  J'en  avais  acheté  un  autre  à  Rome  pour  vingt  et  un  sequins  ; 
c'était  une  cornaline  antique  représentant  un  sacrifice  à  Priape,  et, 
suivant  M.  Visconti  que  je  consultai,  je  ne  devais  pas  hésiter  à  la 
prendre  pour  quatre-vingts.  J'en  refusai  cinq  cents  piastres  à 
Naples  et  cent  quarante  louis  d'un  Juif  A  Florence  ;  je  ne  Taurais 
vendue  pour  aucun  prix  ;  car,  dès  que  je  sus  à  quel  point  elle  était 
précieuse,  je  la  destinai  à  mon  père  en  souvenir  de  mes  campagnes 
en  Italie.  Il  l'a  possédée  et  portée  ;  elle  m'est  revenue  à  sa  mort,  et 
j'espérais  la  léguer  à  nouveau  comme  un  double  souvenir;  mais 
on  me  l'a  volée. 

(2)  Je  ne  veux  pas  revenir  sur  la  révolte  des  officiers,  et  je  citerai 
brièvement  le  premier  échec  que  le  général  Gouvion  Saint-Cyr  eut 
à  subir  lorsqu'il  vint  remplacer  le  général  Masséna  à  Rome.  De 


GOUVION    SAINT-CYR    REMPLACÉ.  227 

Le  prince  Doria  possédait  un  ostensoir  en  or  et  pier- 
reries d'une  valeur  énorme,  que  les  consuls  romains, 
dans  leur  détresse,  firent  enlever  d'après  le  conseil  des 
commissaires  français.  Indigné  de  cette  spoliation,  le 
général  Saint-Gyr  fit  de  suite  rendre  l'ostensoir  au  prince, 
en  quoi,  comme  honnête  homme,  il  avait  raison;  en  quoi, 
comme  militaire,  il  eut  tort,  rien  n'étant  plus  étranger 
au  commandement  des  troupes.  Cette  restitution,  au 
reste,  fut  sans  résultat,  car  on  fit  peur  à  ce  prince  Doria, 
qui,  à  titre  de  don  patriotique,  se  hâta  de  renvoyer  l'os- 
tensoir. 

Second  fait.  Pendant  la  révolte  des  ofiiciers,  un  misé- 
rable, nommé  Matera,  n'avait  pas  paru  moins  zélé  pour 
les  coupables  que  pour  le  général  Masséna;  au  fond,  il 
n'appartenait  qu'à  nos  ennemis.  Lors  de  l'organisation 
des  premières  troupes  romaines,  il  parvint  à  se  faire  nom- 
mer colonel;  mais  les  consuls,  ayantfinipar  le  démasquer, 
le  destituèrent,  et  le  général  Saint-Cyr  réunit  une  com- 
mission qui  le  réintégra.  Le  Directoire,  près  duquel  les 
consuls  avaient  réclamé  et  s'appuyant  sur  un  blâme 
du  général  Brune,  ordonna,  le  7  juillet,  que  le  général 

toutes  les  pièces  k  charge  constituant  le  dossier  des  coupables, 
dossier  réuni  alors  entre  les  mains  du  général  Berthier,  une  seule, 
munie  de  quinze  signatures,  était  parvenue  jusqu'au  Directoire, 
qui  avait  aussitôt  ordonné  l'arrestation  des  quinze  signataires. 
Chargé  de  l'exécution  de  cet  ordre,  le  général  Gouvion  Saint-Cyr 
fit  saisir  les  coupables  de  nuit  ;  mais,  au  lieu  de  les  faire  immédia- 
tement jeter  dans  des  voitures  et  de  les  faire  conduire  à  Milan  sous 
escorte  de  gendarmes  ou  de  légionnaires  polonais,  il  les  enferma 
au  château  Saint-Ânge,  où  tous  leurs  camarades  et  complices 
vinrent  les  délivrer.  C'était  une  récidive  de  la  révolte,  et,  pour  la 
calmer,  le  général  Gouvion  Saint-Cyr  consentit  à  reconnaître  que 
les  signatures  apposées  au  bas  de  la  pièce  incriminée  pouvaient 
être  fausses  ;  de  fait,  il  les  considéra  comme  telles,  obtint  par  cette 
jonglerie  l'impunité  des  coupables  et  même  le  retour  à  l'ordre  ; 
mais,  par  ce  nouveau  succès  des  révoltés,  l'autorité  des  généraux, 
la  dignité  suprême  du  Directoire  n'étaient  pas  moins  atteintes,  et 
avec  elles  la  situation  morale  du  général  Gouvion  Saint-Cyr. 


228  MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

Saint-Cyr  aurait  une  autre  destination,  et  que  Matera 
serait  chassé  de  Rome;  or,  pour  la  confusion  définitive 
du  général  Saint-Cyr,  ce  Matera,  changeant  brusque- 
ment de  rôle,  passa  dans  le  royaume  deNaples,  où  il  com- 
manda des  bandes,  fut  pris  quelques  mois  après  par 
une  de  nos  colonnes,  et  pendu. 

Troisièmement.  Le  général  Saint-Cyr  fatigua  le  Direc- 
toire par  de  fausses  inquiétudes.  Certes,  avec  le  corps 
d'armée  de  Rome  tel  qu'il  existait,  toute  résistance  contre 
l'armée  napolitaine,  que  déjà  l'on  portait  à  soixante  mille 
hommes,  pouvait  être  déclarée  impossible  ;  mais  comment 
ce  premier  homme  du  monde  comme  manœuvrier  alla-t-il 
jusqu'à  déclarer  que  laretraitedeRome,  où  Ton  pouvait  à 
la  vérité  être  tourné  à  quarante  lieues  en  arrière,  mais 
d'où  Ton  avait  deux  routes  pour  se  retirer,  serait  irréa- 
lisable? Championnet  l'exécuta  cinq  mois  après  avec  au- 
tant d'ordre,  de  lenteur  que  de  succès.  Saint-Cyr  disait 
encore  que  quarante  mille  hommes  étaient  indispen- 
sables pour  vaincre  et  se  maintenir;  avec  moins  des 
deux  cinquièmes,  Championnet  extermina  les  soixante 
mille  Napolitains,  délivra  la  République  romaine  et  fit  la 
conquête  de  Naples.  Il  est  vrai  que  Saint-Cyr  se  supposait 
attaqué  par  des  troupes  de  quelque  consistance;  dès  lors 
il  pouvait  avoir  raison;  mais,  à  la  guerre,  trop  de  suppo- 
sitions contraires  à  la  confiance  qu'on  doit  avoir  dans  le 
succès  sera  toujours  de  la  faiblesse.  La  timide  prévoyance 
dans  ce  début  d'un  commandement  supérieur  fut,  au 
surplus,  remplacée  par  la  légèreté  et  Tincurie  chevale- 
resque de  Macdonald,  qui,  pour  l'honneur  et  le  bonheur 
de  l'armée,  ne  la  commanda  pas  pendant  les  campagnes 
de  Rome  et  de  Naples,  mais  qui,  pour  le  malheur  de 
cette  même  armée,  fut  chargé  de  sa  retraite  et  de  son 
commandement  au  bord  de  la  Trebia. 

A  ce  moment,  il  ne  restait  presque  plus  dans  l'État  ro- 


RÉVOLTES  DE  TERKACINE  ET  DE  MONTELEONE.   239 

main  de  cantons  qui  n'eussent  servi  de  théâtre  à  une 
levée  de  boucliers  contre  nous.  L'exemple  de  Rome  avait 
été  suivi  par  Marino,  Albano,  Castello,  Anagni,  Frosi- 
none,  puis  par  Orvieto  et  Viterbo,  en  dépit  du  général 
Mireur  et  des  exemples  terribles  que  ût  le  colonel  Girar- 
don.  Le  général  Valette  avait  prévenu  les  mouvements 
de  Macerata  et  de  Tolentino;  le  Trasimène,  Amandola 
avaient  payé  leur  tribut  de  révolte  et  de  répression  ; 
tout  à  coup,  le  31  juillet  (13  thermidor),  de  Terracine 
jusqu'aux  sources  du  Garigliano,  éclata  une  nouvelle  et 
menaçante  insurrection. 

Je  ne  m'arrête  qu'aux  expéditions  dans  lesquelles  j'eus 
quelque  part;  par  conséquent,  si  célèbre  que  soit  celle- 
là,  je  ne  puis  que  la  citer.  Comment  ne  pas  dire  cepen- 
dant qu'elle  fut  confiée  à  l'adjudant  général  Maurice  Ma- 
thieu, chef  d'état-major  du  général  Macdonald;  qu'une 
partie  de  la  légion  polonaise  s'y  distingua  et  perdit  son 
major  Podozki;  que  le  capitaine  Pamphile  Lacroix  ga- 
gna par  sa  conduite  le  grade  de  chef  de  bataillon,  qui  lui 
fut  décerné  par  le  Directoire,  et  le  sabre  de  Tamerlan(l), 
dont  lui  firent  hommage  les  consuls  de  Rome;  enfin  que, 
en  entrant  à  Terracine,  on  trouva  au  milieu  de  la  place  un 
autel  surmonté  d'une  croix  qui  portait  un  christ  de  gran- 
deur naturelle  avec  les  plaies  dégouttantes  de  vrai  sang? 
C'est  des  marches  de  cet  autel  que  les  prêtres  avaient 
fanatisé  la  ville;  sur  ces  mêmes  marches  bon  nombre 
de  fanatiques  vinrent  chercher  la  mort,  qu'on  ne  leur  fit 
pas  attendre. 

Le  28  août  (11  fructidor),  j'appris  que  la  commune  de 
Monteleone  devenait  le  foyer  d'un  nouveau  rassemble- 

(1)  Pamphile  Lacroix  eut  le  malheur  de  perdre  à  SaJDt-Domingue 
ce  sabre  auquel  il  attachait  un  triple  intérêt,  d'abord  l'intérôt 
d'origine,  ensuite  l'intérêt  d'en  avoir  mérité  l'honneur,  et  finalement 
do  l'avoir  mérité  au  pied  du  rocher  de  Circé. 


230  MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON    THIÉBAULT. 

ment  d'insurgés,  et  qu'un  dépôt  d'armes  et  de  munitions 
s'y  formait;  de  plus,  que  des  commissaires  envoyés 
par  le  préfet  du  Clituno  et  par  le  commandant  de  Spoleto, 
pour  expulser  ces  insurgés  et  faire  livrer  les  armes, 
avaient  été  obligés  de  fuir;  qu'en  outre,  les  habitants  de 
ce  canton,  confiants  dans  l'aspérité  de  leurs  montagnes, 
dans  leuréloignement  de  toute  communication,  n'obéis- 
saient plus  à  aucun  ordre  et  n'envoyaient  ni  contribu- 
tions ni  subsistances;  que,  sans  cesse  en  rapport  avec  les 
Abruzzes,  ils  étaient  aussi  Napolitains  que  Romains  (1), 
et  que  leur  haine  contre  la  France  et  la  Révolution  était 
portée  à  un  tel  degré  d'exaspération  qu'une  prise  d'armes 
était  imminente.  Or  ce  canton,  formé  de  six  petites  villes 
et  de  nombreux  villages,  flanquait  notre  communication 
la  plus  importante;  d'urgence  il  fallait  le  désarmer, 
mettre  à  jour  ses  contributions  et  prouver  à  ses  habi- 
tants que  leurs  montagnes  ne  les  protégeaient  pas. 

Je  rendis  compte  de  ces  faits  au  général  C...,  et, 
comme  je  désirais  enfin  montrer  de  quoi  j'étais  capable, 
j'offris  de  me  charger  de  l'expédition.  Je  fus  agréé;  j'avais 
carte  blanche;  je  haletais  après  une  occasion  de  disposer 
et  de  commander  une  attaque,  et  c'est  plein  de  l'ardeur 
de  l'enthousiasme  que  je  hâtai  mes  préparatifs.  J'expé- 
diai de  Foligno  à  Spoleto  des  troupes  pour  remplacer  la 
garnison  de  cette  dernière  ville,  et  j'envoyai  à  cette  gar- 
nison, ainsi  qu'à  cinquante  chasseurs  du  19*,  l'ordre 
d'être  le  29  août  à  la  pointe  du  jour,  avec  des  vivres 
pour  quarante-huit  heures  et  cinquante  cartouches  par 
homme,  en  bataille  sur  la  place  de  la  Cathédrale. 


(i)  Un  édii  du  roi  de  Naples  venait  d'arriver  cacheté  dans  toutes 
les  communes  du  royaume.  Il  devait  être  ouvert  le  même  jour  et  à 
la  même  heure.  Cet  édit,  qui  ordonnait  la  levée  du  cinquième  des 
hommes,  fit,  par  suite  de  la  disposition  des  esprits,  lever  en  un 
jour  quarante  mille  hommes. 


CHEF  D'EXPÉDITION.  281 

Cette  disposition  m'avait  fait  gagner  vingt-quatre 
heures.  Je  rejoignis  en  poste  et  avant  le  jour  mes  trou- 
pes à  Spoleto,  et,  pendant  qu'elles  se  rassemblaient, 
pendant  qu'on  préparait  les  chevaux  de  selle  que  j'avais 
demandés  pour  moi,  pour  mon  secrétaire,  pour  mon  do- 
mestique et  pour  Fabvre  que  le  général  C...  m'avait 
donné  (Dath  étant  resté  attaché  au  travail  de  l'état-major), 
j'allai  prendre,  auprès  du  préfet,  des  renseignements  sur 
la  situation  de  Monteleone,  sur  la  route  que  j'avais  à 
faire,  sur  le  genre  et  le  degré  de  résistance  qui  pouvait 
m'ètre  opposée.  Le  préfet  persista  dans  cette  opinion  que 
si  j'arrivais,  fût-ce  à  l'improviste,  il  y  aurait  combat; 
mais  que  si  je  permettais  qu'il  me  fît  précéder  par  un  de 
ses  délégués  nommé  Rotondi,  enfant  de  Monteleone 
et  aimé  dans  ces  montagnes,  il  y  aurait  soumission. 

On  conçoit  ma  désolation.  Mon  rêve  de  commande- 
ment allait  aboutir  à  la  conduite  d'une  simple  promenade 
militaire;  il  me  semblait  que  ce  préfet  me  coupait  les 
premiers  lauriers  de  ma  gloire;  mais  le  devoir  me  près- 
crivait  de  préférer  la  conciliation  à  la  lutte,  et  je  cédai, 
non  pas  toutefois  sans  me  réserver  une  dernière  chance, 
car  je  chargeai  le  délégué  de  déclarer  que  si  l'on  enle- 
vait de  Monteleone  les  armes,  les  munitions  et  seule- 
ment une  seule  des  six  pièces  de  canon  qui  s'y  trou- 
vaient, je  brûlerais  la  ville. 

La  route  qui  conduit  de  Spoleto  à  Monteleone  est  très 
pénible  ;  les  montées  escarpées  y  succèdent  sans  cesse  à 
des  descentes  à  pic;  une  troupe  y  est  tellement  retar- 
dée par  la  nécessité  de  marcher  homme  par  homme,  que, 
malgré  la  précaution  quej'avais  prise  de  faire  préparera 
une  étape  de  quoi  rafraîchir  les  troupes,  et  malgré  mes 
efforts  pour  abréger  les  haltes  et  accélérer  le  pas,  nous 
n'arrivâmes  qu'à  la  nuit  fermée. 

Cette  marche,  du  reste,  nous  permit  de  remarquer 


232  MEMOIRES   DO    GENERAL   BARON    THIÉBAULT. 

que,  cédant  aux  ordres  réitérés,  chaque  village  possé- 
dait son  arbre  de  liberté,  mais  que  chacun  de  ces  arbres 
était  surmonté  d'une  croix  au  lieu  du  signe  adopté 
alors,  ce  qui  avait  eu  pour  résultat  de  multiplier  les 
calvaires. 

A  un  demi-quart  de  lieue  de  Monteleone ,  je  trouvai 
trois  députés  qui  me  furent  présentés  par  le  délégué  du 
préfet;  je  me  bornai  à  les  renvoyer  de  suite,  avec 
Tordre  de  faire  illuminer  la  ville  et  de  prescrire  qu'elle 
le  fût  jusqu'au*  jour.  Cet  ordre  exécuté,  les  troupes 
entrèrent,  et,  du  moment  où  elles  furent  établies  dans 
les  couvents  d'hommes  que  je  leur  donnai  pour  quar- 
tiers, du  moment  où  le  service  fut  organisé,  les  membres 
des  autorités  et  les  notables  furent  réunis  chez  moi  et 
fortement  réprimandés.  Comme  on  ne  manque  jamais 
d'excuses  ou  de  prétextes,  leur  réponse  fut  que  la 
manière  dont  les  premiers  délégués  du  préfet  s'étaient 
comportés,  avait  indigné  le  peuple  de  la  ville  et  celui 
des  campagnes;  que  des  insurgés  venus  d'Amandola 
avaient  encore  concouru  à  monter  les  têtes;  que,  dès 
lors,  les  autorités  avaient  été  impuissantes,  mais  qu'ils 
n'entendaient  refuser  ni  les  armes  ni  les  munitions 
qu'ils  possédaient,  ni  les  fournitures  et  contributions 
qu'ils  reconnaissaient  devoir;  enfin  que,  quant  aux  armes 
des  particuliers,  ils  ne  mettaient  pas  en  doute  qu'elles 
ne  fussent  apportées  au  premier  ordre. 

Restait  l'exécution;  la  journée  du  lendemain  nous 
sufîit  pour  qu'elle  fût  complète,  à  ce  point  que,  dès  le 
matin  même,  l'argent  et  les  vivres  s'expédiaient  sur 
Spoleto,  et  que  les  canons,  les  poudres  et  les  fusils  (les 
bons,  bien  entendu,  car  les  mauvais  furent  brisés  sur 
place),  le  tout  chargé  à  dos  de  mulets,  marchaient  à  la 
suite  de  ma  colonne.  Mais,  pendant  que  les  habitants 
s'exécutaient  ainsi,  des  désordres  furent  commis  par  les 


PACIFICATION    DK   MONTELEONE.  288 

troupes,  et  quelques  objets  furent  volés.  Les  patrouilles, 
aussitôt  doublées,  un  citoyen  marchant  avec  chacune 
d'elles,  je  donnai  l'ordre  qu'un  officier  par  deux  compa- 
gnies, et  relevé  de  deux  heures  en  deux  heures,  parcourût 
la  ville,  jusqu'à  ce  que  la  retraite  eût  fait  rentrer  le  der- 
nier soldat.  L'ordre  portait  aussi  de  faire  arrêter  tous 
ceux  qui  se  rendraient  coupables  du  moindre  délit,  de 
leur  faire  de  suite  retourner  leur  habit  et  de  les  prévenir 
qu'ils  marcheraient  ainsi  pendant  toute  l'expédition. 
J'ajoutais  même  que,  si  ces  mesures  ne  suffisaient  pas, 
je  ferais  bivouaquer  les  troupes  sur  le  haut  des  mon- 
tagnes I  Enfin,  les  compagnies  de  la  d5*  légère,  dans  le 
quartier  desquelles  une  porte  avait  été  forcée,  furent 
consignées. 

Gela  fait,  et  n'ayant  plus  qu'à  poursuivre  mon  œuvre 
de  pacification,  je  me  dirigeai  sur  Cascia;  mais,  une  fois 
la  queue  de  ma  colonne  arrivée  à  cent  pas  en  dehors  de 
Monteleone,  je  fis  faire  halte,  et,  en  présence  de  l'édile 
et  des  deux  habitants  de  la  ville  qui  avaient  été  volés, 
disaient-ils,  par  les  soldats,  je  fis  faire  devant  eux,  sans 
que  personne  eût  pu  être  informé  d'avance,  la  visite  de 
chaque  sac,  de  chaque  giberne;  je  fis  déployer  les  ca- 
potes, etc.  Rien  ne  fut  trouvé,  personne  ne  fut  reconnu, 
et  du  moins  fut-il  avéré  que  personne  n'emportait  rien 
digne  d'être  réclamé.  Cette  visite  inattendue  et  les  ordres 
donnés  la  veille  produisirent  un  tel  effet  que  l'expé- 
dition se  termina  avec  le  plus  grand  ordre,  et  que  partout 
les  habitants  applaudirent  à  la  discipline  des  troupes. 

Successivement  Cascia,  Norcia  (1),  Visso  furent  désar- 
més comme  l'avait  été  Monteleone.  Enfin,  le  7  sep- 
tembre, je  terminai  l'opération  à  Trevi,  et,  le  8,  je  rentrai 
à  Spoleto,  ayant  non  seulement  assuré  la  soumission  de 

(1)  A  Norcia,  on  me  donna  un  bal,  que  de  très  jolies  femmes 
embellirent  de  leur  présence. 


234  MÉMOIRES    DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

toute  cette  partie  de  l'État  romain,  mais  encore  ayant 
organisé  un  service  d'espionnage  capable  de  m'informer 
exactement  de  tout  ce  qui  se  préparait  dans  les  Abruzzes, 
et  surtout  ayant  recueilli  des  nouvelles  d'une  haute  im> 
portance  sur  ce  qui  se  passait  dans  le  royaume  de 
Naples.  Ces  nouvelles,  je  me  hâtai  de  les  transmettre  au 
général  Macdonald  à  Rome,  en  même  temps  qu'au 
général  G...  à  Perugia. 

A  mon  retour  à  Spoleto,  j'eus  la  satisfaction  de  rece- 
voir du  préfet  les  compliments  les  plus  flatteurs;  toutes 
les  municipalités,  avec  lesquelles,  par  parenthèse,  il 
n'avait  été  question  d'aucun  c  gâteau  d'amandes  > ,  avaient 
écrit  pour  se  louer  des  troupes  et  de  leur  chef;  les  pa- 
triotes avaient  écrit  de  même  pour  se  féliciter  des 
résultats,  qui,  outre  un  désarmement  nécessaire  et  l'ac- 
quittement de  tout  ce  qui  était  dû,  avaient  produit  le 
bon  effet  d'assurer  l'exécution  de  beaucoup  d'ordres  ar- 
riérés et  de  rassurer  le  peuple  sur  nos  intentions. 

Mais  ce  qui  ne  laissa  pas  de  me  concilier  l'opinion  pen- 
dant cette  expédition,  ce  furent  mes  attentions  et  ma  solli- 
citude pour  les  couvents  de  femmes;  ainsi,  dès  que 
j'arrivais  dans  une  ville  où  se  trouvait  un  de  ces  cou- 
ventSy  et  il  s'en  trouvait  dans  presque  toutes,  j'envoyais 
une  sauvegarde  à  la  supérieure  et  je  lui  écrivais  que 
j'irais  le  lendemain,  à  dix  heures,  afin  de  savoir  par 
moi-même  si  elle  n'avait  aucune  plainte  ou  réclamation 
à  faire.  J'ajoutais  que  je  serais  heureux  de  m'édifier  par 
le  spectacle  de  sa  piété,  et,  comme  marque  de  confiance, 
j'ajoutais  que,  si  cela  ne  dérangeait  rien,  j'accepterais  au 
couvent  une  tasse  de  chocolat. 

A  l'heure  dite,  j'arrivais  suivi  par  le  plus  vieux  et  le 
plus  sage  des  oHiciers  de  ma  colonne;  j'étais  reçu  par  la 
supérieure,  qui,  à  la  tète  de  ses  religieuses,  s'empressait 
de  m'offrir  ses  actions  de  grâces.  Conduit  dans  la  meil* 


VISITES    AUX   COUVENTS   DE   FEMMES.  235 

leure  salle,  j'y  trouvais  un  fauteuil  préparé  pour  moi,  à 
côté  de  celui  de  la  supérieure  qui  seule  s'asseyait.  Le 
chocolat,  des  pâtisseries  et  des  sucreries  m'étaient  en- 
suite servis,  et,  pendant  que  je  déjeunais,  la  supérieure 
me  présentait,  en  mêles  nommant,  toutes  ses  religieuses.- 
Je  témoignais  alors  le  désir  de  voir  les  novices,  et  elles 
défilaient  de  même  en  me  faisant  leur  salut;  enûn^  arri- 
vaient sur  ma  demande  les  pensionnaires  qui  terminaient 
la  revue.  Lorsqu'une  religieuse,  novice  ou  pensionnaire, 
donnait  lieu  à  quelques  questions  de  ma  part,  elle  s'arrê- 
tait, jusqu'à  ce  que  la  supérieure  m'eût  répondu  ou  qu'elle- 
même  eûtsatisfait  à  mes  interpellations  directes,  jusqu'à 
ce  qu'enfin,  sans  me  lever  ni  me  plaindre  de  ma  gran- 
deur qui  m'attachait  à  mon  siège ,  je  lui  eusse  fait  le 
salut  d'adieu.  On  comprend  que  les  plus  belles  excitaient 
plus  de  curiosité  que  d'autres;  cependant,  dès  que  j'avais 
fait  arrêter  ainsi  une  des  plus  remarquables,  j'avais  soin 
de  faire  arrêter  une  des  plus  laides;  mais  encore  était-il 
impossible  de  contraindre  mes  vingt-neuf  ans  à  plus  de 
gravité,  d'avoir  plus  de  révérence  pour  les  personnes, 
de  respect  pour  les  choses.  J'ignore  si,  sous  un  portique 
saint  où  l'apparition  d'un  homme  était  si  extraordinaire, 
j'ai  fait  soupirer  quelques-unes  de  ces  colombes  gémis- 
santes, mais  il  en  était  qui  auraient  fait  hennir  le  vieux 
muphti  latin.  En  somme  il  ne  fut  pas  un  de  ces  cou- 
vents où,  dans  la  visite  que  je  faisais  de  toute  la  mai- 
son avant  de  partir,  on  ne  fût  édifié  de  mon  attention 
à  passer  avec  respect  devant  les  images.  Ce  que  j'en 
fis,  ce  fut  pour  donner,  par  ce  contraste  de  ma  pro- 
tection aux  couvents  de  femmes,  un  caractère  de  justice 
à  ma  sévérité  envers  les  couvents  d'hommes;  car  c'est 
dans  ces  derniers  que  se  fomentait  le  plus  ardemment 
la  révolte,  et  l'on  a  vu  que,  en  guise  de  châtiment,  j'y 
logeais  mes  soldats. 


236  MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    TUIEBAULT. 

Quant  au  désarmement,  il  produisit  six  pièces  de 
canon  de  montagne,  vingt-cinq  fusils  de  rempart,  dix- 
huit  cent  quarante-neuf  fusils  de  toutes  espèces,  plus 
deux  cent  quarante  que  je  répartis  entre  les  six  villes 
où  j'avais  créé  des  gardes  nationales,  et  enfin  dix-sept 
cents  livres  de  poudre. 

Les  tonneaux  qui  contenaient  cette  poudre  avaient 
été  si  souvent  chargés  et  déchargés,  qu'ils  la  perdaient 
de  toutes  parts,  lorsque  j'arrivai  à  Spoleto,  ce  qui  me 
fit  ordonner  de  les  placer  avec  une  garde  dans  la  salle 
basse  d'un  palais  inhabité.  Le  lendemain  matin,  accoro. 
pagné  d'un  capitaine  de  grenadiers  de  la  11*,  nommé 
Gélin,  d'un  autre  officier  et  de  Fabvre,  j'allai  vérifier 
l'état  de  mes  tonneaux,  et  je  trouvai  ]es  dalles  de  la  salle 
couvertes  de  poudre.  J'étais  assez  pressé  de  retourner 
auprès  du  général  C...  ;  je  chargeai  donc  Fabvre  de  faire 
raccommoder  les  tonneaux,  de  surveiller  leur  transport, 
ainsi  que  celui  des  armes,  jusqu'à  Perugia,  et  leur 
remise  au  commandant  de  la  citadelle  !...  c  Moi?  reprit 
ce  triple  fou,  avoir  cet  ennui  pendant  deux  jours  f  Ah  ! 
plutôt  que  le  feu  nous  en  débarrasse.  »  Et,  son  sabre  tiré, 
à  tour  de  bras  il  se  mit  à  frapper  les  dalles  et  à  faire 
voler  en  l'air  la  poudre  et  les  étincelles.  Au  premier 
coup,  Gélin  et  l'autre  officier  qui  m'avait  suivi  décam- 
pèrent à  toutes  jambes,  alors  que  Gélin,  se  trouvant  à 
côté  de  Fabvre,  aurait  eu  plus  court  de  saisir  et  d'arrêter  le 
bras  de  cet  insensé.  Quant  à  celui-ci,  après  avoir  donné 
impunément  je  ne  sais  combien  de  coups,  il  remit  son 
sabre  dans  le  fourreau,  en  disant  d'un  ton  fort  grossier  : 
«  Elle  ne  prendra  pas.  »  Pendant  cette  scène,  je  me 
trouvais  au  fond  de  la  salle ,  trop  loin  de  Fabvre  pour  avoi  r 
eu  le  temps  d'arriver  jusqu'à  son  bras;  craignant  qu'un 
cri,  un  ordre  ne  le  rendissent  plus  furieux,  j'étais  resté 
immobile  sur  le  tonneau  de  poudre,  où  je  m'étais  assis 


TONNEAUX  DE   POUDRE.  237 

à  mon  arrivée.  Enfin,  la  scène  terminée,  je  m'élançai  vers 
Fabvre  en  lui  criant  :  «  Vous  êtes  fou  et  le  plus  grand  fou 
qui  existe...  >  De  fait,  à  dater  de  ce  jour,  sa  tête  parut 
détraquée;  deux  ans  après,  il  mourut  à  la  maison  de 
fous  de  Chambéry,  sa  ville  natale.  Ayant  échappé  à  ce 
danger,  je  rentrai  fort  content  de  moi-même  à  Perugia. 
En  dépit  de  ses  rues  étroites,  la  plupart  montueuses, 
Perugia  forme  une  résidence  charmante.  Elle  était  peu- 
plée de  beaux  hôtels,  de  plusieurs  monuments,  de  cent 
églises  et  couvents,  pour  l'édification  de  ses  seize  à  dix- 
huit  mille  habitants.  Comme  beaucoup  de  villes  d'Italie, 
elle  a  eu  ses  peintres,  dont  elle  garde  précieusement  les 
chefs-d'œuvre,  et,  si  les  serpents  de  la  région  étaient  les 
plus  beaux  de  l'Italie,  par  une  coïncidence  digne  du 
paradis  terrestre,  les  femmes  de  la  ville,  du  moins  un 
grand  nombre  d'entre  elles,  étaient  en  1798  d'une  beauté 
remarquable. 

Perugia  possédait  une  université,  et  parmi  les  savants 
dont  elle  s'honorait  se  trouvait  un  médecin  septuagé- 
naire avec  lequel  je  me  liai;  il  avait  une  connaissance 
parfaite  de  l'histoire  du  Trasimène.  J'étais  parvenu  à 
lui  inspirer  quelque  attachement,  et,  de  cette  sorte,  je  lui 
avais  dû  des  notes  fort  curieuses;  par  medheur,  le  cahier 
qui  les  contenait  *a  disparu  avec  une  grande  partie 
de  mes  manuscrits,  de  documents  et  de  pièces  histo- 
riques à  jamais  regrettables,  qui  m'ont  été  volés  en 
décembre  1829;  c'est  par  suite  de  ce  vol  que  j'en  suis 
réduit  à  ne  plus  savoir  les  noms  d'une  foule  de  per- 
sonnes dont  je  parle. 

Au  nombre  des  faits  que  ce  médecin  me  révéla  se 
trouve  l'histoire  de  cette  trop  fameuse  aqua  toffana, 
poison  employé  sur  des  papes  et  qui  même  servit  à 
transformer  l'Eucharistie  en  un  moyen  d'empoisonne- 
ment. C'est  à  Perugia  que  ce  poison  fut  inventé  par  un 


t88  MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON    THIEBAULT. 

moine.  Quant  à  sa  composition ,  voici  ce  que,  sous  la 
promesse  d'un  secret  dont  la  mort  m'a  affranchi  depuis 
longtemps,  et  que,  à  une  exception  près  faite  pour  Gas- 
sicourt,  j'ai  cependant  gardé  jusqu'à  présent,  voici  ce 
que  m'a  dit  le  vieux  médecin  :  «  Vaqua  ioffana,  contre 
laquelle  il  n'y  a  pas  de  remède,  dont  la  moindre  parcelle 
détruit  l'existence,  qui  ne  laisse  aucune  trace  et  au  moyen 
de  laquelle,  suivant  les  doses,  on  donne  la  mort  dans  le 
délai  connu  de  jours,  de  semaines  ou  de  mois,  est  à  la 
fois  un  produit  animal  et  minéral.  Pour  l'obtenir,  on  fait 
avaler  à  un  porc  une  forte  dose  d'arsenic;  ensuite,  à 
force  de  coups  de  fouet,  on  provoque  chez  l'animal  une 
sorte  de  rage  qui  lui  fait  rendre  en  mourant  une  écume; 
cette  écume  est  Vaqua  toffana  (1).  i 

Quoi  qu'il  en  soit  de  cette  fabrication,  qu'à  tort  ou  à 
raison  je  m'amuse  à  consigner  ici,  c'est  à  propos  d'un 
autre  souvenir  que  j'ai  réveillé  la  mémoire  de  mon  vieux 
docteur.  Je  le  rencontrai  la  veille  d'un  voyage  que,  vers 
cette  époque,  j'allais  faire  à  Rome  :  c  Vous  choisissez 
mal  votre  temps,  me  dit-il,  l'aria  cattiva  règne  dans 
toute  sa  force,  et  si  vous  n'avez  pas  fait  vos  trente 
lieues,  c'est-à-dire  si  vous  n'arrivez  pas  avant  la  nuit, 
votre  voyage  ne  sera  pas  sans  danger  t  —  Mais,  lui 
répondis-je,  quel  est  l'effet  auquel  on  reconnaît  l'action 
morbide  de  ce  mauvais  air?  —  Le  sommeil,  reprit-il; 
quelque  effort  que  vous  fassiez,  seul  surtout,  et  malgré 
les  mouvements  de  votre  voiture,  vous  ne  résistez  pas 
au  sommeil;  si  vous  vous  endormez,  vous  êtes  mort! 
—  Mais,  ajoutai-je,  n'existe-t-il  aucun  préservatif?  — 
Non;  palliatif,  oui...  ainsi  emportez  une  bouteille  de 

(1)  Delpuech,  dont  je  parlerai,  m'a  assuré  qu*en  faisaot  cuire  des 
œufs  daos  une  forte  décoction  d'arsenic,  jusqu'à  ce  qu'ils  soient 
durs,  on  obtient  aussi  le  moyen  de  donner  la  mort  sans  laisser  de 
traces.  Don  Pedro  aurait  été  empoisonné  par  un  œuf  ainsi  cuit. 


VARIA   GATTIVA.  S89 

rhum,  et,  quand  Tassoupissement  se  fera  sentir,  ne  crai- 
gnez pas  d'en  trop  boire  (1).  » 

Je  partis  donc,  muni  de  ma  bouteille,  et  pressai  ma 
marche  autant  que  je  le  pus.  Pendant  qu'à  Nepi  on  chan- 
geait mes  chevaux,  j'appris  que,  ravant-demière  nuit, 
trois  Français  y  étaient  arrivés  allant  à  Rome  ;  que 
n'ayant  pas  trouvé  de  chevaux,  ils  étaient  obligés  d'en 
attendre;  qu'au  lieu  de  se  mouvoir  et  d'allumer  un 
grand  feu,  ils  s'étaient  assis  et  endormis,  et  que,  lors- 
qu'au bout  de  trois  heures  on  était  venu  leur  dire  que 
leur  voiture  était  réattelée,  deux  étaient  moribonds  et 
ne  purent  être  sauvés;  que  le  troisième  était  si  mal 
qu'on  eut  mille  peines  à  le  faire  arriver  vivemt  à  Rome. 
L'exemple  était  significatif,  et,  pour  aller  plus  vite,  je 
doublai  le  salaire  des  postillons;  mais,  quoi  que  je  pusse 
faire,  la  nuit  me  prit  à  deux  lieues  de  Rome.  Bientôt 
un  irrésistible  engourdissement  s'empara  de  moi,  je 
le  combattis  à  l'aide   de  ma  bouteille;  il  se  dissipa, 
pour  me  reprendre  peu  de  temps  après.  En  une  demi- 
heure  mon  rhum  me  ranima  encore  trois  fois;  enfin, 
approchant  du  pont  du  Tibre,  je  me  crus  sauvé.  Il  ne 
me  restait  pas  en  effet  dix  minutes  de  chemin.  Ajouter, 
pour  si  peu  de  temps,  à  l'usage  déjà  très  immodéré  que 
j'avais  fait  du  rhum,  moi  qui  jamais  ne  buvais  de 
liqueurs,  me  parut  inutile;  au  milieu  de  ces  réflexions, 
je  m'assoupis.  Je  dormais  à  peine,  lorsque  je  fus  arrêté 
et  réveillé  à  la  porte  de  Rome;  j'avais  un  mal  de  tête 
affreux,  une  fièvre  violente  qui  ne  me  quittèrent  pas 
durant  trois  jours,  malgré  les  secours  de  la  médecine  et 
les  soins  dont  m'entoura  la  marquise  de  Lepri.  Cette 
excellente  marquise,  quoique  la  chambre  que  j'avais 
occupée  chez  elle  eût  été  donnée  à  un  autre  officier  su- 

(1)  On  ne  connaissait  pas  encore  l'usage  de  la  quinine  comme 
palliatif  ou  préservatif. 


240  MÉMOIRES    DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

périeur,  n'avait  pas  voulu  que»  malade,  je  logeasse  ail- 
leurs que  chez  elle. 

Je  trouvai  à  Rome  plusieurs  Français  morts  ou  mou- 
rants par  suite  d'imprudences  de  la  même  nature,  et, 
dans  le  nombre  des  mourants,  le  bon  Lenoir,  qui  ne 
mourut  pas,  fort  heureusement;  déjà  mon  ami  depuis 
treize  ans,  il  devait  l'être  encore  quarante.  N'ayant  pas 
tenu  compte  de  ce  qu'on  avait  pu  lui  dire,  il  payait 
cruellement  le  plaisir  qu'il  avait  pu  trouver  à  aller, 
après  des  journées  brûlantes,  respirer  la  fraîcheur  du 
soir  à  la  villa  Borghese. 

C'est  pendant  ce  voyage  que,  à  mon  grand  étonne- 
ment,  mais  avec  le  plus  vif  intérêt,  je  revis  à  Rome  la 
pauvre  duchesse  de  Béthune,  cette  Mlle  Levavasseur  que 
j'avais  connue  si  fraîche  de  jeunesse,  de  talent  et  d'es- 
pérance, et  que  j'ai  déjà  citée  parmi  les  personnes  qui 
fréquentaient  le  baquet  de  M.  Deslon.  Fille  d'un  grand 
financier,  assurée  de  plus  de  trois  cent  mille  francs  de 
rente,  tout  semblait  lui  présager  le  plus  heureux  avenir; 
mais  la  vanité  de  sa  famille  détruisit  son  existence. 

Au  nombre  des  roués  qui,  vers  cette  époque,  scanda- 
lisaient Paris  et  déshonoraient  leurs  noms,  se  trouvait 
un  M.  de  Béthune;  il  renchérissait  encore  sur  les  atro- 
cités dont  ses  camarades  de  jeu  ou  de  débauche  fai- 
saient parade,  et  son  exécrable  réputation  reposait  sur 
une  série  d'anecdotes  révoltantes  (1).  Il  entendit  parler 
de  Mlle  Levavasseur  et,  ruiné,  conçut  le  projet  de 
l'épouser.  Elle  était  loin  de  désirer  ce  mariage;  mais 
son  père,  flatté  d'une  telle  alliance,  usa  d'autorité,  et  la 
piété  filiale  fit  raison  des  répugnances.  Hélas!  cette 
union  ne  fut  pas  même  marquée  par  un  seul  instant 
d'illusion  !  Dès  le  soir  même,  dès  qu'il  fut  seul  avec  sa 

(1)  Paul  Thiébault  a  rappelé  une  des  prouesses  de  ce  triste  héros 
tome  I,  page  211. 


LA  DUCHESSE  DE   BETHUNË.  241 

femme,  ce  monstre  lui  fit  une  scène  exécrable  sur  le 
goût  qu'elle  avait  pour  la  musique;  il  déclara  qu'au* 
cuns  maîtres  ne  seraient  reçus  chez  lui  et  signifia  qull 
entendait  qu'aucun  piano  ne  se  rouvrît  pour  elle  ou 
qu'elle  chantât  quoi  que  ce  pût  être;  puis,  pour  qu'elle 
ne  pût  se  méprendre  sur  ce  que  ses  ordres  avaient  d'ab- 
solu, il  brisa  le  piano  qu'elle  possédait,  l'un  des  plus 
parfaits  qui  existassent  alors,  et  mit  en  lambeaux  toute 
la  musique.  Qu'on  juge  de  l'efTet  de  cet  affreux  début 
sur  une  personne  belle,  douce,  craintive  et  si  loin  sans 
doute  de  s'attendre  à  de  semblables  procédés  !  La  suite 
ne  fut  pour  elle  que  trop  digne  des  premiers  moments  : 
ni  ses  grâces,  ni  son  esprit,  ni  ses  vertus  n'adoucirent 
son  sort.  Elle  n'eut  de  répit  ni  pendant  sa  grossesse,  ni 
durant  ses  couches,  dans  lesquelles  elle  mit  au  monde 
une  fille,  qui  par  miracle  arriva  à  terme.  Son  martyre 
dura  deux  ans,  au  bout  desquels  le  ciel  prit  pitié  d'elle 
et  la  délivra  ;  mais  ce  qui  acheva  de  la  caractériser,  ce 
furent  les  soins  que,  avec  un  inconcevable  dévouement, 
elle  prodigua  à  son  mari  jusqu'aux  derniers  moments. 
On  conçoit  si  j'étais  ému  de  la  revoir;  elle  me  rappe- 
lait, avec  les  premières  années  que  j'avais  passées  à 
Paris,  ma  mère  et  ma  sœur  dont  elle  était  estimée  et 
aimée;  elle  me  rappelait  aussi  les  heureux  sentiments 
qu'elle  m'avait  inspirés,  alors  que  par  sa  fortune  et  par 
ses  espérances  elle  excitait  autour  d'elle  tant  d'envie  et 
d'admiration.  Mais  elle  n'était  plus  que  l'ombre  d'elle- 
même.  Bien  que  treize  années  seulement,  ajoutées  à  ses 
dix-sept  ans  d'alors,  la  laissassent  encore  jeune,  sa 
santé  avait  été  détruite  pour  toujours.  Une  fois  encore 
je  lui  entendis  faire  de  la  musique,  et  je  ne  fus  pas 
moins  touché  de  sa  complaisance  qu'enchanté  de  son 
talent.  Elle  n'en  fit  cependant  qu'un  moment;  les  forces 
lui  manquèrent,  et  elle  fut  obligée  de  cesser.  Ruinée  par 

II.  16 


242  MÉMOIRES    DU    GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

M.  deBéthune,  elle  s'était  rendue  à  Rome  pour  quelques 
réclamations  qu'elle  suivait  dans  l'intérêt  de  sa  fille;  je 
quittai  Rome  peu  de  jours  après  cette  dernière  entrevue, 
et,  à  mon  grand  regret,  je  n'ai  plus  trouvé  personne 
qui  ait  pu  me  donner  de  ses  nouvelles;  ce  n'est  pas 
sans  attendrissement  que  je  paye  ce  dernier  tribut 
d'hommages  à  ses  charmes  et  à  ses  malheurs. 

Dès  que  je  m'étais  senti  capable  de  sortir,  j'avais 
débarrassé  la  marquise  de  ma  personne,  et,  malgré  les 
efforts  qu'elle  avait  bien  voulu  faire  pour  me  retenir, 
j'étais  allé  me  loger  au  palais  Ghigi,  au  coin  de  la 
rue  du  Peuple  (le  Cours)  et  de  la  place  Colonna.  Mon 
séjour  devant  être  court,  il  importait  donc  fort  peu  que 
j'eusse  mes  aises,  et  si  je  consigne  le  fait,  c'est  pourdon- 
ner  une  idée  de  ce  qu'étaient  les  habitations  à  Rome. 
J'avais  pris  un  domestique  en  arrivant;  le  prince  Chigi 
en  avait  attaché  quatre  autres  à  mon  service,  et,  bien 
que  je  fusse  entouré  de  ce  personnel ,  il  me  semblait 
que  j'étais  tout  seul  dans  l'appartement  où  l'on  m'avait 
logé,  tant  était  vaste  cet  appartement.  Indépendamment 
de  plusieurs  grandes  pièces,  qui  servaient  de  cabinet 
de  toilette,  de  salle  de  bain,  etc.,  ma  chambre  à  cou- 
cher était  telle  que  je  mesurais  cent  quarante  pas  de 
mon  Ht  à  la  porte  de  mon  antichambre. 

Ma  première  visite  fut  naturellement  pour  le  géné- 
ral Macdonald,  commandant  le  corps  d'armée.  Je  ne  le 
connaissais  pas;  il  me  reçut  fort  bien.  Je  lui  parlai  des 
nouvelles  que  je  lui  avais  envoyées  relativement  aux 
agissements  du  royaume  de  Naples;  je  lui  faisais  pré- 
voir une  agression  sans  déclaration  de  guerre;  mais  il 
repoussa  cette  idée,  en  plaisanta  même,  plus  que  dans 
sa  position  un  général  ne  devait  en  plaisanter;  en  fait, 
il  n'ébranla  pas  plus  ma  conviction  que  je  n'ébranlai 
son  incrédulité. 


NOUVEAU    SÉJOUR    A   ROME.  243 

Un  jour  que  je  dînais  chez  lui,  j'y  trouvai  un  capi- 
taine de  la  15*  légère,  nommé  Piquet,  mystificateur-né, 
par  conséquent  incomparable,  et,  comme  je  le  lui  disais, 
doué  au  plus  haut  degré  du  génie  des  bêtises.  Il  faisait 
le  Bourd  comme  jamais  on  ne  l'a  fait;  il  faisait  vingt 
autres  rôles,  ou  plutôt  il  les  faisait  tous  avec  une  inconce- 
vable perfection  ;  il  avait  commencé,  à  Rome,  par  mys- 
tifier le  général  Macdonald,  comme  à  Udine  il  avait 
mystifié  le  général  Bernadotte;  il  servait  de  temps  à 
autre   à  égayer  la  table  du  général  en  chef,  et  c'est 
à  une  de  ses  mystifications  que  j'assistai  la  première 
fois  que  je  le  vis.  Il  ajoutait  à  ce  don  celui  d'une  voix 
de  ténor  admirable,  l'une  des  plus  belles  que  j'eusse 
entendues;  il  était  l'ami  de  Dath,  qui  m'avait  souvent 
parlé  de  lui,  et,  comme  il  était  très  brave,  servait  bien, 
comme  il  avait  beaucoup  d'esprit,  une  rédaction  facile 
et  de  bonnes  manières,  comme  pendant  vingt-quatre 
heures  par  jour  et  trois  cent  soixante-cinq  jours  un 
quart  par  an,  il  était  capable  d'amuser  toute  une  armée, 
je  lui  proposai  de  devenir  le  collègue  de  Dath,  qui, 
comme  plaisant  et  comme  chanteur,  était  tout  à  fait 
propre  à  jouer  avec  lui  les  seconds  rôles.  Il  accepta  et 
ne  tarda  pas  à  me  rejoindre  à  Perugia. 

Les  dames  que  pendant  mon  premier  séjour  à  Rome 
j'avais  journellement  vues  parurent  sensibles  à  ma  réap- 
parition et  me  donnèrent  de  nouvelles  preuves  de  leurs 
bontés.  Celle  qui  aurait  pu  les  remplacer  toutes  pour 
moi,  cette  charmante  et  magnifique  duchesse  Ceva, 
manquait  à  la  vérité;  mais,  à  part  elle,  je  fus  enchanté 
de  mon  séjour,  et  je  l'aurais  prolongé  si  la  voix  du 
devoir  ne  m'avait  rappelé  à  mon  poste.  Huit  jours  écou- 
lés, je  fis  pour  la  seconde  fois  mes  adieux  à  Rome,  et, 
malgré  l'ennui  du  départ,  mon  retour  à  Perugia  fut 
plus  gai  que  ne  l'avait  été  ma  venue.  Partant  de  Rome 


944  MÉMOIRES  DU    GENERAL   BARON   THIEBAULT. 

vers  trois  heures  du  soir,  nous  dépassions  avant  la  nuit 
la  région  du  mauvais  air.  Clément  et  deux  autres  offi- 
ciers de  notre  grade  demandèrent  à  partir  avec  moi  et 
complétèrent  ma  voiture.  Prêts  à  nous  mettre  en  route, 
l'un  d'eux  se  trouva  en  marché  avec  le  prince  Checo 
Borghese  pour  lui  vendre  un  cheval  de  prix,  et,  ce  che- 
val étant  à  Foligno,  le  prince  se  décida  à  s'y  rendre. 
Voulant  voyager  avec  nous  et  ne  prenant  aucune  de  ses 
voitures»  je  lui  offris  naturellement  la  première  place 
dans  la  mienne;  il  la  refusa  et  ût  ce  trajet  à  franc  étrier, 
courant  devant  nous  et  commandant  mes  chevaux  de 
poste,  ce  que  du  reste  il  fit  à  merveille.  J'eus  donc  un 
prince  Borghese  (1)  pour  courrier,  comme  plus  tard, 
ainsi  qu'on  le  verra,  j'eus  pour  commandant  de  ma 
garde  d'honneur  un  duc  de  Laval  qui  me  traitait 
d'Excellence. 

Pendant  les  quinze  premiers  jours  que  Piquet  passa  à 
Perugia,  il  n'y  fut  question  que  de  lui.  En  descendant  de 
voiture,  il  entra  au  café  et  se  trouva  en  scène;  un  com- 
père l'y  attendait  et  y  avait  retenu  un  jeune  officier, 
très  bon  garçon  et,  à  cause  de  cette  bonté  môme,  choisi 
pour  être  le  premier  mystifié.  Jouant  le  sourd  et  déplus 
faisant  le  ma1ade>  Piquet  devint  aussitôt  l'objet  de  l'at- 
tention générale.  Le  compère,  pour  paraître  se  moquer 
de  lui,  le  regardait  en  riant.  Piquet  vint  lui  demander  de 
quoi  il  riait;  là-dessus  malentendus,  querelles  et  atta- 
ques de  nerfs.  La  victime  désignée  s'empressa  de  secou- 
rir Piquet,  qui  fit  je  ne  sais  combien  de  haut-le-corps, 

(1)  Ce  prioce  Checo,  fort  loin  d'être  saos  esprit  naturel,  mais 
ne  sachant  rien  au  monde  et  ne  raisonnant  ni  ses  actions  ni  ses 
paroles,  était,  dans  toute  la  force  du  terme,  un  hurluberlu  qui 
ne  s'était  jamais  donné  d'autre  peine  que  de  naître.  Son  fière 
aîné,  beaucoup  moins  doué  de  ce  que  les  Italiens  appellent  le  géaie, 
affectait  la  plus  sévère  tenue  et,  par  cela  seul,  s'attirait  beaucoup 
plus  d'hommages. 


L'ADJOINT    PIQUET.  245 

de  soubresauts,  de  grimaces  et  de  convulsions;  ayant 
repris  connaissance,  il  ne  voulut  plus  recevoir  de  soins 
que  de  son  patient.  Je  laisse  mille  incidents  burlesques, 
et,  pour  me  borner  à  indiquer  les  traits  principaux, 
j'ajouterai  que,  après  deux  heures  passées  dans  ce  café 
où  cinquante  officiers  étaient  accourus.  Piquet  se  fit 
porter  par  la  victime  jusqu'à  son  logement;  il  se  fît  cou- 
cher par  lui,  donner  un  lavement,  apporter  le  bassin,  et 
il  garda  le  pauvre  garçon  jusqu'à  trois  heures  du  matin, 
heure  à  laquelle  celui-ci  se  sauva,  exténué  de  fatigue  et 
mourant  de  faim.  On  conçoit  la  joie  immodérée  des  té- 
moins de  quelques-unes  des  scènes  de  cette  farce, 
témoins  initiés,  qui  de  demi-heure  en  demi-heure  étaient 
informés  et  m'informaient  de  tout  ce  qui  se  passait. 

Le  lendemain,  Piquet  garda  toute  la  journée  son  nou- 
vel ami,  qu'il  époumona;  le  surlendemain,  il  dîna  chez 
le  général  C...,  avec  qui  nous  avions  arrangé  la  mys- 
tification de  Richebourg.  Plein  d'esprit  et  d'imagination, 
Richebourg  était  un  sujet  parfait  pour  ces  sortes  de 
plaisanteries.  A  table,  placé  à  côté  de  Piquet,  il  avait  reçu 
la  recommandation  d'avoir  soin  de  <  ce  malheureux 
sourd  1.  Pauvre  Richebourg  I  Piquet  l'égosilla,  à  force 
de  lui  faire  répéter  et  de  lui  faire  crier  toujours  plus 
haut  des  phrases  qu'il  avait  l'air  de  ne  pas  entendre  ou 
d'entendre  de  travers.  En  sortant  de  table,  Piquet  se  prit 
de  querelle  avec  Petriconi,  qui  avait  le  mot;  Richebourg 
fut  chargé  par  le  général  de  le  calmer,  et  là  commença 
la  véritable  scène.  Richebourg  ayant  un  rendez-vous 
dont  l'heure  était  venue.  Piquet  débuta  par  le  remor- 
quer dans  un  angle  de  croisée;  mais,  du  moment  où 
Richebourg  eut  dit  à  demi-voix  :  t  Va,  je  te  lâcherai 
bientôt...  »,  Piquet,  de  la  manière  la  plus  naturelle,  le 
prit  à  l'habit  en  passant  l'index  dans  une  des  bouton- 
nières, et  il  ne  la  lâcha  plus,  quoi  que  l'autre  pût  faire. 


246   MÉMOIRES    DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBADLT. 

f  Maudit  sourd,  grommelait  Richebourg,  que  le  diable 
l'emporte!  >  Et  Piquet  ne  tarissait  pas  en  actions  de 
grâces  sur  sa  complaisance  à  Técouter  et  sur  sa  politesse  : 
«  Mais,  criait  Richebourg,  on  m'attend!...  —  Non  pas, 
disait  Piquet,  personne  ne  m'attend,  et  quand  même, 
le  plaisir  de  causer ,  ce  plaisir  qui  devient  si  rare  pour 
moi  et  que  vous  me  rendez  si  doux...  —  Mais,  reprenait 
Richebourg  en  l'interrompant,  je  vous  dis  qu'il  faut 
que  je  m'en  aille...  Une  bataille,  dites-vous?  Erreur... 
non...  ce  n'est  pas  dans  une  bataille,  c'est  au  siège  de 
Grave,  et  par  l'effet  d'un  coup  de  canon,  que  mon  ouïe 
s'est  légèrement  endurcie.  » 

Et  là-dessus  venait  toute  l'histoire  du  siège  de  Grave 
et  du  prétendu  coup  de  canon.  Nous  riions  aux  éclats, 
Piquet  le  voyait  :  <  Oh!  capitaine!  ajoutaitril  douloureu- 
sement, sont-ils  malhonnêtes  à  mon  égard  !  Quelle  diffé- 
rence d'eux  à  vous!  etc.  Enfin,  hurlait  Richebourg,  j'ai 
un  besoin  à  satisfaire,  j'ai  la  colique...  »  Et  le  maudit 
sourd,  après  avoir  avancé  sa  meilleure  oreille,  comme  il 
le  disait,  et  paru  écouter  de  toutes  ses  forces,  prenait 

le  change  sur  tout Une  heure  et  demie  se  passa 

ainsi,  après  laquelle,  le  rendez-vous  devant  être  bien 
manqué,  Piquet  dit  :  c  Ah  çà  !  auriez-vous  par  hasard 
quelque  chose  à  faire  ?  Dites.  Ne  vous  gênez  pas.  Per- 
sonne n'est  plus  discret  que  moi.  >  Et  comme  Riche- 
bourg accompagnait  ses  c  oui  »  de  grands  signes  de  tête, 
il  reprit  :  c  Que  ne  le  disiez-vous  ?  >  Il  le  lâcha,  et  Ri- 
chebourg partit  à  toutes  jambes,  tandis  que  Piquet  lui 
criait  :  Au  revoir  ! 

Voilà  l'ébauche  de  deux  de  ces  scènes.  Une  encyclo- 
pédie ne  les  contiendrait  pas  toutes,  attendu  que  chaque 
jour,  comme  à  chaque  propos,  avec  nous  comme  avec 
qui  que  ce  pût  être,  seul  comme  en  public,  du  soir 
au  matin,  dans  sa  chambre  comme  dehors,  c'étaient  sans 


LE   GÉNIE   DES   BÊTISES.'  247 

cesse  des  facéties  nouvelles  et  inattendues.  A  la  prome- 
nade je    Tai  vu  pendant  une  demi-heure  expliquer  à 
deux  pauvres  comment  ils  devaient  se  partager  un  sou  ; 
je  l'ai  vu,  dans  un  casin,  faire  tenir  sa  tasse  de  café  par 
un  Italien,  sous  prétexte  de  chercher  dans  ses  poches 
un  papier  qu'il  voulait  lui  montrer,  qu'il  ne  trouvait 
pas,  et,  reculant  comme  machinalement,  se  faire  suivre 
par  le  porteur  pendant  un  quart  d'heure;  je  l'ai  vu,  sa 
tabatière  à  la  main,  l'ouvrant  comme  pour  en  offrir  une 
prise  et  la  refermant  dès  que  son  interlocuteur  allon- 
geait les  doigts,  et  cela  de  l'air  d'un  homme  entièrement 
préoccupé  de  sa  conversation,  qu'il  ne  laissait  jamais 
tarir;  puis,  sans  se  découvrir,  il  recommençait  dix  fois 
saoïystification.  Je  me  rappelle  que,  pendant  la  campa- 
gne de  Naples,  la  municipalité  de  je  ne  sais  plus  quelle 
petite  ville  s'étant  rendue  chez  moi,  alors  que  j'étais  à 
table.  Piquet  fit  signe  au  plus  âgé  de  ces  magistrats  de 
s'approcher,  et,  sous  prétexte  de  lui  donner  des  avis  im- 
portants, il  le  tint  courbé  en  deux  pendant  qu'il  lui 
débitait  à  l'oreille  une  kyrielle  de  mots  à  demi  articulés, 
n'ayant  ni  suite  ni  sens.  De  temps  [en  temps  il  s'arrê- 
tait, et,  fixant  ce  vieux  magistrat,  il  lui  demandait  du 
plus  grand  sérieux  :  c  Capito,  signore?  »  A  quoi  le  mal- 
heureux, n'osant  pas  dire  non,  répondait  de  l'air  d'un 
supplicié  :  c  Si,  signore...  >  Combien  de  fois  encore  Tai-je 
vu  arrêter  dans  les  rues  la  première  personne  venue, 
tantôt  pour  lui  chercher  querelle^  tantôt  pour  lui  deman- 
der les  renseignements  les  plus  absurdes,  tantôt,  et  en 
commençant  par  l'embrasser,  pour  lui  soutenir  qu'ils 
étaient  amist  Enfin,  et  sans  uniforme,  bien  entendu,  je 
me  rappelle  l'avoir  surpris  se  mettant  au  coin  d'une  rue 
à  jouer  à  la  mourre  avec  des  misérables,  et,  les  trichant 
d'une  manière  indigne,  il  leur  gagna  leurs   bardes, 
qu'ensuite  et  avec  usure  il  leur  rendit  en  aumône.  Mais 


348  MEMOIRES   DU   GENERAL  BARON    THIÉBAULT. 

pour  lui  hommes  et  femmes,  enfants  et  vieillards,  pau- 
vres ou  riches,  gens  de  rien  ou  personnages  puissants, 
tout  était  occasion  ou  sujet .  Je  crois  qu'il  aurait  mis  un 
pavé  en  scène,  et  certainement  il  aurait  joué  la  comédie 
pour  les  quatre  murs  d'une  prison. 

Quoique  je  ne  puisse  par  la  suite  de  mon  récit  éviter 
de  revenir  à  lui,  je  vais  finir  cet  article  par  un  tour  qu'il 
fit  à  Udine.  Il  avait  remarqué  un  bon  négociant,  qui, 
réglé  comme  une  horloge,  à  deux  heures  sonnant,  quit- 
tait la  Bourse  et  traversait  la  grande  place  pour  rentrer 
chez  lui  et  se  mettre  à  table.  Ayant  choisi  un  jour  où  la 
chaleur  était  étouffante  et  pris  sous  le  bras  un  sac  à 
argent  plein  de  morceaux  de  plomb  ronds,  de  la  gran- 
deur d'une  piastre,  mais  d'un  poids  insupportable,  il  va 
à  la  rencontre  de  son  personnage  et  arrive  en  face  de  lui, 
au  beau  milieu  de  la  place;  il  l'arrête  et  lui  dit  :  «  Ne 
seriez-vous  pas  M.  X...?  —  Oui, monsieur.  —  Négociant? 

—  Oui,  monsieur.  —  Banquier,  môme?  —  Oui,  mon- 
sieur. —  Très  bien.  Et  vous  n'êtes  certainement  pas  sans 
connaître  les  principales  maisons  de  commerce  de 
Trieste?  — Je  suis  en  relation  d'affaires  avec  plusieurs. 

—  En  ce  cas,  monsieur,  vous  pouvez  me  rendre  un  véri- 
table service.  —  De  quoi  s'agit-il?  --  Le  voici.  Il  y  a  un 
an  qu'un  négociant  de  mes  amis  a  fait  à  une  maison 
de  Trieste  une  fourniture  de  haricots.  Il  lui  est  encore 
dû  sur  cette  fourniture  deux  cents  sequins;  il  m'écrit  de 
lui  faire  solder  ce  reliquat,  et  j'ai  pensé  que  vous 
pourriez  m'aider  dans  cette  occasion.  —  Mdis,  monsieur, 
reprit  le  négociant  d'Udine,  quel  est  le  nom  de  cette 
maison?  —  Son  nom?...  Attendez...  mais  j'ai  sur  moi 
la  lettre  de  mon  ami,  et,  si  vous  avez  la  bonté  de  tenir 
un  moment  cet  argent,  je  vais  vous  renseigner...  »  Ayant 
confié  son  énorme  sac,  il  cherche  dans  une  quantité  de 
papiers,  ne  trouve  pas  la  lettre  et  s'écrie  :  <  Elle  est 


LES   MYSTIFICATEURS   CÉLÈBRES.  849 

restée  chez  moi!...  mais  je  loge  à  deux  pas...  Je  vous 
laisse  donc  mon  sac  et  je  reviens  à  l'instant.  >  Il  part, 
sans  donner  au  pauvre  négociant  le  temps  de  répondre, 
et,  sans  cesser  de  courir,  tourne  une  rue,  monte  dans  la 
maison  du  grand  café  par  la  porte  de  derrière  et  rejoint 
au  premier  ses  amis,  témoins  du  début  de  cette  scène; 
de  là,  bien  à  l'abri,  il  observe  son  homme  qui,  sous  un 
soleil  dévorant  et  pendant  que  pour  dtner  on  l'attendait 
chez  lui,  passe  une  heure  dans  cette  fournaise,  n'ose,  à 
cause  de  l'argent  dont  il  se  croit  dépositaire  de  par  la 
confiance  d'un  Français,  approcher  d'aucune  maison, 
sue  à  grosses  gouttes,  et  change  à  chaque  instant  le 
fatal  sac  de  bras.  Ënfln^  trois  heures  sonnées,  le  malheu- 
reux appelle  à  lui  tous  les  passants,  dépose  le  sac  par 
terre,  le  fait  ouvrir  et,  aux  éclats  de  rire  de  tous  les  assis- 
tants, regagne  son  gtte  de  la  manière  la  plus  piteuse. 

J'ai  vu  plus  tard  les  mystificateurs  les  plus  célèbres, 
c'est-à-dire  Musson,  Thiémet,  Legros,  et  ils  m'ont  fait 
pitié  lorsque  je  les  ai  comparés  à  Piquet.  C'était  chez  les 
plus  forts  le  talent  au  lieu  de  l'inspiration ,  chez  tous  le 
métier  à  la  place  du  génie;  aussi  étudiaient-ils  les  rôles 
que  Piquet  improvisait,  et  Piquet  n'était-il  jamais  plus 
saillant  que  lorsque,  pris  au  dépourvu,  il  avait  l'occa- 
sion d'un  rôle  nouveau.  D'ailleurs,  avant  d'amuser  les 
autres.  Piquet  voulait  s'amuser  lui-même  et  faisait  d'au- 
tant plus  de  frais  à  proportion  du  plaisir  qu'il  trouvait  à 
en  faire.  Je  le  vois  encore,  ce  brave  Piquet.  Sa  figure  à 
la  fois  si  mobile,  si  fine,  si  gaie,  si  maligne,  prenait 
tous  les  caractères,  rendait  toutes  les  impressions;  il 
avait  toujours  l'air  de  nous  dire  :  c  Si  je  voulais!  >  Et  il 
voulait  presque  toujours.  Il  ne  faisait  pas  de  pasquî- 
nades  comme  Thiémet^  qui,  par  exemple,  imitant  l'incon- 
cevable bruit  de  la  machine  de  Marly  et  l'entremêlant 
comme  malgré  lui  à  tout  ce  qu'il  disait,  prétendait  que  sa 


li*  MÉMOIBES  DU  GÉNÉRAL  BABON  THIÉB.IULT. 

sènpenduitsa  grossesse  avait  eu>  ud  regard  >  de  cette 
iMchine.  Il  n'était  pas  réduit  comme  Legros  au  rôle  de 
sourd  c'est-à-dire  à  un  rôle,  ou,  comme  MuseoD,  à  an 
répertoire  étudié,  préparé  tel  que  le  Carême  ou  l'ATeat 
Aaa  prédicateur.  Son  boulet  datait  du  siège  de  Grave, 
,-lni  de  Legros  de  Mareogo,  c'est-à-dire  que  Piquet  avait, 
nir  instinct  de  nature,  devancé  tous  les  mystificateurs  à 
..jjreg.biea  avant  qu'oD  parlAt  d'eux/ll  aurait  payé  pour 
faire  ce  que  tes  autres  faisaient  pour  del'argent,  ce  qu'il 
faisait,  lui'  ^^  risque  de  son  état  et  parfois  de  sa  vie. 

/iu  surplus,  il  n'eut  pas  toujours  à  se  féliciter  du  résul- 
Ml  de  ses  plaisanteries.  Se  trouvant  dans  un  café  avec 
un  Franchis,  il  lui  fit  une  farce  très  connue;  mais  il  avait 
;,.  jon  de  rendre  neuves  les  farces  les  plus  banales.  En 
mettant  le  doigt  sur  sa  propre  joue,  il  dit  à  ce  Français  : 
,  Vous  avez  un  peu  de  noir  là...  Et  cet  homme  de  s'es- 
.;ujer..-  (  Un  peu  plus  haut...  >  Et  l'homme  essuie  plus 
haut..-  0  Un  peu  de  salive  I  >  A  ce  mot,  ce  Français  se 
léTB,  va  à  une  glace,6'aper£oit  de  la  moquerie,  demande 
raiion  à  Piquet,  qui,  pour  rappeler  son  expression,  fut 
rafratchi  d'un  bon  coup  d'épée...  ce  qui  ne  l'empêcha 
,,as  de  recommencer  à  sa  première  sortie. 

Jq  ne  sais  plus  à  quelle  occasion,  le  général  Hacdo- 
,in1d  envoya  à  Penigia  un  de  ses  aides  de  camp,  nommé 
lUésimart.  Richebourg,  qui  ne  cherchait  que  les  moyens 
de  se  débarrasser  des  faveurs  de  Mme  0...,  imagina 
lie  se  faire  faire,  au  profit  de  ce  Blésimart,  qui  avait 
jiaru  ne  pas  demander  mieux,  une  infidélité,  dont 
ictie  dame  rêvait  avec  délices  de  se  rendre  coupable. 
Min  d'assurer  l'exécution  de  ce  projet,  pour  l'achève- 
iiieat  duquel  chacun  semblait  d'accord,  j'arrangeai  une 
li'omenade  au  lac  de  Trasimène  et  une  chasse  dans  la 
l>lus  giboyeuse  de  ses  trois  ties,  chasse  pendant  la- 
iiuelle  Mme  C...  et  Blésimart  devaient  rester,  en  nous 


CHASSE   MALHEUREUSE.  251 

attendant  dans  une  auberge  au  bord  du  lac,  elle,  parce 
qu'elle  avait  peur  de  la  traversée;  lui,  parce  qu'il  n'ai- 
mait pas  la  chasse. 

Les  choses  ainsi  disposées,  nous  quittÂmes  Perugia 
par  un  temps  magnifique;  mais  pendant  notre  trajet  un 
orage  survint^  et,  quand  nous  arrivâmes,  aucun  batelier 
ne  voulut  nous  conduire  dans  l'île  choisie  et  distante 
de  terre  de  trois  bons  quarts  d'heure.  Ce  lac  à  peu  près 
rond,  et  qui  n'a  guère  que  sept  lieues  de  tour,  est  un 
des  plus  dangereux  qui  existent,  à  cause  de  sa  profon- 
deur et  des  gorges  qui  y  aboutissent.  Le  moindre  vent 
le  rend  impraticable,  parce  que  ses  vagues,  petites  de 
volume  et  par  conséquent  pointues,  s'élèvent  à  une  hau- 
teur incroyable;  personne  alors  ne  hasarde  de  le  passer. 
Il  fallait  donc  que  nous  eussions  le  diable  avec  nous, 
pour  forcer,  en  y  mettant  le  prix,  deux  bateliers  à  ris- 
quer l'aventure;  mais  le  vieux  C...  était  intrépide;  et 
nous,  nous  avions  notre  projet  en  tête;  Blésimart  avait 
reçu  les  instructions  les  plus  complètes;  nous  partîmes 
donc,  et,  après  avoir  reçu  à  la  fois  un  coup  de  vent  et 
un  coup  de  vague  qui  firent  pousser  un  cri  à  nos  deux 
nautoniers,  après  avoir  manqué  sombrer,  nous  abor- 
dâmes à  l'île,  où,  grâce  au  temps,  nous  fîmes  la  chasse 
la  plus  déplorable  et  d'où  nous  eûmes  mille  peines  a 
revenir.  Mais  quel  fut  notre  désappointement  quand 
nous  apprîmes  que  ce  niais  de  Blésimart  avait  échoué  là 
où  le  plus  mauvais  pilote  aurait  abordé  à  pleines  voiles! 
Nous  étions  furieux.  Richebourg,  qui  ne  se  possédait 
plus,  voulait  se  battre  avec  lui.  Enfin  nous  fûmes,  pour 
notre  plan,  nos  dangers,  les  maux  de  cœur  que  nous 
eûmes  dans  les  deux  traversées,  Blésimart  pour  sa 
courte  honte,  et  Richebourg  pour  la  continuation  de  son 
service  forcé. 

Dans  une  réunion  déjeunes  dames  de  Perugia,  on  mit 


252   MEMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIKBAULT. 

un  soir  la  conversation  sur  mes  cheveux  qui  bouclaient 
naturellement  et  aussi  beaux  de  couleur  que  de  finesse 
et  d'épaisseur;  ces  dames  décidèrent  que  je  portais  mes 
cheveux  trop  courts,  de  même  qu'elles  trouvèrent  mes 
favoris  trop  longs.  Désireux  de  leur  prouver  ma  défé- 
rence, je  profitai  d'une  absence  pour  laisser  pousser 
toute  ma  barbe,  puis  de  mon  retour  pour  me  raser  la 
tête.  Ce  fut  une  comédie  :  c  Quelle  horreur  I  s'écrièrent 
toutes  les  dames  en  me  revoyant.  Vous  êtes  affreux,  me 
disait  l'une.  — Et  aussi  peu  galant  qu'affreux»,  disait 
une  autre.  Au  bout  d'un  mois,  ma  barbe  était  superbe; 
quant  à  ma  tête,  rasée  tous  les  jours,  elle  était  blanche 
comme  ma  main. 

D'autres  soins  succédèrent  à  ces  facéties.  Par  l'es- 
pionnage que  j'avais  organisé,  durant  mon  expédition 
de  Monteleone,  je  continuais  très  exactement  à  rece- 
voir des  nouvelles  du  royaume  de  Naples;  ces  nou- 
velles étant  de  nature  à  confirmer  mes  premières  prévi- 
sions, j'en  récrivis  dans  les  termes  les  plus  positifs  au 
chef  de  l'état-major  général  de  Rome,  et  j'en  reparlai  à 
mon  chef  direct.  Je  ne  fus  écouté  de  personne. 

Dans  cette  situation,  cédant  au  scandale  que  j'en  éprou- 
vais, je  fis  de  ce  sujet  l'objet  d'une  conférence  spéciale 
auprès  de  mon  général,  et  je  déclarai  à  ce  dernier  que 
je  n'examinais  pas  si  ma  sollicitude  pour  la  sûreté  des 
troupes  et  pour  la  gloire  de  nos  armes  me  faisait  exagé- 
rer ce  que  je  croyais  devoir  regarder  comme  un  danger 
réel,  mais  que,  quant  au  résultat,  il  n'y  aurait  jamais  de 
comparaison  entre  l'inutilité  de  quelques  dispositions 
et  l'irréparable  tort  de  se  trouver  en  défaut  vis-à-vis 
d'un  malheur  prévu;  entre  la  perte  de  quelques  feuilles 
de  papier  et  d'écriture  et  celle  de  beaucoup  de  braves; 
que,  quant  à  ce  qui  concernait  la  division,  elle  avait  ses 
corps  avancés  à  plusieurs  journées  de  marche  du  quar- 


ORDRES   CACHETES.  253 

lier  généra),  hors  de  portée  d'être  secourus  et  de  rece- 
voir à  temps  même  les  ordres  de  leurs  généraux  de  bri- 
gade; que  la  position  de  ces  troupes  était  telle  qu'elles 
pouvaient  être  surprises,  tournées»  morcelées,  détruites 
avant  que  Ton  pût  apprendre  qu'elles  étaient  attaquées. 
Je  demandai  donc  officiellement  l'autorisation  de  leur 
adresser,  outre  quelques  instructions  générales,  des 
paquets  cachetés  que  leurs  chefs  auraient  ordre  d'ouvrir, 
dans  le  cas  où  les  Napolitains  prendraient  inopinément 
l'ofTensive,  et  d'adresser  avec  les  mêmes  réserves  les 
mêmes  ordres  aux  généraux  de  brigade,  aQn  qu'il  n'y 
eût  pas  plus  d'indécision  pour  les  chefs  que  pour  les 
subordonnés. 

Le  général  C...  s'obstinant  à  juger  une  telle  mesure 
inutile,  par  la  raison  sans  doute  qu'elle  avait  paru  telle 
au  général  Macdonald,  j'tgoutai  que,  quant  à  moi,  elle 
me  paraissait  justifiée  à  ce  point  que  j'allais  l'exécuter 
comme  inhérente  à  mes  devoirs  de  chef  d'état-major,  à 
moins  que  par  écrit  il  me  le  défendît...  c  Et  d'ailleurs, 
repris-je,  comme  il  hésitait  encore,  considérez  l'avantage 
et  le  bonheur  de  n'avoir,  dans  cette  grave  hypothèse, 
aucun  ordre  à  donner  et  de  savoir  d'avance,  jour  par 
jour,  pour  ainsi  dire  à  chaque  heure,  où  chacune  des 
troupes  se  trouvera;  de  pouvoir  avec  certitude  régler 
ses  mouvements  ultérieurs  et  déterminer  d'après  eux 
les  mouvements  de  tous  les  autres  corps.  >  Embarrassé 
par  ces  raisons  et  ne  voulant  pas  se  charger  d'une  telle 
responsabilité,  il  céda.  Ma  proposition  approuvée,  mes 
ordres  et  instructions  furent^  dans  la  journée,  rédigés  et 
expédiés,  je  puis  le  dire,  avec  un  véritable  soulage* 
ment,  car  l'idée  des  risques  de  ces  troupes  me  poursui- 
vait sans  cesse.  C'est  au  reste  une  des  circonstances 
de  ma  vie  militaire  que  je  me  suis  toujours  rappelées 
avec  le  plus  de  satisfaction,  parce  que  cet  acte  de  pré« 


354  MÉMOIRES  DU   GÉNÉRAL  BARON    THIÉBAGLT. 

voyance,  qui  pour  plusieurs  bataillons  devint  un  acte  de 
salut,  ne  fut  dû  qu'à  moi;  parce  que  de  tous  les  corps 
d'armée  de  Rome,  le  nôtre  fut  le  seul  à  être  garanti 
par  cette  mesure  ;  parce  que  je  forçai  l'adoption  de  cette 
mesure  malgré  les  plaisanteries  du  général  Macdonald  (i), 
l'incrédulité  de  son  chef  d'état-major  et  l'entêtement  du 
général  C...;  parce  qu'enfin,  inutile  à  ma  promotion  au 
grade  d'adjudant  général,  ce  fait  a  certainement  contri- 
bué à  la  rendre  aussi  belle  qu'elle  l'a  été. 

Le  10  novembre  (20  brumaire),  le  général  Champion- 
net  arriva  à  Rome  en  qualité  de  général  en  chef.  Dès  ce 
moment  les  troupes  occupant  l'État  romain  reprirent  le 
nom  d'armée  de  Rome,  et  le  général  Macdonald  redes- 
cendit au  commandement  de  son  ancienne  division,  dans 
laquelle  d'ailleurs  il  n'avait  pas  été  remplacé.  A  cette 
nouvelle,  le  général  C...  imagina  devoir  aller  saluer 
son  nouveau  chef,  afin,  disait-il,  de  conserver  sa  divi- 
sion; mais,  pour  saluer  les  chefs,  il  faut  se  montrer 
à  eux,  et  c'est  ce  que  le  général  G...  pouvait  faire  de 
mieux  pour  avoir  un  successeur.  Richebourg,  à  cet 
égard,  pensait  absolument  comme  moi;  il  employa 
Mme  G...  elle-même  pour  faire  renoncer  à  ce  voyage 

(1)  Je  n'étais  pas  le  seul  à  envoyer  des  avis  au  général  Macdo^ 
nald;  de  nombreuses  pièces  oiUcielles  en  font  foi,  et  parmi  elles 
les  dépêches  adressées  par  notre  ambassadeur  de  Naples  au  gou- 
vernement de  Paris,  et  par  duplicata  au  général  commandant  & 
Rome.  Ces  pièces  annonçaient  clairement  les  préparatifs  d'une 
prochaine  invasion  qui  aurait  lieu  sans  déclaration  de  guerre.  Mais, 
alors  môme  qu'il  n'eût  reçu  de  renseignements  que  de  moi,  est-ce 
que  le  générai  Macdonald  n'aurait  pas  dû  y  faire  attention,  je  dirai 
même  adopter  pour  toute  Tarmée  la  mesure  que  je  pris  pour  la 
deuxième  division?  Il  ne  fit  que  s'en  amuser,  et  je  signale  cet  inci- 
dent comme  la  preuve  irrécusable  de  cette  légèreté,  non  de  carac- 
tère, mais  d'esprit,  de  cette  espèce  de  cr&nerie.  qui  poussaient  le 
général  Macdonald  à  considérer  de  telles  précautions  comme  au- 
dessous  de  lui  et  le  rendaient  incapable  de  commander  une  armée, 
ainsi  que  toute  sa  vie  l'a  prouvé. 


DESAIX  GÉNÉRAL   EN    CHEF.  256 

le  général,  qui  crut  devoir  s'entêter  et  partit  avec  moi, 
car  j'avais  obtenu  de  l'accompagner. 

Arrivés  le  â3  novembre  (3  frimaire)  au  matin,  nous 
fûmes  de  suite  reçus  par  le  général  en  chef,  et  je  fus 
édiûé  de  l'ordre  et  de  la  sagacité  de  ses  questions;  de 
tout  ce  qui  en  lui  attestait  le  zèle  et  la  sollicitude;  de 
l'attention,  de  la  suite  qu'il  mettait  à  tout  ce  qui  pouvait 
en  valoir  la  peine,  et  du  contraste  qu'il  y  avait  entre  cette 
manière  de  traiter  les  affaires  et  l'irréflexion  du  moins 
apparente,  la  légèreté  trop  réelle  avec  lesquelles  le  géné- 
rai Macdonald  tranchait  les  questions  les  plus  graves, 
lui  qui,  avec  son  nez  au  vent  et  sa  physionomie  gogue» 
narde,  avait  toujours  l'air  de  se  moquer  des  choses  et  des 
personnes.  Nous  dînâmes  avec  le  général  Championnet, 
et,  comme  il  était  informé  par  Lacombe-Saint-Michel, 
notre  envoyé  à  Naples,  qu'il  ne  tarderait  pas  à  être  atta- 
qué, le  générai  G...  reçut  l'ordre  de  venir  le  lendemain 
à  dix  heures  du  matin  pour  prendre  les  dernières  in- 
structions, et  de  se  tenir  prêt  à  repartir  immédiatement, 
i<*  pour  transférer  le  quartier  générai  de  la  division 
à  Macerata,  à  tous  égards  préférable  à  Perugia,  où 
jamais  il  n'aurait  dû  être  placé  ;  S*  pour  former  à  Foli- 
gno,  à  la  fois  position  militaire  et  jonction  de  routes  les 
plus  importantes,  un  camp  dans  lequel  on  réunirait  aux 
postes  avancés  la  totalité  des  troupes  qu'il  ne  serait  pas 
indispensable  d'occuper  comme  garnison. 

En  sortant  de  chez  le  général  en  chef,  je  me  rendis  au 
théâtre.  J'y  retrouvai  toutes  les  dames  de  la  ville,  moins 
la  plus  regrettée  de  toutes,  et,  quand  je  repartis  douze 
ou  quinze  heures  après,  je  ne  pensais  pas  en  leur  faisant 
mes  adieux  que  je  les  quittais  pour  ne  jamais  les  revoir. 
Rentré  chez  moi  vers  une  heure  du  matin,  je  venais 
de  me  coucher,  lorsque  le  canon  du  château  Saint-Ange 
se  fit  entendre.  C'était  le  signal  d'alarme.  Le  général 


256  MÉMOIRES   DU   GENERAL  BARON    THIëBAULT. 

C...  et  moi,  nous  nous  rhabillions  en  toute  hâte,  lors- 
qu'un aide  de  camp  du  général  en  chef  accourut  nous 
informer  que  les  Napolitains  venaient  d'attaquer  les 
troupes  de  la  première  division  sur  toute  la  ligne  occu« 
pée  par  elle,  et  que  le  général  en  chef  nous  attendait. 
Presque  vêtus  lorsque  cet  aide  de  camp  arriva,  nous 
partîmes  avec  lui,  achevant  de  recevoir  en  route  les 
nouvelles  qu'il  avait  à  nous  donner. 

«  Que  seront  devenues  vos  troupes  avancées?...  » 
telles  furent  les  paroles  que  le  général  Championnet  arti- 
cula dès  qu'il  aperçut  le  général  C...  Ce  dernier  le  ras- 
sura en  lui  rendant  compte  des  ordres  donnés  et  de  la 
manière  dont  ils  l'avaient  été;  il  me  ûttout  l'honneur  de 
cette  prévoyance,  ce  qui  fixa  sur  moi  les  yeux  du  géné- 
ral Championnet  avec  un  air  de  complète  approbation, 
c  Partez  vite,  ajouta  le  général  en  chef,  je  ne  sais  si 
vous  pourrez  encore  passer  à  Terni  et  à  Spoleto,  mais 
faites  tout  au  monde  pour  arriver  rapidement  à  Foligno, 
où  vous  ferez  au  besoin  reployer  la  garnison  de  Spoleto 
et  d'où  vous  vous  rendrez  à  Macerata,  où  vous  vous 
ferez  suivre  par  tout  ce  qui  appartient  à  votre  quartier 
général.  Prenez  des  chevaux  de  selle,  si  vous  ôtes  obligé 
d'abandonner  votre  voiture;  jetez- vous  à  gauche,  si  vous 
ne  pouvez  suivre  la  route  directe,  mais  arrivez;  réunis- 
sez vos  troupes,  formez  des  masses  afin  de  pouvoir  ma- 
nœuvrer, et  couvrez  ou  flanquez  la  gauche  de  la  route  de 
la  Romagne.  Quant  à  moi,  je  ne  resterai  pas  à  Rome. 
D'une  part,  défendre  cette  ville  serait  la  livrer  à  toutes 
les  horreurs  de  la  guerre  et  rendre  contre  nos  partisans 
la  réaction  terrible;  de  l'autre,  elle  ne  se  lie  à  aucune 
position  militaire.  En  ce  moment  je  dois  même  être,  à 
quarante  lieues  sur  mes  derrières,  tourné  par  les  troupes 
napolitaines  qui  auront  débouché  par  Aquila  et  par  les 
Abruzzes.  Enfin,  poursuivit-il  avec  indignation,  j'ai  à 


PLAN    DE  CAMPAGNE.  257 

peine  trouvé  ici  les  munitions  nécessaires  pour  com- 
battre un  jour.  Je  commencerai  donc  mes  opérations  par 
une  retraite  sur  la  Toscane,  j'y  suis  forcé,  mais  j'espère 
seulement  sur  Foligno.  Là,  je  réunirai  les  troupes  dont 
je  dispose  et  celles  que  j'attends  ;  j'y  réorganiserai  l'ar- 
mée, y  compris  votre  division  qui,  à  dater  de  ce  jour, 
sera  la  troisième  de  l'armée,  suivra  l'Adriatique  et  formera 
ma  gauche.  Enfin  c'est  de  Foligno  que  je  reprendrai 
l'offensive.  » 

Nous  le  quittâmes  en  recevant  de  lui  le  tableau  de 
l'organisation  de  l'armée,  l'état  des  corps  qui  devaient 
former  la  troisième  division  et  les  itinéraires  des 
troupes  non  encore  arrivées.  Grâce  au  général  Cham- 
pionnet,  tout  cela  prenait  une  tournure  militaire,  que 
sous  Dallemagne  cette  armée  avait  cessé  d'avoir  et 
qu'elle  n'avait  pas  reprise  sous  Macdonald.  Pour  ma 
part,  j'étais  on  ne  peut  plus  satisfait  de  tout  ce  que  j'a- 
vais vu  et  entendu,  et  surtout  du  plan  de  campagne,  en 
si  peu  de  moments  conçu  par  le  général  en  chef  et  qu'il 
nous  avait  développé  avec  laconisme  et  clarté.  Je  me 
retrouvais  dans  les  idées  et  les  habitudes  de  la  guerre. 
Tout  grandissait,  et  les  événements  et  les  rôles,  sur- 
tout le  mien;  car  je  laissais  de  moi  une  opinion  favo- 
rable à  un  général  en  chef  qui  me  semblait  destiné  à 
de  grandes  choses,  et,  simple  chef  de  bataillon,  je  me 
trouvais  chef  de  l'état-major  de  la  gauche  de  l'armée, 
c'est-à-dire  de  la  plus  importante  de  ses  divisions,  de 
celle  qui  avait  un  rôle  à  part  et  à  elle.  Aussi  je  partis 
plein  de  confiance  et  d'enthousiasme. 


II.  n 


CHAPITRE  X 


La  Cour  de  Napies  n'avait  plus  de  national  que  le  nom. 
Grâce  à  Acton,  amant  de  la  Reine  et  premier  ministre, 
le  gouvernement  était  anglais;  grâce  à  Mack,  généra- 
lissime, l'armée  était  autrichienne  comme  la  Reine. 
Pour  s'emparer  du  gouvernement,  Caroline  d'Autriche 
avait  poussé  son  mari  vers  le  penchant  qu'il  avait  à  se 
complaire  dans  le  vice,  et,  si  le  mot  crapule  ne  répu- 
gnait à  ma  plume,  j'ajouterais  que  cette  épouse  royale  y 
lança  son  royal  époux  (i).  On  ne  s'étonnera  donc  pas 
quand  je  dirai  que  Ferdinand  IV,  le  plus  triste  des  sou- 
verains, se  conduisit  comme  le  plus  traître  des  alliés,  le 
plus  dangereux  des  voisins,  le  plus  cruel  des  vain- 
queurs (2),  mais  qu'il  fut  heureusement  le  moins  redou- 

(i)  En  vue  do  rinvasion,  des  camps  de  manœuvre  avaient  été 
formés;  il  arriva  à  la  Reine  d'y  paraître  en  amazone,  accompagnée 
par  le  Roi  déguisé  en  écuyer;  mais  le  plus  souvent  ils  s'y  mon- 
traient, elle  en  vivandière  et  lui  en  cabaretier.  Ce  n'est  pas  tout; 
on  vit  ce  roi  vêtu  en  marinier  ou  en  échoppier  vendre  au  coin  des 
mes  le  poisson  qu'il  avait  péché  ou  le  gibier  qu'il  avait  tué,  et  dis- 
tribuer ensuite  &  la  population  le  prix  de  ses  ventes.  Mieux  encore» 
la  Reine,  s'étant  faite  le  ministi*e  des  débauches  de  son  époux,  lui 
arrangea  un  harem  à  San  Leuclo.  Des  femmes  de  la  cour,  des  Mes 
de  famille  arrachées  &  leurs  époux,  à  leurs  mères,  furent  entraî- 
nées dans  ce  fepaire,  on  pourrait  dire  de  l'assassinat,  car  je  n'ai 
pas  entendu  contester  à  Napies  ce  fait,  que  plusieurs  victimes 
sortirent  du  harem  royal  pour  être  jetées  ensanglantées  et  expi- 
antes sur  la  voie  publique. 

(2)  C'était  un  traître  allié,  puisque,  engagé  dans  la  coalition  d'ac- 


L'ARMEE  NAPOLITAINE.  259 

table  des  ennemis.  Toutefois,  pour  ne  pas  m'attarder 
à  faire  connaître  ce  nouvel  ennemi  de  la  France,  qui  n'est 
pas  digne  d'un  si  long  intérêt,  j'en  arrive  à  ses  actes, 
c'est-à-dire  à  sa  perfide  agression. 

Sept  colonnes,  dont  quatre  commandées  immédiate- 
ment par  le  général  Mack,  sous  la  propre  personne  du 
Roi,  avaient  passé  la  frontière;  tout  aussitôt  le  général 
Championnet  avait  avisé  le  général  Joubert,  qui  venait 
de  remplacer  le  général  Brune  comme  général  en  cbef 
des  armées  d'Italie;  puis  il  avait  écrit  au  Directoire  : 
€  Quoique  bien  faible,  je  vous  prie  de  n'avoir  aucune 
crainte  sur  le  sort  de  l'armée  que  je  commande.  >  Et,  quand 
il  parlait  avec  cette  assurance,  il  allait  avoir  à  se  mesu- 
rer avec  une  armée  de  62,000  hommes  (1)  conduite  par 
les  généraux  allemands  Mack  et  Metsch  et  par  des  gé- 
néraux français,  trop  peu  français,  tels  que  La  Tré- 
moîlle,  Damas,  Micberoux,  Bourcard  et  San  Filîppo. 
Il  allait  avoir  à  manœuvrer  dans  un  pays  où  il  arrivait 
à  peine;  il  ne  disposait  que  de  12  à  13,000  combattants 
de  toutes  armes,  épars  sur  soixante  lieues  de  terrain, 
distance  équivalant  à  une  bien  plus  considérable,  grâce 

cord  avec  le  Saint-Siège,  il  ne  manquait  cependant  aucune  occasion 
de  faire  établir  d'anciens  droits  sur  Pontecorvo  et  Benevento,  et 
que.  à  titre  d'indemnité  pour  ses  peines,  il  voulait  s'emparer  de 
ces  villes  et  de  leurs  territoires,  enclavés  dans  ses  Étals,  puis  régula- 
riser sur  d'autres  points  ses  frontières  aux  dépens  du  Saint-Siège. 
qui  comptait  sur  lui  pour  être  délivré  de  notre  présence  et  recou- 
vrer intact  son  domaine  de  Saint-Pierre.  C'était  un  cruel  ennemi, 
puisque,  quatre  mois  plus  tard,  quinze  malades  et  quarante  aveu- 
gles évacués  de  l'armée  d'Egypte  abordant  en  Sicile,  quidépendai 
du  royaume  de  Naples,  Ferdinand  IV  les  fit  égorger. 

(i)Soit  3,000  hommes  de  cavalerie  (30  escadrons),  48,000  hommes 
d'infanterie  (64  bataUlons),  4,000  hommes  d'artillerie  manœuvrant 
300  pièces,  sans  compter  7,800  hommes  qui,  sous  les  ordres 
de  M.  de  Damas,  allaient  débarquer  &  Livourne  pour  soule- 
ver la^Toscane,  rallier  à  elle  les  troupes  du  Grand-Duc  et  achever 
de  nous  envelopper  par  notre  droite,  total  62,000  hommes ,  et 
d'après  une  autre  donnée,  61,666,  minimum  que  j'adopte. 


260  MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON    THIÉBAULT. 

à  la  chaîne  de  montagnes  qui  séparait  les  ailes.  Et  le 
plus  grand  rassemblement  de  ses  troupes  était  débordé 
de  quarante  lieues  sur  la  gauche,  et  devait  déjà  se  trou- 
ver séparé  des  noyaux  de  ses  seconde  et  troisième  divi- 
sions. Et  les  renforts  qu'il  attendait  et  dont  il  pouvait 
croire  ne  plus  même  avoir  de  nouvelles,  étaient  encore 
à  plus  de  soixante-dix  lieues  de  lui;  et  c'était  lorsqu'un 
ennemi  si  supérieur  s'avançait  pour  lui  couper  en  môme 
temps  ses  deux  lignes  de' retraite  et  pour  le  morceler, 
qu'il  ne  désespérait  de  rien. 

Quant  au  Directoire,  qui,  dès  le  5  novembre,  avait 
arrêté  un  plan  général  pour  la  campagne  de  l'an  VII, 
plan  présomptueux  et  fort  peu  en  rapport  avec  les  forces 
réelles  des  armées  d'Italie,  le  Directoire,  dis-je,  dès  qu'il 
fut  instruit,  le  5  décembre,  de  l'entrée  des  troupes  napoli- 
taines sur  les  États  romains,  obtint  de  l'Assemblée  une 
loi  déclarant  que  la  République  française  était  en  guerre 
avec  le  roi  de  Naples;  il  adressa  une  lettre  au  général 
Joubert,  une  proclamation  aux  armées;  mais,  tandis 
qu'il  préparait  ainsi  la  guerre,  elle  se  faisait  déjà  avec 
acharnement,  et  nos  braves  multipliaient  les  victoires, 
prévenant  tous  les  vœux  et  réalisant  toutes  les  espé- 
rances. 

Ce  fut  à  Ascoli  qu'eut  lieu  la  première  action  de  cette 
guerre,  action  nulle,  insignifiante,  et  qui  n'a  lieu  d'être 
rappelée  que  parce  qu'elle  inaugura  les  hostilités  de 
cette  campagne,  un  des  plus  brillants  trophées  de  notre 
gloire  militaire.  Ascoli,  situé  sur  le  Tronto,  qui  séparait 
les  deux  États,  était  occupé  par  le  !•'  bataillon  de  la 
2*  cisalpine;  quelques  détachements  observaient  à  droite 
et  à  gauche  le  cours  de  la  rivière,  quand,  le  24  novem- 
bre (4  frimaire),  vers  quatre  heures  du  soir ,  une  colonne 
de  troupes  napolitaines,  faisant  partie  du  corps  d'armée 
du  chevalier  Micheroux ,  rassemblée  et  organisée  dans 


OUVERTURE  DES    HOSTILITÉS.  261 

les  Abruzzes,  forte  de  12,000  hommes  et  de  j;rente  canons, 
faisait  son  apparition;  quelques  troupes,  qui  la  précé- 
daient, engagèrent  aussitôt  un  combat  en  avant  de  la 
Porte  Majeure.  C'était  attaquer  pour  attaquer,  sans  inté- 
rêt et  sans  but;  ils  payèrent  donc  cet  excès  d'ardeur 
par  la  perte  d'un  bon  nombre  des  leurs;  mais,  pendant 
que  ce  premier  parti  de  Napolitains  se  livrait  à  cette 
inutile  échauffourée,  le  gros  de  l'ennemi  déployait  ses 
3,000  hommes  d'avant-garde  et  prenait  position.  Quant 
à  notre  garnison  d'Ascoli,  à  nos  postes  et  détachements, 
qui  d'avance  avaient  évacué  sur  Ancône  leurs  bagages 
et  leurs  malades,  ils  ouvrirent  les  ordres  et  instructions 
qui,  ainsi  que  je  l'ai  dit,  leur  avaient  été  remis  sur  mon 
initiative,  et,  suivant  les  prescriptions  qu'ils  y  trouvèrent, 
ne  devant  pas,  à  quelques  centaines  qu'ils  étaient,  s'ex- 
poser dans  une  résistance  chimérique  contre  une  divi- 
sion tout  entière,  ils  se  retirèrent  par  la  route  d'Ancône 
et  vinrent  bivouaquer  sur  le  Monte  Alto. 

Ascdli  abandonné,  le  chevalier  Micheroux  se  trouvait 
maître  de  la  première  place  sur  le  territoire  romain  ;  on 
eût  pu  penser  qu'il  allait  l'utiliser  comme  forte  base 
d'opérations,  pour  soutenir  sa  marche  en  avant;  mais  il 
y  laissa  simplement  une  défense  de  1,000  hommes,  puis, 
divisant  ses  forces  en  deux  corps  et  suivant,  à  la  tête  du 
premier,  la  route  de  la  Marine,  il  se  dirigea  avec  vingt- 
quatre  pièces  de  canon  et  en  masse  sur  Porto  di  Fermo, 
tandis  que  le  second  corps,  avec  six  pièces  de  montagne, 
longea  les  hauteurs  qui  flanquent  le  littoral  et  marcha 
en  trois  colonnes  de  front  sur  la  ville  de  Fermo;  mais 
c'est  aussi  sur  cette  ville  que  notre  garnison  d'Ascoli, 
quittant  son  bivouac  de  Monte  Alto,  avait  ordre  de  se  re- 
plier et  de  se  joindre  à  sa  légion. 

En  même  temps  que  ce  mouvement  et  d'autres,  prévus 
par  nos  instructions  cachetées,  concentraient  des  forces 


264  MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

€st  au  moment  d'agir  avec  succès;  puis  il  jeta  les  cara- 
biniers dans  les  hauteurs  boisées  qu'il  avait  sur  sa 
droite,  ce  qui  eût  été  rationnel  s'il  leur  avait  ordonné 
de  ne  pas  le  perdre  de  vue;  mais  il  leur  prescrivit  de  s'em- 
parer d'un  point  culminant,  ce  qui  les  séparait  trop  de 
lui;  enfin  il  envoya  son  aide  de  camp  Fabvre  à  Porto  di 
Fermo  pour  y  faire  prendre  les  armes  aux  troupes. 
Comme  Fabvre  approchait,  il  me  rencontra;  je  suivais, 
conformément  aux  ordres  que  le  général  C...  m'avait 
donnés,  sa  reconnaissance  avec  un  bataillon  de  ligne; 
de  suite  je  fis  doubler  le  pas  à  mon  bataillon,  et,  après 
avoir  chargé  Fabvre  d'ajouter  à  l'ordre  qu'il  portait  au 
général  Rusca,  celui  de  déboucher  de  Porto  di  Fermo 
avec  tout  ce  qui  restait  de  la  brigade  et  de  s'avancer 
jusqu'à  ce  qu'il  reçût  contre-ordre,  je  rejoignis  au  galop 
mon  général  de  division. 

Je  le  trouvai  à  l'extrémité  de  son  petit  bois.  Bien 
entendu,  mon  premier  regard  fut  pour  inspecter  le  ter- 
rain :  en  avant  et  à  demi-portée  de  canon,  sur  un  coteau 
bordant  la  mer,  l'ennemi  avait  établi  une  double  rangée 
de  batteries,  derrière  lesquelles  se  massaient  en  seconde 
ligne  l'infanterie  par  bataillons  et  la  cavalerie  en  co- 
lonne; sur  la  droite  étaient  les  bois  et  les  montagnes  où 
le  générale...  avait  envoyé  se  loger  ses  carabiniers,  mais 
aussi  où  le  chevalier  Micheroux  avait  fait  marcher  le  se- 
cond corps  de  son  armée.  Et  c'est  dans  cette  position  que 
je  trouvai  mon  général  le  plus  tranquille  du  monde, 
immobile  au  milieu  de  la  route. 

Je  crus,  à  sa  tranquillité,  qu'il  s'était  rendu  le  compte 
exact  des  positions  respectives;  car,  si  formidable  qu'elle 
parût,  celle  du  chevalier  Micheroux  ne  révélait,  par  la  pen- 
sée qui  y  avait  présidé,  qu'ignorance  et  incapacité.  Cinq 
mille  hommes  d'infanterie  se  trouvaient  entassés  là  où 
deux  bataillons  à  peine  auraient  pu  se  déployer,  et  de 


General  en  vedette.  ses 

manière  à  donner  une  prise  énorme  à  notre  feu.  Si,  sur 
les   hauteurs  couvertes  de  bois  qui  flanquaient  notre 
droite,  et  non  pas  là-bas  où  nos  carabiniers  ne  pouvaient 
réussir  qu'à  se  faire  tuer  faute  d'être  en  force,  mais  plus 
près  et  sur  des  premières  pentes,  suffisantes  pour  domi- 
ner tout  ce  versant  de  plage,  y  compris  le  coteau  occupé 
par  l'ennemi,  si  donc  nous  établissions  le  plus  gros 
de    la  brigade  Rusca  aussitôt  qu'elle  arriverait,  elle 
serait  à  l'abri  de  rartilierie  et  de  la  cavalerie  du  cheva- 
lier et  pourrait,  par  ses  manœuvres  et  par  ses  feux, 
réduire  à  discrétion  les  cinq  mille  fantassins  que  leur 
entassement  condamnait  d'avance  à  l'inaction  ;  mais  il  est 
des  hommes  que  la  vue  de  l'ennemi  électrise  et  inspire; 
il  en  est  d'autres  qu'elle  trouble  et  stupéfie;  il  en  est  enûn 
qu'elle  grise,  c'est-à-dire  auxquels,  tout  en  les  exaltant, 
elle  ne  laisse  pas  le  sens   commun;  C...   était  de   ce 
nombre,  à  ce  point  que  je  demeurai  convaincu  que  je 
n'avais  pas  même  été  compris. 

Un  moment  après,  je  lui  observai  que  l'ennemi  se  dis- 
posait à  commencer  son  feu  par  celui  de  son  artillerie, 
et  que  les  cinquante  dragons  qu'il  avait  fait  déployer 
allaient  en  pure  perte  être  exterminés.  Sans  me  répon- 
dre, il  expédia  l'ordre  au  général  Rusca  de  détacher  en 
toute  hâte  une  pièce  d'artillerie  légère  et  de  la  lui  en- 
voyer. A  ce  moment  arriva  mon  bataillon,  que  j'avais 
précédé,  et  le  général  lui  ordonna  de  rejoindre  ses  cara- 
biniers, dont  il  ignorait  complètement  Téloignement  et 
qui  étaient  quatre  ou  cinq  fois  plus  loin  qu'ils  n'auraient 
dû  être  :  «  Gomment,  lui  dis-je  encore,  vous  ne  gar- 
dez pas  même  la  moitié  de  ce  bataillon  pour  soutenir 
au  besoin,  contre  une  charge  de  cavalerie,  la  pièce  de 
canon  que  vous  attendez?  >  11  ne  me  répondit  rien  et 
ne  m'apparut  plus  que  comme  un  fou;  opinion  dont 
je  n'eus  certes  pas  à  revenir  lorsque,  la  pièce  arrivée, 


S66   MÉMOIRES   DU   GENERAL  BARON    THIEBAULT. 

il  ordonna  de  la  mettre  en  batterie  et  de  commencer 
le  feu. 

C'était  le  signal  que  Tennemi  attendait;  sa  première 
batterie  tira  aussitôt  sur  nous,  puisqu'elle  n'avait  que 
nous  en  vue.  Les  deux  tiers  de  nos  canonniers  et  de  nos 
dragons,  entièrement  à  découvert,  furent  en  peu  d'instants 
tués  ou  blessés,  et,  après  son  troisième  coup,  notre  pièce 
dut  cesser  de  tirer.  L'ennemi  ne  pouvant  méconnaître  le 
mal  qu'il  nous  avait  fait,  et  ne  voyant  plus  en  sa  pré- 
sence qu'un  général  en  vedette  et  une  vingtaine  d'hom- 
mes épars,  fit  charger  deux  cents  hommes  de  cavalerie. 
L'urgence  de  faire  retirer  la  pièce  et  de  se  reployer  était 
cent  fois  évidente;  mais,  de  même  que  le  malheureux 
C...  s'était  imaginé  dominer  les  feux  réunis  de  quinze 
pièces  d'artillerie  en  batterie  avec  le  feu  d'une  seule,  il 
se  figura  que,  avec  quinze  à  dix-huit  dragons  et  quelques 
canonniers  qui  lui  restaient,  il  arrêterait  de  pied  ferme 
deux  cents  chevaux  lancés  au  grand  galop.  Il  ne  rompit 
donc  pas  d'une  semelle,  jusqu'au  moment  où  nous  eûmes 
tous  ces  cavaliers  sur  le  corps.  Malgré  les  efforts  de 
quelques  dragons  et  ceux  des  ofQciers  qui  se  trouvaient 
avec  lui,  malgré  un  coup  de  pistolet  qui  lui  sauva  la  vie 
et  qui  est  le  seul  que,dans  mon  souvenir,j'aie  tiré  contre 
l'ennemi,  le  malheureux  C...  faillit  être  culbuté  et 
reçut  un  coup  de  sabre  qui  fit  sauter  son  chapeau  en 
l'air.  Une  fuite  à  toutes  brides  devint  dès  lors  notre  seule 
ressource.  Notre  pièce  de  canon  fut  abandonnée,  ainsi 
que  son  caisson;  mais  les  charretiers,  qui  s'étaient  hâtés 
de  rompre  les  traits  de  leurs  chevaux  et  dont  quelques- 
uns  étaient  blessés,  s' étant  mêlés  à  notre  course  préci- 
pitée, encombrèrent  la  route  en  même  temps  qu'une 
seconde  pièce,  que  le  général  G...  avait  redeman- 
dée et  qui,  nous  ayant  rejoints,  fit  volte-face;  tout  cet 
embarras  mit  plusieurs  des  Napolitains  à  même  de 


GÉNÉRAL  £N    DÉROUTE.  267 

blesser  quelques-uns  de  nos  hommes  de  plus.  Grâce  à 
la  qualité  de  nos  chevaux,  le  général,  ses  aides  de  camp 
et  moi,  nous  nous  tirâmes  de  cette  bagarre,  lui  toujours 
impassible,  eux  jurant  comme  des  débaptisés,  et  moi 
résolu  à  ne  pas  continuer  à  servir  avec  lui. 

Nous  avions  eu  cependant  à  subir  une  poursuite  achar- 
née, due  plutôt  aux  chevaux  (1)  qu'aux  cavaliers  eux- 
mêmes,  et  cette  poursuite  avait  été  meurtrière  pour  nous 
jusqu'au  moment  où  nous  avions  heureusement  rencon- 
tré un  bataillon  et  demi  des  nôtres  déployés  sur  la  route. 
Que  faisaient-ils  arrêtés  en  arrière,  au  lieu  de  s'être 
avancés  jusqu'à  nous?  Quoi  qu'il  en  soit,  leur  chef,  le 
brave  Wouillemont,  voyant  notre  déconfiture  et  la  rage 
de  nos  poursuivants,  avait  fait  faire  un  changement  de 
front  à  un  de  ces  bataillons  qui  se  mit  en  bordure  sur 
la  route  et  déchargea  au  passage,  à  bout  portant,  un 
feu  de  deux  rangs  sur  les  deux  cents  cavaliers;  ceux-ci, 
ne  s'étant  pas  aperçus  du  péril  assez  à  temps  pour 
l'éviter,  furent  exterminés,  sauf  les  cinquante  premiers 
qui  passèrent  avant  l'ouverture  du  feu  et  qui,  coupés  de 
leur  retraite,  et  par  là  même  démoralisés,  nous  avaient 
laissés  rentrer,  sans  plus  nous  poursuivre,  à  Porto  di 
Fermo. 

Cependant  le  succès  de  sa  manœuvre  avait  fait  conce- 
voir au  brave  Wouillemont  l'espoir  de  rentrer  en  posses- 
sion de  notre  pièce  de  canon  et  de  notre  caisson,  et,  bien 
qu'il  n'eût  avec  lui  que  la  moitié  d'une  demi-brigade,  il 
se  porta  en  avant.  Grâce  à  l'inconcevable  inaction  de 
la  division  napolitaine,  il  parvint  à  reprendre  pièce  et 
caisson;  mais  comment  poursuivre  ce  succès,  et  que  faire 
sans  ordres?  Rentré  à  Porto  di  Fermo,  où  je  l'avais 
suivi,  le  général  G...,  sans  s'être  embarrassé  de   ce 

(1)  Les  chevaax  napolitains  sont  tenus  les  uns  aux  aatr  es. 


268  MEMOIRES  DU   GENERAL   RARON    THIERAULT. 

qui  se  passait  derrière  lui,  avait  pris  le  parti  de  se  jeter 
avec  quelques  troupes  dans  les  montagnes  et  de  re- 
joindre ses  carabiniers  et  le  bataillon  qu'il  avait  envoyé 
à  leur  suite.  C'était  une  bonne  manœuvre  que  d'orga- 
niser un  parti  assez  fort  dans  ces  montagnes  où  Tennemi 
avait  des  troupes  et  d'où  Ton  dominait  le  versant  de  la 
mer;  mais  encore  n'eût-il  pas  fallu  se  décider  à  cette 
manœuvre  trop  tard  et  ne  pas  abandonner  pour  elle, 
alors  qu'elle  ne  devenait  plus  qu'un  pis  aller,  celles  des 
troupes  qu'on  laissait  postées  du  côté  de  la  mer.  Quant 
au  général  Rusca,  contradictoirement  aux  ordres  que 
Fabvre  lui  avait  transmis,  au  lieu  d'amener  tout  ce  qui 
lui  restait  de  la  brigade,  il  en  avait  détaché  une  partie 
vers  les  montagnes,  sans  s'informer  autrement  de  ce 
qu'elle  pourrait  y  faire;  il  avait  laissé  l'autre  partie 
inutilement  enfermée  à  Porto  di  Fermo,  et,  pour  ce  qui 
était  de  lui  personnellement,  il  s'amusait  en  ce  moment, 
à  la  tète  de  soixante-dix  dragons  du  19%  à  faire  pri- 
sonniers les  cinquante  dragons  napolitains  coupés  par 
le  feu  de  Wouillemont  et  qui  ne  demandaient  plus  qu'A 
se  rendre. 

Or,  pendant  ce  temps,  Wouillemont  et  ses  hommes, 
abandonnés  à  eux-mêmes,  restaient  déployés  à  leur 
poste  sur  la  route  ;  mais  l'ennemi,  qui,  n'ayant  vu  revenir 
personne  de  ses  deux  cents  cavaliers  et  ayant  pu  prendre 
notre  début  pour  une  ruse,  hésitait  à  engager  ses  troupes , 
l'ennemi,  à  défaut  de  mieux,  fit  recommencer  le  feu  de 
sa  batterie  de  tète,  et  cette  fois  sur  les  bataillons  de 
Wouillemont,  dont  laposition  devint  bientôt  intenable.  Le 
seul  parti  qui  restât  à  prendre  semblait  être  la  retraite  et 
une  prompte  retraite,  lorsque  le  lieutenant  Petriconi  du 
85*  de  ligne,  aide  de  camp  du  général  C. ..,  jeune  homme, 
ainsi  que  je  l'ai  déjà  dit,  de  la  plus  brillante  espé- 
rance, et  qui,  je  ne  sais  comment,  se  trouvait  là,  cédant 


DEUX  BATTERIES  ENLEVÉES  A  LA  BAÏONNETTE.  260 

à  une  inspiration  chevaleresque,  ouvrit  et  soutint  l'avis 
d'enlever  à  la  baïonnette  cette  artillerie  ennemie.  Une 
sorte  de  conseil  de  guerre  se  tint;  mon  adjoint  Dath  ap- 
puya la  proposition  avec  énergie;  le  chef  de  brigade 
WouiIlemont,son  chef  de  bataillon  Gassine,  le  capitaine 
de  dragons  Piquet,  quelques  autres  officiers  l'adoptèrent; 
l'honneur  électrisant  toutes  les  âmes,  la  charge  battit 
aussitôt,  et,  malgré  les  ravages  que  l'artillerie  put  faire 
dans  ses  rangs,  le  bataillon  et  demi  qui,  je  le  dis  à  sa 
gloire,  appartenait  à  la  73*,  ce  bataillon  et  demi  arriva 
l'arme  au  bras  jusque  sur  les  pièces.  Là  il  s'arrêta,  fit 
une  décharge  des  plus  meurtrières  et  fonça  à  la  baïon- 
nette. Les  six  pièces  de  la  première  batterie,  les  neuf 
pièces  de  l'autre  furent  enlevées  ;  deux  cent  cinquante 
hommes  qui  restaient  de  la  cavalerie  napolitaine,  au 
lieu  de  nous  charger  en  flanc,  se  sauvèrent  à  toutes 
jambes,  et  les  cinq  mille  hommes  d'infanterie  qui  se 
trouvaient  maintenant  en  colonne,  au  lieu  de  marcher 
sur  les  assaillants,  furent  frappés  d'épouvante  et  jetés 
de  suite  dans  une  déroute  à  laquelle  le  capitaine  Piquet 
mit  le  comble  en  chargeant  enfourrageurs  avec  cinquante 
dragons  seulement.  L'artillerie  de  réserve  et  le  parc  du 
chevalier  Micheroux,  qu'aucun  intervalle  ne  séparait 
des  bataillons,  furent  abandonnés, ainsi  que  ses  bagages. 
Des  colonnes  entières  étaient  traversées  et  sabrées  par 
nos  dragons,  poursuivies  et  lardées  par  nos  fantassins, 
et  cette  brillante  charge  nous  valut  trois  drapeaux.  Mais 
rien  ne  ralentissait  Tardeur  de  nos  cavaliers,  et,  Piquet 
ne  les  ayant  pas  arrêtés  à  temps,  ce  faible  escadron  fut 
bientôt  sans  appui;  cependant  la  plupart  finirent  par  se 
reployer  d'eux-mêmes  sur  l'infanterie,  qu'ils  aidèrent  à 
ramasser  et  à  ramener  quelques  centaines  de  prisonniers. 
Quelques-uns  de  leurs  camarades  se  laissèrent  entraîner 
à  la  suite  de  Piquet,  que  rien  n'arrêtait  plus  et  que  Pétri- 


S70  MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON    THIÉBAULT. 

coni  et  un  jeune  lieutenant  nommé  Chété  ne  quittèrent 
pas.  Aucun  de  ceux-là,  parmi  les  soldats,  ne  reparut;  quant 
aux  trois  officiers,  ils  ne  revinrent,  grâce  à  des  prodiges 
de  présence  d'esprit,  qu'après  avoir  échappé  à  mille 
chances  de  mort  et  en  faisant  à  travers  les  montagnes  un 
circuit  immense.  Pendant  ce  trajet  le  capitaine  Piquet 
eut  un  cheval  tué  sous  lui  et  le  lieutenant  Chété  fut  griè- 
vement blessé.  Quant  à  Petriconi,  auquel  seul  était  dû 
l'audacieuse  initiative  de  cet  inconcevable  fait  d'armes, 
il  fut  aussi  heureux  comme  combattant  qu'il  avait  été 
magnifique  dans  son  inspiration  (i). 

J'ai  dit  que  le  général  C...  avait  pris  le  parti  de  se 
jeter  au  travers  des  montagnes,  mais  je  l'ai  dit  d'après 
ce  que  j'appris  par  la  suite.  Ramenés  tous  deux  à  Porto 
di  Fermo,  je  l'avais  quitté  au  moment  où  il  allait  rentrer 
pour  remplacer  le  chapeau  qu'il  avait  perdu  et  où,  moi, 
j'allais  remplacer  mon  cheval  qui  s'était  déferré.  J'avais 
fait  la  plus  grande  hâte  et  j'étais  revenu  sur  la  route  de 
la  Marine,  croyant  y  rejoindre  mon  général;  n'en  trou- 
vant pas  vestige,  je  m'étais  avancé,  et  c'est  ainsi  que 
j'étais  arrivé  jusqu'à  Wouillemont,  qui,  sa  charge  finie, 
ralliait  tout  son  monde.  Il  était  fort  en  peine  de  Petri- 
coni, Piquet  et  Chété;  sans  ordres  nous  avisâmes 
ensemble  à  prendre  un  parti,  et  je  venais  de  le  décidera 
s'avancer  d'un  quart  de  lieue,  ce  qui  sans  coup  férir 
nous  aurait  fait  faire  quelques  centaines  de  prisonniers 

(1)  En  1838,  je  reparlai  à  Piquet,  devenu  lieutenant  général,  de 
cette  affaire  et  de  la  part  qu*il  y  avait  eue.  A  l'entendre,  c'était  lui 
qui  avait  eu  l'idée  de  la  charge.  Son  assurance  même  était  telle, 
que  je  demeurai  convaincu  que  quarante  ans  d'altérations  suc- 
cessives et  progressives  au  profit  de  sa  vanité  avaient  fini  par 
lui  persuader  tout  ce  qu'il  affirmait  &  cet  égard  ;  je  ne  sais  même 
s'il  n'aurait  pas  réussi  à  me  faire  douter  de  l'exactitude  de  ma  nar- 
ration, si  elle  n'avait  pas  été  arrêtée  par  moi  à,  Ascoli,  communi- 
quée à  Wouillemont,  à  Petriconi»  H  dix  autres  officiers,  et  rectifiée 
avec  eux. 


STUPIDE  RETRAITE.  271 

« 

de  plus,     ^  qai  pouvait  faciliter  le  retour  ou  la  déli- 
vrance '         ois  officiers  et  nous  plaçait  plus  militaire- 
ment, e  général  Rusca  apparut  enûn;  il  nous 
apprit  q.  'néral  C...  venait  de  se  jeter  dans  les 
montagnes;  .  nna  d'abandonner  les  trophées  qui 
venaient  d'être  cc      ns,  et  de  battre  immédiatement  en 
retraite  sur  Porto  di  t .  "mo,  et  cela  pendant  que  le  che- 
valier Micheroux  fuyait  vers  Ascoli.  Cette  retraite  devant 
un  ennemi  en  déroute,  cette  retraite  qui  laissait  sans 
appui,  en  cas  d'un  retour  d'attaque,  les  troupes  avec 
lesquelles  le  général  C...  s'avançait  à  travers  la  mon- 
tagne,  cette  retraite  douloureuse  à  force  d'être  stu- 
pide  fut  la  seule  part  que  le  général  Rusca  prit  aux  faits 
d'armes  de  cette  bizarre  journée:  je  me  trompe,  ayant 
trouvé  deux  de  nos  soldats  liés  ensemble  et  barbarement 
mutilés  par  des  Napolitains,  cet  homme,  pour  se  mettre 
au  niveau  des  lâches  auteurs  de  ces  assassinats,  mas- 
sacra de  sa  main,  en  ma  présence  et  en  celle  de  cent 
témoins,  qui  comme  moi  en  reculèrent  d'horreur,  cinq 
des  trois  cent  quarante  prisonniers  que  nos  soldats 
avaient  respectés  (1). 

Eh  bien  !  un  ordre  du  jour  du  10  frimaire  (30  no- 
vembre), daté  de  Terni  et  signé  de  l'adjudant  général, 
Léopold  Berthier,  chef  de  l'état-major  général  par 
intérim,  porte  que  le  général  Rusca,  commandant  une 
colonne  de  3,000  hommes  contre  18,000  d  infanterie  et 
15,000  de  cavalerie,  etc.,  parvint  à  mettre  l'ennemi  en 
pleine  déroute...  Ce  document  historique  finit  par  ces 
mots  :  <  Il  est  à  leur  poursuite.  >   Il  la  poursuivait 

(1)  Avec  son  encolure  de  taureau,  ses  cheveux  crépus  et  ébouriffés, 
sa  barbe  noire  et  sale  comme  ses  cheveux,  sa  figure  mauvaise,  ce 
Rusca  était  terrible  à  voir.  Ses  têtes  de  lettres  le  peignaient  à  mer- 
veille; ce  furent  certainement  les  dernières  sur  lesquelles  on  lut  : 
La  liberté  ou  la  mort.  Il  n'admettait  de  jour  néfaste  dans  notre 
révolution  que  le  9  thermidor. 


272   MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   TUIÉBAULT. 

comme  on  poursuit,  quand  on  se  sauve  devant    qui 
fuit  (1). 

Quant  à  Petriconi,  qui  simple  lieutenant  s'était  montré 
général,  tandis  que  son  chef  ne  s'était  pas  montré  di^ne 
d'être  caporal,  croira- t-on  que  nous  essayâmes  en  vain 
d'obtenir  pour  lui  une  récompense  ?  Quand  le  général 
C...  arriva  très  peu  de  jours  après  (le  !•'  décembre) 
à  Ascoli,  des  officiers  supérieurs  ainsi  que  des  sous-offî- 
ciers  se  joignirent  à  moi  pour  lui  demander  de  solli- 
citer auprès  du  général  en  chef  le  grade  de  capitaine 
pour  le  brave  Petriconi  ;  quelque  chose  qu'on  pût  lui 
dire,  et  encore  que  je  lui  répétasse  :  «  Qui  voulez-vous 
qui  s'occupe  d'eux?  »  je  ne  le  tirai  pas  de  cette  ornière  : 
c  J'ai  pour  principe  de  ne  jamais  rien  demander  pour 
mes  aides  de  camp  (2).  > 

Et  cependant  ce  coup  d'audace  avait  si  heureusement 
frappé  l'ennemi  de  terreur  que,  malgré  la  retraite 
ordonnée  par  Rusca,  les  trophées  que  nous  abandon- 
nions ainsi  ne  nous  furent  pas  repris.  Il  nous  resta  vingt- 
quatre  pièces  de  canon,  trente-huit  caissons,  deux  cents 
voitures  de  munitions,  d'équipages  et  d'effets  de  campe- 
ment, cent  cinquante  chevaux  de  cavalerie  et  je  ne  sais 
combien  de  trait,  quatre  cents  prisonniers,  douze  offi- 
ciers et  trois  drapeaux;  nous  avions  perdu  cent  soixante 

(1)  Sans  moi,  au  reste,  toutes  ces  hontes  resteraient  dans  l'oubli, 
car  voici  ce  que  Bâcler  d*Albe  a  buriné  sur  la  23*  carte  de  son  aUas 
du  royaume  de  Naples:  «  Le  8  frimaire,  bataille  de  Porto  diFermo.  Le 
général  C...  avec  5,000  hommes  mit  en  déroute  11,000  NapoUtains, 
leur  enleva,  etc.,  etc.,  et  reprit  Ascoli.  »  Erreur  au  surplus 
pardonnable;  car  qui,  sans  avoir  été  témoin  du  contraire,  pour- 
rait supposer  que  le  succès  d'une  division  doit  être  attribué  à,  un 
simple  lieutenant  d'infanterie,  officier  sans  troupes»  et  que,  en  l'atr 
tribuant  au  général  commandant,  c'est  se  rendre  coupable  du 
manque  de  justice  le  plus  manifeste? 

(2)  Malgré  lui,  ou  sans  lui,  Petriconi  n'aurait  cependant  paa  man- 
qué d'obtenir  le  grade  qu'il  méritait,  mais  il  ne  tarda  pas  à  être 
tué. 


COMPLÉMENT   DE  SUCCES.  27 

hommes.  C'était  un  de  ces  faits  d'armes  que  l'on  n'ose- 
rait pas  consigner  si  l'on  n'en  avait  été  témoin,  tant  il 
peut  paraître  invraisemblable  ou  fabuleux. 

La  victoire  avait  été  moins  facile  dans  les  montagnes, 
par  où  s'avançait  le  second  corps  du  chevalier  Miche- 
roux;  il   avait  rencontré  nos  carabiniers  d'abord,  qui 
s'étaient  fort  heureusement  repliés,   le   bataillon  en- 
suite, enfin  le  général  C... ,  devant  lequel  il  avait  pris  posi- 
tion. On  sait  que  ce  corps  marchait  en  trois  colonnes. 
Au  lieu  de  réunir  ses  forces  sur  la  colonne  la  plus  facile 
à  aborder  ou  bien  sur  celle  qui,  battue,  faisait  couper  la 
retraite  aux  deux  autres,  en  occupant  par  des  tirail- 
leurs celles  dont  on  différait  Tattaque,  le  général  C... 
crut  mieux  faire  en  opposant  colonne  à  colonne,  c'est-à- 
dire  en  divisant  ses  troupes  en  trois  fractions  de  sept 
cents  hommes  chacune.  C'est  à  peine  si  le  chef  de  la  17*, 
dont  les  représentations  ne  furent  pas  plus  écoutées  que 
les  miennes,  put  obtenir  au  moins  que  chacune  de  nos 
faibles  colonnes  fût  précédée  de  cent  tirailleurs  et  mar- 
chât moitié  en  bataille,  moitié  en  colonne.  Ce  chef  de  la 
17%  qui  était  par  bonheur  bien  moins  étranger  que  son 
général  aux  calculs  de  la  manœuvre^  put  prendre,  à 
mesure  qu'on  avançait,  assez  de  latitude  pour  parer  aux 
mauvaises  dispositions  de  la  marche.  Les  troupes  napo- 
litaines composant  ce  deuxième  corps,  fortes  de  leurs 
six  pièces  de  montagne,  contre  lesquelles  on  n'en  avait 
aucune  à  opposer,  ne  quittèrent  leurs  positions  succes- 
sives qu'après  des  prodiges  de  valeur  de  nos  soldats. 
Elles  se  retiraient  toujours  en  ordre  et  toujours  prêtes 
à  de  nouveaux  efforts  ;  enûn,  après  bien  des  combats, 
après  une  dernière  charge  de  deux  de  nos  colonnes  réu- 
nies et  dans  laquelle  le  général,  blessé  d'un  coup  de  feu 
au  visage,  eut  son  second  chapeau  troué  de  balles,  l'en- 
nemi se  replia,  abandonnant  son  artillerie. 

II.  18 


274  MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  DARON   THIÉBAULT. 

Le  lendemain,  les  Napolitains  repassèrent  le  Tronto; 
ils  laissaient  libre  le  chemin  d'Ascoli,  que  les  derniers 
hommes  du  chevalier  Micheroux  achevèrent  d'évacuer 
le  surlendemain,  et  où  le  général  C...,  accompagné  du 
général  Monnier  qui  l'avait  rejoint  avec  des  renforts, 
arriva  le  !•'  décembre,  retrouva  le  général  Rusca  qui 
l'avait  précédé  et,  le  2,  réorganisa  sa  division. 


CHAPITRE  XI 


Pendant  que  la  gauche  de  l'armée  de  Rome  avait  si 
bizarrement  préludé  à  la  gloire  de  la  nouvelle  cam- 
pagne, les  autres  corps  de  cette  armée,  le  centre  et  la 
droite,  avaient  répondu  à  cet  appel  par  des  succès  plus 
réguliers. 

On  a  vu  que  Tennemi,  s'il  avait  tout  de  suite  débou- 
ché de  la  province  d'Aquila  comme  le  craignait  le  géné- 
ral en  chef,  aurait  pu  occuper  la  plaine  étroite  de  Terni 
et  nous  couper  notre  communication  entre  Rome  et 
Ancône,  d'où  nous  arrivaient  les  renforts  attendus.  On  a 
vu  encore  que  nous  avions  passé  fort  tranquillement,  le 
général  C...  et  moi,  par  cette  même  route  de  Terni, 
grâce  au  retard  que  mirent  les  Napolitains  à  s'en  em- 
parer; ce  même  retard  permit  au  général  Lemoine  de 
réunir  sur  ce  point  quelques  troupes,  de  se  trouver 
prêt  à  la  défensive  et  de  rejeter  pêle-mêle  en  déroute 
les  quatre  mille  fantassins  et  les  huit  cents  chevaux 
qui  se  présentaient  trois  jours  trop  tard. 

Par  ce  succès  notre  droite  était  dégagée,  ses  derrières 
assurés;  de  même  nous  avions  dégagé  la  gauche  en  re- 
jetant, par  la  valeur  de  Petriconi,  la  division  Miche- 
roux  dans  les  Abruzzes.  Restait  notre  centre,  contre 
lequel  le  général  Mack  marchait  en  personne  avec  trois 
corps  d'armée  se  dirigeant  sur  Rome. 

Le  général  Maurice  Mathieu,  qui  occupait  le  com- 


276  MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON    THIÉBAULT. 

mandement  delà  ville,  avait,  avec  le  général  Kellermann, 
ramené  toutes  les  troupes  placées  en  vedette,  et,  ce  pre- 
mier mouvement  de  retraite  ordonné  et  exécuté,  le  géné- 
ral en  chef  avait  assemblé  un  conseil  de  guerre  pour 
discuter  Tintérôt  de  ne  pas  se  laisser  enfermer  dans 
Rome  et  de  reporter  les  forces  disponibles  sur  des  points 
se  reliant  plus  avantageusement  à  nos  autres  mouve- 
ments. 

Cette  détermination  prise,  la  ville  fut  mise  en  état  de 
siège,  le  général  Macdonald  fut  chargé  de  la  retraite 
des  troupes,  le  général  Championnet,  commandant  en 
chef,  transféra  son  quartier  général  à  Terni,  toutes 
les  administrations  françaises  se  transportèrent  à  Yi- 
terbo,  et  le  gouvernement  romain  alla  s'établir  à  Peru- 
gia.  Sept  à  huit  cents  malades,  qui  encombraient  les 
hôpitaux  de  Rome,  n'ayant  pu  être  évacués,  furent 
recommandés  par  une  lettre  du  général  en  chef  au 
général  Mack,  qui  les  accepta  comme  un  dépôt  sacré,  et 
le  commissaire  des  guerres  de  Val  ville,  l'amant  de  la  belle 
Ottoboni,.  obtint  de  rester  chargé  de  leur  administra- 
tion. Le  général  en  chef  partit  pour  aller  organiser  sur 
tous  les  points  la  victoire,  et  le  général  Macdonald,  ayant 
reçu  la  mission  d'évacuer  Rome,  fut  assez  heureux  et 
assez  habile  pour  conduire  à  bien  cette  opération  diffi- 
cile. Le  château  Saint-Ange  avait  été  réservé  par  nous  a 
titre  de  citadelle;  les  ennemis  comptaient  l'occuper;  il 
fut  l'objet  de  pourparlers  et  d'un  échange  de  coups  de 
canon;  mais  notre  commandant  et  notre  garnison  y 
demeurèrent.  Peu  de  jours  après,  le  roi  de  Naples,  Fer- 
dinand IV,  prit  possession  de  Rome,  où  il  entra  à  l'abri 
de  ses  troupes,  et  ce  protecteur  de  la  religion,  ce  répa- 
rateur des  déprédations,  gouvernant  la  ville  sainte  en 
son  propre  nom,  y  fit  couler  le  sang  de  nombreux 
patriotes,  fit  confisquer  ce  qui  restait  d'objets  appar- 


LE  CENTRE  DES   OPÉRATIONS.  277 

tenant  ou  ayant  appartenu  à  des  musées,  voire  môme 
à  des  églises;  en  un  mot,  il  fit  subir  à  la  ville  un  second 
pillage. 

Ayant  abandonné  Rome,  c'est  en  arrière  du  Tibre, 
autour  de  Civita-Castellana,  que  le  général  en  chef, 
avec  cet' à-propos  d'inspiration,  cette  haute  prévision 
qui  le  distinguaient,  concentra  ses  opérations  ;  c'est  sur 
ce  point,  admirablement  choisi  pour  surveiller  et  diri- 
ger l'ensemble  de  la  résistance,  qu'il  attira  les  quatre 
corps  composant  l'armée  du  général  Mack;  les  résul- 
tats le  justifièrent.  En  effet,  ces  quatre  corps,  qui  s'étaient 
rués  en  une  attaque  générale  (i)  et  le  même  jour  sur 
nos  cantonnements,  furent  arrêtés,  l'un  à  Rignano, 
par  le  chef  de  brigade  Lahure,  qui,  faute  de  cavalerie, 
ne  put  le  poursuivre;  le  deuxième  à  Santa  Maria  di 
Fallari,  par  le  colonel  Kniazewitz,  de  la  légion  polo- 
naise. Ce  Kniazewitz  était  un  héros  digne  des  héros  de 
la  légende;  il  avait  déjà,  avec  trois  cents  Polonais,  arrêté 
un  corps  de  plus  de  trois  mille  Napolitains,  à  Magliano.  A 
Santa  Maria  di  Fallari,  à  la  vue  des  Napolitains  qui  sem- 
blaient s'arrêter  devant  lui,  incapable  de  manquer  l'oc- 
casion de  combattre,  et  d'autant  plus  pressé  d'en  venir 
aux  mains  que  le  jour  baissait,  lorsqu'ils  arrivèrent  à 
sa  portée,  il  s'élança  sur  eux  à  la  tête  de  sa  cavalerie,  et, 
encore  que  la  rapidité  de  ses  succès  ne  permît  pas  à 
son  infanterie  de  prendre  part  au  combat,  il  enleva 
huit  pièces  de  canon,  quinze  caissons  et  cinquante  pri- 
sonniers, dont  deux  officiers. 

Le  troisième  corps  enfin,  le  plus  fort,  composé  de 
hait  mille  hommes  et  d'une  puissante  artillerie,  par- 
tit de  Monterosi,  avec  le  général  Mack,  pour  attaquer 

(1)  Il  faut  ajouter  qu'une  cinquième  colonne,  formée  de  brigands 
et  de  paysans  armés,  vint  se  jeter  sur  Terni,  d'où  deux  batail- 
lons la  repoussèrent,  mais  non  sans  éprouver  de  grandes  pertes . 


n 


278  MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

Nepi,  que  le  général  Kellermann  occupait  avec  deux 
bataillons,  deux  pièces  d'artillerie  légère  et  trois  esca- 
drons de  chasseurs.  Très  inférieur  en  nombre,  le  général 
Kellermann,  manœuvrier  habile,  avait  commencé  par 
céder  aux  troupes  ennemies  le  terrain  nécessaire  pour 
qu'elles  se  désunissent  en  croyant  proGter  d'une  vic- 
toire; puis,  revenant  tout  à  coup  sur  ses  pas  avec  ^ 
poignée  de  braves,  il  aborda  si  à  propos  et  si  rude- 
ment ces  troupes  ainsi  lancées  contre  lui  qu'il  rompit 
leurs  colonnes,  s'empara  d'un  butin  considérable  et  pour- 
suivit son  succès  au  pas  de  course  jusqu'à  Monterosi. 

Parmi  ce  butin  se  trouvait  la  caisse  militaire;  le 
général  Kellermann,  si  excellent  militaire,  aimait  beau- 
coup l'argent,  et,  trente-huit  ans  après,  peu  avant  de 
laisser  en  mourant  soixante  à  quatre-vingt  mille  francs 
de  revenu  à  son  fils  (son  fils  par  jugement  de  la  Cour 
royale  de  Paris,  que  jamais  il  n'a  reconnu  comme  tel  et 
qu'il  ne  voyait  pas),  il  se  désespérait  encore  de  ne  pas 
avoir  profité  de  cet  argent  qui  fut  pillé  (1). 

Quant  au  quatrième  corps,  le  général  Maurice  Ma- 
thieu fut  chargé  d'aller  à  sa  rencontre,  apprit  qu'il 
avait  fait  un  détour  sur  Vignanello,  le  rejoignit  après 
quinze  heures  de  marche  de  nuit,  et  sous  une  telle  pluie, 
dans  de  tels  ravinements,  qu'il  dut  donner  lui-même 
l'exemple  de  pousser  et  porter  les  canons.  Il  arrivait  au 
matin,  avec  sa  poignée  d'hommes  mouillés,  harassés, 
quand  il  trouva,  en  bataille  devant  la  ville,  l'ennemi  qui 
l'avait  précédé.  Il  fallut  des  prodiges  de  notre  petite 
artillerie,  un  entrain  de  fusillade  et  la  menace  d'une 
charge  terrible  pour  rejeter  la  colonne  napolitaine  hors 

(i)  C'est  également  le  général  Kellermann  qui,  A  propos  de  récla- 
mations relatives  A  quelques  sommes  levées  par  lui  A  Yalladolid, 
pendant  qu'il  commandait  l'armée  du  Nord  de  l'Espagne,  me  disait: 
«  Et  s'étaient- ils  imaginé  que  j'avais  passé  les  Pyrénées  pour 
changer  d'air?  » 


MACK  ET  METSCH  BATTUS.  279 

du  village  et  la  décider  à  la  retraite.  C'était  temps,  car 
à  peine  cette  victoire  décidée,  le  général  Maurice  Mathieu 
était  rappelé  sur  Borghetto,  où  le  général  Mack,  décon* 
certé  par  ses  propres  insuccès,  lançait  le  plus  vigoureux 
de  ses  lieutenants,  le  général  allemand  Metsch,  afin  de 
tenter  un  nouveau  coup.  Son  but  était  de  s'emparer  du 
parc  d'artillerie  français  et  de  couper  les  communica- 
tions de  la  division  Macdonald  avec  le  reste  des  troupes 
et  même  avec  le  quartier  du  général  en  chef. 

Le  principal  choc  de  cette  nouvelle  combinaison  enne- 
mie porta  sur  le  général  Maurice  Mathieu,  qui  revint 
avec  une  incroyable  rapidité  sur  Borghetto,  y  devança 
l'ennemi,  put  y  retrouver  les  troupes  qui  avaient  com- 
battu la  veille  à  Santa  Maria  di  Fallari,  sous  les  ordres 
du  colonel  Kniazewitz,  et  Metsch,  survenant  pour  atta- 
quer le  parc  d'artillerie,  le  trouva  couvert.  Faute  de  Bor- 
ghetto, Metsch  se  reporta  sur  Calvi  et  détacha  deux  mille 
hommes  pour  s'emparer  de  Magliano,  poste  important 
de  communication  et  de  surveillance,  dont  nous  ne  pou- 
vions le  laisser  maître,  et  le  général  Maurice  Mathieu, 
n'osant  encore  dégarnir  Borghetto,  marcha  en  personne 
avec  trois  cents  hommes  seulement  et  de  nuit.  Arrivé  à  la 
pointe  du  jour,  il  put,  à  la  faveur  d'une  brume  épaisse, 
ne  se  découvrir  qu'en  abordant  l'ennemi  corps  à  corps. 
Choc,  surprise,  épouvante,  tout  aida  les  trois  cents  à 
faire  raison  des  deux  mille;  Magliano  fut  repris. 

Repoussé  de  Magliano,  le  général  Metsch  s'était  porté 
sur  Otricoli,  position  qui,  à  défaut  de  mieux,  concourait 
encore  au  but  de  sa  mission;  car,  dç  là,  il  séparait  aussi 
bien  la  division  Macdonald  et  menaçait  notre  parc,  situé 
à  moins  d'un  mille. 

Il  trouva  la  place  défendue  seulement  par  cinquante 
hommes,  eut  un  succès  facile,  mit  à  mort  tous  nos  sol- 
dats et  les  patriotes,  laissa  violer  femmes  et  filles,  et 


S80  MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON    THIÉBAULT. 

même  brûler  à  l'hôpital  les  malades,  au  nombre  des- 
quels se  trouvaient  des  Napolitains.  Il  avait  pris  ses  po- 
sitions, le  quart  de  son  infanterie  et  la  majeure  partie 
de  son  artillerie  placés  en  arrière,  le  reste  de  ses  troupes 
sur  les  hauteurs  en  avant  de  la  ville,  quand  le  général 
Maurice  Mathieu,  ayant,  au  sortir  de  Magliano,  réuni 
quelques  bataillons,  dont  un  demi  de  Polonais,  trois  piè- 
ces d'artillerie  et  deux  escadrons,  vint  attaquer.  Le  gé- 
néral Metsch  avait  déjà  déployé  ses  plus  grandes  for- 
ces; notre  artillerie,  très  habilement  dirigée,  l'obligea 
à  opérer,  pour  éviter  notre  feu  trop  meurtrier,  un  léger 
mouvement  rétrograde.  Ce  mouvement  était  attendu, 
prévu;  tout  était  disposé  pour  en  proflter;  au  bruit  de 
la  charge,  nos  braves,  bousculant  tout,  entrèrent  dans 
Otricoli,  culbutèrent  la  réserve  qui  en  arrière  voulut 
faire  tête;  et  la  poursuite,  que  le  désir  de  la  vengeance 
rendait  terrible,  devint  un  véritable  massacre.  Les  Po- 
lonais surtout,  ayant  forcé  un  grand  nombre  de  fuyards 
à  se  jeter  dans  les  montagnes,  en  tuèrent  douze  à  quinze 
cents  à  coups  de  fusil  et  de  bafonnette,  ou  les  préci- 
pitèrent du  haut  des  rochers  dans  des  ravins  profonds. 
Outre  les  chevaux^  les  canons,  les  hommes  el  les  dra- 
peaux, le  général  Metsch  perdit  tout  Tétat-major  du  régi- 
ment de  la  Principessa  cavalerie,  et  de  notre  côté  nous 
eûmes  à  regretter,  entre  autres,  un  officier  de  marque, 
le  prince  Santa  Groce,  adjudant  général  de  la  garde 
nationale  de  Rome  ;  en  donnant  l'exemple  de  la  vaillance, 
il  eut  la  jambe  gauche  cassée  d'un  coup  de  biscafen. 

La  nouvelle  de  la  prise  d'Otricoli  par  les  Napolitains 
et  de  la  reprise  par  les  Français  parvint  en  même 
temps  au  général  en  chef,  qui,  après  un  ordre  du  jour 
très  flatteur  pour  le  général  Maurice  Mathieu,  expédia 
un  ordre  général  pour  expliquer  la  nécessité  de  repren- 
dre Calvi,  où  le  général  Metsch  s'était  rallié  et  retiré;  à 


L'AFFAIRE  DE  CALVI.  281 

cet  ordre  général  il  joignait  cet  ordre  particulier  :  c  Le 
général  Maurice  Mathieu  est  personnellement  chargé  de 
l'attaque  et  de  la  prise  de  Calvi,  et  de  la  destruction 
totale  du  corps  du  général  Metsch  qu'il  a  si  bien  entamé.  > 

En  même  temps,  dans  une  dépêche  au  Directoire,  le 
général  en  chef  écrivait  :  «  Je  donne  au  général  Macdo- 
nald  l'ordre  de  porter  la  brigade  du  général  Maurice 
Mathieu  sur  Calvi.  »  Mais  le  général  Macdonald,  dont  le 
devoir  était  de  transmettre  simplement  ces  dispositions^ 
loin  de  laisser  au  général  Maurice  Mathieu  sa  brigade, 
ne  lui  confia  que  huit  cents  hommes  et  un  seul  escadron 
au  lieu  de  deux.  C'était  diminuer  les  chances  du  succès, 
au  point  de  le  rendre  presque  impossible,  et,  si  pareille 
infraction  à  des  ordres  formels  venant  du  quartier  géné- 
ral n'est  pas  attribuée  à  la  légèreté  ordinaire  du  général 
Macdonald,  il  faudrait  l'attribuer  au  mécontentement; 
il  pouvait  être  vexé  que  le  général  en  chef,  en  attri- 
buant directement  cette  action  à  un  général  subordonné 
dans  la  division,  l'exclût,  lui  Macdonald,  de  la  part  qu'il 
eût  pu  juger  bonne  à  prendre,  pour  ses  intérêts  ou  sa 
gloire,  dans  l'opération. 

Quoi  qu'il  en  soit,  le  général  Macdonald  garda  les 
forces  importantes  pour  une  colonne  de  secours,  qui, 
d'après  le  même  ordre  émanant  du  général  en  chef,  devait 
être  confiée  au  colonel  polonais  Kniazewitz,  et  qui  arri- 
vait par  Magliano  pour  seconder  celle  du  général  Mau- 
rice Mathieu.  Cette  proportion  à  rebours  entre  les  forces 
de  la  colonne  d'attaque  et  les  forces  de  la  colonne  auxi- 
liaire ne  rendit  que  plus  étonnants  les  succès  de  la  pre- 
mière. C'est  à  la  baïonnette  que  le  général  Maurice 
Mathieu  aborda  les  postes  avancés,  emporta  le  camp 
retranché,  repoussa  dans  Calvi  les  défenseurs  contre  les* 
quels  il  fit  multiplier  les  feux,  en  établissant  sur  tous  les 
points  un  peu  élevés  des  pelotons  et  ses  trois  pièces 


382   MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON    TUIÉBAULT. 

d'artillerie;  puis  il  ût  ouvrir,  à  travers  le  mur  d'un  jar- 
din de  religieuses,  une  brèche,  comme  pour  marquer* 
son  intention  d'enlever  la  place  d'assaut.  Alors  il  chargea, 
son  aide  de  camp  Trinquallyé  d'aller  sommer  le  général 
Metsch  de  mettre  bas  les  armes.  Il  venait  d'apprendre  que 
le  général  Mack  accourait,  par  la  route  de  Cantalupo,  au 
secours  de  Galvi  ;  il  fallait  donc  hâter  les  choses. 

Par  bonheur,  Metsch  fut  informé,  dans  le  même  temps, 
de  l'approche  de  la  colonne  de  secours  française,  et,  dans 
Calvi, le capitaineTrinquallyé,entouré, interrogé,  s'inspi- 
rant  delà  situation,  se  laissa  arracher  ces  soi-disant  nou- 
velles :  Que  Calvi  est  cerné  de  toutes  parts;  que  le  gé- 
néral Macdonald,  n'ayant  plus  à  s'occuper  que  de  ce  qui 
reste  de  troupes  au  général  Metsch,  évidemment  sacri- 
fiées et  perdues,  a  réuni  autour  d'elles  toutes  ses  forces, 
et  qu'il  ne  reste  à  la  place  et  aux  troupes  qui  la  défen- 
dent ni  une  chance  de  salut,  ni  un  quart  d'heure  de  répit. 
Ces  confidences  exagérées  sont  heureusement  recueillies 
par  des  esprits  tout  à  fait  troublés  et  que  trouble  davan- 
tage encore  un  ultimatum  fait  par  le  général  Maurice  Ma- 
thieu au  nom  du  général  Macdonald.  Cet  ultimatum 
porte  que,  si  dans  une  heure  la  place  n'est  pas  rendue, 
elle  sera  enlevée  d'assaut,  et  toutes  les  troupes  qui  s'y 
trouvent  passées  au  ûl  de  l'épée. 

Alors,  cédant  à  l'épouvante  de  son  entourage,  le  géné- 
ral Metsch  consent  à  capituler  en  échange  des  honneurs 
de  la  guerre,  et  le  général  Maurice  Mathieu,  pressé  par 
l'approche  de  Mack  qui  n'était  plus  qu'à  une  si  petite 
distance  de  Calvi,  se  hâte  d'accorder  ces  honneurs  dés- 
honorants.  Il  fait  défiler  les  quatre  mille  cinq  cents  Napo- 
litains et  mettre  bas  les  armes  devant  les  neuf  cents 
Français,  qui  à  peine  peuvent  suffire  comme  escorte;  il 
reste  maître  de  quatre  mille  fusils,  de  quatre  cents  che- 
vaux, huit  pièces  de  canon  et  onze  étendards  et  dra- 


LE  COMTE   ROGER   DE  DAMAS.  283 

peaux.  A  cette  affaire  assistait  le  prince  Borghese 
Checo,  dont  j'ai  déjà  parlé,  et  qui  alors  s'appelait  pour 
nous  le  c  citoyen  Borghese  »;  il  avait  remplacé,  comme 
adjudant  général  de  la  garde  nationale  de  Rome,  auprès 
du  général  Maurice  Mathieu,  le  prince  de  Santa  Croce, 
tué  à  Otricoli.  Il  se  distingua  et  fut  félicité  dans  les 
ordres  du  jour. 

Toutes  ces  victoires  avaient  avancé  l'heure  de  frapper 
un  ^and  coup,  et  pour  le  frapper,  le  général  Cham- 
pionnat, qui  avait  si  heureusement  choisi  le  terrain  des 
opérations  qu'il  avait  constamment  dirigées,  attendait 
des  renforts;  car  en  ce  moment  il  était  si  pauvre  de 
troupes  qu'il  se  trouvait  réduit,  pour  la  garde  de  son 
quartier  général  et  sa  réserve,  à  un  derai-hataillon.  Il 
disposa  donc  ses  forces  en  vue  d'une  marche  en  avant. 
Le  général  Mack  s'était  retiré  sur  Cantalupo  et  attendait 
le  maréchal  de  Damas,  émigré  français,  qui  avait  déhar- 
qué  à  Livourne  avec  plus  de  sept  mille  hommes  et  qui 
arrivait  à  marches  forcées  sur  nos  derrières  en  traver- 
sant toute  la  Toscane.  Le  maréchal  de  Damas  devait  se 
réunir  à  Mack  et  à  Metsch  à  Givita  Castellana;  à  vingt- 
quatre  heures  près,  si  nous  les  avions  perdues  ou  si  Mack 
les  avait  gagnées,  cette  formidable  concentration  aurait 
pu  se  réaliser;  mais  alors  Metsch  était  anéanti,  Mack 
battu  et  nos  troupes  occupées  à  le  poursuivre.  Lorsque 
le  maréchal  de  Damas  se  présenta  avec  un  premier  corps 
de  trois  à  quatre  mille  hommes  devant  Givita  Castel- 
lana, il  n'y  trouva  plus  que  cent  cinquante  hommes 
qui  la  gardaient  sous  les  ordres  du  capitaine  Millier 
et  sous  l'insuffisante  protection  d'un  fortin  aux  murail- 
les ruinées  par  le  temps;  il  devait  penser  qu'une  somma- 
tion suffirait;  mais  on  eût  dit  que  l'Italie,  ce  sol  sacré 
des  héros  antiques,  faisait  surgir  l'héroïsme  de  nos  offi- 
ciers, et  Mûller  répondit  si  bien  aux  sommations  par 


284  MÉMOIRES   DU    GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT- 

des  coups  de  fusil  et  fit  si  ferme   contenance  que   le 
maréchal  de  Damas,  comprenant  que  la  prise  de  la  place 
ne  compenserait  pas  le  dommage  du  temps  perdu,  repar- 
tit le  lendemain  à  la  pointe  du  jour,  se  dirigeant  sur 
Rome,  pour  aller  rejoindre  Mack  en  traversant  la  ville 
qu'il  croyait  occupée  encore  par  Ferdinand  IV;  or,  pen- 
dant le  temps  que,  grâce  à  l'attitude  de  Mûller  (i),  ce 
Damas  avait  été  retenu  devant  Civita  Gastellana,  Fer- 
dinand  IV,    épouvanté   par  tous    ses    revers  et    rap- 
pelé par  une  agitation  qui  se  fomentait  à  Naples,  avait 
décampé  brusquement  de  Rome,  où  il  était  entré  au  faite 
de  TorgueiK  dont  il  sortait  au  faite  du  désespoir. 

A  la  nouvelle   de  ce  départ   inattendu,    le   général 
ChampioDoet,  qui  se  préparait  à  franchir  le  Teverone, 
avait  jugé  plus  sage  de  réoccuper  d'abord  Rome  et  s'était 
bâté  d*y  envoyer  son  aide   de   camp  Romieux,  pour 
annoncer  à  la  garnison  du  château  Saint-Ange  qu'elle 
était  délivrée  et  aux  Romains  que  nous  allions  réoccu- 
per leur  ville.  Romieux  avait  à  peine  quitté  son  général 
en  chef  que  celui-ci  était  informé  de  la  marche  du  maré- 
chal de  Damas,  qui  venait  de  quitter  Civita  Gastellana  et 
s'avançait  sur  Rome.  Aussitôt  il  envoya,  pour  barrer  le 
passage,  le  général  Rey,  qui,  pris  de  court,  n'arrivait 
pas  à  moitié  route  quand  déjà  le  maréchal  de  Damas  se 
présenta  devant  Rome. 

Dans  la  ville  tout  le  peuple  étoit  en  rameur,  prêt  à 
soutenir  le  maréchal,  et  celui-ci,  malgré  le  départ  du 
Roi,  se  trouvait  à  ce  moment  encore  le  maître  et  l'arbi- 
tre de  tout:  il  n'avait  qu'à  passer  le  plus  tranquillement 
au  monde,  personne  n  étaiten  mesure  de  1  empêcher;  U 

<*iil5  >aLu,^7î^,"*J**  f^*^  garnison  dans  U  vme,  où  trois 
^^us,  sous  u  prot«cUon  da  commanduit  da  fort     "'™'«*"  • 


RÉOCCUPATION   DE  ROME.  385 

envoya  cependant  un  parlementaire  au  commandant  du 
fort  Saint-Ange  pour  réclamer  la  liberté  du  passage. 
C'est  alors  que  le  capitaine  Romieux  arriva  avec  douze 
ou  quinze  hommes  d'escorte  et,  se  trouvant  au  fort 
Saint-Ange,  répondit  à  l'étrange  demande  par  un  refus 
formel;  de  plus,  cédant  à  une  inspiration  aussi  folle 
qu'héroïque,  il  partit'  du  fort  avec  deux  cents  hommes 
d'infanterie  et  deux  pièces  de  canon,  traversa  une  partie 
de  la  ville,  prête  à  se  soulever,  sortit  par  la  porte  du 
Peuple,  chargea  les  éclaireurs  de  l'ennemi,  qui  déjà 
occupaient  le  Ponte-Molle,  reprit  ce  point,  mit  ses  deux 
pièces  en  batterie,  couvrit  de  cette  sorte  et  contint  la 
ville,  commença  le  feu,  arrêta  les  trois  à  quatre  mille 
hommes  marchant  avec  une  forte  artillerie  et  parvint 
à  gagner  la  nuit,  qui,  à  l'étonnement  de  tous,  fut  tran- 
quille. 

Cependant  le  jour  reparut,  et  M.  de  Damas  continuait 
à  demeurer  immobile.  Le  frère  et  aide  de  camp  du 
général  Rey,  précédant  son  général  et  chargé  d'une 
reconnaissance,  l'avait  poussée  jusqu'à  Rome;  attiré 
par  l'odeur  de  la  poudre,  il  arriva  au  Ponte-Molle,  et,  par 
son  escorte  de  trente  chasseurs  à  cheval,  il  renforça  la 
faible  troupe  de  Romieux.  Dans  l'espoir  que  la  vue  de 
ce  nouveau  peloton  fera  croire  à  l'arrivée  des  forces 
attendues,  il  le  place  en  vue  de  M.  de  Damas,  qu'il  fait 
sommer  de  mettre  bas  les  armes,  et  cette  sommation, 
qui  ne  devait  aboutir  qu'à  décider  une  charge  à  fond 
contre  nous,  donne  lieu  à  des  pourparlers  et  à  des 
demandes  de  conférences.  L'adjudant  général  Bon- 
namy  survient  au  moment  où  Romieux  recevait  cette 
incroyable  réponse;  à  son  tour  il  entre  en  scène  et  fait 
signifier  à  M.  de  Damas  que,  si  dans  une  heure  il  ne 
s'est  pas  rendu,  il  sera  attaqué  et  anéanti.  Bien  en- 
tendu, cette  heure  de  délai  n'était  donnée  que  parce 


286  MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

qu'il  était  impossible  que  les  troupes,  qui  accouraient 
plus  qu'elles  ne  marchaient,  rejoignissent  avant.  Cepen- 
dant cette  heure  allait  finir,  et  aucune  infanterie  ne 
paraissait  encore.  Enfin  le  général  en  chef  parut;  il 
était  suivi  de  troupes;  il  ordonna  l'attaque.  Les  forces 
de  M.  de  Damas  furent  rejetées  jusqu'à  la  Storta,  mais  là 
elles  se  reformèrent,  il  fallut  un  combat  assez  meurtrier 
pour  les  mettre  en  déroute. 

Pour  compléter  les  avantages  de  cette  lutte  impro- 
visée, le  général  Championnet  envoya,  du  champ  de 
bataille  môme,  l'avis  de  cette  victoire  au  général  Eel- 
lermann  et  l'ordre  de  faire  raison  de  ce  qui  restait  du 
corps  du  maréchal  de  Damas,  comme  le  général  Maurice 
Mathieu  avait  fait  raison  de  celui  de  Metsch. 

Tranquille  de  ce  côté,  il  ne  devait  plus  laisser  Rome 
déserte;  le  général  Championnet,  sans  leur  donner 
aucun  répit,  y  amena  les  troupes  qui  venaient  de  com- 
battre à  la  Storta,  et,  avec  d'autres  arrivant,  il  leur  fit 
prendre  position  sous  le  commandement  du  général 
Forest,  en  dehors  de  la  porte  Saint-Jean  de  Latran,  à 
l'embranchement  des  routes  de  Frascati  et  d'Albano  ; 
puis,  après  s'être  montré  dans  les  différents  quartiers 
de  la  ville,  il  rentra  dans  le  logement  môme  qu'il  occu- 
pait avant  l'évacuation,  et  il  y  rentra  comme  s'il  ne 
l'avait  jamais  quitté.  Il  était  plus  de  neuf  heures  du 
soir;  un  repas  aussi  gai  que  nécessaire  commençait  à 
pourvoir  aux  impérieux  besoins  de  la  fatigue  et  de 
la  faim ,  lorsque  plusieurs  officiers  et  ordonnances  se 
succédèrent  à  toute  bride,  annonçant  que  six  mille 
Albanais  rétrogradaient  de  Frascati  et  s'avançaient  avec 
du  canon  pour  s'emparer  de  la  porte  de  Saint-Jean  de 
Latran,  dans  le  but  de  faciliter,  mais  par  bonheur  trop 
tard,  le  passage  de  M.  de  Damas;  dans  ce  moment  môme, 
ils  attaquaient  nos  avant-postes  t 


FIN    DE   LA  CAMPAGNE  DE  ROME.  287 

Cet  avis  à  peine  reçu,  le  canon  le  confirma.  Il  ne  fat 
plus  question  de  lassitude  ni  d'inanition.  Généraux  et 
officiers  d'état-major  se  rejetèrent  à  cheval  et  coururent 
au  lieu  de  ce  nouveau  combat;  de  même,  d'après  les 
ordres  immédiatement  transmis,  tout  ce  qui  se  trouvait 
de  troupes  à  Rome  fut  mis  sous  les  armes  et  en  mouve- 
ment, soit  pour  contenir  la  ville,  soit  pour  soutenir  les 
troupes  engagées.  Et  pourtant,  quelque  diligence  que 
pussent  faire  même  les  généraux,  leur  rôle  se  borna  à 
être  témoins  de  la  défaite  de  ces  Albanais.  De  nouveau 
nous  était  assurée  la  possession  de  Rome;  on  avait 
demandé  vingt  jours  pour  rentrer  dans  la  ville;  dix- 
sept  avaient  suffi. 

Pendant  ce  temps,  le  général  Kellermann  achevait 
M.  de  Damas.  Il  n'avait  pu  recevoir  à  temps  les  ordres 
que  le  général  en  chef  lui  avait  envoyés  de  la  Storta; 
mais,  ayant  connu  de  son  côté  la  marche  de  M.  de  Da- 
mas, il  le  surveillait,  et,  dès  qu'il  apprit  que  ce  noble 
adversaire  se  retirait  par  la  route  d'Orbetello,  il  le  joi- 
gnit à  Toscanella,  le  battit,  lui  fit  des  prisonniers  et,  lui 
poussant  Tépée  aux  reins,  l'atteignit  une  seconde  fois  à 
Montalto ,  lui  prit  ses  deux  dernières  pièces  de  canon 
et  lui  fit  neuf  cents  prisonniers.  Ayant  eu  la  mâchoire 
fracassée  par  une  balle,  M.  de  Damas  remit  son  com- 
mandement; les  débris  de  ses  troupes  gagnèrent  de 
petits  ports  pour  s'embarquer  vers  Naples.  Sans  s'en 
inquiéter  davantage,  le  général  Kellermann  marcha  sur 
Viterbo. 

Cette  ville,  où  les  administrations  et  les  équipages 
français  avaient  été  évacués  lors  de  l'abandon  de  Rome, 
s'était  insurgée,  avait  pillé  les  équipages,  jeté  les  admi- 
nistrateurs dans  les  cachots.  Le  général  Kellermann  ne 
donna  pas  aux  habitants  le  temps  du  repentir;  il  les 
surprit  par  une  attaque  foudroyante  à  la  baïonnette  et 


288  MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON    THIÉBAULT. 

fit,  au  (il  de  l'épée,  l'exemple  le  plus  complet  et  le  plus 
nécessaire. 

Ce  fut  la  fin  de  cette  campagne  de  Rome,  pendant 
laquelle,  avec  13  à  14,000  hommes,  le  général  Champion* 
net  tua  ou  blessa  à  l'ennemi  plus  de  12,000  des  siens, 
enleva  près  de  4,000  chevaux  ou  mulets,  101  pièces  de 
canon  de  bataille,  la  presque  totalité  des  parcs  et  baga- 
ges, 21  drapeaux,  et  frappa  de  terreur  tout  ce  qui  lui 
échappa.  Rien  de  tout  cela>  au  surplus,  ne  fut  ni  inaperçu, 
ni  inapprécié.  L'Italie  entière  en  fut  frappée,  l'Europe 
étonnée,  et  les  braves  de  cette  armée  s'enorgueillirent 
des  louanges  que,  des  bords  du  Nil,  leur  donna  l'arbitre 
de  toutes  les  gloires,  le  général  Bonaparte.  Le  Direc- 
toire terminait  un  de  ses  plus  enthousiastes  messages 
par  ces  mots  :  c  L'armée  française  marche  sur  Naples  i, 
et  le  Corps  législatif  se  réunit  d'urgence  pour  déclarer 
que  l'armée  victorieuse  des  Napolitains  avait  bien  mérité 
de  la  patrie. 

N'écrivant  pas  l'histoire  de  cette  campagne  et  ne 
devant  faire  figurer  dans  ces  Mémoires  que  les  faits  aux- 
quels j'ai  personnellement  assisté,  je  m'étais  promis  de 
rappeler  le  plus  succinctement  possible  les  rôles  du 
centre  et  de  la  droite.  Je  me  suis  laissé  entraîner  à  des 
développements  qui  dépassent  la  mesure  que  je  m'étais 
imposée,  et  c'est  avec  regret  que  je  n'ai  pas  trouvé  la 
place  d'en  consigner  davantage.  J'ai,  à  l'époque  même, 
recueilli  toutes  les  notes  nécessaires  pour  écrire  This- 
toire  de  la  campagne  entière;  le  général  Maurice  Mathieu, 
qui  avait  fait  une  relation  pour  lui,  me  l'a  communiquée 
en  1804;  elle  était  absolument  conforme  à  mes  écrits  et 
à  mes  souvenirs.  Or,  tout  ce  que  j'ai  lu  sur  cette  cam- 
pagne ne  m'a  pas  paru  répondre  à  la  réalité,  et  je  n'en 
excepte  ni  les  rapports  du  général  en  chef,  ni  ceux  de 
son  adjudant  général  Bonnamy.  Championnet,  sans  man- 


LE   BILAN    DE   LA  VICTOIRE.  2ro 

quer  de  capacité,  n'avait  pas  l'habitude  d'écrire;  c'était 
la  plus  pénible  de  ses  facultés.  Bonnamy,  sous  ce  rapport, 
était  plus  faible  que  lui;  parfois  même  il  était  godiche, 
et  aucun  d'eux  n'avait  à  sa  disposition  quelqu'un  qui 
pût  dignement  le  suppléer,  si  tant  est  qu'en  pareil  cas 
on  puisse  l'être.  Bonnamy,  d'ailleurs,  avait  un  grand 
défaut,  celui  d'exagérer  les  forces  de  l'ennemi  et  de 
diminuer  les  nôtres,  pour  rendre  plus  éclatantes  encore 
les  victoires  qui  illustraient  le  général  en  chef  de  l'ar- 
mée, alors  même  que  le  plus  simple  exposé  des  faits 
eût  été  bien  assez  éloquent.  D'ailleurs,  les  chefs  d'ar- 
mée sont  en  pareil  cas  occupés  de  tout  autre  chose  que 
de  rédiger  d'une  manière  complète  leurs  dépêches; 
quand  ils  les  rédigent,  ils  ne  sont  pas  encore  renseignés 
avec  exactitude,  et  le  plus  souvent  ils  y  consignent  des 
faits  qu'ils  ont  pu  croire  vrais  d'après  les  premiers 
rapports,  et  qu'ils  ne  s'occupent  plus  de  rectifier  par  la 
suite. 

Ce  que  j'ai  relevé,  c'est  à  la  suite  d'une  véritable 
enquête,  et  maintenant,  qu'on  ne  m'accuse  ni  d'oubli  ni 
de  partialité, si,  dans  les  faits  d'armes  que  j'ai  rapportés, 
je  n'ai  pu  en  attribuer  aucun  au  général  Macdonald, 
qui  cependant,  chef  de  la  division  la  plus  attaquée,  était 
au  premier  rang  pour  se  distinguer.  Par  dépit  d'avoir 
perdu  le  commandement  en  chef  qu'il  avait  occupé  par 
intérim,  et  de  se  retrouver  divisionnaire;  par  orgueil, 
par  jalousie  (1),  il  put  se  laisser  entraîner  à  devenir, 

(1)  Dans  les  Souvenirs  qu'il  a  laissés  et  qui  ont  été  récemment 
publiés  par  les  soins  de  sa  famille,  Macdonald  porte  cette  môme 
accusation  de  jalousie  contre  son  général  en  chef,  qu'il  taxe  «  de 
peu  de  capacité  ».  Il  n'est  pas  moins  sérère  pour  Bonnamy  et  sem- 
ble attribuer  à  son  initiative  personnelle,  à  son  action  pour  ainsi 
dire  exclusive,  les  défaites  de  Mack  et  de  Metsch  &  Nepi,  Otricoli, 
Calvi.  Nous  aurions  pu  nous  assurer  sans  peine  si  les  documents 
officiels  et  des  notes  privées  ne  démentent  pas  les  assertions 
un  peu  hautaines  du  maréchal  ;  mais  notre  rôle  d'éditeur  nous 

11.  19 


290  MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT* 

comme  on  disait  alors,  le  seul  auxiliaire  que  rennemi 
eût  dans  nos  rangs;  de  fait,  il  fut  le  seul  de  nos  généraux 
qui,  à  propos  de  combats  si  glorieux,  ne  laissa  la  possi- 
bilité de  placer  son  nom  nulle  part. 

Cependant  cette  campagne,  si  courte,  mais  si  active, 
ayait  anéanti  la  chaussure  et  le  ferrage;  le  général 
Championnet,  qui  avait  espéré  ne  retarder  que  de  quel- 
ques heures,  en  rentrant  dans  Rome,  son  passage  du 
Teverone  et  la  poursuite  de  Mack,  dut  reconnaître  que, 
avant  d'entreprendre  une  nouvelle  série  d'opérations  à 
longue  durée,  il  devait  pourvoir  aux  besoins  des  troupes 
et  de  plus  avoir  réinstallé  dans  la  ville  les  consuls,  les 
ministres  et  autres  agents  du  pouvoir,  y  avoir  fait  ren- 
trer les  administrations  françaises,  réorganisé  la  garde 
nationale  et  laissé  une  garnison  et  un  commandant  à 
titre  définitif.  En  attendant,  il  cantonna  militairement 
ses  troupes  autour  de  Rome  et  rendit  au  général  Mau- 
rice Mathieu  le  commandement  de  Rome,  que  celui-ci 
avait  quitté  pour  repousser  l'invasion  des  Napolitains;  il 
le  lui  rendit  à  titre  provisoire  par  cet  ordre  du  jour  :  c  Le 
général  Mathieu  reprendra  le  commandement  de  Rome, 
mais  il  sera  bientôt  appelé  à  la  tète  des  troupes  qu'il  est 
accoutumé  à  conduire  à  la  victoire.  > 

Quatre  jours  suffirent  à  des  occupations  si  diverses. 
Dès  le  19  décembre  (la  rentrée  à  Rome  avait  eu  lieu  le 
15),  les  autorités  étaient  rétablies,  les  troupes  pour- 
vues, le  matériel  de  l'artillerie  remis  en  état,  grâce 
aux  talents  et  à  l'activité  du  général  Éblé.  Le  général  en 
chef  venait  en  même  temps  d'apprendre  que  le  général 
Kellermann  avait  exécuté  ses  ordres  de  la  façon  la  plus 
brillante,  achevé  la  défaite  du  maréchal  de  Damas  et 

impose,  à  Tégard  des  grands  renoms  militaires  atteints  par  le 
rédt  de  Paul  Thiébault,  une  réserve  qui  s'accorde  avec  notre  désir 
de  garder  la  plus  stricte  impartialité.  (Éd.) 


LA   FUITE   DE  FERDINAND   IV.  291 

châtié  y iterbo  ;  que  le  général  Lemoine,  manœuvrant  vers 
la  Pescara  avec  la  mission  de  soutenir  au  besoin  les  opé- 
rations de  la  gauche  dans  les  Abruzzes,  s'était  rendu 
mattre  d'Aquila.  Alors,  s'en  remettant  pour  le  reste  à  la 
destinée  et  à  son  épée,  il  ordonna  la  marche  en  avant. 

A  Naples,  Ferdinand  lY  avait  retrouvé  ses  sujets  fana- 
tisés par  l'esprit  de  patriotisme  et  prêts  à  mettre  leur 
exaltation  au  service  de  leur  roi,  pourvu  que  celui-ci 
consentit  à  rester  à  leur  tête;  mais  ce  prince, plus popu- 
lacier  que  populaire,  avait  eu  peur  de  cette  exaltation 
même,  qu'il  aurait  pu  détourner  si  profitablement  dans 
le  sens  de  la  guerre  et  de  l'action.  Il  se  fit  ainsi  mépriser 
même  des  lazaroni  et,  devant  l'irritation  du  peuple,  se 
résolut  à  se  retirer  avec  sa  cour  en  Sicile  (1).  Cependant 
la  défaillance  du  Roi  ne  fit  qu'exciter  à  Naples  le  senti- 
ment de  l'indépendance  nationale,  de  sorte  que  nous  ne 
gagnâmes  rien  à  ce  que  ce  roi  perdit  dans  l'opinion  des 
siens.  D'autre  part,  la  situation  dans  laquelle  les  Napoli- 
tains sont  le  moins  redoutables,  c'est  en  régiments  et  en 
légions.  La  discipline,  qui  triple  la  force  de  toutes  les  au- 
tres armées,  détruit  la  leur  au  point  qu'un  insurgé  napoli- 
tain vaut  autant  que  vaut  peu  un  soldat  napolitain.  Or, 

(i)  Il  est  cependant  douteux  que  le  peuple,  malgré  son  irritation, 
eût  laissé  partir  le  Roi  si  lady  HamUton,  femme  de  l'ambassadeur 
d'Angleterre  et  amie  de  la  Reine,  n'eût  fait  connaître  à  celle-ci  un 
souterrain  communiquant  du  ch&teau  à.  la  mer,  souterrain  dont  on 
ne  savait  plus  Tezistence,  même  au  ch&teau,  et  que  cette  catin 
avait  découvert  pour  la  facilité  de  ses  scandaleuses  amours  avec 
l'amiral  Nelson.  Ce  fut  par  ce  souterrain  que,  dans  le  plus  grand 
secret,  lady  Hamilton  transporta  elle-même,  et  durant  les  sept 
nuits  qui  s'écoulèrent  du  14  au  21  décembre,  pour  soixante  millions 
de  bijoux  appartenant  au  Roi ,  et  des  sommes  énormes,  vingt  mil- 
lions ;  puis,  sous  l'escorte  de  Nelson  et  d'une  troupe  de  ses  gens,  le 
Roi,  la  Reine,  leur  famUle,  leurs  ministres,  s'évadèrent  le  21  décem- 
bre avant  le  jour,  s'embarquèrent  à.  bord  du  vaisseau  amiral  de 
Nelson ,  mirent  à.  la  voile  le  23,  et  arrivèrent  le  25  dans  la  rade 
de  Palerme. 


292  MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

en  entrant  sur  le  sol  napolitain,  nous  allions  rencontrer 
contre  nous,  non  seulement  Tarmée  qui,  bien  que  repous- 
sée partout  et  très  abîmée,  nous  restait  très  supérieure 
en  nombre,  mais  surtout  les  habitants  insurgés  des  villes 
et  de  la  campagne  et  les  quatre  cent  mille  habitants  de 
la  capitale,  qui  allait  être  le  point  de  ralliement  de  l'ar- 
mée en  déroute. 

En  nous  engouffrant  pour  ainsi  dire  à  travers  la  pro- 
fondeur de  ces  populations  levées  en  masse,  en  combat- 
tant sur  deux  cents  lieues  d'étendue  depuis  l'Adriatique 
jusqu'à  la  Méditerranée,  en  laissant  nos  forces  séparées 
par  la  chaîne  des  Apennins,  nous  courions  à  notre  des- 
truction, à  la  perte  de  la  gloire  acquise  et  des  républi- 
ques  conquises;  mais,  s'il  est  des  occurrences  où  l'on  peut 
compter  ses  ennemis  et  calculer  des  probabilités,  il  en 
est  d'autres  où  l'on  est  entraîné  parla  fortune,  sans  autre 
ressource  que  la  volonté  de  se  rendre  digne  de  ses  fa- 
veurs; on  prit  donc  le  parti  de  l'audace  et,  dans  une  con- 
fiance qui  rappelle  et  caractérise  cette  époque,  on  ne  son- 
gea plus  qu'à  préparer  l'attaque  d'un  royaume  que  d'a- 
vance on  regardait  comme  une  nouvelle  République  à 
fonder. 


CHAPITRE  XH 


• 

Pendant  que  la  droite  victorieuse  rentrait  dans  Rome 
et  s'apprêtait  à  envahir  les  États  du  roi  de  Naples,  la 
gauche  avait  continué  ses  opérations  dans  les  Abruzzes: 
mais  un  changement  important  s'était  produit  à  l'égard 
du  commandement.  Le  3  décembre,  à  midi,  au  moment 
où  nous  montions  à  cheval  pour  aller  reconnaître  la 
citadelle  de  Tronto,  dont  l'investissement  devait  avoir 
lieu  le  lendemain,  le  général  C...  reçut  l'ordre  d'aller 
prendre  le  commandement  d'Ancône,  c'est-à-dire  de 
redescendre  à  un  poste  qu'avait  occupé  son  subor- 
donné le  général  de  brigade  Monnier;  par  surcroît, 
la  dépêche  portait  qu'il  remît  le  commandement  de  sa 
division  au  général  Rusca,  c'est-à-dire  à  un  autre  de  ses 
subordonnés.  Deux 'heures  après,  il  avait  quitté  Ascoli 
et  la  division. 

En  ce  qui  me  concernait,  on  sait  que  j'étais  résolu  à 
ne  plus  servir  avec  lui;  personne  au  quartier  générai 
ne  pouvait  le  regretter;  mais  le  motif  de  cette  déchéance 
en  fit  oublier  la  raison  d'être;  on  eut  en  effet,  et  de 
suite,  la  preuve  qu'elle  résultait  de  dénonciations  ca- 
lomnieuses qu'avait  faites  ledit  Rusca  afin  d'obtenir  le 
commandement  de  la  division.  On  fut  donc  d'autant 
plus  révolté  que,  si  l'un  de  ces  chefs  était  ridicule  et 
incapable,  l'autre  était  jugé  indigne.  Mais  le  général 
Championnet,  si  juste  sous  tant  de  rapports,  portait  à 


294  MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

l'exagération  la  véhémence  des  sentiments  républi- 
cains (1)  et  s'était  laissé  prévenir  par  le  ton,  l'argot  et  les 
manières  révolutionnaires  de  ce  brigand  qui,  dans  la  jour- 
née du  28  novembre,  n'avait  tiré  le  sabre  que  pour  tuer 
cinq  hommes  sans  défense.  Le  général  C...,  qui  n'en- 
tendait raison  à  rien  et  qui  devant  l'ennemi  ne  se  ren- 
dait plus  compte  de  rien,  n'en  était  pas  moins  un 
homme  d'honneur,  dévoué  à  ses  devoirs  et  d'une  vail- 
lance qui,  en  dépit  de  son  âge,  ne  le  cédait  à  celle  d'au- 
cun grenadier;  c'était  seulement  pour  ne  pas  me  laisser 
compromettre  avec  lui  par  ses  fautes  que  je  pouvais 
demander  à  ne  plus  servir  sous  ses  ordres;  mais  quant 
à  servir  sous  les  ordres  de  l'autre,  ce  n'était  plus  un 
simple  intérêt,  c'était  un  devoir  d'en  récuser  l'obliga- 
tion. De  suite  j'écrivis  dans  ce  sens  au  général  en  chef. 
Ma  lettre  faite,  j'allai  la  soumettre  au  général  Mon- 
nier,  homme  d'esprit,  de  jugement  et  de  bonnes  ma- 
nières, en  même  temps  que  chef  distingué;  il  avait 
d'ailleurs  des  bontés  pour  moi,  et  il  était  naturel  que  je 
lui  demandasse  conseil  :  c  Mon  cher  Thiébault,  me 
répondit-il,  je  comprends  vos  répugnances,  et  je  n'en 
serais  plus  à  m'occuper  des  miennes,  si  tout  ceci  devait 
durer;  mais  un  général  de  l'armée  du  Rhin,  ami  du 
général  en  chef,  vient  commander  cette  division  et  ne 
peut  tarder  à  arriver.  »  Je  lui  rendis  grâce  de  cette 
communication,  et,  frappé  de  ce  mot  :  «  Un  général  de 
l'armée  du  Rhin  »,  ce  qui  présageait  ordre  et  méthode, 
je  préparai  de  suite  les  situations,  états  et  rapports 
propres  à  mettre  en  une  heure  ce  général  au  courant 
de  tout  ce  qui  tenait  aux  troupes,  au  service,  au  pays, 

(1)  Dans  une  circonstaDce  plus  digne,  mais  en  vertu  du  môme 
esprit,  le  général  Championnet,  voulant  donner  les  plus  hauts  té- 
moignages sur  les  talents,  la  conduite  et  la  valeur  des  généraux 
Lemoine  et  Dufresse,  écrivit  comme  dernier  mot  de  l'apologie  : 
«  Us  sont  au  nombre  des  plus  chauds  patriotes  qui  existent.  » 


UN   GENERAL  DE  L*ARMË£  DU   RHIN.  295 

à  l'ennemi;  j'avais  Tamour-propre  de  lui  prouver  qu'il 
trouvait  à  sa  division  un  chef  d'état-major  qui,  quoi- 
que n'ayant  pas  le  grade  de  la  fonction,  n'en  joignait 
pas  moins  à  l'amour  des  devoirs  l'entente  du  service. 

Le  6  décembre,  en  effet,  et  sous  l'escorte  d'un  batail- 
lon de  la  78*  de  ligne  et  du  11*  régiment  de  cavalerie,  le 
nouveau  chef  arriva,  et  c'est  par  lui-même  que  nous 
apprîmes  que  c'était  le  général  Duhesme  qui  désormais 
nous  commandait.  L'ayant  fait  guetter,  je  fus  le  pre- 
mier à  le  saluer.  Sa  figure  bourgeonnée,  son  air  refro- 
gné  ne  me  prévinrent  pas  en  sa  faveur;  son  accueil,  de 
plus,  fut  peu  gracieux  et  son  ton  presque  désobligeant 
lorsque  je  lui  présentai  les  ofQciers  de  l'état-major,  le 
commissaire  des  guerres,  le  commandant  de  la  place  du 
quartier  général,  et  que  je  me  présentai  moi-même, 
n'ayant  pas  voulu  paraître  sous  les  auspices  du  général 
Rusca.  En  le  quittant,  je  lui  demandai  à  quelle  heure  il 
ordonnait  que  je  lui  rendisse  compte  de  ce  qui  relevait 
de  mes  attributions,  c  Après  le  départ  de  mon  courrier 
au  général  en  chef  »,  assez  sèchement  prononcé,  fut 
toute  sa  réponse. 

Le  courrier  parti,  je  me  rendis  chez  mon  général,  et, 
après  être  resté  assez  longtemps  avec  lui,  lorsque  je  le 
quittai,  je  crois  que  je  l'avais  instruit  de  tout  ce  qu'il 
n'aurait  pu  avoir  appris  qu'après  avoir  passé  huit  jours 
à  la  division;  il  lui  resta  peu  de  questions  à  me  faire,  et 
il  ne  put  en  faire  aucune  à  laquelle  je  n'eusse  réponse 
immédiate,  verbale,  écrite  ou  par  pièce.  Au  cours  de  ce 
travail  en  commun,  il  avait  par  moments  arrêté  ses 
regards  sur  moi,  mais  sans  quitter  son  air  sévère;  jus- 
qu'à la  fin,  il  s'était  montré  sec  dans  ses  manières  et 
bref  dans  son  ton. 

J'étais  au  bout  de  mon  latin.  J'aCVais  espéré  me  le 
rendre  favorable  par  cette  preuve  de  mon  zèle  et  de  ma 


296  MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

connaissance  du  métier;  rien  n'annonçait  que  j'y  fusse 
parvenu,  et  je  pris  mon  parti,  continuant  à  bien  servir 
par  principe;  toutefois  je  ne  mis  plus  les  pieds  chez  mon 
chef  que  le  matin  au  rapport  et  quand  j'étais  appelé 
par  les  besoins  du  service  ou  par  ses  ordres  ;  je  prenais 
alors,  vis-à-vis  de  lui,  le  même  air  sérieux  et  le  même 
ton  laconique  dont  il  lui  plaisait  de  ne  pas  se  départir. 
J'ai  dit  que,  au  moment  où  il  reçut  son  ordre  de  chan- 
gement, le  général  G...  préparait  l'investissement  de 
Civitella  del  Tronto,  place  que  Tennemi,  par  suite  de 
son  mouvement  rétrograde,  venait  d'abandonner  à  elle- 
même.  L'investissement  avait  eu  lieu  dès  le  lendemain. 
Construite  sur  un  roc  à  pic,  la  place  domine  tout  ce  qui 
l'entoure;  elle  commande  la  ville,  bâtie  au  pied  de  son 
escarpement  et  qui  elle-même  est  entourée  par  de  fortes 
murailles  et  bordée  par  un  torrent  profond.  Tous  ses 
ouvrages  étaient  en  parfait  état;  l'armement  complet 
et  sufQsant  consistait  en  douze  pièces  de  bronze.  La  gar- 
nison était  de  cent  hommes,  et  c'était  tout  ce  que  requé- 
rait le  service  de  la  défense,  qui  par  bonheur  était 
faiblement  approvisionnée  en  munitions  et  en  vivres. 
Or,  à  peine  arrivé,  le  général  Duhesme  chargea  le  général 
Monnier  de  substituer  l'attaque  à  l'investissement  de 
Civitella  del  Tronto,  et  cette  opération  fut  conduite  avec 
tant  d'habileté  et  de  bonheur  que,  au  bout  de  dix-huit 
heures,  cette  place,  à  peu  près  imprenable  et  que  nous 
n'avions  ni  le  temps  ni  les  moyens  de  réduire,  nous 
ouvrait  ses  portes  (1).  Possession  inappréciable,  qui 
enlevait  à  nos  ennemis  un  point  formidable  de  rallie- 
ment et  d'appui,  protégeait  nos  communications  et  im- 
posait notre  autorité  aux  farouches  habitants  de  ces  con- 

(1)  Nous  y  retrouvâmes  huit  de  nos  soldats,  pris  au  combat  de 
Porto  di  Fermo  et  qui,  je  ne  sais  par  quel  miracle,  n'avaient  pas 
été  assassinés. 


MENEES   D^UN    CHEF    HABILE.  297 

trées.  Le  général  fit  choisir  quatre-vingts  hommes  pai*mi 
les  plus  fatigués  ou  les  plus  malingres;  à  défaut  de  ca- 
Donniers,  il  leur  adjoignit  vingt  hommes  plus  valides, 
avec  un  sous-ofTicier  d'artillerie  comme  instructeur;  en- 
fin, pour  commander  cette  place  importante,  il  voulut  un 
officier  jeune,  ferme,  actif  et  capable;  ce  fut  le  lieutenant 
Guillaumet,  delà  73*. 

Toutes  ces  dispositions  si  vigoureuses  et  si  précises 
nous  révélaient  un  chef  tel  qu'il  en  fallait  un  à  la  divi- 
sion; car,  pendant  le  si  court  intérim  du  général  Rusca, 
le  gaspillage  et  les  infractions  à  la  discipline  avaient 
été  poussés  jusqu'au  scandale.  Grâce  à  la  fermeté  des 
ordres  du  jour,  le  retour  à  l'ordre  fut  tel,  que  les  habi- 
tants qui  prenaient  l'habitude  d'abandonner  leurs  mai- 
sons à  la  vue  des  Français  et  d'assassiner  quiconque 
s'écartait  de  la  colonne,  rentrèrent  chez  eux  et,  pour  le 
plus  grand  nombre,  ajournèrent  leur  métier  d'égorgeurs. 
Nous  étions  sans  communications  avec  le  quartier  gé- 
néral en  chef;  le  général  Duhesme  en  ouvrit.  Pour  éviter 
un  détour  aux  convois  qui  nous  venaient  d'Ancône  et 
faciliter  leur  arrivage  direct  en  longeaut  la  mer,  il  fit 
construire  un  pont  sur  le  Tronto,  près  de  l'embouchure, 
et  le  couvrit  par  des  ouvrages  armés  de  deux  pièces  de 
canon;  il  en  confia  la  garde  à  un  bataillon  romain  levé 
à  Ancône  et  qui  nous  rejoignit  sur  ces  entrefaites.  Il 
réorganisa  la  division  dans  laquelle  avaient  eu  lieu  des 
mutations  de  troupes,  la  porta  en  avant,  à  Teramo  et 
Giulianova,  d'où  l'ennemi  se  reploya  à  notre  approche;  le 
quartier  général  fut  établi  à  Corropoli,  d'où  Ton  pouvait 
surveiller  le  pays,  en  attendant  d'Ancùne  des  renforts 
d'artillerie  et  d'infanterie,  et  du  général  en  chef  des  ordres 
ultérieurs,  tout  récemment  annoncés. 

J'étais  très  frappé  de  la  manière  si  rigoureusement 
juste  dont  chacune  de  ces  organisations  avait  été  faite. 


300  MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉDAULT. 

Ce  souvenir  est  un  de  ceux  dans  lesquels  je  me  com- 
plais. Cette  campagne,  qui  fut  mon  début  dans  les  posi- 
tions élevées,  fut  en  effet  la  plus  brillante  de  ma  vie 
militaire.  C'est  Tépoque  à  laquelle  je  me  berçais  des  plus 
belles  espérances;  mais,  et  ainsi  que  la  suite  de  ces 
Mémoires  le  révélera,  la  journée  du  18  brumaire,  plus 
tard  ma  reconnaissance  envers  le  général  Masséna, 
enfin  une  raideur  trop  déplacée,  me  firent  échouer,  et 
contre  Bonaparte,  premier  consul,  et  contre  Napoléon, 
empereur,  auprès  duquel  je  n'étais  pas  cependant  du 
nombre  de  ceux  qui  devaient  avoir  le  moins  de  chances.. . 

Les  instructions  qui  devaient  nous  venir  du  quartier 
général  en  chef  n'étaient  pas  arrivées,  et  la  prolongation 
de  notre  inaction  ne  pouvait  convenir  ni  au  général 
Duhesme,  ni  aux  troupes,  encore  moins  à  notre  situa- 
tion en  face  d'un  corps  ennemi.  La  marche  en  avant 
fut  donc  résolue;  on  reconnut  l'ennemi,  l'étendue  de  ses 
lignes;  outre  les  troupes  réguhères,  on  reconnut  des 
partis  de  paysans  organisés  en  bataillons  et  réguliè- 
rement armés  et  équipés;  puis,  le  Trontino  franchi,  les 
troupes  furent  établies  sur  des  points  assez  rapprochés 
afin  qu'elles  pussent  garder  contact  entre  elles.  Pour 
donner  à  l'ennemi  l'idée  que  nos  forces  étaient  plus 
considérables,  on  fit  préparer  des  logements  pour  douze 
cents  hommes  dans  des  villes  où  nous  ne  devions  pas 
envoyer  un  seul  homme;  le  quartier  général  fut  trans- 
porté à  Giulianova,  et  on  s'occupa  de  chercher  des  gués 
et  d'établir  un  pont  pour  franchir  le  Yomano. 

L'ennemi  semblait  vouloir  défendre  le  passage  de  cette 
rivière;  il  dirigea  contre  nous  une  triple  attaque,  qui 
parut  à  bon  nombre  d'entre  nous  l'annonce  d'une 
attaque  plus  générale  pour  le  lendemain.  Le  général 
Rusca  s'obstinait  dans  ce  sens;  mais  le  général  Duhesme 
avait  trop  l'habitude  de  la  guerre  pour  se  laisser  abuser, 


AU    BORD   DE   LA  PESCARA.  301 

et,  avec  sa  netteté  de  vues  si  rarement  en  défaut,  il 
conclut  que  ces  démonstrations  avaient  pour  but  de 
donner  le  change  sur  une  retraite.  Ce  qui  semblait 
prouver  que  cette  dernière  opinion  était  la  vraie,  c'est 
qu'il  nous  revint  de  toutes  parts  une  nouvelle,  trop 
répandue  pour  n'être  pas  fausse,  que  les  Napolitains 
allaient  reprendre  l'offensive  et  se  serviraient  de  notre 
pont  pour  arriver  jusqu'à  nous. 

Quoi  qu'il  en  soit,  à  la  nuit  tombante,  tout  était  prêt 
pour  l'attaque  comme  pour  la  défense.  Admirablement 
disposées,  ou  pour  culbuter  de  front  et  d'écharpe  les 
colonnes  ennemies,  si  elles  avançaient,  ou  pour  marcher 
contre  elles  et  tâcher  de  leur  couper  la  retraite,  si  elles 
rétrogradaient,  nos  troupes  s'ébranlèrent,  dès  que  le 
jour  pointait;  mais,  le  Yomano  à  peine  franchi,  nous 
apprîmes  que  l'ennemi  était  en  retraite  par  plusieurs 
routes  depuis  trois  heures,  et,  malgré  toute  leur  ardeur, 
nos  soldats  purent  seulement  rejoindre  une  colonne, 
lui  faire  trois  cents  prisonniers,  s'emparer  des  équipages. 
Le  chef  de  brigade  Broussier,  ami  du  général  en  chef 
et  détaché  par  lui  près  du  général  Duhesme,  arrêta  avec 
un  bataillon  de  grenadiers  quelques  bataillons  de 
paysans  qui,  se  voyant  abandonnés  par  les  troupes 
royales,  mirent  bas  les  armes.  Le  quartier  général  fut 
porté  en  avant,  à  Atri. 

Grâce  à  cette  marche  heureuse,  nous  avions  atteint  la 
Pescara,  à  l'embouchure  de  laquelle  se  trouve  la  ville  du 
même  nom.  La  possesion  de  cette  ville  pouvait  être 
pour  nous  d'un  intérêt  décisif;  elle  défend  la  baie,  le 
port  et  le  pont  sur  lequel  passe  la  seule  route  voiturable 
qui  existe  dans  les  Abruzzes,  et  qui  parfois  est  elle-même 
impraticable,  par  suite  des  éboulements  de  terre  qu'oc- 
casionnent les  débordements  de  torrents.  Toutefois,  Pes- 
cara est  à  cheval  sur  la  rivière;  pour  en  former  l'inves- 


SOa  MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

tissement,  il  faut  être  mattre  des  deux  rives  ;  et  comme 
la  Pescara  est  le  plus  fort,  après  le  Pô,  des  cours  d'eau 
qui  se  jettent  dans  l'Adriatique,  comme  elle  n'est  pas 
guéable,  qu'elle  débordait,  que  nous  n'avions  pas  une 
barque  pour  aider  à  l'établissement  d'un  pont;  comme 
la  neige,  la  boue,  le  froid  rendaient  cet  établissement 
très  difficile  en  présence  de  l'ennemi  prêt  à  gêner  nos 
travaux;  comme,  d'autre  part,  la  place  régulièrement 
fortifiée,  armée  de  quatre-vingts  boucbes  à  feu,  était 
défendue  par  deux  mille  hommes  de  troupes  qui  ne  man- 
quaient de  rien;  comme  nous  ne  pouvions  l'attaquer 
sans  un  équipage  de  siège,  et  que  nous  étions  presque 
sans  munitions,  n'ayant  que  quatre  pièces  d'artillerie, 
dont  deux  légères  et  deux  de  quatre,  devant  tant  de 
difficultés,  on  peut  dire  d'impossibilités,  le  général 
Dubesme  se  trouva  dans  la  plus  grande  perplexité. 

Précisément  venaient  d'arriver  les  instructions  du  gé- 
néral en  chef,  ordonnant  au  général  Dubesme  de  mener 
la  campagne  telle  que  celui-ci  Tavait  commencée  d'in- 
spiration,et  lui  donnant  comme  but  de  s'emparer  du  cours 
de  la  Pescara  et  de  tenter  ce  qui  serait  possible  contre 
la  ville.  Dans  son  embarras,  le  général  Duhesme  venait 
de  s'arrêter  à  la  pensée  de  laisser  son  artillerie  sous  la 
garde  du  général  Monnier,  et  de  huit  cents  hommes  à 
l'abri  de  retranchements,  puis  de  remonter  la  Pescara, 
de  surprendre  ou  de  forcer  le  passage  en  amont  au  pont 
de  San  Clémente ,  d'arriver  ainsi  sur  la  droite  de  la 
rivière,  de  repousser  qui  lui  barrerait  la  route,  de 
s'emparer  de  Chieti,  ville  de  ressource  et  d'influence,  et 
de  marcher  de  là  à  l'investissement  de  Pescara.  £n  même 
temps,  par  une  dépêche  au  général  en  chef,  il  deman- 
dait que  le  général  Lemoine,  qui  manœuvrait  sur  le  pla- 
teau  des  Àbruzzes,  vers  la  source  de  la  Pescara,  et  qui 
devait  être  maitre  d'Aquila,  reçût  l'ordre  de  descendre 


COMMUNICATIONS   COUPÉES.  808 

jusqu'à  Solmona,  afin  que  là  des  opérations  communes 
pussent  être  concertées,  et  qu'en  tout  cas,  par  cette  jonc- 
tion des  deux  corps  français,  les  communications  des 
Napolitains  fussent  coupées  entre  les  Abruzzes  et  Naples. 
Ce  parti  était  si  militaire  et  d'une  conception  si  nette, 
que  le  général  en  chef  en  avait  ordonné  déjà  la  réalisa- 
tion au  général  Lemoine;  les  choses,  à  l'insu  même  du 
général  Duhesme,  étaient  donc  en  meilleure  voie  qu'il  ne 
les  croyait  lorsque,  comme  pour  déjouer  tous  ces  calculs, 
une  insurrection  générale  éclata  spontanément,  non  seu* 
lement  dans  les  Abruzzes,  mais  encore  dans  la  partie  des 
États  romains  formant  le  département  du  Tronto,  c'est- 
à-dire  non  seulement  autour  de  nous,  mais  sur  nos  der- 
rières. 

Tout  Français  isolé  était  impitoyablement  massacré; 
nos  partisans  p£U*tageaient  le  même  sort,  et  bientôt  les 
forcenés,  enhardis  à  des  entreprises  plus  sérieuses,  exé- 
cutèrent par  les  deux  rives  du  Tronto  un  mouvement 
combiné  sur  les  retranchements  du  pont  que  nous  avions 
construit  et  laissé  à  la  garde  du  bataillon  romain;  ils 
firent  prisonniers  tous  ceux  de  ce  bataillon  qui  survé- 
curent au  combat;  ils  restèrent  maîtres  de  nos  ouvrages, 
qu'ils  respectèrent,  comptant  s'en  servir;  puis  ils  se  diri- 
gèrent sur  Giulianova,  à  la  poursuite  de  la  compagnie 
d'artillerie  et  du  convoi  de  munitions  qui,  par  la  route  de 
la  Marine,  nous  arrivait  d'Ancône.  Ce  convoi  était  près 
de  nous  rejoindre;  on  a  vu  que  nous  en  attendions  le 
renfort  pour  commencer  notre  opération  contre  Pescara. 
Le  commandant  qui  le  conduisait  put  se  défendre  à 
coups  de  mitraille;  mais  nos  communications  par  la 
route  de  la  Marine,  la  seule  que  nous  pouvions  espérer 
maintenir,  étaient  coupées  ;  avant  de  nous  engager  plus 
avant,  il  fallait  les  rétablir.  L'adjudant  général  Planta, 
qui,  devenu  général  romain,  était  arrivé  parmi  nous 


304  MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON    THIÉBAULT. 

en  demandant  de  ]a  gloire  à  conquérir,  fut  chargé  de 
chÂtier  les  communes  qui  se  trouvaient  sur  la  rive  droite 
du  Tronto,  de  reprendre  notre  pont  et  les  deux  pièces 
de  canon  qui  le  flanquaient;  mais,  au  lieu  d'attaquer 
avec  vigueur  les  villes  qu'il  fallait  ressaisir  pour  arri- 
ver à  l'attaque  du  pont,  c'est-à-dire  Corropoli  et  Nereto, 
où  les  insurgés  s'étaient  retranchés,  il  parlementa,  fut 
repoussé  avec  perte  et  ramené  lestement  jusqu'à  Giulia- 
nova,  laissant  en  arrière  nos  communications  coupées 
sur  une  plus  grande  étendue  qu'elles  ne  l'étaient  avant 
sa  démonstration.  Et  pour  que  rien  ne  manquât  à  la 
gravité  de  notre  position,  le  général  Duhesme  apprit 
que  le  lieutenant  général  de  Gambs,  remplaçant  le  géné- 
ral Micheroux  à  la  tète  du  corps  napolitain  des  Abruzzes^ 
venait  d'arriver  à  Chieti,  c'est-à-dire  à  trois  lieues  de 
Pescara,  suivi  d'un  renfort  de  deux  mille  hommes  de 
troupes.  Ajoutons  que,  dans  la  nuit  même  où  nous  par- 
vint cette  nouvelle,  il  tomba  quatre  pieds  de  neige. 

On  retrouve  ici  un  exemple  de  ce  qui  se  produit  dans 
toutes  les  positions  extrêmes  :  chacun  se  crut  en  droit 
d'émettre  une  opinion,  et  toutes  les  opinions  furent  pour 
le  parti  le  plus  timide,  c'est-à-dire  pour  ne  plus  faire  un 
pas  en  avant,  que  les  rebelles  ne  fussent  châtiés  et  que 
sur  nos  derrières  le  feu  de  la  révolte  ne  fût  éteint;  mais 
il  se  produit  aussi  que  plus  les  circonstances  sont  mena- 
çantes, plus  un  chef  d'un  ordre  élevé  les  domine,  et  le 
général  Duhesme,  résolu  à  jouer  le  tout  pour  le  tout,  se 
contenta  de  renforcer  le  général  Planta,  en  lui  donnant 
l'ordre  de  rouvrir  à  tout  prix  la  communication  ;  puis, 
sans  plus  s'inquiéter  de  ses  derrières,  il  résolut  de  mar- 
cher sur  Pescara. 

C'était  vouloir  se  porter  tête  baissée  contre  on  ne  sa- 
vait quels  dangers.  Si  le  général  de  Gambs,  qu'on  disait 
un  homme  de  tète,  imaginait  le  mouvement  inverse  à 


ATTAQUE  EFFRONTÉE.  305 

eelai  que  nous  allions  tenter,  s'il  nous  devançait  au  pas- 
sage de  la  rivière  à  San  Clémente,  rien  ne  pouvait 
l'empêcher  de  se  réunir  aux  insurgés  et  de  nous  bloquer 
sur  la  rive  gauche  entre  lui,  la  mer  et  Pescara,  dans  une 
de  ces  positions  formidables  dont  les  Abruzzes  sont  hé- 
rissées, et  que  la  neige  et  les  torrents  rendaient  d'heure  en 
heure  plus  étroites  et  plus  intenables.  Mais  il  faut  croire 
que  la  fortune  aime  l'audace,  car  presque  en  même  temps 
nous  apprîmes  qu'un  ordre  impératif  rappelait  le  géné- 
ral de  Gambs  sur  Gapoue  par  la  route  des  Apennins,  et  ce 
départ  précipité,  qui  pour  nous  équivalait  presque  au 
salut,  nous  garantissait  du  même  coup  que  le  général  en 
chef,  de  son  côté,  marchait  en  avant,  et  qu'il  marchait 
avec  succès,  puisque  l'ennemi  rassemblait  toutes  ses 
troupes  pour  couvrir  Naples  contre  lui.  Cela  nous  pré- 
-cisait  notre  devoir,  c'est-à-dire  que  plus  que  jamais  il 
fallait  nous  mettre  en  mesure  de  pouvoir,  au  premier 
ordre,  nous  réunir  au  général  en  chef  sur  la  route  de 
Naples  et,  pour  cela,  nous  ouvrir  le  passage  en  com- 
mençant par  la  prise  de  Pescara. 

En  conséquence,  le  général  Duhesme,  changeant 
brusquement  ses  dispositions,  résolut  l'attaque  immé- 
diate de  Pescara,  malgré  ce  qu'il  y  avait  d'effronterie, 
ainsi  qu'il  le  disait  lui-même,  à  tenter  cette  attaque.  Les 
positions  militaires  furent  prises;  le  général  Rusca 
occupa  Civita  di  Penna  et  Civitelladel  Abbatia;  le  géné- 
ral Monnier  s'avança  jusqu'à  Pianella,  et  la  réserve  fut 
placée  à  Moscufo,  où  le  quartier  général  fut  établi;  puis 
six  compagnies  de  grenadiers,  deux  cents  chevaux  et  la 
batterie  d'artillerie  légère  qui  nous  avait  enfin  rejoints, 
canonnèrent  tout  à  coup  les  hauteurs  de  Castellam- 
mare  (1),  rejetèrent  dans  la  place  les  avant-postes  qui 
xïouvraient  les  ouvrages  avancés  de  la  rive  gauche  de  la 

(i)  Castellammare  Adriatico.  (Éd.) 

II.  20 


806  MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

Pescara  et  poussèrent  quelques  hommes  jusqu'au  che- 
min couvert  sans  qu'on  tirât  sur  eux;  préliminaires  à  la 
suite  desquels  un  parlementaire  fut  envoyé  au  comman- 
dant de  la  place,  dans  le  double  but  de  rapporter  sur 
elle  et  sur  lui  le  plus  de  renseignements  possible.  Le 
prétexte  était  de  remettre  la  sommation  suivante,  que,  si 
l'on  veut  bien  se  rappeler  les  positions  respectives,  on 
pourra  taxer  d'impertinence  : 

LIBERTÉ.    —  ARMÉE  DE  BOUE.    —   EGAUTÉ. 

«  AU  quartier  général  sous  Pescara,  le  3  nivôse  an  YII. 

t  Au  7wm  de  la  République  française 
MoNNiER,  général  de  brigade 
Commandant  la  gauche  de  Vaile  gauche  de  V armée  de  Rome. 

«  Somme  la  garnison  de  la  forteresse  de  Pescara  de 
lui  ouvrir  sur-le-champ  ses  portes. 

c  Les  militaires  qui  composent  cette  garnison  peuvent 
se  reposer  sur  la  loyauté  qui  caractérise  l'armée  répu- 
blicaine. 

c  Demande  d'une  réponse  décisive  dans  le  délai  d'un 
quart  d'heure,  temps  après  lequel  la  ville  et  la  citadelle 
seront  incendiées. 

t  Si  le  sang  français  coule  et  s'il  est  nécessaire  d'or- 
donner l'assaut,  la  garnison  sera  passée  au  ûl  de  l'épée. 

<  Le  général  Monnier  rappelle  à  M.  le  gouverneur 
et  à  la  garnison  que  rien  ne  résiste  à  la  bravoure  fran- 
çaise. 

«  Signé  :  Monnier.  ■ 

Le  capitaine  Girard,  aide  de  camp  du  général,  officier 
d'une  véritable  distinction,  fut  chargé  de  la  mission  et 
s'en  acquitta  à  merveille.  Il  reconnut  que  la  place  était 
en  parfait  état,  et  que  la  garnison,  réellement  de  deux 
mille  hommes,  ne  manquait  de  rien;  il  nous  divertit 


COMMANDANT   POUDRÉ.  d07 

par  le  récit  d'une  vieille  ruse  de  guerre,  dont  on  avait 
renouvelé  l'usage  pour  lui  faire  croire  à  plus  de  forces 
qu'il  n'y  en  avait;  cette  ruse  consistait  à  faire  passer 
devant  lui  une  même  musique  de  régiment  avec  des 
uniformes  différents.  Naturellement,  le  gouverneur  avait 
répondu,  comme  il  devait  répondre,  qu'il  défendrait  la 
place  jusqu'à  la  dernière  extrémité. 

Ce  récit  entendu,  le  général  Duhesme  reprit  le  col- 
loque avec  Girard  de  la  manière  suivante  :  c  £n  résumé, 
qai  est-ce  qui  commande  à  Pescara?  —  Deux  chefs  s'j 
trouvent.  —  Quel  est  le  grade  de  celui  qui  y  exerce 
Uautorité  supérieure?  —  Brigadier  des  armées.  — Soo 
nom?  —  De  Pietramaggiore.  —  Son  titre?  —  Marquis. 

—  Quel  âge  a-t-il?  —  Soixante-dix  ans  à  peu  près.  — 
£st-il  gras,  coloré?  —  Il  est  maigre  et  très  pâle.  —  A- 
t-il  la  voix  forte  et  sonore?  —  Son  organe  est  faible  et 
sourd.  —  Pantît-il  vif,  gai?  —  Ni  l'un  ni  l'autre.  — 
Comment  est-il  coiffé?  —  En  petites  boucles  et  très 
poudré.  —  A-t-il  des  bottes  aux  jambes  et  des  éperons? 

—  Non.  Il  a  des  bas  de  soie,  des  souliers  et  de  grandes 
boucles.  —  De  grandes  boucles!  s'écria  le  général 
Duhesme;  qu'on  fasse  avancer  l'artillerie  et  qu'on  com- 
mence le  feu  I  La  place  est  à  moi  1  > 

C'était  pousser  l'effronterie  presque  au  delà  des 
bornes  permises.  Quelles  que  fussent  la  pusillanimité  et 
l'inexpérience  de  ce  Pietramaggiore,  quelque  idée  qu'il 
pût  avoir  de  nos  troupes,  quelque  effet  qu'ait  pu  pro- 
duire sur  lui  le  brusque  départ  de  toutes  les  forces 
napolitaines,  nous  devions  cent  fois  pour  une  payer 
cette  effronterie  par  un  insuccès  ridicule;  eh  bien,  elle 
eut  un  tel  succès  que,  le  lendemain  matin,  la  place  avait 
capitulé;  que  le  vieux  brigadier  de  Pietramaggiore  et 
Giovanne  Prechari,  son  digne  second  sous  le  titre  de  govr 
verneur,  en  étaient  sortis  à  la  tète  du  régiment  de  la 


338  MÉMOIRES    DU   GÉNÉRAL  BARON    THIÉBAULT. 

Reine  et  d'un  bataillon  de  volontaires,  qui  déposèrent 
leurs  armes  et  leurs  drapeaux  sur  les  glacis,  prêtèrent 
le  serment  de  ne  plus  servir  contre  les  troupes  de  la 
République  et  se  retirèrent  sur  Ortona  a  Mare. 

Événement  non  moins  extraordinaire  en  lui-même 
qu'beureux  dans  ses  résultats  :  extraordinaire,  puisque, 
du  moment  où  ces  hommes  ne  voulaient  pas  défendre 
une  place  qui  se  défendait  d'elle-même,  ils  pouvaient 
révacuer,  et  non  la  rendre  ;  ils  pouvaient  s'en  aller  en 
plein  midi  et  tambour  battant  avec  leurs  bagages,  leurs 
armes,  leurs  drapeaux,  leur  artillerie,  qu'ils  préférèrent 
déposer  fort  obligeamment  à  nos   pieds.  Quant  aiyL 
résultats,  nous  nous  trouvions  posséder  les  deux  seuls 
points  inexpugnables  de  ces  contrées;  ni  les  insurgés, 
ni  le  gouvernement  napolitain  n'en  possédaient  plus 
aucun;  maîtres  de  nos  opérations  sur  les  deux  rives  de 
la  Pescara,  nous   étions  maîtres  du  pays;  nous  nous 
trouvions  approvisionnés  de  vivres  et  de  munitions,  et 
nous  avions  deux  flottilles  armées,  au  lieu  d'une,  pour 
pratiquer  nos  communications  avec  Ancône  (1). 

Pressé  de  rendre  compte  de  cette  inconcevable  con- 
quête, le  général  Duhesme  expédia  de  suite  un  officier 
qui,  escorté  par  quelques  compagnies,  rejoignit  Planta 
et  lui  porta  Tordre  de  tout  tenter  pour  assurer  son  pas- 
sage; mais,  en  même  temps  et  par  un  bâtiment  léger,  il 
envoya  deux  duplicata  au  commandant  d'Ancône,  afin 
que  ces  duplicata  fussent  remis  aux  premiers  courriers 
du  général  Championnet,  allant  l'un  à  Milan,  et  Tautre 
se  rendant  au  quartier  général  en  chef  de  l'armée.  Il  est 

(1)  Le  gônéral  Duhesme  avait  fait  organiser  par  le  commandant 
d'Ancône  une  flottille  armée,  par  laquelle  s'opéraient  quelques-uns 
de  nos  arrivages,  nos  évacuations,  et  s'expédiaient  nos  dépêches. 
Cette  flottille  servait  encore  à  contrarier  les  mouvements  de  celle 
que  le  commandant  de  Pescara  avait  toujours  en  mer,  dans  le  but 
d'épier  nos  manœuvres  et  de  les  faire  connaître  aux  rebelles* 


TENTÉ   PAR    LA  FORTUNE.  309^ 

des  moments  où  tout  réussit;  la  dépêche,  ainsi  que  son 
porteur  et  les  duplicata,  arrivèrent  rapidement  à  leurs 
destinations. 

La  reddition  de  Pescara  avait  contrarié  l'élan  des 
insurgés,  et  le  général  Planta  put  enfin  faire  raison  de 
ceux  qui  infestaient  les  deux  rives  du  Tronto;  mais,  s'il 
détruisit  les  retranchements  qu'ils  avaient  établis  à 
Corropoli  et  Nereto,  il  ne  retrouva  pas  le  pont  et  les 
canons  qui  le  défendaient;  nous  en  étions  dédommagés 
au  centuple,  et  nous  ne  songeâmes  plus  qu'à  profiter  des 
avantages  conquis. 

Je  dois  à  la  vérité  de  confesser  que  j'essayai  d'y 
trouver  ma  part.  La  possession  de  Pescara,  les  ressour- 
ces qu'offraient  son  arsenal  et  son  port,  quelques  cir- 
constances qui  me  parurent  favorables,  firent  naître  en 
moi  une  velléité  de  fortune.  J'avais  décidé  le  général 
Duhesme  à  nommer  au  commandement  de  Pescara, 
Coutard,  chef  de  bataillon  du  73«  de  ligne,  officier  de 
capacité  et  d'exécution,  avec  lequel  je  m'étais  lié  d'ami- 
tié. Or  le  port  de  Pescara  contenait  plusieurs  bâtiments 
pontés,  tout  à  fait  propres  à  être  armés  en  course. 
L'arsenal  regorgeait  de  canons,  d'armes  de  toute  espèce 
et  de  munitions;  le  pays  ne  pouvait  nous  laisser  man- 
quer de  vivres,  ni  de  matelots,  voire  même  de  pilotes; 
enfin  la  fatalité  me  signala  trois  de  nos  officiers  ayant 
navigué,  et  qui,  interrogés  par  moi,  me  persuadèrent 
qu'ils  étaient  d'excellents  marins.  Tout  cela  m'allécha 
autant  que  cela  allécha  Coutard,  et,  tout  en  suffisant  à 
des  travaux  en  ce  moment  accablants,  durant  le  peu 
d'heures  que  je  passai  dans  la  ville,  j'organisai  l'arme- 
ment de  trois  corsaires,  que  je  munis  de  lettres  de  mar- 
que de  ma  façon  et  qui,  avant  que  leur  existence  fût 
connue,  devaient  avoir  fait  dans  l'Adriatique  pour  des 
millions  de  prises;  mais,  si  de  rapides  moments  m'avaient 


910  MÉMOIRES  DU  GÉNÉRAL  BARON    THIÉBÂULT. 

suffi  pour  concevoir  ce  projet  et  pour  arrêter  et  pres- 
crire tout  ce  qiii  pouvait  tenir  à  son  exécution,  trois 
jours  suffirent  pour  l'anéantir.  Car  à  peine  nos  trois 
corsaires  eurent-ils  mis  à  la  voile,  qu'une  tempête  hor- 
rible s'éleva;  l'un  d'eux  périt  corps  et  biens,  les  deux 
autres  échouèrent,  et  ce  fut  avec  peine  que  les  équipages 
parvinrent  à  regagner  Pescara. 

Voilà  pour  ma  part.  Je  passe  à  celle  des  autres,  et,  rela- 
tivement aux  faits  de  même  ordre  qui  peuvent  suivre,  je 
tiens  à  dire,  une  fois  pour  toutes,  que  je  préférerais  brû- 
ler tout  ce  qui  est  écrit  de  ces  Mémoires^  plutôt  que  de 
renoncer  à  les  écrire  avec  franchise.  Ils  sont  le  dernier 
acte  de  mon  existence;  en  les  rédigeant, je  ne  me  consi- 
dère plus  comme  appartenant  au  monde,  et  c'est  de  ma 
conscience  seule  que  je  prends  conseil.  Pour  me  servir 
d'une  expression  de  soldat,  tout  en  revisant  le  bagage 
de  ma  vie  avant  de  partir,  je  retourne  les  poches;  tant 
pis  pour  ce  qui  s'y  trouve. 

Immédiatement  après  la  reddition  de  Pescara,  le  géné- 
ral Duhesme^  prêt  à  quitter  notre  quartier  général  de 
Moscufo,  me  fit  appeler  et  me  dit  :  c  La  solde  est  arrié- 
rée, et  différents  services  manquent  de  fonds;  j'en  ai 
besoin  pour  mon  espionnage.  En  outre,  j'ai  un  rang  et 
une  famille  que  je  compte  pour  deux  cent  mille  francs. 
Ainsi  vous  allez  choisir  douze  ofQciers  intelligents  et 
honnêtes,  vous  leur  donnerez  des  instructions  précises 
et,  avec  des  détachements  d'une  force  proportionnée  aux 
localités  qu'ils  devront  parcourir,  vous  les  enverrez 
lever  cinq  cent  mille  francs  dans  les  Abruzzes.  —  Mon 
généra],  lui  dis-je,  on  lèvera  l'argent  que  vous  ordon- 
nerez ;  je  ne  parle  pas  de  vos  nécessités,  je  ne  puis  en 
être  le  juge,  mais  le  moyen  que  vous  voulez  employer 
me  cause  une  peine  infinie...  Où  voulez-vous  que  je 
prenne  des  officiers  dignes  d'une  telle  confiance  ?  Com- 


CONSTITUTION    IMPROVISÉE.  811 

ment  empêcher  qu'ils  ne  fassent  pour  eux  ce  qu'ils  pres- 
sentiront que  vous  voulez  faire  pour  vous-même?  Com- 
ment empêcher  que,  à  votre  exemple,  d'autres  chefs 
ne  s'adjugent  de  semblables  gratifications?  Qui,  d'ail- 
leurs, recevra  ce  que  verseront  ces  officiers?  Qui  fera  le 
partage  entre  le  payeur  et  vous  ?  Quelque  chose  que 
BOUS  tentions,  ces  officiers  lèveront  le  double  de  ce  qu'ils 
déclareront;  faute  de  temps,  ils  emploieront  les  mesures 
expéditives  les  plus  odieuses,  commettront  toutes  sortes 
d'exactions,  achèveront  de  révolter  le  pays,  et  ce  sera 
votre  nom  qu'ils  saliront  de  cent  manières...  >  Il  fut 
frappé,  mais  il  persista  k  avoir  de  l'argent  et  finit  par  me 
dire  :  c  Trouvez  un  moyen  qui  vaille  mieux,  et  je  l'adop- 
terai; mais  je  ne  puis  vous  donner  que  deux  heures.  » 

£n  réfléchissant  à  l'objet  de  cette  fâcheuse  aventure, 
et  en  cherchant  à  concilier  dans  l'intérêt  du  pays,  qui 
devenait  ^d'ailleurs  celui  des  troupes,  ce  qui  était  pos- 
sible avec  ce  qui  était  inévitable,  pour  ne  pas  me  faire^ 
sans  profit  pour  personne,  un  ennemi  d'un  chef,  l'arbi- 
tre de  ma  position  et  dont  j'avais  eu  tant  de  peine  à  con- 
quérir la  bienveillance,  je  fus  assailli  par  l'idée  que  la 
manière  de  tout  concilier  était  de  donner  de  suite  aux 
Abruzzes  une  organisation  provisoire,  mais  générale. 
De  mon  chef,  je  les  considérai  donc  comme  une  frac- 
tion de  la  République  Parthénopéenne,  que,  dans  ma 
pensée*,  nous  allions  fonder.  Je  prescrivis  une  cocarde 
(rouge,  vert  et  blanc);  je  réglai  tout  ce  qui  tenait  à  l'ad- 
ministration, à  la  justice  et  aux  finances.  Je  créai  un 
conseil  supérieur,  qui,  tout  en  restant  subordonné  au 
gouvernement  militaire,  était  revêtu  d'une  autorité  gou- 
vernementale; à  la  tête  de  ce  conseil  j'instituai  un 
président  et  deux  conseillers;  enfin  je  proposai  au  géné- 
ral Duhesme  de  nommer  président  un  baron  de  Nolli, 
habitant  Chieti,  et  qui  m'était  signalé  comme  l'homme 


312   MÉMOIRES   DU    GENERAL   BARON   THIÉBAULT. 

le  plus  riche  et  le  plus  considéré  de  ces  provinces;  on 
laisserait  à  ce  btu^on  l'initiative  pour  le  choix  de  ses  con- 
seillers. 

Une  heure  et  demie,  passée  dans  la  cuisine  enfumée 
d'un  cabaret  de  village,  me  suffît  pour  brocher  cette 
esquisse  de  constitution  (1);  je  la  portai  au  général.  Il 
sentit  de  suite  les  avantages  de  cette  idée,  qui  sauvait  le 
pays  de  spoliations  sans  nombre  et  de  vexations;  elle  ne 
mêlait  aucun  offîcier  français  à  des  affaires  d'argent, 
elle  n'accoutumait  pas  les  troupes  à  de  tels  prélève- 
ments; elle  n'autorisait  aucun  général,  colonel  ou  autre, 
à  s'en  permettre;  elle  répartissait  les  contributions  de 
guerre  sur  les  bases  des  contributions  ordinaires;  elle 
chargeait  de  leur  perception  les  agents  du  Trésor,  et  de 
leur  emploi  le  chef  de  cette  fraction  d'État;  enfin  elle 
centralisait  et  régularisait  tout,  au  moment  où  tout  sem- 
blait voué  au  désordre  et  à  l'arbitraire,  de  même  qu'elle 
laissait  Taction  administrative,  judiciaire  et  financière 
dans  les  mains  des  hommes  les  plus  honorés,  accoutu- 
més à  les  manier.  Sous  tous  les  rapports,  elle  ne  pou- 
vait donc  manquer  de  faire  honneur  au  général  Du- 
hesme;  quant  à  la  somme  que  décidément  il  exigeait,  il 
n'avait  plus  qu'à  m'autoriser  à  une  seule  confidence. 
Aussi  n'hésita-t-il  pas  à  approuver  mon  plan  :  t.  Mais, 
mon  général,  lui  dis-je,  lorsque  nous  fûmes  d'accord  sur 
le  moyen,  votre  somme  est  trop  forte,  les  exécutions 
militaires  ne  nous  rapporteraient  pas  le  quart  ;  elle  est 
impossible,  du  moment  où  un  intermédiaire,  comme  le 
baron  de  Nolli,  devient  indispensable...  >  Et  le  général 
réduisit  ses  prétentions  à  la  moitié. 
En  arrivant  à  Chieti,  je  fis  appeler  ce  baron,  dans  la 

(1)  Elle  fut  traduiU,  imprimée  dans  les  deux  langues.  J'en  ai 
retrouvé  dans  les  papiers  de  mon  père  un  exemplaire,  qui  m'a  été 
volé  plus  tard. 


LETTRES   DE  CHANGE.  313 

raaisoD  duquel  je  m'étais  fait  loger;  je  lui  exposai  le 
plan  que  je  venais  de  soumettre  à  l'approbation  du 
général  Duhesme,  et  ce  digne  homme  en  fut  vivement 
touché;  j'ajoutai  :  c  Le  général  est  dans  les  meilleures 
dispositions;  mais  il  reste  à  tout  ceci  une  condition, 
qu'il  m'est  pénible  d'avoir  à  vous  dire  et  qui  cependant 
vous  rend  arbitre  de  la  mesure  entière.  —  Je  vous  en- 
tends, reprit-il,  il  faut  un  sacrifice.  —  Oui.  —  Je  m'y 
attendais,  mais  quelle  est  la  somme?  —  Cent  mille 
francs.  —  C'est  beaucoup  pour  le  pays,  peu  pour  le  ser- 
vice que  vous  lui  rendez;  le  général  les  aura.  Il  nous 
restera  ensuite  à  nous  acquitter  avec  vous.  —  Avec  moi, 
répliquai-je,  vous  en  serez  quitte  pour  de  l'estime.  »  Il 
me  prit  la  main,  et  avec  une  grande  effusion  la  serra. 

J'allai  rendre  compte  au  général  Duhesme  que  cette 
affaire  était  réglée;  en  effet,  dans  la  matinée  du  len- 
demain, c'est-à-dire  vingt-quatre  heures  après,  le  baron 
de  Nolli  vint  le  supplier  de  recevoir,  c  comme  une  faible 
marque  de  la  reconnaissance  du  pays,  vingt  mille  francs 
en  or  et  quatre-vingt  mille  francs  en  lettres  de  change 
sur  Naples,  endossées  par  le  baron  ». 

Dès  que  le  général  Duhesme  me  revit,  il  me  demanda 
ce  que  le  pays  avait  fait  pour  moi...  «  Rien,  répondis-je; 
ce  n'est  pas  par  spéculation  que  je  me  suis  improvisé 
législateur,  ajoutai-je  en  souriant.  —  J'en  suis  sûr,  con- 
tinua-t-ii,  et  c'est  une  raison  pour  que  je  ne  vous  oublie 
pas.  J'espère  donc  que  si  vous  n'avez  voulu  rien  rece- 
voir du  pays,  vous  ne  refuserez  pas  de  votre  général 
une  gratification  que  l'usage  autorise  et  dont  votre  ma- 
nière de  servir  fait  une  justice.  »  Il  me  remit  en  lettres 
de  change  vingt  mille  francs,  sur  lesquels  j'en  touchai 
quatorze  mille.  Les  lettres  qu'il  m'avait  données  étaient 
celles  qui  devaient  être  payées  à  la  plus  longue  échéance, 
et,  lorsque  nous  fûmes  obligés  d'évacuer  le  royaume  de 


314  MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  RARON   THIÉRAULT. 

Naples,  il  en  restait  encore  une  à  régler.  Elle  était 
endossée  par  le  baron  de  NoUi,  et,  bien  que  le  payement 
n'en  fût  plus  garanti  par  la  crainte,  je  pensais  que  le 
baron  voudrait  faire  honneur  à  sa  parole  en  souvenir 
du  service  rendu;  cependant  la  maison  Lagreca,  qui 
s'était  chargée,  non  d'escompter  cette  traite,  mais  d'en 
encaisser  le  montant,  m'écrivit  qu'on  avait  refusé  de  la 
payer;  ce  qui  me  ût  réfléchir  que  l'endosseur  avait  dû 
être  fort  contrit  de  ce  que  nos  revers  n'étaient  pas 
venus  assez  tôt  pour  lui. 

Dès  que  la  reddition  de  Pescara  avait  paru  certaine, 
et  pour  en  profiter  sans  une  heure  de  retard,  le  géné- 
ral Rusca  fut  chargé  d'aller  traverser  la  rivière  au  pont 
de  San  Clémente  et  de  se  lancer  à  la  poursuite  de  l'en- 
nemi; puis,  dans  la  journée  même,  le  quartier  général 
fut  transféré  sur  la  rive  droite  de  la  Pescara  à  Chieti, 
et  le  colonel  Broussier  fut  envoyé,  avec  six  compagnies 
de  grenadiers  ou  de  carabiniers,  pour  aider  le  général 
Rusca  à  effectuer  son  passage  de  la  Pescara  et  pour 
eourir  avec  lui  sur  les  talons  de  l'ennemi.  Mais  la  gelée^ 
qui  s'était  soutenue  pendant  quelques  jours,  cessa  tout 
à  coup,  et  une  pluie  de  déluge  y  succéda;  les  quatre  pieds 
de  neige  qui  couvraient  la  terre  fondirent  par  l'effet 
d'un  dégel  général;  les  torrents  se  multiplièrent  et 
devinrent  énormes;  des  éboulements  se  produisirent  de 
tous  côtés;  le  brouillard  le  plus  épais  se  répandit  sur 
toute  la  contrée,  et,  pendant  deux  jours  entiers,  il  n'y  eut 
presque  plus  de  communications  possibles.  Heureuse- 
ment les  obstacles  existèrent  pour  les  troupes  napoli- 
taines autant  que  pour  les  nôtres;  mais,  comme  leurs 
chefs  y  mirent  moins  d'énergie  que  le  colonel  Broussier 
qui  marchait  sans  s'arrêter  et  qui  payait  par  deux  heures 
d'efforts  inouïs  l'avantage  d'avoir  fait  un  mille,  leurs 
derniers  bataillons  finirent  par  être  atteints.  Frappés  de 


RENCONTRE  DÉSIRÉE.  315 

stapeur  par  cette  offensive  continue,  malgré  tant  d'ob- 
stacles, ils  furent  en  quelque  sorte  battus  avant  d'être 
attaqués,  et,  comme  ils  se  trouvèrent  assaillis  avec  la 
plus  grande  vigueur,  une  partie  se  dispersa  et  l'autre 
mit  bas  les  armes,  nous  abandonnant  l'artillerie  et  les 
bagages  de  toute  la  division.  De  son  côté,  le  générai 
Rusca,  auquel  le  passage  de  quelques  torrents  avait  fait 
courir  les  plus  grands  risques,  arriva  néanmoins  au 
pont  de  San  Clémente,  et,  après  l'avoir  traversé  sans 
opposition,  il  opéra  sa  jonction  avec  le  colonel  Brous- 
sier.  Ainsi  réunis,  n'ayant  plus  de  corps  ennemis  à  leur 
portée,  tous  deux  se  dirigèrent  vers  Popoli,  pour  avoir 
des  nouvelles  du  général  Lemoine,  arrivant  par  le  pla- 
teau des  Abruzzes  de  la  province  d'Aquila. 

Le  capitaine  Girard,  aide  de  camp  du  général  Monnier, 
avait  demandé  et  obtenu  de  faire  cette  expédition  avec 
le  colonel  Broussier,  pendant  que  son  général  occupait 
Ortona  a  Mare;  marchant  à  la  tête  des  éclaireurs,  il 
aperçut  tout  à  coup,  et  à  quelque  distance  avant  Tocco, 
un  détachement  de  chasseurs  à  cheval  français  venante 
lui.  C'était  l'escorte  d'un  officier  envoyé  par  le  général 
Lemoine  et  porteur  de  dépêches  de  ce  général  et  du  gé- 
néral en  chef.  Par  ces  dépêches,  le  général  Championnet 
annonçait  au  général  Duhesme  son  arrivée  sur  le  Yol- 
tume  et  lui  ordonnait  d'opérer  sans  retard  sa  jonction 
avec  le  général  Lemoine,  de  ne  laisser  dans  les  Abruzzes 
que  les  garnisons  nécessaires  à  la  conservation  des 
places  de  guerre ,  et  avec  le  reste  de  ses  troupes  de  se 
rendre  dans  la  plus  grande  hâte  possible  à  travers  les 
Apennins  à  Venafro,  où  il  trouverait  de  nouveaux 
ordres,  sa  coopération  devenant  indispensable  pour  les 
opérations  ultérieures.  Il  s'agissait  d'une  dernière  et  su- 
prême bataille  à  livrer  aux  Napolitains,  qui,  réunis  sur 
la  rive  gauche  du  Voltume,  protégeaient  Capoue,  der- 


316  MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

nier  rempart  de  Naples.  Enfin,  par  sa  dépèche,  le  général 
Lemoine  informait  le  général  Duhesme  des  combats  qu'il 
venait  de  livrer,  des  succès  qu'il  avait  eus,  des  pertes 
qu'il  avait  faites,  et  finissait  en  lui  donnant  rendez-vous 
à  Solmona  pour  concerter  le  mouvement  qui  leur  res- 
tait à  opérer. 

C'est  entre  des  ravins  et  des  escarpements  presque 
inaccessibles^  au  milieu  de  populations  insurgées,  que  le 
généra]  Lemoine  avait  dû  marcher;  c'est  rue  à  rue,  mai- 
son à  maison,  qu'il  avait  dû  prendre  Aquila.  Piètre 
général,  il  avait  commis  de  nombreuses  fautes,  et  ses 
principaux  succès  furent  dus  à  l'héroïsme  de  ses  troupes, 
à  l'indicible  courage  du  général  Point,  qui  malheureuse- 
ment paya  son  ardeur  en  se  faisant  tuer  à  l'attaque  de 
Popoli. 

Empêché  par  la  saison,  l'aspérité  des  lieux,  l'extraor- 
dinaire difficulté  des  moindres  mouvements,  le  général 
Lemoine,  sans  cesse  harcelé  sur  sa  route,  n'avait  pu  arri- 
ver aussitôt  qu'on  l'avait  espéré  devant  Popoli:  la  ville 
avait  dû  être  enlevée  à  la  baïonnette,  les  habitants,  sauf 
quelques  centaines  de  prisonniers,  furent  tous  passés  au 
fil  de  répée. 

Cette  exécution  faite,  le  général  Lemoine  s'était 
remis  en  marche  pour  communiquer  avec  le  général  Du- 
hesme. On  sait  que  le  général  en  chef  avait  ordonné 
cette  coopération,  que  le  général  Duhesme  l'avait  deman- 
dée, et  c'est  ici  Toccasion  de  dire  que  jamais,  en  effet, 
deux  chefs  éloignés  l'un  de  l'autre,  et  sans  communica- 
tions pour  ainsi  dire,  ne  s'entendirent  ou  ne  se  devinèrent 
mieux;  que  ce  que  l'un  provoquait  était  précisément  ce 
que  l'autre  ordonnait;  d'où  il  résultait  que  les  ordres  se 
trouvaient  exécutés  avant  d'avoir  été  reçus,  parfois 
même  avant  d'avoir  été  donnés.  Effet  remarquable  d'une 
harmonie  de  zèle,  de  dévouement  et  de  capacité.  Et  cette 


DÉPÊCHES   DU   GÉNÉRAL  EN    CHEF.  317 

heureuse  harmonie,  le  général  Championnet  la  signala 
ainsi  dans  sa  dépèche  au  Directoire  exécutif,  datée  de 
Caserta,  le  25  nivôse  (14  janvier  1799)  :  t  ...  Le  général 
Duhesme,  isolé,  sans  communications,  n'a  conduit  sa  divi- 
sion à  la  victoire  que  par  ses  grands  talents,  parce  que, 
saisissant  l'ensemble  des  opérations,  il  a  jugé  qu'il  n'y 
avait  à  faire  que  ce  qu'il  a  fait.  Sans  nous  concerter,  nous 
avons  eu  le  bonheur  de  nous  entendre  parfaitement  sur 
le  plan  que  j'avais  adopté,  v 

Quoi  qu'il  en  soit  des  prévisions  habiles  qui  avaient 
préparé  cette  jonction  et  des  difQcultés  qui  en  rendirent 
l'exécution  si  pénible,  elle  était  pour  ainsi  dire  faite,  et  la 
seconde  partie  de  la  mission  donnée  au  général  Ruscase 
trouva  remplie  par  l'arrivée  de  cette  nouvelle  et  par  la 
réception  des  dépêches  et  des  ordres.  Rusca  s'arrêta  donc 
à  Tocco,  et,  pendant  que  l'officier  du  général  Lemoine 
rebroussait  chemin,  Broussier  rétrograda  sur  Chieti,  où 
il  ramena,  et  les  prisonniers  qu'il  avait  faits,  et  les  pièces 
qui  lui  avaient  été  abandonnées;  il  apportait  en  même 
temps  au  général  Duhesme  les  dépècbes  qui  lui  avaient 
été  remises  et  dont  il  n'aurait  pas  dû  se  charger,  car  il 
était  régulier  que  Tofflcier  du  général  Lemoine,  avant  de 
rejoindre  sa  brigade,  eût  communiqué  directement  avec 
le  général  Duhesme  et  en  eût  reçu  des  ordres,  ce  qui  eût 
prévenu  une  fatale  catastrophe. 

Ces  dépèches  à  peine  reçues,  les  ordres  partirent  pour 
faire  rentrer  à  Chieti  le  64*  détaché  à  Teramo  (1)  et  les 

(1)  Lorsque  avait  éclaté  le  mouvement  insurrectionnel  des  paysans 
derrière  nous,  au  moment  de  notre  arrivée  sur  la  Pescara,  quatre 
mille  d'entre  eux  s'étaient  portés  sur  Teramo,  place  importante 
qui  se  trouvait  au  centre  de  la  région  révoltée.  Nous  y  avions 
laissé  une  faible  garnison  ;  mais  le  capitaine  qui  la  commandait  ne 
se  laissa  pas  surprendre  ;  il  fit  môme  payer  son  évacuation  de 
Teramo,  et,  ayant  jugé  avec  sagacité  que  sa  retraite  sur  la  division 
serait  impossible,  il  se  reploya  sur  Civitella  del  Tronto,  où  il  trouva 


318  MÉMOIRES   DU    GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

troupes  de  renfort  sous  les  ordres  de  Planta.  Le  conseil 
supérieur,  dont  j'ai  parlé,  fut  organisé  et  présidé  par  le 
baron  de  Nolii;  il  fut  chargé  de  créer  partout  des  munici- 
palités qui  seraient  composées  d'hommes  exclusivement 
dévoués  à  notre  cause.  Ce  conseil  eut  également  la  mis- 
sion d'organiser  les  gardes  nationales  dans  le  triple  but 
de  continuer  le  désarmement  de  nos  ennemis,  d'armer 
nos  partisans  et  de  donner  quelques  auxiliaires  au  petit 
nombre  de  troupes  que  nous  pouvions  laisser  dans  les 
Abruzzes  ;  c'était  aussi  le  moyen  d'employer  une  partie 
des  prisonniers  dont  nous  ne  savions  que  faire.  La  levée 
d'une  légion  napolitaine  fut  donc  ordonnée,  et  son  com- 
mandement fut  confié  au  colonel  Hector  CarafTa,  duc 
d'Andria,  Napolitain  qui,  par  contumace  et  pour  fait  de 
révolution,  avait  été  condamné  à  mort  ou  à  la  déporta- 
tion, et  qui,  pour  rentrer  dans  sa  patrie  sous  la  protec- 
tion de  nos  armes,  venait  de  rejoindre  le  général  Du- 
hesme.  Cette  idée,  au  surplus,  fut  heureuse,  car  en  peu 
de  jours  cette  légion,  à  la  suite  de  laquelle  quelques  of- 
ficiers de  la  27*  légère  furent  employés  avec  des  grades 
supérieurs,  fut  de  près  de  neuf  cents  hommes  et  finit  par 
en  avoir  plus  de  deux  mille.  Coutard,  qui  avait  reçu  le 
commandement  de  Pescara,  fut  nommé  en  même  temps 
gouverneur  des  Abruzzes  et  reçut,  ainsi  que  le  comman- 
dant de  Civitella  del  Tronto,  de  nouvelles  instructions  ; 
enfin  le  commandant  d'Ancône  fut  informé  que  la  divi- 
sion allait  se  porter  sur  Capoue,  et  que  Coutard  demeu  - 
rait  investi  de  pouvoirs  supérieurs. 

un  appui  pour  sa  troupe  et  un  asile  pour  uq  assez  grand  nombre 
de  patriotes  dont  les  jours  étaient  menacés  et  qu'il  sauva.  Or,  pour 
reprendre  Teramo  aux  révoltés,  le  général  Duhesme  avait  bit 
rétrograder  le  1*' bataillon  du  64*  sous  les  ordres  du  cbef  de  brigade 
Chariot,  qui  exécuta  cette  reprise  avec  autant  d'habileté  et  de  vi- 
gueur que  Planta  en  mit  peu  vis-A-vis  de  Corropoli  et  de  Nereto. 
Chariot  rejeta  les  insurgés  dans  les  montagnes  et  poursuivit  leurs 
dernières  bandes  aussi  loin  que  les  neiges  le  lui  permirent. 


SANS   CHAUSSURES.  819 

Dès  lors  il  ne  restait  plus  qu'à  exécuter  le  mouvement 
prescrit;  mais,  à  ce  moment,  un  grave  embarras  surgit. 
La  totalité  des  hommes  de  notre  division  était  pieds 
nus;  de  toutes  parts  ce  fait  fut  déclaré  en  réponse  à 
Tordre  de  se  mettre  en  route.  Certes,  après  tant  de 
marches  dans  les  rochers,  dans  la  boue,  dans  la  neige, 
cela  n'avait  rien  d'extraordinaire;  mais  ce  qui  le  fut, 
c'est  que,  comptant  sur  la  prompte  arrivée  d'un  convoi 
de  souliers  attendu  d'Ancône,  convoi  dont  le  départ  se 
trouvait  retardé  depuis  plus  de  dix  jours  et  dont  on 
n'avait  aucune  nouvelle,  on  avait  marché  sans  semelles 
et  on  n'avait  pas  seulement  songé  à  réclamer;  mais,  en 
apprenant  que  l'on  avait  immédiatement  à  faire  une 
route  âpre  et  longue,  on  dut  constater  l'impossibilité 
d'entamer  la  première  étape.  Le  général  Duhesme  fit 
aussitôt  appeler  le  commissaire  des  guerres,  les  chefs 
de  corps  et  moi  pour  aviser  aux  moyens  de  lever  ce 
menaçant  obstacle.  Le  commissaire  des  guerres  ne  vit 
de  ressources  que  dans  des  confections  auxquelles  on 
travaillerait  nuit  et  jour  :  f  Mais,  lui  observai-je,  en 
employant  tous  les  cordonniers  du  pays  et  ceux  qui 
peuvent  se  trouver  dans  les  corps,  on  n'arriverait  pas  à 
deux  cents  paires  par  jour,  ce  qui,  pour  huit  mille  et 
quelques  hommes  à  chausser,  ajournerait  à  trois  se- 
maines le  départ  des  derniers  bataillons,  tandis  qu'ils 
doivent  être  arrivés  dans  quinze  jours!...  >  Le  général 
Duhesme  était  au  désespoir,  lorsque  ce  bonheur  que  j'ai 
eu  toute  ma  vie  d'arriver  par  inspiration  à  une  idée 
heureuse  du  moment  où  elle  devenait  nécessaire,  me 
secourut  dans  cette  impérieuse  circonstance  :  c  Mon 
général,    dis-je    au    général  Duhesme,  des  situations 
extraordinaires  requièrent  des  mesures  extraordinaires, 
et  je  vais  vous  soumettre  le  seul  moyen  qui  me  semble 
pouvoir  être  efficace.  Vous  n'avez  que  huit  mille  hommes 


330  MÉMOIRES  DU   GÉNÉRAL  BARON    THIÉBAULT. 

pieds  nus.  et  vous  êtes  au  milieu  de  populations  où  plus 
de  cinquante  mille  hommes  marchent  avec  de  bons  sou- 
liers ou  de  bonnes  bottes;  eh  bien,  il  faut  que  dix  mille 
de  ces  hommes    se   déchaussent   pour    chausser   les 
troupes.  Quant  à  l'exécution,  rien  de  plus  simple... 
Douze  commissaires  du  pays  seront  requis  à  Chieti, 
autant  à  Pescara,  un  même  nombre  dans  les  villes 
ayant  garnison  et  dans  celles  où  l'on  enverrait  des  dé- 
tachements; chacun  de  ces  commissaires,  escorté  par 
quatre  soldats  et  un  caporal  et  suivi  par  des  hommes 
portant  des  corbeilles,  ira  de  maison  en  maison,  en 
commençant  par  les  plus  aisées-,  mais  sans  exception  de 
rang  ou  d'emploi,  et,  jusqu'à  complément  de  dix  mille 
paires,  enlèvera  tout  ce  qui  s'y  trouvera  en  bons  sou- 
liers et   en  bonnes  bottes,  en   donnera   des    reçus  à 
valoir  sur  les   contributions   et   les   rapportera   dans 
un  magasin,  d'où  la  répartition  ou  la  distribution  s'en 
fera   d'après  vos  ordres,  en  réservant  les   bottes  aux 
officiers  et   cavaliers.   »  Ma  proposition  fut  accueillie 
par  acclamation^  et,  de  joie,  le  général  Duhesme  m'em- 
brassa. En  cinq  jours  les  troupes  avec  lesquelles  opé- 
raient les  généraux  Rusca  et  Monnier,   furent  chaus- 
sées (1). 

De  cette  sorte,  la  division,  sans  autre  matériel  que  son 
artillerie,  se  mit  en  marche,  laissant  derrière  elle,  indé- 
pendamment des  blessés  et  malades,  les  cent  hommes 
de  la  garnison  de  Civitella  del  Tronto,  un  bataillon  de  la 
73*,  une  partie  des  troupes  aux  ordres  de  Planta,  qui  ne 
purent  rejoindre  à  temps,  et  la  légion  CarafTa,  forces 
avec  lesquelles  Goutard  fut  chargé  de  garder  Pescara  et 
Chieti,  siège  du  nouveau  gouvernement  établi,  de  guer- 

(1)  Pendant  la  campagne  de  Portugal ,  décembre  1807,  dans  une 
situation  semblable,  dans  le  môme  mois,  je  fis  avec  le  même  suc- 
ées usage  du  môme  moyen  A  Abrantès. 


EN    MARCHE  SUR   CAPOUE.  321 

royer  autant  que  cela  serait  nécessaire  ou  possible,  et 
d'achever  de  soumettre  le  pays. 

Le  surplus  des  troupes  forma  trois  colonnes  ou  bri- 
gades :  la  première  commandée  par  le  général  Rusca,  la 
seconde  par  le  général  Monnier,  et  la  troisième,  qui 
aurait  dû  être  commandée  par  le  colonel  Méjean  ou  le 
colonel  Broussier,  le  fut  par  moi,  chef  de  bataillon, 
d'après  les  intentions  formelles  du  général  Duhesme. 
Quand  je  lui  parlai  de  ma  reconnaissance,  mais  aussi 
de  mon  étonnement,  il  me  répondit:  «  Vous  la  conduirez 
bien  >;  puis,  faisant  allusion  à  la  réquisition  des  souliers, 
il  ajouta  :  c  D'ailleurs,  c'est  vous  seul  qui  nous  mettez  en 
route.  » 

De  ces  trois  brigades,  la  dernière  devait  quitter  Chieti 
dès  qu'elle  le  pourrait;  les  deux  premières  devaient  se 
réunir,  le  5  janvier,  à  Solmona,  d'où  elles  marcheraient 
sous  les  ordres  du  général  Duhesme.  Conformément  aux 
ordres  du  général  en  chef,  et  d'après  le  rendez-vous  qui 
lui  avait  été  donné  par  le  général  Lemoine,  le  général 
Duhesme  devança  ses  troupes  et  se  porta  en  personne  à 
Solmona  pour  se  mettre  plus  promptement  en  commu- 
nication avec  ce  général  Lemoine;  mais  lorsqu'il  arriva 
dans  la  ville,  celui-ci  était  parti.  Ce  départ  inexpliqué, 
inexplicable,  était  un  manquement  grave  aux  ordres 
du  général  en  chef,  qui  avait  prescrit  à  l'un  et  à  l'autre 
des  généraux  de  se  rencontrer  pour  concerter  ensemble 
leurs  mouvements  ultérieurs;  c'était  en  outre  une  incon- 
venance brutale,  odieuse  même,  si  on  la  juge  d'après  ses 
suites. 

Pendant  ce  temps,  le  général  Monnier,  qui  d'Ortona 
devait  avec  sa  brigade  rejoindre  au  plus  tôt  son  général  à 
Solmona,  fut  informé  qu'un  rassemblement  considérable 
se  formait  à  Lanciano,  et,  croyant  le  général  Duhesme 
en  sûreté  près  du  général  Lemoine,  il  prit  sur  lui  de 

II.  21 


322   MÉMOIIIES    DU    GENERAL   BARON    THIÉBAULT. 

marcher  contre  ce  rassemblement.  Sans  doute,  il  parvint 
à  le  joindre  et  à  en  faire  une  grande  déconfiture;  peut- 
être  même  sans  son  intervention  cette  bande  aurait 
achevé  de  s'organiser,  en  aurait  rallié  d'autres  et  cer- 
tainement aurait  tenté  de  barrer  le  passage  à  ma  brigade 
qui  restait  en  arrière;  mais,  quelle  que  soit  son  excuse 
si  Ton  considère  le  service  qu'il  a  pu  rendre,  il  ne  devait 
en  aucun  cas  se  croire  libre  dans  la  question  de  temps, 
et  il  fit  une  faute  en  retardant  de  trois  jours  son  arrivée 
à  Solmona. 

Ce  ne  fut  pas  tout.  Pour  comble  de  malheur,  le  géné- 
ral Rusca,  qui  devait  de  même  avec  sa  brigade  se  rendre 
à  Solmona,  avait  été  forcé  d'attaquer  et  d'enlever  à  la 
baïonnette  deux  des  villages  qui  se  trouvaient  sur  sa 
route;  il  ne  put  éviter  vingt-quatre  heures  de  retard,  et, 
grâce  à  cet  ensemble  de  circonstances,  le  général  Du- 
hesmc,  au  lieu  de  rencontrer  au  rendez-vous  le  général 
Lemoine  avec  des  troupes  et  d'être  rejoint  presque  en 
môme  temps  par  ses  deux  brigades,  se  trouva  tout  juste 
avec  la  trentaine  de  dragons  formant  son  escorte,  autant 
de  fantassins  composant  sa  garde,  le  commissaire  des 
guerres  Odier  et  ses  aides  de  camp.  Toutefois,  comptant 
de  moment  en  moment  sur  l'arrivée  de  ses  brigades,  il 
se  décida  à  rester.  La  soirée  du  5  janvier  et  la  nuit  se 
passèrent  dans  cette  attente.  Sans  nouvelles  et  sans  ren- 
forts, il  aurait  dû  rétrograder  dès  la  pointe  du  jour;  il 
différa  néanmoins,  en  telle  sorte  que,  le  6  au  matin,  il 
apprit  que  dans  la  ville  tout  prenait  un  aspect  sinistre. 
Dès  lors  résolu  à  la  quitter,  au  moment  où  il  allait 
monter  à  cheval,  deux  prêtres  demandèrent  à  lui  parler 
et  par  de  prétendues  révélations  lui  firent  perdre  le  peu 
de  temps  qui  lui  restait;  de  fait,  il  s'en  était  à  peine 
débarrassé  que  sa  maison  se  trouva  environnée  par  de 
nombreux  paysans  armes,  qui  proféraient  des  cris  affreux 


LE  GÉNÉRAL   DUHESME   BLESSE.  323 

et  commençaient  à  tirer  des  coups  de  fusil.  Sa  garde 
d'infanterie  voulut  écarter  ces  forcenés;  mais,  perdant 
des  hommes  sans  espoir  de  réussite,  elle  fut  contrainte  à 
rétrograder  :  <  Ënfermons-nous  et  défendons-nous  dans 
cette  maison,  s'écria Odier...  —  Non  I  répliqua  le  général 
Dahesme,  mieux  vaut  mourir  à  cheval  que  brûlé  ou 
égorgé.  V  Ce  parti  du  désespoir  était  aussi  la  seule 
chance  de  salut;  entouré  de  ses  dragons,  de  ses  officiers, 
suivi  de  ses  fantassins,  le  général  se  précipita  sur  les  for- 
cenés. L'imminence  du  danger  lit  un  héros  d'Odier  lui- 
môme  (1),  qui  par  métier  n'était  pas  préparé  à  l'être,  et, 
grâce  à  des  efforts  inouïs,  au  milieu  d'une  grêle  déballes 
et  d'une  lutte  qui  devint  une  tuerie,  on  parvint  à  se  faire 
jour  à  travers  une  rue  longue,  étroite,  tortueuse,  encom- 
brée de  brigands;  bref,  à  sortir  de  cette  ville  ou  plutôt 
de  ce  coupe-gorge.  Mais  plusieurs  hommes  avaient  été 
tués,  d'autres  blessés,  et  de  ce  nombre  le  général  Du- 
hesme,  atteint  d'une  balle  à  l'épaule  gauche  et  d'une 
seconde  à  la  bouche. 

Cependant  la  brigade  Rusca,  accélérant  le  pas  au 
bruit  de  la  fusillade,  approchait,  et  la  rencontre  se  fit 
bientôt  avec  le  général.  En  le  voyant  couvert  de  sang, 
les  chefs,  les  soldats  furent  pris  de  colère  et  redoublè- 
rent le  pas;  mais  qu'on  ne  croie  pas  qu'à  leur  approche 
les  brigands  évacuèrent  la  ville.  Loin  de  là,  il  fallut  une 
attaque  en  règle  pour  châtier  ces  paysans  qui  ne  cédè- 
rent qu'à  la  baïonnette  et  qui,  refoulés  dans  les  monta- 


(i)  Odier  était  un  brave  jeune  homme,  et,  quoique  je  ne  l'aie 
jamais  vu  à  l'épreuve,  je  crois  que  c'était  un  jeune  homme  brave. 
Mais,  un  jour  qu'il  se  vantait  de  la  manière  dont  il  avait  payé  de 
sa  personne  dans  cette  circonstance,  le  général  Duhesme  lui  dit  : 
«  La  bravoure,  mon  cher,  ne  peut  être  honorable  que  quand  on  a 
pu  ne  pas  être  brave  impunément;  mais  quand  on  n'a  pu  sauver  sa 
vie  que  pai*  de  la  bravoure,  on  n'a  pas  à  se  vanter  de  ce  mérite 
involontaire.  » 


824    MEMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

gnes,  ayant  perdu  quatre  cents  des  leurs,  restèrent 
menaçants  encore.  Un  nommé  Pronio,  qui  a  continué  a 
jouer  un  grand  rôle  dans  les  insurrections  des  Abruzzes, 
était  le  chef  de  3,000  hommes  employés  à  cette  entre- 
prise, que  la  ville  faillit  payer  par  le  pillage  et  l'incen- 
die; sans  la  nécessité  d'y  attendre  le  général  Monnier 
et  de  la  garder  comme  lieu  de  halte  pour  le  passage  de 
ma  brigade,  enfin  sans  les  blessés  que  le  général  Le- 
moine  y  avait  laissés,  elle  eût  subi  ce  juste  châtiment; 
du  moins  trente  de  ses  habitants,  signalés  et  convaincus 
d'avoir  secondé  ce  Pronio,  furent  de  suite  arrêtés,  jugés 
et  fusillés.  L'exemple,  au  surplus,  était  indispensable; 
car,  si  cette  attaque  avait  eu  lieu,  c'est  qu'à  ce  moment 
môme  le  tocsin  avait  sonné  depuis  la  crête  des  Apennins 
jusqu'à  l'Adriatique,  et  cet  immense  soulèvement  était 
provoqué  par  une  proclamation  du  Roi  appelant  tous  les 
Napolitains  aux  armes.  Cette  proclamation,  accompa- 
gnée des  instructions  du  gouvernement,  était  contre- 
signée par  les  évêques  et  par  les  prêtres,  qui  en  multi- 
pliaient l'efTet  en  prêchant  le  massacre  et  la  guerre. 

Le  général  Duhesme  parvint  à  se  procurer  un  des 
exemplaires  de  cette  proclamation,  contresignée  par  je 
ne  sais  plus  quel  évêque.  Elle  portait  de  se  réunir  sur 
nos  derrières,  d'égorger  tous  ceux  de  nos  hommes  qu'on 
pourrait  atteindre  ou  surprendre  et,  comme  on  va  à  la 
chasse  des  bêtes  sauvages,  d'aller  à  la  chasse  des  Fran- 
çais, que  Dieu,  pour  les  livrer,  écarterait  de  leurs  régi- 
ments, rendrait  malades  ou  ferait  blesser.  Elle  portait 
en  outre  de  ne  faire  grâce  à  aucun  de  ceux  des  habi- 
tants qui  nous  seraient  favorables,  ou  même  qui  se- 
raient soupçonnés  de  l'être. 

Peu  d'insurrections  ont  été  aussi  formidables.  C'était 
une  croisade;  or,  ainsi  que  je  l'ai  dit,  après  nous  avoir 
forcés  à  les  mépriser  comme  soldats,  ces  Napolitains 


LE  PASSAGE  DES   CINQ-MILLES.  325 

nous  avaient  appris  à  les  redouter  comme  hommes.  Dès 
qu'ils  formaient  des  pelotons  réguliers,  ils  devenaient 
nuls;  armés  en  bandits,  par  troupes  de  fanatiques,  ils 
étaient  terribles,  et  c'est,  pour  ainsi  dire,  lorsqu'il  n'y 
eut  plus  d'armée  napolitaine  que  la  guerre  de  Naplcs 
devint  effrayante.  Quoique  ces  Napolitains  de  1798, 
farouches  et  superstitieux,  aient  été  battus  partout, 
quoique,  sans  compter  les  pertes  qu'ils  firent  dans  les 
combats,  plus  de  soixante  mille  des  leurs  aient  été  passés 
au  fil  de  l'épée  sur  les  décombres  de  leurs  villes  ou  sur 
les  cendres  de  leurs  chaumières,  nous  ne  les  avons 
laissés  vaincus  sur  aucun  point. 

La  marche  sur  Capoue  comportait  un  passage  difficile 
à  travers  la  vallée  des  Cinq-Milles,  une  des  gorges  les  plus 
belles  qui  existent  et  qui  commence  à  la  sortie  sud  de 
Pettorano,  à  cinq  milles  nord  de  Castel  di  Sangro,  et  finit 
à  la  pente  qui  conduit  à  ce  dernier  bourg.  Elle  se  dirige 
du  nord  au  sud,  et,  par  son  élévation,  par  le  nombre, 
la  direction  et  la  conformation  des  gorges  par  lesquelles 
le  vent  du  nord  y  arrive  et  s'y  engouffre,  il  n'est  plus, 
dès  qu'il  règne  avec  un  peu  de  force,  de  puissance  qui 
puisse  faire  résister  à  son  impétuosité.  Hommes,  che- 
vaux, bétail,  tout  est  renversé  et  brisé;  on  est  parfois, 
surtout  dans  la  saison  où  nous  nous  trouvions,  quinze 
jours  sans  qu'un  être  vivant  ose  s'engager  dans  cette 
gorge.  De  petites  guérites,  ouvertes  au  sud,  construites 
en  pierre  de  taille,  mais  à  de  trop  grandes  distances 
Tune  de  l'autre,  et  ne  pouvant  servir  de  refuge  qu'à 
deux  ou  trois  personnes,  jalonnent  la  trace  qui  sert  de 
route  dans  ce  redoutable  passage.  Si  le  général  Cham- 
pionnet  avait  connu  ces  dangers,  il  n'aurait  peut-être  pas 
couru  la  chance  d'y  faire  passer  des  troupes,  parce  que, 
si  le  vent  du  nord  s'était  élevé  pendant  qu'une  colonne 
se  trouvait  engagée,  elle  y  aurait  péri  tout  entière. 


326    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON    THIÉBAULT. 

Le  général  Duhesme,  malgré  ses  blessures,  avait  con- 
tinué son  mouVement  avec  la  brigade  Rusca.  Il  avait 
quitté  Solmona  le  9  janvier  au  matin;  le  général  Mon- 
nier  y  était  arrivé  la  veille;  mais  ses  troupes,  ayant 
besoin  d'un  jour  de  repos,  ne  devaient  repartir  que  le 
lendemain,  c'est-à-dire  le  10.  Contre  toute  attente,  le 
passage  des  Cinq-Milles  n'était  pas  défendu;  le  général 
Duhesme  et  la  brigade  Rusca  y  cheminèrent  paisible- 
ment; toutefois,  arrivés  à  Castel  di  Sangro,  c'est-à-dire  à 
l'issue  de  la  gorge,  ils  trouvèrent  devant  eux  des  colon- 
nes de  paysans  descendus  des  montagnes  pour  barrer  la 
route  d'Isernia.  Le  calcul  qui  avait  rassemblé  ces  gens-là 
était  très  militaire;  car  le  malencontreux  vent  du  nord 
pouvait  devenir  leur  auxiliaire;  s'il  s'élevait  en  temps 
opportun,  il  pouvait  empêcher  la  brigade  attaquée  devant 
Isernia,  et  d'être  secourue,  et  de  faire  au  besoin  retraite 
sur  les  brigades  qui  la  suivaient.  Les  paysans  furent 
délogés  de  leur  position',  très  difficile  cependant  à  abor- 
der; ils  furent  repoussés  également  sur  la  gauche  du 
village  de  Miranda;  mais  c'est  à  Isernia  même  que  la 
plus  terrible  résistance  était  préparée.  Avertis  par  le 
passage  du  général  Lemoine  que  d'autres  troupes  fran- 
çaises arrivaient,  les  habitants  avaient  terrassé  les 
portes,  crénelé  les  maisons,  transformé  les  couvents  et 
même  les  églises  en  véritables  forts,  à  l'abri  desquels 
vinrent  se  poster  beaucoup  d'insurgés  échappés  au  com- 
bat de  Miranda.  D'abord  les  portes  furent  canonnées, 
mais  sans  succès;  l'escalade  des  murs  d'enceinte  dut  être 
ordonnée.  Grâce  à  leur  indicible  bravoure,  les  troupes 
pénétrèrent  dans  la  ville,  où  les  attendait  tout  ce  que 
la  fureur  et  le  désespoir  ont  jamais  mis  en  usage  contre 
un  ennemi.  Le  feu  des  créneaux  et  des  croisées,  les 
pavés  lancés  du  comble  des  maisons,  les  poutres  jetées 
de  môme  et  barrant  les  rues  concurremment  avec  de 


ATTAQUE   D'ISERNIA.  327 

véritables  barricades,  les  tisons  enflammés,  Thuile  et 
à  son  défaut  l'eau  bouillante  tombaient  sur  nos  braves; 
chaque  pas  nécessitait  un  assaut  nouveau  ou  un  nou- 
vel acte  d'héroïsme.  On  ne  put  en  effet  éteindre  le  feu 
des  maisons  qu'en  s'en  emparant,  et  s'en  emparer  qu'en 
enfonçant  les  portes  à  coups  de  hache.  Cette  dégoû- 
tante victoire  coûta  beaucoup  d'hommes  au  bataillon  de 
la  64*  et  à  la  légion  cisalpine;  du  moins  furent-ils  vengés 
autant  qu'ils  purent  l'être;  le  massacre  ne  se  borna  pas 
à  la  ville;  rapidement  dépassés  par  le  il'  régiment  de 
cavalerie,  les  insurgés  qui  tentèrent  de  fuir  furent  sa- 
brés, et  tous  les  hommes,  trouvés  armés  ou  reconnus 
pour  avoir  pris  part  à  la  résistance  furent  passés  au 
fil  de  répée.  Plus  de  quinze  cents  périrent,  ce  qui  n'em- 
pêcha que,  pendant  la  nuit  suivante,  trois  de  nos  fac- 
tionnaires furent  égorgés.  Quant  à  la  ville,  elle  aurait 
sans  doute  mérité  d'être  brûlée  et  démolie  de  fond  en 
comble;  mais,  comme  Solraona,  elle  fut  conservée,  parce 
que  la  brigade  Monnier  et  la  mienne  avaient  à  y  coucher; 
elle  fut  pillée  et  plus  que  décimée. 

Le  général  Duhesme  séjourna  le  11  janvier  à  Isernia, 
tant  pour  organiser  l'évacuation  de  ses  blessés  que  pour 
attendre  le  général  Monnier;  quoiqu'il  n'en  eût  aucune 
nouvelle,  il  continua,  dès  le  12,  son  mouvement  sur  Vc- 
nafro,  où  il  n'arriva  pas  cependant  sans  avoir  été  forcé 
de  combattre  pour  passer  le  Volturne. 

Ainsi  qu'il  en  avait  reçu  l'ordre,  le  général  Monnier 
était  parti  le  10  de  Solmona;  mais,  lorsque  ses  premiers 
hommes  arrivèrent  au  passage  des  Cinq-Milles,  le  vent  du 
nord  s'éleva.  Les  éclaireurs  de  son  avant-garde  bra- 
vèrent l'avis  de  quelques  habitants  de  Pettorano  ou  ne 
reçurent  pas  à  temps  l'ordre  de  s'arrêter;  engouffrés 
dans  cette  gorge,  ils  y  périrent  tous.  Quant  au  général 
Monnier,  il  laissa  le  second  bataillon  de  la  27*  légère  à 


328    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

Pettorano  et  rétrograda  avec  le  reste  de  ses  troupes  à 
Solmona,  où  il  fut  contraint  d'attendre  jusqu'au  12  au 
matin  que  le  vent  eût  changé;  telle  fut  la  cause  du 
retard  qui  mit  les  calculs  du  général  Duhesme  en  défaut. 
Enfin  le  général  Monnier  put  franchir  les  Cinq-Milles;  il 
parvint  sans  peine  au  Volturne,  mais  fut  obligé  de  com- 
battre pour  passer  cette  rivière. 

L'éloignement  de  ces  troupes,  qui  avaient  abandonné 
les  Abruzzes,  et  le  retard  d'un  bataillon  de  la  73*  et  des 
derniers  détachements  qui  devaient  me  rejoindre  seule* 
ment  le  11,  pour  compléter  ma  brigade,  avaient  paru 
aux  insurgés  de  Pescara  des  circonstances  favorables 
et  leur  avaient  fait  concevoir  le  projet  de  massacrer  le 
peu  d'hommes  avec  lesquels  je  me  trouvais  à  Chieti; 
le  moment  de  ces  Vêpres  abruzziennes  avait  été  fixé  au 
10,  à  dix  heures  du  soir.  Parcourant  la  ville  dans  l'après- 
midi  de  ce  jour,  en  vertu  de  ce  principe  qu'un  chef 
doit  tout  voir  par  lui-même,  j'avais  remarqué  des  visages 
nouveaux;  les  figures  m'avaient  paru  plus  mauvaises 
que  de  coutume.  J'avais  fait  redoubler  de  surveillance, 
et,  à  prix  d'argent,  ayant  excité  le  zèle  d'un  prêtre  qui 
se  trouvait  au  nombre  de  mes  espions,  je  fus  informé 
qu'il  s'agissait  d'une  surprise  et  d'une  attaque  de  vive 
force,  renseignement  qui  coïncida  avec  cet  avis  que  je 
reçus  du  baron  de  Noili,  que,  dans  la  ville  et  dans  les 
environs,  des  choses  extraordinaires  s'annonçaient.  Aus- 
sitôt, et  à  l'exception  de  quelques  prêtres  connus  par 
leur  modération,  tous  ceux. qui  se  trouvaient  à  Chieti 
furent  renfermés  dans  leurs  couvents  ou  mis  en  prison, 
et  il  fut  notifié  que,  préalablement  à  tout,  ils  seraient 
fusillés  au  premier  signe  de  révolte.  J'aurais  pu  m'en 
tenir  là;  cependant  je  fis  fermer  les  portes  de  la  ville 
avant  la  nuit,  je  doublai  les  postes  et  les  piquets,  je  fis 
multiplier  les  patrouilles;  chacun  eut  l'ordre  d'être  prêt 


«  FAITES-NOUS   FUSILLER.  »  329 

au  premier  signa],  les  troupes  ayant  leurs  places 
d'alarme,  chaque  individu  l'indication  du.  lieu  où  il  de- 
vait se  rendre,  et  il  est  sans  doute  inutile  d'ajouter  que 
personne  ne  bougea  (i). 

Parti  de  Chieti  le  12  janvier,  j'étais  arrivé  le  13  à 
Solraona,  et  j'y  avais  à  peine  pourvu  au  placement,  au 
service  et  aux  besoins  de  mes  troupes,  lorsqu'un  sergent 
de  grenadiers ,  blessé  et  marchant  avec  des  béquilles , 
fut  introduit  chez  moi  et  me  dit  d'un  ton  calme,  mais 
ferme  :  c  Mon  général,  je  viens  en  mon  nom  comme  au 
nom  de  soixante  de  mes  camarades,  presque  tous  de  la 
deuxième  division,  blessés  à  Popoli  et  laissés  ici,  vous 
prier  de  nous  faire  fusiller.  —  Qu'est  ce  que  vous  dites 
donc?  m'écriai-je.  —  Mon  général,  reprit-il,  nous 
sommes  hors  d'état  de  marcher;  il  n'existe  dans  ce 
pays  aucune  voiture;  notre  général  (Lemoine)  n'a  pu 
nous  emmener;  les  généraux  qui  l'ont  suivi  (Duhe&me, 
Rusca  et  Monnier)  n'ont  pas  trouvé  plus  de  moyens 
que  lui.  Nous  devons  donc  croire  notre  évacuation 
impossible,  et,  comme  après  votre  départ  les  insurgés 
rentreront  dans  la  ville  et  nous  feront  mourir  dans 
les  tortures,  nous  vous  prions  au  nom  de  l'humanité  de 
nous  faire  fusiller.  —  Sergent,  lui  répondis-je,  en  lui 
saisissant  le  bras,  retournez  auprès  de  vos  camarades  ; 
portez-leur  ma  parole  d'honneur  que  je  les  emmènerai 
tous,  et  dites-leur  que  je  les  verrai  avant  la  nuit.  > 

J'avais  cédé   à  une  expansion  bien   naturelle  sans 


(i)  Lorsque  le  général  Duhesmc  voulut  faire  chef  de  bataillon 
son  aide  de  camp  Ordouneau,  qui,  l'ayant  suivi,  n'était  plus  alors 
à  Chieti,  il  lui  prêta  ce  fait,  comme  plus  tard  il  prêta  au  co- 
lonel Broussier,  qui  n'en  avait  pas  besoin  et  qui  repoussa  cette 
tricherie,  ma  première  attaque  de  Naples.  Au  reste,  les  grades 
obtenus,  il  me  restitua  ce  qui  m'appartenait,  et,  dans  la  notice 
qu'il  a  écrite  sur  cette  campagne,  au  milieu  de  plusieurs  inexacti- 
tudes, il  résume  cet  incident  assez  véridiquement. 


839    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

doute,  mais,  resté  seul,  je  fus  assailli  par  la  pensée  d'un 
cruel  embarras  dans  un  pays  où  aucune  charrette, 
presque  aucun  cheval  n'était  connu,  où  notre  artillerie 
ne  cheminait  qu'à  bras  ou  à  l'aide  de  doubles  attelages 
et  de  travaux  continuels.  J'étais  donc  très  fâché  contre 
les  généraux  qui  m'avaient  précédé,  notamment  contre 
Lemoine,  qui  était  responsable  de  ses  blessés  et  qui 
aurait  pu  en  évacuer  sans  peine  quelques-uns;  les  sui- 
vants auraient  imité  son  exemple;  je  n'en  aurais  hérité 
que  de  quinze  pour  ma  part  au  lieu  de  soixante  et  un. 
Mon  incertitude  cependant  fut  de  courte  durée,  et  de 
suite  j'écrivis  à  la  municipalité  que  j'avais  des  com- 
munications de  la  plus  haute  importance  à  faire  aux 
autorités  et  aux  habitants  de  Solmona  ;  qu'il  y  allait  du 
sort  de  tous  et  de  la  conservation  ou  de  la  destruction 
entière  de  leur  ville  ;  que,  de  plus,  et  pour  que  personne 
ne  pût  prétexter  cause  d'ignorance,  le  devoir  me  pres- 
crivait de  faire  moi-môme  ces  communications  à  la  tota- 
lité des  habitants.  D'après  cela,  j'ordonnai  que  les  auto- 
rités fissent  immédiatement  lire  dans  les  places  et  carre- 
fours ma  lettre,  que  j'avais  écrite  en  italien,  et  publier 
que,  à  quatre  heures  précises  du  soir,  tous  les  hommes, 
depuis  l'âge  de  vingt  et  un  ans,  les  autorités  y  com- 
prises, fussent  réunis  dans  la  principale  église;  enfin  que 
je  saurais  sévir  contre  les  récalcitrants,  et  que,  à  dater  de 
ce  moment,  les  portes  de  la  ville  étaient  fermées.  Cette 
lettre  expédiée,  j'allai  faire  la  visite  des  couvents  occu- 
pés par  nos  troupes,  et  je  prescrivis  aux  chefs  de  corps 
de  faire  prendre  les  armes  et  de  les  faire  mettre  en  fais- 
ceaux, de  consigner  les  hommes,  puis  de  se  trouver  de 
leur  personne  chez  moi,  à  trois  heures  et  demie. 

A  quatre  heures  sonnant,  un  membre  de  la  municipa- 
lité vint  me  rendre  compte  que  mes  ordres  étaient  exé- 
cutés. Mes  dernières  instructions  données  aux  chefs  de 


POUR   SAUVER   LES    BLESSES.  331 

corps,  guidé  par  l'envoyé  de  la  municipalité,  je  me 
rendis  à  l'église  désignée  dans  ma  convocation.  Plus  de 
sept  cents  hommes  s'y  trouvaient  réunis.  Sans  proférer  un 
mot,  je  traversai  cette  foule  et  montai  dans  la  chaire,  puis, 
en  italien  très  intelligible,  je  commençai  mon  prêche. 

Jerappelai  les  graves  événements  auxquels  la  ville  avait 
servi  de  théâtre  et  les  calamités  qui  en  étaient  résultées  ;  je 
parlai  des  soixante  et  un  blessés  français,  qui  jusqu'alors 
n'avaient  été  garantis  que  par  la  présence  effective  ou 
imminente  des  colonnes,  et  j'ajoutai  :  c  Certes,  s'il  pouvait 
dépendre  de  vous  qu'ils  fussent  traités  avec  humanité, 
je  suis  certain  que  vous  auriez  d'eux  tous  les  soins  que 
leur  état  exige,  soins  que  les  lois  de  la  guerre  garan- 
tissent entre  peuples  civilisés  et  dont,  entre  chrétiens, 
notre  sainte  religion  fait  un  des  premiers  devoirs;  mais 
vos  campagnes  sont'  en  révolte  ouverte,  plusieurs  mil- 
liers de  forcenés  sont  rassemblés,  et  vous  ne  seriez  pas 
en  état  de  vous  opposer  à  leurs  attentats  barbares; 
nos  blessés  seraient  massacrés,  et,  comme  un  tel  attentat 
ne  resterait  pas  impuni,  votre  ville  serait  détruite  de 
fond  en  comble,  et  vous  tous,  ainsi  que  vos  femmes  et 
vos  enfants,  vous  seriez  passés  par  les  armes  sans 
exception,  ainsi  qu'en  d'autres  villes  vous  savez  qu'on 
en  a  fait  l'exemple.  Eh  bien,  je  viens  vous  dire  non  pas 
que  je  vous  fais  une  prière,  mais  que  je  vous  impose  dans 
votre  intérêt  une  obligation,  en  vous  signifiant  que  les 
soixante  et  un  blessés  qui  sont  à  Solmona,  seront  portés 
à  bras  jusqu'à  Capoue  et  le  seront  par  vous.  Néanmoins, 
comme  cette  église  renferme  des  vieillards  et  quelques 
hommes  peu  valides,  je  les  autorise  à  se  faire  remplacer 
par  des  hommes  jeunes,  vigoureux,  et  reconnus  tels  par 
le  chef  de  bataillon  chargé  de  vous  garder;  car,  à  dater 
de  ce  moment,  et  la  municipalité  exceptée,  aucun  de 
vous  ne  sortira  plus  d'ici  que  par  le  moyen  de  tels  rem- 


332    MEMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉDAULT. 

placements.  •  ...  Je  passe  sur  le  reste  de  ma  péroraison, 
pendant  la  durée  de  laquelle  l'église  avait  été  entourée 
par  des  troupes,  toutes  les  issues  gardées,  et,  comme 
j'achevais  de  parler  et  que  ces  hommes  se  regardaient 
comme  pour  savoir  ce  qu'ils  allaient  faire,  une  compa- 
gnie de  grenadiers  s'emparait  en  silence  de  la  prin- 
cipale porte  et  de  deux  autres  aux  côtés  latéraux  de 
l'intérieur  de  l'église. 

Ne  manquant  plus  de  porteurs,  il  fallait  des  civières, 
et,  pour  en  avoir  de  rechange,  on  en  fit  soixante-dix  pen- 
dant la  nuit.  Ce  travail  me  força  de  faire  sortir  de 
l'église  vingt  et  quelques  menuisiers  et  charpentiers; 
chacun  de  ces  hommes  fut  gardé  par  quatre  hommes, 
tandis  que  deux  officiers  et  deux  sous-offlciers  surveil- 
lèrent et  activèrent  la  confection  de  civières.  Il  ne  me 
restait  plus  qu'à  rassurer  mes  pauvres  blessés;  on  con- 
çoit qu'en  toute  hâte  je  me  rendis  auprès  d'eux,  et  qu'ils 
me  reçurent  comme  un  sauveur;  quant  à  la  corvée  qui 
les  sauvait  aux  dépens  des  habitants  de  Solmona,  les 
autorités  de  cette  ville  m'en  rendirent  grâce. 

Le  lendemain,  au  départ  de  la  colonne,  soixante  et 
un  matelas  et  autant  de  couvertures  furent  placés  sur 
soixante  et  une  civières,  les  sacs  servant  d'oreillers, 
et  chaque  blessé  eut,  en  plus  de  ses  quatre  porteurs, 
autant  de  remplaçants  munis  de  bricoles  ou,  à  défaut,  de 
cordes  entortillées  de  linge  !  Outre  ces  quatre  cent  quatre- 
vingt-huit  porteurs,  qui  par  moitié  se  relevaient  d'heure 
en  heure,  j'en  avais  soixante-huit  en  réserve,  ce  qui  porta 
à  cinq  cent  cinquante  le  nombre  de  ceux  qui  avaient  été 
choisis  sur  la  population  de  Solmona;  six  escouades,  sous 
les  ordres  d'un  capitaine,  étaient  spécialement  char- 
gées d'empêcher  leur  évasion  et  de  maintenir  parmi  eux 
la  police  et  l'obéissance.  A  chaque  couchée,  je  les  faisais 
parquer  dans  une  église,  je  leur  faisais  distribuer  des 


PORTEURS    ET   CIVIERES.  333 

vivres  et  de  la  paille,  et,  à  mesure  que  j'en  trouvais  Je 
i^oyen,  je  faisais  remplacer  les  plus  fatigués,  ce  qui 
n'empêcha  pas  que,  en  arrivant  à  Capoue,  la  plupart  ne 
fussent  blessés. 

Un  ofQcier  de  santé  marchait  avec  cette  ambulance, 
placée  entre  mon  second  bataillon  et  mon  troisième;  un 
autre  partait  avec  l'avant-garde,  de  sorte  que,  à  chaque 
arrivée  de  la  colonne,  la  maison  destinée  aux  blessés, 
maison  qui  était  toujours  la  plus  considérable,  était 
prête  à  les  recevoir;  ils  n'avaient  plus  qu'à  être  pan- 
sés, éprendre  ensuite  la  nourriture  qui  leur  était  permise, 
à  recevoir  ma  visite,  à  me  faire  leurs  réclamations  et  à 
se  reposer.  Enfin,  béni  par  tous  ces  malheureux,  j'eus  la 
consolation  de  les  faire  arriver  à  l'hôpital  de  Capoue, 
sans  en  avoir  perdu  un  seul. 

Mon  passage  des  Cinq-Milles  fut  heureux,  mais  se  ter- 
mina à  temps;  car,  marchant  le  dernier,  je  fus  assailli 
par  un  coup  de  vent  du  nord,  alors  que  je  n'avais  plus 
trois  cents  pas  à  faire  pour  sortir  de  cette  formidable 
gorge,  et  je  n'eus  que  le  temps  de  me  jeter  à  bas  de  che- 
val, ainsi  que  les  hommes  qui  se  trouvaient  devant 
moi,  et  de  me  laisser  pour  ainsi  dire  balayer  par  le 
vent,  jusqu'à  ce  qu'enfin  la  pente  du  terrain  me  mit  à 
l'abri. 

Quant  au  reste  de  la  route,  les  insurgés  me  la  lais- 
sèrent  suivre  dans  une  paix  profonde,  et  cependant,  ma 
colonne  étant  la  dernière  qui  dût  traverser  les  Apennins, 
il  avait  semblé  que  c'était  contre  elle  que  la  suprême 
tentative  devait  être  faite;  c'est  môme  sur  celte  supposi- 
tion que  ma  brigade  avait  été  composée  la  plus  forte. 
Sans  doute,  les  défaites  qui  leur  avaient  été  infiigées  par 
les  colonnes  précédentes  avaient  calmé  la  frénésie  des 
habitants  de  ces  contrées.  Le  temps  ne  me  fut  pas 
moins  favorable  que  le  reste,  et,  sans  avoir  à  regretter 


334    MÉMOIRES   DU    GÉNÉRAL   BARON    TIIIÉBAULT. 

personne  pendant  ce  hasardeux  trajet,  je  rejoignis  la 
division  à  Gaserta. 

Ainsi,  en  luttant  au  milieu  des  plus  âpres  montagnes, 
des  fondrières  et  des  neiges,  contre  des  corps  de  troupes 
régulières  trois  fois  plus  nombreux  qu'elle,  contre  des 
populations  insurgées  au  dernier  point  sanguinaires,  en 
prenant  des  places  de  guerre  sans  moyen  de  les  atta- 
quer ou  même  de  les  investir,  en  ne  sachant  que  faire 
ni  de  ses  trophées,  ni  de  ses  prisonniers,  la  gauche  de 
l'armée  de  Rome  avait  répondu  par  de  brillants  faits 
d'armes  et  par  des  succès  inespérés  aux  inspirations  et 
au  calcul  du  général  en  chef,  à  qui  toute  cette  gloire 
était  due.  Mais,  pendant  que  la  division  Duhesme  et 
la  brigade  avec  laquelle  opéra  le  général  Lemoine.  exé- 
cutèrent la  série  d'opérations  dont  je  viens  de  rendre 
compte,  la  droite,  obtenant  des  succès  non  moins  déci- 
sifs, était  arrivée  la  première  sur  le  Volturne  et  même 
avait  déjà  passé  ce  fleuve  sans  attendre  la  gauche. 


CHAPITRE  XIII 


Tout  en  répétant  sans  cesse  que  je  n'écris  pas  l'his- 
toire, j'ai  cependant  cédé  à  l'entraînement  de  mon  sujet, 
e,t,  pour  donner  une  idée  d'ensemble  de  cette  campagne 
de  Naples  sur  laquelle  existent  si  peu  de  souvenirs 
exacts,  j'ai  fait  exception  à  mon  principe  et  j'ai  rapporté, 
sur  les  opérations  du  centre  et  de  la  droite  de  l'armée 
de  Rome,  une  série  de  faits  auxquels  je  n'ai  pas  pris 
et  ne  pouvais  pas  prendre  une  part  directe.  Je  crois 
donc  utile  de  ne  pas  laisser  incomplète  la  narration  que 
j'ai  commencée,  pour  ainsi  dire  malgré  moi,  de  cette 
campagne  magique,  la  plus  étonnante,  peut-être  la  plus 
féconde  en  surprises,  de  toutes  celles  entreprises  sous  les 
auspices  de  la  Révolution.  Or,  tandis  que  la  gauche 
accourait  si  péniblement  et  si  victorieusement  aussi  à 
l'appel  de  son  général  en  chef,  la  droite,  sous  le  com- 
mandement immédiat  de  ce  même  général  en  chef,  s'avan- 
çait pour  arriver  au  rendez- vous  fixé  sur  le  Volturne,  et, 
tout  en  la  résumant  plus  que  je  ne  l'ai  fait  pour  la  marche 
de  la  gauche,  je  dirai  quelle  fut  cette  marche  de  la 
droite  entre  Rome  et  Gapoue. 

On  se  rappelle  que,  à  peine  rentré  en  possession  de 
Rome,  le  général  Championnet  avait  décidé  l'invasion 
des  États  du  roi  de  Naples  (1);  en  conséquence,  il  avait 

(1)  Je  ne  sais  plus  si  c'est  &  cette  occasion  ou  bien  quelques  jours 
plus  tard  que  le  général  Macdooald,  le  futur  défenseur  des  émi- 


336    MÉMOIRES   DU   GENERAL   BARON    THIEBAULT. 

chargé  le  général  Rey  de  déboucher  le  premier  de  Rome 
et  de  se  porter  rapidement  sur  Terracine  ;  là,  le  général 
Rey  devait  attendre  de  nouveaux  ordres;  mais  il  avait  à 
jouer  un  rôle  assez  important,  car  il  devait  faire  dégarnir 
de  troupes  ennemies  les  routes  de  San  Germano,  attirer 
sur  lui  et  dériver  vers  l'embouchure  du  Garigllano  les 
principales  forces  des  Napolitains,  c'est-à-dire  entraîner 
Tennemi  dans  une  suite  de  faux  mouvements. 

Ainsi  la  division  Rey  avait  une  sorte  de  mission  pré- 
paratoire; elle  ne  devait  agir  réellement  que  lorsque 
les  succès  de  la  division  Macdonald,  succès  qu'elle  devait 
contribuer  à  rendre  faciles,  auraient  préparé  favorable- 
ment la  campagne.  C'était  à  cette  division  Macdonald 
qu'était  réservée  la  tâche  de  forcer  le  passage  du  Gari- 
gliano.  Partie  le  20  décembre,  elle  s'achemina  par  des 
détours  destinés  à  tromper  l'ennemi  sur  son  itinéraire,  et, 
le  soir  du  27  décembre,  sous  la  conduite  du  général 
Maurice  Mathieu,  elle  parut  sur  le  bord  du  Garigliano,à 
Geprano,  que  défendait  Tavant-garde  d'une  division 
ennemie.  Aussitôt  attaquée  que  reconnue,  cette  avant- 
garde  fut  rejetée  sur  la  rive  droite  du  Garigliano  au  delà  du 
pont,  que,  le  lendemain  dès  l'aube,  le  général  Maurice 
Mathieu  traversa  au  pas  de  course,  culbutant  un  régi- 
ment posté  pour  le  défendre;  chargeant  toujours,  il 
arriva  sur  le  principal  corps  de  la  division,  à  laquelle 
il  enleva  vingt  canons,  douze  cents  prisonniers,  équi- 
pages et  bagages,  et  qu'il  repoussa  jusqu'au  delà  de  la 
Melfa. 

Cependant  une  pluie  continuelle  tombait  depuis  deux 

grés,  le  fidèle  lieulenaot  de  Monsieur  et  du  duc  de  Berri,  publia  uo 
ordre  du  jour  commençant  par  ces  mots  :  «  Soldats,  encore  un  roi 
parjure  &  détrôner.  »  Le  général  Kellermann,  peu  de  mois  avant 
sa  mort,  et  un  soir  que  je  le  rencontrai  à  l'Opéra,  me  rappela  ce 
fait  qui  le  faisait  encore  rire.  Pamphile  Lacroix  possède  cet  ordre 
du  jour  du  républicain  Macdonald. 


AUTOUR   DU   GARIGLIANO.  8S1 

jours  ;  les  torrents  grossissaient  et  se  multipliaient;  les 
terrains  se  défonçaient;  on  en  était  à  préférer  la  torture 
de  la  fatigue  à  ce  que  les  haltes  avaient  de  pénible;  mais, 
comme  partout  le  général  Maurice  Mathieu  donnait 
l'exemple  du  dévouement  et  du  courage,  ses  troupes 
n'hésitèrent  pas  à  se  jeter  dans  la  Melfa  et,  ne  s*occu- 
pant  de  préserver  que  Jeurs  fusils  et  leurs  gibernes,  tra- 
versèrent cette  rivière  en  ayant  de  l'eau  jusqu'au  cou(i)» 
C'est  à  Roccasecca  que  le  général  Maurice  Mathieu 
était  parvenu  en  poursuivant  la  division  ennemie;  dès 
la  pointe  du  jour,  il  comptait  reprendre  cette  poursuite; 
mais  il  découvrit  que  la  ville  regorgeait  de  magasins 
militaires;  il  s'arrêta  donc  pour  profiter  de  l'aubaine» 
faire  distribuer  deux  paires  de  souliers  et  deux  chemises. 
à  chacun  de  ses  soldats ,  laissant  ce  qui  restait  dans  ces 
magasins  sous  la  garde  des  autorités  locales  (2),  et  don-" 
nant  avis  du  tout  au  général  Macdonald.  Enfin,  après 
avoir  atteint  et  traversé  San  Germano,  il  vint  camper  au 
point  qui  lui  était  fixé,  c'est-à-dire  à  l'embranchement 
des  routes  de  San  Germano  et  de  Yenafro  à  Capoue,  puis 


(1)  Cette  arrivée  subite  des  troupes  françaises  au  delà  delà  Melfa 
surprit  une  autre  colonne  ennemie  qui  arrivait,  mais  trop  tard,, 
pour  passer  aussi  la  rivière  et  se  porter  à  la  défense  de  San 
Germano.  Cette  colonne,  survenant  &  la  nuit,  fut  reçue  par  une 
fusUlade  à.  bout  portant,  &  laquelle  elle  ne  s'attendait  pas.  Le  bri- 
gadier suisse  qui  la  commandait  chargea  en  personne,  mais  sans 
succès;  alors,  remontant  la  rivière  qui  avait  formidablement 
grossi»  il  chercha  vainement  un  gué  et  dut  se  rejeter  dans  les  mon- 
tagnes et  renoncer  k  gagner  San  Germano. 

(2)  Un  autre  objet  excita  également  sa  sollicitude  pendant  cette 
halte.  U  existait  dans  la  ville  un  hôpital  rempli  de  soldats  napoli* 
tains,  malades  ou  blessés,  et  qui  depuis  deux  jours  n'avaient 
reçu  de  leurs  compatriotes  ni  soins  ni  aliments.  U  les  fit  tous  pan- 
ser et  ordonna  aux  autorités  de  pourvoir  k  leurs  besoins.  Ce  trait 
d'humanité  produisit  un  étonnement  qui,  avec  on  autre  peuple» 
eût  été  fructueux,  mais  qui,  dans  ce  pays,  ne  pouvait  donner  de 
récompense  que  par  le  sentiment  d'avoir  bien  agi. 

H.  22 


33«    MEMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

il  attendit  de  nouveaux   ordres.  Là  il  apprit  qu'une 
«utre  colonne  ennemie  se  hâtait  de  se  replier  par  Venafro 
.sur  Capoue,  où  toutes  les  troupes  de  l'année  royale 
étaient  rappelées;  il  la  fit  observer,  fit  couper  tous  les 
ponts  devant  elle;  mais,  sur  ces  entrefaites,  l'adjudantgé- 
néral  de  Mack,  le  prince  Pignatelli,  se  rendit  auprès  de  lui 
pour  demander  un  armistice  de  quelques  jours.  Le  géné- 
ral Maurice  Mathieu  ne  pouvait  à  cet  égard  rien  prendre 
sur  lui;  toutefois,  comprenant  l'importance  de  faire  jaser 
ce  prince,  il  l'engagea  à  se  rendre  à  San  Germano,  où  le 
général  Macdonald,  que  le  général  en  chef  suivait  avec 
la  réserve  à  un  jour  de  distance,  devait  être  près  d'ar- 
river; or,  à  l'insu  du  général  Championnet,  par  un  em- 
piétement sur  son  autorité  et  sans  un  motif  qui  pût 
Texcuser,  sans  vouloir  comprendre  qu'il  n'avait  en  la 
circonstance  pas  plus  de  pouvoir  que  le  général  Maurice 
Mathieu,  le  général  Macdonald  consentit  à  une  suspen- 
sion d'armes  de  quarante-huit  heures,  pendant  laquelle, 
aux  termes  de  l'armistice,  il  plaça  son  quartier  général 
à  Sparanise  et  établit  la  brigade  Maurice  Mathieu  à 
Cajazzo,  la  brigade  Girardon  sur  la  montagne  de  Jéru- 
salem, et  une  espèce  de  réserve  à  Calvi,  c'est-à-dire  qu'il 
prenait  position  aux  portes  de  Capoue. 
:  La  prise  de  cette  position  aussi  près  d'une  place  forte, 
en  face  de  l'ennemi  qui,  couvert  par  le  Volturne,  avait 
massé  là  ses  dernières  forces  pour  un  suprême  effort  et 
pouvait  d'un  moment  à  l'autre  diriger  contre  nous  la 
plus  terrible  attaque,  cette  prise  de  position  était  une 
témérité,  et  pendant  plusieurs  jours  elle  eut  les  plus 
graves  dangers.  Bonnamy,  qui,  toute  sa  vie,  après  avoir 
ménagé  la  chèvre  et  le  chou,  cherchait  ce  qu'il  pouvait 
ménager  encore,  a  rappelé  ce  fait  dans  son  Coup  d^œil  sur 
ks  opérations  de  la  campagne  de  Naples,  et,  se  laissant 
aller  aux  plus  puériles  réticences,  il  se  demande  s'il  ne 


INFRACTION    DE  MACDONALD.  839 

doit  pas  en  imputer  la  faute  au  général  en  chef  pour 
des  raisons  qu'il  doit  taire;  mais  tous  les  témoins  que 
je  consultai  dans  le  temps,  et  les  notes  précises  écrites 
par  le  général  Maurice  Mathieu,  notes  que  j'ai  sous 
les  yeux,  confirment  ce  fait  que  le  général  Championnet 
avait  son  plan  hien  arrêté  d'attendre  la  troisième  division 
qui  arrivait  des  Abruzzes  avec  les  généraux  Lemoine  et 
Duhesme,  de  ratten,dre  à  Cajanello,  c'est-à-dire  à  l'em- 
branchement des  routes  de  Gapoue,  Venafro  et  San 
Germano,  où,  on  l'a  vu,  le  général  Maurice  Mathieu 
avait  eu  l'ordre  de  s'arrêter;  par  ces  dispositions  il 
entendait  laisser  aux  troupes  ennemies  le  terrain  néces- 
saire pour  qu'elles  pussent  se  déployer  en  avant  de 
Gapoue,  puis  être  attaquées  et  battues  par  notre  armée 
réunie.  Seulement,  lorsqu'il  vit  la  ligne  à  laquelle  il 
comptait  s'arrêter  dépassée  par  l'initiative  intempestive 
du  général  Macdonald,  il  se  résigna  au  fait  accompli, 
ne  voulant  pas  devant  les  Napolitains  faire  exécuter  un 
mouvement  rétrograde  (1).  On  va  voir  que  le  général 
Macdonald  eut  l'espoir  de  faire  prendre  Gapoue  par  sa 
division,  c'est-à-dire  de  ménager  à  sa  gloire  le  plus  beau 
fait  d'armes  de  cette  campagne;  il  pouvait  y  être  encou- 
ragé par  le  souvenir  des  combats  où,  presque  à  elles 
seules  et  sous  l'inspiration  de  leurs  généraux  de  brigade, 
les  troupes  de  sa  division  avaient  battu  quarante  mille 
hommes  ;  mais  ce  n'en  est  pas  moins  par  suite  de  ce 
vain  espoir  qu'il  provoqua  le  seul  échec  grave  qu'ait 
subi  notre  armée  pendant  cette  campagne. 

Jusqu'alors,  depuis  le  départ  de  Rome,  le  général  Mac- 
donald s'était  privé  de  toute  autre  initiative,  sauf  celle 

(i)  Dans  ses  Souvenirs,  le  maréchal  Macdonald  fait  de  ces  événe- 
ments  un  récit  qui  n'a  pas  le  moindre  point  de  ressemblance  avec 
celui  de  Paul  Thiébault.  Qu'il  nous  suffise  de  relever  la  contradic- 
tion. (Éd.) 


340    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

de  faire  châtier,  chemin  faisant,  par  son  aide  de  camp 
Pamphile  Lacroix  les  habitants  d'Arpino.  Chargé  de 
cette  mission  avec  des  forces  insuffisantes  pour  l'exécu- 
ter, Pamphile  Lacroix  n'avait  dû  d'y  réussir  qu'à  Tin- 
croyable  terreur  que  la  présence  de  nos  moindres  troupes 
inspirait  alors  à  toutes  les  villes  italiennes;  or,  la  ville 
rendue,  le  général  Macdonald  la  fit  scandaleusement 
rançonner;  quelques  moyens  qu'il  fît  employer,  il  ne 
put  obtenir  la  contribution  entière  et  fit  contracter  pour 
le  restant  des  obligations  par  les  autorités.  Bien  que 
celles-ci  eussent  cherché  un  recours  près  du  général  en 
chef  qui  les  exempta  de  ce  qu'elles  n'avaient  pas  encore 
payé,  ce  fut  là  pour  le  général  Macdonald  une  première, 
mais  encore  faible  part  des  soixante-quinze  mille  louis 
que  lui  valut  la  campagne  de  Naples. 

Pendant  que  ces  faits  s'étaient  accomplis,  le  général 
Rey  avait  agi  de  son  côté  et  de  la  manière  la  plus 
heureuse.  A  partir  deXerracine,  avec  un  bataillon,  il  avait 
enlevé  la  place  assez  forte  d'Itri,  défendue  par  quatre 
bataillons  et  six  pièces  de  canoUj  et,  le  31  décembre,  il 
s'était  porté  sur  Gaëte,  à  la  tète  de  six  cents  Polonais  et 
de  quelques  escadrons  de  cavalerie.  Cette  démonstration 
avec  une  poignée  d'hommes  devant  une  place  réputée 
imprenable,  forte  de  cent  canons,  de  deux  mille  cinq 
cents  hommes,  et  qui  par  la  mer  aurait  pu  échapper  même 
aux  conséquences  les  plus  cruelles  d'un  siège  en  règle, 
cette  démonstration  ne  pouvait  être  qu'une  plaisanterie; 
et,  partout  ailleurs  qu'en  Italie,  c'eût  été  même  une  détes- 
table plaisanterie;  toutefois,  par  ses  résultats,  elle  fit 
un  pendant,  et  un  pendant  plus  extraordinaire  encore,  à 
la  prise  de  Pescara. 

Parvenu  à  portée  de  canon,  le  général  Rey  envoya 
sommer  le  gouverneur  de  se  rendre.  MM.  les  com- 
mandants des  places  de  guerre  du  roi  de  Naples  étaient 


CAPITULATION    DE   GAETE.  341 

forts  pour  les  premières  réponses;  ils  ne  savaient  que 
cela  de  leur  rôle,  mais  ils  le  savaient  bien;  aussi  le  com- 
mandant de  Gaëte  déclara-t-il  qu'il  défendrait  la  place 
tant  qu'il  lui  resterait  un  boulet  et  des  baïonnettes.  Cepen- 
dant, et  dès  que  cette  sommation  avait  été  faite,  on  était 
parvenu,  en  le  démontant,  à  faire  passer  un  obusier  à 
travers  les  rues  étroites  du  village  de  Mola,  qui  ferme  la 
presqu'île  et  qui  aurait  du  être  retranché  et  défendu;  à 
peine  remonté,  cet  obusier  fut  mis  en  batterie,  et  son  feu 
commença.  Les  deux  tiers  de  ses  munitions  épuisées,  ce 
qui  fut  bientôt  fait,  un  second  parlementaire  alla  signi^ 
fier  au  gouverneur  (ce  qu'on  ne  peut  consigner  sans  rire) 
qu'il  n'avait  plus  qu'un  moment  pour  éviter  l'incendie 
de  la  ville  et  un  assaut,  à  la  suite  duquel  il  serait^  ainsi 
que  sa  garnison,  passé  au  fil  de  l'épée...  Et  ce  parlemen- 
taire fut  écouté,  et  ce  gouverneur,  paraissant  d'ailleurs 
avoir  aussi  peur  de  la  garnison,  dont  sa  faiblesse  pro- 
voquait la  mutinerie,  que  des  Français,  se  borna  pour 
toute  réponse  à  demander  le  déshonneur  des  honneurs 
de  la  guerre. 

Cette  capitulation,  outre  la  place,  les  hommes  et  les  ca- 
nons, nous  livrait  des  munitions  en  abondance,  des  maga- 
sins regorgeant  de  tout,  des  vivres  pour  huit  mois,  trois 
cents  chevaux  et  enfin  deux  équipages  de  pont,  objets  si 
nécessaires  à  la  continuation  du  mouvement  du  général 
Rey  et  dont  il  se  servit,  dès  le  2  janvier,  pour  franchir 
le  Garigliano,  battre  le  corps  de  troupes  réglées  et  de 
paysans  armés  qui  s'opposaient  à  son  passage  et  arri- 
ver, le  3,  devant  Capoue. 

Campagne  singulière.  Tandis  que  des  bicoques,  qu'au- 
cun soldat  n'aurait  osé  défendre,  résistaient  jusqu'à  l'ex- 
termination, les  places  les  mieux  armées  ouvraient  leurs 
portes  comme  au  coup  de  baguette.  Quelques  avance- 
ments furent  accordés  sur  la  demande  du  général  Rey, 


842    MÉMOIRES   DU    GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAOLT. 

et  celui  auquel  l'armée  applaudit  le  plus,  aux  titres  de 
la  vaillance  comme  du  dévouement,  fut  la  promotion 
du  colonel  polonais  Kniazewitz  au  grade  de  général  de 
brigade,  récompense  méritée  dans  tant  de  circonstances 
et  récemment  encore  à  Itri. 

Quant  au  général  en  chef  auquel  rien  n'échappait,  à 
peine  informé  de  la  prise  de  Gaëte,  il  fit  armer  une  flot- 
tille qui  fit  quelques  prises  et  qui  ne  dut  qu'à  la  fatalité 
de  ne  pas  faire  prisonniers  les  débris  du  corps  de  M.  de 
Damas,  qui  par  mer  retournaient  à  Naples.  Le  corps  de 
M.  de  Damas  était  celui  que,  d'après  les  ordres  du  général 
en  chef,  le  général  Kellermann  avait  achevé;  puis  ayant, 
ainsi  que  je  l'ai  dit,  châtié  Viterbo,  se  trouvant  retardé  par 
ces  faits  d'armes,  le  général  Kellermann  avait  pris,  le 
dernier,  la  direction  de  Gapoue  par  la  route  de  la  Marine. 
C'était  le  moment  de  la  stupeur  produite  par  la  manière 
dont  les  villes  de  guerre,  les  positions  les  plus  formida- 
bles, ainsi  que  les  corps  de  troupes  qui  les  défendaient, 
venaient  d'être  en  quelque  sorte  escamotés.  Aussi  le  gé- 
néral Kellermann  put-il  accélérer  son  mouvement  au 
point  de  rejoindre  le  général  Rey  peu  après  son  passage 
du  Garigliano,  puis,  au  bruit  du  canon,  s'avancer  avec 
lui  sur  Gapoue  et  rejoindre  la  division  Macdonald. 

Or  ce  bruit  du  canon,  dont  je  viens  de  parler,  rappelle 
un  douloureux  souvenir  que  je  dois  consigner.  Poursui- 
vant son  dessein  d'enlever  au  général  Championnet  l'hon- 
neur d'avoir  pris  Gapoue,  le  général  Macdonald  laissa  la 
brigade  Girardon  pour  garder  le  camp,  assurer  ses  derriè- 
res et  ses  communications;  puis  il  fit  prendre  les  armes 
à  la  brigade  Maurice  Mathieu,  au  16«  de  dragons  et  à  l'es- 
cadron du  19*  de  chasseurs  à  cheval,  et  cela  pour  une  de 
ces  opérations  qu'on  qualifie  du  nom  d'attaque  quand 
elles  réussissent  et  auxquelles  on  s'efforce  de  donner  le 
nom  de  reconnaissance  quand  on  échoue;  de  fait,  il  ne 


ECHEC   DE  MACDONALD.  S43 

s'agissait  de  rien  moins  que  d'enlever  le  camp  retranché 
devant  Capoue  et,  suivant  que  les  chances  seraient  favo* 
râbles,  le  pont  du  Volturne. 

L'infanterie  partit  de  son  camp  le  3  janvier  à  la 
pointe  du  jour,  et  marcha  en  masse  jusqu'à  portée  de 
canon  des  ouvrages  de  l'ennemi  ;  arrivée  là,  elle  forma 
trois  colonnes  d'attaque  de  deux  bataillons  chacune, 
celle  du  centre  s'avançant  avec  trois  pièces  d'artillerie 
légère  et  par  la  grande  route,  sous  les  ordres  du  général 
Maurice  Mathieu.  L'attaque  fut  vive;  les  ouvrages  du 
camp  retranché  furent  successivement  enlevés  par  deâ 
charges  et  des  escalades  si  irrésistibles  que  les  troupes 
qui  les  défendaient,  frappées  d'épouvante^  se  rejetèrent  en 
désordre  dans  Capoue.  Une  seule  redoute  tenait  encore» 
la  redoute  Saint-Antoine;  elle  était  soutenue  par  quel- 
ques bataillons  et  par  le  feu  de  deux  des  bastions  de  la 
place;  mais  elle  était  si  rudement  pressée  par  la  30*  et 
les  grenadiers  de  la  97*  que  le  général  Mack,  craignant 
qu'elle  ne  finît  par  être  prise,  et  que,  pèle-méle  avec 
les  siennes,  nos  troupes  n'entrassent  dans  Capoue,  en^ 
voya  en  toute  hâte  le  prince  Pignatelli  pour  demander 
une  suspension  d'armes  au  général  Macdonald,  qui»  à 
l'exemple  des  gouverneurs  napolitains,  débutant  à  mer-  * 
veille,  répondit  qu'il  ne  parlementait  qu'à  coups  de  ca- 
non. C'était  fâcheux  déjà  que  le  général  Macdonald  se 
fût  trouvé  présent  sur  ce  point,  le  seul  où,  de  la  campa- 
gne, il  combattit  de  sa  personne  parce  qu'il  combattait 
pour  son  compte  ;  mais  ce  qui  fut  plus  fâcheux  encore, 
c'est  que  l'ambassadeur  de  la  République  Cisalpine,  re- 
tournant à  Milan,  passât  précisément  en  cet  instant  à  Ca- 
poue. Or  le  général  Mack,  toujours  plus  menacé  et  plus 
inquiet,  profita  de  ce  dernier  incident  pour  charger  un 
second  parlementaire  d'obtenir  que  le  feu  fût  suspendu 
seulement  pendant  le  temps  nécessaire  au  passage  de  cet 


344    MÉMOIRES   DU    GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

ambassadeur...  On  est  confondu  d'avoir  à  dire  que,  dans 
une  situation  où  tout  dépendait  de  l'utile  et  vigoureux 
emploi  d'un  moment,  un  pareil  moyen  pût  avoir  du  suc- 
cès, et  cependant  la  condescendance  fut  telle,  que  non 
seulement  le  général  Macdonald  se  rendit  &  semblable 
considération,  mais  qu'il  ne  fixa  pas  un  temps  pour  ce 
passage^  et  que  môme  il  ne  stipula  pas  qu'aucune  troupe 
ne  bougerait  pendant  l'interruption.  Aussi  le  général 
Mack«  secondé  par  ses  généraux,  se  hàta-t-il  de  toutmet^ 
tre  en  usage  pour  remonter  le  moral  de  ses  soldats.  Or- 
dres, prières,  menaces,  coups  de  canne,  rien  ne  fut  épar- 
gné pour  ramener  les  bataillons  napolitains  à  leurs 
postes.  Plusieurs  repartirent  de  la  ville  ;  quelques-uns, 
trop  ébranlés,  furent  remplacés  par  de  nouveaux;  de  nou- 
velles batteries  furent  établies  ;  des  barricades  fermèrent 
le  pont;  un  gros  corps  de  cavalerie  longea  le  Voltumeet 
déborda  notre  droite  dans  le  but  de  prendre  la  30*  à 
revers,  du  moment  où  le  feu  recommencerait.  Et  seule- 
ment lorsque  toutes  ces  dispositions  furent  achevées,  la 
voiture  de  l'ambassadeur  parut  enfin  et  dépassa  le  terrain 
occupé  par  nos  troupes.  Le  temps  que  l'on  avait  eu  pour 
évaluer  les  conséquences   de  cette   incompréhensible 
faute,  ce  que  l'on  avait  vu    des  mouvements  de  l'en- 
nemi, aurait  dû  sufQre  pour  faire  comprendre  qu'il  n'y 
avait  plus  rien  à  tenter;  mais,  pour  couronner  l'œuvre, 
à  l'instant  l'attaque  redevint  générale  et  si  acharnée 
que»  malgré  tout  ce  que  l'ennemi  avait  préparé,  la  redoute 
Saint-Antoine  fut  enlevée  &  la  baïonnette  et  les  troupes 
qui  la  défendaient  passées  au  fil  de  Tépée  ou  rejetées 
dans  la  ville;  toutefois  le  feu  des  batteries  de  la  place  et 
des  batteries  nouvellement  établies  rendit  cette  redoute 
intenable,  de  même  que  les  obstacles  dont  on  avait  cou- 
vert le  pont  démontrèrent  l'impossibilité  de  le  franchir. 
Dans  cette  seconde  et  déplorable  tentative,  nous  perdîmes 


•  ATTAQUE  OU    RECONNAISSANCE.»  345 

beaucoup  de  monde,  et,  pour  comble  de  malheur,  le 
général  Maurice  Mathieu  eut  le  bras  droit  cassé  d'un 
coup  de  biscaïen,en  même  temps  que  son  aide  de  camp 
Trinquallyé  et  un  grand  nombre  d'officiers  de  sa  co- 
lonne furent  plus  ou  moins  grièvement  blessés.  Il  ne 
restait  qu'à  se  retirer  ;  chaque  bataillon  rentra  sous  les 
ordres  de  son  chef  de  brigade;  les  troupes  reprirent,  et 
fort  tristement,  les  positions  qu'elles  avaient  quittées  le 
matin;  c'était  la  seule  défaite  que  l'armée  du  général 
Championnet  avait  et  devait  avoir  à  déplorer. 

Forcé  de  rendre  compte  de  cette  affaire  au  général  en 
chef,  le  général  Macdonald  put,  au  scandale  de  tous,  ne 
parler  que  d'une  reconnaissance  (1)  c  qui  lui  avait  fait 

(1)  Ce  mot  de  reconnaissance  est  exactement  celui  que  le  maré- 
chal Macdonald  emploie  dans  ses  Souvenir i,  pour  désigner  le  mou-, 
vement  qu'il  a  commandé  contre  Capoue;  mais,  sur  la  conduite 
générale  et  les  détails  de  l'opération,  le  maréchal  se  trouve  en 
opposition  manifeste  avec  Paul  Thiébault.  Désireux  de  laisser 
au  lecteur  la  liberté  de  son  jugement,  voulant  cependant  lui  fournir, 
une  fois  pour  toutes,  l'occstsion  de  se  rendre  compte  des  discor- 
dances, nous  transcrivons  à  son  intention  le  passage  des  Souve- 
nirs :  «  J'ordonnai  »,  dit  le  maréchal  Macdonald,  «  une  reconnais- 
sance ;  le  général  Maurice  Mathieu  la  commandait,  et  je  le  suivis 
pour  rappuyer.  Tous  les  postes  napolitains  plièrent  et  s'enfuirent 
de  la  vitesse  de  leurs  chevaux.  Us  donnèrent  l'alarme  au  camp  et  & 
la  viUe,  d'où  leurs  défenseurs  commencèrent  à  se  retirer,  lorsque 
le  général  Mack  imagina  d'envoyer  un  parlementaire  pour  offrir 
de  eapituler^;  par  une  vieille  routine^  les  troupes  de  l'avant- garde 
s*  arrêtèrent  y  conduisirent  l'officier  au  général  Mathieu,  et  eelui-ci 
me  l'envoya.  J'étais  par  malheur  assez  éloigné,  faisant  appuyer 
un  détachement  de  nos  troupes  qui  éprouvait  quelque  résistance  d  un 
passage  du  Voltume;  ma  colère  fut  grande  ;  j'ordonnai  de  continuer 
Cattaque,  Je  voulais,  j'aurais  pu,  sans  cette  circonstance,  forcer 
le  camp  retranché,  passer  le  pont  du  Yolturne  et  enlever  Capoue  ; 
mais  les  Napolitains  avaient  eu  le  temps  de  se  reconnaître,  de  se 
remettre  derrière  les  retranchements  et  les  remparts.  J'avais  de- 
vancé le  renfort  que  je  conduisais,  et  j'arrivai  pour  voir  le  général 
Mathieu  recevant  un  coup  de  mitraille  qui  lui  cassa  un  bras  ;  en 
même  temps  je  reçus  du  général  en  chef  l'ordre  de  reprendre  mes 
positions  et  de  cesser  le  feu,  lorsque  j'avais  encore  l'espoir  d'emporter 
le  camp  retranché.  »  Nous  avons  fait  composer  en  italique  les 


346    MÉMOIRES    DU   GÉNÉRAL   BARON   TUIEBAULT. 

connaître  tous  les  moyens  de  défense  de  l'ennemi  >  ;  après 
quoi  il  ajouta  :  c  ...Le  général  Maurice  Mathieu,  accou- 
tumé à  vaincre  à  la  tête  de  sa  brigade,  a  eu  le  bras  droit 
fracassé  d'un  coup  de  mitraille;  je  vous  demande  pour 
lui  le  grade  de  général  de  division.  »  Ce  grade,  le  géné- 
ral Maurice  Mathieu  le  méritait  avant  sa  blessure,  et  l'ar- 
mée entière  le  réclamait  pour  lui.  Il  l'obtint  peu  de 
temps  après;  il  ne  pouvait  pas  ne  pas  l'obtenir.  Ce  qu'il 
put  regretter,  ce  fut  de  le  recevoir  non  par  le  fait  d'une 
des  victoires  si  nombreuses  qu'il  avait  remportées,  non 
de  la  justice  du  général  Championnet  qui  aurait  dû  s'ho- 
norer en  consacrant  une  élévation  de  grade  si  bien 
méritée,  mais  par  l'entremise  de  celui  à  qui  l'armée 
devait  son  premier  revers,  à  qui  elle  allait  devoir  bientôt 
son  dernier  désastre  et  sa  dissolution.  Quoi  qu'il  en 
soit,  par  suite  de  sa  blessure,  le  général  Mathieu  allait 
quitter  l'armée,  qui  perdait  un  de  ses  généraux  de  bri- 
gade qu'elle  aimait  le  plus,  un  de  ceux  qui  avaient  le  plus 
illustré  leur  nom.  Or,  à  propos  de  ce  nom,  je  crois  utile 
de  faire  disparaître  une  incertitude  qu'un  changement 
inopportun  a  fait  naître.  Le  général  Maurice  Mathieu  est 
aujourd'hui  (1836)  connu  ou  plutôt  inconnu  sous  le  nom 
de  la  Redorte,  depuis  qu'il  a  souffert  que  son  majorât 
de  comte  soit  établi  sous  ce  vocable,  qui  ne  rappelle 
qu'une  terre,  c'est-à-dire,  de  tous  les  titres  pouvant 
honorer  un  homme,  le  moins  méritoire  et  le  plus  insi- 
gnifiant; mais,  avant  la  Révolution  et  d'après  Jouy, 
son  ami  de  jeunesse,  il  s'appelait  Mathieu  de  Saint-Mau- 
rice; la  Terreur  l'ayant  forcé  d'enlever  à  son  nom  le 


passages  les  plus  saillants  par  leur  contradiction  avec  le  récit 
de  Paul  Thîébault,  mais  nous  ne  voulons  pas  clore  cette  longue 
note  sans  relever  l'aveu  que  fait  le  maréchal  d'avoir  voulu  pren- 
dre Capoue.  Sur  ce  point,  le  maréchal  justifie  l'accusation  portée 
contre  loi.  (Éd.) 


GONSÉQUENXES   D'UNE  ÉGHAUFFOURÉE.  347 

de  et  le  SainJt^  restait  Mathieu  Maurice,  dont  il  fit  Maurice 
Mathieu  pour  changer  plus  complètement  encore  la 
figure  de  ce  nom,  tout  en  en  conservant  les  deux  termes; 
c'est  donc  sous  cette  forme  de  roture  qu'il  l'ennoblit  par 
l'éclat  de  ses  vertus  militaires,  et  il  l'ennoblit  de  telle 
sorte  que  ce  vrai  nom  de  gloire  devra  être  repris  par  le 
premier  de  ses  descendants  qui  se  sentira  digne  de  le 
porter. 

Le  général  Championnet  fut  profondément  affecté  de 
l'échauffourée  malheureuse  qui  ralentissait  l'entrain  de 
nos  soldats,  alors  qu'on  avait  le  plus  besoin  de  leur  exal- 
tation, et  qui  rendait  la  confiance  aux  Napolitains  en  ris- 
quant de  compromettre  la  fin  de  la  campagne.  Il  savait 
bien  par  quels  motifs  avait  agi  le  général  Macdonald,  qui 
voulait  enlever  à  son  général  en  chef  et  aux  autres  géné- 
raux de  l'armée  la  part  de  gloire  qu'ils  allaient  recueillir; 
il  souffrait  de  l'indiscipline  d'un  tel  acte  ;  car  on  ne  pouvait 
arguer  de  son  éloignement  pour  s'excuser  de  ne  l'avoir  pas 
consulté,  puisqu'il  était  à  ce  moment  si  près  de  la  divi- 
sion Macdonald,  que,  si  on  lui  eût  demandé  ses  ordres,  il 
aurait  pu  les  faire  parvenir  dans  la  nuit  même  qui  pré- 
céda l'échauffourée.  Mais  le  général  Championnet  était 
aussi  bon  camarade,  aussi  bienveillant  pour  les  autres 
qu'il  était  sévère  pour  lui-même.  Au  lieu  de  mettre  le 
général  Macdonald  en  jugement,  il  s'occupa  des  moyens 
d'échapper  aux  effets  que  ce  premier  mais  grave  échec 
pouvait  avoir  sur  le  moral  des  troupes;  dans  ce  but, 
sans  abandonner  son  plan  et  tout  en  continuant  d'at- 
tendre le  renfort  de  sa  troisième  division,  il  ne  voulut 
pas  quitter  sa  position  avancée,  et  môme ,  pour  donner 
plus  d'assurance  aux  troupes,  il  ajouta,  en  la  complétant, 
à  ce  que  cette  position  avait  d'offensif. 

Cependant,  avec  la  nouvelle  de  l'échec  que  la  division 
Macdonald  avait  subi  devant  Capoue,  s'en  était  répandue 


348    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBaULT. 

une  autre  qui  en  était  la  conséquence,  à  savoir  que  Mack 
préparait  une  attaque  générale,  et  ces  nouvelles  avaient 
suffi  pour  déterminer  l'explosion  d'une  insurrection  me- 
naçante. Le  général  Rey  expédia  successivement  plu- 
sieurs ordonnances  au  général  en  chef  pour  l'informer 
qu'un  nombre  considérable  d'insurgés  était  réuni  à  Sessa, 
que  ces  insurgés  menaçaient  de  couper  nos  ponts  sur 
le  Garigliano  et  qu'ils  s'apprêtaient  à  venir  nous  atta- 
quer dans  nos  camps.  Le  pont  du  Garigliano  fut  pris, 
notre  parc  de  réserve  de  l'armée  détruit;  Itri,  Fondi, 
s'insurgèrent;  à  San  Germano,  les  équipages  du  général 
en  chef  furent  pillés,  leur  garde  égorgée;  à  Teano,  le 
quartier  général  en  chef  est  attaqué,  et  le  général  Cham- 
pionnet  n'y  rentre  qu'à  la  tète  de  deux  bataillons.  Vers 
tous  ces  points  menacés  on  détache  des  colonnes  du 
camp  de  Capoue;  ce  camp  se  trouve  ainsi  réduit  à  quatre 
mille  hommes,  ce  qui  favorise  une  sortie  de  Tennemi, 
sortie  heureusement  repoussée. 

Le  général  Rey,  qui  s'était  porté  sur  Sessa,  réussit  à  en 
forcer  l'entrée;  mais,  parvenu  sur  la  place,  il  eut  le  plus 
horrible  spectacle.  De  tous  côtés,  et  en  partie  palpitants, 
gisaient  de  nos  soldats,  égorgés  après  avoir  été  mutilés. 
Plus  loin,  des  débris  humains,  fumant  encore  et  presque 
en  charbons,  étaient  ce  qui  restait  d'un  officier  du  25* 
de  chasseurs  à  cheval  et  du  capitaine  Gourdel  (1),  tous 
deux  brûlés  vifs  et  à  petit  feu.  A  quelques  pas  de  là,  un 
tas  de  chair  et  d'ossements  ;  c'était  le  produit  de  onze  de 

(1)  Dès  qu'on  avait  eu  la  nouvelle  du  rassemblement  des  insurgés 
À  Sessa,  une  colonne  était  partie  du  camp  de  Capoue  pour  dissiper 
ce  rassemblement;  mais  elle  avait  été  repoussée,  ayant  perdu  cin- 
quante hommes  et  huit  ofOciers,  dont  ce  Gourdel,  l'un  des  aides  de 
camp  du  général  Ghampionnet;  un  autre  de  ces  aides  do  camp, 
le  capitaine  Claye,  envoyé  de  Velletri  pour  rechercher  des  nou- 
velles du  générai  Lemoine,  avait  été  saisi  près  du  lac  Celano, 
attaché  à  une  poutre  et  coupé  membre  par  membre  à  coups  de 
hache. 


BUCHERS   ET   REPRÉSAILLES.  849 

nos  soldats  hachés  tout  vivants.  Enfin  un  autre  bûcher 
dressait  sur  cette  même  place  ses  trois  poteaux,  aux- 
quels trois  nouvelles  victimes  allaient  être  attachées; 
déjà  liées  et  garrottées,  elles  subissaient,  au  fond  d'un 
cachot,  une  affreuse  agonie,  lorsqu'elles  furent  sauvées. 
L'une  d'elles  était  le  dernier  courrier  expédié  pai^  le 
général  en  chef.  Par  représailles,  la  ville  fut  démolie  de 
fond  en  comble;  puis,  pressé  de  rétablir  ses  communica- 
tions avec  Gaëte,  le  général  Rey  chargea  le  général 
Dombrowski  avec  son  bataillon  polonais,  ses  uhlans,  de 
réduire  Itri,  Fondi  et  les  autres  centres  de  rassemble- 
ments, Castelforte,  Castel  Onorato.  Ayant  dissipé  les 
hordes  qui  couvraient  ce  dernier  repaire,   le  général 
Dombrowski  y  fit  entrer  son  aide  de  camp  Trémo, 
escorté  par  trente  uhlans.  Accueillis  par  les  habitants 
avec  de  grandes  démonstrations  de  joie,  Trémo  et  ses 
hommes  cédèrent  aux  instances  qui  leur  étaient  faites 
pour  qu'ils  acceptassent  quelques  rafraîchissements; 
mais  à  peine  eurent-ils  mis  pied  à  terre  et  furent^ils  épar- 
pillés, qu'ils  furent  assailis  par  ces  mêmes  habitants 
et  impitoyablement  mis  à  mort.  Le  châtiment  suivit  de 
près;  Onorato.  de  suite  cerné,  fut  pris  de  vive  force, 
et  pas  un  habitant  ne  fut  épargné. 

Cependant  ces  répressions,  au  lieu  d'apaiser  larévolte, 
semblaient  la  surexciter  ;  les  insurgés,  partout  repous- 
sés, reparaissaient  partout,  sitôt  que  nous  nous  étions 
éloignés.  San  Germano  était  réoccupé;  les  deux  rives  du 
Garigliano  en  étaient  réinfestées;  les  routes  devenaient 
de  plus  en  plus  impraticables ,  la  marche  des  convois 
impossible;  les  munitions  diminuaient  de  manière  à 
alarmer,  et,  le  parc  de  réserve  ayant  été  détruit  par  les 
insurgés,  on  ne  savait  comment  le  remplacer.  Ënûn  la 
situation  devenait  à  ce  point  menaçante,  que  l'on  en 
était  à  douter  si  les  généraux  Duhesme  et  Lemoine, 


350    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON    THIÉBAULT. 

dont  on  n'avait  d'ailleurs  aucune  nouvelle,  pourraient 
déboucher  des  gorges  où  ils  étaient  engagés  et  rejoindre 
la  droite  de  l'armée;  Rome  était  menacée  par  de  nou- 
veaux rassemblements  d'insurgés;  Givitavecchia,  de  son 
côté,  avait  ouvert  ses  portes  et  son  port  à  tous  nos 
ennemis,  et  était  devenue  un  repaire,  contre  lequel  tous 
nos  efforts  étaient  impuissants  et  continuèrent  à  l'être  ;  dix 
de  nos  officiers  d'étairmajor  avaient  déjà  été  assassinés 
de  la  manière  la  plus  barbare,  et  on  en  était  à  trembler 
pour  des  escortes  de  quatre  cents  hommes  d'infanterie 
et  de  cavalerie  données  aux  courriers.  Enfin  on  répé- 
tait l'annonce  que  nous  allions  être  attaqués  sur  tous 
les  points,  et  ce  n'était  plus  seulement  une  question  de 
savoir  si  l'on  pourrait  continuer  l'ofTensive,  mais  même 
se  maintenir  dans  les  positions  occupées.  Tel  était  le  ré- 
sultat de  l'acte  de  vanité  et  d'indiscipline  dont  le  géné- 
ral Macdonald  s'était  rendu  coupable,  et  ce  résultat  ren- 
dait plus  sensible  la  faute  qui  l'avait  déterminé. 

C'est  au  milieu  de  ces  graves  réflexions  que  le  général 
en  chef  reçut  du  général  Mack  une  demande  d'armistice 
qu'il  crut  devoir  repousser,  ne  pouvant  évaluer  à  qui 
des  deux  cet  armistice  pourrait  le  plus  profiter.  Cepen- 
dant, quatre  jours  après,  la  même  demande  lui  fut  renou- 
velée sans  plus  de  succès,  et  cette  fois  au  nom  du  prince 
Pignatelli,  que  le  roi  de  Naples,  avant  de  s'embarquer 
pour  la  Sicile,  avait  investi  de  la  vice-royauté.  Or, 
tout  en  rejetant  ces  propositions,  le  général  en  chef 
avait  peine  à  les  comprendre.  Ignorait-on  à  Naples  nos 
embarras,  notre  faiblesse  et  nos  dangers?  Pouvait-on 
méconnaître  tout  ce  que  nous  avions  à  gagner  à  l'armi- 
stice, ne  fût-ce  que  pour  nous  retourner  contre  les  insur- 
gés qui  nous  assaillaient  de  toutes  parts,  pour  nous 
réapprovisionner  en  munitions  surtout  et  rouvrir  nos 
communications  avec  Gaëte  et  Home  ?  Quels  pouvaient 


'  «  TOUT,   EXCEPTÉ   NAPLES.  »  36J 

m 

donc  être  les  motifs  de  cette  démarche  et  de  l'instance 
avec  laquelle  on  la  recommençait?  Et  cependant,  sans  sV 
buser  sur  les  terribles  conséquences  que  sa  conduite  pou- 
vait avoir,  le  général  en  chef  ne  se  borna  pas  à  rejeter 
rarmistice,  il  refusa  même  d'en  connaître  les  conditions. 
Par  bonheur,  ce  fut  sur  ces  entrefaites,  le  6  janvier, 
que  le  général  Lemoine  arriva  à  Venafro;  c'était  une 
première  brigade  de  sauvée,  et  le  général  en  chef  se 
rendit  près  d'elle  le  lendemain,  autant  pour  en  passer  la 
revue  que  pour  avoir  des  nouvelles  du  général  Duhesme; 
mais  Lemoijie,  grâce  à  la  manière  absurde  et  coupable 
dont  il  avait  quitté  Solmona,  n'apportait  et  ne  pouvait 
apporter  aucune  nouvelle;  le  général  en    chef  restait 
donc  dans  la  plus  complète  ignorance,  dans  la  plus  vive 
anxiété  relativement  à  la  division  qu'il  attendait  pour 
l'action  décisive,  et  il  allait  peut-être  modifier  son  plan, 
essayer  un  coup  de  main  de  l'autre  côté  du  Volturne, 
pour  échapper  par  l'audace  aux  dangers  croissants  de 
sa  situation  ;  il  commandait  dans  cette  pensée  des  ras* 
semblements,  lorsque  des  envoyés  du  prince  Pignatelli, 
savoir,  le  duc  del  Gasso  et  le  prince  Migliano ,  revinrent 
pour    une  troisième  fois,  ayant    comme   instructions 
d'accorder  tout,  excepté  Naples. 

C'était  un  de  ces  bonheurs  qui  passent  toutes  les  pré- 
visions, une  de  ces  énigmes  dont  le  mot  ne  pouvait 
encore  nous  être  révélé.  Mais,  à  quelque  cause  que  cette 
démarche  pût  être  attribuée,  il  n'y  avait  plus  à  hésiter. 
Notre  position  eût  été  magnifique,  qu'il  aurait  fallu 
accepter  gratis  ce  qu'on  eût  été  heureux  d'obtenir  au 
prix  du  sang.  Sans  coup  férir  on  sortait  d'une  position 
des  plus  critiques;  hésiter  eût  été  de  la  démence;  refuser, 
un  crime,  et  j'appuie  sur  ce  fait  parce  que,  sur  un  rap- 
port clandestin  non  moins  exécrable  d'intention  que  de 
fait,  le  Directoire,  sans  même  attendre  que  le  rapport 


353    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

officiel  du  général  en  chef  lui  eût  fait  connaKre  et  le 
traité  et  ses  avantages  y  et  par-dessus  tout  son  incon- 
testable urgence,  poussa  la  malveillance,  la  brutalité, 
au  point  de  blâmer  dans  les  termes  les  plus  durs  ce 
digne  général  qui  sauvait  l'armée  tout  entière,  et  cela 
pour  se  louer  plus  tard  de  ce  qu'il  avait  commencé  non 
pas  seulement  par  blâmer,  mais  par  condamner. 

Quoi  qu'il  en  soit,  la  convention  arrêtée  le  li  jan- 
vier (22  nivôse)  et  qui  suspendait  les  hostilités ,  livrait 
aux  Français  Capoue  et  son  camp  retranché,  approvi- 
sionnés pour  trois  mois;  entre  autres  dispositions,  elle 
décidait  que  les  troupes  napolitaines  qui  pourraient 
encore  se  trouver  sur  le  territoire  de  la  République 
romaine,  en  sortiraient,  et  que  dix  millions  seraient 
payés  de  suite  à  l'armée. 

La  nuit  à  peine  venue,  le  général  Éblé  entra  dans 
Capoue  pour  se  faire  livrer  l'artillerie,  les  arsenaux,  les 
munitions,  et  un  commissaire  des  guerres  se  joignit  à 
lui  pour  prendre  possession  des  magasins. 

Enfin,  pour  compléter  cette  faveur  du  ciel,  le  surlende- 
main, 13  janvier,  le  général  en  chef  reçut  l'avis  que  le 
général  Duhesme  et  sa  division,  moins  la  brigade  que  je 
commandais,  arrivaient  à  Yenafro.  Le  général  Lemoine 
avait  quitté  cette  ville  le  7  pour  se  porter  à  Alife  et 
désarmer  ce  canton,  comme  le  général  Duhesme  se 
trouva  chargé  de  désarmer  celui  de  Venafro. 

Le  14,  à  dix  heures  du  matin,  Capoue  fut  occupée 
par  nos  troupes  et  couverte  par  six  bataillons  qui 
étaient  tout  ce  ui  nous  restait  de  disponible  sur  ce 
point.  Le  quartier  général  de  l'armée  fut  établi  au  châ- 
teau de  Caserta,  et  l'armistice  fut  mis  à  l'ordre  du  jour 
de  l'armée  par  un  article  finissant  ainsi  :  c  Malgré  l'ar- 
mistice, on  se  gardera  avec  vigilance.  » 

Cette  heureuse  coïncidence  de  l'armistice,  de  Toccu- 


OCCUPATION   DE  CAPOUE.  353 

pation  de  Capoue  et  de  la  réunion  de  toutes  nos  forces, 
jeta  le  découragement  parmi  les  insurgés;  le  plus  grand 
nombre  d'entre  eux  se  dispersèrent;  nos  communica- 
tions se  rétablirent,  et  l'armée,  réconfortée  dans  un 
pays  d'abondance,  se  trouva  désormais  à  même  d'ac- 
complir une  grande  mission;   car  entrer  à  Capoue, 
c'était  non  seulement  refaire  l'armée^  mais  aussi  la 
mener  plus  sûrement  à  la  conquête  de  Naples.  Bien  que 
la  convention  d'armistice  parût  être  un  préliminaire  de 
la  paix,  bien  que  le  roi  de  Naples  dût  envoyer  auprès 
du  Directoire,  à  Paris,  un  ambassadeur  pour  discuter 
les  conditions  d'un  traité  définitif,  la  présente  conven- 
tion, avec  son  caractère  provisoire,  ne  comportait  pas 
moins  un  grand  nombre  de  conditions,  auxquelles  il 
serait  impossible  que  l'ennemi  ne  fût  entraîné  à  contre- 
venir; à  la  moindre  infraction,  ou  pour  mieux  dire,  au 
moindre  prétexte,  les  hostilités  allaient  être  reprises.. 
Sans  se  priver  de  la  certitude  de  conquérir  Naples,  le 
général  Championnet  s'était  donné  le  temps  de  révolu- 
tionner cette  ville,  de  préparer  les  esprits  à  nous  y  rece- 
voir; il  avait  donc  fait  un  acte  politique  par  excellence, 
ce  qu'il  appelait  une  vraie  ruse  de  guerre,  et  jamais  une 
armée,  cernée  de  toutes  parts,  sans  vivres,  sans  muni* 
tions,  à  la  veille  d'une  bataille  où  elle  aurait  eu  &  se 
défendre  en  tète,  en  flanc,  en  queue,  et  alors  qu'elle  au- 
rait payé  la  moindre  défaite  par  sa  destruction  totale, 
jamais  une  telle  armée  n'avait  tiré  de  plus  beaux  avan- 
tages d'une  convention  d'armistice. 

Dans  ces  conditions,  comment  ne  pas  s'indigner  que  cet 
événement  de  salut  ait  pu  faire  le  sujet  d'une  dénoncia- 
tion contre  le  général  en  chef,  avant  même  que  ce  der- 
nier ait  eu  le  temps  d'expédier  un  courrier  au  Directoire? 
Et  cette  dénonciation,  dont  j'ai  déjà  parlé,  c'est  le  général 
Macdonald  qui  en  était  l'auteur  et  qui,  grâce  à  la  connir 

II.  23 


964    MÉMOIRES  DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

veDce  des  commissaires  civils,  Pavait  expédiée  d'ur- 
gence à  son  ami  Beurnonvilie  qui  se  chargea  de  la  col- 
porter. J'ai  dit  comment  le  Directoire  accueillit  d'abord 
cette  accusation,  qui  incriminait  le  général  Championnet 
d'avoir  pu  traiter  avec  des  Napolitains,  de  leur  avoir 
accordé  un  répit  qui  pouvait  les  sauver  et  d'avoir  avili 
le  nom  de  la  République  française  en  compromettant 
l'honneur  de  nos  armes.  Le  Directoire  eut  la  légèreté 
d'y  croire  et  d'envoyer,  au  lieu  des  actions  de  grâces 
justement  méritées,  un  cruel  désaveu  qu'il  dut  plus 
tard  rétracter. 

Le  mal  n'en  était  pas  moins  fait,  et  c'était  par  son 
éternelle  jalousie,  par  les  conseils  de  son  ambition  et  de 
son  orgueil  toujours  mécontents  que  le  général  Macdo- 
nald  l'avait  fait  (1).  J'ai  dit  pourquoi  dès  la  première 
heure  il  avait  été  l'ennemi  de  son  général  en  chef,  et 
cette  haine  que  le  général  Championnet  avait  sentie 
naître  dès  le  premier  jour,  cette  haine  que  les  propos 
des  ofQciers  de  l'état-major  général  et  ceux  de  l'état- 
major  du  général  Macdonald  me  révélèrent,  pendant  les 
quinze  heures  que  je  passai  alors  à  Rome,  le  23  no- 
vembre (3  frimaire),  cette  haine  fut  cause  que  des  divi- 
sions regrettables  se  mirent  dans  l'armée,  et  que  les 
créatures  que  le  général  Macdonald  avait  eu  le  temps 
de  se  faire  formèrent  autour  de  lui  un  parti. 

On  a  vu  les  effets  de  ce  dissentiment  et  la  manière 
dont  le  général  Macdonald  s'abstint  de  prendre  part  aux 


(1)  Dans  son  Coup  é^cnl,  le  pradent  Bonnamy  parle  d'une  «  voie 
étrangère  »  par  laquelle  le  gouvernement  de  la  France  apprit  la 
conclusion  de  Tarmistice  avant  que  le  général  en  chef  pût  en 
expédier  Fa  vis  officiel.  Il  n'ose  désigner  comme  Tauteur  de  l*accu- 
sation  le  général  Macdonald.  De  telles  réserves  étaient  conformes 
A  son  caractère  ;  mais  peut-être,  à  l'époque  où  il  écrivait,  ces  réser- 
ves étaient-elles  nécessaires  vis-à-vis  de  personnages  qui  ne  rele- 
▼aient  pas  encore  du  jugement  de  Thistoire. 


QUERELLE  DE  MACDONALD  ET  DE  GHAMPIONNET.     355 

opérations;    certes    personne    n'en  accusa  sa  valeur 
connue  pour  aller  jusqu'à  la  témérité.  Au  commence- 
ment de  la  campagne,  alors  qu'il  ne  s'était  pas  encore 
fait  de  sa  bouderie  une  ligne  de  conduite,  il  organisa 
l'évacuation  de  Rome  en  homme  de  tête  et  de  cœur; 
nous  devons  lui  rendre  cette  justice,  comme  le  général 
en  chef  la  lui  rendit  en  ce  temps-là.  Mais  des  débuts  si 
honorables  ne  font  qu'incriminer  davantage  les  réti- 
cences qu'il  mit  par  la  suite  à  exécuter  les  mouvements 
ordonnés,  si  bien  que,  entre  autres  conséquences,  ce  fut 
grâce  à  ses  lenteurs  calculées  que  le  général  Mack, 
repoussé  de  Cantalupo,  put  se  retirer  avec  son  dernier 
homme,  alors  que  toutes  ses  troupes  devaient  être  prises. 
A  toutes  ces  désobéissances  le  général  Championnet 
n'avait  répondu,  selon  son  habitude,  que  par  la  bien- 
veillance et  le  pardon,  si  bien  qu'il  pouvait  dire,  en 
parlant  du  général  Macdonald  et  sans  crainte  d'être 
démenti,  c  qu'il  l'avait  comblé  de  louanges  et  laissé  gor- 
ger  d'or  >.  Toutefois  l'oubli  des  fautes  a  ses  bornes,  et  les 
derniers  faits,  répétés  par  toutes  les  bouches,  com- 
mentés dans  tous  les  groupes,  rendaient  trop  publics 
les  reproches  mérités  par  le  général  Macdonald.  La  pro- 
chaine réunion  de  tous  les  généraux,  à  Naples,  allait 
journellement  faire  le  procès  et  provoquer  la  condam- 
nation de  tels  actes,  de  sorte  que  le  général  Macdonald 
dut  se  résoudre  à  quitter  le  quartier  général  de  l'armée; 
toutefois,   pour  masquer    son    départ  forcé  sous  un 
prétexte  qui  lui  fût  favorable,  dès  que  le  général  Cham- 
pionnet fut  installé  à  Caserta,  il  lui  présenta  trois  cents 
demandes  d'avancement  pour  la  division  et,  de  plus, 
cinq  promotions  au  grade  de  général  de  brigade,  non 
compris  le  grade  de  général  de  division,  qu'immédiate- 
ment il  avait  réclamé  déjà  pour  le  général  Maurice 
Mathieu  à  si  juste  titre. 


856  MÉMOIRES  DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

n  était  impossible  qu'une  telle  démarche  ne  donnât  pas 
lieu  à  une  scène;  elle  était,  d'ailleurs,  trop  voulue  pour 
pouvoir  être  évitée;  elle  eut  donc  lieu  et  se  termina  par 
la  demande  que  fit  le  général  Macdonald  de  pouvoir  se 
retirer  à  Rome  et  d'y  attendre  de  nouveaux  ordres, 
demande  à  laquelle  le  général  en  chef  se  hâta  d'accéder; 
mais,  pour  rester  conséquent  avec  toute  sa  conduite 
envers  le  digne  Championnet,  le  général  Macdonald  ne 
négligea  aucun  moyen  de  monter  contre  lui  les  têtes 
des  officiers  de  son  ancienne  division;  dans  ce  but,  il 
leur  disait,  j'en  fus  le  témoin  :  c  Si  vous  n'avez  pas 
l'avancement  que  vous  méritez,  ce  n'est  pas  ma  faute. 
On  vous  en  veut  de  votre  gloire.  Vous  êtes  les  victimes 
de  la  plus  injuste  des  haines.  > 

Ces  calomnieuses  imputations,  le  général  Macdonald 
les  renouvela  pendant  le  temps  qu'il  demeura  encore  à 
Naples;  puis  il  se  rendit  à  Rome  pour  y  attendre  le 
succès  de  ses  machinations,  et  l'on  sait  que,  parvenu  au 
but  de  ses  perûdies,  il  reçut  l'ordre  de  remplacer  le 
général  en  chef  qu'il  avait  tant  contribué  à  faire  desti- 
tuer. On  verra  comment,  grâce  à  ce  nouveau  général  en 
chef,  l'armée  de  Naples  fut  battue,  dissoute  et  refondue 
dans  l'armée  d'Italie  d'où  elle  avait  été  tirée. 


CHAPITRE  XIV 


Dès  le  13  janvier,  le  général  en  chef  avait,  dans  la 
dépèche  même  par  laquelle  il  annonçait  la  conventioa 
de  Capoue,  avisé  le  Directoire  que  sans  renforts  l'armée 
ne  pourrait  ni  achever  la  conquête  du  royaume  de  Na- 
ples,  ni  conserver  cette  conquête  une  fois  faite;  il  fai- 
sait savoir  en  même  temps  qu'il  envoyait  le  général 
Lemoine  à  Paris  et  le  chargeait  de  rendre  plus  entière- 
ment compte  de  la  situation  de  l'armée  et  de  recevoir 
des  ordres  sur  le  sort  et  sur  le  genre  de  gouvernement 
qui  seraient  réservés  au  royaume  conquis. 

Le  général  Lemoine  était  parti  pour  sa  mission;  les 
généraux  Rey  et  Dombrowski  continuaient  à  assurer  nos 
communications;  les  généraux  Macdonald  et  Maurice 
Mathieu  devaient  être  remplacés  ;  par  ce  fait,  un  seul 
général  de  division  restait  en  ligne,  le  général  Duhesme, 
auquel  échut  le  second  rôle  et  qui,  tout  en  conservant 
le  commandement  de  la  gauche,  eut  cependant  plus  de 
la  moitié  des  forces  de  l'armée  sous  ses  ordres. 

L'autre  moitié,  composée  de  deux  divisions,  n'avait  à 
sa  tête  que  des  généraux  de  brigade,  Kellermann,  Rusca 
passé  de  la  gauche  à  la  droite,  Dufresse  et  le  colonel  Gi- 
rardon,  ne  devant  agir  que  sous  les  ordres  directs  du 
général  en  chef.  Or  la  division  formant  la  gauche,  et 
qui  se  montait  à  sept  mille  hommes,  était  superbe  parle 
nombre  et  par  le  choix.  Il  était  difGcile  d'être  mieux 


858  MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

traité  que  ne  l'était  le  général  Duhesme  et  de  l'avoir 
mieux  mérité;  par  surcroît,  il  avait  obtenu  d'être  débar- 
rassé du  général  Rusca,  qui  fut  remplacé  par  le  colonel 
Broussier,  justement  destiné  à  devenir  général  au  pre- 
mier coup  de  canon.  J'avais  fait  connaître  ce  Rusca  au 
général  Dubesme,  qui,  par  ce  qu'il  avait  été  à  même  de 
voir  lui-même,  avait  pu  compléter  cette  réputation.  Le 
général  Joubert  avait  rendu  le  même  service  au  géné- 
ral Cbampionnet,  en  lui  adressant  des  pièces  à  charge 
contre  Rusca,  pièces  importantes;  pourtant,  un  mois 
après,  Rusca  devenait  général  de  division,  et,  deux  mois 
après,  Cbampionnet  et  Dubesme  étaient  destitués. 

Sans  retard  le  général  Cbampionnet  avait  établi  des 
relations  avec  les  patriotes  de  Naples  à  l'aide  d'un  cer- 
tain citoyen  Laubert,  Napolitain  d'origine,  patriote  réfu- 
gié et  l'un  desbommes  les  plus  recommandables  par  son 
intégrité;  brusquement,  un  incident  vint  précipiter  le 
cours  des  cboses  et  confirmer  les  prévisions  du  général 
en  cbef  plus  tôt  qu'il  n'eût  pu  l'espérer,  plus  tôt  peut- 
être  qu'il  ne  le  désirait. 

En  accordant  au  vice-roi  Pignatelli  l'armistice  solli- 
cité à  trois  reprises  et  si  cbèrement  payé,  le  général 
Cbampionnet,  indépendamment  de  la  remise  de  Capoue 
et  de  la  moitié  du  territoire  qui  séparait  cette  ville  de 
Naples,  avait  exigé  que,  sur  les  dix  millions  à  payer, 
la  moitié  serait  soldée  en  quarante-buit  beures.  En  con- 
séquence, M.  Arcambal,  ordonnateur  en  cbef  de  l'armée, 
fut  envoyé,  le  17  janvier,  à  Naples  pour  recevoir  et  rap- 
porter l'argent  de  ce  premier  payement;  mais  à  peine  fut- 
il  aperçu  dans  cette  ville  immense,  livrée  à  la  popu- 
lace, qu'une  rumeur  s'éleva;  presque  aussitôt  menacé, 
il  ne  tarda  pas  à  être  assailli  et  ne  dut  son  salut 
qu'au  courage  d'un  groupe  de  patriotes  qui  se  dévouè- 
rent pour  le  sauver^  c'est-à-dire  pour  le  faire  en  toute 


LES  LAZARONI.  S69 

hâte  sortir  de  Naples.  Son  départ,  au  surplus,  ne  calma 
pas  les  têtes.  Un  des  patriotes  qui  l'avaient  secouru  fut 
massacré;  les  partis  se  trouvèrent  en  présence,  et,  comme 
c'était  moins  la  mort  d'Arcambal  que  la  rupture  de  l'ar- 
mistice qu'on  voulait,  l'impulsion  donnée  fut  l'étincelle 
électrique.  En  un  moment,  l'insurrection  des  lazaroni 
devint  générale. 

Ces  lazaroni  qui  alors  infestaient  Naples,  dont  un 
bon  tiers  a  péri  pendant  notre  attaque  et  qu'ensuite  Joa- 
chim  a  recrutés  pour  ses  régiments  et  qu'il  a  achevé  de 
détruire  en  les  faisant  traquer  jour  et  nuit,  ces  lazaroni 
n'avaient  pu  se  multiplier  à  ce  point  que  sous  les  rois 
de  Naples  du  dernier  siècle.  Gens  de  terre  et  de  mer, 
rebut  de  la  population  napolitaine,  en  partie  forçats  li- 
bérés ou  échappés,  ils  possédaient  pour  se  vêtir  un  pan- 
talon'de  toile  pour  le  printemps,  l'été  et  l'automne,  une 
guenille  de  bure  en  forme  de  manteau  pour  l'hiver  et  un 
bonnet  phrygien  pour  toute  l'année;  ils  gîtaient  de  nuit 
sur  les  dalles  des  palais  et  des  églises,  sauf  pendant  le 
trimestre  d'hiver,  le  jour  sur  le  pavé  des  rues,  et,  cha- 
cun des  soirs  où  le  temps  le  permettait,  sur  le  sable  du 
rivage  qu'ils  faisaient  retentir  de  leurs  chants;  ils  sa- 
luaient ainsi  les  derniers  rayons  du  soleil  et  l'approche 
des  douces  et  suaves  nuits  de  ces  climats.  Avec  le  plus 
bas  salaire  d'une  heure  de  travail  ils  se  procuraient  leur 
nourriture,  du  macaroni  frit  au  coin  des  rues  et  mangé 
sur  la  borne  ;  insouciants  et  fanatiques,  espérant  tout 
et  ne  prétendant  à  rien,  robustes,  braves  jusqu'à  la  fré- 
nésie, cruels,  aussi  faciles  à  la  résignation  qu'à  l'exal- 
tation, ils  pullulaient  au  nombre  de  cent  mille  des  deux 
sexes,  sans  individualité,  sans  familles,  n'ayant  de  rap- 
port avec  rÉtat  que  par  la  potence  et  vivant  en  un  tel 
pêle-mêle  que  Dieu  seul  aurait  pu  au  milieu  d'eux  se 
reconnaître. 


360    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON    THIÉBAULT. 

Dès  que  cette  populace  fut  entrée  en  scène,  elle  se 
porta  aux  quartiers  de  deux  régiments  d'infanterie  et 
d'un  de  cavalerie  et  les  désarma.  De  là,  après  avoir  pillé 
la  caisse  militaire,  elle  se  précipita  sur  l'arsenal  et  le 
vida;  puis,  vingt  mille  d'entre  eux  se  trouvant  armés, 
ils  avaient  marché  sur  le  fort  Neuf,  le  fort  del  Carminé, 
le  fort  de  VŒuî  et  le  fort  Saint-Elme.  Par  bonheur,  ils  ne 
s'emparèrent  que  des  trois  premiers,  le  dernier  ayant 
été  occupé  par  les  patriotes,  dont  le  général  en  chef  avait 
exigé  la  liberté  par  un  article  de  l'armistice;  il  les  avait 
incités  à  se  ranger  sous  Je  commandement  du  prince 
Moliterno;  c'est  eux  qui  avaient  sauvé  Arcambal.  Encou- 
ragés par  notre  proximité,  dirigés  par  leur  chef,  ces  pa- 
triotes défendirent  l'entrée  du  fort,  ce  qui  nous  ména- 
geait un  appui  pour  l'attaque  de  Naples. 

L'insurrection  avait  gagné  la  campagne  de  Naples, 
l'endroit  du  monde  où  la  population  est  le  plus  agglo- 
mérée; dans  la  ville,  les  Albanais,  les  Suisses  et  les  deux 
cinquièmes  des  autres  troupes  s'étaient  soumis  à  l'auto- 
rité des  lazaroni;  le  reste  déserta  dans  nos  rangs.  Le 
procès  des  généraux  napolitains  n'aboutit  qu'à  la  cessa- 
tion de  leur  rôle;  quant  au  général  Mack,  déclaré  traî- 
tre, condamné  d'avance  comme  nous  ayant  livré  le 
pays,  sa  tête  fut  de  suite  mise  à  prix;  mais, après  avoir 
fui  de  Naples,  pendant  que  le  vice-roi  fuyait  en  Sicile,  il 
quitta  par  une  seconde  fuite  son  quartier  général 
d'Aversa  avant  que  les  misérables  y  arrivassent. 

C'est  sur  ces  entrefaites  que,  étant  arrivé,  comme  je 
l'ai  dit  plus  haut,  le  16  janvier  à  Teano,  et  rien  ne  pou- 
vant plus  ralentir  ni  compromettre  la  marche  de  ma 
brigade  ou  le  transport  de  mes  blessés,  je  rattrapai  ma 
division  à  Caserta.  Chaque  bataillon  devant  trouver  des 
ordres  nouveaux  à  Capoue,  les  blessés  devant  entrer  à 
l'hôpital,  j'avais  laissé  le  commandement  à  mon  chef 


EM  CONFERENCE  AVEC  LE  GENERAL  EN  CHEF.   361 

de  brigade  et  j'avais  pris  les  devants  pour  rejoindre 
le  général  Duhesme,  qui  avait  suivi  le  général  en  chef  au 
château  de  Caserta.  Par  ses  ordres  mon  logement  y  avait 
été  fait  en  même  temps  que  le  sien;  il  me  reçut  en 
ouvrant  les  bras,  car  il  avait  été  loin  d'être  tranquille  sur 
mon  compte.  11  apprit  donc  avec  joie  que  non  seulement 
je  n'avais  pas  perdu  un  homme  pendant  mon  trajet, 
mais  que  j'étais  parvenu  à  sauver  les  blessés  de  Solmona. 
Mon  rapport  entendu,  il  se  rendit  auprès  du  général  en 
chef  pour  l'informer  de  l'arrivée  de  sa  dernière  colonne, 
de  l'affaire  des  blessés  et  des  nouvelles  que  j'apportais 
dfts  Âbruzzes;  il  me  conduisit  avec  lui.  Ainsi  je  fus  de 
nouveau  présenté  au  général  Championnet,  et,  comme 
le  général  Duhesme  voulut  bien  chercher,  dans  la  ma- 
nière dont  je  venais  de  répondre  à  cette  dernière  preuve 
de  confiance,  la  justification  de  la  préférence  qu'il 
m'avait  donnée  sur  les  colonels  de  sa  division,  je  reçus 
des  éloges  et  des  encouragements  du  général  en  chef,  qui 
poussa  la  bienveillance  jusqu'à  rappeler,  pour  m'en 
faire  honneur,  les  instructions  cachetées  que  j'avais 
données  aux  commandants  des  cantonnements  avancés 
de  la  seconde  division  de  l'armée  de  Rome. 

La  bonté  qui  me  fut  marquée  dans  cette  circonstance 
ne  s'arrêta  pas  là,  car  le  général  en  chef,  retenant  le 
général  Duhesme  pour  ainsi  dire  en  conférence,  me 
retint  également;  il  nous  parla  de  l'insurrection  des 
lazaroni,  du  danger  qu'Arcambal  avait  couru,  de  l'an- 
nulation de  l'armistice,  annulation  qui  résultait  du  non- 
payement  des  sommes  dues  à  l'armée,  de  l'anéantisse- 
ment de  l'autorité  vis-à-vis  de  laquelle  avait  été  fait  le 
traité,  enfin  des  difficultés  que  pouvait  présager  la  prise 
de  Naples,  c'est-à-dire  la  soumission  de  soixante  mille 
frénétiques,  soutenus  par  plus  de  troupes  de  ligne  que 
nous  n'avions  de  soldats.  Nos  forces  ne  s'élevaient  en 


362    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  QARON   THIÉBAULT. 

effet  qu'à  15  ou  18,000  combattants,  dont  3,000  sous  les 
ordres  du  général  Rey  et  du  général  Dombrowski  guer- 
royaient contre  les  insurgés  du  Volturne, 

Ces  faits  et  ces  considérations  occupaient  les  deux  chefs 
de  l'armée  de  la  manière  la  plus  sérieuse,  lorsqu'un  aide 
de  camp  entra  et,  d'un  air  aussi  extraordinaire  que  ses 
paroles,  dit  au  général  Ghampionnet  :  <  ...  Mon  général, - 
le  général  en  chef  Mack  demande  à  vous  parler.  — 
Qu'est-ce  que  vous  me  contez  ?  »  reprit  le  général  en 
chef.  —  L'officier  répéta  sa  phrase.  —  t  Le  général 
Mack?  >  redit  le  général  en  chef  en  interrogeant  encore. 
La  réponse  fut  :  c  Oui,  mon  général,  il  est  dans  le  salon.  > 
Tandis  que  nous  nous  regardions,  le  généralissime  fut 
introduit.  De  ma  vie  je  n'oublierai  cette  entrée  qui  ne 
fut  pas  sans  dignité.  Voici,  du  reste,  la  première  phrase 
du  général  Mack  et  la  réponse  du  général  Champion- 
net  (1)  :  c  Général,  vous  voyez  un  général  en  chef  qui, 
afin  d'échapper  à  une  populace  effrénée   et  aux  poi- 
gnards de  ses  propres  soldats,  a  été  réduit  à  profiter  de 
l'armistice  conclu  avec  vous ,  pour  donner  sa  démission 
de  généralissime  des  armées  napolitaines  au  vice -roi 
prince  Pignatelli.  Cette  démission  acceptée,  je  ne  suis 
plus  qu'un  général  au  service  de  Sa  Majesté  l'Empereur,  et 
c'est  en  cette  qualité  que,  me  fiant  à  votre  loyauté  et  vous 
offrant  au  besoin  mon  épée,  pour  garant  de  la  mienne, 
je  vous  demande  passage  pour  rentrer  dans  les  États  de 
mon  maître.  »  Le  général  Mack  ayant  porté  la  main  sur 
son  épée  comme  pour  la  remettre,  ce  qui  me  parut  contra- 

(1)  Le  général  Bonnamy  dit  que  le  général  Mack,  ayant  fait  de- 
mander un  asile  au  général  Ghampionnet,  arriva  presque  sur  1rs 
pas  de  son  envoyé.  Je  déclare  comme  témoin  de  cette  arrivée  et  de 
toute  cette  scène  que  la  stupéfaction  du  général  en  chef  et  de  son 
aide  de  camp  fut  aussi  complète  que  celle  du  général  Duhesme  et 
que  la  mienne.  Ce  pauvre  Bonnamy  dit  encore  que  Mack  demanda 
une  escorte,  ce  qui  est  aussi  faux  que  le  reste. 


MACR   CHEZ   CHAMPIONNET.  363 

dictoire  avec  la  position  qu'il  cherchait  à  prendre  et 
avec  l'uniforme  autrichien  dont  il  était  revêtu,  le  général 
Championnet  l'arrêta  du  geste  et  lui  dit  :  c  Gardez 
votre  épée,  général.  L'épée  d'un  homme  d'honneur 
n'est  jamais  mieux  que  dans  ses  mains.  Mais  dites-moi, 
je  vous  prie,  ajouta-t-il  en  le  faisant  asseoir,  quels  évé- 
nements ont  pu  vous  réduire  à  un  parti  aussi  déses- 
péré. >  Toute  cette  partie  de  la  conversation  est  littérale. 
Après  avoir  à  peine  rappelé  son  entrée  en  campagne, 
il  parla  des  revers  qui  selon  lui  avaient  été  dus  autant  à 
des  chefs  dont  il  est  impossible  de  faire  des  officiers, 
qu'à  des  hommes  dont  il  était  impossible  de  faire  des 
soldats,  sur  lesquels  on  ne  pouvait  compter  que  pour 
des  crimes  et  contre  lesquels,  à  la  fin,  il  avait  été  forcé 
de  se  mettre  en  garde  plus  que  contre  nous.  Alors  il 
présenta  la  remise  de  Capoue,  c'est-à-dire  l'armistice  à 
tout  prix,  comme  le  seul  moyen  qu'il  ait  pu  imaginer 
pour  contenir  ou  plutôt  pour  nous  faire  contribuer  à 
contenir  cette  menaçante  populace,  éviter  des  combats 
nouveaux  qui  ne  pouvaient  manquer  de  la  faire  entrer 
en  scène  et  se  mettre  par  là  en  état  de  traiter  de  la  paix. 
Il  déplora  ensuite  que  l'arrivée  de  M.  Arcambal  à  Naples 
ait  anéanti  toutes  les  prévisions,  et  il  nous  raconta  avec 
des  détails,  qui,  du  reste,  ne  changeaient  rien  à  la  consé- 
quence des  faits,  les  horreurs  auxquelles  Naples  servait 
de  théâtre;  il  parla  enfm  du  mouvement  des  lazaroni 
sur  Aversa.  C'est  ce  mouvement  qui,  l'ayant  surpris^  lui 
avait  ôté  le  temps  d'envoyer  un  parlementaire  au  général 
Championnet  pour  informer  celui-ci  de  sa  démission  et 
pour  demander  le  passage  (1). 

(1)  Le  maréchal  Macdonald  raconte  une  scène  assez  analogue, 
dans  laquelle  il  aurait  joué  Tun  des  deux  rôles.  En  passant  par 
Capoue,  le  général  Mack  serait  venu  le  surprendre  au  lit  &  cinq 
heures  du  matin  ;  entre  autres  propos,  Mack  lui  aurait  tenu  celui-ci  : 


364    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON    THIÉBAULT. 

On  comprend  par  l'importance  du  sujet  combien  de 
questions,  combien  d'observations  coupèrent  cette  nar- 
ration, tout  en  ajoutant  à  son  intérêt.  C'était,  en  efîet, 
une  situation  critique,  celle  de  ce  général  en  cbef, 
n'ayant  plus  de  refuge  que  dans  le  quartier  général  de  son 
ennemi,  et  surtout  d'un  ennemi  qu'il  avait  si  déloyale- 
ment  attaqué,  et  qu'il  avait  bravé  en  termes  si  arrogants. 
Je  me  suis  toujours  félicité  d'avoir  été  Tun  des  témoins 
de  cette  entrevue.  Quand  l'entretien  eut  duré  ce  qu'il 
devait  durer,  il  fallut  bien  en  venir  à  la  solution  dont  le 
général  Championnet  se  trouvait  être  l'arbitre.  Cette 
solution  se  résumait  ainsi  :  la  question  de  savoir  si  le 
général  Mack  pouvait  être  considéré  comme  général 
autrichien,  ou  devait  continuer  à  l'être  comme  général 
napolitain,  était  du  ressort  du  Directoire,  seul  compétent 
pour  la  résoudre;  à  Milan  seulement,  le  général  Mack 
saurait  la  décision  prise  à  son  égard  ;  il  devait  donc  se 
rendre  dans  cette  ville,  ainsi  que  les  quatre  ofQciers  qui 
raccompagnaient(l);moyennantleurparoled'honneur,le 
général  Championnet  les  laisserait  certainement  voyager 
sans  escorte,  tout  en  jugeant  nécessaire  pour  leur  sûreté 
de  leur  donner  un  des  ofiiciers  de  son  état-major;  enfin, 
comme  leur  départ  ne  pouvait  avoir  lieu  que  dans  trois 
jours,  il  leur  fixait  leur  logement  au  château  de  Caserta 
et  les  invitait  à  accepter  sa  table. 

«  Ah!  vous  iD*avez  cassé  le  cou  à  Calvi.  »  II  semble,  à  la  lire,  que 
la  scène  est  écrite  pour  placer  en  relief  cette  phrase;  mais  il  ne 
nous  appartient  pas  de  la  contester,  et  nous  laissons  aux  histo- 
riens le  soin  d'en  déterminer  la  vraisemblance  en  la  mettant,  si 
c'est  possible,  d'accord  avec  le  récit  de  Paul  Thiébault.  Ce  que  du 
moins  nous  pouvons  relever,  c'est  l'erreur  du  maréchal  Macdo- 
nald,  qui  l'ait  passer  Mack  près  de  Gaëte,  au  moment  même  où 
cette  place  se  rendait  au  général  Rey.  La  prise  de  Gaête  eut  lieu 
près  de  quinze  jours  avant  que  Mack  fût  mis  en  route.  (Éo.) 

(l)Ges  officiers  étaient  :  les  majors  Dietrichsteia  et  Prey,le  capi- 
taine Reichenbach  et  le  lieutenant  Paenzer. 


LK   GÉNÉRAL  MACR   PRISONNIER.  865 

Je   dtnai  ou  soupai  six  fois  avec  cet  homme  célèbre. 
Nos  généraux  ne  cherchaient  guère  à  se  rapprocher  de 
lui,  parce  que  leur  ton  et  leurs  manières  n'étaient  pas 
ce  qu'il  y  avait  de  plus  identique  avec  ceux  du  général 
Mack,  et  je  parvins  plusieurs  fois  à  être  son  voisin  de 
droite,  le  général  en  chef  l'ayant  toujours  à  la  sienne; 
je  pus  de  cette  manière  avoir  avec  lui  de  nombreux 
entretiens.  Si>  comme  chef  d'armée,  il    était  difficile 
d'avoir  été  plus  malheureux,  il  était  impossible  de  parler 
de  la  guerre  en  homme  plus  consommé.  Le  maréchal 
Marmont  me  l'a  rappelé  sous  le  double  rapport  de  l'élo- 
quence militaire  et  du  mauvais  résultat  des  opérations; 
car,  grâce  à  lui,  nous  avons  eu  notre  Mack;  enrevanche, 
on  ne  peut  pas  dire  que  ceux  qui  ont  employé  le  géné- 
ral Mack  aient  eu  leur  Marmont,  puisque  Mack,  pour 
me  servir  de  l'expression  du  soldat,  n'a  c  ragusé  »  per- 
sonne, etmoins  encore  son  bienfaiteur  et  son  souverain. 
Le  quatrième  jour  de  son  arrivée  à  Caserta,  le  général 
Mack  partit  pour  Milan,  pendant  que,  par  la  bizarrerie 
du  sort,  le  général  Championnet  partait  pour  Naples;  il 
fut  accompagné  par  l'un  des  officiers  de  Tétat-major 
général  jusqu'à  Bologne,  où  un  aide  de  camp  du  géné- 
ral Joubert  l'attendait.  Pendant  ce  trajet,  il  commença  à 
voyager  en  uniforme;  mais,  sur  le  conseil  de  sa  sauve- 
garde, qui  était  en  même  temps  chargée  de  veiller  à  ce 
qu'il  ne  se  sauvât,  ses  ofQciers  et  lui  prirent  des  habits 
bourgeois.  A  Milan,  leur  position  changea,  les  ordres  du 
Directoire  portant  de  les  considérer  comme  prisonniers 
de  guerre  et  de  les  renvoyer  au  fort  de  Briançon.  Mack, 
très  soufTrant,  malade  même,  et  se  disant  empoisonné  par 
les  Napolitains,  qu'il  qualifiait,  ainsi  que  les  Romains, 
de  populace  féroce,  ne  fut  pas  transportable  pendant 
quelques  semaines;  il  fut  toutefois  en  état  de  rédiger  pen- 
dant ce  temps,  sous  forme  de  Mémoire^  une  réclamation 


366    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON    THIÉBAULT. 

de  plus  de  trente  pages  in-folio,  adressée  au  Directoire, 
et  dans  laquelle  il  disait  entre  autres  choses  :  que,  le  roi 
de  Naples  se  trouvant  à  la  tête  de  l'armée,  lui,  Mack,  avait 
souvent  été  condamné  à  une  obéissance  passive  et  ne 
pouvant  impliquer  aucune  responsabilité;  qu'aucun  pri- 
sonnier n'avait  eu  à  se  plaindre  de  lui;  qu'il  avait  pris  lui- 
même  soin  des  malades;  que  s'il  avait  fait  des  menaces, 
aucune  n'avait  eu  d'exécution;  que  si  des  horreurs 
avaient  été  commises,  il  avait  tout  fait  pour  les  empêcher; 
enfin  que,  quant  à  l'expression  c  infâme  déserteur  »  dont 
on  se  servait  à  son  égard,  il  la  repoussait,  attendu  qu'il 
avait  quitté  son  quartier  général  d'Aversa  et  qu'il  était 
arrivé  à  Caserta,  non  comme  général  napolitain,  mais 
comme  général  autrichien  n'étant  plus  au  service  de 
Naples;  que  ses  aides  de  camp  et  lui  étaient  munis  de 
démissions  acceptées  et  de  passeports  en  réglé  et  doubles, 
les  uns  avec  leurs  noms  et  grades,  les  autres  comme 
négociants  allemands;  que  de  plus  ils  étaient  venus  en 
plein  jour  avec  leurs  équipages,  composés  de  chevaux 
de  selle  et  de  dix  mulets  de  charge;  qu'ils  avaient  été 
accompagnés  jusqu'à  nos  avant-postes  par  le  duc  de 
la  Salandra,  commandant  en  chef  de  l'armée  napoli- 
taine, et  par  deux  adjudants  généraux  de  cette  armée  ; 
que  c'était  comme  général  autrichien,  allant  rejoindre 
l'armée  de  l'Empereur,  qu'il  avait  été  reçu  par  le  général 
Championnet  (cela  était   faux),  et  que  c'était  sur  sa 
demande  (qu'il  avait  été  accompagné  par  un  officier  de 
l'état-major  de  l'armée  de  Rome  (ce  qui  n'était  pas  plus 
exact);  qu'il  n'existait  en  conséquence  ni  motif  ni  droit 
de  le  considérer  comme  prisonnier  de  guerre,  encore 
moins  de  l'envoyer  comme  criminel  au  fort  de  Briançon. 
Sauf  deux  inexactitudes  que  j'ai  signalées,  les  argu- 
ments étaient  assez  vrais;  le  général  Mack  aurait  pu  ajou- 
ter qu'il  était  arrivé  en  uniforme  autrichien  et  avec  la 


RUPTURE   DE   L'ARMISTICE.  867 

cocarde  autrichienne.  La  décision  du  Directoire  pouvait 
donc  sembler  non  seulement  injuste,  mais  brutale  (i). 
Au  reste,  ce  Directoire,  que  conduisait  encore  Merlin  de 
Douai  et  qui,  au  lieu  de  dignité  et  de  mesure,  ne  mani- 
festait que  sa  bile  d'avocats  tripotant  la  souveraineté, 
montra  bientôt,  par  sa  conduite  envers  le  général  Cham- 
pionnet,  qu'il  ne  savait  pas  plus  honorer  la  gloire  que 
compatir  au  malheur  (2). 

I^e  lendemain  du  jour  où  le  général  Mack  était  arrivé 
à  Caserta,  quelques  milliers  de  ces  lazaroni  atta- 
quèrent notre  cantonnement  de  Ponte-Rotto,  et,  bien 
entendu,  sans  dénoncer  l'armistice,  que  l'on  devait 
dénoncer  trois  jours  d'avance.  Cette  affaire,  au  surplus, 
Tut  sans  importance;  un  seul  bataillon  fut  envoyé  contre 
eux  par  le  général  en  chef,  qui,  parcourant  la  ligne,  se 
trouva  à  Ponte-Rotto  au  moment  de  cette  agression; 
celle-ci,  du  moins,  nous  rendit  le  service  de  légaliser  par 
un  prétexte  de  plus  la  rupture  de  l'armistice. 

Cependant  Naples  n'offrait  plus  qu'un  vaste  champ 
de  carnage,  d'incendie,  d'épouvante  et  de  mort.  Entre 
autres  victimes,  le  duc  de  la  Torre  et  son  frère  Clémente 
Filomarino  avaient  été  jetés  dans  un  brasier,  et,  pendant 
que  ces  horreurs  s'exécutaient,  les  soixante  mille  laza- 
roni et  galériens  armés,  ayant  entraîné  avec  eux  tout  ce 
qui  se  trouva  de  troupes  de  ligne  dans  Naples,  s'étaient 
donné  quatre  chefs  choisis  parmi  les  plus  fanatiques. 


(1)  Pendant  la  campagne  d'Austerlitz,  employé  à  Finvestisse- 
ment  d'Ulm,  je  me  suis  trouvé,  mais  sans  le  revoir,  rapproché  de 
cet  homme  qui,  battu  par  Championnet.osa  entrer  en  lice  contre 
Napoléon  ;  il  fut  aussi  malheureux  sous  TEmpire  qu'il  le  fut  sous 
la  République,  et  &  sa  honte  militaire  il  ne  manqua  que  de  partager 
la  gloire  de  nos  vainqueurs  de  1814. 

(2)  La  dureté  du  Directoire  envers  Mack  ne  pouvait  qu'attirer 
des  représailles;  en  effet,  les  généraux  Rusca  et  Salm,  faits  prison- 
niers &  la  Trebbia,  furent  enfermés  comme  otages  de  Mack. 


368    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

Le  premier  était  un  marchaad  de  fariae  nommé 
Paggio,  qui  fat  chargé  de  défendre  le  pont  de  la  Made- 
leine; le  second,  dont  je  n'ai  retrouvé  le  nom  nulle  part 
précisément,  était  celui  contre  lequel  j*ai  si  longtemps 
combattu  ;  il  fut  préposé  à  la  défense  du  faubourg  de 
Capoue;  au  troisième,  désigné  sous  le  sobriquet  Paglia- 
cella  (petite  paille),  échut  la  défense  du  front  de  Capo- 
dimonte;  enfin  le  quatrième,  Michèle  de  Laudo,  sur- 
nommé il  Pazzo  (le  fou),  dont  j'aurai  à  reparler,  fut  par 
suite  d'une  indicible  valeur,  d'une  ardeur  dévorante  et 
d'une  intelligence  remarquable,  le  généralissime  de  cette 
bagarre. 

Sous  de  tels  chefs  la  révolution  s'était  organisée,  dis- 
posant ses  forces,  protégeant  le  crime  et  le  pillage,  et 
presque  tout  ce  qu'il  y  avait  de  gens  honorables,  de 
possesseurs  de  biens  à  Naples  nous  appelaient  de  leurs 
vœux.  Le  général  Championnet  avait  fait  déclarer  par 
ses  afiidés  qu'il  ne  commencerait  l'attaque  que  lorsque 
les  patriotes  seraient  maîtres  du  fort  Saint-Elme;  ceux-ci, 
comme  je  l'ai  dit,  parvinrent  à  s'y  installer;  mais  ils  y 
avaient  été  bloqués  et  pressaient  notre  arrivée,  ne  pou- 
vant plus  être  sauvés  que  par  nous.  Ces  appels,  la  cer- 
titude que  tout  délai  nouveau  rendrait  le  succès  plus 
incertain  en  laissant  aux  lazaroni  le  temps  de  com- 
pléter leurs  moyens  de  défense;  enfin  le  caractère 
menaçant,  presque  effrayant,  qu'avait  pris  l'insur- 
rection des  campagnes,  toutes  ces  considérations  réunies 
décidèrent  le  général  en  chef  à  ne  plus  différer  son 
mouvement  sur  Naples.  Il  espérait  encore  que  cette  ville 
sans  gouvernement,  ces  troupes  sans  chefs,  ces  laza- 
roni sans  ensemble,  n'opposeraient  pas  une  forte  résis- 
tance; il  pouvait  le  penser  d'autant  plus  qu'il  n'avait 
rien  négligé  pour  renforcer  le  parti  que  nous  avions  à 
Naples  parmi  les  patriotes  amis  de  la  liberté,  parmi 


RROUSSIER   àUX   FOURCHES   CAUDINES.  369 

les  victimes  ou  les  mécontents  de  l'ancien  gouverne- 
ment, parmi  les  riches  qu'épouvantait  l'insurrection. 

Aussi  ne  restait-il  plus  de  motif  à  la  perte  d'un  jour; 
mais,  pour  mieux  assurer  cette  conquête  qui  devait 
couronner  la  campagne,  le  général  en  chef  avait  résolu 
de  porter  préalablement  une  colonne  à  Benevento,  dans 
le  but  d'éclairer,  jusqu'à  cette  distance,  la  gauche  de 
son  armée  et  de  prévenir  des  attaques  qui  pourraient 
être  préparées  et  dirigées  par  ce  côté.  Cette  mission 
appartenant  aux  opérations  de  la  division  Duhesme, 
pour  ne  pas  perdre  de  temps,  le  colonel  Broussier,  qui  en 
fut  chargé,  était  parti  de  Caserta  le  16  janvier  :  il  avait 
bousculé  des  insurgés  qui  gardaient  le  défilé  des  Four^ 
ches  Caudines,  s'était  emparé  de  Benevento;  toutefois, 
au  retour,  il  fut  brusquement  assailli  sur  ses  flancs  et 
ses  derrières  par  des  partis  d'insurgés  qu'il  eut  peine  à 
maintenir;  de  plus,  quand  il  arriva  devant  les  Fourches 
Caudines,  il  les  trouva  réoccupées  et  barrées  par  des 
forces  en  masse  pouvant  être  évaluées  à  dix  mille  hom- 
mes, contre  lesquels  la  17*  de  ligne  et  les  trente-six  chas- 
seurs du  19*  qu'il  avait  emmenés  avec  lui  auraient  à  lut- 
ter,  isolés,  entourés  d'ennemis  et  séparés  de  l'armée. 

A  la  façon  dont  ses  bataillons  s'ébranlèrent,  le  colonel 
Broussier  comprit  leur  inquiétude,  qui  d'ailleurs  lavait 
gagné  lui-même;  un  coup  d'audace  et  de  ruse  pouvait 
seul  le  sauver.  Voulant  en  finir  d'abord  avec  les  corps 
qui  le  suivaient,  il  résolut  de  profiter  d'un  endroit  favo^ 
rable  pour  recourir  à  une  embuscade;  un  large  fossé, 
couvert  par  un  épais  buisson,  se  trouvait  sur  un  des 
côtés  de  la  route;  il  y  fit  mettre  à  plat  ventre  tout  le 
second  bataillon  de  la  17*;  il  réunit  ses  trente-six  chas-- 
seurs  à  cheval  derrière  une  maison  voisine  de  ce  fossés 
et,  ces  dispositions  faites,  il  ordonna  aux  quatre  cents 
hommes  de  son  arrière-garde  de  paraître  vouloir  atta^ 

II.  24 


S70    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

quer  les  Napolitains  qui  les  talonnaient,  de  ne  pousser 
contre  eux  cette  offensive  que  de  manière  i  les  exciter 
davantage,  de  s'arrêter  peu  après,  de  céder  du  terrain 
et  enfin  de  s'abandonner  à  une  fuite  véritable.  Tout  cela 
fut  exécuté  avec  intelligence.  Quant  aux  insurgés,  dès  la 
première  apparence  d'attaque,  ils  s'agglomérèrent;  dès 
que  nos  soldats  s'arrêtèrent,  leur  rage  redoubla,  et,  du 
moment  où  ils  les  virent  en  fuite,  ils  se  précipitèrent  en 
nombre,  sans  penser  à  se  faire  éclairer  ou  flanquer  et 
en  poussant  des  cris  horribles.  A  mesure  qu'ils  appro- 
chaient de  notre  embuscade,  notre  arrière-garde  ralen- 
tissait la  course,  se  serrait,  et  se  trouvait  renforcée  par 
quelques  compagnies  d'élite. 

Cependant  les  insurgés  ne  formaient  plus  qu'une  masse 
presque  incapable  d'agir  quand  ils  arrivèrent  où  Brous* 
sier  les  attendait,  et  ils  y  étaient  à  peine  que  le  second 
bataillon  de  la  17*  couronna  le  fossé  et  commença  i  bout 
portant  un  feu  destructeur;  à  ce  moment,  l'arrière- 
garde  acheva  de  faire  volte-face,  chargeant  avec  fureur, 
pendant  que  le  colonel  Broussier,  à  la  tète  de  ses  trente- 
six  chasseurs  du  19*,  se  précipita  également  sur  eux.  La 
déroute  fut  complète  et  joncha  la  terre  de  huit  cents 
morts.  Le  nombre  des  blessés  dépassait  mille,  et  les  in* 
surgés,  qui  des  hauteurs  avaient  vu  cette  boucherie, 
abandonnèrent  leurs  positions  et  se  retirèrent  sans  môme 
défendre  la  plus  formidable  partie  du  passage  des  Four- 
ches. Ce  combat  eut  lieu  entre  Arienzo  et  Arpaja,  à  l'en- 
droit même  où  les  Romains  passèrent  sous  le  joug  des 
Samnites.  C'est  un  des  faits  d'armes  qui  concoururent 
le  plus  à  faire  nommer  le  colonel  Broussier  général  de 
brigade,  de  même  qu'il  fit  signaler  comme  s'étant  distin- 
gué dans  le  massacre ,  le  chef  de  bataillon  Boyé ,  aide 
de  camp  du  général  Duhesme,  qui  avait  ordre  de  suivre 
le  mouvement,  et  qui  de  sa  main  tua  plus  de  quinze 


L'ATTAQUE  DE  NAPLES.  311 

hommes,  ce  qai  n'a  rien  d'extraordinaire  pour  qai  a 
connu  ce  gros  garçon,  donnant  toujours  tète  baissée  et 
combattant  comme  un  bœuf.  Par  suite  de  ce  succès,  l'ar- 
mée se  trouvait  débarrassée  d'une  agression  menaçante; 
elle  pouvait  commencer  librement  ses  opérations  défini- 
tives. 

Le  20  janvier,  notre  division  quitta  ses  cantonne- 
ments et  Caserta  pour  se  diriger  sur  Naples,  et  ce  mou- 
vement, auquel  cependant  les  Napolitains  devaient  s'atten- 
dre, fit  surprendre  à  Aversa  un  colonel  et  trois  cents  cava- 
liers, un  équipage  de  pont,  cent  cinquante  caissons  et 
quinze  pièces  de  canon,  qui  tombèrent  aux  mains  du  géné- 
ral Dufresse,  sans  qu'il  fût  fait  la  moindre  démonstration 
pour  les  défendre.  Quant  à  la  gauche,  elle  dut  combattre 
pour  passer  les  fossés  des  Régi  Lagni  et  s'emparer  de 
Pomigliano  d'Arco,  qui,  enlevé  au  pas  de  charge,  fut 
brûlé,  tandis  que  ses  habitants  étaient  passés  par  les 
armes.  C'étaient  là  des  représailles  trop  souvent  renouve- 
lées dans  cette  campagne,  et  cependant  inévitables  vis-> 
à-vis  des  forcenés  que  le  moindre  espoir  de.  succès  exah 
tait  au  point  de  les  porter  aux  tueries  les  plus  sanglantes. 
Vers  le  soir,  la  première  division  poussa  son  avant- 
garde  vers  Licignano  et  la  troisième  à  Melito. 

Enfin,  dès  le  21  janvier  au  matin,  l'armée  continuant 
son  mouvement  en  avant,  l'ordre  fut  donné  de  serrer 
Naples  au  sud-est  et  de  couronner  les  hauteurs  qui  la  do- 
minent au  nord  et  au  nord-est.  En  conséquence,  la  brigade 
Girardon  marcha  sur  la  belle  position  de  Capodimonte, 
trouva  une  résistance  à  laquelle  nos  troupes  n'étaient 
pas  accoutumées,  et,  la  fusillade  demeurant  impuissante 
contre  des  hommes  nouveaux  et  plus  acharnés  que  ceux 
auxquels  ils  succédaient,  il  fallut  former  des  colonnes 
d'attaque  pour  rompre  les  lignes,  les  mettre  en  déroute 
et  rester  vers  le  soir  maîtres  de  la  position.  En  même 


372    MEMOIRES   DU   GENERAL   BARON    THIEBAULT. 

temps,  la  première  brigade  de  la  première  division  se 
dirigeait  sur  Capodichino,  que  l'ennemi  occupait  en 
force  avec  du  canon.  Là  encore  des  troupes  de  ligne, 
des  Suisses,  figuraient  au  premier  rang;  chacun  de  ces 
soldats,  ayant  derrière  lui  des  lazaroni  prêts  à  le  tuer 
au  premier  signe  de  défaillance,  se  trouvait  dans  l'alter- 
native d'une  mort  certaine  ou  d'une  mort  chanceuse; 
préférant  la  seconde,  il  ne  s'exposait  pas  à  la  première  et 
combattait  en  héros.  Cet  engagement  fut  assez  long  et 
très  acharné;  enfin  il  nous  livra,  et  la  position,  et  toute 
l'artillerie  qui  la  défendait. 

Tandis  que  la  droite  obtenait  ces  succès,  la  division 
Duhesme  livrait  de  terribles  combats.  Le  même  jour, 
vers  huit  heures  du  matin,  le  général  Monnier,  précédant 
le  général  Duhesme,  s'avançait  de  Pomigliano  pour 
prendre  position  au  delà  de  Poggioreale.  En  appro- 
chant de  ce  hameau,  ses  éclaireurs  avaient  été  arrêtés 
par  une  fusillade  vive  et  soutenue;  l'avant-garde,  qui 
les  avait  renforcés,  avait  été  reçue  par  des  feux  de  pelo- 
tons et  à  coups  de  canon  ;  mais  les  troupes  arrivant  com- 
binèrent un  mouvement  à  revers  et  une  charge  en  avant, 
s'emparèrent  des  canons  et  abîmèrent  le  corps  des  Na- 
politains, dont  une  faible  partie  rentra  à  Naples,  en  se 
jetant  dans  les  terrains  coupés  qui  se  trouvent  à  droite 
et  à  gauche  de  la  route  dite  de  Capoue. 

C'est  alors  que  le  général  Duhesme  commit  la  seule 
faute  que  je  lui  aie  vu  commettre,  mais  qui  fut  à  la  fois 
une  faute  militaire  et  une  faute  de  discipline.  11  était 
parvenu  à  l'endroit  où  il  devait  s'arrêter;  il  lui  était  re- 
commandé d'abord  d'attendre  que  les  colonnes  de  droite 
fussent  en  ligne;  or,  ayant  commencé  leurs  opérations 
plus  tard  que  la  gauche,  elles  ne  pouvaient  y  être;  elles 
n'y  furent  même  que  dans  l'après-dîner;  déplus,  il  avait 
l'ordre  de  n'attaquer  Naples  que  le  lendemain  matin. 


FAUTE   DU   GENERAL   DUHESME, 


373 


Outre  cela,  il  n'avait  pas  encore  été  rejoint  par  le  colo- 
nel Broussier,  auquel  il  avait  dû  confier  son  plus  beau 
régiment,  si  bien  que  tout,  à  moins  d'ordres  contraires, 
lui  faisait  un  devoir  de  ne  rien  entreprendre  ce  jour-là; 
mais  l'avantage  que  ses  premières  troupes  venaient  de 
remporter,  et  l'espoir  que  la  brusque  rentrée  à  Naples 
d'un  millier  de  fuyards  y  jetterait  un  découragement 
dont  il  pourrait  profiter,  l'entraînèrent  à  ne  pas  donner 
de  répit  à  l'ennemi.  Le  souvenir  de  Pescara,de  Gaête  et 
de  tant  d'autres  bonnes  fortunes  de  cette  campagne  con- 
tribua sans  doute  encore  à  exciter  son  audace  et  ses 
espérances.  Que  dirai-je?  Ce  général,  qui  i  l'armée  du 
Rhin  avait  été  surnommé  le  général  Baïonnette,  n'était 
pas  homme  à  s'arrêter  facilement;  enfin  cette  contagion, 
qui  devant  Capoue  rendit  le  général  Macdonald  cou- 
pable d'une  semblable  faute,  fit  succomber  le  général 
Duhesme  à  la  tentation  de  prendre  Naplesà  lui  tout  seul, 
c'est-à-dire  de  faire,  vis-à-vis  d'un  ami  et  d'un  chef,  ce 
que  le  général  Macdonald  avait  fait  vis-à-vis  d'un  chef 
dont  il  s'était  déclaré  l'ennemi.  Bref,  le  général  Duhesme 
s'avança  sur  le  faubourg  de  Capoue,  assez  près  pour  être 
forcé  de  soutenir  une  canonnade,  qui  commença  à  lui 
révéler  son  imprudence  et  que  cependant  il  ne  pouvait 
plus  cesser  le  premier,  sans  risquer  d'exalter  la  fréné- 
tique ardeur  des  Napolitains  en  leur  laissant  l'appa- 
rence  d'un  premier  avantage. 

Dans  la  nécessité  où  il  se  trouvait  de  soutenir  coûte 
que  coûte  TofTensive,  il  ordonna  au  général  Monnier 
d'enlever  le  faubourg.  Aussitôt  celui-ci  forme  deux  co- 
lonnes d'attaque,  l'une  de  la  64*  de  ligne^  l'autre  de  la 
2«  légion  cisalpine^  et  soutenu  parle  feu  de  notre  batterie 
d'artillerie  légère,  il  s'avance  sur  le  faubourg  que  défen- 
dent six  pièces  d'artillerie  et  des  milliers  de  lazaroni, 
d'habitants  et  de  soldats.  Tout  ploie  devant  lui;  son  aide 


874    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

de  camp  Demoly,  mis  à  la  tète  de  deux  compagnies  de 
grenadiers  et  devançant  les  colonnes,  se  précipite  sur 
les  pièces;  trois  rapidement  retirées  lui  échappent;  trois 
restent  en  son  pouvoir;  le  général  Monnier  arrive;  on 
combat  corps  à  corps;  bientôt  la  baïonnette  fait  raison 
de  la  résistance,  et  nos  soldats  sont  maîtres  de  la  place 
Capouane,  encore  séparée  de  la  ville  par  le  massif  d'une 
vieille  porte  flanquée  de  deux  tours.  Mais  être  maîtres 
de  la  place  n'était  pas  être  maîtres  du  faubourg.  Toutes 
les  maisons,  en  effet,  étaient  fermées  et  remplies  de  ti- 
reurs jusqu'aux  faites  ;  des  fenêtres  de  tous  les  étages, 
à  travers  des  meurtrières  et  du  haut  des  combles,  des 
terrasses  aussi  bien  que  des  lucarnes,  partait  un  feu 
terrible.  Point  de  mire  pour  tous  ces  forcenés,  le  géné- 
ral Monnier  tomba  bientôt  grièvement  blessé.  On  s'em- 
presse de  le  soustraire  à  de  nouveaux  coups;  une  foule 
de  ses  porteurs  sont  frappés  autour  de  lui;  on  parvient 
cependant  à  le  sauver;  mais,  privées  de  leur  chef,  ses 
troupes  se  découragent,  et,  comme  devant  Capoue,  la 
retraite  s'opère,  après  qu'on  a  déjà  perdu  beaucoup  de 
braves  et  qu'on  a  hors  de  combat  un  des  trois  généraux 
de  brigade  les  plus  distingués  de  cette  armée  (1). 

Le  général  Duhesme,  qui  avec  moi  suivait  le  mouve- 
ment du  général  Monnier,  rejoignit  le  restant  de  ses 
troupes  du  moment  où  il  jugea  que  ce  général  était  en 
possession  du  faubourg;  mais  en  même  temps  il  aper- 
çut une  colonne  napolitaine  d'au  moins  trois  mille 
hommes  qui,  ayant  débouché  du  pont  de  la  Madeleine, 
filait  par  notre  gauche  et  cherchait  à  gagner  nos  der- 
rières pour  s'y  réunir  à  quelques  corps  d'insurgés  qui 
nous  surveillaient.  Aussitôt  il  m'ordonna  de  marcher 
contre  elle,  avec  un  bataillon  et  cent  chasseurs,  et  de  la 

(4)  Maurice  Mathieu,  Rellermann  et  Monnier. 


PREMIER  JOUR   DE  LUTTES.  876 

rejeter  dans  Naples.  Ayant  beaucoup  moins  de  chemin 
à  faire  pour  la  joindre,  qu'elle  pour  arriver  à  son  but, 
j'étais  maître  de  l'attaquer  en  tête  ou  en  queue,  et  je  me 
portai  sur  sa  gauche,  de  manière  à  la  mettre  dans  Tim- 
possibilité  de  combattre  sans  manœuvre,  ce  qui  pour  moi 
était  décisif,  attendu  qu'elle  ne  pouvait  faire  un  mouve- 
ment sans  prêter  le  flanc  à  ma  cavalerie.  L'effet  répondit 
à  mon  attente.  Mes  intentions  à  peine  jugées,  elle  s'ar- 
rêta, et,  un  instant  après,  n'osant  plus  même  se  reployer 
par  le  pont  de  la  Madeleine,  elle  se  retira  vers  les  contre- 
forts du  Vésuve,  où  je  n'avais  ni  mission  ni  motif  de  la 
poursuivre.  Par  suite  de  la  distance  qu'elle  maintint 
entre  elle  et  moi,  je  n'eus  d'engagés  que  mes  tirailleurs; 
quanta  mon  escadron,  je  me  gardai  de  l'aventurer  contre 
trois  mille  hommes  et  plus,  qui  marchaient  avec  assez 
d'ordre  et  d'ensemble  pour  me  convaincre  que  cette  co- 
lonne était  en  partie  composée  de  troupes  réglées;  de 
même,  une  halte  d'une  demi-heure  m'ayant  sufQ  pour 
être  certain  qu'elle  ne  rétrograderait  pas,  je  rejoignis 
le  général  Duhesme. 

Or  je  l'avais  à  peine  quitté  qu'il  avait  su  le  désastre 
du  général  Monnier.  Frappé  de  la  gravité  d'un  tel  échec, 
et  dans  l'espoir  de  le  réparer,  il  prépare  de  suite  une 
nouvelle  attaque;  il  fait  réunir  les  30*  de  ligne  et  27*  lé- 
gère, et,  encore  que  sa  blessure  à  la  bouche  lui  permette 
à  peine  d'articuler  quelques  mots,  il  les  pérore  et  les 
met  en  mouvement;  mais  hors  d'état  de  les  con- 
duire lui-même,  il  charge  son  premier  aide  de  camp 
Ordonneau  de  le  suppléer  à  la  tête  de  ces  trou- 
pes. Ordonneau  part,  attaque  avec  vigueur,  rompt  la 
ligne  napolitaine  qui  lui  barre  le  passage  et  franchit  la 
formidable  entrée  du  faubourg;  mais  à  peine  est-il  par- 
venu sur  la  place  qu'il  reçoit  un  coup  de  boulet,  tiré  à 
travers  la  vieille  porte  dont  j'ai  parlé.  Cette  blessure 


876    MEMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

produit  le  môme  effet  que  celle  reçue  par  le  général 
Monnier;  les  troupes  s'ébranlent,  le  feu  des  croisées,  qui 
a  recommencé  et  nous  coûte  à  chaque  instant  de  nou- 
veaux braves,  achève  de  rendre  la  situation  intenable; 
une  seconde  retraite  s'exécute  comme  la  première.  Alors, 
exaltés  par  cette  nouvelle  victoire,  les  Napolitains  se 
précipitent  en  foule  sur  les  pas  de  nos  soldats  et  con- 
tinuent à  diriger  sur  eux  un  feu  meurtrier;  enfin  éclairés 
sur  l'importance  de  conserver  leur  faubourg,  ils  le  cou- 
vrent de  milliers  de  tirailleurs,  de  troupes  en  ligne  et 
en  masse,  et  mettent  en  avant  de  son  entrée  douze  nou- 
velles pièces,  qui  battent  à  feu  direct  et  à  feu  croisé  la 
route  de  Capoue,  route  construite  sur  chaussée  ou  digue 
et,  pendant  près  d'une  lieue,  droite  comme  un  ruban. 

C'est  immédiatement  après  ce  second  insuccès  que 
je  rejoignis  le  général  Duhesme.  L'état  dans  lequel  je  le 
trouvai  est  indescriptible,  tant  je  le  vis  navré  de  la 
piètre  manière  dont  il  débutait  en  présence  de  tant  d'au- 
tres généraux,  sous  les  yeux  du  général  en  chef.  Il  payait 
cher  sa  faute,  mais  elle  était  faite;  la  partie  était  en- 
gagée; laisser  finir  la  journée  en  faveur  des  lazaroni 
était  s'avouer  battu.  Que  faire?  Ce  faubourg  était  devenu 
moins  abordable  que  jamais,  et,  comme  il  forme  sur  ce 
côté  de  Naples  une  avancée,  presque  une  espèce  de 
bastion,  nous  ne  pouvions  attaquer  que  lui.  Enfin,  le 
jour  allait  baisser,  et,  pour  se  décider  comme  pour  agir,  il 
ne  restait  pas  un  moment  à  perdre,  de  même  qu'il  ne  res- 
tait pas  de  doute  sur  la  nécessité  d'une  troisième  attaque. 

Le  générai  Duhesme  avait  avec  lui  six  colonels  fran- 
çais (1)  et  un  cisalpin,  dans  le  nombre  des  premiers  deux 

(1)  Des  27*  légère,  30%  64«  et  73«  de  ligne,  2«  de  légion  cisalpine. 
7*  et  25«  de  chasseurs  à  cheval.  Le  16*  do  dragons  nous  avait  quit- 
tés, et  le  17*  de  ligne  n'était  pas  encore  revenu  de  Benevenlo  avec     # 
le  colonel  Broussier. 


ÉCHFXS  AU  FAUBOURG  DE  CAPOUE.      371 

chefs  distingués,  Méjean,  de  la  27'  légère,  et  de  Toquigny, 
du  25*  de  chasseurs  à  cheval;  je  fus  donc  surpris,  mais 
non  moins  flatté,  lorsqu'il  me  dit  au  moment  où  je  l'a- 
bordai :  c  Thiébault,  je  n'ai  plus  que  vous  pour  réparer 
les  malheurs  de  cette  journée,  et  j'ai  besoin  de  votre 
dévouement,  comme  je  compte  sur  lui.  i  Début  après 
lequel  il  ajouta  qu'il  me  chargeait  de  la  troisième  atta- 
que du  faubourg  de  Capoue,  mais  que,  comme  c'était 
la  dernière  à  laquelle  on  pût  songer,  il  fallait  qu'elle 
fût  heureuse,  c  Et  quelles  troupes  mettez-vous  à  ma  dis- 
position ?  —  Celles  que  vous  voudrez. . .  »  —  C'était  rendre 
ma  responsabilité  entière  et  d'autant  plus  grande;  il  me 
quitta,  rentra  chez  lui,  me  laissant  de  cette  sorte  carte 
blanche.  Je  pris  la  64*,  qui  depuis  l'attaque  du  général 
Monnier  avait  eu  le  temps  de  se  reposer,  les  deux 
bataillons  de  la  73*,  dont  un  seul  bataillon  venait  de 
marcher  avec  moi,  mais  n'avait  fait  aucune  perte,  le 
premier  bataillon  de  la  30*  qui  n'avait  encore  donné 
qu'une  fois,  et  le  7*  régiment  de  chasseurs  à  cheval; 
puis,  comme  pour  mieux  les  surprendre  je  voulais  pro- 
fiter le  plus  longtemps  possible  de  la  sécurité  que  l'ap- 
proche de  la  nuit  devait  donner  à  ces  Napolitains,  je 
refusai  tout  concours  de  la  part  de  l'artillerie. 

Les  troupes  choisies,  restaient  les  dispositions...  A  cet 
égard,  je  suis  obligé  de  le  dire,  je  n'avais  pas  été  édifié 
de  celles  adoptées  pour  la  première  attaque  et  qui 
avaient  été  répétées  pour  la  seconde,  ainsi  que  je  l'ap- 
pris... On  s'était,  dans  l'une  comme  dans  l'autre,  borné 
à  marcher  sur  deux  colonnes  précédées  par  des  tirail- 
leurs; et  c'était  ne  faire  aborder  que  sur  deux  points  les 
troupes  de  Napolitains,  massées  sur  tant  d'autres  points 
en  avant  du  faubourg;  c'était  laisser  le  plus  grand  nom- 
bre d'entre  ces  Napolitains  libres  de  se  reployer;  c'était 
permettre  à  leurs  feux  d'agir  avec  ensemble,  puisqu'ils 


378    MÉMOIRES    DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

n'avaient  qu'à  converger  sur  deux  tètes  de  colonnes. 

Cependant  les  deux  hommes  qui  en  ordonnèrent  ainsi 
étaient  mes  supérieurs,  l'un  d'eux  mon  chef,  tous  deux  des 
généraux  habiles;  aucun  d'eux  n'ayant  mis'  en  ques- 
tion cette  manière  d'attaquer,  je  m'étais  gardé  de  donner 
mon  avis  lors  du  départ  du  général  Monnier  du  moins, 
car  je  ne  fus  pas  présenta  celui  d'Ordonneau.  Mais,  à  ce 
moment  où  le  général  Duhesme  était  hors  de  lui,  où  il 
me  laissa  le  maître  de  mes  dispositions,  où  par  bon- 
heur il  n'était  plus  sur  le  terrain,  voici  ce  que  je  fis. 
La  route  de  Capoue,  qui  forcément  était  ma  ligne  d'opé- 
rations, consistait,  ainsi  que  je  l'ai  dit,  en  une  chaussée 
élevée  de  huit  pieds,  droite,  et  se  trouvait  battue  par 
douze  pièces  de  canon.  Les  terrains  entre  lesquels  elle 
s'élevait  étaient,  en  se  rapprochant  de  Naples,  découpés 
en  potagers,  où  les  arbres  fruitiers,  quoique  dépouillés 
de  leurs  feuilles,  formaient  encore  par  leur  nombre  un 
rideau  assez  épais;  enfin  les  potagers,  séparés  les  uns 
des  autres  par  des  haies  faciles  à  traverser,  étaient 
occupés  par  une  fourmilière  de  tirailleurs  que  nous  éva- 
luâmes à  trois  mille.  En  arrière  d'eux  et  d'un  petit  ruis- 
seau qui  coule  non  loin  du  faubourg,  se  trouvait  une 
ligne  de  troupes  ou  plutôt  des  troupeaux  de  lazaroni, 
adossés  aux  maisons  crénelées  dont  j'ai  parlé,  et  qui 
défendaient  si  terriblement  les  approches. 

J'expliquai  mon  plan  à  tous  les  officiers  supérieurs  et 
aux  capitaines  de  grenadiers  qui  devaient  me  seconder; 
j'élargissais  le  front  des  lignes  de  manière  à  multiplier 
les  points  de  rencontre  avec  l'ennemi  et  les  chances  d'at- 
taque à  la  baïonnette,  tandis  que  la  cavalerie  balayerait 
la  route  et  fermerait  la  retraite  à  tous  ceux  des  insurgés 
postés  hors  du  faubourg  et  qui  voudraient  tenter  de  s'y 
reployer.  Quant  au  feu  de  l'ennemi,  feu  qui  consistait  en 
douze  pièces  de  canon  remises  en  batterie  contre  nous 


SLPREME   EFFORT.  879 

du  haut  de  la  route,  j'en  atténuais  l'effet  en  lui  offrant 
moins  de  prise  sur  mes  troupes,  jusqu'à  ce  que  ma  ca- 
valerie pût  réussir  à  s'en  emparer. 

Dans  ce  triple  but,  je  fis  marcher  à  la  droite  de  la  route 
et  de  front  les  trois  compagnies  de  grenadiers  du  64% 
séparées  chacune  par  un  intervalle  de  cent  pas  environ, 
tandis  que,  un  peu  en  arrière  de  chaque  intervalle,  et 
prêts  à  soutenir  leurs  compagnies,  s'avanceraient  les 
bataillons  auxquels  appartenaient  les  compagnies.  De 
même  se  déployèrent,  à  la  gauche  de  la  route,  les  grena- 
diers des  trois  bataillons  des  30*  et  73*;  leurs  colonnes 
les  appuyèrent,  et  la  marche  commença  dans  le  plus 
grand  silence,  tous  les  hommes  ayant  l'ordre  de  se 
courber  et  d'abaisser  leurs  armes  pour  avancer  le  plus 
loin  possible,  dissimulés  par  les  vergers  qui  nous  mas- 
quaient. Les  grenadiers  devaient  approcher  des  tirail- 
leurs sans  répondre  à  leur  feu,  les  forcer  à  se  reployer; 
mais,  en  arrivant  sur  les  masses  au  delà  du  petit  ruisseau, 
ils  feraient  une  décharge  à  bout  portant  et  fonceraient  à 
la  baïonnette;  alors  les  bataillons,  battant  la  charge,  cul- 
buteraient, extermineraient  tout,  et  j'achèverais  la  décon- 
fiture en  chargeant  à  la  tète  du  régiment  de  chasseurs 
par  la  route.  Pressé  par  la  chute  du  jour  et  n'ayant  ni 
le  temps  de  tâtonner,  ni  celui  de  manœuvrer,  je  faisais 
tout  résulter  d'un  choc,  où  ce  que  j'avais  de  troupes 
allait  donner  en  même  temps,  et  d'un  choc  dans  lequel 
l'ennemi  allait  se  trouver  frappé  sur  treize  points  à  la 
fois,  rompu  sur  tous  et  presque  sans  retraite. 

Il  est  des  situations  où  chacun  sent  la  nécessité  de  la 
réussite  et  où  l'on  peut  compter  non  seulement  sur  une 
obéissance  aveugle,  mais  encore  sur  tous  les  efforts  dont 
de  braves  troupes  peuvent  être  capables.  Nous  étions 
dans  un  de  ces  moments,  et  la  ponctualité,  la  vigueur 
de  l'exécution  me  prouvèrent  que  la  nécessité  et  la 


S80    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

résolution  de  vaincre  étaient  dans  la  pensée  de  tous. 

Au  départ  de  mon  infanterie,  le  régiment  de  chasseurs 
avait  suivi  nos  mouvements,  abrité  par  la  chaussée  de  la 
route;  mais  lorsque,  par  le  redoublement  du  feu  des  ti- 
railleurs ennemis,  je  jugeai  que  mes  grenadiers  arri- 
vaient sur  eux,  je  fis  gravir  le  talus  par  les  chasseurs 
et  j'ordonnai  la  charge  en  fourrageurs.  Le  colonel  et  moi, 
ainsi  qu'un  de  mes  secrétaires  qui  montait  un  de  mes 
chevaux  et,  bon  gré,  mal  gré,  ne  me  quittait  jamais,  nous 
avions  les  meilleures  bètes;  nous  arrivâmes  donc  sur  la 
batterie  d'artillerie  avant  les  trompettes  et,  sabrant  les 
canonniers,  nous  nous  emparâmes  de  onze  pièces  sur  les 
douze.  En  même  temps,  les  grenadiers,  renforcés  par 
leurs  bataillons,  massacraient  au  bruit  de  la  charge  tout 
ce  qui  leur  avait  fait  face,  la  manœuvre  de  ma  cavalerie 
ne  laissant  à  ces  ennemis  de  la  plaine  aucune  possibilité 
de  retraite  vers  le  faubourg. 

La  rage  et  le  besoin  de  vengeance  exaltant  les  forces 
de  nos  braves,  pas  un  Napolitain  ne  resta  vivant  sur  le 
terrain  que  nous  avions  parcouru.  Jamais,  si  ce  n'est 
peut-être  à  Isola,  dans  la  seconde  partie  de  la  campagne, 
je  n'ai  vu  tant  de  morts  à  la  fois,  et  je  n'aurais  pas  ima- 
giné que,  en  si  peu  de  temps,  il  pût  être  exterminé  tant 
de  monde;  je  n'ose  évaluer  le  nombre;  des  milliers  de 
soldats  napolitains  et  de  lazaroni  couvraient  par  tas  le 
sol,  au  point  d'exciter  la  pitié  de  celui  qui,  par  devoir, 
n'avait  rien  épargné  pour  leur  destruction  (1). 

C'est  en  achevant  cette  tuerie  que  nous  avions  atteint 
le  faubourg.  Là,  au  milieu  des  murailles  brûlantes,  la 
cavalerie  me  devenait  plus  qu'inutile,  et  je  donnai  l'ordre 

(i  )  J'ai  su  qu'une  dépêche  du  général  en  chef  avait  fait  honneur 
de  cette  extermination  au  général  Duhesme,  qui  cependant  ne 
pouvait  pas  même,  à  cause  de  ses  blessures,  monter  à  cheval  et 
n'était  en  état  de  prendre  part  personnellement  é.  aucune  action. 


SUA    LA   PLACE  CAPOUANE.  3S1 

au  colonel  du  7*  chasseurs  de  se  porter  en  arrière  du  fau- 
bourg, d'y  reformer  son  régiment,  de  réunir  à  lui  le 
restant  de  la  30*  de  ligne,  par  laquelle  le  général  Du- 
hesme  m'avait  annoncé  qu'il  me  ferait  suivre,  et  d'assu- 
rer nies  flancs.  Quant  à  moi,  ayant  arrêté  trois  de  mes 
bataillons  à  l'entrée  du  faubourg,  je  me  jetai  avec  les 
trois  autres  sur  cette  place  Capouane,  si  fatale  à  ceux  qui 
m*y  avaient  précédé.  La  situation  n'était  pas  changée, 
le  feu  des  maisons  continuait  à  être  terrible  ;  me  trou- 
vant sous  cette  pluie  d'enfer  avec  des  grenadiers,  ils 
m'entourèrent  en  criant  :  «Retirez-vous,  mon  général.», 
retirez-vous...  nous  ne  quitterons  pas  la  place;  mais  que 
deviendrons-nous  si  nous  perdons  aujourd'hui  tous  nos 
chefs?  I  Ils  m'avaient  saisi  par  les  pieds,  prenaient  mon 
cheval  à  la  bride,  et  j'eus  toutes  les  peines  du  monde  à 
les  empêcher  de  m'entratner.  Braves  et  vaillants  soldats, 
faits  pour  donner  du  prix  à  la  mort  même,  quand  on  la 
reçoit  à  leur  tête;  la  conQance  les  rendait  invincibles  ! 

Pour  répondre  à  ce  feu  meurtrier,  j'avais  commencé 
sans  doute  par  faire  tirer  dans  toutes  les  croisées;  mais 
j*obtins  peu  de  résultats,  et,  prévoyant  que  j'aurais  à 
donner  l'assaut  pendant  la  nuit  à  chacun  des  étages  de 
chacune  de  ces  maisons,  je  venais  d'ordonner  aux  sa- 
peurs d'enfoncer  à  coups  de  hache  les  portes,  lorsque,  au 
tournant  d'une  assez  large  rue  ayant  le  Vésuve  en  per- 
spective, j'aperçus  d'énormes  tas  de  petites  planches  de 
sapin;  aussitôt,  ayant  lancé  cet  ordre  :  <  Le  feu  partout  > , 
j'enjoignis  aux  soldats  d'allumer  des  bûchers  dessous  les 
escaliers  des  maisons,  à  mesure  que  les  portes  voleraient 
en  éclats.  En  fait  d'héroïsme  comme  de  destruction,  je 
ne  sais  pas  de  quoi  nos  soldats  n'étaient  capables.  J'i- 
gnore même  comment  ils  firent  pour  exécuter  mon  der- 
nier ordre,  mais  en  peu  d'instants  l'incendie  éclata  et  ne 
tarda  pas  à  gagner  le  tour  de  la  place  :  c'est  à  sa  sinistre 


389    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

clarté  que  continua  ce  combat  d'abomination;  tout  ce 
qui  voulut  sortirdes  maisons  fut  tué,  tout  ce  qui  y  resta 
fut  brûlé.  Ainsi  ordonna  la  nécessité,  cette  impitoyable 
divinité  que  les  anciens  disaient  être  de  fer  et  qui  là  fut 
de  feu  et  de  sang. 

La  destruction  de  ce  quartier,  où  tant  de  braves  avaient 
t)éri,  vengeait  leurs  mânes;  la  lueur  de  l'incendie  annon- 
çait au  restant  des  Napolitains  que  nous  étions  dans 
leurs  murs;  elle  l'annonçait  de  même  aux  campagnes, 
dont  les  tocsins  d'alarme,  répondant  aux  tocsins  de  la 
ville,  redoublaient  à  l'approche  de  la  nuit  leur  appel  de 
f  mort  aux  Français  > ,  par  leur  tintement  lugubre.  De 
fait,  dès  que  parut  dans  les  airs  l'immense  colonne  de 
feu,  toutes  les  cloches  se  turent;  j'étais  mattre  du  fau- 
bourg; j'en  avais  anéanti  les  défenses;  je  me  trouvais  le 
premier  Fr-ançais  militairement  établi  dans  Naples,  et, 
s'il  m' arrivait  encore  des  coups  de  fusil  par  les  rues 
aboutissant  à  la  place,  ce  n'était  plus  qu'une  fusillade 
ordinaire. 

J'en  étais  là  lorsque  le  colonel  Broussier  arriva,  le  gé- 
néral Duhesme  ne  lui  ayant  pas  laissé  le  temps  de  des- 
cendre de  cheval  à  son  retour  de  Benevento.  Je  l'infor- 
mai de  ce  que  j'avais  fait,  de  mes  motifs,  de  mes  résul- 
tats. U  me  félicita,  ajoutant  :  <  Le  général  Duhesme 
m'avait  donné  l'ordre  de  prendre  le  commandement  de 
vos  troupes,  mais  vous  avez  trop  bien  fait  pour  que 
j'exécute  cet  ordre.  —  Je  sens  vivement,  répliquai-je, 
combien  votre  procédé  est  délicat,  mais  je  me  retire.  — 
Non,  reprit-il,  vous  ne  pouvez  quitter  un  commandement 
que  je  ne  prends  pas;  je  me  bornerai  donc  à  vous  dire 
que  le  général  ordonne  que  ce  faubourg  soit  immédiate- 
ment évacué  et  que  les  troupes  regagnent  les  positions 
qu'elles  avaient  avant  votre  attaque.  —  Évacuer  ce  fau- 
bourg? m'écriai-je.  —  Oui,  le  général  craint  que  pen- 


SUCCÈS   MAL  RÉCOMPENSÉ.  383 

dant  la  nuit  vous  ne  soyez  enveloppé  et  accablé  par  le 
nombre.  —  De  grâce,  lui  dis-je,  tranquillisez-le  à  cet 
égard  ;  assurez-]e  que  jamais  et  d'aucune  manière  je  n'ai 
été  surpris;  qu'il  n'est  pas  dans  ma  nature  de  l'être;  que 
je  ne  puis  oublier  ce  qui  tient  à  la  sûreté  des  troupes; 
que  couvrir  mes  flancs  et  assurer  au  besoin  ma  retraite 
est  conciliable  avec  la  conservation  de  ce  faubourg  qui 
nous  a  coûté  assez  cher,  qu'au  prix  du  sang  il  faudrait 
reprendre  demain  et  que  nous  ne  paraîtrons  avoir  quitté 
que  par  crainte.  Redites  enfin  que  je  n'occupe  le  fau- 
bourg qu'avec  trois  bataillons  et  que  je  puis  même  con- 
tinuer à  l'occuper  avec  deux,  que  pour  être  en  mesure 
de  parer  à  tout  événement,  j'ai  échelonné  déjà  mes  trois 
autres  bataillons  et  le  7*  de  chasseurs  à  deux  cents  toises 
en  arrière,  et  qu'en  tout  état  de  cause  c'est  plus  qu'il  n'en 
faut  pour  assurer  mes  derrières  et  couvrir  mes  flancs  à 
une  faible  distance,  i  II  me  parut  convaincu  et  me  pro- 
mit d'appuyer  mes  observations  auprès  du  général  Du- 
hesme,  qu'il  ne  parvint  pas  à  ébranler  ;  sur  un  nouvel 
ordre,  et  me  faisant  précéder  par  les  onze  pièces  de  canon 
que  j'avais  prises,  j'évacuai  le  faubourg. 

Je  l'avoue,  j'étais  confondu,  peiné  d'une  évacuation 
qui  eût  été  déplorable  même  si  elle  eût  été  plus  utile,  et 
j'éprouvai  du  dépit  à  la  pensée  que  le  général  Duhesme 
avait  été  capable  de  me  priver  d'un  commandement  que 
je  ne  lui  avais  pas  demandé,  qu'il  m'avait  confié  dans 
un  moment  fort  critique  pour  lui  et  dont  j'avais  payé 
la  faveur  par  un  succès. 

Rien  ne  justifiait  donc  que  le  commandement  me  fût 
enlevé  pour  que  le  mérite  en  revînt  à  un  officier  très 
distingué  et  plus  élevé  en  grade  que  moi,  mais  qui  n'a- 
vait pris  aucune  part  au  combat.  Je  savais  à  la  vérité 
que  le  colonel  Broussier  était  l'ami  particulier  du  géné- 
ral Championnet;  le  général  Duhesme  m'avait  même 


1 


3S4    MÉMOIRES    DU   GKNKRAL  BARON    THIËBAULT. 

dit  à  deux  reprises  :  <  Broussier  m'est  envoyé  pour  que 
je  le  fasse  général  de  brigade,  et  il  faut  que  ce  soit  de  la 
manière  la  plus  brillante...  i  Or  il  avait  établi  son 
quartier  général  dans  une  baraque,  située  en  arrière 
d*un  aqueduc  à  l'ouest  de  la  route;  dans  cette  baraque 
se  trouvait  une  seule  chambre,  que  forcément,  et  avec 
mes  officiers  et  secrétaires  (i),  je  partageais  avec  lui  et 
ses  ofQciers.  £b  bien  f  ce  fut  dans  cette  chambre,  en  ma 
présence,  que,  dictant  à  celui  de  mes  secrétaires  qui 
venait  de  charger  avec  moi  et  ne  m'avait  pas  quitté, 
son  rapport  au  général  en  chef,  il  eut,  disons  le  courage 
de  faire  honneur  au  colonel  Broussier  de  l'attaque  et  de 
la  prise  du  faubourg  de  Capoue.  A  cette  substitution  de 
nom  le  secrétaire,  nommé  Le  Roy,  s'arrêta  court  et 
porta  ses  regards  sur  moi  :  c  Eh  bien!  >  lui  dis-je,  au 
moment  où  mes  regards  rencontrèrent  les  siens,  mais  en 
articulant  mes  mots,  afin  qu'on  ne  se  trompât  pas  sur  ce 
que  j'éprouvais,  c  ne  comprenez-vous  pas  ce  que  le 
général  vous  dicte?  —  Mande  pardon.  —  En  ce  cas, 
écrivez.  >  — Et  il  baissa  la  tète,  et  il  continua  à  écrire  et 
le  général  à  dicter  comme  si  de  rien  n'était,  mais  sans 
me  regarder,  alors  que  je  ne  pouvais  détourner  mes 
yeux  de  sa  personne.  J'étais  bouleversé,  mais  il  parais- 
sait si  convaincu,  il  avait  si  bien  l'air  de  vouloir  faire  ce 
qu'il  faisait,  que  je  crus  comprendre  qu'il  me  dédom- 
magerait autant  qu'il  le  pourrait  et  d'autant  mieux  qull 
aurait  fait  plus  pour  complaire  au  général  en  chef. 

Quant  au  colonel  Broussier,  incapable  de  se  prêter  à  de 
telles  connivences,  il  déclara  la  vérité,  toutes  les  fois 
qu'il  en  eut  l'occasion.  Il  rédigea  même  et  m'envoya 
une  relation  de  ce  qui  le  concernait  dans  cette  campa- 
gne, et  n'y  fit  aucune  mention  de  cette  affaire.  Enfin,  le 

(1)  Il  veDait  de  faire  le  sien  sous-lieutenant  et  n*en  avait  pas. 


TRIPOTAGE  D'AUTORITÉ.  385 

temps  des  concessions  passé,  le  général  Duhesme,  dans 
une  Relation  destinée  à  paraître  dans  je  ne  sais  quel 
journal,  et  tout  en  s'attribuant  l'honneur  des  dispositions 
prises,  me  rendit  cependant  la  justice  qu'il  me  devait, 
et  voici  comment  j'en  fus  informé.  Le  général  Duhesme, 
qui  n'avait  pas  encore  remplacé  le  jeune  Payen,  son 
secrétaire  devenu  sous-lieutenant,  fit  faire,  pendant  quel- 
ques jours,  et  en  double,  ses  copies  dans  mon  bureau; 
il  laissait  ses  minutes  que  mes  secrétaires  brûlaient.  Or 
il  advint  que  Le  Roy  fut  chargé  de  copier  cette  Relation 
ainsi  qu'un  rapport  qui  m'intéressait  au  même  degré  (1), 
et,  comme  il  trouvait  dans  l'une  et  l'autre  pièce  la  recti- 
fication d'un  fait  qui  l'avait  si  grandement  scandalisé,  il 
mêles  apporta  au  cas  où  je  jugerais  utile  d'en  conserver 
les  brouillons.  C'est  ainsi  que  je  connus  la  Relation, 
dont  j'acceptai  avec   plaisir    le  dédommagement;  et, 
depuis  que  j'ai  entrepris  d'écrire  mes  MémoireSj  je  suis 
plus  heureux  encore  que  de  telles  pièces  existent;  mal- 
gré l'inexactitude  de  plusieurs  détails,  elles  attesteront 
la  vérité  de  ce  que  j'écris. 

Cependant,  après  notre  première  journée  de  luttes 
devant  Naples,  le  général  en  chef  n'en  était  plus  à  se 
méprendre  sur  ce  dont  étaient  capables  ces  effroyables 
lazaroni,  l'élite  de  cette  nation  en  fait  d'exaltation,  de 
fanatisme  et  de  mépris  de  la  mort.  Mais  il  avait  à  Na- 
ples un  parti  par  l'entremise  duquel  il  se  trouvait  maître 
du  fort  Saint-Ëlme  ;  il  occupait  toutes  les  hauteurs  qui 
dominent  la  place,  et,  le  faubourg  Capouan  n'étant  plus 

(1)  Cette  seconde  pièce  est  le  rapport  du  général  Duhesme  au 
général  en  chef  sur  la  quatrième  attaque  du  faubourg  Capouan  ; 
elle  est.  comme  toutes  les  rédactions  de  ce  genre,  assez  inexacte 
par  ce  fait  qu'un  général  no  peut  manquer  de  s'attribuer  par  la 
tournure  de  ses  phrases,  à  l'aide  de  détails  complémentaires  ou  de 
sous-entendus,  le  mérite  de  l'initiative  et  de  l'inspiration,  qui  bien 
souvent  appartiennent  à  des  subordonnés. 

II.  25 


386    MÉMOIRES    DU    GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

qu'un  cloaque  de  sang  et  de  ruines,  il  avait  pensé  que 
le  courage  des  habitants  et  surtout  leur  espoir  pour- 
raient être  ébranlés;  il  crut  donc  le  moment  venu  d'ou- 
vrir une  porte  au  repentir  et  peut-être  de  sauver  Naples 
de  la  destruction.  Ces  considérations  le  déterminèrent, 
le  22  janvier  dès  la  pointe  du  jour,  à  envoyer  aux  magis- 
trats de  Naples  le  chef  d'escadron  Gauthrin,  comme 
parlementaire  chargé  de  leur  remettre  une  proclama- 
tion; cette  proclamation  devait  éclairer  les  habitants 
sur  leur  véritable  intérêt,  mais  l'illusion  fut  courte.  La 
ville  d'ailleurs  n'avait  plus  de  magistrats,  et  la  vue 
de  Gauthrin  ne  fit  qu'exciter  de  plus  en  plus  la  populace 
et  faire  renouveler  les  plus  affreux  serments;  aussi  ne 
fut-il  répondu  aux  appels  du  trompette  de  Gauthrin 
que  par  des  coups  de  fusil.  Un  dernier  espoir  décida 
Gauthrin  à  se  porter  en  avant  de  sa  personne,  et  son 
dévouement  ne  servit  qu'à  faire  redoubler  le  feu;  il 
reçut  une  balle  dans  l'arçon  de  sa  selle;  quelques 
hommes  furent  blessés  autour  de  lui;  il  dut  se  retirer. 

Dès  lors  le  seul  parti  qui  restait  était  de  continuer  la 
lutte,  qui  d'ailleurs  n'avait  pas  cessé,  le  feu  n'ayant  été 
interrompu  sur  aucun  point  de  la  ligne  ;  pendant  toute 
la  nuit  le  canon  s'était  mêlé  à  la  mousqueterie,  pour 
redoubler  encore  aux  premières  lueurs  du  jour.  Le  géné- 
ral en  chef  ordonna  donc  d'exécuter  les  mouvements 
nécessaires. 

Par  des  chemins  détournés  deux  bataillons  se  portent 
sur  le  fort  Saint-Elme,  où  le  prince  Moliterno  a  arboré  le 
drapeau  tricolore;  ils  y  arrivent;  notre  drapeau  flotte 
réuni  à  celui  des  patriotes;  à  un  signal  convenu,  toutes 
les  batteries  de  ce  fort  commencent  un  feu  roulant,  qui 
détermine  Tébranlement  de  toutes  nos  colonnes  de  droite 
et  qui,  dirigé  sur  les  points  que  nos  troupes  vont  assail- 
lir, est  soutenu  par  le  feu  convergent  de  notre  artil- 


DEUXIÈME  JOUR   DE   LUTTES.  887 

lerie.  Le  général  Kellermann,  chargé  de  franchir  les 
hauteurs  de  Gapo  di  Monte,  de  gagner  la  Villa  Reale,  de 
suivre  la  Marine  et  de  s'emparer  du  quartier  de  Sainte. 
Lucie,  parvint,  après  une  série  de  combats  brillants, 
devant  le  château  de  l'Œuf,  qu'il  avait  la  mission  d'en- 
lever, bien  que  cela  parût  impossible;  toutefois,  en 
approchant  il  avait  ralenti  son  attaque,  bientôt  même  il 
parut  hésiter,  encore  qu'il  continuât  à  gagner  du  ter- 
rain. Mais  ses  semblants  d'hésitation  ont  rendu  la  vel- 
léité de  la  victoire  à  ceux  des  ennemis  qui  lui  font  face 
et  qui,  pour  un  choc  décisif,  se  pelotonnent,  se  renfor- 
cent de  la  majeure  partie  de  la  garnison  du  fort  de 
TŒuf  et  marchent  à  lui.  Il  les  attendait  là,  leur  cède 
encore  quelques  pas  ;  mais,  au  moment  où  ils  dépassent 
le  point  désigné,  la  charge  bat;  à  l'exemple  de  leur 
intrépide  chef,  les  soldats  se  précipitent,  forcent  et  dé- 
passent la  gauche  ennemie;  une*mêlée  complète  rend 
aussitôt  le  feu  des  batteries  du  fort  impossible,  et  les 
premiers  hommes,  qui  à  toute  course  parviennent  à 
rentrer  dans  le  fort,  sont  si  bien  talonnés  que  les  portes 
ne  peuvent  plus  être  fermées,  ni  les  ponts  levés;  nous 
sommes  maîtres  du  fort. 

Pendant  que  le  général  Kellermann  ajoutait  ce  tro- 
phée à  tant  de  trophées  antérieurs,  le  général  Dufresse, 
flanqué  sur  sa  droite  par  les  deux  bataillons  qui  s'étaient 
portés  sur  le  fort  Saint-Elme  et  sur  la  gauche  par  les 
troupes  du  général  Rusca,  marchait  sur  la  rue  de  Tolède 
avec  les  H*  et  42*  de  ligne,  commandées  par  Calvin  et 
Girardon,  et  avec  six  pièces  d'artillerie  et  le  iO*  régiment 
de  chasseurs.  Dans  la  plupart  des  rues  étroites  et  tor- 
tueuses, où  nos  braves  s'engouffrent,  c'est  criblés  du 
haut  des  fenêtres  qu'ils  avancent  contre  les  lazaroni  et 
les  débris  d'armée,  qui,  en  dehors  du  combat  de  la  rue, 
nous  avaient  habitués  &  la  fuite  et  qui,  dans  cette  dispute 


388    MÉMOIIIKS   DU*  GKNÉRAL   BâRON    THIÉBAULT. 

acharnée  de  maison  en  maison,  se  montrent  des  héros. 
Les  plus  nobles  faits  d'armes  peuvent  seuls  garantir  la 
victoire,  et  si  j'avais  pu  prévoir  qu'un  jour  je  donnerais 
tant  d'extension  au  récit  de  cette  campagne,  j'aurais 
pris  note  des  hauts  faits  qui  furent  alors  redits  par  tous 
ceux  qui  en  avaient  été  témoins.  Du  moins  citerai-je  celui- 
ci  :  En  avant  de  la  colonne  à  laquelle  ils  appartiennent, 
Baudoin,  brigadier  au  19*  de  chasseurs  à  cheval,  et  trois 
carabiniers  de  la  15*  légère  enlèvent  à  eux  quatre  une 
pièce  de  canon;  de  suite  ils  la  retournent,  la  rechar- 
gent, la  pointent  et  la  tirent  contre  l'ennemi.  Mais,  en 
peu  de  moments,'  les  trois  camarades  de  Baudoin  tom- 
bent morts;  grièvement  blessé,  survivant  seul,  Bau- 
doin décharge  encore  une  fois  la  pièce,  et  se  retire  cou- 
vert de  sang  :  il  est  nommé  sous-lieutenant  sur  le  champ 
de  bataille. 

Enfin  les  trois  colonnes  étaient  arrivées  à  la  rue  de 
Tolède,  dont  le  général  Kellermann  lui-même  s'était  rap- 
proché en  secondant  les  attaques  de  notre  centre,  et  le 
jour  unissait  quand  la  position  fut  prise. 

Ce  jour  n'avait  pas  été  moins  rude  pour  la  gauche. 
Ne  pouvant  commander  de  sa  personne,  n'ayant  plus  un 
général  de  brigade,  le  général  Duhesme  avait  mis,  par  un 
ordre  du  jour,  toutes  les  troupes  de  sa  division  sous  les 
ordres  du  colonel  Broussier,  ne  réservant  qu'un  seul  ba- 
taillon de  la  17*  pour  la  garde  de  son  quartier  général. 

Dès  les  premières  lueurs,  tous  les  soldats  étaient  sous 
les  armes,  afin  d'être  prêts  au  signal  d'attaque  qui  devait 
nous  être  donné  par  la  droite;  mais,  au  moment  où  la 
vue  put  s'étendre,  on  vit  que,  par  une  répétition  du  mou- 
vement de  la  veille,  une  forte  colonne  de  Napolitains  et 
de  lazaroni  avait  débouché  du  pont  de  la  Madeleine  et 
dépassait  notre  flanc  gauche  pour  renforcer  les  insurgés 
des  campagnes,  peut-être  aussi  pour  nous  empêcher  de 


DEUXIÈME  JOUR   DE  LUTTES.  389 

renouveler  nos  attaques  contre  le  faubourg.  A  Tinstant  et 
sans  prévenir  le  général  Duhesme  (ce  que  je  n'ai  jamais 
compris),  le  colonel  Broussier,  prenant  le  double  des 
troupes  qui,  la  veille«  m'avaient  suffi  pour  une  opération 
entièrement  semblable,  marcba  contre  cette  colonne  et 
la  força  à  la  retraite;  mais,  ce  que  je  m'étais  gardé  de 
faire  et  ce  qu'il  fit  par  bonbeur  pour  moi,  il  la  poursui- 
vit dans  l'espoir  de  la  joindre  avant  qu'elle  pût  ren- 
trer dans  Naples,  ce  que  du  reste  la  rapidité  de  la  re- 
traite rendit  impossible. 

Il  y  avait  une  grande  beure  qu'il  était  parti,  et  nous 
l'avions  entièrement  perdu  de  vue,  lorsque  le  canon  du 
fort  Saint-Ëlme  se  fit  entendre.  C'était  le  signal  qui  nous 
était  donné  pour  commencer  notre  action  ;  je  me  trou- 
vais sur  le  front  de  bandière  de  la  64«  au  moment  où  se 
lit  entendre  ce  signal,  et  de  toute  ma  vitesse,  je  rentrai 
près  du  général  Dubesme  qui  n'était  pas  levé  :  c  Mon 
général,  lui  dis-je,  en  ce  moment  le  général  en  cbef  at- 
taque; il  compte  sur  nous,  et  si,  faute  de  notre  coopéra- 
tion, il  éprouvait  un  échec,  cet  échec  serait  irréparable. 
Or  une  partie  de  la  division  est  engagée  sur  une  opé- 
ration morcelée,  qui  ne  peut  avoir  plus  de  résultat  que 
la  pareille  opération  d'hier;  c'est  dans  Naples  même 
qu'il  faut  agir;  l'autre  partie  de  la  division  est  sous 
les  armes  et  pourrait...  — Mais  comment  voulez-vous, 
s'écria-t-il  en  m'interrompant  brusquement,  que  je  dis- 
pose de  troupes  que,  au  su  de  toute  la  division,  j'aiplacées 
sous  les  ordres  de  Broussier?  —  Il  n'est  pas  de  disposi- 
tions, répliquai-je,  qui  ne  restent  subordonnées  aux  évé- 
nements. >  J'osai  même  ajouter  qu'il  s'agissait  de  la 
prise  de  Naples,  et  non  de  considérations  de  cette  nature; 
mais  il  revenait  toujours  à  ce  mot  :  «  Je  ne  ferai  pas  cet 
affront  à  Broussier,  l'ami  du  général  en  chef  et  le  mien.  > 
Je  n'obtenais  donc  rien  et  j'étais  au  désespoir,  lorsqu'une 


399    MEMOIRES    DU    GENERAL  BARON    THIEBAULT. 

idée  concilia  tout,  c  Mon  générai,  lui  dis-je,  vous  avez 
réservé  un  bataillon  de  la  17*  pour  la  garde  de  votre 
quartier  général;  eh  bien,  gardez  une  de  ses  compagnies, 
ce  qui  au  milieu  de  presque  toutes  yos  troupes  est  sura- 
bondant, donnez-moi  le  reste,  et  je  me  charge  de  reprendre 
le  faubourg  de  Capoue.  —  Vous  êtes  fou!  s'écria-t-il.  — 
J'en  connais  les  abords,  répliquai-je,  j'en  ai  ruiné  les 
principales  défenses;  des  carcasses  de  maisons  sans 
planchers  ne  peuvent  plus  être  occupées  et  disputées  ; 
ainsi  je  vous  garantis  le  succès,  sauf  à  vous  à  me  faire 
soutenir,  lorsque  j'aurai  repris  la  position..  9  A  cela  il 
était  incapable  de  manquer...  11  hésitait  encore,  mais 
revenu  plusieurs  fois  à  la  charge  et  par  mon  insistance, 
par  la  conviction  que  je  lui  communiquai  de  Tabsolue 
nécessité  d'agir,  j'obtins  qu'il  cédât  et  je  le  quittai  con- 
tent de  moi  parce  que,  de  quelque  manière  que  cette  ha- 
sardeuse attaque  tournât,  il  fallait  bien  qu'il  la  soutînt. 

Le  bataillon  prit  aussitôt  les  armes;  une  des  compa- 
gnies du  centre  remplaça  les  grenadiers  de  la  garde  du 
général  Duhesme,  qui  allaient  me  suivre,  et,  pendant 
qu'en  toute  hâte  ces  ordres  s'exécutaient,  j'avertis  le  com- 
mandant de  notre  compagnie  d'artillerie  légère  que^  du 
moment  où  j'aurais  dépassé  Taqueduc,  il  eût  à  commencer 
le  feu  et  à  tirer  dans  la  direction  de  l'entrée  du  faubourg 
de  Capoue,  jusqu'à  ce  qu'il  jugeât  que  j'y  dusse  arriver, 
c  Mais,  mon  général,  répliqua-t-il,  sur  quoi  voulez-vous 
que  je  tire  ?  je  ne  vois  rien.  —  Sur  rien  et  sur  personne, 
ce  qui  signifie  que  je  veux  deux  choses  :  Tune,  que  pen- 
dant mon  trajet  vos  boulets  passent  par-dessus  la  tète 
de  mes  soldats;  l'autre,  que  les  troupes  de  la  droite  et  le 
général  en  chef  entendent  que  nous  attaquons.  > 

Mon  bataillon  mis  en  mouvement  sur  quatre  petites 
colonnes,  précédées  par  quelques  tirailleurs,  je  pris  le 
commandement  des  deux  de  droite,  et  le  chef  de  batail- 


ENCORE  LA   PLACE  CAPOUANE.  391 

Ion  des  deux  de  gauche,  et,  les  faisant  marcher  de  front, 
je  me  dirigeai  diagonalement  par  la  droite  de  la  route 
de  Capoue  et  par  les  jardins,  à  travers  lesquels  mes  co- 
lonnes de  la  veille  au  soir  m'avaient  frayé  des  passages. 
Abrité  contre  le  feu  de  l'artillerie  ennemie  par  les  arbres 
d'abord,  puis  par  les  Napolitains  que  j'allais  attaquer, 
j'arrivai  à  ceux-ci  sans  perte,  et,  comme  en  les  aperce- 
vant nous  courûmes  dessus  en  jetant  de  grands  cris,  ils 
furent  abordés,  enfoncés  et  culbutés  en  un  moment.  Res- 
tait Fartillerie  reformée  pendant  la  nuit,  huit  pièces  à  la 
place  des  onze  que  nous  avions  enlevées;  elle  fut  prise 
à  revers  par  mes  voltigeurs,  et  tout  ce  qui  la  défendait 
fut  tué.  Ce  coup  de  main,  et  ce  ne  pouvait  être  autre 
cbose,  exécuté  avec  rapidité  et  presque  sans  coup  férir, 
je  me  jetai  dans  la  place  Capouane,  où  j'entrai  à  la  tète 
de  mes  grenadiers  et  au  pas  de  charge.  N'ayant  plus  à 
m'occuper  des  maisons,  je  n'eus  affaire  qu'aux  troupes 
et  aux  lazaroni;  mais,  d'une  part,  ils  étaient  ébranlés 
par  ma  brusque  arrivée,  par  la  perte  de  leurs  canons> 
d'un  bon  nombre  de  leurs  hommes,  et  par  la  vue  des 
effroyables  tas  de  morts  dont  tout  ce  terrain  était  cou- 
vert depuis  la  veille;  de  l'autre,  ne  pouvant  croire  qu'ils 
n'étaient  attaqués  que  par  un  seul  bataillon,  ils  nous  pri- 
rent pour  une  avant-garde;  enfin  ils  furent  assaillis  avec 
résolution,  et,  la  distance  ne  permettant  pas  plus  de  tirail- 
ler que  la  situation  ne  le  comportait,  la  baïonnette  fit 
raison  de  ce  dernier  acte  de  résistance  ;  en  peu  d'instants 
la  place  fut  en  mon  pouvoir. 

Je  me  hâtai  d'envoyer  au  général  Duhesme  l'avis  de 
ce  succès  et  la  demande  de  renforts,  mais  déjà  plusieurs 
bataillons  m'arrîvaient  par  ses  ordres.  Le  restant  de  la 
27«  légère,  les  30'  et  64*  de  ligne,  trois  pièces  de  notre 
artillerie  légère  et  le  7*  de  chasseurs  à  cheval  serrèrent 
sur  moi;  le  bataillon  de  la  i7«  me  quitta  pour  aller  re- 


332    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON    THIÉBAULT. 

joindre  le  colonel  Broussier,  à  qui  le  général  Duhesme 
le  renvoyait;  je  ne  me  trouvais  pas  moins  commander 
la  plus  grande  partie  delà  division. 

On  conçoit  cependant  que  je  m'abstins  de  toute  pour- 
suite (1).  Une  poursuite  ne  pouvait  être  significative 
qu'en  avant  de  la  porte  Capouane,  mais  de  là  partaient 
cinq  rues  divergentes;  il  aurait  fallu  former  cinq  co- 
lonnes sans  pouvoir  assigner  de  but  à  aucune  d'elles. 
J'avais  d'ailleurs  l'ordre  formel  de  ne  pas  quitter  le  fau- 
bourg, considéré  comme  le  pivot  sur  lequel  devaient  se 
réunir,  et  se  réunirent  en  effet  les  attaques  de  la  droite. 
Je  n'eus  donc  qu'à  soutenir  la  fusillade  et  à  repousser 
quelques  assauts ,  notamment  une  agression  de  deux 
mille  combattants,  composés  de  Suisses  et  de  lazaroni, 
qui  se  comportèrent  avec  la  plus  grande  bravoure  et  se 
reployèrent  dans  le  meilleur  ordre. 

Il  y  avait  déjà  longtemps  que  nous  soutenions  le  feu 
continu  des  Napolitains  lorsque  je  vis  bon  nombre  de 
mes  grenadiers  se  retirer  :  c  Ëb  bien  !  leur  criai-je,  vous 
vous  trompez  de  route;  l'ennemi  n'est  pas  par  là.  — 
Nous  savons  bien  où  il  est,  me  répondit  l'un  d'eux,  mais 
nous  n'avons  plus  rien  à  lui  dire  !  — Mon  général,  reprit 
un  autre,  nous  manquons  de  cartouches. —  Vous  allez  en 
recevoir,  mais  en  attendant  vous  avez  des  baïonnettes. 
—  Des  baïonnettes  contre  des  murailles  ?  —  Et  le  feu  des 
croisées,  riposta  un  plaisant,  on  dit  que  c'est  malsain.  » 

(1)  J*ai  toujours  été  pénétré  de  cette  idée  que  Tabsence  de  Brous- 
sier  fut  volontaire.  En  effet,  il  était  évident  qu'au  moment  où  la 
droite  attaquerait,  et  elle  devait  attaquer  vers  huit  heures,  la  pre- 
mière de  nos  opérations  aurait  pour  objet  de  reprendre  le  faubourg 
Capouan;  or,  il  ne  voulut  pas  courir  la  chance  d'un  insuccès,  ou 
môme  d'une  affaire  ordinaire  (et  on  ne  pouvait  plus  en  avoir  d'au- 
tres), sur  un  point  où  moi,  son  inférieur,  j'en  avais  eu  une  si  bril- 
lante. Et  voilà,  ai-je  pensé,  pourquoi  il  disparut  à.  la  tète  d'une 
colonne  que  sans  cela  il  aurait  fait  commander  par  un  chef  de 
brigade. 


CARTOUCHES    ENNEMIES.  393 

Je  sentais  un  courant  de  débandade  qui  cherchait  à  se 
maDifester;  à  tout  prix  il  fallait  l'arrêter.  D'autre  part, 
je  savais  le  grand  parc  vide,  les  munitions  du  parc 
de  la  division  épuisées,  et  cependant  plus  la  situation 
pouvait  être  critique,  plus  il  fallait  faire  bonne  conte- 
Dance.  J'avais  mis  pied  à  terre,  et  barrant  la  route  à  mes 
grenadiers  :  «  Quand  on  est  venu  ensemble,  leur  criai-je, 
on  ne  s'en  va  qu'ensemble;  je  n'ai  pas  plus  de  car- 
touches que  vous,  et  je  reste.  »  Puis  j'ordonnai  de  former 
en  peloton  les  hommes  qui  se  repliaient  faute  de  muni- 
tions et  je  fis  barrer  les  sorties  du  faubourg  de  Capoue 
par  des  pelotons  de  cavalerie. 

Pendant  que  ces  ordres  s'exécutaient,  je  me  trouvais 
pêle-mêle  avec  ces  grenadiers,  et  le  hasard  me  ût  entendre 
l'un  d'eux  disant  à  un  de  ses  camarades  et  à  demi-voix  : 
c  Bah  !  si  je  voulais  des  cartouches,  je  sais  bien  où  j'en 
trouverais.  >  A  l'instant  je  me  retourne  et,  lui  saisissant 
le  bras,  je  l'invite  à  répéter  ce  qu'il  vient  de  dire.  Il 
ne  me  croyait  pas  si  près  de  lui,  et  c'est  en  souriant  de 
la  manière  dont  il  était  pris  qu'il  répliqua  :  c  J'ai  dit, 
mon  général,  que  si  l'on  voulait  bien  des  cartouches,  je 
crois  savoir  où  l'on  en  trouverait.  »  Alors  il  m'apprend 
que,  au  delà  de  la  porte  Capouane,  en  tiraillant  dans  une 
rue  qu'il  me  désigna,  il  a  vu  des  civils  se  succéder 
dans  une  maison  et  en  sortir  chargés  de  petits  paquets, 
qu'ils  distribuaient  aux  lazaroni  :  t  £t  vous  connaissez 
cette  maison  ?  —  Oui,  mon  général  I  —  Et  vous  pour- 
riez m'y  conduire?  —  Oui,  mon  général!  —  Eh  bien! 
grenadiers,  en  avant;  nous  irons  ensemble.  > 

Un  bataillon  de  la  11*  de  ligne,  appartenant  à  la  pre- 
mière division,  par  suite  d'un  ordre  mal  donné  ou  mal 
exécuté,  venait  de  m'arriver,  et,  en  attendant  qu'on  le 
réclamât  ou  qu'il  plût  à  son  chef  de  s'en  aller,  je  l'avais 
joint  à  une  de  mes  réserves  placée  dans  la  rue  qui  se 


394    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON    THIÉBAULT. 

dirige  de  ia  place  Capouane  vers  le  Vésuve.  Je  décidai 
de  m'en  servir  pour  mon  expédition.  Je  fis  donc  prendre 
es  armes  à  ses  quatre  compagnies  de  gauche,  les  vol- 
tigeurs y  compris,  et  après  avoir  laissé  pour  le  temps 
de  mon  absence  le  commandement  au  colonel  Méjean, 
me  mettant  à  leur  tête  et  tenant  toujours  mon  grenadier 
par  la  main,  je  débouchai  de  cette  porte  Capouane  où 
convergeaient  les  feux  des  cinq  rues,  et,  sous  la  protection 
d'une  cinquantaine  de  tif ailleurs,  je  me  précipitai  à 
toutes  jambes  vers  la  maison  en  question.  Par  bonheur, 
car  il  y  a  du  bonheur  en  tout  ce  qui  réussit,  une  partie 
des  Napolitains,  fuyant  devant  nous,  prirent  cette  maison 
pour  refuge,  ce  qui  ne  laissa  pas  le  temps  d'en  fermer  la 
porte.  Une  de  mes  compagnies  s'y  jeta  avec  moi  pen- 
dant que  les  trois  autres,  restées  dans  la  rue,  soutenaient 
la  fusillade,  et  tout  ce  qui  se  trouvait  dans  cette  maison 
fut  égorgé. 

Mon  grenadier  ne  s'était  pas  trompé  :  c'était  non  seu- 
lement un  magasin,  mais  un  atelier  de  cartouches;  nous 
en  trouvâmes  un  approvisionnement  immense,  et  de  plus 
je  ne  sais  combien  de  barils  de  poudre,  véritable  fortune, 
puisque  nous  étions  approvisionnés  par  nos  ennemis 
eux-mêmes  de  munitions,  avec  lesquelles  nous  allions  les 
détruire.  On  conçoit  en  quelle  hâte  je  fis  charger  de 
cartouches  tous  les  hommes  entrés  dans  la  maison  ;  à 
peine  chargés,  je  les  renvoyai  homme  par  homme  à  la 
place  Capouane;  une  seconde  compagnie  fut  successi- 
vement et  de  la  même  manière  employée  au  même 
service;  les  voltigeurs  le  furent  ensuite,  et  ce  fut  avec  leur 
dernier  peloton  que  je  me  retirai,  faisant  filer  devant 
moi  ceux  de  mes  blessés  en  état  de  marcher,  laissant  les 
autres  dans  la  maison  que  je  fis  occuper  et  garder  par  la 
quatrième  compagnie  restée  la  dernière  dans  la  rue^ 
J'avais  convenu  d'un  double  signal,  pour  le  cas  où  sa 


FEU   AUX   POUDRES.  395 

retraite  deviendrait  nécessaire  par  sa  position  oa  par 
mes  ordres,  c'est-à-dire  dans  les  hypothèses  d'un  incen- 
die on  dans  celle  du  départ  du  bataillon  de  la  11%  cas 
dans  lequel  elle  serait  remplacée  par  une  autre. 

Au  nombre  des  maisons  où,  au  delà  du  faubourg  de 
Capoue,  on  continuait  à  nous  faire  le  plus  de  mal,  s'en 
trouvait  une  assez  grande  et  qui,  par  quatre  étages  de 
feu,  contribuait  fortement  à  rendre  l'avancée  de  la  porte 
Capouahe  intenable.  S'en  emparer  eût  été  meurtrier, 
l'occuper  ensuite  nous  morcelait,  et,  profitant  du  rem- 
placement de  la  compagnie  de  la  11*  dans  mon  magasin 
de  cartouches,  j'ordonnai  de  me  rapporter  le  plus  de 
cartouches  possible  et  deux  barils  de  poudre.  La  nuit 
approchant  allait  doubler  l'effet  sur  lequel  je  comptais. 
Les  barils  arrivés ,  pendant  que  cinquante  hommes 
tiraient  dans  les  fenêtres,  j'ordonnai  à  quatre  sapeurs 
de  se  porter  rapidement  à  cette  maison,  d'en  enfoncer 
la  porte  à  coups  de  hache  et  de  frayer  ainsi  la  route  à 
quatre  canonniers,qui  défonceraient  les  deux  barils  sous 
l'escalier,  en  allumeraient  les  mèches,  puis  se  sauve- 
raient. Tout  cela  s'exécuta  tellement  à  point  que  mes 
hommes  n'avaient  pas  encore  repassé  la  porte  Gapouane 
quand  l'explosion  fit  sauter  non  seulement  tous  les 
planchers  de  la  maison,  mais  tous  les  lazaroni  qui  s'y 
étaient  entassés,  et  les  maisons  contiguës  se  trouvèrent 
ébranlées.  L'effet  fut  décisif;  de  cette  rue,  d'où  nous 
avions  été  le  plus  incommodés,  il  ne  nous  vint  plus 
un  seul  coup  de  fusil;  bientôt  même  le  feu  des  rues  voi- 
sines, qui  débouchaient  sur  celle-là,  diminua  assez  pour 
que  je  pusse  placer  des  postes  avancés.  L'espèce  de  répit 
que  cette  explosion  me  procura  vint  même  d'autant  plus 
à  propos  que  la  64*  me  quitta  pour  renforcer  encore  le 
colonel  Broussier,  qui  recevait  enfin  l'ordre  d'attaquer  le 
lendemain,  à  la  pointe  du  jour,  et  d'enlever  le  pont  de  la 


dkH»    MEMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

Madeleine,  de  prendre  le  fort  del  Carminé  et  de  brûler 
It)  IMcco-Molo,  principal  quartier  des  lazaroni. 

Après  tant  de  pertes  et  de  si  terribles  exemples,  le 
général  en  chef  avait  espéré  qu'enfin  les  lazaroni  vien- 
draient à  jubé  pendant  la  nuit  qui  allait  s'écouler;  mais 
rien  ne  pouvait  calmer  leur  frénésie ,  et,  pendant  qu'une 
partie  de  nos  soldats  réparaient  leurs  forces  épuisées  et 
se  préparaient  à  de  nouveaux  combats  en  dormant  au 
milieu  des  cadavres  et  des  décombres,  l'autre  partie  sou- 
tenait des  attaques  de  vive  force  sans  cesse  renouvelées. 
Deux  des  forts  napolitains,  le  fort  del  Carminé  et  le 
fort  Neuf,  tenaient  encore;  le  pont  de  la  Madeleine  con- 
tinuait à  être  au  pouvoir  des  forcenés  à  qui  restaient 
encore  douze  à  quinze  pièces  de  bataille.  Maîtres  des 
deux  tiers  de  la  ville  et  des  parties  les  moins  accessibles, 
secondés  par  l'insurrection  des  campagnes,  les  laza- 
roni comptaient  encore  sur  l'inutilité  de  nos  efforts,  ils 
espéraient  un  succès  et  se  persuadaient  que  notre  des- 
truction totale  en  serait  la  prochaine  conséquence. 

Le  commencement  du  jour  fut  digne  de  la  nuit;  à  peine 
put-on  se  distinguer  que  nos  postes  furent  assaillis 
avec  un  redoublement  de  fureur.  Sur  la  droite  le  fort 
Neuf,  que  l'on  parvint  à  aborder  en  comblant  quelques 
parties  du  fossé  ou  en  le  rendant  praticable  avec  des 
charpentes,  des  débris  de  maisons  ou  des  meubles,  fut 
escaladé  au  moyen  d'échelles,  découvertes  pendant  la 
nuit,  et  enlevé  à  la  baïonnette  par  le  11*  de  ligne;  sa 
prise  fut  un  coup  de  foudre  pour  les  lazaroni,  qui  nous 
disputaient  encore  ce  quartier  de  Napies  et  qui  de  suite 
furent  abîmés  par  l'artillerie  du  fort;  pendant  ce  temps 
le  général  Kellermann  achevait  de  nettoyer  les  appro- 
ches du  château,  et  d'enlever  les  dernières  pièces  de 
canon  qui  nous  menaçaient  encore  de  ce  côté. 

Sur  la  gauche,  en  ce  qui  me  concerne,  à  l'exception 


TROISIÈME  JOUR   DE  LUTTES.  397 

d'un  seul,  tous  mes  bataillons  donnèrent;  mais,  grâce  à 
mon  artillerie  légère,  les  rues  adjacentes  au  faubourg 
de  Capoue  encombrées  de  nouvelles  masses  de  lazaroni 
furent  balayées  de  manière  à  me  permettre  enfin  de  me 
déployer  au  delà  de  la  Porte.  Quant  à  Broussier,  qui 
pendant  la  nuit  avait  reçu  les  derniers  renforts,  il  mar- 
cha dès  la  pointe  du  jour  sur  le  pont  de  la  Madeleine. 
Sans  parler  de  six  à  huit  mille  lazaroni,  six  cents  Alba- 
nais et  six  pièces  d'artillerie  concouraient  à  la  défense 
du  pont,  et  toutes  ces  forces  opposèrent  la  résistance  la 
plus  opiniâtre  et  la  plus  longue.  Plusieurs  heures  lais- 
sèrent la  question  indécise;  enfin,  nos  trois  pièces  d'ar- 
tillerie légère  étant  parvenues  à  ouvrir  des  vides  dans 
les  rangs  ennemis,  le  colonel  Broussier  jugea  que  le  mo- 
ment d'en  finir  était  venu,  et  six  compagnies  de  grena- 
diers s'élancèrent  au  pas  de  course  et  franchirent  le  pont. 
Les  six  pièces  gui  le  défendaient  furent  prises,  et  les  la- 
zaroni, malgré  leur  intrépide  attitude,  une  fois  abordés, 
furent  enfoncés  et  bientôt  écharpés  par  le  25*  de  chas- 
seurs à  cheval;  dès  lors,  tout  fut  désastre  pour  ces  misé- 
rables. Quant  aux  Albanais,  ils  conservèrent  leurs  rangs 
jusqu'au  moment  où  ils  se  trouvèrent  débarrassés  des 
lazaroni,  qui  les  avaient  placés  entre  deux  feux  et  tuaient 
quiconque  se  battait  mal.  Sitôt  qu'ils  virent  leurs  terri- 
bles surveillants  renversés,  ils  se  jetèrent  tous  à  genoux 
et  demandèrent  grâce.  On  leur  fit  quartier,  mais  aucun 
d'eux  n'étant  rentré  dans  le  fort  del  Carminé,  où  la  cava- 
lerie empêcha  les  lazaroni  de  se  jeter,  ce  fort  fut  de 
suite  occupé  par  un  bataillon  de  la  17*.  Il  ne  restait  plus 
au  colonel  Broussier,  pour  accomplir  sa  triple  mission, 
qu'à  brûler  le  Picco-Molo,  et  il  allait  porter  la  torche  au 
sein  de  ce  repaire,  lorsqu'un  émissaire  du  général  en 
chef  l'arrêta. 
En  efi'et,  à  l'exception  du  centre  de  la  ville  et  du  quar- 


398    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  RARON    THIEBAULT. 

lier  des  lazaroni ,  tout  était  vaincu  ;  l'espérance  Tétait 
comme  les  hommes.  Quelques  milliers  de  forcenés  hur- 
laient encore,  mais  leurs  cris  n'avaient  plus  d'échos,  et 
cette  dernière  convulsion  du  monstre  n'attestait  que  son 
agonie.  Le  général  en  chef,  qui  au  dernier  degré  alliait 
les  qualités  qui  honorent  l'homme  à  celles  qui  illustrent 
le  guerrier,  était  sans  cesse  porté  à  arrêter  l'effusion  du 
sang  et  les  ravages  de  la  guerre  ;  dans  l'espoir  qu'en- 
ûn  des  paroles  de  paix  pourraient  être  écoutées,  il  en- 
voya des  émissaires  aux  patriotes,  aux  personnages  les 
plus  influents  ;  il  persuada  quelques  prêtres  à  force  d'ar- 
gent, et,  grâce  à  ces  derniers,  qui  prêchèrent  la  sou- 
mission comme  un  effet  de  la  volonté  de  Dieu,  après 
avoir  prêché  la  résistance  au  nom  du  même  Dieu,  le 
principal  chef  des  lazaroni,  Michèle  de  Laudo,  Michel 
pour  nous,  fut  persuadé;  à  sa  voix,  le  carnage  s'arrêta. 
C'est  ainsi  que,  le  23  janvier  1799,  s'accompHt  cette 
prise  de  Naples,  pour  laquelle  l'armée,  ainsi  que  le  chef 
de  l'état-major  général  l'écrivit  au  ministre  de  la  guerre, 
fit  des  prodiges  et  les  généraux,  comme  l'écrivit  le  géné- 
ral en  chef  au  Directoire,  ûrent  des  miracles.  Le  général 
Duhesme  arrivait  alors  dans  le  faubourg  de  Capoue,  où 
il  se  montrait  pour  la  première  fois  ;  il  venait  à  peine 
de  nous  apprendre  cette  pacification  presque  aussi  néces- 
saire aux  vainqueurs  qu'aux  vaincus,  lorsque  le  géné- 
ral en  chef,  suivi  de  tout  son  état-major,  parut  et  s'arrêta 
au  milieu  des  ruines,  des  débris  et  des  trophées.  Le  gé- 
néral Duhesme  alla  aussitôt  à  lui,  et,  malgré  la  difficulté 
avec  laquelle  il  parlait  encore,  il  fit  le  rapport  de  ses 
opérations  contre  Naples;  dans  ce  rapport,  ma  part  fut- 
relatée  en  termes  les  plus  honorables,  et  le  général  Du- 
hesme termina  par  ces  mots  hautement  proférés  :  t  Blessé, 
je  n'ai  pu  conduire  les  attaques;  mais,  partout  où  était 
Thiébault,  j'étais  aussi  tranquille  que  si  j'y  avais  été  moi- 


ADJUDANT  GÉNÉRAL  SUR  LE  CHAMP  DE  RATAILLE.  399 

même  !  »  A  l'instant  ie  générai  en  chef,  qui  savait  mon 
rôle  depuis  le  commencement  de  la  campagne  et  qui 
avait  sous  les  yeux  les  irrécusables  preuves  des  succès 
que  j'avais  remportés  dans  ce  faubourg,  témoin  de  cin- 
quante-quatre heures  de  combats  acharnés,  le  général 
en  chef  porta  son  cheval  trois  pas  en  avant  et,  m'apo- 
strophant  à  haute  voix,  me  dit  :  «  Citoyen  Thiébatilt,  au 
nom  de  la  République  française  et  en  vertu  des  pouvoirs 
dont  je  suis  revêtu,  je  vous  nomme  adjudant  général 
sur  le  champ  de  bataille  (i).  > 

A  peine  cette  nomination,  la  seule  que  dans  ma  vie 
j'aie  vu  faire  de  cette  manière,  fut-elle  proclamée,  le  gé- 
néral Duhesme  m'embrassa,  et,  pour  que  rien  ne  man- 
quât à  ce  plus  beau  moment  de  ma  vie  militaire,  il  me 
■dit  :  a  ...Allons,  voilà  ce  qui  s'appelle  arriver  aux  grades 
supérieurs  par  la  belle  porte.  »  Il  était  impossible  de  ne 
pas  se  sentir  exalté  dans  un  moment  semblable,  et 
je  ne  l'étais  pas  moins  du  grade  même  que  de  la 
manière  dont  je  l'avais  reçu,  lorsque  le  général  en  chef, 
que  nous  avions  suivi  sur  la  place  délie  Pigne,  fut  as- 
sailli par  quatre  chefs  de  lazaroni,  ayant  à  leur  tête 
Michel,  et  qui,  à  grands  cris  et  avec  toute  l'exaltation  la- 


(i)  J'ai  raconté  comment,  pour  rendre  plus  rapide  la  nomination 
de  BrousBÎer  au  grade  de  général  de  brigade,  le  général  Duhesme 
avait  prêté  à  ce  colonel  les  faits  de  ma  première  attaque  de  Naples  ; 
de  môme,  pour  une  même  raison,  il  avait  attribué  à  Ordonneau 
des  mesures  qup  j'avais  dirigées  à  Cbieti.  Il  aimait,  selon  ses  con- 
venance», \  faire  ces  tripotages  de  pouvoir,  entendant  qu'on  le 
laissât  maître  de  dispenser  la  célébrité  par  les  moyens  qu'il  jugeait 
bons;  il  ne  se  cachait  pas  de  ces  emprunts,  ainsi  qu'on  l'a  vu  par 
la  manière  dont  il  dicta  ses  rapports  à  mon  secrétaire  ;  car  au 
fond  il  était  équitable,  et  se  justifiait  tôt  ou  tard  en  faisant 
décerner,  pour  chacun  à.  son  heure,  la  récompense  due.  On  voit 
comment  il  s'en  acquitta  ce  jour-là.  envers  moi  ;  de  même,  je  l'ai  dit, 
sitôt  Ordonneau  nommé  chef  de  brigade  et  Broussier  général, 
il  s'empressa  de  rectifier  par  de  nouvelles  déclarations  celles  qu'il 
avait  notoirement  faussées. 


403    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

zaronique,  le  suppliaient  d'envoyer  une  garde  à  saint  Jan- 
vier. Cette  demande  accordée,  et  les  regards  du  général 
en  chef  s'étant  portés  sur  moi  au  moment  où  il  cherchait 
à  qui  confier  cette  mission  :  <  Prenez  une  compagnie  de 
grenadiers,  me  dit-il,  et  conduisez-la  vous-même  et 
comme  garde  d'honneur  au  corps  de  saint  Janvier;  ces 
hommes  vous  guideront.  > 

Au  premier  coup  d'œil,  rien  n'était  plus  simple;  mais, 
dans  cette  ville  livrée  à  l'anarchie,  si  les  plus  horribles 
excès  venaient  de  s'arrêter,  il  s'en  fallait  encore  que  la 
soumission  fût  générale;  de  plusieurs  côtés  on  en- 
tendait des  reprises  de  fusillade;  or,  s'engager  dans  les 
rues  les  plus  étroites,  les  plus  tortueuses  et  les  plus  po- 
puleuses de  cette  immense  capitale,  alors  que  la  paix 
qui  s'était  conclue  sur  des  points  extérieurs  pouvait  être 
ignorée  et  méconnue  au  centre,  alors  que  des  assassi- 
nats ne  devaient  pas  encore  être  considérés  comme  des 
délits,  s'y  engager  avec  une  compagnie  de  grenadiers, 
qui  aux  yeux  de  cette  populace  superstitieuse  représen- 
taient la  haine  de  la  religion  et  delà  royauté,  c'était  plus 
chanceux  que  le  général  Championnet  ne  l'avait  pensé. 
Je  ne  m'abusai  pas  sur  la  gravité  de  cette  mission  et  je 
me  fis  remettre  tout  l'argent  blanc  que  mes  adjoints  et  se- 
crétaires avaient  sur  eux;  ensuite  j'ordonnai  à  ce  Michel 
et  à  ses  acolytes  de  marcher  devant  moi,  non  seulement 
pour  me  guider,  comme  l'avait  dit  le  général  en  chef, 
mais  de  plus  pour  proclamer  la  mission  que  j'allais  rem- 
plir. 

Notre  départ  fut  facile,  bientôt  cependant  notre  appa- 
rition devint  un  objet  de  curiosité  pour  les  uns,  d'irri- 
tation pour  les  autres,  d'affluence  pour  tous,  à  ce  point 
que  de  toutes  parts  on  se  précipitait  vers  nous;  mais,  à 
mesure  que  nous  avancions,  l'étonnement  semblait  de 
plus  en  plus  se  changer  en  fureur.  Des  hommes  armés 


■  VIVE   SAINT  janvier!  »  401 

ne  tardèrent  pas  à  paraître,  et  des  cris  menaçants  à  être 
proférés.  La  poussée  devint  telle  que  par  moments,  ofïi- 
cîers  et  grenadiers,  nous  en  étions  à  ne  plus  pouvoir 
bouger.  A  cheval  et  plus  en  vue  que  les  autres,  mes  offi- 
ciers et  moi,  nous  fûmes  mis  enjoué,  et  c'est  alors  que, 
la  position  devenant  tout  à  fait  critique,  je  fis  renouveler 
l'annonce  de  ma  mission,  et,  criant  de  toutes  mes  forces  : 
«  Viva  San  Gennaro  !  »  (Vive  saint  Janvier  !)  tout  mort 
qu'il  était  depuis  quatorze  cent  quatre-vingt-douze  ans , 
je  jetai  en  l'air,  du  côté  des  plus  mauvaises  figures  et 
des  maisons  les  plus  menaçantes,  une  poignée  de  piastres; 
quelle  que  fût  l'exaspération  de  ces  énergumènes,  les 
piastres  les  alléchèrent,  et  les  plus  enragés,  se  trouvant 
les  plus  avides,  se  précipitèrent  pour  ramasser.  La  rue 
devint  un  peu  plus  libre,  j'en  profitai  pour  gagner  du 
terrain.  Quatre  fois  je  fus  réduit  à  cet  expédient,  criant 
plus  fort  en  l'honneur  du  saint,  et,  quand  enfin  j'arrivai 
à  l'église,  c'était  temps  que  mon  défilé  prît  fin,  car  mes 
poches  étaient  vides.  Tous  ceux  qui  m'accompagnaient 
restèrent  convaincus  qu'un  seul  coup  de  fusil  tiré  devait 
être  pour  nous  un  signal  de  mort,  et  que  ce  premier  coup 
de  fusil,  qui  aurait  entraîné  les  autres,  mes  précautions 
et  mon  subterfuge  empêchèrent  seuls  qu'il  ne  fût  tiré. 
Parmi  mes  officiers  se  trouvait  le  brave  Girard,  alors 
aide  de  camp  du  général  Monnier,  et  qui,  depuis  la  bles- 
sure de  ce  général,  servait  auprès  de  moi.  Homme  de 
cœur  et  vaillant  officier,  il  ne  m'avait  suivi  que  pour 
partager  des  dangers  sur  lesquels  il  ne  s'était  pas  trompé 
plus  que  moi  î  Peu  de  jours  après,  il  fut  fait,  à  l'applau- 
dissement de  tous,  chef  de  bataillon  (1). 


(1)  Do  venu  lieutenant  général,  il  termina  sa  carrière  et  sa  vie 
sur  un  des  ciiamps  do  bataille  de  1815,  dans  celle  héroïque  héca- 
tombe de  nos  braves,  derniers  débris  de  notre  gloire  désormais 
sombrée  t 

H.  20 


n 


402    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   TUIÉBÂULT. 

Parvenu  devant  le  portail  de  Saint-Janvier,  je  fis  mettre 
mes  grenadiers  en  bataille  et  j'envoyai  Girard,  conduit 
par  Michel,  informer  de  mon  arrivée  le  cardinal  Zurlo, 
le  prélat  vénéré  de  tous  les  Napolitains,  et  l'inviter  à 
vouloir  bien  concourir  à  ce  que  ma  mission  fût  remplie 
avec  la  dignité  et  les  convenances  dont  elle  était  suscep- 
tible.  En  effet,  les  grandes  portes  de  la  basilique  ne  tar- 
dèrent pas  à  s'ouvrir,  et  le  cardinal  parut  à  la  tôte  de 
son  clergé,  dans  tout  l'éclat  de  la  plus  grande  pompe 
sacerdotale  !  Je  lui  annonçai  alors  à  haute  voix  et  en 
italien,  pour  que  chacun  pût  m'entendre  et  comprendre^ 
la  teneur  de  mes  ordres,  et,  à  la  vue  de  cette  multitude 
qui  croissait  sans  cesse  et  qui  en  moins  d'un  instant  eut 
envahi  l'église,  je  conduisis  ma  compagnie  devant  la 
chapelle  du  saint.  Pendant  que  l'on  posait  deux  fac- 
tionnaires en  dedans  de  la  grille  et  deux  en  dehors, 
et  qu'au  pied  de  l'autel  je  m'agenouillais  en  prière^ 
je  fis  présenter  les  armes  et  battre  aux  champs  t  On 
désigna  ensuite  un  local  dans  lequel  la  compagnie  fut 
placée  et  une  chambre  attenante  pour  les  officiers.  Cet 
objet  réglé,  je  me  concertai  avec  le  cardinal  pour  que, 
moi  parti  et  jusqu'à  ce  qu'il  en  fût  autrement  convenu, 
mes  hommes  fussent  consignés,  l'église  fermée.  Les  offi- 
ciers et  surtout  mes  grenadiers,  peu  coutumiers  du  ser- 
vice d'église,  reçurent  les  plus  sérieuses  recommandations 
pour  qu'aucun  d'eux  ne  se  permît  la  moindre  plaisan- 
terie et  qu'aucun  homme  ne  s'écartât,  ce  qui  était  trop 
senti  pour  ne  pas  être  littéralement  exécuté. 

J'eus  besoin  de  Michel  et  de  ses  acolytes  pour  opérer 
mon  retour,  comme  j'en  avais  eu  besoin  pour  ma  venue; 
je  pus,  grâce  à  leur  aide  et  non  sans  de  nouveaux  dan- 
gers, retraverser  cette  foule  encore  menaçante,  que  je 
ne  pouvais  plus  occuper  avec  de  la  monnaie  blanche; 
mais  enfin  je  rejoignis  le  général  en  chef,  auquel  je  fis 


«  VIVE  LA  République!  »  408 

mon  rapport.  Déjà  il  avait  compris  qu'il  s'était  un  peu 
hâté  de  déférera  la  demande  de  Michel.  Heureusement, 
si  prématurée  qu'elle  fût,  la  mission  avait  réussi;  l'acte 
politique  se  trouvait  accompli,  le  tribut  exigé  par  le 
fanatisme  était  payé  et  l'avait  été  de  manière  à  produire 
l'effet  désiré. 

Dès  que  la  nouvelle  se  fut  répandue  et  que  le  peuple 
eut  compris  que  nous  protégions  son  saint  {il  santo)^  la 
scène,  comme  par  un  coup  de  théâtre,  changea  complè- 
tement, et  la  même  populace,  qui  s'était  battue  jusqu'à  la 
rage  pour  la  cause  de  son  roi  parjure,  se  retourna  avec 
le  même  délire  du  côté  des  Français,  en  criant  avec  une 
ardeur  sans  égale  :  Vive  la  République  ! 

Douze  mille  combattants,  attaqués  à   l'improviste, 
manquant  de  tout,  avaient  détruit  80,000  Napolitains, 
conquis  cent  drapeaux  et  trois  cents  canons,  fait  25,000 
prisonniers,  et,  après  une  marche  victorieuse  de  plus  de 
cent  vingt-cinq  lieues  à  travers  des  défilés  inaccessibles 
en  plein  cœur  d'hiver,  ils  s'étaient  emparés  de  la  capitale, 
la  troisième  ou  la  quatrième  de  l'Europe  par  le  nombre 
de  sa  population.  En  un  mois  à  peine,  ils  avaient  soumis 
tout  un  peuple  fanatisé  contre  eux.  L'heure  des  récom- 
penses était  venue;  une  loi  déclara  que  l'armée  de  Rome 
devenue  Tarmée  de  Naples,  ne  cessait  de  bien  mériter 
de  la  patrie;  des  lettres  de  félicitations  furent  écrites 
aux   généraux    Championnet,    Duhesme,  Monnier  et 
Kellermann;  des  armes  d'honneur  décernées  aux  gé- 
néraux Duhesme,  Monnier,  Dufresse  et  Rey  ;  des  sabres 
d'honneur  à  Tadjudant  général  Berthier,  aux  adjoints 
Duveyrier  et  d'Aiguillon;  enfin  furent  confirmés  dans 
leurs  grades  de    général  de    division,  le  général  de 
brigade  Olivier;  de  généraux  de  brigade,  les  chefs  de 
brigade   Broussier  et   Calvin;   d'adjudant  général,  le 
chef  de  bataillon  Thiébault  et  le  chef  d*escadron  Gau- 


494    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

thrin;   de  capitaine,  l'aide  de  camp  Ordonneau,  etc. 

Je  ne  me  suis  arrêté  à  cette  énumération  que  pour  avoir 
l'occasion  de  signaler  l'impression  qu'elle  fit  dans  l'ar- 
mée. La  plupart  des  récompenses  et  des  promotions 
furent  accueillies  avec  joie  ;  mais,  par  respect  pour  la 
vérité,  je  dois  dire  qu'il  manquait  à  ce  tableau  le  grade 
de  général  de  division  pour  le  général  Maurice  Mathieu 
et  une  armure  d'honneur  pour  le  général  Kellermann. 
L'armée  sentit  vivement  ces  deux  dénis  de  justice;  on 
était  embarrassé,  comme  humilié  même  d'avoir  parti- 
cipé à  des  grâces  auxquelles  des  officiers  généraux  si  dis* 
tingués,  surtout  si  méritants,  demeuraient  étrangers. 
Beaucoup  pensèrent,  et  le  général  Macdonald  fit  répéter 
que  c'était  lui  que  le  général  en  chef  poursuivait  dans 
les  officiers  de  sa  division;  mais  cette  assertion  me 
semble  démentie  par  ce  fait  que  Pamphile  Lacroix,  l'aide 
de  camp  préféré  du  général  Macdonald,  fut  promu  presque 
en  même  temps  au  grade  d'adjudant  général.  Quoi  qu'il 
en  soit,  ces  deux  récompenses,  oubliées  ou  refusées,  man- 
quent à  la  gloire  du  général  Championnet,  et  ce  qui  les 
rend  plus  marquantes,  c'est  que  les  deux  officiers  géné- 
raux qui  en  furent  privés  restèrent  justes  envers  leur 
général  en  chef,  alors  que  lui,  dans  cette  circonstance  du 
moins,  ne  fut  pas  juste  envers  eux. 

Et  cependant,  à  côté  de  ces  lacunes,  se  trouvaient  sur 
la  liste  de  singulières  faveurs.  La  prise  des  hommes  et 
du  matériel  à  Aversa,  prise  qui  valut  au  général  Dufresse 
les  armes  d'honneur  dues  au  général  Kellermann,  cette 
prise  s'était  faite  sans  résistance.  Le  rapport  parlait 
aussi  de  son  habileté  supérieure;  or  un  tel  éloge  ne 
cadrait  avec  rien  de  ce  qu'on  pensait  et  de  tout  ce  que 
j'ai  su  de  lui.  Comédien  à  la  Révolution  et  fort  be 
homme,  il  fut,  à  l'approche  de  la  Terreur  qui  le  fit 
éclore  et  sans  que  j'eusse  su  comment,  jeté  dans  l'armée; 


RÉCOMPENSES   ET   PROMOTIONS.  405 

comme  tant  d'autres,  il  fut  nommé  de  suite  général  de 
brigade  et  presque  aussitôt  commandant  de  Tarmée 
révolutionnaire,  ramassis  d'égorgeurs  et  de  sacripants  ! 
Je  n'ai  jamais  oublié  l'avoir  rencontré  au  Palais-Royal 
portant  à  la  boutonnière  en  décoration  et  très  bien 
ciselée  une  petite  guillotine  !  Je  le  retrouvai  ensuite  à 
l'armée  d'Italie,  mais  flânant  à  Venise  et  sans  comman- 
dement! Je  ne  l'ai  vu  en  ligne  que  pendant  la  campagne 
de  Naples,  comme  général  de  brigade  de  la  division 
Lemoine  d'abord,  puis  placé  momentanément  à  la  tête 
de  la  première  division!  Trente-six  ans  après,  il  est  mort 
général  de  brigade,  comme  il  était  fait  pour  mourir 
avec  ce  même  grade  après  cent  ans  et  un  jour  d'ancien- 
neté t  Ce  n'était  pas  un  mécbant  homme,  et  je  ne  dis  pas 
qu'il  ne  fût  brave;  mais  il  manquait  des  qualités  néces- 
saires pour  jouer  les  beaux  rôles;  et  ce  qui  pouvait  uni- 
quement le  recommander  auprès  du  général  Cham- 
pionnet,  c'était,  il  faut  bien  le  dire,  l'exaltation  de  ses 
opinions  politiques.  Cette  vertu,  si  c'en  est  une,  n'est  pas 
celle  qui  vaut  le  plus  en  face  de  l'ennemi,  et  l'armée  tout 
entière  regarda  les  prises  que  fit  le  général  Dufresse  à 
Aversa  comme  des  trouvailles  et  l'armure  qu'il  reçut 
comme  une  dérision.  Tandis  que  toutes  les  autres  récom- 
penses étaient  annotées  et  motivées  dans  le  rapport  du 
général  en  chef,  le  sabre  d'honneur  accordé  à  Léopold 
Berthier  ne  l'était  pas;  c'est  qu'en  effet  un  seul  pré- 
texte pouvait  être  invoqué,  et  qu'il  aurait  fallu  le  libeller 
ainsi  :  «  Parce  que  cet  officier  est  frère  de  son  frère 
Alexandre.  »  Chef  d'état-major  général,  Léopold  Ber- 
thier avait  peu  de  style  et  d'orthographe;  comme  mili- 
taire, aucun  fait  d'armes  ne  pouvait  lui  être  attribué,  pas 
plus  qu'à  son  autre  frère  César,  qui  n'a  jamais  conquis 
non  plus  un  seul  des  grades  qu'il  a  reçus. 
Enfin,  puisque  je  dois  avouer  mes  faiblesses  aussi  bien 


406   MÉMOIRES    DU   GÉNÉRAL  BARON    THIÉRAULT. 

que  celles  des  autres,  je  rapporterai  un  fait  personnel, 
parce  qu'il  me  fournit  l'occasion  de  peindre  une  fois  de 
plus  la  nature  simple  du  général  Championnet.  Ma  nomi- 
nation, faite  sur  le  champ  de  bataille,  avait  été  publiée 
par  un  ordre  du  jour  du  5  pluviôse.  Or  Tordre  du  jour 
annonçait  à  l'armée  des  récompenses  supplémentaires, 
notamment  celle  de  Gauthrin,  nommé  adjudant  général 
et  purement  et  simplement  accolé  à  moi.  J'en  fus  cho- 
qué ;  car  non  seulement,  sur  six  actions  saillantes  qui 
m'appartenaient  dans  cette  conquête  de  Naples  seule,  on 
n'en  avait,  dans  le  rapport  qui  me  concernait,  signalé  que 
deux;  mais  de  plus  ma  promotion,  conquise  sur  le  champ 
de  bataille,  servait  à  grandir  le  prestige  de  celle  de 
Gauthrin,  en  faveur  duquel  aucune  action  sérieuse  ne 
pouvait  être  relevée  et  qui  avait  gagné  son  avancement 
dans  le  cabinet,  je  ne  sais  sur  quels  dires  du  général 
Dufresse.  Je  ne  pus  ou  ne  sus  m'en  taire  et  j'allai  me 
plaindre  au  général  Duhesme,  qui  en  parut  contrarié  et 
peiné.  Fort  de  cette  confirmation,  j'osai  présenter  mes 
griefs  au  général  Championnet  et  je  lui  dis,  un  jour,  que 
la  manière  dont  il  avait  daigné  me  nommer  avait  donné 
à  mes  yeux  un  tel  prix  à  ma  nomination  que  tout  ce 
qui  était  de  nature  à  altérer  ce  souvenir  ne  pourrait 
manquer  de  m'afîecter  :  c  Bah!  reprit-il,  l'important 
était  d'être  adjudant  général ,  et  vous  l'êtes  !  Quant  à  la 
manière  dont  vous  avez  été  nommé,  l'armée  la  connaît, 
et  mon  rapport  au  Directoire  a  suppléé  à  un  ordre  du 
jour  qui  ne  relate  que  les  faits.  >  Le  ton  bienveillant,  la 
franchise  avec  lesquels  me  fut  faite  cette  réponse,  me 
prouvèrent  que  le  général  en  chef  faisait  dans  son  esprit 
la  différence  qu'il  n'avait  pas  faite  dans  son  ordre  du 
jour,  et  je  me  déclarai  satisfait. 

Outre  ces  causes  de  griefs,  bien  des  lacunes  ou  erreurs 
de  détails  se  trouvent  dans  le  rapport  que  le  général 


DENIS   DE  JUSTICE.  401 

en  chef  dut  rédiger,  pour  le  Directoire,  avant  d'être 
assez  exactement  ou  assez  complètement  renseigné.  Ces 
erreurs,  qu'il  serait  trop  long  de  rectifier  dans  des  Mé- 
moires,  je  ne  les  mentionne  que  pour  prévenir  les  histo- 
riens à  quels  points  les  documents  officiels  et  paraissant 
les  plus  authentiques  ne  relatent  que  des  vérités  approxi- 
matives, ne  fournissent  que  des  preuves  insuffisantes 
et  perdent  de  leur  valeur  aux  yeux  des  témoins  qui  ont 
été  bien  placés  pour  voir  et  pour  savoir;  à  ce  titre,  des 
Mémoires  sincères  vaudront  cent  fois  plus  que  toutes  les 
archives  d'un  ministère. 

Mais,  pour  en  revenir  aux  dénis  de  justice  dont  la 
campagne  de  Naples,  si  glorieuse  pourtant,  devint  le 
prétexte  ou  l'occasion,  s'il  en  fut  un  que  déplora  l'armée 
et  qui  réjouit  nos  ennemis,  ce  fut  celui  dont  le  général 
en  chef  allait  être  la  victime.  Pour  le  récompenser  d'un 
admirable  triomphe  il  allait  être  destitué,  mis  en  juge- 
ment avec  les  généraux  Duhesme,  Rey,  Dufresse,  Brous- 
sier,  Bonnamy.  Et  cela,  pourriture  des  pourritures,  parce 
que  Leurs  Excellences  le  comte  Merlin  de  Douai,  Lare- 
vellière-Lépeaux  et  Barras  le  voulaient  ainsi,  le  pre- 
mier comme  le  Fouquier-Tinville  des  généraux,  le 
deuxième  je  ne  sais  à  quelle  fin,  le  troisième  pour  affran- 
chir par  cupidité  des  misérables  créatures  de  tout  con- 
trôle et  favoriser  des  vols  dont  il  partageait  les  produits; 
mais  n'anticipons  pas  davantage  sur  la  manière  dont  le 
Directoire  en  cette  circonstance  trahit  la  patrie  et  pro- 
voqua du  même  coup  des  désastres  qui  hâtèrent  sa 
propre  ruine. 


CHAPITRE  XV 


Lorsque  j'étais  venu  rendre  compte  au  général  Cham- 
pionnet  de  l'exécution  de  ses  ordres,  relativement  à  la 
garde  de  Saint-Janvier,  il  n'avait  pu  s'empêcher,  comme 
je  l'ai  dit,  de  sourire  de  ce  que  la  mission  avait  eu  de 
prématuré.  11  approuva,  du  reste,  tout  ce  que  j'avais 
fait  et  voulut  bien  ajouter  :  «  Votre  couvert  est  mis  chez 
moi,  et  vous  en  profiterez  quand  vous  voudrez.  >  J'allai 
donc  me  préparer  au  premier  repas  que  j'eusse  fait 
depuis  quatre  jours,  et  à  ma  première  toilette  depuis 
mon  départ  de  Caserta. 

A  peine  à  table,  le  général  en  chef  reçut  plusieurs 
messages  ayant  pour  but  de  l'inviter  à  se  rendre  le  soir 
même  à  l'Opéra.  C'était  mêler  les  joies  et  les  acclama- 
tions frénétiques  aux  lamentations  retentissantes  et  aux 
gémissements  de  la  douleur  et  de  l'agonie.  Jusqu'alors, 
à  moins  d'ordres  contraires  et  positifs,  lorsque  nous 
prenions  quelque  ville,  que  ce  fût  même  sans  coup  férir, 
la  chute  de  cette  ville  avait  toujours  été  marquée  par  la 
fermeture  des  spectacles;  mais,  à  Naples,  nous  avions 
désarmé  une  effroyable  anarchie;  il  paraît  même  que  la 
nuit,  qui  commençait,  avait  été  fixée  pour  le  vol ,  le  pillage 
et  Tincendie;  les  gens  de  classe  moyenne,  tous  ceux 
qui  possédaient  et  dont  nous  nous  trouvions  avoir  sauvé 
la  vie  et  les  biens,  nous  accueillirent  comme  des  libéra- 
teurs. Voilà  pourquoi,   dans  Naples  fumante   de  car- 


REPRESENTATION   DE  GALA.  409 

nage  et  même  brûlant  encore,  notre  entrée  fit  rouvrir 
l'Opéra  et  changer  en  véritable  apothéose  la  représen- 
tation superbe  à  laquelle  on  nous  convia.  Je  fus  au 
nombre  des  officiers  qui  accompagnèrent  le  général  en 
chef,  et  jamais  je  n'oublierai  le  coup  d'œil  de  cette  salle 
Saint-Charles,  la  plus  grande  qui  existe,  et  qui  était 
comble  de  monde  et  du  plus  beau  monde.  J'entends 
encore  les  assourdissantes  acclamations  au  milieu  des- 
quelles le  général  Championnet  fut  reçu.  A  part  les  loges 
qui  nous  avaient  été  réservées  et  qui  étaient  celles  du 
Roi^  toutes  les  autres  se  trouvaient  pleines  de  femmes 
les  plus  charmantes  et  les  plus  parées.  Toutes  ces 
femmes  se  levèrent  à  notre  arrivée  et  firent  spontané- 
ment lever  tout  ce  que  la  salle  contenait  de  spectateurs; 
des  milliers  de  mouchoirs  blancs  s'élevaient  et  s'agi- 
taient avec  fureur,  de  sorte  que  la  salle,  éclairée  par 
une  triple  illumination,  semblait  pavoisée  du  haut  en 
bas.  Enfin  d'interminables  vivats  et  bravos  retentirent 
sans  discontinuation  pendant  un  demi-quart  d'heure,  et 
complétèrent  sous  ce  rapport  la  scène  à  la  fois  la  plus 
flatteuse  et  la  plus  extraordinaire. 

Beaucoup  plus  occupés  des  spectateurs  que  des  acteurs, 
on  conçoit  que  la  salle  pour  nous  était  la  scène  ;  aussi 
tout  ce  que  je  me  rappelle  de  ce  spectacle,  c'est  que  l'on 
donnait  le  Mariage  secret^  en  présence  de  l'auteur  de 
cette  ravissante  musique  (1).  Le  premier  acte  terminé,  le 
général  en  chef  se  leva,  salua  à  trois  reprises  cette  nom- 
breuse et  brillante  assemblée,  et,  salué  avec  transport, 
avec  ivresse  par  ces  trois  à  quatre  mille  assistants,  spon- 
tanément levés,  il  se  retira  au  milieu  d'applaudissements, 

(1)  Il  Malrinionio  segrelo,  opéra-boufle  italien  :  livret  de  Bertatti, 
musique  de  Domenico  Gmarosa.  Ce  petit  ouvrage  eu  deux  actes 
est  considéré  comme  un  chef-d'œuvre  ;  il  fut  représenté  pour  la 
première  fois  à  Vienne  en  1792.  (Éd.) 


410    MÉMOIRES    DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

de  cris  de  vivats,  dont  il  est  impossible  de  donner  une 
idée,  et  qui  ailleurs  qu'au  pied  du  Vésuve  et  dans  une 
atmosphère  moins  volcanique  eussent  été  impossibles. 
Ils  ne  pouvaient  avoir  de  point  de  comparaison  que  dans 
l'enthousiasme  frénétique  qui,  dans  cette  même  Naples, 
quatre  mois  et  un  jour  auparavant,  jour  pour  jour 
(22  septembre  et  23  janvier),  avait  été  témoigné  à  Nel- 
son, à  son  retour  d'Aboukir.  Encore  faut-il  répéter  que, 
par  un  contraste  qui  confond,  tout  cela  avait  lieu  pour 
nous,  neuf  à  dix  heures  après  que,  à  coups  de  canon  et 
de  baïonnette,  nous  combattions  encore  en  barbotant 
dans  le  sang  de  vingt  mille  des  habitants. 

Ce  ne  fut  que  le  commencement  des  fêtes;  des  dîners 
splendides  suivirent,  et  le  prince  Luca  Caracciolo  nous 
offrit,  le  4  février,  une  chasse  au  lac  d'Agnano.  Cette 
chasse  fut  admirable  par  l'endroit  où  elle  eut  lieu  et 
par  le  nombre  des  jeunes  dames  qui  s'y  trouvèrent.  Un 
festin  succéda  et  nous  fut  servi  dans  une  tente  magni- 
fique. Enfin  la  fête  se  termina  par  un  bal  somptueux  qui, 
donné  dans  le  palais  du  prince  à  Naples..  dura  une 
grande  partie  de  la  nuit. 

Chaque  jour  amenait  de  nouveaux  hommages  et  des 
réjouissances  nouvelles.  Jamais  les  chefs  d'une  armée 
étrangère,  ennemie,  ne  furent  les  objets  de  plus  d'em- 
pressement, de  plus  de  galanterie;  jamais  il  n'y  eut, 
sous  ce  rapport,  une  rivalité  plus  active  entre  les  per- 
sonnages du  plus  haut  rang.  Ainsi  l'élite  de  la  popula- 
tion se  donnait  à  nous  ou  plutôt  nous  adoptait;  car  c'est 
vraiment  nous  qui  avions  l'air  d'être  conquis,  et  Naples 
recommença  pour  nous  les  délices  de  Capoue,  heureuse- 
ment sans  les  mêmes  conséquences.  Le  général  Cham- 
pionnet,  au  reste,  était  fait  pour  justifier  une  semblable 
réception.  Ami  de  l'ordre  et  de  la  discipline,  ennemi  de 
tous  les  abus,  implacable  pour  les  voleurs,  ferme  et  bon 


SOCIÉTÉ  NAPOLITAINE.  411 

à  la  fois,  juste  et  loyal,  il  se  montrait  envers  les  Napoli- 
tains administrateur  aussi  éclairé  que  général  habile. 

Quant  à  moi,  le  désir  de  jouir  avec  quelque  publicité 
àe  la  récompense  honorable  que  je  venais  de  recevoir, 
la  possession  de  cette  ville  théâtre  de  tant  de  souvenirs, 
la  magnificence  des  sites  au  milieu  desquels  elle  se 
trouve  jetée  avec  tant  de  coquetterie,  toutes  ces  causes 
développèrent  en  moi  une  velléité  de  relations  portée  à 
ce  point  que,  pour  ainsi  dire  à  peine  descendu  de  che- 
val, j'avais  fait  appeler  un  jeune  prélat,  nommé  Michel 
Lagreca,  homme  distingué  et  fort  aimable,  que  j'avais 
vu  fréquemment  à  Rome.  J'acceptai  avec  empressement 
l'offre  qu'il  me  fit  de  me  présenter  à  la  femme  de  son 
frère  atné,  la  baronne  de  Polignano,  et  à  l'une  de  ses 
sœurs,  la  duchesse  de  Parabita.  La  première,  femme  de 
vingt-six  ans,  belle,  douce,  portait  sur  sa  physionomie 
le  caractère  des  vertus  que  les  calamités  désolant  le  pays 
lui  fournirent  l'occasion  de  pratiquer  d'une  manière 
vraiment  touchante.  La  dernière  n'était  pas  moins  bonne  ; 
l'excellence  de  son  cœur,  son  égalité  parfaite,  donnaient 
à  sa  société  un  agrément  qui  lui  dévouait  tous  ceux  qui 
avaient  été  à  même  d'en  apprécier  le  charme;  elle  rece- 
vait donc  beaucoup  de  monde.  Sans  doute,  la  présence 
d'une  armée  étrangère  diminuait  ses  relations  ;  mais  sa 
maison  continuait  à  réunir,  en  dépit  des  circonstances, 
beaucoup  de  cavaliers  surtout.  Je  citerai  d'abord  son 
mari,  homme  assez  nul,  ses  trois  frères,  Michel  Lagreca 
et  le  baron  Polignano,  que  j'ai  déjà  nommés,  puis  Luigi, 
qui,  suivant  son  frère  Michel,  avait  tout  juste  assez 
d'esprit  pour  être  attrapé  partout  le  monde;  un  prince 
mpérial,  dont  le  titre  faisait  le  principal  mérite;  le 
général  Kriege,  Suisse  depuis  son  enfance  au  service  de 
Naples,  recommandable  sous  une  foule  de  rapports  et 
qui,  quatre  ou  cinq  mois  après,  fut  tué  lors  de  l'attaque 


412    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

du  pont  de  la  Madeleine  par  Tarmée  du  cardinal  RufTo; 
un  comte  Scheel,  Danois,  qui,  depuis  trois  mois,  restait 
à  Naples  pour  y  pleurer  aux  genoux  d'une  dame  ;  le 
baron  de  RicciuUi,  Calabrais,  le  lieutenant  Kiereili,  Sici- 
lien, MM.  de  Sozzi,  ofûciers  de  marine,  Toscans  d'ori- 
gine, et  dont  je  devais  être  parent;  Pagni,  capitaine 
d'infanterie,  Napolitain,  auxquels  j'ajouterai  les  capi- 
taines Piquet  et  Dath,  Belges  tous  deux,  mes  adjoints. 

En  femmes,  la  société  de  Mme  Parabita  était  moins 
nombreuse.  Encore  ne  parlerai-je  que  de  deux  de  ces 
dames.  L'une  d'elles  était  une  Mme  Cetto,  femme  d'esprit, 
très  vive,  ayant  conservé  à  quarante  ans  la  gaieté  de  la 
jeunesse  et  employant  le  crédit  de  son  âge  à  faire  exé- 
cuter tous  les  projets  d'amusement  que  l'on  pouvait 
concevoir.  L'autre  était  une  jeune  Milanaise,  de  la  mai- 
son des  Médicis,  épouse  de  ce  baron  de  RicciuUi  et  l'idole 
du  comte  Scheel;  beauté  orientale  et  inspiratrice,  s'il 
en  fut  au  monde,  par  cette  fraîcheur,  cet  éclat,  ces  grâces 
que  l'art  ne  donna  et  ne  copia  jamais.  Elle  était  d'une 
taille  admirable,  sans  être  très  grande,  et  sa  physiono- 
mie, aussi  difficile  à  décrire  qu'à  peindre,  offrait  un 
mélange  heureux  de  la  vivacité  de  ses  impressions,  de 
la  force  et  de  l'extrême  sensibilité  de  son  caractère. 

Jamais  je  n'ai  rien  éprouvé  que  je  puisse  comparer  à 
l'impression  qu'elle  fit  sur  moi  lorsque,  dans  la  chaleur 
de  notre  premier  entretien,  elle  fixa  tout  à  coup  mes 
regards,  mon  àme  et  ma  pensée.  J'avais  admiré  sa 
figure,  sa  taille  et  ses  manières,  au  moment  où  elle  était 
entrée  chez  Mme  Parabita;  dès  son  début  j'avais  senti 
en  elle  le  don  si  rare  de  conversation  attachante;  mais 
lorsque,  animée  par  le  sujet,  elle  rappela  les  horreurs 
dont  notre  entrée  à  Naples  avait  arrêté  le  cours,  j'avoue 
que  je  fus  également  frappé  de  la  force  de  ses  tableaux 
qui  révélaient  un  esprit  si  juste,  si  ferme  et  si  décidé  ; 


M"*  RICCIULLI.  413 

de  même  je  fus  ému  des  larmes  que  lui  arracha  le  sou- 
venir des  victimes. 

La  révolution  qui  se  fit  en  moi  fut  telle  que,  troublé 
au  point  d'être  mal  à  mon  aise,  je  profitai  du  premier 
silence  pour  me  lever  et  pour  aller  recueillir  mes  sens 
dans  une  pièce  voisine.  Michel  Lagreca  survint;  je  l'in- 
terrogeai, il  me  donna  les  quelques  renseignements  dési- 
rables :  nous  rentrâmes  au  salon,  et  la  soirée  se  passa 
pour  moi  à  compléter  les  observations  que  j'avais  déjà 
faites  à  l'avantage  de  MmeRicciulli.  Je  remarquai  le  peu 
de  sympathie  existant  entre  elle  et  son  mari,  qui  d'ail- 
leurs ne  me  parut  avoir  rien  d'aimable  ni  dans  les 
formes  ni  surtout  dans  le  ton  qu'il  affectait  vis-à-vis 
d'une  si  charmante  femme.  Pendant  trois  semaines  je 
me  retrouvai  sans  cesse  avec  Mme  Ricciulli,  chez  Mme  Pa- 
rabita,  au  spectacle,  chez  Mme  Poiignano,  ou  dans  nos 
parties  de  campagne,  au  lac  d^Agnano,  à  Pozzuoli,  et 
ceci  me  ramène  à  parler  de  quelques  faits,  frivoles  sans 
doute,  mais  auxquels,  dans  mon  esprit,  s'associe  le  sou- 
venir de  l'adorable  Pauline  Ricciulli  et  que,  pour  cette 
raison,  je  me  plais  à  raconter. 

Peu  de  jours  après  notre  entrée  à  Naples,  Piquet 
était  venu  pour  dîner  avec  moi.  J'étais  invité  chez  la 
duchesse  de  Parabita,  je  montais  en  voiture  pour  me 
rendre  chez  elle  ;  je  le  dis  à  Piquet,  en  ajoutant  :  c  Vous 
voyez,  mon  cher,  que  nous  ne  pouvons  dîner  ensemble 
aujourd'hui.  —  Moi,  mon  général,  me  répondit-il  en 
riant,  je  ne  vois  pas  cela  du  tout.  —  Voudriez-vous  que 
je  vous  menasse  dans  une  maison  où  je  vais  pour  la 
première  fois?  —  Pourquoi  pas?  —  Et  en  redingote 
peut-être?  —  Raison  de  plus.  —  Vous  perdez  la  tête.  — 
Non;  mais  vous,  ne  perdez  pas  l'occasion  de  substituer 
un  dîner  amusant  à  un  dîner  maussade...  Emmenez-moi, 
vous  imputerez  à  ma  surdité  mon  obstination  à  vous 


414    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON    TSIÉBAULT. 

suivre,  et  pour  le  reste  laissez-moi  faire.  «Noos arrivons. 
En  saluant  la  duchesse,  je  lui  parle  de  mon  embarras^ 
de  mon  regret  de  n'avoir  pu  me  débarrasser  d'an 
malheureux  officier  dont  la  surdité  devient  totale  et  qui, 
m'ayant  aperçu  comme  je  descendais  de  voiture  à  la 
porte,  m'a  suivi,  quelque  chose  que  j'eusse  pu  lui  dire. 
Elle  me  répond  avec  une  extrême  obligeance  et  fait 
signe  à  Piquet  qu'il  est  le  bienvenu.  Alors  il  feint  de 
croire  que  ce  geste  a  sa  redingote  pour  objet  et,  de 
l'air  le  plus  confus,  il  répond  :  c  Sans  doute,  ma- 
dame, mon  costume  est  bien  inconvenant,  mais  ce  n'est 
pas  de  ma  faute,  c'est  de  la  faute  de  mon  général  qui 
m'amène  de  force;  oui,  madame,  de  force.  »  On  part 
d'un  éclat  de  rire,  et  Mme  Parabita  se  retourne  pour 
sourire  à  son  aise.  Vingt  quiproquos  se  succèdent  et 
continuent  de  même  à  table. 

Au  dessert,  je  parle  de  sa  voix,  et  de  manière  à  don- 
ner le  désir  de  l'entendre.  A  force  de  s'égosiller,  un  de 
ses  voisins  croit  lui  avoir  fait  comprendre  qu'on  le  prie 
de  chanter  :  c  Oh  t  que  ne  le  disiez-vous  !  »  lui  répondit- 
il.  Puis,  s'adressant  à  Mme  Parabita  :  c  Je  suis  tout  à 
vos  ordres  ;  mais  ma  timidité  est  extrême,  et,  à  moins 
qu'une  de  ces  dames  ne  veuille  commencer  avec  moi 
par  un  duo,  il  est  impossible  que  je  chante.  >  Aucune 
ne  savait  ou  ne  voulait  chanter.  Mais,  leur  dis-je,  obser- 
vez qu*il  suffît  d'en  faire  le  semblant,  d'ouvrir  la  bouche 
en  cadence,  de  faire  quelques  gestes  et  quelques  mines, 
et  il  croira  que  vous  chantez  ;  c'est  plus  facile  que  de 
faire  entendre  raison  à  ce  maudit  sourd,  i  Mme  Cetto  se 
prête  à  ce  rôle;  on  la  place  au  milieu  de  la  table,  en 
face  de  la  duchesse  ;  à  force  de  cris,  on  convient  d'un 
duo.  Piquet  demande  à  la  dame  qui  était  censée  de- 
voir chanter  avec  lui  de  lui  indiquer  ses  rentrées  par 
un  petit  coup  sur  le  bras...,  <  car  je  vous  avouerai,  lui 


CHEZ   LA  DUCHESSE  DE   PARABITA.  4i:> 

dit-il  à  demi-voix,  que  par  moments  j'ai  l'oreille  légô- 
renient  endurcie.  >  Le  duo  commence,  et  nous  eûmes 
l'une  des  scènes  les  plus  comiques  qu*on  puisse  imaginer, 
et  pour  moi  plus  comique  que  pour  aucun  autre. 

Le  duo  fini,  Piquet  complimente  sa  prétendue  chan' 
teuse,  lui  observant  seulement  Toubli  d'un  petit  bé- 
carre; ensuite  il  chante  plusieurs  morceaux,  et  notam- 
ment cet  air  d'Anacréon  :  c  Laisse  en  paix  le  Dieu  des 
combats  i,  comme  jamais  Lays  ne  l'a  chanté.  On  fut 
ravi;  mais  plus  on  admira,  plus  on  s'apitoya  sur  son 
inGrmité.  Mme  Cetto  parla  d'un  moine  réputé  pour  la 
cure  des  surdités.  Le  lendemain,  on  fit  venir,  de  dix 
lieues,  ce  praticien  célèbre,  et  nous  eûmes  une  nou- 
velle comédie  digne  de  ce  qui  l'avait  précédée.  Cette 
plaisanterie  dura  cinq  jours,  au  bout  desquels  Piquet 
fit  tout  à  coup  l'homme  guéri,  et  puis  refit  le  sourd,  et, 
lorsqu'on  ne  savait  plus  où  l'on  en  était  avec  lui,  au 
milieu  de  tous  ceux  qu'il  avait  trompés,  il  quitta  brus- 
quement son  rôle  en  riant  aux  éclats;  et  cela  à  l'indi- 
cible étonnement  de  tous  et  surtout  de  Mme  Ricciulii,  qui 
s'en  divertit  plus  que  personne. 

J'ai  dit  que  Mme  Ricciulii  assistait  à  la  chasse  qui  fut 
donnée  à  Agnano  en  l'honneur  du  général  en  chef.  Le 
luxe  des  équipages  et  des  chevaux,  le  site  enchanteur  et 
célèbre,  le  temps  qui,  pour  la  saison,  fut  miraculeux, 
tout  contribuait  à  faire  de  cette  fête  un  admirable  spec- 
tacle; mais,  par  une  inexplicable  fatalité,  les  piqueurs 
ne  purent  découvrir  aucun  sanglier.  Ainsi  et  après  de 
vaines  recherches,  on  vit  de  tous  côtés  les  chasseurs  et 
les  chiens  revenir  fort  tristement  à  l'endroit  où  les 
dames  et  les  principaux  personnages  invités  attendaient 
la  chasse  promise.  Le  désappointement  était  complet. 
S'il  n'y  eût  eu  que  des  officiers  et  quelques  seigneurs 
napolitains,  j'en  aurais  facilement  pris  mon  parti;  mais 


416    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

vis-à-vis  des  dames,  vis-à-vis  de  Mme  RicciuIIi  surtout, 
j'aurais  été  fier  de  changer  en  réussite  cet  insuccès  : 
c  Comment,  dis-je  alors  à  tous  les  gardes,  vous  ne  con- 
naissez donc  aucun  repaire?  >  Ils  en  connaissaient  au 
haut  d'une  montagne  qui,  d'après  eux,  était  inacces- 
sible. «  Ah  bah,  répliquai-je,  inaccessible  \  guidez-moi, 
et  nous  y  arriverons.  »  Nous  partîmes,  Léopold  Ber- 
thier,  deux  guides  et  moi.  Le  début  n'offrit  que  les  dif- 
ficultés d'une  montagne  ordinaire  et  très  boisée.  Cepen- 
dant la  pente  devint  de  plus  en  plus  abrupte  et  le 
fourré  plus  épais;  bientôt  nous  eûmes  besoin  des  arbres 
pour  nous  soutenir;  enfin  l'escarpement  devint  tel  que, 
abandonnés  par  Léopold  Berthier,  mes  deux  guides  et 
moi,  nous  n'achevâmes  ce  trajet  qu'en  gravissant  de 
branches  en  branches  et  en  ne  trouvant  presque  plus  la 
possibilité  de  mettre  un  pied  par  terre.  C'est  ainsi  que 
nous  arrivâmes  à  une  espèce  de  trou  aboutissant  à  un 
repaire.  Là  mes  guides  m'arrêtèrent,  et  avec  de  telles 
instances  que  je  compris  que,  sans  folie,  on  ne  pouvait 
aller  plus  loin.  J'avais  un  couple  de  chiens  admirables, 
de  la  plus  forte  taille,  peut-être  les  deux  plus  parfaits 
de  la  meute  de  Caserta  pour  la  chasse  du  sanglier.  Ils 
étaient  parvenus  à  me  suivre;  dès  que  je  fus  arrêté,  ils 
me  dépassèrent,  mais  à  peine  d'un  demi-pas  et  avec 
une  réserve  qui  annonçait  le  danger.  Évitant  de  se  pla- 
cer l'un  devant  l'autre,  n'avançant  que  le  nez  et  prêts  à 
reculer,  ils  se  mirent  à  aboyer  et  à  hurler  de  toutes 
leurs  forces.  Presque  aussitôt  un  sanglier  s'élança,  dé- 
chirant l'air,  et  passa  devant  moi  si  rapide  que  je  ne  le 
vis  pas;  quant  à  mes  chiens,  ils  se  précipitèrent  à  sa 
suite  et  disparurent.  11  ne  fallait  plus  que  rejoindre  la 
chasse.  Mais  si  gravir  avait  été  difficile,  descendre  fut 
périlleux,  et  j'eus  la  plus  grande  peine  à  rejoindre  mes 
chevaux.  Là,  guidé  par  le  bruit  lointain  des  cors,  des 


CHASSE  AU    SANGLIER.  417 

aboiements  et  les  cris,  j'arrivai  au  moment  où  mes 
deux  braves  chiens  coiffaient  le  sanglier. 

Bien  entendu,  en  proclamant  le  fait,  on  nomitia  le 
maître  des  chiens  ;  on  convint  aussi  que,  sans  le  sanglier 
aussi  péniblement  débusqué,  il  n'y  aurait  pas  eu  de 
chasse;  toutefois,  comme  je  ne  pouvais  me  faire  gloire 
de  mon  agilité,  dont  le  mérite  revenait  non  pas  à  moi, 
mais  à  la  nature,  on  se  doute,  d'après  ce  que  j'ai  dit, 
pourquoi  et  vis-à-vis  de  qui  je  fus  content  du  succès  et 
de  l'hommage  qu'on  m'en  fit. 

Au  reste,  cette  chasse  devait  me  faire  avancer  dans  les 
grâces  de  Mme  Ricciulli,  et,  bien  que  l'incident  final  ait 
bien  peu  de  valeur,  il  fut  pour  moi  l'occasion  de  le  ra- 
conter à  cette  dame,  de  la  distraire  quelques  instants  et 
de  saisir  sur  sa  physionomie  ces  jeux  si  variés  qui  se 
traduisaient  en  sourires  d'un  charme  irrésistible. 

Je  l'ai  dit,  la  chasse,  suivie  d'un  festin,  s'était  terminée 
par  un  bal  à  Naples.  Il  était  plus  d'une  heure  du  matin 
lorsque  je  quittai  ce  bal;  j'habitais  le  palais  du  duc  de 
Gravina,  édifice  fort  noble,  construit  autour  d'une  cour 
carrée  entièrement  dallée  et  dans  laquelle  les  voitures 
n'entraient  pas.  J'étais  donc  descendu  à  la  porte,  et  mon 
valet  de  pied  ayant  suivi  la  voiture  dans  le  bâtiment  où 
étaient  les  remises  et  les  écuries,  je  me  rendais  seul  à 
mon  appartement.  A  l'exception  de  deux  factionnaires 
qui  gardaient  ma  porte,  tout  le  monde  dormait;  les  pre- 
mières lampes  des  vestibules  s'étaient  éteintes,  et  celle 
du  grand  escalier  de  droite,  que  je  devais  atteindre  au 
bout  d'une  colonnade  qui  régnait  sous  tout  le  devant 
du  palais,  finissait  de  brûler  lorsque  j'arrivai  :  je 
m'avançai  donc  à  travers  les  ténèbres.  Tout  à  coup  une 
des  dernières  lueurs  de  cette  lampe  me  découvre  une 
figure  de  grandeur  plus  qu'humaine  qui,  le  bras  tendu 
vers  moi  et  d'un  doigt  impératif,  paraissait  m'ordonner 

II  27 


418    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  RARON   THIÉRAULT. 

de  m'arréter.  Aussitôt  une  obscurité  profonde  saccède 
à  cette  faible  clarté,  la  vision  disparaît,  et  je  me  figure 
que  cette  apparition  n'a  été  qu'une  illusion;  mais  une 
lueur  nouvelle  rend  toute  son  évidence  à  la  réalité  et 
me  représente  de  nouveau  mon  spectre  ou  mon  fantôme 
dans  la  même  attitude,  plus  noir  que  la  nuit  même,  et 
le  doigt  si  près  de  mon  visage  qu'il  me  semble  avoir 
marché  sur  moi.  A  l'instant  je  crie  :  «  Qui  vive?  »  et  je 
saisis  ce  doigt  énorme  que  je  sens  froid  comme  la  mort. 
J'appelle...,  mais  déjà  mon  valet  de  chambre,  éveillé 
par  le  bruit  de  la  voiture,  descendait  au-devant  de  moi, 
deux  bougies  à  la  main,  et  éclairait  une  statue  de  bronze 
que,  dans  la  journée  et  à  mon  insu,  on  avait  placée 
provisoirement  sous  ces  colonnes.  Maintenant,  comme 
me  le  fît  observer  cette  judicieuse  et  charmante  Mme  Ric- 
ciulli,  si  je  n'avais  pas  logé  dans  ce  palais,  si  par  pusil- 
lanimité je  m'étais  retiré,  si  j'avais  quitté  Naples  avant 
d'avoir  pu  vérifier  ce  que  j'avais  vu  et  touché,  je  ne  sais 
comment  on  me  persuaderait  aujourd'hui  que  je  n'ai 
pas  eu  une  apparition  absolument  réelle. 

Cependant,  tout  pénétré  que  j'étais  des  grâces  mer- 
veilleuses de  Mme  RicciuUi  et  sous  l'impression  de 
trouble  amoureux,  d'émotion  admirative,  les  plus  vio- 
lents que  j'eusse  encore  ressentis  de  ma  vie,  je  n'en 
étais  pas  moins  occupé  par  des  devoirs  pressants  et  par 
le  travail  d'un  service  accablant. 

Après  avoir  conquis  Naples,  il  fallait  qu'on  en  restât 
maîtres.  Le  pavillon  tricolore  flottait  sur  les  quatre 
forts  où  nos  troupes  tenaient  garnison  ;  mais,  pour  que  le 
général  en  chef  eût  achevé  sa  tâche  miraculeuse,  il  lui 
fallait  fonder  la  République  parthénopéenne  qu'il  pro- 
clama de  suite.  D'autres  soins  l'occupaient  encore  ;  il 
devait  contenir  Naples  et  ses  environs,  qui  au  nord,  au 
midi  et  à  l'est,  en  font  pour  ainsi  dire  une  ville  de  huit 


LA  RÉPUBLIQUE  PARTHÉNOPÉENNE.  419 

lieues  de  rayon;  il  fallait  faire  vivre  Naples,  rétablir  les 
communications  avec  Rome  et  la  haute  Italie,  répondre 
à  tous  les  besoins  des  troupes,  réorganiser  Tarmée»  se 
préparer  à  achever  et  à  consolider  la  conquête  du 
royaume.  Avec  le  faible  nombre  de  troupes  que  nous 
possédions,  c'était  une  entreprise  peu  facile. 

Les  portes  de  la  ville  furent  gardées;  indépendamment 
des  postes  particuliers,  des  gardes  et  des  patrouilles 
continuelles,  des  réserves  stationnèrent  sur  les  princi- 
pales places;  deux  camps  furent  établis  aux  environs; 
nos  communications  avec  Capoue  furent  assurées  par  des 
cantonnements  échelonnés;  enfin  le  général  Rey  conti- 
nua à  agir  avec  sa  division  entre  le  Garigliano  et  le 
Volturne. 

Comme  il  ne  fallait  pas  laisser  vagabonder  des  imagi- 
nations aussi  ardentes  que  celles  des  Napolitains,  le  jour 
même  de  notre  entrée  à  Naples,  un  gouvernement  pro- 
visoire avait  été  établi  par  le  général  en  chef  pour  pour- 
voir au  besoin  de  la  nation  et  préparer  la  constitution 
définitive  de  l'Etat.  Cette  tâche  fut  confiée  à  vingt-cinq 
personnes  qui,  réparties  en  comités  de  l'intérieur,  de  la 
guerre,  des  finances,  de  la  justice  et  de  législation,  diri- 
gèrent l'administration  et,  réunies,  formèrent  l'Assemblée 
législative.  Au  nombre  de  ces  législateurs  gouvernants, 
se  trouvait  un  M.  Laubert,  Napolitain  d'origine,  né  en 
France,  pharmacien  en  chef  de  l'armée  et  non  moins 
remarquable  par  sa  capacité  que  par  son  énergie  et  sa 
vertu  stoïque.  Outre  les  comités,  on  créa  une  municipa- 
lité de  trente  membres  dont  Michel  Lagreca  fit  partie. 

Mais,  par  suite  de  tant  d'urgence  et  quelques  efforts 
que  l'on  pût  faire,  il  était  impossible  qu'il  n'y  eût  pas 
des  mesures  ou  tardivement  prises  ou  mal  exécutées,  et 
il  en  fut  qui  m'entratnèrent  à  deux  démarches  que  je 
veux  rappeler. 


4S0    MÉMOIRES  DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

On  sait  que  le  général  en  chef  m'avait  dit  que  mon 
couvert  serait  toujours  mis  à  sa  table.  Pour  ne  pas  lais- 
ser perdre  mon  droit  à  cette  faveur,  dont  j'usai  avec 
réserve  sans  en  faire  une  obligation  ni  pour  le  général  en 
chef  ni  pour  moi,  je  m'étais  rendu  à  son  dtner  le  23  jan- 
vier. Or  le  hasard  voulut  qu'en  quittant  la  table  il  par- 
lât delà  presque  impossibilité  où  il  se  trouvait  de  suffire 
et  de  penser  à  tout,  dans  des  premiers  moments  d'orga- 
nisation, ce  qui  m'entraîna  à  lui  dire  que,  s'il  le  permet* 
tait,  il  n'y  aurait  sans  doute  personne  qui  ne  se  ftt  un 
devoir  de  lui  soumettre  ce  qui  semblerait  digne  de  lui 
être  communiqué  :  c  Eh  bien,  me  répondit-il,  avec  sa 
bonté  accoutumée,  mais  après  m'avoir  fixé  un  instant, 
je  vous  autorise  à  m'écrire  ce  qui  vous  semblera  tel.  > 

A  commencer  du  surlendemain,  je  profitai  de  cette 
latitude.  La  première  proposition  que  je  lui  fis  mérita 
son  approbation,  et  cependant  j'ai  sous  les  yeux  la  mi- 
nute de  la  lettre  que  je  lui  écrivis,  et  je  suis  confondu  de 
ce  que  cette  lettre  a  de  leste  et  de  positif.  Elle  supposait 
de  ma  part  trop  de  suffisance  et  de  hardiesse;  devenu 
lieutenant  général,  je  n'aurais  jamais  écrit  à  mon  géné- 
ral en  chef,  comme  je  le  fis  deux  jours  après  avoir  cessé 
d'être  chef  de  bataillon  par  ma  nomination  émanée  de 
lui  et  non  encore  confirmée;  de  même  que  moi,  général 
en  chef,  je  n'aurais  autorisé  personne  à  m'écrire  de  sem- 
blables lettres.  Mais  telle  était  la  bonté,  je  dirai  plus, 
l'élévation  d'idées  du  général  Championnet,  qu'il  ne 
voulut  voir  que  l'intention  et  le  fond,  sans  s'ofi'enser  de 
la  forme. 

Ma  proposition  avait  trait  d'abord  au  désarmement, 
qui,  opéré  le  lendemain  de  notre  entrée  à  Naples,  l'avait 
été  de  manière  à  faire  plus  de  mal  que  de  bien.  Le  croi- 
rait-on? On  s'était  borné  à  prescrire  de  porter  les  armes 
aux  corps  de  garde  ;  de  ^ait,  les  hommes  honnêtes  ou 


PREMIÈRE  ORGANISATION*  421 

timides,  ceux  dans  les  mains  desquels  les  armes  n'avaient 
aucun  inconvénient  se  hâtèrent  de  les  déposer  ou  sim- 
plement de  les  jeter  dans  un  de  ces  corps  de  garde 
quelconques,  sans  que  note  en  fût  prise  ou  que  des 
reçus  fussent  donnés;  mais  les  plus  dangereux  avaient 
gardé  leurs  armes  ou  même  en  avaient  volé  ou  mieux 
encore  acheté  à  nos  soldats.  A  l'exposé  des  faits  j'ajou- 
tais sur  le  ton  de  confiance  impertinente  que  j'ai  signalé  : 
c  Ce  désarmement,  facile  avant-hier,  ne  le  sera  plus 
demain,  et  plus  tard  deviendra  impossible.  Déjà  les  laza- 
roni  relèvent  la  tête  et  deviendront  d'autant  plus  mena- 
çants qu'ils  ne  trembleront  plus.  Une  telle  remarque  est 
grave.  Comment  ne  pas  considérer  que  cette  population 
immense,  encore  fumante  de  sang  français,  plus  conte- 
nue que  soumise,  plus  irritée  qu'humiliée  de  la  défaite, 
et  dévouée  à  des  prêti*es  qui  nous  haïssent,  sera  tou- 
jours prête  à  prendre  les  armes  dont  elle  connaît  l'usage 
et  qu'elle  a  maniées  avec,  fanatisme  !  >  Bien  que  j'eusse 
Tair  de  lui  faire  d'abord  la  leçon,  le  général  en  chef 
adopta  les  moyens  que  je  lui  soumettais  ensuite;  ils 
furent  exécutés  le  lendemain. 

Je  proposai  encore  la  rédaction  immédiate  d'instruc- 
tions, faute  desquelles  tout  était  confusion  et  conflits 
dans  les  rapports  entre  l'armée  et  la  municipalité,  sur- 
tout relativement  aux  logements  que  l'on  prenait  et  que 
l'on  échangeait  de  la  manière  la  plus  arbitraire,  sans  en 
référer  à  aucune  autorité;  il  était  utile,  sinon  indispensa- 
ble, de  classer  les  logements  et  de  faire  viser  les  billets 
par  un  officier  supérieur  de  la  place. 

Je  signalai  la  nécessité  d'organiser  la  police  de  la 
place,  dont  personne  ne  s'occupait  encore  et  qui  devenait 
d'autant  plus  urgente  qu'on  se  mettait  à  porter  ostensi- 
blement des  uniformes  inconnus,  des  cocardes  noires,  des 
plumets  blancs,  et  que  tous  les  conciliabules  du  monde 


4SS    MÉMOIRES   DU  GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

auraient  pu  être  tenus  à  Naples  sans  que  personne  en 
eût  été  informé. 

Enfin  je  mentionnai  les  distributions  de  vivres  et 
fourrages,  devenues  l'occasion  de  pillages;  les  intéressés 
se  servaient  eux-mêmes  et  ne  laissaient  que  ce  qu'ils  ne 
voulaient  pas  prendre,  donnant  en  place  de  reçus  qui 
pussent  constater  les  quantités  livrées,  des  chiffons  por- 
tant ces  mots  :  c  Bon  pour  les  rations  qui  me  reviennent  > , 
avec  des  noms  imaginaires  pour  signatures. 

Ma  seconde  lettre,  datée  du  27  janvier,  concerna  à  la 
fois  les  postes  de  police  et  de  sûreté,  la  garde  des  auto- 
rités et  le  service  de  nuit.  Ce  dernier  seul  faisait  mettre 
sur  pied  extraordinairement  trois  mille  hommes;  la 
garde  des  autorités  employait  des  bataillons  et  ne  donnait 
aucune  sécurité;  les  postes  de  police  et  de  sûreté  avaient 
été  multipliés  outre  mesure  et  ne  pouvaient  guère  que 
compromettre  les  hommes  qui  les  composaient  ;  le  gé- 
néral Dufresse,  commandant  la  place  de  Naples,  ne  ces- 
sait de  demander  des  renforts  pour  chacun  de  ces  ser- 
vices ;  les  généraux  commandant  les  troupes  et  les  chefs 
de  corps  réclamaient  contre  une  obligation  aussi  fati- 
gante, et  le  général  en  chef,  sur  mes  propositions,  or- 
donna la  réglementation  suivante  : 

Les  postes  de  police  et  de  sûreté  seraient  diminués  et 
établis  dans  des  bâtiments  susceptibles  ou  pouvant  être 
rendus  susceptibles  d'une  défense  de  douze  heures;  les 
trois  mille  hommes  extraordinairement  employés  au  ser- 
vice de  nuit  seraient  remplacés  par  cinq  colonnes  mo- 
biles, composées  chacune  de  cent  vingt-cinq  hommes 
d'infanterie  et  de  vingt-cinq  hommes  de  cavalerie,  mar- 
chant avec  des  guides;  elles  se  réuniraient  chaque  soir 
à  dix  heures  sur  des  points  toujours  différents  et,  par 
suite  d'itinéraires  qui  jamais  ne  seraient  les  mêmes,  par- 
€Ourraient  jusqu'à  cinq  heures  du  matin  la  ville  dans 


LA  POLICE  DE  LA  VILLE,  4)8 

tous  les  sens,  et  cela  en  faisant  d'heure  en  heure  des 
stations,  qui  naturellement  auraient  principalement  lieu 
dans  les  quartiers  dont  on  se  défiait  le  plus.  A  chaque 
place  ou  carrefour,  marqué  comme  point  de  station,  ces 
colonnes    s'arrêteraient,  éclairant  par  de  petites  pa- 
trouilles toutes  les  rues  avoisinantes,  puis,  après  avoir 
constaté  la  tranquillité  entière,  elles  se  porteraient  sur 
d'autres  points;  ainsi,  pouvant  être  attendues  partout, 
elles  avaient  là  où  elles  n'étaient  pas  presque  autant 
d'action  qu'où  elles  étaient.  Enfin  chacun  des  comman- 
dants de  ces  cinq  colonnes,  instruit  de  la  marche  des 
quatre  autres,  savait  sur  quels  postes,  réserves  et  quar- 
tiers il  pouvait  au   besoin   se   replier  (1).   Enfin   le 
nombre  des  postes  d'honneur  et  de  garde  fut  restreint 
autant  qu'il  put  l'être  ;  mais  ces  postes,  'composés  de 
compagnies  entières,  furent  casernes  dans  les  hôtels  ou 
palais  occupés  par  ceux  à  qui  ils  étaient  dus,  et,  suivant 
les  grades  et  les  fonctions,  il  y  fut  joint  une  section  ou 
un  peloton  de  cavalerie.  J'avais  de  cette  sorte  une  com- 
pagnie de  grenadiers  et  trente  dragons,  casernes  dans 
l'hôtel  du  duc  de  Gravina  où  je  logeais.  L'avantage  de 
cette  mesure  est  palpable;  le  service  des  compagnies  se 
faisait  sans  déplacement  ni  fatigue;  logées  de  la  manière 
la  plus  saine,  elles  se  trouvaient  sans  cesse  sous  les 
yeux  de  leurs  ofQciers  et  des  chefs  qu'elles  gardaient  (2); 
de  plus,  leurs  officiers,  ayant  le  couvert  à  la  table  du 
chef  qu'ils  veillaient,  n'avaient  plus  de  prétexte  pour 
s'éloigner.  Tous  les  chefs  étaient  donc  protégés  contre 

(1)  Chacun  des  quartiers  de  troupes  avait  un  piquet  et  deux 
pièces  de  canon.  Dix  ans  après  l'occupation  de  Naples  et  pen- 
dant les  vingt  derniers  jours  de  notre  occupation  de  Lisbonne,  je 
fis  avec  un  égal  succès  adopter  la  même  mesure,  la  seule  à  pren- 
dre dans  une  grande  capitale  menciçante. 

(2)  En  outre,  ces  compagnies  étaient  journellement  visitées  ri 
inspectées  par  les  chefs  de  leur  demi-brigade. 


424    MÉM01R^ES   DU  GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

une  tentative  populaire  ;  Naples  était  semée  de  points 
facilement  occupés,  capables  de  toute  la  résistance 
nécessaire  ;  encore  et  grâce  à  nos  quartiers  de  troupes, 
tous  les  points  purent  être  éclairés  de  nuit  par  des  pa- 
trouilles continuelles  et  par  des  sentinelles  volantes,  ce 
qui  centuplait  TefTet  des  colonnes  mobiles. 

Le  désir  que  j'avais  d'être  utile  et  de  prouver  sans 
cesse  que  mon  grade  n'était  pas  une  récompense  usur 
pée,  ce  désir  avait  été  secondé  dés  mon  entrée  à  Naples 
par  une  circonstance  des  plus  heureuses.  On  se  rappelle 
Michel,  ce  chef  des  lazaroniqui,  à  la  tête  des  trois  autres 
chefs  de  cette  populace,  avait  assailli  le  général  en  chef 
à  son  arrivée  sur  la  place  délie  Pigne  et,  à  force  de  cris, 
avait  obtenu  la  garde  d'honneur  que  j'avais  conduite  au 
tombeau  de  saint  Janvier;  il  m'avait  servi  de  guide  pen- 
dant cette  dangereuse  mission  et  avait  puissamment 
contribué  à  me  sauver.  Eh  bien,  ce  Michel  avait,  depuis 
ce  jour,  conçu  pour  moi  un  véritable  enthousiasme,  et  ce 
qui  acheva  de  me  le  dévouer,  c'est  que  ce  fut  sur  ma  de- 
mande qu'il  fut  nommé  chef  des  lazaroni,  qu'il  eut,  je 
crois,  mille  ducats  de  traitement  et  pour  uniforme  une 
veste  de  chasse  et  un  pantalon  de  drap  vert  avec  gilet 
écarlate,  le  tout  galonné  en  argent,  des  bottes,  un  cha- 
peau à  trois  cornes  brodé  et  surmonté  d'un  panache, 
plus  un  grand  sabre  à  large  ceinturon,  argent  et  rouge; 
un  col  noir  et  des  épaulettes  de  colonel  (i)  complétaient 


(1)  Le  maréchal  Macdonald  s'est  attribué  Thonneur  de  cet  enrô- 
lement ;  voici  en  quels  termes  :  «  Je  parvins  à  maintenir  la  tran- 
quillité parfaite  de  Naples  au  moyen  d'une  garde  nationale  que  je 
formai  et  du  chef  des  lazaroni  que  je  gagnai  par  des  présenta  et 
on  lui  conférant  le  grade  et  les  marques  distinctives  d*un  colonel.  » 
A  cette  afBrmation  si  brève  les  détails  longs  et  précis  rapportés 
par  Paul  Thiébault  viennent  opposer  le  plus  formel  démenti.  Entre 
les  deux  versions  le  lecteur  discernera  facilement  celle  qu'il  doit 
choisir.  (Éd.) 


MICHEL   LE  FOU.  4SK 

son  costume,  soas  lequel  il  avait  l'air  d'une  caricature 
et  de  plus  éprouvait  une  véritable  torture,  accoutumé 
qu'il  était  à  vaguer  sans  cesse  presque  nu;  mais,  quoi* 
que  dans  cet  accoutrement  il  ne  pût  faire  un  pas  sans 
suer  toute  son  eau,  il  était  loin  de  se  plaindre;  il  fut 
même  un  des  hommes  les  plus  utiles  que  Ton  pût  avoir 
à  Naples.  On  l'appelait  c  le  Fou  >,  par  suite  de  son 
exaltation  volcanique;  mais  ce  fou  actif,  très  intelligent, 
dévoué,  intrépide,  savait  tout  ce  qui  se  tramait  parmi 
les  gens  de  son  espèce  et  m'informait  exactement  de 
tout. 

Chaque  matin,  sept  heures  sonnant  et  jusqu'à  mon 
départ  pour  la  Fouille,  départ  après  lequel  je  le  perdis 
de  vue,  il  arrivait  chez  moi  en  grande  tenue.  Il  traver- 
sait l'antichambre  sans  regarder  mes  domestiques,  les 
salons  sans  daigner  répondre  aux  questions  que  mes 
adjoints  ou  secrétaires  pouvaient  lui  faire,  et  arrivait 
droit  à  mon  lit.  C'est  lui  qui  me  f