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Full text of "Notes et petits traités contenant éléments de statistique et opuscules divers, faisant suite aux Traités d'économie politique et de finances"

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NOTES 


PETITS  TRAITÉS 


PARIS.    —    IMP.    SIMON   UaÇON   ET   COMP.,    BUE   u'EnFOnTII,     I. 


/ef^i* 


NOTES 


PETITS  TRAITÉS 


CONTENANT 


ÉLÉMENTS  DE  STATISTIQUE 


OPUSCULES  DIVERS 

FAISANT   SUITE 

AUX  TRAITÉS  D'ËCONOilE  POUTIQUE  ET  K 


M.  JOSEPH  GAUNIO 


.que, 
4ï)n  des 

pourra  re- 
iiûjis  A\\  haute 


^\\&  V 


is 


<rp 


PRÉFACE 


Les  nombreux  opuscules  (Petits  Traités,  Notices,  Notes), 
qui  composent  ce  recueil,  servent,  ainsi  que  notre  volume  sur 
la  Population,  de  développement  à  nos  deux  Traités  consa- 
crés, Tun  àTexposition  de  la  Science  économique,  l'autre  aux 
Finances,  et  auxquels  nous  avons  voulu  laisser  le  caractère 
d'ouvrages  didactiques,  en  évitant  les  digressions. 

Ils  sont  classés,  groupés  et  liés  dans  un  ordre  méthodique, 
selon  l'esprit  d'ensemble  qui  a  présidé  à  la  rédaction  des 
traités  qui  viennent  d'être  rappelés,  et  le  lecteur'  pourra  re- 
connaître que  la  plupart  sont  relatifs  à  des  questions  de  haute 
importance. 

Par  les  additions  et  Jes  reti'anchemenls  qvn  oxvl  ëV^  ^^\Và  ^ 


H  PREFACE. 

nette  seconde  édition,  c  est  un  ouvrage  nouveau,  à  beaucoup 
d'égards,  qui  est  offert  au  public. 

Le  premier  recueil  *  contenait  des  Éléments  de  Finances 
dont  une  deuxième  édition  a  été  publiée  à  part,  sous  le  titre 
de  Traité  de  Finances.  Malgré  cette  disjonction  et  celle  de 
quelques  autres  morceaux  qui  retrouveront  place  ailleurs,  ce 
nouveau  volume  contient  plus  de  matières  que  le  précèdent, 
soit  parce  que  les  écrits  qui  se  trouvaient  dans  la  pre- 
mière édition  ont  été  revus  et  augmentés ,  soit  à  cause  des 
opuscules  (quelques-uns  inédits)  qui  y  sont  nouvellement  in- 
troduits. 

Ces  derniers  ont  été  marqués  d'une  astérisque  à  la  table 
des  matières,  où  une  note  rappelle  les  articles  que  Ton  a  jugé 
à  propos  de  retrancher. 

On  a  indiqué,  dans  le  courant  du  volume,  la  provenance 
de  ces  divers  écrits  choisis  parmi  un  grandnombre  d'articles 
insérés  dans  diverses  publications,  et  qui,  nous  le  répétons, 
quoique  d'origine  différente,  ont  été  conçus  selon  un  plan 
général  d'études  méthodiques. 

Chaque  morceau  formant  un  tout  séparé,  on  a  cru  pouvoir 
laisser  subsister  quelques  répétitions  qui  ont  à  plusieurs  égards 
leur  utilité. 

'  iS58,  in-iS. 


PREFACE.  11 J 

Voici  la  division  générale  du  volume  détaillée  dans  la  table 
générale  des  matières  : 


Éléments  de  Statistique,  3«  édition. 


II 

Notice    sur  I'Éconoiiie  politique,  son  but,  ses  limites,  ses  rapports  avec 
les  autres  sciences  morales  et  politiques,  etc. 


III 

Questions  relatives  à  la  Valeur.  —  à  la  Moicnaie,  —  aux  Métaux  prégeux, 
—  au  NuMÉRAmE. 


IV 

Questions  relatives  à  la  Liberté  du  travail  : 

Réponses  à  vingt  questions  de  M.  Jobard  sur  la  Concurrence  ;  — Notes  re- 
latives aux  Cqrporations-ofïices,  —  à  la  Réglementation,  —  à  l'Inter- 
vention de  l'État. 


Questions  relatives  aux  différentes  branches  de  I'Industrie  commerciale  • 
Notices  sur  le  Commerce,  —  sur  l'Approvisionnement,  —  sur  l'Accapa- 
rement, — sur  le  Change,  —  sur  les  Opérations  de  Bourse  et  l'Agio- 
tage. 

VI 

Noiice  sur  les  Crises  commerciales.  —  Analyses  de  leurs  causes  et  des  re- 
mèdes qu'on  peut  y  apporter. 

VII 

Questions  relatives  à  la  Liberté  do  commerce  : 

>;otices  et  notes  sur  les  Procédés  de  la  douane,  —  les  Traités  de  commerce, 

—  le  Régime  colonial,  —  la  Contrebande,  —  le  Tarif  français  avant  la 
réforme  de  1860,  —  la  Réforme  douanière  en  Anglelerve  eV  exv'ÇTWvvL^ , 

—  le  Libre  échange. 


ÏW  PRéFACE. 


VIII 

Notice  sur  I'Assocutioîi,  —  considérée  au   point    de    vue  Politique 
Social,  —  Religieux,  —  Economique. 

IX 

Notes  et  indications  sur   le  Socialisme  et  les    diverses   Écoles   se 
listes. 

X 

Questions  diverses  : 

Analyse  de  la  Production  immatérielle,  tableaux  de  la  productivité 
diverses  catégories  de  travailleurs  ; 

Note  sur  quelques  termes  de  la  Nomenclature  économique; 

Note  sur  les  discussions  récentes  relatives  à  la  Rente  fbndère; 

Notice  sur  les  Expositions  nationales  et  universelles  des  produits 
rindustrie. 


Notes  compléiiemtaires 


ËLËMËNTS 
DE  STATISTIQUE 


CHAPITRES  CONTENUS  DANS  LES  ÉLÉMENTS  DE  STATiSTIQUE 

CHAP.  I.  —  Déiînition,  Limites  et  Divisions  de  la  statistique. 

CHAP.  II.  —  Méthodes  de  la  statistique  :  —  Cadastre,  —  Recensements,— 
Mouvement  de  la  population,  —  Tables  de  mortalité,  — 
Statistique  agricole,  industrielle,  commerciale,  etc. 

CHAP.  m.  —  Opérations  de  la  statistique. 

CHAP.  IV.  —  De  la  nature  des  chiffres,  et  des  moyens  administratifs  de 
les  recueillir.  —  Institutions  de  statistique. 

CHAP.  V.  —  Utilité  et  progrès  de  la  statistique.  —  Les  Congrès  de  statisti- 
que. —  Publications  et  documents  de  la  statistique. 


ÉLÉMENTS 

DE  STATISTIQUE 


(3«  ÉDITION*) 


CHAPITRE  PREMIER. 

DÉFINITION,  LIMITES  ET  DIVISIONS  DE  LA  STATISTIQUE. 

I.  Nom  et  limites  de  la  Statistique.  --11.  Des  rapports  de  la  Statistique 
avec  rÉconomie  politique.  —  III.  Des  divisions  de  la  Statistique.  — 
Qualités  nécessaires  aux  statisticiens. 

§  !•  Hom  et  limites  de  la  StatîMtiqae. 

C'est  Achenwall,  professeur  de  droit  public  à  Funiversité 
de  Gottingue,  qui  a  donné  à  la  Statistique  son  nom  vers  le 
milieu  du  dernier  siècle,  dans  les  cahiers  d*un  ensemble  de 
notions  nouvelles  qu'il  professait  et  qu'il  dénommait  scientia 
statistica^  comme  on  disait  scientia  politicaj  dont  on  a  fait  la 
Statistique  (en  allemand,  Statistik),  comme  on  a  fait  la  Poli* 
tique.  A  peu  près  à  la  même  époque,  le  père  de  la  philosophie 
écossaise,  le  précurseur  d'Adam  Smith,  Uutcheson,*  appelait 
l'Économie  poUtique  Œconomice^  dont  il  est  bien  regrettable 
que  l'on  n'ait  pas  fait  l'Économique,  mot  qui  aurait  évité  bien 
des  confusions  et  plusieurs  des  obstacles  que  la  science  a  ren- 
contrés dans  sa  marche. 

Achenwall  définissait  la  statistique  :  «  La  connaissance  appro- 
fondie de  la  situation  [status)  respective  et  comparative  de 
chaque  État.  » 

*  1~  édition  dans  le  Dictionnaire  d'Économie  politique  ;  —  *!"  èôÀNJvow 
dans  la  1"  de  Ni^es  et  petits  Traités. 


4        NOTES   ET    PETITS   TRAITÉS.     —   ÉLÉMENTS   DE   STATISTIQUE. 

Schlœzer,  qui  lui  succéda  à  l'université,  écrivait  que  «  la 
statistique  a  pour  bul  de  faire  connaître  tous  les  objets  dont 
se  compose  la  puissance  d'un  État,  n  Et  poiir  la  distinguer  de 
l'histoire,  il  ajoutait  :  «  L'histoire  est  la  statistique  en  mouve- 
ment,  et  la  statistique  est  Thistoire  en  repos.  » 

Plus  tard,  John  Sinclair  dans  son  histoire  du  revenu  public 
de  l'empire  Britannique*  (1785),  élargissait  indéfininfient  le 
champ  de  la  science  en  disant  qu'elle  «  a  pour  but  de  consta- 
ter la  somme  de  bonheur  dont  jouit  une  population  et  des 
moyens  de  l'augmenter.  » 

Au  commencement  du  siècle  (1801),  William  Playfair,  dans 
un  manuel  de  statistique  *,  disait  que  «  cette  science  consiste 
en  des  recherches  sur  la  matière  pohtique  des  États,  et  que 
la  géographie  n'est  qu'une  partie  de  la  statistique.  » 

Melchior  Gioja  veut,  dans  sa  Philosophie  de  la  statistique*^ 
que  cette  science  «  comprenne  tous  les  faits  quelconques  qui 
appartiennent  au  pays,  k 

M.  Schubert,  dans  une  introduction  à  sa  statistique  de  l'Eu- 
rope, après  avoir  reconnu  la  difficulté  d'arriver  à  une  bonne 
définition  de  la  statistique,  dit  que  «  cette  science  a  pour  ob- 
jet de  présenter  la  situation  actuelle  des  peuples  civilisés  sous 
le  rapport  de  leur  vie  intérieure  et  extérieure,  et  de  leurs  rela- 
tions respectives  *.  » 

Balbi  '  donnait  le  même  champ  à  la  géographie  politique 
et  à  la  statistique,  avec  celte  différence  que  «  la  première  se 
contente  des  résultats  généraux,  tandis  que  la  seconde  entre 

*  The  hislory  of  the  public  revenue,  i'^  édil.,  1785,  in-4. 

^  Traduit  de  l'anglais  par  Donnant,  sous  le  titre  de  Traité  élémentaire 
de  staiistique,  etc.  Paris,  1802,  1806,  in-8. 
^  Filosofia  délia  statistica.  Nilan,  1826,  in-8. 

*  Hatulbuch  der  allgemeinen  Staatskunde  von  Europa  ^Manuel  de  la 
Slalistique  générale  de  l'Europe),  1835-1846,  6  vol.  T.  I,  p.  1. 

«  Aùrégéde  géographie.  Paris,  1830,  iu-8;  iutroduction,  ç.  4. 


DÉFINITIOKS,   LIMITES   ET  DIVISIONS.  —   CH.    I.  5 

dans  les  détails.  »  C'est  à  peu  près  Topinion  inverse  de  celle 
de  Playfair. 

M.  Guerry,  dans  son  beau  travail  sur  la  statistique  crimi- 
nelle ^  a  dit  de  son  côté  :  «  La  statistique  générale,  que  Ton  a 
longtemps  confondue  avec  la  géographie,  exclut  les  descrip- 
tions, et  consiste  essentiellemeat  dans  Ténumération  métho- 
dique d'éléments  variables  dont  elle  détermine  la  moyenne.  » 

M.  Dufau,  auteur  d'un  Traité  de  statistique  fuhMè  en  1840', 
définit  Fensemble  des  connaissances  qui  font  l'objet  de  son 
livre  :  «  La  science  qui  enseigne  à  déduire  des  termes  numé- 
riques analogues  les  lois  de  la  succession  des  faits  sociaux.  » 

M.  Quételet,  dans  un  ouvrage  publié  en  1846  et  consacré 
en  partie  à  la  statistique,  détermine  les  limites  de  cette  science 
en  disant  qu'elle  «  ne  s'occupe  d'un  État  que  pour  une  époque 
déterminée;  qu'elle  ne  réunit  que  les  éléments  qui  se  ratta- 
chent à  la  vie  de  cet  État;  qu'elle  s'applique  à  rendre  com- 
parables et  combine  de  la  manière  la  plus  avantageuse  tous  les 
faits  qu'ils  peuvent  nous  révéler^.  » 

M.  Quételet  cite  aussi*  une  définition  donnée  par  M.  Vil- 
lermé  en  ouvrant  un  cours  de  statistique  à  l'Athénée  de  Paris  : 
«  La  statistique  est  l'exposé  de  l'état,  de  la  situation,  ou, 
comme  l'a  dit  Achenwall,  de  tout  ce  qu'on  trouve  d'effectif 
dans  une  société  politique,  dans  un  pays,  dans  un  lieu  quel- 
conque. —  Mais  cet  exposé,  dégagé  d'exphcations,  de  vues 
théoriques,  de  tout  système,  et  consistant,  pour  ainsi  dire,  en 
un  simple  inventaire,  doit  être  rédigé  de  telle  façon,  que  l'on 
compare  aisément  tous  les  résultats,  et  que  les  efiets  généraux 
des  institutions,  le  bonheur  ou  le  malheur  des  habitants,  leur 
prospérité  ou  leur  misère,  la  force  ou  la  faiblesse  du  peuple, 
puisse  s'en  déduire.  » 

*  Page  64. 

*  Traité  de  statistique.  Paris,  Delloye,  1840,  i  vol.  in-8. 
^  Lettres  sur  la  théorie  des  probabilités,  p.  '269. 
*/^i(/..  p.452. 


6         NOTES   ET   PETITS  -TRAITÉS.  ÉLÉMENTS   DE   STATISTIQUE. 

Enfin,  M.  Moreau  de  Jonnès,  qui  a  publié  plus  récemment 
encore  (1847),  des  Éléments  de  statistique^^  commence  son 
ouvrage  par  cette  formule  :  «  La  statistique  est  la  science  des 
faits  sociaux  exprimés  par  des  termes  numériques,  i 

11  nous  paraît  que,  sans  entrer  dans  aucune  discussion,  nous 
pouvons  légitimement  établir  notre  préférence  pour  celte  der- 
nière définition,  qui  dit  la  même  chose  que  celle  de  M.  Dufau, 
en  termes  plus  heureux  ;  qui  exprime  bien  plus  la  véritable 
nature  de  la  statistique  que  toutes  celles  que  nous  avons 
reproduites,  et  d'autres  encore  que  nous  aurions  pu  repro- 
duire. Mais  il  faut  avoir  bien  soin  de  ne  pas  séparer  les  deux 
idées  qu'elle  renferme  :  l'idée  des  faits  sociaux,  et  celle  des 
faits  sociaux  exprimés  par  des  termes  numériques.  En  effet, 
si  l'on  disait  seulement  :  science  des  faits  sociaux,  on  embras- 
serait un  champ  trop  vaste,  qui  comprendrait  celui  de  l'éco- 
nomie sociale  tout  entière  et  de  la  plupart  des  sciences  qui 
s'y  rapportent.  Mais  en  indiquant  qu'il  ne  peut  s'agir  pour  elle 
que  des  faits  sociaux  susceptibles  d'être  formulés  en  nombres, 
on  la  circonscrit  dans  le  domaine  qui  lui  est  propre. 

Au  surplus,  le  mot  «  sociaux  »  est  encore  trop  exclusif.  Tout 
relevé  numérique,  de  quelque  ordre  de  faits  que  ce  soit,  est  du 
domaine  de  la  statistique.  C'est  l'idée  qu'exprimait  (en  termes 
inexacts)  Napoléon  V  en  définissant  la  statistique  «  le  budget 
des  choses.  » 

En  considérant  ainsi  la  statistique,  on  n'a  aucune  peine  à  la 
distinguer  de  l'histoire,  de  la  géographie  et  de  l'économie 
politique,  dont  elle  est  l'utile  auxiliaire,  et  qui  lui  fournissent 
également  leurs  secours. 

g  II.  De«  rapports  de  la  Slalistique  avec  l'Éeonomie 
politique*. 

L'économie  politique  étudie  les  lois  naturelles  des  sociétés 
au  point  de  vue  des  travaux  auxquels  elles  se  livrent  ;  elle 

*  Paris,  Guillaumin,  1847, 1  vol.  in-i8,  2-  édition,  1856. 
^  V.  plus  loin  dans  l'écrit  But  et  Imites  de  VÉcanomie  politique,  %  VII, 
un  autre  rapprochement  entre  les  deux  sciences. 


DEFINITIONS,    LIMITES   ET   DIVISIONS.  —  CH.    I.  / 

constate,  en  d'autres  termes,  comment  se  forme,  se  distribue 
et  se  consomme  la  Richesse  résultant  de  ce  Travail.  Pour  arri- 
ver à  ses  fins,  elle  a  souvent  besoin  de  la  statistique,  soit  pour 
vérifier,  par  le  relevé  des  faits  accomplis,  la  justesse  de  ses 
déductions  spéculatives  et  synthétiques,  soit  pour  obtenir  une 
certaine  masse  de  faits  bien  observés  d'après  lesquels  elle 
établit,  en  suivant  la  voie  analytique,  des  lois  générales,  ex- 
pression des  faits  constants  et  universels.  Remarquons  toute- 
fois que  la  science  économique  n'a  recours  à  la  statistique 
que  pour  les  faits  numériquement  exprimés,  et  que  l'observa- 
tion des  autres  phénomènes  sociaux  rentre  dans  son  propre 
domaine  ou  fait  partie  du  domaine  de  l'histoire,  de  la  morale, 
de  la  philosophie  ou  des  autres  branches  des  connaissances 
humaines. 

Il  résulte  de  ceci  que  l'économiste  fait  souvent  de  la  statis- 
tique, et  qu'il  y  a  beaucoup  de  cas  où  il  lui  serait  impossible 
de  ne  pas  en  faire;  il  en  résulte  encore  que  le  statisticien,  pour 
procéder  à  ses  recherches,  a  besoin  d'être  guidé  par  des  no- 
tions bien  précises  et  bien  claires  sur  l'économie  de  la  société, 
sur  les  causes  et  sur  les  résultats  des  faits  sociaux  dont  il  re- 
cherche les  relevés  numériques. 

Comment  se  fait-il  cependant  qu'il  existe  entre  les  écono- 
mistes et  les  statisticiens  proprement  dits  une  certaine  oppo- 
sition qui  s'est  quelquefois  traduite  par  de  l'acrimonie  et  des 
quolibets?  —  Cela  tient  à  ce  que  ni  les  économistes,  qui  ont 
un  superbe  dédain  pour  la  statistique,  ni  les  statisticiens,  qui 
font  û  de  l'économie  politique,  n'ont  pris  la  peine  de  se. 
rendre  compte  des  attributions  bien  définies  des  deux  sciences, 
de  l'appui  qu'elles  se  prêtent  et  du  besoin  indispensable 
qu'elles  ont  l'une  de  l'autre.  Il  n'est  pas  rare,  en  effet,  de 
voir  le  même  économiste  qui  a  décoché  quelques  traits  sati- 
riques contre  la  statistique  prodiguer  dans  ses  raisonne- 
ments, et  même  jusqu'à  l'abus,  les  faits  et  les  chiffres  qu'il 
invoque  à  l'appui  de  ses  opinions;  semblable  en  cela  à  ces 
philosophes  moralistes  qui  font  profession  de  dédaigner  l'^iî.ç>- 
'  nomie  politique  comme  une  science  ba&ëe  swt  WwVfeefeV  ^\ 


8        NOTKS   ET   PETITS   TRAITÉS.    ÉLÉMENTS    DE   STATISTIQUE. 

l'utile,  et  qui  ne  savent  pas  faire  un  pas  sans  s'appuyer  sur 
ces  deux  mobiles  non  uniques,  mais  fondamentaux  cependant, 
des  actions  humaines.  Il  n'est  pas  rare  aussi  de  voir  des  sta- 
tisticiens très-dédaigneux  des  études  économiques,  et  qui, 
soit  pour  se  guider  dans  leurs  recherches,  soit  pour  en  faire 
ressortir  la  signification  et  l'importance,  se  livrent  à  des  élucu- 
brations  économiques,  avec  cette  différence  qu'ils  se  pronon- 
cent la  plupart  du  temps  en  faveur  du  préjugé,  qu'ils  appellent 
\sijn'atique,  contre  la  vérité,  qu'ils  voudraient  flétrir  du  nom 
de  théorie. 

Ce  sont  là  deux  travers  assez  communs  de  notre  temps, 
même  parmi  les  hommes  d'un  certain  mérite.  Il  faut  dire,  à 
la  décharge  des  uns,  qu'il  y  a  de  prétendus  économistes  à  qui 
la  science  a  de  terribles  comptes  à  demander  ;  et,  à  la  décharge 
des  autres,  qu'il  y  a  eu  des  statisticiens  parfois  bien  ridicules. 
Si  l'enseignement  de  l'économie  politique  était  plus  répandu, 
ces  charlatans  de  l'une  et  de  l'autre  science  n'auraient  pas  eu 
le  crédit  qu'ils  ont  usurpé  quelquefois. 

Nous  ne  pouvons  pas  cependant  nous  dissimuler  que  ce 
travers  est  encore  fondé  sur  la  manière  inexacte  dont  plusieurs 
esprits  honnêtes  et  sérieux  envisagent  la  statistique.  Ils  pen- 
sent que,  par  cela  seul  qu'ils  se  livrent  avec  conscience  et  pré- 
dilection à  la  recherche  et  à  la  discussion  des  faits  numéri- 
ques, l'expression  des  résultats  qu'ils  en  tirent  et  des  déduc* 
tions  auxquelles  ils  sont  conduits  sont  toujours  de  la  statistique, 
bien  que  souvent  ils  se  trouvent  lancés  dans  les  théories  les 
plus  vastes,  soit  de  l'économie  politique,  soit  de  la  morale, 
soit  de  l'économie  sociale  tout  entière.  Partant  de  là,  ils 
s'estiment,  eux  hommes  de  chiffres  et  de  faits,  moins  sujets  à 
errer  que  les  économistes,  qui  ne  se  donnent  pas  la  même 
peine  pour  les  recueillir,  et  ils  oublient  qu'ils  ne  peuvent  avoir 
raison  qu'à  la  double  condition  d'avoir  l'intelligence  des  lois 
économiques  et  de  savoir  tirer  la  philosophie  des  faits  qu'ils 
ont  recueillis,  cas  auxquels  ils  joignent  à  la  qualité  de  statisti- 
ciens celle  d'économistes. 

ISous  )e  répétons,  il  est  bon  que  celui  qui  s'occupe  de  sta-* 


DÉFINITIONS,    LIMITES   ET  DIVISIONS.    —  CH.    1.  9 

tistique  ne  méconnaisse  pas  les  notions  de  Téconomie  politi- 
que, et  que  celui  qui  occupe  son  esprit  dans  ce  dernier  ordre 
d*idées  sache  lire  et  comprendre  les  fails  statistiques  ;  mais 
ce  sont  là  deux  ordres  de  travaux  tout  à  faits  distincts.  Au 
reste,  il  ne  faut  pas  oublier,  en  lisant  les  reproches  adressés 
par  les  économistes  à  la  statistique  et  par  les  statisticiens  à 
l'économie  pohtique,  que  ce  n*est  pas  aux  deux  sciences  que 
tout  cela  s'adresse,  mais  à  quelques-unes  des  personnes  qui 
s'e^i  occupent,  et  dès  lors  l'antagonisme  n'a  plus  aucune  por- 
tée. Quand  M.  Dufau  dil,  par  exemple  :  «  C'est  pour  avoir 
trop  dédaigné  le  secours  de  la  statistique  que  l'économie  po- 
htique, science  un  peu  fiére  de  sa  nature,  s'est  souvent  égarée 
dans  le  labyrinthe  des  vaines  et  creuses  abstractions*,  »  il  a 
en  vue  le  passage  de  J.  B.  Say,.qui  le  choque  et  qu'il  critique 
plus  loin.  Or  c'est  là  une  mauvaise  manière  de  parler,  propre 
à  jeter  de  la  confusion  et  inexacte  au  fond;  car,  enfin,  une 
science  ne  peut  être  fiére  ou  avenante  de  sa  nature  ;  elle  est  ce 
qu'est  la  nature  des  choses  qu'elle  étudie.  Ajoutons  qu'outre 
les  faits  numériquement  exprimés,  il  y  a  des  faits  généraux 
de  la  nature  humaine  et  des  vérités  de  l'ordre  économique  et 
moral  sur  lesquels  l'économiste  peut  et  doit  s'appuyer,  et  que 
M.  Dufau  aurait  tort  de  l'accuser,  dans  ces  divers  cas,  de  s'é- 
garer «  dans  de  creuses  et  vaines  abstractions.  »  La  vérité,  pour 
être  la  vérité,  n'a  pas  toujours  besoin  d'apparaître  en  formules 
numériques.  A  ce  sujet,  nous  rapporterons  encore  un  passage 
de  M.  Quételet,  auquel  nous  tenons  à  répondre.  «  Regarder, 
dit  ce  savant*,  les  statisticiens  comme  des  manœuvres  char- 
gés d'apporter  des  pierres  brutes  et  de  les  entasser  pêle-mêle 
sur  les  lieux  où  doit  s'élever  l'édifice,  en  les  abandonnant  à 
des  architectes  qui  n'en  connaîtront  pas  la  valeur  et  qui  la 
plupart  du  temps  ne  sauront  pas  les  mettre  en  œuvre,  c'est 
s'exposer  à  de  fâcheux  mécomptes.  11  faut  en  tout  de  l'unité. 
Que  larchitecte,  quand  il  construit,  sache  recueillir  ses  maté- 

*  Traité  de  statistique,  p.  41 . 

*  fjettres  sur  la  théorie  des  probabilités^  p.  269 


10      NOTES   ET   PETITS   TRAITÉS.  —  ÉLéVElITS   DE  STATISTIQUE. 

rianx  ;  laissez  aussi  au  peintre  le  soin  de  réunir  et  de  coor- 
donner tout  ce  qui  lui  est  nécessaire  pour  faire  son  tableau/i 
Nous  sommes  d*accord  avec  M.  Quételet  sur  la  liberté  et  le 
droit  du  statisticien  :  qu'il  recherche  les  faits,  qu'il  les  coor- 
donne, et  qu'il  en  tire  des  conclusions,  s'il  le  trouve  bon.  Hais 
qu'il  n'oublie  pas,  en  raisonnant  sur  les  conséquences  de  ses 
chiffres,  qu'il  fait  acte  d'économiste,  de  moraliste  et  de  philo- 
sophe, etc.,  et  qu'il  consente  à  être  jugé  comme  tel,  même 
par  des  hommes  qui  n'ont  pas  trituré  les  chiffres  comme  lui, 
mais  à  qui  cependant  il  est  donné  de  les  comprendre  et  d*ai 
raisonner.  On  ne  dit  pas  au  statisticien  d'apporter  uniquement 
des  pierres  et  de  les  entasser  pêle-mêle  ;  on  ne  lui  défend  pas 
de  faire  œuvre  d'architecte;  mais  on  lui  dit  :  pour  recueillir 
les  matériaux,  pour  les  choisir,  ou  les  bien  disposer,  les  inter- 
préter, il  vous  faut  être  homme  de  sens  et  de  savoir,  et,  avant 
tout,  économiste. 

M.  Dufau  et  M.  Quételet  se  sont  élevés  contre  ropinion  que 
J.  B.  Say  émettait  dans  le  discours  préliminaire  de  son  Traité 
d'Économie  politique,  J.  6.  Say,  comparant  l'économi^  poli- 
tique et  la  statistique,  établissait  que  la  première  est  une 
science  expérimentale^  tandis  que  la  seconde  est  une  science 
descriptive;  puis  il  ajoutait  :  «  La  statistique  ne  nous  fait  con- 
naître que  les  faits  arrivés;  elle  expose  l'état  des  produc- 
tions et  des  consommations  d'un  lieu  particulier  à  une  époque 
désignée,  de  même  que  l'état  de  sa  population,  de  ses  forces, 
de  ses  richesses,  des  actes  ordinaires  qui  s'y  passent  et  qui 
sont  susceptibles  d'énumération.  C'est  une  description  très- 
détaillée  ;  elle  peut  plaire  à  la  curiosité,  mais  elle  ne  la  salis- 
fait  pas  utilement  quand  elle  n'indique  pas  l'origine  et  les 
conséquences  des  faits  qu'elle  consigne,  et,  lorsqu'elle  en 
montre  l'origine  et  les  conséquences,  elle  devient  Téconomie 
politique.  C'est  sans  doute  la  raison  pouf  laquelle  on  les  a 
confondues  jusqiTà  ce  moment...  Nos  connaissances  en  éco- 
nomie politique  peuvent  être  complètes,  c'est-à-dire  que  nous 
pouvons  parvenir  à  découvrir  toutes  les  lois  qui  régissent  les 


Dll^PINITIOKS,   LIMITES   ET   DIVISTONS.   —  Gif.    I.  H 

richesses;  il  n'en  saurait  être  de  même  dans  nos  connaissances 
en  statistique.  Les  faits  qu'elle  rapporte,  comme  ceux  que 
rapporte  Fhistoire,  sont  plus  ou  moins  incertains  et  nécessai- 
rement incomplets.  On  ne  peut  donner  que  des  essais  déta- 
chés et  très-imparfaits  sur  la  statistique  des  temps  qui  nous 
ont  précédés  et  sur  celle  des  pays  éloignés.  Quant  au  temps 
présent,  il  est  bien  peu  d'hommes  cfui  réunissent  les  quahtés 
d'un  bon  observateur  à  une  position  favorable  pour  observer. 
On  n'a  jamais  eu  un  état  de  population  véritable.  L'inexacti- 
tude des  rapports  auxquels  on  est  obligé  d'avoir  recours,  la 
défiance  inquiète  de  certains  gouvernements  et  même  des 
particuliers,  la  mauvaise  volonté,  l'insouciance  opposent  des 
obstacles  souvent  insurmontables  aux  soins  qu'on  prend  pour 
recueillir  des  particularités  exactes  ;  et,  parvînt-on  à  les  avoir, 
elles  ne  seraient  vraies  qu'un  instant;  aussi  Smith  avoue-t-il 
qu'il  n'ajoute  pas  grande  foi  à  l'arithmétique  politique  S  qui 
n'est  autre  chose  que  le  rapprochement  de  plusieurs  données 
de  statistique.  » 

Nous  trouvons,  nous  aussi,  quelque  chose  à  redire  à  ce  pas- 
sage un  peu  pessimiste,  quoique  vrai  à  beaucoup  d'égards 
comme  le  prouvent  les  détails  dans  lesquels  nous  sommes  en- 
très  plus  loin  en  parlant  des  recensements  et  d'autres  opéra- 
tions de  la  statistique.  D'abord  il  n'est  pas  très-exact  de  dire 
que  l'économie  politique  est  une  science  expérimentale  et  la 
statistique  une  science  descriptive.  Elles  sont  expérimentales 
toutes  deux  et  toutes  deux  descriptives  à  leur  façon.  11  n'est 
pas  exact  de  dire  non  plus  que  la  statistique  est  une  descrip- 
tion détaillée,  car  elle  ne  décrit  que  par  voie  de  relevés  nu- 
mériques. Nous  croyons  qu'elle  peut  faire  autre  chose  que 
plaire  à  la  curiosité,  lors  même  qu'elle  ne  recherche  pas  l'ori- 
gine et  les  conséquences  des  faits.  Nous  croyons  encore  que 
J.  B.  Say  a  un  peu  grossi  la  nature  des  obstacles  que  la  sta- 
tistique a  à  vaincre,  bien  que  ces  obstacles  soient  réels.  Mais 
■    il  ne  faut  pas  oublier  que  J.  B.  Say  écrivait  pour  la  première 

*V.  plus  loin,  cil.  II,  §2,  p.  47. 


13      NOTES   ET   PkTITS  TRAITES.    —   ÉLÉMENTS   DE   STATISTIQUE. 

fois  son  Discours  préliminaire,  d'où  ce  passage  est  extrait,  an 
commencement  du  siècle,  et  que  ce  n*est  que  depuis  sa  mort, 
pour  ainsi  dire  (1852),  qu'ont  été  publiés  les  plus  remarqua- 
bles travaux  de  la  statistique  moderne,  tant  officiels  que  par- 
ticuliers, notamment  en  France,  en  Belgique,  en  Prusse,  en 
Angleterre,  etc.  Quant  à  l'opinion  de  Smith,  citée  dans  ce 
passage,  elle  n'a  trait  qu'à  l'arithmétique  politique,  au  rap- 
prochement des  données  statistiques,  c'est-à-dire  plutôt  à  la 
statistique  conjecturale  (dont  nous  parlons  au  chapitre  ii), 
qu'à  la  statistique  positive. 

Au  reste,  ce  n'est  pas  dans  ce  passage  critiqué  par  les  sta- 
tisticiens qu'il  faut  chercher  l'opinion  entière  de  J.  B.  Say  ;  il 
l'a  donnée  plus  complète  et  plus  détaillée  dans  la  ix**  partie  de 
son  Cours  complet  ;  là  elle  lui  a  fourni  la  matière  de  trois  cha- 
pitres, où  sont  honsignées  de  sages  réflexions  ^ 

§  III.  Des  divisions  de  la  Staliatiqae.  —  Qualités  néeesaaires 
aux  Slatisticiens. 

Au  point  où  en  sont  arrivées  de  nos  jours  les  recherches 
statistiques,  la  science,  considérée  dans  son  ensemble,  pré- 
sente deux  parties  très-distinctes,  susceptibles  de  se  diviser 
elles-mêmes.  Ces  deux  parties  sont  : 

1**  La  Statistique  proprement  dite  ; 

2*»  La  partie  plus  essentiellement  mathématique,  qui  com- 
prend :  d'une  part,  ce  qu'on  a  appelé  la  théorie  et  le  caUid 
des  probabilités,  branche  qui  rappelle  les  noms  de  Laplace, 
Lacroix,  Poisson,  etc.;  puis  d'autre  part,  cette  branche  que 
M.  Quételet  a  appelée  la  Statistique  morale,  dans  ses  Lettres 
sur  la  théorie  des  probabilités ^y' et  dans  son  Système  social^. 

Ce  qu'on  a  appelé,  surtout  à  la  fin  du  dernier  siècle,  ÏAnth- 
métique  politique,  dénomination  qui  n'est  plus  guère  d'usage 

*  J.  B.  Say  a  aussi  écrit  dans  la  Revue  encyclopédique ^  sept.  1827,  un 
article  sur  l'objet  et  l'ulilité  des  statistiques. 

*  Bruxelles,  Hayez,  1846,  1  vol.  grand  in-8. 

*  Paris,  (iuillaumin,  1848,  1  voL  in-8. 


r% 


DÉFINITIONS,    UNITES   ET    DIVISIONS.    —   CH.    I.  15 

aujourd'hui,  n  est  encore  qu'une  des  subdivisions  ou  plutôt 
une  des  méthodes  et  des  manières  d'opérer  de  la  statistique 
proprement  dite  (voir  ch.  ii). 

La  Statistique  proprement  dite  a  pour  but  de  recueillir  et 
de  grouper  méthodiquement  les  faits  sociaux  susceptibles 
d'être  exprimés  numériquement.  —  V Arithmétique  'politique 
est,  nous  le  répétons,  un  des  moyens  de  conjecturer,  à  l'aide 
des  faits  connus  et  des  artifices  du  calcul,  ceux  de  ces  faits 
qui  sont  inconnus. 

La  théorie  et  le  calcul  des  Prohabilités  se  proposent  de  dé- 
terminer le  nombre  de  chances  qui  peuvent  amener  une  éven- 
tualité donnée,  ou,  en  d'autres  termes,  de  formuler  les  chances 
calculables  des  événements  humains. 

Enfin  la  Statistique  morale  est  une  application  de  ces  cal- 
culs et  des  autres  moyens  arithmétiques  à  la  détermination 
des  phénomènes  moraux  de  l'espèce  humaine. 

La  définition  que  nous  avons  adoptée  plus  haut  se  rapporte 
parfaitement  à  l'ensemble  de  toutes  ces  parties,  à  la  statistique 
proprement  dite. 

Il  faut  à  ceux  qui  se  livrent  aux  recherches  de  probabilités 
ainsi  qu'aux  recherches  de  statistique  morale  comme  l'a  en- 
tendue M.  Quételet,  outre  les  connaissaoces  économiques  et 
sociales  dont  nous  avons  parlé,  des  connaissances  mathéma- 
tiques d'un  ordre  assez  élevé.  Jusqu'à  présent  ceux  qui  s'y  sont 
livrés  (sauf  peut-être  M.  Quételet)  sont  des  savants  de  Tordre 
exclusivement  mathématique,  qui,  faute  d'études  économi- 
ques suffisantes,  n'ont  pas  donné  à  leurs  travaux  toute  la  portée 
sociale  qu'ils  auraient  pu  avoir. 

Pour  la  statistique  proprement  dite,  les  notions  et  les  pro- 
cédés de  l'arithmétique  élémentaire  suffisent.     , 

Mais  ce  qiii,  avant  tout,  est  nécessaire  au  statisticien  vrai- 
ment digne  de  ce  nom,  c'est  la  fîiculté  de  Tobservation,  c'est 


14     NOTES  ET  PETITS  TRAITÉS.    —    ÉLÉMENTS  DE   STATISTIQUE, 

un  art  et  un  tact  tout  particulier  pour  discerner  ce  qui  est 
vrai  et  ce  qui  est  faux  dans  les  chiffres  qui  s'offrent  à  lui; 
c'est  une  probité  scientifique  invincible,  qui  lui  fasse  rejeter 
'l'erreur  et  le  sopldsme  numériques  ;  c'est  une  grande  indé- 
pendance, qui  lui  fasse  rechercher  la  vérité  et  rien  que  la 
vérité,  c'est-à-dire  ce  qui  a  été  ou  ce  qui  est,  sans  qu*ilse 
laisse  influencer  par  aucune  opinion  économiqufe,  politique 
ou  religieuse,  par  aucun  système  préconçu,  par  aucun  désir 
de  vouloir  prouver  quoi  que  cé  soit,  par  aucune  influence  su- 
périeure. Il  faut  qu'il  ne  veuille  rien  prouver  et  qu'il  puisse 
dire  à  la  fin  du  travail,  comme  J.  6.  Say  :  <(  Je  me  suis  tracé 
un  plan  ;  mais  j'ai  écarté  tout  système  :  que  voulais-je  prou- 
ver? Rien^  »  Or  ce  sont  là  des  qualités  très-difficiles  à  ren-l 
contrer  réunies  dans  le  même  homme,  et  c'est  pour  celajfj 
que,  si  les  faiseurs  de  statistiques  sont  innombrables  depuis 
un  siècle,  le  nombre  de  ceux  qui  inspirent  toute  confiance  par  c 
l'intelligence  et  le  caractère  est  vraiment  très-circonscrit.         ft 

*  Préface  du  Traité  d'économie  politique. 


\ 


•a- 


CHAPITRE  II 

MÉTHODES  DE  LA  STATISTIQUE. 

I.  1**  méthode;  mélhode  statistique  proprement  dite  ou  naturelle,  ou 
d'exposition.  ~  II.  2«  méthode;  méthode  d'fiiduction.  —  Arithmétique 
politique.  —  III.  Du  calcul  des  moyennes. 

§  ■•  1"  métfMNle;  méthode  stalistiqae  propremeiil  dite 
ou  nalurelle,  ou  d-expoaitioii« 


Il  y  a  deux  manières  d'obtenir  ]*expression  numérique  des 
»   faits  sociaux  :  une  qui  consiste  à  recueillir,  à  inventorier  un 
K:    à  un  tous  les  faits  numériques  qui  constituent  les  éléments  de  ' 
p.     'ordre  des  faits  que  Ton  se  propose  de  connaître,  à  les  grou- 
per ensemble,  à  les  coordonner,  et  au  besoin  à  les  réduire 
pour  en  avoir  la  mesure  sous  une  formule  plus  commode,  le 
tout  sans  les  altérer  ;  —  l'autre,  qui  consiste  à  obtenir  les  ré- 
sultats à  l'aide  des  ressources  qu'offre  le  calcul. 

La  première  est  la  méthode  statistique  proprement  dite;  la 
seconde  est  la  méthode  d'induction. 

«  La  méthode  naturelle,  qu'on  pourrait  nommer  méthode 
d* exposition^  dit  M.  Moreau  de  Jonnès  *,  est  la  seule  qui  soit 
digne  de  l'avenir  promis  à  la  statistique.  Elle  est  très-simple, 
et  c'est  pourquoi  elle  n'a  prévalu  qu'après  les  autres.  On  a 
fait  de  la  botanique  pendant  deux  mille  ans  avant  d'arriver  à 
la  méthode  que  nous  devons  à  Jussieu.  Cette  méthode  consiste, 
pour  la  statistique,  à  enregistrer  dans  un  ordre  régulier  tous 
les  faits  numériques  qui  constituent  les  éléments  d'un  sujet 
quelconque.  Ainsi,  lorsqu'il  s'agit  des  établissements  de  bien- 
faisance ou  de  ceux  de  répression,  on  prend  pour  unité  les 
malades  ou  les  détenus  de  chaque  hôpital  ou  de  chaque  pri- 

*  Éléments  de  statistique,  p.  50,  !'•  édit.  1847. 


16     NOTES   ET   PETITS   TRAITÉS.    —   ÉLÉMENTS   DE   STATISTIQUE. 

son,  et  Ton  fait  l'histoire  de  leur  destinée,  en  suivant  de  mois 
en  mois,  d'année  en  année,  la  situation  et  les  mouvements  de 
chacun  de  ces  établissements.  Faut-il  entreprendre  la  tâche 
épineuse  d'une  statistique  de  l'industrie  :  chaque  manufac- 
ture, chaque  exploitation  devient  une  unité  absolue.  Les  ma- 
tières premières,  les  produits  fabriqués,  les  quantités,  leur 
valeur,  le  nombre  des  ouvriers,  leurs  salaires,  les  machines, 
et  toutes  les  parties  du  mobilier  de  l'établissement  sont  ènn- 
mérés  d'abord  en  détail,  et  ce  n'est  que  postérieurement 
qu'en  groupant  les  chiffres  ainsi  posés,  on  en  forme  des  ta- 
bleaux collectifs  pour  les  localités,  et  suivant  la  nature  des 
produits.  I 

({  Sans  doute,  cette  méthode  d'exposition  exige  de  longs  . 
développements,  qui  peuvent  paraître  oiseux  à  beaucoup  de 
personnes;  mais  elle  a  cet  avantage  immense  que  chacun 
peut  apprécier  la  rectitude  des  éléments,  procéder  à  la  vérifi- 
cation, refaire  les  calculs  d'ensemble,  et  s'assurer  de  lexacti^ 
tu  de  de  toutes  les  opérations.  La  statistique  exécutée  de  cette 
façon  est  vérilablement  expérimentale;  elle  met  sous  les 
yeux  du  public  les  témoignages  complets  de  ses  assertions,  i 


Toutefois,  lorsque  l'abondance  des  éléments  de  calcul  est  si 
grande  qu'elle  met  obstacle  à  leur  pubhcation,  on  les  resserre 
en  changeant  l'échelle,  en  condensant  les  éléments.  C'est 
ainsi,  par  exemple,  que,  dans  la  statistique  agricole  de  Fratice, 
les  chiffres  de  57  mille  communes,  dont  l'expression  aurait 
formé,  au  dire  de  M.  Moreau  de  Jonnès,  250  volumes  in-4*, 
de  300  pages  chacun,  ont  été  réduits  de  manière  à  représen- 
ter ceux  de  363  arrondissements,  et  que  les  13,542,000  nom- 
bres primitifs  qu'ils  contenaient,  ont  été  transformés  en  i  3,176. 

Cette  méthode  nécessite  sur  chaque  sujet  une  exploration 
approfondie  qui  exige  beaucoup  de  temps,  de  persévérance 
et  de  travail,  et  aussi  des  dépenses  que  les  simples  particu- 
liers ne  peuvent  point  faire  lorsqu'il  s'agit  d'informations 
d'une  certaine  étendue.  Elle  exige,  déplus,  au  moment  même 
où  les  documents  sont  recueillis,  une  grande  tranquillité  d'es 


l 


a  METHODES   DE   L\   STATISTIQUE.   —  CH.    II.  17 

î*  prit  dans  }a  population,  et  une  disposition  pleine  de  confiance 
^'  et  de  sécurité  comme  nous  l'exposons  dans  le  chapitre  sui- 
^  vant,  en  parlant  des  Opérations  de  la  statistique. 

§  II.  s*  méthode;  méthode  d'induetion.  —  Arithmétique 
^  politique. 

^      La  seconde  méthode  consiste  à  obtenir  les  expressions  nu- 

*  mériques  des  faits  sociaux  à  Faide  des  procédés  arithmétiques 

-  ou  algébriques  appliqués  à  un  petit  nombre  d'observations,  et 

'  à  admettre,  par  voie  d'analogie,  de  proportionnalité  et  de 

probabilité,  des  résultats  qui  ne  sont  pas  directement  con- 

'  slatés,  qui  ne  sont  pas  pris  sur  la  réalité  des  choses. 

,,  C'est  cette  méthode  que  M.  Moreau  de  Jonnès  désigne  sous 

le  nom  de  méthode  d'induction,  et  à   laquelle  J.  B.  Say* 

donnait  le  nom  d* arithmétique  politique,  employé  aussi  au 

dernier  siècle  avec  deux  autres  significations*. 

La  méthode  d'induction  ne  présente  pas  les  difficultés  de 
la  méthode  naturelle,  mais  aussi  elle  offre  infiniment  moins 
de  garanties  ;  et  c'est  tout  au  plus  si  les  résultats  auxquels 
elle  conduit  doivent  être  considérés  comme  des  informations 
sommaires.  Dans  cette  méthode,  on  fait  un  fréquent  emploi 
du  procédé  de  la  régie  de  trois  ou  des  calculs  analogues,  pour 
arriver,  d'un  petit  nombre  de  faits  connus,  à  des  totaux  et  à 
des  résultats  que  l'on  cherche  ;  mais  on  conçoit  qu'il  est  rare 

*  Cours  ix«  partie,  cliap.  m. 

*  Pour  les  uns,  c'est  là  un  terme  assez  vague,  s'appliquant  à  des  consi- 
dérations sur  l'économie  sociale  en  général,  ou  plus  particulièrement  aux 
recherches  sur  la  population,  l'agriculture,  etc.  C'est  dans  ce  sens  que  l'a 
employé  Arthur  Young,  célèbre  agronome  voyageur  anglais  qui  a  publié 
sous  le  titre  d'Arithmétique  politique  (Political  arithmetic,  etc.  Londres, 
1774, 1  vol.  in-8)  un  ouvrage  dans  lequel  il  n'y  a  presque  pas  de  cliiffres, 
et  qui  traite  des  causes  qui  de  son  temps  avaient  fait  fleurir  l'agriculture 
dans  la  Grande-Bretagne  et  des  causes  qui  faisaient  obstacle  chez  les  autres 
nations  aux  progrès  de  cette  grande  industrie.  —  Pour  les  autres,  le  mot 
arithmétique  politique  est  un  synonyme  de  statistique  plus  ou  moins  rai- 
sonnée,  appelant  à  son  aide  l'économie  politique  pour  expliquer  la  cause  et 
la  portée  des  faits  numériquement  constatés.  —  L'arithmétique  était  yro- 
fessée  à  l'École  polytechnique  dans  les  premières  aixwèes . 


18      NOTES    ET   PETITS   TRAITÉS.    —   ÉLÉMENTS   DE   STATISTIQUE. 

que  ce  petit  nombre  de  faifs,  en  les  supposant  bien  obsërv 
soit  l'expression  fidèle  et  exacte  de  Tensemble  des  faits  qui 
produisent  sur  une  certaine  échelle  de  population,  de  pa 
de  temps  ou  de  produits. 

Lorsque  Vauban,  au  commencement  du  dix-huitième  siè< 
calculait  la  production  agricole  et  le  revenu  de  la  France 
les  investigatipns  qu'il  avait  recueillies  dans  un  petit  nom 
de  localités;  lorsque  Lavoisier,  en  1790,  déduisait  du  nom 
des  charrues  l'étendue  des  terres  en  culture,  la  productioi 
la  consommation  de  la  France;  lorsque  Lagrange  calculail 
consommation  nutritive  de  toute  la  population  sur  celle 
soldat,  en  admettant  que  le  cinquième  des  habitants  n*a 
.  dix  ans  d'âge,  et  que  deux  enfants  et  une  femme  consc 
ment  autant  qu'un  homme  fait;  lorsque  Necker,  n'osant 
treprendr^  un  recensement  général  en  1784,  déduisait 
nombre  des  habitants  de  celui  des  naissances,  en  adoptan 
rapport  d'une  naissance  pour  25  habitants  3/4;  lorsque  Ch 
tal,  en  4818,  donnait  l'étendue  des  terres  arables,  des  vigr 
des  prés  et  des  bois  de  tout  le  royaume,  d'après  le  septiè 
du  territoire  cadastré,  et  en  partant,  par  conséquent  de  a 
hypothèse  que  les  six  autres  septièmes  étaient  identiq 
avec  les  premiers,  tant  dans  la  nature  que  dans  la  desti 
tion  des  propriétés,  Vauban,  Lavoisier,  Lagrange,  Necl 
et  Chaptal  faisaient  de  l'arithmétique  politique  ou  de  l'indi 
tion.  Lorsque  Arthur  Young  imagina  de  découper  la  carte 
France,  d'en  peser  les  fragments,  et  d'en  déduire  des  conc 
sions  d'après  des  annotations  qu'il  avait  pu  faire  sur  certaii 
localités,  il  poussait  aussi  loin  que  possible  cette  méthoi 

Les  exemples  de  cette  fausse  manière  d'opérer  sont  no 
breux  dans  les  documents  historiques  relatifs  au  passé;  m 
nous  n'en  citerons  plus  qu'un  exemple  ici. 

En  1595,  Sully  procédait  de  même  en  faisant  l'évaluât 
suivante  des  dépenses  des  sujets  du  roi  :  Frais  de  proc 
présents  aux  juges,  voyages  et  chômages,  salaires  d'avocf 
procureurs,  sergents,  40  millions;  pour  pertes  de  journ» 
de  marchands-artisans,  laboureurs,  manœuvres,  et  dépen 


MÉTHODES   DE    LA    STATISTIQUE.    —    CH.    II.  19 

d'iceux  en  tavernes,  12  millions;  pour  étrennes,  gâteaux  de 
roi,  chandeleurs,  festins,  banquets,  ivrogneries  et  crapules, 
amourettes,  chasses,  meubles,  habits,  équipages,  bâtiments, 
jardinages,  comédies,  mascarades,  ballets,  jeux,  brelans  et 
autres  bombances,  somptuosités,  luxes  et  dissolutions  super- 
flues, au  moins  40  millions,  etc.,  total  254  millions.  »  Sully 
n*avait  évidemment  pas  de  base  bien  certaine  pour  asseoir  la 
plupart  de  ces  dépenses;  aussi  n* entendait-il  faire  sans  doute 
qu'un  état  approximatif;  et  Ton  se  tromperait  beaucoup  si 
l'on  s*appuyait  sur  lui  pour  établir  qu'à  la  fin  du  seizième 
siècle  la  somme  totale  des  dépenses  privées  et  publiques  était 
positivement,  en  France,  de  254  millions. 

«  Lorsqu'on  étudie,  dit  M.  Moreau  de  Jonnès*,  les  résul- 
tats auxquels  Yauban  et  Lavoisier  sont  parvenus,  à  Taide  de 
ces  procédés  étranges,  on  est  fort  étonné  de  leur  trouver 
tous  les  caractères  de  la  vérité,  et  Ton  est  tenté  de  croire 
qu'il  y  a  des  hommes  de  génie  qui  sont  doués  delà  prescience 
des  nombres,  et  dont  l'esprit  pénétrant  arrive  à  son  but, 
même  en  suivant  une  mauvaise  route.  On  ne  peut  refuser  ce 
privilège  à  M.  Necker,  qui  fut  guidé  par  l'exemple  de  deux 
statisticiens  distingués,  Messance  et  Montyon,  et  qui  s'envi- 
ronna de  toutes  les  données  qui  pouvaient  écarter  l'erreur.  » 
Le  même  auteur  ajoute,  en  parlant  de  Chaptal,  faisant  cette 
supposition  hardie  et  fausse  que  les  six  septièmes  des  dépar- 
tements français  étaient  identiques  avec  les  autres,  tant  par 
la  nature  des  propriétés  que  par  leurs  cultures  et  leurs  pro- 
ductions :  «  Cet  exemple  de  la  méthode  d'induction  montre 
comment  des  hommes  recommandables  se  laissent  entraîner 
sur  la  pente  qui  conduit  du  connu  à  l'inconnu,  et  comment, 
pour  la  satisfaction  de  compléter  quelques  chiffres  vrais  par 
des  chiffres  déduits,  spécieux  et  trompeurs,  ils  s'exposent  à 
la  dure  alternative  de  faire  douter  de  leur  sincérité  ou  de  la 
rectitude  de  leur  jugement*.  » 

*  Éléments  de  statistique,  Tp.  55,  1"  édition. 

*  Éléments  de  statistique,  p.  58,  \^  édition. 


20      NOTES    ET   PETITS   TRAITÉS.     —   ÉLÉMENTS   DE   STATISTIQUE. 

On  voit  facilement  à  quels  écueils  peuvent  conduire  les  caV 
culs  de  rarilhmétique  appliqués  aux  faits  constatés  parla 
statistique,  et  l'on  s'explique,  par  les  abus  qui  en  ont  quelque- 
fois été  faits,  le  discrédit  dans  lequel  sont  tombés  les  tra?am 
de  quelques  statisticiens  bien  peu  dignes  de  ce  nom,  avec 
lesquels  on  aurait  grand  tort  de  confondre  ceux  qui  recueil- 
lent les  faits  avec  intelligence,  persévérance  et  probité  ;  qoi 
contrôlent  les  deux  méthodes  l'une  par  l'autre;  qui  n'em- 
ploient les  procédés  d'induction  et  la  règle  de  trois  qu'avec 
la  plus  grande  circonspection  ;  qui  ne  raisonnent  que  sur  dei 
faits  ou  des  chiffres  puisés  à  bonne  source  ;  qui  ne  concluenl 
pas  du  particulier  au  général,  en  prenant  des  faits  locaux  o« 
même  accidentels,  pour  les  appliquer  à  tout  un  pays  oui 
tout  une  époque. 

Un  écrivain  qui  se  respecte  ne  doit  faire  de  l'arithmétique 
politique  ou  de  la  statistique  par  calcul,  ou  déduire  des  faiti 
numériques  par  induction,  que  lorsqu'il  n'a  pas  d'autn 
moyen  d'appréciation,  et  dans  ce  cas  même  il  est  de  soi 
devoir  de  s'assurer  de  la  solidité  et  de  l'exactitude  des  bases 
sur  lesquelles  il  appuie  ses  calculs  et  ses  raisonnements.  C'est 
ce  qu'ont  souvent  oublié  de  faire  de  nos  jours  plusieurs 
écrivains  ou  publicistes  qui  ont  disserté  sur  les  faits  relatifs  i 
la  misère  ou  sur  d'autres  questions  délicates  d'économie 
sociale. 

lly  a  donc  ici  une  distinction  à  faire.  Tout  n'est  pas  à  re- 
pousser dans  cette  méthode,  et  il  est  parfaitement  rationnel 
et  juste  d'obtenir  des  résultats  numériques  par  induction 
lorsqueJ'on  prend  pour  point  de  départ  des  bases  suffisaO' 
ment  exactes  et  suffisamment  abondantes.  Dans  ce  cas,  oi 
fait  un  emploi  très-légitime  des  procédés  du  calcul,  et  Toi 
rentre,  si  nous  pouvons  ainsi  parler,  dans  la  méthode  po- 
sitive. 

La  critique  que  nous  venons  de  faire  s'adresse  surtout  auï 
opérations  dans  lesquelles  Id  statisticien  conclut  du  particulier 
au  général,  comme  Chaptal,  par  exemple,  établissant  des  faits 
relatifs  à  toute  la  France,  à  l'aide  de  faits  relatifs  au  septième 


MÉTHODES    DE    LA    STATISTIQUE.    —    Cil.    II.  21 

de  Ja  France,  comme  A.  Young  tirant  des  conclusions  à  l'aide 
de  son  découpage  de  la  carte  de  la  France. 

§  III.  CTalcul  deii  Moyennes. 

Une  des  combinaisons  les  plus  fréquentes  des  éléments  nu- 
mériques des  faits  sociaux  que  les  statisticiens  aient  le  plus 
souvent  à  faire  est  celle  du  calcul  des  moyennes. 

L'usage  des  moyennes  est  fréquent  dans  toutes  les  sciences 
d'observation  :  il  est  simple  et  d'un  très-grand  secours;  mais 
il  est  très-fécond  en  illusions,  quand  on  tire  les  moyennes  d'é- 
léments disparates,  c'est- à  dire  quand  on  fait'entrer  dans  le 
calcul  des  extrêmes,  des  limites  soit  minimes,  soit  maximes,  qui 
ne  font  pas  partie  de  la  nature  réelle  des  choses  que  l'on  con- 
sidère. C'est  en  ne  prenant  pas  les  précautions  nécessaires 
dans  ce  calcul  que  des  statisticiens  ont  quelquefois  présenté 
des  moyennes  tout  à  fait  étranges  et  ont  déconsidéré  les  tra- 
vaux de  la  statistique. 

Mais  dans  quelles  limites  faut-il  chercher  les  moyennes? 
C'est  une  question  à  laquelle  M.  Quételet  a  consacré  la  se- 
conde partie  de  ses  Lettres  sur  lu  théorie  des  probabilités  K 
Cet  auteur  s'est  efforcé  de  montrer  aux  observateurs  le  secours 
que  la  théorie  des  probabilités  pouvait  leur  apporter.  Il  dis- 
tingue d'abord  deux  sens  qu'il  faut  attacher  à  cette  expression 
de  moyenne;  et  voici  comment  il  fait  comprendre  sa  pensée. 

On  mesure  un  monument  dix  fois,  et  dix  fois  on  obtient  un 
nombre  différent  ;  ou  bien  on  mesure  dix  monuments.  Dans 
les  deux  cas,  on  calcule  une  moyenne  par  le  même  procédé; 
mais  la  première  moyenne  n'est  pas  de  même  nature  que  la 
seconde.  C'est  à  la  moyenne  de  la  première  espèce  que 
M.  Quételet  réserve  le  nom  de  moyenne,  11  donne  le  nom  de 
moyenne  arithmétique  à  la  moyenne  du  second  cas,  qui  ne 
représente  pas  une  chose  existant,  réellement,  et  qui  donne, 
sous  forme  de  nombre  abstrait,  une  idée  de  plusieurs  choses 
essentiellement  différentes,  quoique  homogènes.  —  Quelque- 

»  Bruxelles,  1846, 1  vol.  iD-8. 


î22     NOTES   ET   PETITS   TRAITES.    —   ÉLÉMENTS   D£   STATISTIQUE. 

fois  ia  moyeQne  se  calcule  d'après  des  éléments  encore  plus  di- 
vers, sans  qu'on  puisse  en  conclure  que  l'idée  générale  qu'elle 
doit  représenter  soit  sans  utilité  ou  sans  importance.  M.  Qué- 
lelet  cite  pour  exemple  la  vie  moyenne^  dans  laquelle  on  fait 
entrer  l'âge  d'individus  qui  sont  dans  des  conditions  diffé- 
rentes, Tâge  de  l'homme  muret  productif,  et  Tâge  de  Tenfant 
qui  est  à  la  charge  de  sa  famille.  «  Qu'on  enlève,  dit  M.  Quéte- 
let,  dix  ans  de  la  vie  des  pères  pour  les  ajouter  à  la  vie  des  en- 
fants :  la  moyenne  arithmétique  restera  la  même,  mais  elle 
exprimera  des  choses  bien  différentes.  »  Ainsi  donc  le  chiffine 
de  la  vie  moyenne  ne  donne  qu'un  aperçu  général  de  la  morta- 
lité, et  ne  peut  être  employé  qu'avec  circonspection. 

On  acquiert  la  même  conviction,  avec  M.  Quételet,  pour 
d'autres  moyennes,  en  Hsant  les  observations  qu'il  fait  au  sujet 
de  l'application  des  moyennes;  au  prix  des  grains,  comme 
exemple  pris  dans  les  sciences  morales  et  politiques;  au  degré 
de  la  température,  comme  exemple  pris  dans  les  sciences  na- 
turelles. Après  des  recherches  mathématiques  dans  le  détail 
desquelles  il  ne  nous  e,st  pas  possible  d'entrer  ici,  M.  Quételet 
a  dressé  une  table  de  possibilité,  qui  est  la  représentation  de  la 
manière  dont  tous  les  résultats  se  groupent  autour  de  la 
moyenne,  quand  ils  sont  suffisamment  nombreux.  De  cette 
table  il  en  a  déduit  une  autre  qu'il  appelle  la  table  de  précision. 
Il  dopne  ces  deux  tables  comme  pouvant  servir,  si  elles  sont 
convenablement  maniées,  à  fixer  les  limites  de  l'erreur  pro- 
bable, et  à  reconnaître  si  une  moyenne  arithmétique  est  véri- 
tablement moyenne.  Nous  ne  sachons  pas  qu'on  ait  tiré  jus- 
qu'à présent  profit  des  tables  de  M.  Quételet  dans  la  pratique, 
mais  nous  devons  les  signaler  ici  aux  esprits  supérieurs  qui 
pourraient  suivre  M.  Quételet  dans  ses  savantes  et  délicates 
recherches. 

Au  reste,  sans  entrer  dans  la  théorie  dès  probabilités,  et  en 
s'en  tenant  aU  sentiment  sommaire  qu'on  peut  avoir  sur  ces 
matières^  il  est  facile  de  concevoir  que  la  moyenne  est  une 
quantité  fictive  donnant  de  la  réalité  une  idée  d'autant  plus 


MÉTHODES    DE    LA    STATISTIQUE.   —  CH.    II.  23 

sxacte  (ou  moins  erronée)  que  les  éléments  dont  elle  se  com- 
pose sont  plus  rapprochés  entre  eux  ;  que  les  séries  sur  les- 
quelles on  la  calcule  sont  plus  courtes  que  les  conditions  de 
temps,  de  climat,  etc.,  dans  lesquelles  les  faits  se  sont  pro- 
duits, sont  plus  analogues. 

Ce  que  nous  disons  des  moyennes  s*applique  aux  comparai- 
sons auxquelles  on  est  conduit  en  statistique,  aux  rapporis 
jni  résultent  de  ces  comparaisons,  et  en  général  à  tous  les 
résultats  possibles  K  (V.  ce  qui  est  dit  au  chapitre  suivant  sur 
€s  tables  de  mortalité  et  la  vie  moyenne.  ) 

*  Voyez  aussi  de  sages  réflexions  sur  l'emploi  et  l'abus  des  moyennes 
laos  les  Éléments  de  statistique,  de  Moreau  de  Jonnès,  page  101,  1^«  édi- 
ion,  et: dans  le  Traité  de  statistique  de  M.  Dufau,  page  50. 


C  I 


CHAPITRE  III 

OPÉRATIONS   DE  LA  STATISTIQUE, 

I.  Énoncé  des  Opérations  de  la  Statistique.  —  Classification  des  F: 
II.  De  quelques  opérations  de  la  Statistique.  —  Le  Cadastre.  —  ] 
Recensement.  —  IV.  Leimouveraent  de  la  population.  —  V.  Les 
de  Mortalité. —  VI.  La  Statistique  agricole,  industrielle  et  cor 
ciale,  etc. 

§  I.  Énoncé  des  opérations  de  la  illatistique. 
Classification  des  Faits. 

La  première  catégorie  des  faits  qui  se  présente  natu 
ment  aux  statisticiens  est  celle  des  Faits  relatifs  au  Térr 
et  à  la  Population. 

En  ce  qui  concerne  la  statistique  territoriale,  l'opéi 
fondamentale  est  le  Cadastre,  c'est- à-dire  la  Jevée  géoi 
que  des  plans  de  la  surface  des  pays  avec  la  déterminati 
rétendue  des  terres,  de  leur  nature,  de  leur  destination 
produits  qui  en  sont  tirés.  Cette  opération  nécessite  dej 
vailleurs  d'un  ordre  spécial,  avec  des  connaissances  de 
métrie  et  d'arpentage.  Les^  statisticiens  proprement  dits 
tent  en  œuvre  les  résultats  auxquels  ces  derniers  parvienj 
mais  on  conçoit  que  la  direction  de  pareilles  entreprises 
sutfisamment  éclairée  que  si,  aux  connaissances  spéciales 
nous  venons  d'indiquer,  ceux  qui  en  sont  chargés  ajo 
des  idées  saines  en  économie  politique  et  l'habitude  de; 
vaux  statistiques.  (Voyez  plus  loin,  p.  26.) 

La  statistique  territoriale  comprend  encore  ce  qui  conc 
les  mines,  les  forêts,  les  cours  d'eau,  les  étangs,  la  pêche, 

Relativement  à  la  population,  la  première  chose  à  sa 
c'est  le  nombre  des  habitants  d'un  pays,  classés  en  quel 
;randes  catégories,  dont  les  plus  indispensables  sont  c 
diquant  Je  sexe,  l'âge  et  l'état  civil,  et  ensuite  celles  i 


OPÉRATIONS   DE   LA   STATISTIQUE.    —    GH.    111.  25 

[uant  les  professions,  le  culte,  la  capacité  politique,  le  de- 
;ré  d'instruction,  les  infirmités.  On  arrive  à  ces  résultais  au 
noyen  du  Recensement  (voyez  plus  loin,  p.  35),  opération 
l'ordre  spécialement  statistique,  que  les  administrations  exé- 
cutent sous  la  direction  des  statisticiens,  ou  en  suivant  leurs 
►rescriptions. 

En  comparant  les  résultats  relatifs  à  la  surface  du  terri- 
oire  et  ceux  relatifs  à  la  population,  on  obtient  la  densité  de 
%  population  ou  la  population  spécifique. 

Une  autre  série  de  faits  également  constatés  par  l'admini- 
tration,  avec  les  lumières  de  la  statistique,  c'est  le  Mouvement 
le  la  populationt  c'est-à-dire  le  relevé  des  mutations  inces- 
antes  qui  renouvellent  les  populations,  les  maintiennent  ou 
es  accroissent.  Sous  cette  formule  on  comprend  plus  particu- 
ièrement  les  naissances,  les  mariages  et  les  morts,  constatés 
lar  les  registres  des  actes  civils,  ou  â  leur  défaut,  par  les  re- 
^stres  de  l'autorité  religieuse.  Mais  il  est  évident  qu'outre 
'entrée  dans  la  vie  et  la  sortie  de  la  vie,  il  faut  encore  tenir 
^mpte,  pour  avoir  tous  les  éléments  du  mouvement  des  po- 
stulations, de  l'entrée  dans  le  territoire  et  de  la  sortie  du  terri- 
toire que  l'on  considère,  c'est-à-dire  des  Émigrations  et  des 
Immigrations, 

La  population  donne  lieu  à  une  autre  opération  de  statisti- 
que d'une  haute  importance,  d'une  exécution  fort  difficile  et 
fort  délicate  :  nous  voulons  parler  des  Tables  de  mortalité  ou 
ée  survie.  Ces  tables,  servant  de  base  à  des  discussions  d'éco- 
nomie sociale  de  la  plus  haute  gravité  touchant  la  condition 
l'es  populations,  ont  acquis  une  importance  encore  plus 
?i*ande  depuis  l'extension  donnée  aur  sociétés  d'assurance  sur 
a  vie  et  aux  sociétés  de  secours  mutuels  ;  elles  sont  dressées 
^t  les  statisticiens,  selon  divers  procédés,  et  sur  des  docu- 
ments plus  ou  moins  satisfaisants.  (Voyez  plus  loin,  p.  46.) 

Les  autres  opérations  de  la  statistique  sont  toutes  les  in- 
^stigations  administratives  ou  privées  relatives  —  aux  di- 
verses classes  de  l'industrie  humaine,  —  aux  diverses  bran- 
les de  l'adrainislration,  —  à  la  condition  des  çop\x\aM\ow^* 


[26      KOTES   ET    PETITS  TRAITÉS.    —    ÉLÉMENTS  DE   STATISTIQUE. 

Voici  la  série  des  opérations  de  la  statistique,  et  des  caté- 
gories de  faits  qu'elle  se  propose  de  recueillir. 

A.  Territoire  : 
Cadastre  des  terres:  Nature;  —  culture;  — production, 

—  mines  et  caractères;  — houilles  et  tourbes;  —  amende- 
ments ;  —  engrais,  etc. 

B.  Faits  relatifs  a  la  Population  : 

a.  Recensement  ou  dénombrement  des  habitants,  classés 
par  catégories  (sexe,  âge,  état  civil,  professions,  etc.). 

b.  Densité  de  la  population. 

c.  Mouvement  de  la  population  :  Naissances  (enfants  lé- 
gitimes, naturels,  trouvés,  mort-nés)  ;  —  Mariages;  —  Morts. 

d.  Mouvement  de  la  population  :  Immigrations,  émigra- 
tions des  campagnes  aux  villes,  et  réciproquement  ;  — hors  le 
territoire  national  ;  —  accroissement  ou  diminution  ;  — période 
de  doublement. 

e.  Tables  de  mortalité  :  Constatation  de  la  mortalité  ;  du 
nombre  des  survivants;  — calcul  de  vie  moyenne  et  de  vie 
probable  selon  les  sexes,  les  lieux,  les  professions. 

f.  Condition  des  populations  dans  les  villes  et  les  campa- 
gnes; —  selon  les  professions,  les  épargnes,  les  législation» 
économiques  ou  sociales. 

g.  Charité  ou  bienfaisance  publique  :  Hôpitaux,  hospices, 
maisons  ou  colonies  de  travail  ;  autres  modes  de  secours  ;  — 
monts-de-piété  ou  autres  établissements  de  prêts  de  charité; 

—  aveugles;  —  sourds-muets;  —  fous;  —  enfants  trouvés. 
h.  Justice;  —  Répression  :  Tribunaux  criminels,  civils,  con* 

merciaux,  justices  de  paix,  prud'hommes,  arbitres;  — pri- 
sons, bagnes,  transportations  ;  —  poUce;  —  prostitution. 

i.  Instruction  publique  et  privée. 

;.  Institutions  préventives  delà  misère  :  Caisses  d'épargne; 

—  Sociétés  de  secours  mutuels^  etc. 

C.  Faits  relatifs  a  La  Prodaetlon  et  la  CJonsoniiMa* 
tlon  et  aux  diverses  branches  d'mdustrie; 

a.  Industrie  extractiVe  :  Mines  et  carrières;  —  Forêts  ;  — 
Pêches. 


OPÉRATIONS   DE   LA    STATISTIQUE.    CH.    III.  27 

b.  Agriculture  :  Productions  diverses  ;  —  conditions  de  la 
population,  etc. 

c.  Industrie,  arts  et  métiers:  Importance  de  la  production  ; 
— mise  en  œuvre  des  produits;  —  conditions  de  la  population. 

d.  Commerce  :  Commerce  extérieur  (Importations,  expor- 
tations, résultats  des  tarifs  douaniers).  —  Commerce  inté- 

•  rieur. 

e.  Voiturage;  —  Circulation  :  Circulation  terrestre  ;  —  Na- 
vigation, cabotage. 

f.  Professions  diverses  :  Libérales,  artistiques  et  autres  com- 
posant Tensemble  des  arls  agissant  sur  Thomme. 

D.  Faits  relatifs  a  L'Administration  et  aux  services 

PUBLICS  : 

Administration  générale;  —  police  ;  —  administrations  di- 
verses et  spéciales  (Postes,  Télégraphes);  —  Faits  relatifs  à  la 
population,  V.  ci-dessus  g  kj  ;  —  Faits  relatifs  aux  divers  Mi- 
nistèreSy  —  aux  Provinces  ou  Départements,  —  aux  Commu- 
nes, —  aux  Colonies  ou  Possessions  lointaines. 

Force  publique  :  —  Armée  de  terre  et  de  mer  ;  places  for- 
tes, arsenaux  maritimes,  établissements,  divers  ;  —  Faits  re- 
latifs aux  contingents  annuels,  etc. 

E.  Faits  relatifs  aux  Trai^aax  puMics  t 

Voies  de  communication  :  Routes  et  chemins;  —  Chemins 
de  fer;  —  Canaux  ;  —  Amélioration  des  fleuves  et  rivières. 

Travaux  divers  —  pour  prévenir  les  Inondations;— Travaux 
à  la  Mer;  —  Plantations  de  Dunes,  etc.;  — Dessèchements,  — 
Reboisements,  etc.  — Ports;  — Monuments;  — Travaux  dans 
les  Villes  ;  —  Égouts,  etc. 

F.  Faits  relatifs  aux  Finances  publiques  : 
Statistique  des  Dépenses  annuelles  et  par  périodes  ;  —  Sta- 
tistique des  Recettes;  —  Faits  relatifs  aux   Ventes  de  pro- 
priétés publiques,  aux  Impôts,  aux  Emprunts,  etc. 

6.  Faits  relatifs  a  des  Entreprises  diverses  : 
Individuelles  ou  par  Associations  ; 

Pour  la  construction  des  Voies  de  communication  ou  leuv  ex- 
ploitation;    • 


28       NOTES   ET  PETITS  TRAITÉS.    —  éLÉMEIfTS   DE   STATISTIQUE. 

Pour  reiploitation  de  Houillères,  de  Mines; 
Pour  toutes  autres  exploitations  agricoles,  manufacturières 
ou  commerciales  ; 
Pour  les  Assurances; 
Pour  les  Banques  et  autres  institutions  de  Crédit,  etc. 

§  II.  Du  Cadastre. 

Le  cadastre,  avons-nous  dit,  est  la  constatation  de  la  sur- 
face, de  la  nature,  de  la  production  et  de  la  valeur  des  di- 
verses parties  du  Territoire  d'un  pays,  au  moyen  du  lever  des 
plans  géométriques  de  chaque  parcelle  constituant  une  pro- 
priété*. 

Hifitorique.  —  On  trouve  dans  les  historiens  des  témoi- 
gnages qui  donnent  à  penser  que  cette  constatation  était  faite, 
plus  ou  moins  exactement,  dans  Fancîenne  Egypte,  chez  les 
Babyloniens,  les  Phéniciens,  les  Perses,  les  Juifs.  Alexandre 
se  fit  suivre,  dans  son  expédition  de  Flnde,  de  deux  géomètres 
arpenteurs;  Jules  César  en  emmena  trois,  pendant  ses  cam- 
pagnes dans  les  Gaules. 

On  trouve  le  cadastre  étabh  dans  les  derniers  temps  de 
r.empire  romain.  Il  existait  à  cette  époque  des  registres  pu- 
blics où  se  trouvaient  consignées  en  détail  l'étendue,  la  nature 
et  la  qualité  des  biens-fonds  de  chaque  province.  Ces  regis- 
tres, qui  servaient  chaque  année  à  la  répartition  de  la  contri- 
bution foncière,  étaient  dressés  d'après  les  déclarations  des 
propriétaires  et  d'agents  spéciaux  chargés  de  parcourir  les 
provinces  pour  prendre  des  renseignements  sur  les  biens- 
fonds,  le  nombre  des  esclaves  et  le  revenu  des  propriétaires. 
Ils  devaient  être  renouvelés  tous  les  quinze  ans. 

Après  l'invasion,  ces  relevés  servirent  aux  premiers  rois 
barbares  pour  imposer  des  tributs.  Mais  peu  à  peu  ils  furent 
abandonnés  par  suite  du  désordre  qui  s'introduisit  dans  tous 


*  Cadastre  se  dit  aussi  de  l'opération  et  des  registres  sur  lesquels  sont 
consignés  les  pians  et  les  résultats  des  relevés. 


OPÉRATIONS   DE    LA    STATlSTfQDE.    —    CH.   III.  29 

les  pays,  et  aussi  par  suite  de  la  multiplicité  des  terres  don- 
nées aux  églises,  avec  exemption  d'impôt,  et  des  usurpations 
des  grands  officiers.  Une  fois  la  féodalité  constituée,  les  sei- 
gneurs eurent  intérêt  à  se  renseigner  pour  percevoir  les  rede- 
vances des  vassaux,  et  il  fut  fait  un  assez  grand  nombre  de 
cadastres  particuliers  ou  terriers  (terrearia).Le  plus  grand  et 
le  plus  curieux  travail  de  ce  genre  est  le  domesday-book^,  qui 
fut  exécuté  sous  Guillaume  le  Conquérant  pour  une  grande 
partie  de  l'Angleterre,  entre  les  années  1031  et  1036.  Il  pa- 
y     raîtrait  même  que  les  Normands  trouvèrent  en  partie  tout 
;     fait  le  cadastre  des  terres,  qui  était  probablement  un  vestige 
;     de  la  civilisation  romaine.  Il  parait  aussi  que  les  Arabes  fi- 
rent cadastrer  l'Espagne,  quand  ils  la  subjuguèrent.  Le  ca- 
dastre qui  a  existé  dans  les  deux  Castiiles  remonte  à  une  épo- 
que très-ancienne.  Il  y  en  avait  un  en  Belgique  en  1317; 
^     Charles-Quint  en  fit  faire  un  nouveau  en  1 51 7 . 

e 

»ç        En  France,  le  besoin  d'un  cadastre  se  fit  sentir  au  quinzième 
i.    siècle,  lorsque  l'impôt  de  la  taille  devint  permranent  ;  et  il  fut 
dressé  divers  cadastres  plus  ou  moins  exacts  dans  les  provin- 
ce   ces,  sous  la  double  surveillance  des  états  et  de  l'autorité  royale. 
.;    C'est  ainsi  qu'il  y  avait  en  Dauphiné,  de  temps  immémorial, 
e|    un  cadastre  nommé  péréquaire,  que  Charles  Y  fit   réviser 
}    en  1359.  Il  existait  quelque  chose  d'analogue  dans  le  Langue- 
doc, sous  le  nom  de  compoix;  dans  la  Provence,  sous  le 
;     nom  d'affouagements;  dans  la  Bretagne,  sous  le  nom  de/ovu- 
5     ges  (feux).  Plusieurs  rois,  entre  autres  Charles  VU,  avaient 
.     songé  à  faire  un  cadastre  général;  mais  une  pareille  entre- 
prise fut  toujours  impossible,  soit  à  cause  des  difficultés  ma- 
térielles d'exécution,  soit  à  cause  de  l'opposition  des  divers 
î     intérêts  menacés  par  cette  mesure.  Colbert  avait  aussi  formé 
il-    le  projet  de  faire  arpenter  tout  le  royaume  ;  mais  il  n'eut  le 
s     temps  de  réaliser  son  idée  que  dans  la  généralité  de  Mon- 
tauban. 

''  *  Les  dictionnaires  traduisent  par  Cadasirei  V.  p.  44. 


30     NOTES   ET   PETITS  TRAITES.    ÉLÉMENTS  DE   STATISTIQUE. 

Plus  tard,  les  économistes  ayant  appelé  Tattention  publique 
sur  la  nécessité  de  réformer  le  système  des  impôts  et  de  faire 
contribuer  les  propriétaires  du  sol  d'une  manière  plus  uni- 
forme, l'établissement  d'un  cadastre  général  fut  la  préoccu- 
pation des  hommes  éclairés,  et  Tabbé  de  Saint-Pierre  fut  l'un 
des  plus  ardents  promoteurs  de  cette  idée.  Le  contrôleur 
général  Berthier  prescrivit  Texécution  d'un  cadastre  général 
des  propriétaires  (1765),  y  compris  les  biens-fonds  du  do- 
maine royal,  des  princes,  de  la  noblesse  et  du  clergé.  Les 
puissants  intérêts  que  cette  mesure  menaçait  en  empêchèrent 
rexèculion.  Elle  fut  abandonnée  en  1782,  par  suite  de  l'oppo- 
sition des  Parlements  qui  la  considéraient  comme  attentatoire 
au  droit  qu'ils  s'arrogeaient  de  juger  de  la  nature  et  de  la 
qualité  des  taxes,  et  d'empêcher  que  l'impôt  ne  fût  étendu 
aux  biens  des  deux  ordres  privilégiés.  Cependant  l'opération 
avait  pu  être  faite  dans  l'élection  d'Angoulême  (1771),  et 
montrait  les  bons  effets  qu'on  obtiendrait  d'un  cadastre  géné- 
ral. Turgot  y  avait  aussi  mis  tous  ses  soins,  dans  4'intendance 
de  Limoges. 

Lorsqu'en  1789  Louis  XVI  convoqua  les  états  généraux, 
un  grand  nombre  d'assemblées  électorales  (73  de  la  noblesse 
et  58  du  tiers)  exprimèrent  le  voeu  d'un  arpentage  de  tous  les 
biens  fonciers,  et  deux  ans  après  l'Assemblée  constituante  con- 
sacra le  principe  de  la  création  d'un  cadastre  (décret  du  16 
septembre  1791).  La  Convention  organisa  le  service  et  fit 
commencer  les  travaux  (loi  du  21  mai  1793);  mais  ce  ne  fut 
toutefois  qu'en  1803  que  le  gouvernement  consulaire  fit  acti- 
ver Tarpentage  des  communes  et  l'évaluation  des  cultures. 
L'opération  fut  d'abord  faite  en  masse  et  non  par  parcelles, 
seule  méthode  exacte  et  utile;  mais  en  1808  on  abandonna 
cette  marche  (en  vertu  de  la  loi  du  15  septembre  1807),  etoa 
procéda  au  lever  des  plans  par  propriétés.  A  la  chute  de  TEin- 
pire,  le  cadastre  parcellaire  avait  été  fait  pour  6,521  com- 
munes ou  16  par  cent;  et  l'opération  avait  coulé  56  millions. 
—  La  Restauration  n'avait  pas  été  d'abord  favorable  à  cette 
opération;  mais  M.  Louis,  ministre  des  finanr.es,  parvint  à  la 


OPÉRATIONS   DE   LA  STATISTIQUE.  , —  CH.    III.  51 

faire  continuer,  en  en  montrant  Tutiiité  sous  le  rapport  finan- 
cier (loi  du  21  juillet  1821).  En  1850,  la  moitié  du  royaume 
et  plus  était  cadastrée.  La  révolution  de  Juillet  activa  les  tra- 
vaux. En  1847,  sur  37,095  communes,  il  n'y  en  avait  plus 
que  ^S^  dont  les  opérations  n'étaient  pas  terminées,  phis  les 
358  communes  de  Corse,  où  le  travail  n'avait  commencé  qu'en 
1843.  Enfin  le  cadastre  général  et  parcellaire  de  la  France  a 
été  achevé  en  1852,  sur  une  surface  de  53,049,517  hectares 
ou  26,856  lieues  carrées  anciennes.  M.  Moreau  de  Jonnès,  à  qui 
nous  empruntons,  en  les  abrégeant,  ces  détails*,  dit  avec  rai- 
son que,  malgré  quelques  défectuosités,  c'est  là  un  des  plus 
beaux  monuments  de  la  civilisation  française  au  dix-neuvième 
siècle.  —  Aucun  autre  pays  ne  possède  un  cadastre  aussi  vaste 
et  aussi  complet.  Il  n'y  a  pas  de  cadastre  en  Angleterre.  Il 
reste  maintenant  à  continuer,  à  suivre  les  mutations  et  chan- 
gements que  subit  la  propriété  foncière. 

Difficultés  de  V opération,  — Disons,  pour  faire  apprécier  les 
difficultés  de  ce  gigantesque  travail,  qu'il  a  fallu  :  mesurer 
plus  de  cent  millions  de  parcelles  ou  propriétés  séparées  ; 
confectionner,  pour  chaque  commune,  un  atlas  de  feuilles  de 
plans  où  sont  rapportées  ses  parcelles  territoriales;  les  classer 
d'après  le  degré  de  fertilité  du  sol  ;  évaluer  le  produit  impo- 
sable de  chacune  d'elles;  réunir  soiis  le  noni  de  chaque  pro- 
priétaire les  parcelles  qui  lui  appartiennent,  pour  déterminer 
son  revenu  ou  allivrement  cadastral  et  faire  la  base  de  son 
imposition. 

Mais,  pour  mieux  faire  comprendre  la  nature  et  la  portée 
de  ce  grand  inventaire  du,  sol,  nous  indiquerons  la  série  des 
opérations  auxquelles  on  s'est  livré  et  on  continue  à  se  livrer 
en  France  pour  obtenir  le  cadastre  des  terres  et  pour  asseoir 
les  contributions  foncières,  en  nous  servant  d'un  résumé  que 
nous  trouvons  dans  un  remarquable  recueil'. 

*  Éléments  de  statistique,  p.  ^6,  2o  édition. 

*  Dict.  français  illustré  et  Encyclopédie  universetle,  sous  la  direction  de 
M.  B.  Dupiney  de  Worepierre,  art.  Cadastre. 


52       «OTES   BT   PETITS   TRAITÉS   ÉLÉME^TS   DE   STATISTIQUE. 

«  Ce  grand  travail  du  cadastre  se  partage  naturellement  en 
trois  séries  d'opérations.  —  l°La  première  consiste  unique- 
ment en  travaux  d*art,  qui  sont  exécutés  par  des  géomètres. 
On  commence  par  délimiter  le  territoire  communal,  puis  on 
le  divise  par  sections^  et  Ton  procède  à  la  triangulation  des 
terrains  compris  dans  les  limites  de  la  commune.  Enfin  Ton 
termine  par  Y  arpentage  et  le  lever  du  plan  de  chaque  parcelle^ 
c*est^à-dire  de  toute  portion  de  terre  distincte  des  terres  voi- 
sines, par  la  différence  des  propriétaires  ou  des  cultures.  Aus- 
sitôt que  le  plan  d'une  commune  a  été  vérifié  et  arrêté,  le  géo- 
mètre en  chef  en  fait  faire  une  copie  qui  est  déposée  au 
secrétariat  de  la  mairie,  la  minute  restant  à  la  direction.  — 
2°  Lorsqu'on  a  ainsi  établi  la  configuration  et  la  contenance  de 
toutes  les  parcelles  comprises  dans  une  commune,  il  s'agit 
d'arriver  à  V évaluation  du  revenu  net  de  chacune  d'elles.  On 
désigne  sous  le  nom  A' expertise  l'ensemble  des  opérations 
exécutées  à  cet  effet,  et  qui  sont  la  classijicMion  des  terres, 
leur  évaluation  et  la  répartition  individuelle.  Les  deux  pre- 
mières sont  confiées  aux  membres  du  conseil  municipal, 
auquel  la  loi  adjoint  un  certain  nombre  de  propriétaires  pris 
parmi  les  plus  imposés  de  la  commune.  La  classifi,cation  con- 
siste à  déterminer  en  combien  de  c/a55é^  chaque  nature  de 
propriété  doit  être  divisée,  en  raison  de  divers  degrés  de  fer- 
tiUté  du  sol.  Le  nombre  des  classes  ne  doit  jamais  excéder 
celui  de  5  pour  les  cultures. 

«  Les  maisons,  dans  les  communes  rurales,  peuvent  être 
divisée^  en  10  classes.  Dans  les  villes,  bourgs  et  communes 
très-peuplés,  chaque  maison  est  évaluée  individuellement  :  la 
division  par  classes  n'est  pas  non  plus  appUcable  aux  usines, 
fabriques  et  manufactures. 

«  Quand  on  a  établi  ces  classes  ou  types,  le  conseil  munici- 
pal s'occupe  du  tarif  des  évaluations  des  différentes  classes. 
Ce  tarif  arrêté,  on  fait  le  classement^  c'est-à-dire  on  distribue 
chaque  parcelle  de  propriété  dans  l'ilne  des  classes  établies: 
par  le  conseil.  Cette  opération  est  exécutée  par  des  proprié- 
taires-classificateurs,  assistés  du  contrôleur  des  contributions 


OPERATIONS    DE    LA   STATISTIQUE.    —   CH.    III.  35 

directes.  La  dernière  opération,  celle  de  la  répartition  indivi- 
duelle^ est  faite  parle  directeur  des  contributions  directes.  11 
dresse  ses  états  ou  tableaux  qui  servent  à  former  la  matrice 
des  rôles  et  le  rôle  cadastral.  Le  rôle  cadastral  contient  le 
montant  de  la  contribution  foncière,  en  principal  et  en  cen- 
times additionnels,  auquel  la  commune  est  imposée,  la 
somme  de  son  revenu  cadastral,  et  la  proportion  dans  laquelle 
chaque  propriétaire  doit  acquitter  la  contribution. 

«  La  matrice  des  rôles^  ainsi  appelée  parce  que  les  rôles 
n'en  sont  qu'une  copie,  réunit,  sous  le  nom  de  chaque  pro- 
priétaire, toutes  les  parcelles  qu'il  possède  dans  la  commune, 
et  par  conséquent  fournit  les  éléments  de  la  répartition  indivi- 
duelle. On  n'a  plus  en  effet  qu'à  distribuer  le  contingent  assi- 
gné à  la  commune  au  marc  le  franc  des  évaluations  faites  et 
portées  sur  la  matrice.  Cette  opération,  qui  n'est  qu'une 
simple  affaire  de  calcul,  est  réservée  à  l'administration.  Le 
directeur  transmet  ensuite  les  noms  des  contribuables  portés 
sur  la  matrice,  la  somme  du  revenu  cadastral,  et  la  somme 
que  chaque  propriétaire  doit  payer  pour  sa  quote-part  de  con- 
tribution :  c'est  ce  qu'on  nomme  V expédition  des  rôles.  Quand 
le  rôle  d'une  commune  est  terminé,  il  est  transmis  au  préfet, 
qui  le  rend  exécutoire  par  un  arrêté  pris  en  conseil  de  pré- 
fecture. 

«  Les  propriétaires  ont  le  droit  d'assister  au  travail  de  répar- 
tition pour  faire  valoir  leurs  intérêts  et  leurs  droits.  Ils  ont,  en 
outre,  six  mois  pour  réclamer  contre  le  premier  rôle,  à  partir 
de  la  mise  çn  recouvrement. 

«  Mais  tous  les  travaux  accomplis  pour  la  confection  du  ca- 
dastre deviendraient  inutiles  au  bout  d'un  petit  nombre  d*an- 
nées,  si  l'on  n'avait  soin  de  le  maintenir  sans  cesse  au  courant 
des  mutations  dans  la  propriété  des  parcelles,  des  change- 
ments de  culture,  et  des  diverses  modifications  qu'éprouvent 
les  objets  imposables,  lorsqu'elles  sont  de  nature  à  motiver 
Une  réduction  permanente  ou  temporaire  dans  le  chiffre  assi- 
gné pour  base  à  la  répartition.  En  conséquence,  des  contrô- 
leurs se  rendent  chaque  année  dans  les  comrtvwues,^  V^  ç>ww 


54     NOTES   ET    PETITS   TRAITÉS.    —    ÉLÉMENTS  DE   STATISTIQUE. 

missaires  répartiteurs  sont  convoqués,  et  tous  les  contri- 
buables sont  avertis  et  invités  à  se  présenter  pour  indiquer  lés 
changements  à  opérer  dans  les  article^  de  la  matrice  qui  les 
concernent.  Le  contrôleur  rédige,  pour  chaque  mutation,  une 
déclaration  qu'il  fait  signer  par  le  déclarant  ou,  à  son  défaut, 
par  le  maire;  l'indication  de  la  mutation  sur  la  copie  delà 
matrice  appartenant  à  la  commune»  se  fait  ensuite  dans  les 
bureaux  de  la  direction.  Lorsqu'il  s'agit  de  changements  à 
opérer  par  suite  d'une  augmentation  ou  d'une  diminution  de 
revenu,  produite  par  un  événement  postérieur  à  la  confection 
du  cadastre,  et  indépendant  de  la  volonté  du  propriétaire,  le 
maire  et  cinq  au  moins  des  commissaires  répartiteurs  doivent 
donner  leur  avis.  La  direction  dresse,  chaque  année,  le  rôle 
des  contributions  d'après  la  matrice  rectifiée  :  le  préfet  le  rend 
exécutoire  par  un  arrêté,  et  il  est  alors  procédé  à  Vémissitm 
des  rôles.  Les  contribuables  ont,  pour  former  leurs  réclamer 
tions,  un  délai  de  trois  mois,  à  partir  de  l'émission  des  rôl« 
annuels,  c'est-à-dire  à  dater  de  l'arrêté  préfectoral  qui  les 
rend  exécutoires.  » 

Utilité  du  cadastre.  —  La  statistique  puise  dans  le  cadastre 
les  bases  fondamentales  de  ses  opérations  ;  la  surface  territo- 
riale des  divisions  physiques,  géographiques  et  politiques;  la 
topographie  agricole,  forestière,  minière,  etc.;  la  distribution 
des  terrains  de  diverses  natures  ;  la  distribution  de  la  popula- 
tion. Le  législateur  y  trouve  des  indications  pour  rétablisse- 
ment ou  le  remaniement  de  l'impôt  foncier.  Mais  ici  surgit  II 
difficulté  que  nous  avons  signalée  dans  notre  Traité  dm 
finances  *  sur  les  inconvénients  du  remaniement  des  taxes  foir 
cières  et  la  presque  impossibililé  d'une  péréquation  réelle  Kll 
positive  entre  les  localités,  entre  les  contribuables.  Il  faii| 
remarquer,  en  outre,  que  les  évaluations  cadastrales  laissent 
infiniment  à  désirer.  Les  terres  ne  rapportent  pas  seulemâjt 
en  raison  de  leur  fécondité  naturelle  çt  de  leurs  éléments  coif 

*5^dî/.,p.  1j2et  suiv. 


OPERATIONS    DE   LA   STATISTIQUE.    —   CH.    111.  O'O 

slitutifs,  mais  d'après  les  capitaux  qu'on  y  consacre  et  Tinleili- 
gencc  qu'on  y  applique.  Il  n'est  pas  facile  de  constater  la 
valeur  locative.  Les  agents  qui  sont  chargés  de  ces  évaluations 
ont  des  points  de  départ  variables,  des  renseignements  insuf- 
fisants. Ils  agissent  d'ailleurs  administrativement,  c'est-à-dire 
légèrement,  et  enfin  la  monnaie  elle-même  qui  sert  d'élément 
pour  ces  évaluations  change  de  cours  presque  dans  chaque 
localité.  C'est  pour  cela  que  le  cadastre  n'a  pu  et  ne  pouvait 
pas  justifier,  sous  le  rapport  financier,  la  confiance  qu'il  inspi- 
rait à  l'origine  et  qu'il  ne  dispense  pas  d'avoir  recours  aux 
autres  modes. d'informations  et  aux  renseignements  que  peu- 
vent fournir,  par  exemple,  les  actes  de  vente,  de  partage  ou 
de  louage  pour  lesquels  le  revenu  est  toujours  pris  en  consi- 
dération. 

En  résumé,  le  cadastre  est  une  opération  dispendieuse,  qui 
ne  répond  pas  à  tous  les  besoins,  qui  ne  donne  pas  complète- 
ment la  solution  de  l'assiette  de  l'impôt,  mais  qui  fournit  des 
constatations  précieuses  pour  la  connaissance  des  ressources 
d'un  pays.  C'est,  comme  l'a  dit  Rossi%  la  pierre  angulaire  de 
la  statistique  générale. 

g  ni.  Da  Reeeiuienenl» 

Ce  qu*il  comprend.  —  Obstacles  quHl  rencontre.  —  Le  He-- 
censément  ou  le  Dénombrement  a  pour  but  de  déterminer  la 
Population  d'un  pays  par  paroisses  ou  commune^,  districts  ou 
arrondissements,  provinces  ou  départements,  et  de  fournir  le 
plus  de  renseignements'  possibles  sur  cette  population. 

C'est  la  plus  importante  et  la  plus  nécessaire  des  opérations 
statistiques,  pour  guider  l'administration,  l'économiste  et  le 
législateur,  et  aussi  l'industrie  et  le  commerce. 

On  recensement  est  assez  complet  quand  il  comprend  :  i"  le 
sexe;  2**  l'âge;  3*»  l'état  civil;  4°  la  profession;  5**  la  capacité 
politique;  6**  le  culte;  7^  la  nationalité;  8^  certains  degpes 
d'instruction;  9°^ertaines  infirmités  apparentes. 

«  Fragments  sur  V  Impôt  y  3«  vol.  du  cours,  p.  219. 


56     NOTES   ET   PETITS   TRAITÉS.    —    ÉLÉMEM^  DE    STATISTIQUE, 

On  pourrait  croire,  au  premier  abord,  que  rien  n'est  piuî 
facile  que  d'obtenir  ces  renseignements,  et  l'on  est  porté  î 
augmenter  la  liste  des  catégories  à  constater  pour  avoir  du 
même  coup  une  statistique  complète.  Mais  c'est  là  une  grande 
illusion;  car  il  est  fort  difficile  el  souvent  impossible  en  fait 
d'obtenir  les  renseignements  que  nous  venons  d'indiquer  soit 
par  suite  du  mensonge  ou  de  l'ignorance  des  populations,  soit 
par  suite  de  l'erreur,  de  l'inadvertance,  de  la  négligence  ou 
de  l'ignorance  des  agents,  fonctionnaires  ou  magistrats  char- 
gés de  recueillir  les  renseignements. 

Voici  comment  s'expliquent  ces  obstacles. 

Premièrement, — Les  populations  sont,  en  général, frappées 
de  la  crainte  que  les  recensements  ne  soient  des  moyens  d'é- 
tablir de  nouveaux  impôts  ou  une  nouvelle  levée  d'hommes, 
et  elles  ont  une  tendance  à  cacher  la  vérité.  Elles  y  sont  quel- 
quefois aidées  par  les  chefs  des  municipalités  agissant  dans 
l'intérêt  de  leur  ville,  dissimulant  un  certain  nombre  d'habi- 
tants, pour  que  le  fisc  ne  range  pas  leur  cité  dans  une  caté- 
gorie dont  les  taxes  sont  plus  élevées.  Au  fond,  cette  crainte 
ne  manque  pas  de  fondement;  la  population  est  une  des  bases 
de  la  levée  des  charges  publiques. 

En  fait,  le  chiffre  de  la  population  sert  de  base  en  France  à 
la  contribution  des  portes  et  fenêtres  *,  à  la  contribution  mo- 
bilière', à  la  patente  fixe',  au  droit  d'entrée  sur  les  boissons*. 
C'est  par  voie  de  recensements  annuels  que  s'opère  le  recru- 
tement en  Russie;  et  on  comprend  bien  que  ces  recensements 
n'y  soient  pas  vus  de  bon  œil  dans  les  familles. 

Dans  d'autres  circonstances,  les  villes  ont  intérêt  à  grossir 
le  chiffre  de  leurs  habitants  quand  il  s'agit  d'obtenir  certains 
avantages  (des  garnisons  par  exemple),  ou  de  se  donner  plus 
d'importance.  En  1791,  un  grand  nombre  de  villes  exagérè- 
re  X  les  populations  pour  avoir  le  droit  d'élire  un  plus  grand 

*  Loi  du  21  avril  1832. 

*  ma. 

5Loidu23avriH844. 

*  Loi  du  12  décembre  1830 


OPÉRATIONS    DE    LA    STATISTIQUE.  —  Cil.    III.  57 

nombre  de  représentants  ou  pour  obtenir  un  plus  grand  nom- 
bre de  fonctionnaires. 

Les  craintes  des  populations  sont  souvent  surexcitées  par 
les  circonstances  ou  par  les  mesures  de  radministration. 
En  1841,  le  ministre  des  finances  de  France,  M.  Humann,  vou- 
lant éviter  cette  dissimulation  des  municipalités  et  faire  pro- 
duire à  l'impôt,  comme  c'était  son  devoir,  tout  ce  qu'il  de- 
vait produire,  eut  la  maladresse  de  vouloir  adjoindra  des 
agents  du  fisc  aux  agents  communaux.  11  en  résulta  une  assez 
vive  agitation,  des  émeutes  sur  quelques  points,  et,  finale- 
ment, uiie  opération  plus  longue  et  probablement  moins 
exacte. 

Deuxièmement.  —  Divers  motifs. particuliers  portent  les 
familles  à  ne  pas  mentionner  toutes  les  personnes  qui  les 
composent  ou  à  ne  pas  donner  exactement  sur  leur  âge,  leur 
profession,  leur  état  civil,  leur  religion,  etc.,  les  explications 
qui  les  concernent.  Ce  serait  encore  pis,  si  l'on  cherchait  à 
connaître  des  détails  plus  intimes,  comme  le  degré  d'instruc- 
tion, la  fortune,  les  infirmités  cachées,  etc.  L'âge  est  déjà  un 
élément  fort  difficile  à  connaître  :  hommes  et  femmes,  les 
femmes  surtout*,  n'aiment  pas  à  le  déclarer  exactement.  11  y 
a  même  une  foule  d'individus,  dans  les  masses,  qui  l'ignorent 
Gt  qui  ne  peuvent  répondre  qu'approximativement  en  indi- 
quant de  préférence  le  nombre  rond  le  plus  voisin,  de  sorte 
que  les  âges  de  50,  40, 50,  etc.,  années  sont  plus  surchargés 
que  les  autres.  Il  est  également  fort  difficile  de  connaître 
l'état  civil  des  femmes,  qui,  dans  les  grands  centres,  se  décla- 
rent presque  toujours  mariées  ou  veuves. 
^  Troisièmement.  —  Le  mouvement  des  populations  des  cam- 
pagnes vers  les  villes,  et,  réciproquement,  les  arrivées,  les  dé- 
parts, les  immigrations,  les  émigrations,  sont  également  la 
source  de  nombreuses  erreurs,  surtout  dans  les  grands  cen- 

*  M.  Rickmann,  qui  a  exécuté  les  recensements  de  l'Angletsrre  pen- 
dant quarante  ans,  disait  qu'il  n'avait  jamais  pu  réussir  à  savoijfij)ar  voie 
ollicielle,  dans  sa  propre  maison,  l'âge  exact  de  madame  Rickmann  et 
Celui  de  sa  servante! 


58      NOTES    ET    PETITS   TRAITÉS.  ÉLÉMENTS    DE   STATISTIQUE. 

très,  où  les  recenseurs  n'ont  pas  les  mêmes  moyens  de  con- 
trôle que  dans  les  petites  localités. 

Voilà  les  obstacles  généraux  contre  lesquels  on  a  à  luUer 
pour  avoir  un  bon  recensement,  et  contre  lesquels  on  n*a  pas 
toujours  lutté  avec  succès.  Mais  il  est  souvent  arrivé  que  l'o- 
pèration  a  été  viciée  par  de  fausses  mesures  ou  par  une  fausse 
direction.  C'est  ainsi  qu'en  France,  en  1856,  on  voulut  faire 
constater,  au  lieu  du  domicile  de  fait,  le  domicile  de  droit,  et 
qu'il  en  résulta  une  confusion  inextricable  pour  les  enfants  en 
nourrice,  pour  les  militaires,  les  étudiants,  les  malades  aux 
hôpitaux,  les  voyageurs,  les  gens  à  la  campagne,  etc. 

Modes  d'opérer  le  recensement.  —  Le  recensement  se  fait 
par  la  méthode  naturelle  pour  recueilHr  les  faits,  par  là  col- 
lection des  indications  une  à  une,  par  maisons,  par  familles 
et  par  individus. 

Mais  quelquefois  des  statisticiens  et  les  gouvernements  eux- 
mêmes  ont  procédé  par  induction.  —  Necker  a  calculé  la  po- 
pulation de  France  en  \  784,  en  multipliant  le  nombre  des 
naissances  pour  25,75  (V.  p.  18).  — En  1811,  le  gouverne- 
ment de  Napoléon  1"  n'osant  faire  un  dénombrement,  par 
suite  de  mécontentement  occasionné  surtout  par  les  fréquentes 
levées  de  conscrits;  — en  1826,  le  gouvernement  de  la  Res- 
tauration, sous  le  ministère  de  M.  Corbière,  impopulaire  par 
d'autres  motifs,  procédèrent  à  la  détermination  de  la  popula- 
tion par  voie  de  calcul. 

Pour  taire  le  recensement  par  la  voie  naturelle,  par  la  voie 
d'enquête,  il  y  a  deux  systèmes  en  pratique  :  le  système  suivi 
en  Angleterre  et  en  Belgique,  et  le  système  direct  de  recense- 
ment par  les  agents  municipaux  employé  en  France  et  dans 
d'autres  pays. 

En  Angleterre  et  en  Belgique,  des  agents  spéciaux  du  gou- 
vernement déposent  à  l'avance,  dans  les  maisons,  des  bulle- 
tins imprimés  que  les  propriétaires  ou  locataires  sont  tenus  de 
remplir  exactement,  la  loi  punissant  d'une  amende  soit  le  re- 
fus de  répondre  au  questions  qu'ils  contiennent,  soit  toutex 


OPÉRATIONS   DB    LA   STATISTIQOE.  —  Cil.    III.  39 

fausse  déclaration.  Au  jour  fixé,  les  recenseurs  recueillent  ces 
bulletins,  pour  les  dépouiller  ensuite  et  en  transmettre  le  ré- 
sultat à  des  agents  supérieurs.  Les  agents  de  l'autorité  ne  sont 
pas  mis  en  contact  avec  les  habitants,  et  le  recensement n*a  pas 
au  même  degré  ce  caractère  inquisitorial  que  redoutent  les 
populations.  Le  recensement  se  faisant  le  même  jour  dans 
tout  le  pays,  on  évite  davantage  les  omissions  et  les  doubles 
emplois,  et  de  plus  il  est  possible  d*en  connaître  le  résultat  en 
trés-peu  de  temps. 

Le  recensement  direct  par  les  agents  municipaux  a  l'incon- 
vénient de  faire  pénétrer  ces  agents  chez  les  citoyens,  et  de 
ne  pas  être  fait  à  jour  fixe.  En  France  l'opération  se  prolonge 
près  d'une  année. 

Le  système  anglais  parait  donc  tout  à  fait  supérieur. 

Les  autres  conditions  pour  obtenir  les  meilleurs  résultats 
possibles,  c'est  que  la  remise  et  la  formation  des  bulletins 
soient  faits,  autant  que  possible,  par  des  temps  calmes,  en 
dehors  de  tout  projet  gouvernemental  ou  de  toute  appréhen- 
sion du  public. 

Renseignerhentê  recueillis  dans  les  divers  pays.  —  Les  ren- 
seignements recueiUis  par  la  voie  du  recensement  sont  plus 
eu  moins  nombreux  et  variés  selon  les  pays;  ils  deviennent  de 
plus  en  plus  nombreux  et  variés  à  mesure  que  ces  opérations 
sont  mieux  dirigées  et  mieux  organisées. 

En  Angleterre,  le  recensement  de  1801  fit  connaître  :  le 
nombre  des  habitants  des  deux  sexes,  les  professions,  le 
nombre  des  familles,  de§  militaires,  des  marins,  des  maison» 
habitées  et  non  habitées.  Ge  n'est  qu'en  1821  qu'on  constata 
les  âges.  En  1841,  le  dénombrement,  opéré  jusque-là  par  les 
autorités  paroissiales,  fut  confié  à  une  administration  spéciale 
et  laïque  de  l'état  civil  (gênerai  register). 

En  France,  les  recensements  n'ont  constaté,  de  1801  à  1846, 
que  le  sexe  et  l'état  civil;  mais,  à  partir  de  1851 ,  ils  constatent 
positivement  :  Fâge,  le  culte,  la  nationalité,  la  profession, 
l'habitation  à  là  ville  ou  à  la  campagne  et  les  infirmités  exté- 


40      NOTES   ET    PETITS   TRAITÉS. — ÉLÉMENTS    DE   STATISTIQUE. 

rieures  et  visibles  (aveugles,  borgnes,  sourds-muets,  goutteux, 
bossus,  pertes  de  bras,  perles  de  jambes,  aliénés). 

En  Belgique,  le  premier  recensement  a  eu  lieu  en  1846, 
d'après  la  méthode  anglaise.  On  a  constaté  le  sexe,  l'état  civil, 
l'âge,  le  lieu  d'origine,  la  langue,  le  culte,  la  profession,  le 
nombre  des  familles,  en  distinguant  les  indigents,  le  degré 
d'instruction  des  enfants,  les  maisons  assurées,  le  nombre  des 
jardins  attenant  aux  maisons.  En  Belgique,  comme  en  Angle- 
terre^ une  pénalité  atteint  le  refus  de  répondre  aux  recenseurs 
et  les  fausses  déclarations. 

Dans  les  États  sardes,  les  recensements  ont  été  nominatifs 
comme  en  France;  ils  comprennent:  le  sexe,  l'état  civil,  Tâge, 
le  lieu  d'origine,  la  profession  ou  condition,  le  culte,  l'instruc- 
tion, le  nombre  des  familles  et  des  maisons,  la  population  fixe 
et  flottante,  les  indigents,  le  mouvement  des  émigrations.  Ils 
ont  été  exécutés  sous  la  direction  d'une  commission  centrale 
et  de  commissions  provinciales,  imitées  de  la  Belgique. 

En  Hollande,  les  recensements  font  connaître  :  le  sexe.  Té- 
tât civil,  le  lieu  d'origine,  le  culte,  le  nombre  des  familles, 
celui  des  habitants  domiciliés  ou  de  passage,  ou  absents,  le 
nombre  des  baraques  ou  des  navires  servant  à  l'habitation. 
Le  recensement  de  1849  a  fait  connaître,  en  outre,  la  surface 
des  propriétés  bâties  et  rurales,  des  lacs  et  étangs,  et  des 
terres  incultes. 

En  Suisse,  les  renseignements  sont  nominatifs  et  font  con- 
naître :  le  sexe,  l'âge,  l'état  civil,  la  profession,  le  lieu  d'ori- 
gine, le  culte,  les  familles,  les  maisons,  les  absents,  les  étran- 
gers de  passage.  Le  premier  recensement  général  a  eu  lieu 
en  1850. 

En  Prusse,  le  recensement  comprend  le  sexe,  l'âge,  le 
culte,  les  familles,  les  sourds-muets  et  aveugles,  les  construc- 
tions privées  ou  publiques,  et  une  statistique  assez  détaillée 
des  animaux  domestiques  (chevaux,  bœufs,  moutons,  porcs). 

En  Saxe,  les  recensements  font  connaître  :  le  sexe,  l'état 
civil,  l'âge,  le  culte,  les  familles,  les  sourds-muets,  les  aliénés 
et  crétins,  les  maisons. 


OPÉRATIONS  DE   LA  STATISTIQUE.  — CH.    III.  41 

En  Bavière,  les  recensements  ne  font  connaître  que  le  sexe, 
l'âge,  les  familles,  et  l'âge  en  deux  catégories  au-dessus  et 
au-dessous  de  14  ans. 

En  Autriche,  il  n'y  a  pas  eu  de  recensement  général  avant 
1857. 

En  Danemark,  les  recensements  comprennent  :  le  sexe, 
l'âge,  la  profession  et  les  familles. 

En  Suède,  les  recensements  constatent  :  le  sexe,  l'âge,  l'état 
civil,  le  rang  (nobles,  bourgeois,  paysans),  la  profession,  le 
lieu  d'origine,  les  familles  classées  par  le  nombre  de  leurs 
membres  et  par  leurs  ressources,  et  ayant  le  nécessaire,  plus 
ou  moins  que  le  nécessaire.  Cette  enquête  date  de  1749;  elle 
a  été  souvent  fort  inquisiloriale.  Un  bureau  central  dépouille 
les  données  recueillies  par  le  clergé. 

En  Norwége,  les  recensements  constatent  :  le  sexe,  Tâge, 
l'état  civil,  le  rang,  la  profession,  la  statistique  du  bétail  et  la 
production  céréale.  L'opération  du  recensement  est  confiée 
au  clergé  dans  les  campagnes  et  aux  magistrats  municipaux 
dans  les  villes. 

En  Espagne,  le  recensement  de  1857,  le  premier  depuis 
1803,  a  contasté  :  l'âge,  l'état  civil,  la  profession,  les  étran- 
gers, les  gens  de  passage,  par  le  même  procédé  qu'en  Belgique 
et  avec  une  commission  organisée  comme  celle  de  Belgique 

En,  Portugal  on  ne  constate  que  le  nombre  des  habitants  ot 
des  maisons. 

Aux  États-Unis,  les  recensements  comprennent  :  le  sexe, 
l'âge,  la  profession  de  la  population  libre  et  des  esclaves,  le 
nombre  des  propriétaires  fonciers,  celui  des  pauvres  secourus 
par  la  charité  publique,  et  une  statistique  de  l'agriculture,  de 
l'industrie  et  du  commerce.  Comme  en  Angleterre,  les  habi- 
tants sont  tenus,  sous  peine  d'amende,  de  donner  les  rensei- 
gnements demandés;  le  premier  recensement  général  a  été 
fait  en  1790.  On  affiche  dans  chaque  localité  les  résultats, 
avec  invitation  de  signaler  les  erreurs  et  les  omissions. 

Les  recensements  ont  lieu,  dans  les  divers  pays,  à  des  epo- 
qttes  '  séparées  par  'des  intervalles  réguliers  plus  ou  «\qv£\& 


42       NOTES    ET    l'ETlTS    TUAllÉS. ÉLKMENTS    DE    STATISTIQUE. 

longs  :  de  dix  ans  en  Angleterre,  en  Belgique,  dans  les  États 
sardes,  en  Hollande,  aux  États-Unis;  —  de  cinq  ans  en  France; 
—  de  trois  ans  dans  les  États  d'Allemagne,  la  Prusse,  les 
États  de  Zollverein  et  quelques  parties  de  TAutriche,  etc.;  — 
de  un  an  dans  diverses  parties  de  TAutriche  (Hongrie,  Servie, 
Croatie,  etc),  pour  les  besoins  du  service  militaire.  En  Portu- 
gal, les  recensements  se  font  à  des  époques  irrégulières. 

La  plupart  des  gouvernements  publient  les  résultats  obte- 
nus ;  plusieurs  cependant  en  ont  fait  un  mystère  :  la  Russie, 
les  États  romains,  Naples,  la  Toscane,  le  Portugal  jusqu'en 
4835.—  Quelques-uns  n'ont  rien  eu  à  publier,  faute  de  recen- 
sement :  la  Turquie  qui  n*a  pas  fait  de  recensement  depuis 
1805  et  l'Espagne  qui  n'en  a  pas  fait  de  1803  à  1857. 

Il  est  à  désirer  qu'il  s'établisse  dans  tous  les  pays  une  uni- 
formité d'informations  et  de  publications,  de  manière  à  ce 
qu'on  puisse  avoir  les  renseignements  les  plus  précis  et  à  en 
tirer  le  meilleur  parti  possible  dans  l'intérêt  de  la  science,  de 
l'industrie  et  des  services  publics,  c'est  ce  à  quoi  tendent  les 
congrès  de  statistique.  (V.  plus  loin  au  chapitre  v.) 

Historique.  —  La  statistique  de  la  population  est  si  néces- 
saire, qu'on  a  fait,  dès  la  plus  haute  antiquité,  des  efforts  pour 
obtenir  le  plus  de  renseignements  possibles  à  cet  égard;  mais 
ce  n'est  que  de  nos  jours  qu'on  est  parvenu  à  des  informations 
qui,  tout  en  laissant  beaucoup  à  désirer,  méritent  une  cer- 
taine confiance. 

L'histoire  parle  du  dénombrement  opéré  en  Egypte,  chez 
les  Hébreux  et  les  autres  peuples  de  l'antiquité  reculée.  A  Rome, 
l'institution  du  census  remonte  à  Servius  Tullius,  555  avant  J.  C. 
Les  Tabulai  censuales  comprenaient  :  le  nom,  le  sexe,  l'état, 
civil,  l'âge,  la  profession,  le  Heu  d'origine,  le  rang  ou  ordre 
politique,  le  revenu,  les  esclaves,  leurs  emplois  ou  professions 
et  le  produit  de  leur  travail.  Chaque  habitant  était  recensé  au 
lieu  de  sa  naissance,  La  loi  punissait  les  fausses  déclarations 
de  la  confiscation  et  de  la,perte  de  la  liberté.  Un  recensement 
général  par  des  agents  spéciaux,  partis  de  Rome,  eut  lien 


OPÉRATIONS    DE    LA   STATISTIQUE.  —  Cil.    III.  43 

dans  un  but  financier,  sous  Auguste,  qui  en  fit,  dit-on,  un  ré- 
sumé de  sa  main*. 

Les  Missi  dominici  de  Charlemagne  avaient  pour  mission 
de  recueillir  des  données  sur  les  cultures  et  les  revenus  des 
populations  laïques  et  ecclésiastiques.  Il  paraît  que  des  ren- 
seignements furent  aussi  recueillis  sous  ses  successeurs.  On 
cite  une  ordonnance  de  Charles  le  Chauve  (864)  enjoignant 
aux  comtes  des  provinces  de  tenir  un  état  exact  des  habi- 
tants, de  «  leurs  différentes  conditions,  biens,  facultés,  ta- 
lents, etc.  » 

Plus  lard,  la  connaissance  du  chiffre  de  la  population  el 
des  renseignements  qui  la  concernent  n*a  cessé  d'être  un  be- 
soin de  plus  en  plus  senti. 

Un  intendant  de  la  généralité  de  Paris,  de  Phelipeaux,  men- 
tionne dans  un  mémoire  manuscrit  sur  cette  généralité  un  dé- 
nombrement fait  sous  Charles  IX  (mort  en  1574)  qui  donnait 
à  la  France  20  miUions  d'habitants.  Au  dix-septième  siècle,  on 
se  préoccupa  vivement  de  cette  question.  Mazarin  avait  adopté 
le  plan  d'un  dénombrement  général  qui  ne  reçut  pas  d'exécu- 
tion, mais,  en  1697,  Louis  XIV  (suivant  probablement  les  in- 
spirations de  Colbert,  mort  en  1 683)  demanda  aux  intendants 
des  renseignements  sur  la  population,  sur  «  les  industries, 
les  commerces,  les  institutions  établies,  l'humeur  et  l'esprit 
des  peuples  de  chaque  province,  de  chaque  pays,  de  chaque 
ville.  ))  On  voit,  par  le  texte  de  la  pubhcation  de  ces  relevés, 
qu'ils  avaient  dû  être  précédés  d'autres  relevés*. 

Vauban,  qui  écrivait  à  la  même  époque,  el  dont  la  Dîme 
royale  a  été  pubhée  en  1707,  donne  dans  cet  ouvrage  un  plan 
plus  étendu  et  plus  méthodique  que  celui  de  1697.  «  On  pour- 
rait même,  dit-il,  pousser  ces  recensements  jusqu'aux  bes- 
tiaux; cela  n'en  vaudrait  que  mieux.  » 

»  D'après  ce  qu'on  sait  de  ce  recensemenf ,  M.  Huschke  a  évalué  la  po- 
pulation de  l'empire  alors  compris  entre  l'Océan  et  l'Euphrate  à  104  rail- 
lions. 

*  Nouveau  dénombrement  par  généralités,  élections,  paroisses  et  feux, 
1720. 


44      NOTES   ET   PETITS   TRAITÉS.  —  ll^LÉVEKTS   DE    STATISTIQUE. 

Le  premier  volume  de  la  Statistique  générale  de  France 
donne,  sans  autres  explications,  les  résultats  d'un  dénombre- 
ment exécuté  en  1762.  De  cette  époque  à  1800,  on  ne  compte 
que  quelques  recensements  partiels  dans  les  pays  dits  d'élec- 
tion, soit  pour  lassiette  de  nouveaux  impôts,  soit  pourk 
besoin  des  milices.  Le  premier  recensement  général  est  celai . 
de  iSOO,  qui  fut  renouvelé  en  1805,  1820  et  1831;  à  partir  de 
ce  moment  les  recensements  ont  été  quinquennaux. 

En  Angleterre,  le  premier  recensement  remonte  au  onaème 
siècle,  à  1086.  11  fut  exécuté  sous  Guillaume  le  Conquénot 
par  des  agents  spéciaux  qui  furent  chargés  de  faire  A  h  fois 
une  espèce  de  cadastre  (V.  p.  29)  et  une  statistique  delà  po- 
pulation, et  de  recueillir  :  le  nom  de  la  terre,  le  nom  du  pro- 
priétaire, le  nombre  des  hommes  libres,  des  hommes  liges, 
des  vilains,  des  cotarii^  des  serfs,  et  des  tenants  de  toute  es- 
pèce ;  —  la  superficie  des  terres,  bois,  prairies,  pâturages, 
étangs,  viviers  ;  —  le  produit  brut,  le  nombre  des  animaux. 
Les  résultats  de  cette  enquête  faite  avec  le  plus  grand  $oin 
sont  consignés  dans  le  Domesday-book^.  Dans  le  dernier  siècle, 
on  n'avait  que  des  évaluations,  par  indication,  de  la  popali- 
tion  anglaise.  Un  acte  du  Parlement  prescrivit  pour  1801  le 
premier  recensement  général,  qui  depuis  a  été  renouvelé  tons 
les  dix  ans. 

Nous  venons  de  voir  que  Finstitution  des  recensements  re- 
monte en  Suède  à  Tannée  1749.  Le  premier  recensement  dei 
États-Unis  date  de  1790.  Dans  les  autres  pays  ils  sont  d'insti- 
tution plus  ou  moins  récente.  Dans  quelques-uns,  on  n'en 
opère  pas  encore  ou  Ton  n'en  opère  plus.  Hais  le  momoit 
n*est  pas  loin  où  la  pratique  des  recensements  sera  gëni- 
rale. 


*  Ou  Doomday-baok.  —  Doomsday,  jour  du  jugement  dernier;  iem, 
jugement;  day,  jour;  book,  livre; —  livre  du  jugement  dernier. — Imprimé 
\H)uv  la  première  fois  en  1783  et  auquel  deux  volumes  onl  été  ^jooléi 
en  1816,  par  les  soins  des  commissaires  des  archives  publiques. 


OPÉRATIONS   DE   LA   STATISTIQUE.  —  CH.    HI.  45 

§  IV.  MoiiTemeiit  de  la  popnlation. 

Une  partie  des  États  de  l'Europe  est  encore  privée  de  la 
connaissance  esseiilielle  du  mouvement  de  la  population. 

En  France,  la  première  Assemblée  constituante  chargea  les 
maires  de  l'importante  fonction  de  tenir  les  registres  civils, 
laissée  jusque-là  aux  soins  de  l'autorité  religieuse,  agissant 
sans  contrôle  et  sans  garantie  suffisante. 

En  Angleterre,  l'Église  anglicane  a  conservé  jusqu'en  1856 
cette  prérogative;  mais,  comme  les  partisans  des  églises  dis- 
sidentes n'avaient  jamais  voulu  se  servir  du  ministère  de 
1  Église  établie^  on  a  résolu  d'instituer  (1 836)  une  administration 
spéciale,  laquelle  publie  tous  les  ans  un  rapport,  qui  est  un 
des  meilleurs  documents  statistiques  du  Royaume-Uni.  (p.  59). 

La  constatation  des  naissances,  des  mariages  et  des  morts 
est  également  en  Allemagne  une  des  attributions  de  Tautorité 
municipale,  et  il  esta  désirer  que  cette  pratique  se  généralise 
dans  tous  les  autres  pays.  Il  était  naturel  qu'au  moyen  âge 
les  ecclésiastiques,  dépositaires  de  toute  science,  fussent  char- 
gés de  constater  les  mouvements  de  la  population.  Il  est 
plus  naturel  aujourd'hui  que  ce  soin  incombe  aux  chefs  de  la 
commune. 

Il  y  a  vingt-quatre  à  vingt-cinq  siècles  que  déjà  on  em- 
ployait divers  moyens  pour  ne  pas  demeurer  dans  l'ignorance 
du  mouvement  de  la  population.  Un  usage  rehgieux,  qui  re- 
montait au  temps  de  leurs  rois,  permettait  aux  Athéniens  de 
savoir  positivement  le  nombre  des  naissances  et  celui  des  dé- 
cès qui  avaient  heu  dans  l'année.  Chaque  fois  qu'un  enfant 
naissait,  on  était  tenu  de  donner  à  la  prêtresse  de  Minerve  une 
mesure  de  froment,  et  on  lui  en  donnait  une  d'orge  quand 
quelqu'un  mourait  ^  A  Home,  une  loi  de  Servius  Tullius  pres- 
crivait qu'on  portât  une  pièce  de  monnaie,  à  chaque  naissance, 
dans  le  temple  de  Junon  Lucine;  une,  à  chaque  décès,  dans  le 
lemple  de  la  déesse  Libitine,  et  une  dans  le  temple  de  la 

*  Aristote,  Politique,  ï,  ii. 


46      NOTES   ET  PETITS   TRAITES. —  ÉLÉMENTS   DE    STATISTIQUE. 

déesse  JuventaS  pour  cliaque  jeune  homme  qui  prenait  la 
robe  virile.  Ces  coutumes  devaient  être  bien  anciennes,  puis- 
qu'elles avaient  probablement  devancé  l'usage  de  l'écriture 
chez  les  Grecs  et  les  Romains'. 

Les  naissances,  les  mariages  et  les  morts  sont  constatés  par 
les  registres  civils  ;  «mais  il  y  a  ensuite  lieu  pour  les  statisti- 
ciens à  faire  une  série  de  catégories. 

Pour  les  naissances,  il  faut  qu'on  y  distingue  :  le  nombre 
des  enfants  légitimes  ;  —  celui  des  enfants  illégitimes  ;  —  celui 
des  enfants  trouvés  ou  abandonnés  ;  —  et  enfin  le  nombre  des 
enfants  mort-nés  par  suite  de  divers  accidents,  etc. 

Pour  les  mariages,  il  y  a  lieu  de  constater  leur  nombre  et 
leur  proportion  avec  la  population,  leur  fécondité,  leur  durée 
et  leur  cessation  soit  par  mort,  divorce  ou  abandon.  Page  au- 
quel il  est  contracté,  etc. 

Pour  les  décès,  il  y  a  lieu  de  constater  le  nombre  et  les 
causes  selon  les  âges,  les  sexes,  les  localités,  les  professions, 
les  classes  de  la  société,  etc. 

Pour  avoir  le  mouvement  de  la  population  au  complet,  il  y 
aurait  encore  lieu  de  tenir  compte  des  émigrations  et  des  im- 
migrations. Mais  cette  constatation  devient  de  plus  en  *  plus 
difficile  avec  la  facilité  de  déplacement  que  les  populations 
trouvent  dans  les  voies  de  communication. 

§  V.  Tables  de  Mortalilé  on  de  i^urvie. 

Construction  des  tables  de  mortalité.  —  Une  table  de  mor- 
talité'est  un  tableau  disposé  de  manière  à  faire  connaître  com- 
bien, sur  un  nombre  donné  de  naissances,  il  reste  d'individus 
qui  survivent  à  la  fin  de  chaque  année. 

Ces  tables  sont  utiles  non-seulement  au  point  de  vue  Sb- 
tistique,  de  Thistoire  naturelle  de  l'homme,  et  pouf  apprécier 
la  condition  physique  des  populations,  mais  encore  pour  pou- 


*  Denys  d'Halicarnasse,  liv.  IV,  1. 

' É/éfnents  de  statistique,  par  M.  Moreau  de  Jonnès,  i"  édit.,  p.  78. 


OPÉRATIONS   DE    LA   STATISTIQUE.  —  CH.    III.  47 

voir  baser  les  opéralions  financières  des  sociétés  d'assurances 
sur  la  vie,  des  caisses  de  pensions  et  de  retraites,  etc. 

Pour  dresser  ces  tables,  on  se  sert  des  listes  mortuaires 
à  l'aide  de  diverses  méthodes. 

Par  la  première  méthode,  on  prend  les  listes  mortuaires 
d'une  ville  ou  d'un  pays,  et  on  relève  les  individus  qui,  pen- 
dant l'espace  de  quelques  années,  sont  morts  entre  0  et  1  an, 
1  et  2  ans,  2  et  5  ans,  5  et  4  ans,  et  ainsi  de  suite  jusqu'au 
temps  le  plus  reculé  de  la  vie.  On  forme  la  somme  de  tous  ces 
décès  et  on  en  retranche  le  nombre  des  enfants  morts  entre 
0  et  1  an  ;  le  reste  indique  le  nombre  des  survivants  après  la 
première  année.  De  ce  nombre  on  retranche  le  nombre  des 
enfants  morts  entre  1  et  2  ans,  et  le  reste  indique  le  nombre 
des  survivants  après  la  deuxième  année,  et  ainsi  de  suite. 

C'est  la  méthode  à  l'aide  de  laquelle  l'astronome  Halley  con- 
struisit, avec  les  listes  mortuaires  de  la  ville  de  Breslau,  en 
Silésie,  la  plus  ancienne  table  de  mortalité,  qui  se  trouve 
dans  les  Transactions  philosophiques  de  Londres  pour  i693. 
Halley  prit  la  ville  de  Breslau  pour  type  de  ses  calculs,  parce 
qu'il  avait  reconnu  que  la  population  y  étajt  à  peu  près  sta- 
tionnaire,  c'est-à-dire  que  les  décès  y  étaient  à  peu  près  com- 
pensés par  les  naissances,  et  qu'il  n'y  avait  que  des  mutations 
insignifiantes  par  voie  d'immigration  ou  d'émigration.  Il  fit  le 
calcul  sur  les  quatre  années  1687  et  169i ,  et  ne  fit  commen- 
cer sa  table  qu'après  la  première  année,  sans  doute  à  cause  des 
variations  de  mortalité  auxquelles  sont  sujets  les  enfants  pen- 
dant celte  première  période  de  la  vie. 

*C'est  d'après  cette  méthode  que  furent  plus  tard  calculées  : 
la  table  de  Londres,  par  Smart,  corrigée  et  publiée  par  Simp- 
son, en  i742  ;  —  celle  de  Paris,  par  Dupré  de  Saint-Maur, 
d'après  les  registres  de  trois  paroisses  de  Paris  et  de  douze  de 
la  banlieue,  publiée  en  1767  par  Buffon,  et  rectifiée  plus  tard 
par  de  Sàint-Cyran,  etc.  • 

Cette  méthode  a  été  modifiée  par  quelques  statisticiens,  en 
ce  qu'au  heu  de  prendre  les  registres  mortuaires  d'une  ville 
ou  d'un  pays,  ils  se  sont  servis  des  registres  de  certaines  ca- 


48      NOTES    ET    PETITS    TRAITÉS.  ÉLÉME^TS   DE    STATISTIQUE. 

tégories  d'individus,  dans  lesquels  ils  ont  pu  suivre  les  indivi- 
dus un  à  un,  depuis  leur  naissance  jusqu'à  leur  décès.  C'est 
ainsi  qu'ont  été  calculées  :  la  table  de  mortalité  pour  la  Hol- 
lande de  Kersseboom,  d'après  les  rentiers  viagers  de  la  Hol- 
lande ;  —  la  table  de  mortalité  pour  la  France,  par  Depar- 
cieux,  en  1746,  d'après  les  rentiers  viagers  de  France;  —  la 
table  de  mortalité  pour  l'Angleterre,  par  Finlaison,  formée  en 
1826,  d'après  les  registres  de  diverses  tontines  instituées  en 
Angleterre  de  1693  à  1789.  —  On  remarquera  que  le  défaut 
de  ces  tables,  c'est  d'être  basées  sur  des  têtes  choisies  sur 
lesquelles  la  mortalité  a  dû  être  moindre  que  pour  la  masse  de 
la  population. 

Cette  méthode  admet  la  condition  d'une  population  station- 
naire  pendant  un  siècle,  qui  se  réalise  rarement  ;  elle  admet 
encore  que  la  mortalité  ne  se  déplace  pas. 

M.  Quételet  a  fait  ressortir  ces  inconvénients  et  d'autres 
que  présente  cette  méthode,  et  lui  préfère  une  autre  méthode 
qu'il  désigne  sous  le  nom  de  méthode  directe,  et  qui  consiste 
à  séparer  la  population  sur  laquelle  on  opère  par  âges  et  à 
calculer  directement  la  mortalité  de  chaque  groupe.  Ainsi^on 
compte  combien  d'individus  sont  âgés  de  moins  d'un  an  ; 
combien  de  1  à  2  ans,  de  2  à  3  ans,  etc.;  puis  combien  cha- 
cun de  ces  groupes  a  de  décès  annuels.  Les  rapports  entre 
les  premiers  nombres  et  les  derniers  feront  connaître  la  mor- 
talité de  chaque  âge.  On  part  d'un  nombre  rond  (10,000  m 
100,000)  qui  représente  le  nombre -des  naissances  et  qui, 
après  la  première  année,  doit  être  réduit  proportionnellement 
à  la  mortalité  de  cet  âge.  La  différence  doit  être  réduite  fle 
même  après  la  deuxième  année,  et  ainsi  de  suite.  —  Trois 
éléments  concourent  aux  calculs  :  les  naissances,  les  décès  par 
Ages  et  la  population  par  âges^ 

Cette  méthode  est  moins  expéditive  que  celle  de  Halley. 

*  Voir  la  marche  du  calcul  dans  la  Théorie  des  probabilités,  par  M.  Qué- 
telet, un  des  volumes  de  la  petite  Encyclopédie  populaire,  publiée  à 
Bruxelles  par  M.  Jamar,  p.  78,  el  Dict.  de  l'Êcon.  polit.,  art.  Tables  de 
Mortalité,  par  M.  Quételet.  —Voir  aussi  Éclaircissement  sur  les  tables  dites 


OPÉRATIONS    DE    LA    STATISTIQUE.   CH.    IIÎ.  49 

Indépendamment  du  mode  d'opérer,  il  y  a  un  moyen  d'ob- 
tenir des  tables  de  mortalité  qui  traduisent  mieux  les  faits;  il 
consiste  à  en  dresser  de  spéciales  pour  les  deux  sexes,  pour 
les  villes  et  pour  les  campagnes,  pour  les  diverses  profes- 
sions, pour  les  diverses  conditions.  De  cette  façon,  les  moyen- 
nes qui  les  composent  sont  composées  d'éléments  plus  rap- 
prochés (V.  p.  21).  La  mortalité  varie  avec  Taisance  ou  la 
pauvreté  des  familles,  avec  la  nature  des  travaux  et  des  préoc- 
cupations. 

Quoi  qu'il  en  soit,  quand  on  se  sert  des  registres  mortuaires 
ou  des  tableaux  de  recensements,  plusieurs  nombres  ont  be- 
soin d'être  corrigés,  ceux  des  âges  en  nombres  ronds,  comme 
50,  40  et  50  ans,  par  exemple,  qui  sont  surchargés  aux  dé- 
pens des  chiffres  voisins,  parce  que  les  gens  du  peuple  ne 
déclarent  presque  jamais  exactement  les  âges  qu'ils  ne  con- 
naissent pas  bien.  Les  âges  des  femmes  sont  aussi  approxima- 
tifs (p.  37).  Ces  corrections  sont  fort  difficiles  à  faire,  mais 
l'exactitude  des  tables  en  dépend. 

M.  Quételet  avait  calculé,  en  1825,  une  table  de  mortalité 
des  deux  sexes  pour  la  ville  de  Bruxelles,  et  en  1832  des  ta- 
bles pour  la  Belgique  donnant,  pour  la  première  fois,  la  dis- 
tinction entre  le  séjour  des  villes  et  celui  des  campagnes,  d'a- 
près les  trois  années  antérieures  à  1830.  En  1838,  M.  de 
Montferrand  a  pubhé  de  nouvelles  tables  de  mortalité  pour  la 
France,  étabUssant  une  distinction  pour  les  sexes  et  pour  di- 
verses classes.  D'autres  tables  ont  été  calculées  dans  les  mêmes 
conditions,  celles  de  M.  W.  Farr  pour  l'Angleterre  et  plusieurs 
des  principales  villes,  celles  de  M.  Casper  pour  Berlin,  et  de 
M.  Hûlsse  pour  Leipzig,  etc. 

Historique  et  énumération  des  tables  de  mortalité.  — ■  Un 
auteur  du  dernier  siècle,  de  Sainl-Cyran,  donne  des  détails 
sur  une  «  table  des  probabilités  de  la  vie  humaine  »  très- 

de  mortalité,  par  M.  Guillard,  dans  V Annuaire  de  VÉconomte  politique 
pour  i854,  et,  du  même,  Eléments  de  statistique  humaine  ou  Démographie 
comparée  i  in-8. 


50      NOTES   ET   PETITS   TRAITÉS.  —  ÉLÉMENTS.  DE   STATISTIQUE. 

fautive,  dont  on  se  servait  à  Rome,  et  qui  est  rapportée  par 
le  jurisconsulte  Ulpien*,  préfet  du  prétoire  sous  Alexandre  Sé- 
vère à  la  fin  du  deuxième  siècle. — Il  faut  ensuite  arriver  à  la  fin 
du  dix-septième  siècle  pour  trouver  la  trace  de  nouvelles  étu- 
des. A  cette  époque,  William  Petty  tenta  d  utiliser  les  registres 
mortuaires  de  Londres  et  de  Dublin,  mais  sans  aboutir.  L'as- 
tronome Halley  obtint  avec  les  registres  de  Breslau  des  ré- 
sultats plus  satisfaisants  qu'il  publia  dans  les  Transactions 
philosophiques  de  1695.  (Y.  ci-dessus,  p. 47,  sa  méthode.) 

Ensuite,  Sûssmilch  (1740)  publia  sa  table  pour  le  Brande- 
bourg, Simpson  (1742)  publia  la  table  de  Smart  qu'il  avait 
corrigée;  Kersseboom  (1743)  et  Deparcieux  (1746)  publièrent 
les  leurs.  Vinrent  ensuite  celles  de  Muret,  de  Dupré  de  Saint- 
Maur,  publiées  par  Buffon;  de  Sûssmilch,  corrigée  par  Bau- 
mann;  de  Wargentin;  de  Price;  puis,  dans  ce  siècle,  celles  de 
Duvillard,  Milne,  Finlaison,  de  Montferrand,  W.  Farr  et  Qué- 
telet,  etc. 

En  France,  la  table  de  Duvillard  a  été  et  est  encore  d'un 
usage  général  dans  les  diverses  sociétés,  bien  que  sa  con- 
struction remonte  à  1806  et  qu'elle  ait  été  calculée  d'après  des 
cas  de  mortalité  (100,000)  antérieurs  à  la  Bévolution  dans 
diverses  localités.  La  loi  du  18  juin  1850  a  désigné  la  table  de 
Deparcieux  pour  baser  les  tarifs  à  la  Caisse  générale  des  re- 
traites soùs  la  (direction  et  la  garantie  de  l'État. 

Voici  la  liste  des  tables  les  plus  accréditées  qui  ont  servi, 
servent  encore,  ou  peuvent  servir  à  des  opérations  financières 
dans  les  divers  pays  de  l'Europe.  Nous  les  classons  selon  Tor- 
dre des  années  de  leur  publication,  qui  ne  correspond  pas  tou- 
jours à  celui  des  époques  auxquelles  elles  ont  été  calculées, 
ni  à  celui  des  années  sur  lesquelles  les  calculs  ont  été  faits'. 


*  En  1814  le  gouvernement  toscan  voulut  se  servir  de  celle  table,  et 
provoqua  le  mécontentement  de  la  population. 

^  Voir  à  ce  sujet  ime  notice  de  M.  Vuhrer  sur  les  bases  et  élémeuts  des 
tables  de  mortalité  dans  le  Journal  des  Écon.,  avril  1850,  t.  %VI\. 
M.  Vuhrer  a  donné  un  tableau  de  toutes  ces  tables  avec  de  nombreux  dé- 
tails. M.  Quételet  a  également  reproduit  ces  tables,  mais  avec  moins  de  dé- 


OPÉRATIONS  DE    LA  STATISTIQUE.  — CH.    III.  51 

Tables  de  Halley Breslau 1693 

—  Sûssmilcb Brandebourg.  ...  1740 

—  Smart Londres 1742 

—  Kersseboora Hollande..   ....  1743 

—  Deparcieux .    France 1746 

—  Muret canton  de  Vaud.  .   .  1760 

—  Dupré  de  Saint-Maur.    .   .  Paris.    .    .....  1767 

—  Sûssinilch-Baumann .  .    .   .  Allemagne.  ....  1775 

—  Wargentin Suède 1776 

—  Priée Northampton .  .   .   .  1783 

—  Duvillard Fraijce 1806 

—  Morgan Ibid 1821* 

—  Finlaison Angleterre 1826 

—  Hûlsse Leipzig 

—  "Galloway Angleterre 1834' 

—  De  Montferrand France 1838 

—  W.  Farr Angleterre 1843 

—  Gasper. Berlin 

—  ^Jenkin-Jones.  .    ....  Angleterre.    .   .  1843* 

—  Quételet Belgique 1833 

—  *Legoyt France.  ......  1843 

—  "Houschling France 1851 

—  *GuiUard. France 1854 

La  plupart  de  ces  tables  sont  calculées  d'après  1000  nais- 
sances, au  point  de  départ  à  0  âge.  Quelques-unes  partent 
d'autres  nombres:  celle  de  Smart,  de  1,200;  —  celle  de 
Dupré  de  Saint-Maur,  de  2,599;  —  celle  de  Kersseboom, 
de  4,4'00;  —  celle  de  Casper,  de  3,690;  —  celle  de  Hûlsse, 
de  2,274;  —  celle  de  Price,  de  1,165.  Toutes  commencent  à 
0  âge,  excepté  celle  de  Halley,  commençant  à  1  an,  et  celle 
de  Deparcieux ,.à  5  ans. 

veloppements,  dans  son  article  Tables  de  Mortalité,  du  Dictionnaire  de 
VÉCùnomie  politique^  1853.  Les  tables  marquées  d'une  *  ne  se  trouvent 
pas  dans  les  collections  que  nous  venons  d'indiquer. — Voir,  pour  celle  de 
M.  Legoyt,  sa  publication,  la  France  statistique^  in-4,  1843;  pour  celle  de 
M.  Heuschling,  Annuaire  de  V Économie  politique  pour  1852.— Voir,  encore 
sur  ce  sujet,  des  Éclaircissements  sur  les  Tables  de  mortalité,  dans  l'^l»- 
nuaire  de  V Économie  politique  ^omt  1854,  par  M.  Guillard,  qui  a  repro- 
duit les  tables  de  MM.  Legoyt  et  Heuschling. 

*■  Adoptée  par  la  compagnie  de  VEquitaMe  society. 

*  Déduite  des  faits  recueillis  par  V Amiable  society. 

^  Déduite  de  plus  de  62,000  assurances,  réalisées  par  17  compagnies  dif- 
férentes. ^^_ 


52      NOTES   ET    PETITS   TRAITÉS. —  ÉLÉMENTS   DE   STATISTIQUE. 

On  s'égarerait  beaucoup  si  Ton  voulait  tirer  des  conclusions 
des  rapports  indiqués  par  ces  tables,  sur  la  mortalité  géné- 
rale, aux  différentes  époques  qu'elles  indiquent.  En  s'en  ser- 
vant, il  faut  tenir  compte  des  bases  sur  lesquelles  elles  entêté 
calculées. 

Nous  donnons  comme  exemple,  dans  le  tableau  ci-après 
celle  de  Duvillard  *,  calculées  sur  des  documents  remontant  à 
la  fin  du  dix-huitième  siècle,  et  une  de  celles  de  de  Montfer- 
rand  (hommes),  caloulée  sur  des  registres  mortuaires  du 
commencement  de  ce  siècle. 

*  V Annuaire  du  bureau  des  longitudes  publie  annuellement  :  la  table  de 
mortalité  en  France  par  Deparcieux,  et  la  même  complétée  pour  les  pre- 
mières années  ;  —  la  population  de  chaque  âge  en  France  ;  —  la  table  de 
mortalité  en  France  par  Duvillard  ;  —  celle  de  Northampton,  extraite  de 
The  principles..  ofassuranceSy  by  W.  Morgan,  1821,  et  celle  de  Carliste, 
extraite  de  y4  Treatiseonthevaluationofannuities,  by  J.  Milne,  1815. 


OPf^RATIONS   DE    U   STATISTIQUE.  —  CH.    III. 


53 


TADLR 

TABLE 

TABLE 

DE 

TABLE 

DE 

AGE. 

DE 

HE  MO:<rEnRAND. 

AGE. 

DE 

DE  MONFERRAnD. 

DUVILLARD. 

(Iiomirtes). 

DEVILLARD. 

(hommes). 

0 

1,000 

1.000 

52 

281 

435 

1 

767 

824 

55 

274 

427 

2 

672 

771 

54 

265 

419  • 

3 

625 

741 

55 

257 

410 

A 

599 

722 

56 

249 

401 

5 

583 

707 

57 

*240 

393 

6 

573 

696 

58 

231 

r^84 

7 

566 

687 

59 

223 

374 

8 

560 

680 

60 

214 

365 

>     9 

555 

673 

61 

204 

.  355 

10 

551 

668 

62 

195 

341 

11 

547 

662 

63 

186 

327 

12 

543 

658 

64 

176 

314 

13 

538 

654 

65 

166 

300 

li 

.534 

651 

66 

157 

286 

15 

529 

647 

67 

147 

272 

16 

524 

644 

68 

137 

258 

17 

519 

639 

69 

127 

244 

18 

513 

635 

70 

118 

229 

19 

508 

630 

71 

108 

214 

20 

502 

624 

72 

99 

198 

21 

496 

619 

75 

89 

181 

22 

400 

609 

74 

84 

166 

23 

484 

601 

75 

72 

148 

24 

478 

594 

76 

63 

130 

25 

471 

587 

77 

55 

115 

26 

465 

580 

78 

48 

lOl 

27 

458 

574 

79 

41 

88 

28 

452 

569 

80 

35 

76 

29 

445 

565 

81 

29 

65 

30 

438 

560 

82 

24 

55 

31 

431 

555 

85 

19 

45 

52 

425 

550 

84 

15 

36 

35 

418 

545 

85 

12 

28 

34 

411 

511 

.86 

9 

22 

35 

404 

536 

87 

7 

18  . 

36 

397 

529 

88 

6 

14 

37 

390 

324 

89 

5 

11 

38 

383 

i)l9 

90 

4 

8 

39 

376 

515 

91 

3 

6 

40 

269 

510 

92 

2 

5 

41 

362 

^I 

Vu 

2 

4 

42 

335 

500 

94 

1 

3 

43 

348 

49* 

95 

.  1 

2 

44 

341 

48» 

96 

0,8 

1 

45 

354 

482 

97 

0,6 

0,8 

46 

327 

476 

98 

0.4 

0,4 

47 

319 

46i^ 

99 

0,3 

o;i 

48 

312 

4(i5 

m 

0,2 

0,1 

49 

305 

456 

^^ 

0.1 

50 

297 

449 

102 

» 

51 

28^ 

443 

i05 

» 

• 

54       NOTES    ET   PETITS   TRAITES. ÉLÉMEiNTS    DE    STATISTIQUE. 

Il  n*entre  pas  dans  noire  cadre  de  discuter  la  valeur  des  do- 
cuments et  des  procédés  à  Taide  desquels  ces  diverses  labiés 
ont  été  dressées,  et  le  degré  de  valeur  qu'elles  peuvent  avoir. 
C'est  un  travail  qui  n  a  pas  été  fait  à  notre  connaissance,  et  qui 
serait  fort  intéressant  et  fort  utile. 

Nous  nous  bornons  à  renvoyer  le  lecteur  aux  écrits  des 
hommes  compétents  que  nous  avons  cités,  et  à  la  bibliogra- 
phie faisant  suite  à  Tarticlc  Table  de  Mortalité,  dans  le  Dic- 
tionnaire de  VÉconomie  politique. 

Usage  des  tables.  —  Vie  moyenne,  vie  probable.  —  l 
fables  de  mortalité  montrent  dans  quel  ordre  successif  les 
générations  disparaissent.  Ainsi,  d'après  les  tables  de  M.  de 
Monferrand  et  de  M.  W.  Farr,  il  y  a  eu,  en  France  et  en  Angle- 
terre, dans  le  premier  tiers  de  ce  siècle,  sur  i  ,000  enfanis  : 

ANGLETERRE.  FBAXCE. 

(W.  Farr.)         (De  Montferrand.) 

85i  824  survivants  à  la  fin  de  la  1**  année. 

801  771  —  2«  — 

646  668  —  10«  — 

660  624  —  20*  — 

538  510  —  40-  — 

380  365  —  60*  — 

94  125  —  80«  — 

11  8  _  90«  — 

On  peut  représenter  la  marche  des  nombres  au  moyen  d'une 
courbe.  Voici,  d'après  la  table  de  M.  de  Monferrand,  quelle 
serait  cette  courbe  de  mortalité,  en  comptant  les  âges  dans  le 
sens  horizontal  et  les  survivants  dans  le  sens  vertical.  Elle 
montre  que  la  mortalité  est  très-rapide  dans  les  cinq  pre- 
mières années.  Après  cette  période,  la  mortalité  décroit  régu- 
lièrement jusqu'à  treize  ou  quatorze  ans,  puis  encore  jusqu'à 
soixante  ans.  Dans  cette  longue  période  de  la  vie,  les  dispari- 
tions annuelles  sont  à  peu  près  uniformes.  La  mortalité  prend 
ensuite  une  marche  plus  rapide. 


OPERATIONS    DE    LA   STATISTIQUE.  —  CH.    III. 


55 


Courbe  de  mortalité  en  France,. selon  la  table  de  Montferrand. 


Aces  : 


100  U 


A  B,  courbe,  de  mortalité.  —  Les  âges  se  comptent  dans  le  sens  horizontal,  et  le 
nombre  des  survivants  s'estime  par  les  écarts  plus  ou  moins  grands  de  la 
courbe  dans  le  sens  des  verticales. 

L'un  des  usages  les  plus  fréquents  qu'on  puisse  faire  d'une 
table  de  mortalité,  c'est  d'en  déduire  les  probabilités  de  vie  et 
de  mort  propres  à  chaque  individu  ou  à  chaque  groupe  d'indi- 
vidus du  même  âge. 

Il  y  a  deux  moyens  de  calculer  cette  probabilité  :  en  déter- 
minant ce  qu'on  appelle  la  vie  probable,  ou  bien  la  quantité 
représentant  la  vie  moyenne,  —  Ce  sont  là  deux  indications, 
quelquefois  confondues,  mais  différentes  en  elles-mêmes.^  et 


56      NOTES    ET   PETITS   TRAITES. ÉLÉMENTS   DE   STATISTIQUB. 

qui,  exprimées  en  chiffres,  offrent  souvent,  d'après  les  tables, 
un  écart  considérable. 

La  vie  probable j  c'est  la  période  durant  laquelle  un  individu, 
étant  donné  son  âge,  a  une  chance  égale  de  vivre  ou  de  mou- 
rir. —  La  vie  moyenne  est  la  moyenne  des  années  vécues  par 
un  groupe  d'individus  d'un  âge  égal. 

On  obtient  la  Vie  moyenne,  en  additionnant  Tâgé  d*un  grand 
nombre  de  décédés,  et  en  divisant  la  somme  des  années  par 
la  somme  des  individus. 

La  Vie  probable  d'une  personne,  à  un  âge  donné,  est  indi- 
quée par  la  vie  moyenne  d'un  grand  nombre  de  personnes 
prises  au  même  âge. 

Dans  un  état  de  société  donné,  la  vie  moyenne  est  une 
quantité  fixe  ;  la  probabilité  de  vie  change  à  tous  les  âges. 

Les  tables  de  mortalité  indiquent  la  vie  probable,  c'est-à- 
dire  le  nombre  d'années  après  lequel  les  individus  d'un  même 
âge  se  trouvent  réduits  de  moitié,  et  que  la  probabilité  de  vivre 
ou  de  mourir  est  la  môme. 

Ainsi,  d'après  la  table  de  de  Montferrand,  il  reste  668  su^ 
vivants  (sur  1,000)  à  40  ans,  et  341  survivants  (sur  668) à 
62  ans;  comme  541  est  environ  la  moitié  de  668,  on  dit  que  la 
vie  probable  à  10  ans  est  de  52  ans  environ  (62  moins  10). 

Quelques  tables  donnent  à  cet  égard  des  résultats  très-dif- 
férents, surtout  pour  l'enfance  ;  mais  la  plupart  indiquent  des 
chiffres  de  vie  probable  plus  rapprochés. 

D'après  un  tableau,  faisant  suite  aux  tables  rapportées  par 
M.  Quételet,  nous  avons  pu  dresser  le  suivant,  qui  le  résume  en 
nombres  ronds  : 

VIE  PROBABLE  DATES 

AQKS  VARIANT  TABLES  DBS  TABUB. 

Naissance   I  ^®  *^  Allemagne,  Baum-Sussmilch 1775 

l   à  56  Angleterre,  Finlaison 1825 

5  ans      I  ^®  ^^  ^^"^'  ^V^^  Saint-Maur,  ......  1767 

(    à  57  Carlisle,  Milne 1787 

10 -ïTKî      (  de  33  Londres,  Smart 1742 

I    à  53  Carlisle,  Milne 1787 

90  ans      J  ^®  ^^  Londres^  Smart 1742 

I    à  45  Carlisle,  Milne 1787 


OPÉRATIONS   DE   LA   STATISTIQUE.  —  CH.    III.  57 

ACES  VâBUMT     '  TAPLËS  DES  TABLES 

VIE  PROBABLE  DATEiS 

^  |de1'<  londrcs.  Smnrt 1642 

^  ^      1.  à  29  Angleterre,  Eçwf/fl'Wa  M«>/y.  .    .    .     x!\«  siècle. 

fiOan«      j  de  10  Leipzig,  Hûlsse Id. 

uu  ans      j    .^^^  kngleierre,  Equitable  sociel y Id. 

#  de   4  Leipzig,  Hulsse Id. 

ans      j    à  g  Angleterre,  Equitable  society Id. 

A  la  naissance,  la  vie  probable  n'est  que  de  4,  —7,9  —  et 
8,  1  d'après  les  tables  de  Smart,  de  Price  pour  Northanipton 
et  de  Casper  pour  Berlin. 

Une  table  de  mortalité  sert  à  déterminer  la  probabilité  de 
vivre  encore  un  nombre  d'années  iSxéàun  âge  donné. — Suppo- 
sons qu'il  s'agisse  de  déterminer  la  probabilité  qu'a  un  indi- 
vidu de  44  ans  de  vivre  encore  iO  ans.  On  cherche  dans  la 
table  de  deMontferrand,  par  exemple,  combien  il  reste  de  sur- 
vivants de  44  à  54  ans,  et  l'on  trouve  les  nombres  488  et  419, 
qui  indiquent  que  l'individu  a  419  chances  sur  488  (soit  IfJ), 
de  vivre  encore  40  ans. 

La  même  probabilité  de  vivre  pour  deux  personnes  se  cal- 
cule en  obtenant  séparément  la  fraction  exprimaift  la  probabi- 
lité pour  chacune,  et  en  multipliant  ces  deux  fractions. 

C'est  ainsi,  d'après  les  données  des  tables  de  mortalité  et  les 
formules  relatives  à  l'intérêt  composé  et  à  l'amortissement 
qu'enseigne  l'arithmétique  %  que  les  compagnies  d'assurances 
sur  la  vie,  les  tontines,  les  caisses  de  retraite  et  les  sociétés  de 
secours  mutuels,  font  les  calculs  qui  leur  permettent  de  se 
rendre  compte  des  résultats  de  leurs  opérations  et  des  com- 
binaisons qu'elles  offrent  au  public. 

La  VIE  MOYEMNE,  disous-nous  plus  haut,  est  la  moyenne  des 
années  vécues  par  un  groupe  d'individus  d'un  âge  égal,  les 
vies  les  plus  longues  compensent  les  plus  ccuirtes.  11  peut 
donc  y  avoir  des  expressions  de  vie  moyenne  pour  tous  les 
âges  ou  pour  les  groupes  de  l'enfance,  de  la  jeunesse,  etc. , 
d'autant  plus  exactes  que  l'on  y  fait  entrer  des  données  plus 

'  V.  notre  Traité  complet  d'arithmétique  théorique  et  appliquée  au  Com- 
merce, à  la  Banque,  aux  Finances,  etc.,  2«  édit.,  chap.  xlvu  et  «x\n  . 


I 


d8       notes   et    petits   traites. — ÉLÉMENTS   DE   STATISTIQUE. 

homogènes.  Quand  on  n'a  à  sa  disposition  que  des  tables  mor- 
tuaires peu  exactes  ou  peu  générales  ;  les  hommes  naissant, 
les  enfants  et  les  adultes  sont  confondus,  et  la  moyenne  est 
moins  exacte.  (V.  page  2i.) 

«  Quand  on  veut  avoir  la  vie  moyenne  afférente  à  chaque 
âge,  on  la  calcule  aisément  sur  une  table  de  survie  complète- 
ment détaillée  ou  par  an,  ainsi  que  l'a  fait  de  Montferrand  dans 
le  Journal  de  V École  polytechnique^.  En  effet,  on  peut  se 
représenter  les  individus  de  chaque  gi*oupe  d'âge  comme  ayant 
chacun  un  an  à  vivre,  puisque  ceux  qui  en  ont  plus  figurent 
dans  le  groupe  suivant,  et  ainsi  de  suite.  La  somme  des  ans  à 
vivre  ferait  donc,  par  chaque  groupe,  le  total  de  ce  -groupe, 
additionné  avec  tous  les  suivants.  D'après  cette  considération, 
on  forme,  à  côté  de  la  colonne  des  survivants  (très-commodé- 
ment en  commençant  par  le  dernier  âge,  et  en  remontant),  cette 
autre  colonne  que  Deparcieux  et  M.  Mathieu  intitulent  êomm 
des  vivants j  et  que  l'on  pourrait  aussi  appeler  somme  desam 
à  vivre.  Pour  avoir  donc  la  vie  moyenne  d'un  individu  de 
chaque  âge,  on  divise  chaque  nombre  de  survivants  parla 
somme  d'ans  à  vivre  qui  lui  correspond.  Seulement  on  dimi- 
nue le  quotient  de  0,50,  parce  qu'on  a  supposé,  pour  la  fed- 
lité  du  calcul,  que  chaque  individu  meurt  au  bout  de  l'année, 
tandis  que  l'individu  moyen  meurt  au  milieu. 

«  Cette  méthode,  employée  par  Deparcieux,  et  clairèmeflt 
expliquée  dans  son  Essai,  est  rapportée  d'une  manière  assez 
obscure  dans  V Annuaire  du  Bureau  des  longitudes  *.  » 

L'auteur,  auquel  nous  empruntons  cette  règle  générale  pour 
le  calcul  de  la  vie  moyenne,  a  dressé  un  tableau  dans  leqoel 
il  a  calculé  et  rapproché  la  vie  probable  et  la  vie  moyenne  (te- 
puis  la  naissance,  pour  89  États,  provinces,  départements 
français  ou  villes  classés  par  le  chiffre  de  la  vie  probable»  eu 
indiquant  des  périodes  auxquelles  remontent  les  faits  observés 


«  26«  cahier,  1838. 

*  Éclairdssementt  sur  les  tablés  de  mortalité,  par  M.  Guillard,  dans  Tis- 
nuaire  de  VÉcdnomie  politique  pour  1854,  p.  465. 


/ 


\ 


OPÉRATIONS    DE    LA   STATISTIQUE.  —  CM.    III.  59 

et  consignés  dans  les  tables  et  documents  dont  il  s* est  servi. 
Nous  allons  en  reproduire  quelques  chiffres,  en  nombres  ronds, 
de  la  vie  moyenne,  auxquels  il  est  arrivé  à  l'aide  de  son  calcul. 

lie  lecteur  trouvera  également  dans  le  travail  de  M.  Wulirer 
un  tabieau-indiquant  les  différentes  vies  moyennes  selon  trente 
tables  de  mortalité  aux  différents  âges  de  la  vie  de  0  à  5  ans, 
année  par  année,  et  de  5  à  iOO  ans,  par  périodes  quinquen- 
nales. 

Les  résultats  indiqués  par  ces  tableaux  montrent  souvent, 
d'un  pays  à  l'autre,  d'une  époque  à  l'autre,  d'un  âge  à  l'autre, 
de  très-grands  écarts  qui  peuvent  tenir  à  un  vice  des  tables, 
comme  aux  causes  nombreuses  qui  ont  agi  sur  la  condition  des 
hommes. 

C'est  par  le  rapprochement  de  ces  résultats  sur  la  vie 
moyenne  qu'on  peut  comparer  ensemble  les  diverses  tables 
de  mortalité. 

Voici,  d'après  le  calcul  de  M.  Guillard,  quelle  est  la 'vie  pro- 
bable, et  la  vie  moyenne,  à  partir  de  la  naissance,  selon  quel- 
ques-unes des  tables  que  nous  avons  énumérées  plus  haut. 

PATS  TABLES  ET  DOGDMEflTS  PÉRIODES 

France  (renliers).  Deparcieux,— Mathieu, av.  1746  " 

Paris (5 paroisses).  Dupré,  —  Buflbn,  .  .  av.  1749 
France  rurale. .  .  d«  d" 

France  .       ...  Duvillard fin  xviii*  s. 

Id De  Montferrand 1817-31 

Paris Anu.  des  longit 1841-45 

France Heuschling 1840-49 

Londres Siissmilch 1728-57 

Angleterre.  .   .   .  Register  gênerai 1842 

Berlin.  .....  Sûssrailch 1752-5 

Prusse.  .....  Tab.  offic 1849 

Suède.' Wargenlin 1754-6 

Id Register  gênerai 1796-1805 

Id d» 1831-5 

Belgique Quételet 1827-29 

/d..   .  .   .   .  .  d» 1841-50 

Les  tables  de  mortalité  servent  encore  à  déterminer  com- 
bien il  y  a,  d'individus  des  deux  sexes  d'un  âge  déterminé  sur 


VIE 

VIE 

PROBABLE 

MOYENNE 

35,5 

38,2 

8,3 

26,7 

6,3 

20,5 

13,1 

27,8 

26 

32,6 

23,4 

28,5 

29,7 

34,2 

15,1 

24,5 

14,7 

27,5 

6,6 

23,5 

12,7 

26,6 

7 

26,5 

5    21,5 

30,7 

30 

32,5 

20,6 

30,2 

22,7 

31 

60       NOTES   ET   PETITS  TRAITÉS.  ÉLÉMENTS   DE    STATISTIQUE. 

une  population,  et  à  former  ainsi  ce  qu*on  appelle  des  taJble&de 
population  ^  Pour  cela,  on  fait  la  soiTiine  de  tous  les  ifoiiibres 
que  contient  une  table  de  mortalité,  que  l'on  considère  comme 
représentant  la  population  ;  les  nombres  particuliers  de  la 
table  représentent  le  nombre  des  individus  des  divers  âges 
composant  la  population.  £n  appliquant  le  calcul  à  une  po- 
pulation donnée,  on  détermine,  d'après  ces  chiffres,  le  nom- 
bre des  individus  d'un  âge  donné.  Ce  calcul,  celte  espèce 
de  recensement  théorique,  n'est  pas  exact,  puisque  la  po- 
pulation n'est  pas  stationnaire,  et  que  la  mortalité  n'est  pas 
annuellement  la  même  pour  les  différentes  catégories  d'âges. 
On  arrive  plus  sûrement  à  un  renseignement  exact  au  moyen 
de  l'opération  naturelle  du  Recensement.  (V.  plus  haut,  g  3^ 
p.  35.) 

Il  est  à  remarquer,  ainsi  que  M.  Guillard  en  a  fait  l'observa- 
tion, que,  sous  ce  nom  de  tables  de  mortalité,  se  trouvent  com- 
prises trois  espèces  de  tables  :  les  tables  mortuaires ^  ou  relevés 
des  décès  classés  par  âges  ;  —  les  tables  de  survie,  indiquant 
combien,  sur  un  nombre  donné  d'individus  d'un  âge  donné, 
il  en  survit  après  un  temps  déterminé;  —  les  tables  de  popu- 
lation y  faisant  connaître  l'état  moyen  de  la  population,  sa  quan- 
tité et  ses  répartitions  quant  aux  sexes  et  aux  âges.  * 

Gomme  dernière  réflexion,  nous  dirons  que  probablement 
le  besoin  de  tables  exactes,  variées  selon  les  sexes,  les  locali-  . 
tés,  les  professions,  et  basées  sur  les  faits  les  plus  récents,  ne 
pourra  être  satisfait  que  par  quelque  corps  savant  officielle- 
ment chargé  de  cette  œuvre. 

§  Tl.  Statistique  de  TAgrieulture,  de  Flndustrie,  du  ConuiMMe. 
Autres  investigations  administratives  ou  particulièrfNi* 

Nous  avons  vu  qu'à  propos  du  recensement  de  la  popula- 
tion, l'administration  prussienne  profite  de  l'occasion  pour 

*  Quelques  statisticiens  appellent  celte  série  d'individus  par  âges,  la/«i 
de  population.  C'est  une  des  lois  qu'il  faudrait  dire,  car  il  y  en  a  beaucoup 
d'autres  et  de  plus  fondamentales.  Voir  noire  écrit  intitulé  Du 
de  population,  \  vol.  in-18. 


OPERATIONS    DE    LA    STATISTIQUE.  — CH.    111.  61 

aire  recueillir,  ainsi  que  le  désirait  déjà  Vauban,  des  rensei- 
gnements sur  la  population  animale,  et  que  le  board  of  census 
ies  États-Unis  fait  recueillir  des  renseignements  sur  les  di- 
verses branches  de  la  production.  Il  est  douteux  qu  en  multi- 
3liant  les  données,  on  se  les  procure  plus  facilement  et  surtout 
3lus  exactement.  Le  recensement  de  la  population  a  besoin  de 
soins  spéciaux  et  d'une  rapidité  qui  exclut  toute  autre  en- 
quête. D* autre  part,  les  statistiques  de  Tagriculture,  de  Tin- 
îustrie  et  du  commerce  sont  assez  importantes  pour  qu'on 
3n  fasse  des  entreprises  à  part,  qui  ont  besoin  d'être  divisées 
3t  suivies  avec  méthode  et  persévérance,  pour  être  menées  à 
t>onne  fin. 

On  s'occupe  beaucoup  en  Europe,  depuis  vingt-cinq  an- 
nées, des  moyens  de  donner  de  l'impulsion  à  Tagricullure 
ît  en  même  temps  de  statistiques  agricoles,  pour  arriver  à 
Jionstaler  les  faits  de  production  et  de  consommation  qui  peu- 
brent  donner  une  idée  exacte  des  diverses  branches  de  la  cul- 
.ure  et  éclairer  les  cultivateurs,  les  économistes  et  les  hom- 
nes  d'État.  Dans  divers  pays,  on  travaille  à  constituer  un  corps 
ie  statistique  agricole;  mais  c'est  en  France  seulement  qu'on 
3^  terminé  cette  gjrande  opération  commencée  en  1854,  sous 
es  auspices  de  M.  Passy,  alors  ministre  du  commerce,  achevée 
iiïi  1840,  et  dont  les  renseignements  ont  été  recueillis  et  éla- 
borés sous  la  direction  de  M.  Moreau  de  Jonnés,  chef  du  bu- 
reau de  la  statistique  générale  de  France*,  a  Sans  doute,  dit 
M.  Passy,  en  parlant  de  cette  œuvre  importante  *,  ces  chiffres, 
en  général  un  peu  faibles,  ne  doivent  être  considérés  que 
eoinme  de  simples  approximations  ;  sans  âoute,  ils  sont  in- 
complets à  bien  des  égards,  puisqu'il  a  été  impossible  de  con- 
stater beaucoup  de  faits  relatifs  aux  menues  cultures,  et  qu'il 
€1  fallu  passer  sous  silence  ceux  qui  se  rapportent  aux  produits 
€le  basse-cour,  si  considérables  dans  plusieurs  parties  de  la 
ïrance;  mais  enfin  ces  chiffres  ont  une  signification  réelle,  et 
les  termes  de  comparaison  qu'ils  offrent,  surtout  entre  les  di- 

*  Elle  comprend  quatre  forts  volumes  in-4, 1442-1844. 

*  Dictionnaire  de  V Économie  politique^  art.  âgiiigi]li\ik&. 


6^      HOTES   ET    PETITS   TRAITES.  —  ÉLÉMENTS    DE   STATISTIQUE. 

verses  régions  de  la  France,  méritent,  par  leur  utilité,  une 
attention  fort  sérieuse.  » 

M.  Horeau  de  Jonnés  expose,  dans  ses  Éléments  de  statis- 
tique ^,  sur  quels  principes  dirigeants  il  fut  conduit  à  baser  ce 
grand  travail  : 

1°  L'extension  des  recherches  jusqu'aux  premiers  éléments 
des  nombres  ; 

2°  L'uniformité  des  tableaux  à  remplir  par  des  chiffres, 
dans  chaque  localité,  et  certifiés  par  les  fonctionnaires  char- 
gés de  leur  exécution  ; 

5*  La  limitation  et  la  nomenclature  des  objets  à  trente-six; 

4"  La  multiplication  des  moyens  de  révision,  de  contrôle  et 
de  correction,  appliqués  à  tous  les  résultats  des  opérations 
successives  dont  se  composait  l'investigation. 

L'opération  a  été  suivie,  dans  chacune  des  57,000  com- 
munes, en  exécutant  le  relevé  de  son  domaine  agricole,  l'in- 
ventaire de  ses  produits  ruraux,  le  recensement  de  ses  ani- 
maux domestiques,  et  un  tableau  par  articles  de  ses  consom- 
mations. Les  demandes  de  renseignements  étaient  faites  par 
l'intermédiaire  des  préfets  et  sous-préfets  aux  maires  des  com- 
munes ',  auxquels  le  préfet  pouvait  adjoindre  d'autres  agents 
de  l'administration,  percepteur,  agent  forestier,  instituteur  oo 
tout  autre  fonctionnaire  public.  En  outre,  les  préfets  furent  in- 
vités à  réclamer  l'aide  et  le  concours  de  tous  les  hommes 
(juges  de  paix,  médecins,  ecclésiastiques,  membres  de  socié- 
tés agricoles  ou  savantes,  etc.)  capables  de  contribuer  au8D^ 
ces  et  à  l'exactitude  de  l'enquête.  C'est  ainsi  que  cent  mille 
collaborateurs  ont  concoi^ru  à  la  collection  de  dix-huit  mil- 
lions et  demi  de  termes  numériques.  Des  commissions  de  ri* 
vision  formées  par  ïe  préfet  eurent  pour  mission  d'examiner 
les  tableaux  des  communes  et  de  contrôler  les  erreurs  et  ks 
omissions. 

*  Chap.  IV,  p.  75  de  la  2«  édit. 

*  En  1810,  on  avait  adressé  à  ces  agents  un  bien  plus  grand  nombre  de 
questions  (onze  fois  plus,  dit  M.  Moreau  de  Jounès,  p.  77, 2«  édit.);  aussi  se 
Iramërent-ils  pour  la  plupart  à  ne  pas  répondre. 


OPÉRATIONS   DE    LA   STATISTIQUE.  —  CH.    III.  63 

M.  Moreau  de  Jonnêp  énumère  les  difficullés  qiie  cette  en- 
treprise a  rencontrées  : 

«  Une  si  vaste  entreprise,  exécutée  pour  la  première  fois,  et 
lorsque  les  connaissances  statistiques  sont  encore  si  peu  ré- 
pandues, dut  rencontrer  nécessairement  de  grands  et  nom- 
breux obstacles.  Dans  quelques  endroits,  les  enquêtes  furent 
accueillies  avec  défiance,  comme  devant  servir  à  quelque 
projet  fiscal;  mais  ces  fausses  idées  ne  s'accréditèrent  point. 
En  général,  les  difficultés  surgirent  dans  les  communes  ru- 
rales, par  la  tendance  à  répondre  plutôt  par  des  mots  que 
par  des  chiffres,  par  le  défaut  de  notions  des  mesures  métri- 
ques, par  Tusage  commun  de  caractères  presque  illisibles,  et 
surtout  par  la  nouveauté  du  travail,  qui  faisait  exagérer  la 
puissance  du  moindre  empêchement.  Ailleurs,  les  difficultés 
eurent  pour  causes  :  Topinion  qu'une  pareille  entreprise  ne 
pouvait  être  exécutée,  comme  le  cadastre,  que  par  des  agents 
spéciaux  et  salariés;  la  prévention  sans  fondement,  qui  fai- 
sait regarder  les  maires  des  campagnes  comme  incapables  de 
faire  un  travail  de  chiffres;  une  disposition  opiniâtre  à  modi- 
fier le  plan  général  d'après  le  point  de  vue  particulier  de 
chaque  collaborateur;  le  défaut  d'achèvement  complet  du 
cadastre,  et  jusqu'à  la  nomenclature  des  différentes  sortes 
de  surfaces,  cultures,  pâtis  ou  bois,  qui,  dans  un  pays  aussi 
vaste,  ne  peut  être  exempte  de  variations,  d'incertitude  et  de 
confusion  *.  » 

Les  opérations  d'une  statistique  de  Vindustrie  ont  beaucoup 
d'analogie  avec  celles  d'une  statistique  agricole.  Ce  sont  tou- 
jours des  exploitations  à  recenser.  C'est  le  même  but  à  attein- 
dre; ce  sont  des  difficultés  analogues  que  l'on  rencontre;  ce 
sont  des  procédés  semblables  à  employer,  soit  pour  recueillir 
les  faits,  soit  pour  les  constater,  soit  pour  les  élaborer. 

Les  classifications  diffèrent,  mais  elles  sont  fournies  par 
la  nature  des  choses  et  les  plus  simples  connaissances  des 

*  Voir,  plus  loin,  ce  qui  est  dit  au  sujet  de  l'organisation  de  la  statis- 
tique, chap.  IV.  jl 


64      ROTES  ET   PETITS  TRAITÉS.  —  ÉLÉMESTS  DE   STATISTIQUE. 

sciences  naturelles  et  de  la  teclinologie.  Toutefois,  c'est  là  un 
point  de  la  plus  haute  importance  pour  la  bonne  direction  de 
l'entreprise,  et  pour  l'intelligence  et  l'utilité  des  documents ^ 

Les  indtistries  extractives  ont  pris,  dans  plusieurs  pays,  une 
importance  de  premier  ordre  ',  et  leur  statistique  se  trouve  à 
plusieurs  égards  assez  avancée.  C'est  ainsi  qu'en  France  les 
ingénieurs  des  mines  sont  chargés  de  recueillir  annuellement 
des  faits  C[ui  sont  publiés  en  un  compte  rendu  d'abord  annuel, 
puis  triennal,  puis  à  époques  indéterminées  (le  dernier  en 
1861),  et  qui  renferme  les  éléments  d'une  statistique  sinon 
complète,  au  moins  déjà  trés-riche  en  renseignements.  Il  en 
est  de  même  en  Belgique. 

Le  cndastre  et  les  cartes  topographiques  fournissent  aussi 
de  précieux  éléments  à  la  statistique  de  l'industrie  extractive. 

Pour  la  statistique  commerciale,  il  y  a  des  ordres  de  faits 
distincts  à  constater  :  d'une  part,  les  faits  relatifs  aux  trans- 
ports et  aux  voies  de  communication,  au  voiturage  en  un 
mot  ;  —  et  ceux  relatifs  au  mouvement  et  à  l'importance  du 
commerce  intérieur;  —  d'autre  part,  les  faits  relatifs  an 
commerce  extérieur. 

Pour  le  commerce  extérieur,  l'administration  des  douanes 
fournit  dans  beaucoup  de  pays,  et  depuis  plusieurs  années 
(en  France  depuis  1850),  des  relevés  statistiques  très-com- 
plets et  fort  bien  élaborés  sur  l'exportation  et  l'importation  des 
produits  naturels  et  fabriqués,  et  aussi  sur  le  transit,  la  navi- 
gation commerciale  lointaine,  le  cabotage  et  le  mouvement  des 
ports,  —  tous  documents  que  la  statistique  centrale  n*a  plus 
qu'à  condenser. 

Les  documents  de  l'administration  publique  et  des  entre- 
prises de  transport  pourront  aussi  fournir  des  éléments  d'une 
statistique  de  voiturage;  mais  il  paraît  difficile  de  pouvoir  a^ 
river  à  une  constatation  suffisante  de  faits  relatifs  au  mouve- 

\  Quatre  volumes,  élaborés  et  publiés  (i  840-42)  sous  la  direction  de 
M.  Morcau  de  Jonnës,  contiennent  les  résultats  de  la  Statistique  de  rin- 
dustrie  en  France. 

*  Voir  ce  qui  est  dit  au  Traité  d'Économie  politique,  chap.  ii,  g  9. 


OPÉRATIONS   DE    LA   STATISTIQUE.  —  CH.    III.  65 

ment  et  à  l'importance  du  commerce  intérieur,  si  activement 
développé  de  nos  jours  pour  le  perfectionnement  des  voies  de 
communication. 

De  nombreuses  indications  ont  été  données,  depuis  vingl- 
cinq  ans,  à  Toccasion  du  développement  des  voies  de  commu- 
nication; mais,  outre  que  ces  indications  ne  présentent  aucun 
caractère  d'ensemble,  elles  ne  sauraient  avoir  une  grande  va- 
leur scientifique  ;  car  elles  se  sont  généralement  produites 
pour  la  défense  ou  l'attaque  des  intérêts  privés  des  localités 
ou  des  divers  systèmes  des  voies  de  transports  qui  les  traver- 
sent. Déjà  cependant  la  statistique  peut  tirer  parti  des  comptes 
et  des  relevés  que  sont  obligées  de  dresser,  pour  éclairer  leur 
administration,  les  grandes  compagnies  qui  exploitent  les  voies 
de  communication. 

Il  paraît  également  difficile  de  dresser  une  statistique  de 
toutes  les  industries  et  professions  dites  libérales,  artistiques 
ou  savantes,  qui  ne  sont  pas  comprises  dans  les  trois  grandes 
catégories  ci-dessus,  et  qui  embrassent  néanmoins  une  somme 
très-importante  d*a(itivités  sociales  ^ 

Tous  les  sujets  que  nous  avons  indiqués  (p.  26)  peuvent 
faire  l'objet  de  recherches  statistiques,  et,  en  fait,  il  y  a  dans 
ces  diverses  branches  de  l'administration  des  investigations 
organisées  pour  recueillir  certains  faits  spéciaux  et  les  grou- 
per numériquement.  Ces  opérations  ne  présentent  pas  les 
mêmes  difficultés  que  celles  que  nous  venons*  d'énumérer. 
Gomme  elles  sont  continuelles  et  plus  restreintes,  l'organisa- 
tion et  le  contrôle  sont  plus  faciles,  les  agents  plus  habiles. 

11  y  a  plusieurs  de  ces  investigations,  dans  les  divers  pays, 
dont  la  nature  et  le  but  varient  selon  la  nature  et  les  circon- 
stances de  ces  pays.  Il  nous  serait  impossible  d'en  donner  ici 
un  simple  énoncé.  Citons  seulement  comme  dignes  d'atten- 
tion, en  France,  par  leur  importance  et  leur  degré  de  periéc- 
tion  :  les  tableaux  annuels  du  Commerce  extérieur,  pubhés 
par  la  douane,  que  nous  venons  de  mentionner,  et  remarqua- 

*  Voir  aussi  Traité  d'Éctmomie  politiquey  chap.  n,  §  9. 


66      NOTES   ET   PETITS   TRAITÉS.  —  ÉLÉMENTS    DE    STATISTIQUE. 

blement  perfectionnés  sous  l'administration  de  M.  Gréterin, 
depuis  1850^;  — les  tableaux  de  l'administration  de  la  justice, 
sous  la  direction  successive  de  M.  Guerry  de  Ghampneuf  et  de 
M.  Arondeau,  publiés  depuis  1825  ;  —  la  statistique  annuelle 
des  établissements  de  bienfaisance  et  des  établissements  de 
répression  •;  —  le  compte  rendu  général  des  finances,  annuel; 
-^  le  compte  rendu  des  ingénieurs  des  mines  (cité  ci-dessus, 
p.  64);  —  le  tableau  de  la  population  et  du  commerce  des 
colonies  françaises,  publié  par  le  ministre  de  la  marine;  —  le 
compte  rendu  des  établissements  de  l'Algérie,  publié  parle 
ministre  de  la  guerre  ;  —  les  mouvements  annuels  de  la  popu- 
lation de  Paris  énumérant  les  décès  par  nature  de  maladies,  à 
domicile  et  dans  les  hôpitaux,  publiés  par  la  préfecture  de 
police  de  Paris,  depuis  1830,  soùs  la  direction  de  M.  Trébu- 
chet; — la  statistique  de  la  ville  de  Paris,  commencée  en  1820, 
sous  l'administration  de  M .  Chabrol  de  Yolvic,  par  le  savant  ma- 
thématicien Fourier,  et  dont  on  publie  de  temps  en  temps  un 
volume  (le  VI«  en  1860);  —  la  statistique  de  l'industrie  de 
Paris,  résultat  de  l'enquête  faite  pour  les  années  1847  et  1848, 
parles  soins  de  la  chambre  de  commerce  et  sous  la  direction 
de  MM.  Horace  Say,  Natalis  Rondot  et  Léon  Say,  formant  un 
grand  in-4°  plein  des  renseignements  les  plus  curieux,  et  pou- 
vant servir  de  type  aux  statistiques  des  grands  centres  de 
population.  ^ 

A  la  suite  *de  ces  opérations  de  la  statistique  corporative  des 
administrations,  un  grand  nombre  de  travaux  individuels,  tant 
d'ensemble  sur  les  pays  que  spéciaux,  pourraient  trouver  leur 
place  ici.  Vouloir  les  énumérer,  ce  serait  vouloir  faire  la  liste 
des  travaux  de  tous  les  statisticiens  de  quelque  mérite  de  tous 
les  pays. 


*  Un  fort  volume  grand  in-4,  tous  les  ans.  Deux  volumes  de  résumés  dé- 
cennaux ont  été  publiés  pour  chaque  période  1826-1836,  1837-1846, 
1847-1856.  —  La  première  période  a  été  condensée  en  un  yolume  an  bu- 
reau de  la  statistique  générale  (1838),  sous  le  titre  de  Commerce  extérieur. 

•  Elle  a  fourni  les  éléments  de  deux  volumes  publiés  (1843-1844)  sons  le 
titre  Administration  publique,  par  le  Bureau  de  la  statistique  générale. 


CHAPITRE  IV 

DE  LA  NATURE  DES  CHIFFRES  ET  DES  MOYENS  ADMINISTRATIFS 
DE  LES  RECUEILUR.— INSTITUTIONS  DE  STATISTIQUE 

r.  De  la  nature  des  chiffres  et  des  différents  moyens  administratifs  de  les 
recueillir  et  de  les  élaborer.  —  II.  De  l'organisation  des  statistiques 
officielles.  —  III.  Des  autres  manières  de  recueillir  les  faits.  —  Commis- 
sions spéciales.  —  Enquêtes.  —  Sociétés  libres  de  statistique.  —  Tra- 
vailleurs libres. 

S  ■•  De  1»  natiire  ile«  ehifTres  et  des  difrérentes  mmnières 
de  les  reeaeillir  et  de  le«  élaborer. 

Les  chiffres  sont  de  trois  sortes  :  ou  officiels  ou  compilés, 
ou  provenait  de  sources  particulières. 

Les  chiffres  officiels  sont  le  résultat  de  grandes  investiga- 
tions dont  rinitialive  appartient  à  l'autorité  publique,  ou  à 
une  branche  de  Tadministration,  et  qui  sont  obtenus  à  l'aide 
d'un  corps  d'employés  dont  elle,  accepte  le  travail.  On  donne 
encore  le  nom  de  chiffres  officiels  à  ceux  qui  sont  recueillis 
par  l'initiative  d'un  grand  corps  particulier,  une  chambre  de 
commerce,  par  exemple,  et  même  à  ceux  que  publie  sous  sa 
responsabilité  une  grande  entreprise  particulière;  mais  dans 
ces  trois  cas  l'expression  a  un  sens  légèrement  différent.  On 
comprend  que  ces  chiffres  officiels  sont  d'autant  plus  exacts 
et  doivent  inspirer  d'autant  plus  de  confiance  que  les  rouages 
administratifs  à  l'aide  desquels  on  les  recueille  fonctionnent 
mieux,  et  que  les  hommes  qui  président  à  leur  élaboration 
sont  plus  expérimentés,  plus  éclairés  et  plus  consciencieux. 

M.  Moreau  de  Jonnès  *  ajoute  :  «  11  leur  faut,  pour  échapper 
à  tout  soupçon,  être  publiés  avant  les  discussions  publiques 
auxquelles  ils  doivent  servir.  Rien  ne  les  décrie  dayanlage  que 

*  Éléments  de  statistique,  p.  130, 1"  édit ,  1847. 


68      NOTES    ET   PETITS   TRAITÉS. ÉLÉMENTS   DE   STATISTIQUE. 

d*êlre  préparés  pour  une  occasion;  ils  perdent  alors  leur  ca- 
ractère historique,  et  risquent  de  descendre  jusqu'à  celui  de 
documents  apocryphes.  Dans  notre  temps,  où  la  défiance  du 
pouvoir  est  poussée  à  l'extrême,  il  n'est  pas  superflu  délimiter 
la  statistique  officielle  à  des  chiffres  seulement,  sans  aucune 
déduction  de  leurs  conséquences;  cette  réserve  est  sans  doute 
fâcheuse,  puisqu'elle  prive  le  pays  de  commentaires  essen- 
tiels, qu'elle  borne  l'usage  de  la  statistique  à  un  petit  nombre 
d'adeptes,  et  que  l'intérêt  des  publications,  ou  même  leur  uti- 
lité pratique  en  est  considérablement  diminuée.  Mais  aussi 
l'autorité  ne  s'engage-t-elle  pas  dans  des  interprétations  et  des 
assertions  qui,  quoique  fondées,  n'en  pourraient  pas  moins 
être  inopportunes  ou  indiscrètes?  D'ailleurs  les  chiffres,  sépa- 
rés de  toute  explication,  n'en  conservent  que  mieux  leur  indé- 
pendance, et  gardent  bien  plus  sûrement,  à  l'abri  de  leur 
caractère  mystérieux,  le  trésor  de  la  vérité.  Toutefois,  l'esprit 
du  temps  peut  à  cet  égard  être  consulté.  » 

Nous  sommes  de  l'avis  de  M.  Moreau  de  Jomiès  sur  les 
avantages  des  comme>itaires  explicatifs,  et  nous  pensons 
qu'on  en  ferait  disparaître  tous  les  inconvénients  si  ces  com- 
mentaires étaient  signés  parleurs  véritables  auteurs,  et  publiés 
uniquement  sous  la  responsabilité  de  ceux  qui  les  auraient 
rédigés.  Nous  voudrions  qu'on  indiquât  également  la  manière 
dont  on  a  procédé  pour  obtenir  les  chiffres,  et  qu'on  les  mit 
sous  la  responsabilité  morale  et  scientifique  de  ceux  qui  les 
ont  élaborés  ;  on  verrait  ainsi  disparaître  le  mysticisme  des 
chiffres  officiels,  trop  critiqués  par  les  uns  et  trop  prônés  par 
les  autres.  Il  y  a  des  personnes  qui  croient  avoir  produit  un 
argument  péremptoire  lorsqu'elles  ont  dit  :  C'est  un  chiffire 
officiel!...  Un  chiffre  officiel  ne  vaut  ni  plus  ni  moins,  parce 
qu'il  est  officiel;  la  confiance  qu'il  doit  inspirer  dépend  de  h 
manière  dont  on  l'a  recueilli,  des  circonstances  dans  les- 
quelles on  l'a  obtenu,  et  des  personnes  qui  l'ont  élaboré.  — 
Il  y  a  peut-être  lieu  de  faire  remarquer  ici  que,  parmi  les 
chiffres  officiels  que  publie  la  Douane,  il  y  en  a  une  catégorie 
qui  est  spécialement  désignée  par  les  mots  de  valeurs  off^- 


( 


CHIFFRES,    MOYENS   DE    LES    REGQEILUR.  —  CH.    IV.  69 

cielles.  Ce  sont  les  résultats  des  évaluations  et  produits  selon 
des  prix  remontant  à  1796  en  Angleterre,  à  1826  en  France, 
par  opposition  aux  évaluations  selon  des  prix  vérifiés  d'année 
en  année  et  qui  donnent  lieu  à  des  évaluations  dites  valeurs 
actuelles.  Ajoutons  qu'il  serait  vraiment  utile  que  les  ministres 
et  les  chefs  de  service  renonçassent  à  la  fiction,  en  vertu  de 
laquelle  ils  signent  des  travaux  qu'ils  n'ont  ni  inspirés,  ni  diri- 
gés, ni  surveillés,  induisant  le  public  en  erreur  sur  la  qualité 
et  la  nature  des  documents,  exonérant  les  auteurs  de  la  res- 
ponsabilité de  leurs  œuvres,  leur  enlevant  l'honneur  qui  de- 
vrait leur  en  revenir,  et  contribuant  ainsi  à  faire  obtenir  des 
résultats  moins  contrôlés  et  finalement  inférieurs. 

Ce  qui  serait  encore  utile,  c'est  que  chaque  document  fût 
accompagné,  sinon  d'un  commentaire,  au  moins  d'une  expli- 
cation indiquant  la  nature  des  sources  auxquelles  on  a  puisé, 
l'espèce  des  agents  et  la  nature  des  procédés  qui  ont  élé  em- 
ployés. 

Au  sujet  des  chiffres  compilés,  nous  dirons  encore  avec 
M.  Moreau  de  Jonnés*:  «  que  les  chiffres  compilés  par  des 
auteurs  quelconques,  dans  les  documents  officiels,  exigent 
deux  conditions  de  crédibilité  qui  leur  sont  absolument  néces- 
saires :  l'une  est  la  citation  précise  des  papiers  d'État  qui  les 
ont  fournis,  à  l'effet  qu'on  puisse  au  besoin  les  éclaircir  ou  les 
vérifier  ;  l'autre  est  le  nom  de  celui  qui  en  a  fait  l'emprunt, 
afin  d'apprécier  le  degré  de  confiance  qui  lui  est  dû.  Vouloir 
s'affranchir  de  ces  trois  conditions,  c'est  substituer  à  des  té- 
moignages décisifs  une  opinion  isolée,  et  réduire  des  preuves 
indubitables  à  des  assertions  sans  valeur.  On  dirait  volontiers, 
en  voyant  la  répugnance  que  quelques  auteurs  ont  à  citer  les 
sources  de*  leurs  chiffres,  qu'ils  prétendent  s'attribuer,  devant 
le  public,  les  travaux  qu'ils  ont  recueillis,  constatés  et  éla- 
borés. » 

Pour  les  chiffres  compilés  comme  pour  ceux  qui  sont  d'une 
origine  individuelle,  le  nom  de  celui  qui  les  produit  est  égale- 

*  Éléments  de  ntatistique,  p.  131,  1"  édit. 


70       NOTES    ET    PETITS    THAITÉS.  ÉLÉMENTS    DE    STATISTIQUE. 

ment  indispensable  ;  car  tant  vaut  rhomme,  tant  vaut  le  docu- 
ment; et,  dans  ce  dernier  cas,  il  est  pareillement  nécessaîtede 
spécifier  l'origine  des  chiffres,  la  manière  dont  ils  ont  été  re- 
cueillis, et  les  causes  qui  les  ont  fait  rechercher. 

On  comprend  que  les  cliiffres  d*une  origine  individuelle  ne 
peuvent  porter  que  sur  des  sujets  restreints  :  les  particuliers 
travaillant  seuls  ou  avec  des  moyens  plus  limités  que  les  ad- 
ministrations ou  rautorilé  publique.  "Cependant  il  peut  y  avoir 
et  il  y  a  des  bureaux  de  statistique  attachés  à  de  grandes  en- 
treprises, qui  peuvent  produire  des  documents  d  une  certaine 
étendue  ;  mais  alors  ces  documents  affectent  le  caractère  des 
documents  officiels,  et  on  peut  leur  appliquer  les  observations 
que  nous  avons  faites  plus  haut. 

En  général  les  efforts  des  statisticiens,  qui  travaillent  libre- 
ment et  individuellement,  portent  de  préférence  sur  les  com- 
mentaires et  les  explications  des  divers  documents  officiels  et 
autres  dont  ils  rapprochent  les  éléments  et  dont  ils  tirent  les 
conséquences,  faisant  en  cela,  à  certains  égards,  œuvre  de 
statisticiens,  et,  à  d'autres  égards,  œuvre  d'arithméticiens  poli- 
tiques, s'ils  suppléent  par  des  inductions  aux  lacunes  et  an 
silence  des  documents  officiels. 

§  II.  De  l'ors»iû«atîoii  des  sUitisliques  offfieielle«. 

Nous  venons  de  voir  le  rôle  important  des  statistiques  offi- 
cielles. La  question  de  leur  organisation,  c'est-à-dire  de  la 
manière  dont  sont  organisés  administrativement  les  hommes 
qui  les  dressent  et  les  élaborent,  est  une  de  celles  sur  te- 
quelles  il  a  été  beaucoup  discuté  depuis  quelques  a^nées. 

Deux  systèmes  sont  en  présence  :  celui  d'un  bureau  de  sti- 
tistique  central,  dépendant  de  l'autorité  ministérielle,  pou- 
vant se  servir  des  agents  et  des  rouages  de  TadministratioD 
pour  recueillir  des  faits  et  des  chiffres  qu'il  est  chargé  ensuite 
d'élaborer,  de  contrôler  et  de  publier  au  nom  de  rautorité;  et 
celui  de  commissions  spéciales  de  statistique,  organisées  dans 
le  pays  en  corps  scientifiques,  indépendants,  travaillant  sousla 


CHIFFRES,    MOYENS   DE    LES   RECUEILLIU. —  CU.    IV.  7j 

)roteclion,  mais  non  sous  la  dépendance  de  Taulorité  minis- 
érielle  et  administrative.  Le  premier  système  est  notamment 
îelui  de  la  France  et  de  la  Prusse  ;  le  second  celui  qui  a  été 
idopté  par  la  Belgique  et,  à  son  exemple,  par  le  Piémont  et 
l'Flspagne. 

Les  deux  organisations  ont  leurs  avantages  et  leurs  incon- 
vénients. Assurément  un  bureau  central  peut  tirer  un  excel- 
lent parti  des  ressources  de  la  hiérarchie  et  de  la  centralisa- 
tion administrative  pour  traiismeltre  ses  indications  et  rece- 
voir les  résultats;  mais  la  qualité  de  ces  résultats  n'en  reste 
pas  moins  subordonnée  à  la  nature  des  agents  administratifs, 
dont  les  uns  peuvent  être  trés-aptes  à  cette  besogne  et  dont  la 
plupart  y  sont  parfaitement  impropres.  Telle  n*est  pas  cepen- 
dant Topinion  de  M.  Moreau  de  Jonnés  en  ce  qui  concerne  la 
France.  «  Il  se  trouve,  dit-il  S  que  presque  partout  les  travaux 
de  statistique  sont  maintenant  exécutés  avec  régularité,  exac- 
titude et  précision  par  tous  les  fonctionnaires.  L'expérience 
des  dernières  années  a  montré  que,  d  un  bout  à  l'autre  de 
la  France,  on  peut  faire  dresser,  dans  chaque  commune,  un 
tableau  des  cultures  ;  dans  chaque  fabrique,  un  bulletin  in- 
dustriel; dans  chaque  ville,  un  état  de  consommation  et 
un  relevé  des  salaires  des  ouvriers;  dans  chaque  préfec- 
ture, une  multitude  de  tableaux  sur  les  hôpitaux,  les  aliénés, 
les  enfants  trouvés,  les  bureaux  de  bienfaisance,  les  pri" 
sons,  etc.  » 

Assurément  l'expérience  de  M.  Moreau  de  Jonnés  est  impo- 
sante :  cependant  notre  confiance  ne  saurait  égaler  la  sienne. 
Dans  le  système  des  commissions  locales,  reliées  par  une 
commission  centrale  qui  dirige  les  travaux,  coordonne  et  con- 
trôle les  résultats,  l'avantage  est  dans  l'indépendance  vis-à-vis 
de  l'autorité,  dans  l'appel  fait  à  la  collaboration  d'hommes 
zélés  et  spéciaux,  qui  se  surveillent,  se  contrôlent  les  uns  les 
autres  ;  dans  une  plus  grande  responsabilité  de  tous  les  col- 
laborateurs ;  dans  une  émulation  réciproque.  L'inconvénient 

«  Éléments  de  statistique,  p.  108^  2«  édit.,  185G. 


72      NOTES   ET    PETITS   TRAITÉS.  —  ÉLÉMENTS    DE   STATISTIQUE. 

est  dans  une  hiérarchie  plus  faible  et  une  moindre  action  de 
la  direction  divisée  et  peut-être  neutralisée. 

Les  remarquables  travaux  publiés  depuis  quelques  années 
par  la  commission  centrale  de  statistique  belge,  que  préside 
îf .  Quételet  et  dont  M.  Heuschling  est  le  secrétaire,  prouval 
en  faveur  de  cette  organisation,  qui  a  déjà  donné  de  bons  ré- 
sultats en  Piémont  et  pour  laquelle  nous  aurions  une  prèle- 
rence,  bien  que  nous  soyons  très-loin  de  méconnaître  l'impiu^ 
tance  des  publications  faites  par  Tautre  système,  celles  no- 
tamment dirigées  en  Prusse  par  Dieterici  et  M.  Engel,  —  en 
France  par  M.  Moreau  de  Jonnés  et  M.  Legoyt,  etc. 

Ce  système  a  été  modifié  en  France  et  rapproché  du  système 
des  commissions.  Un  décret  du  i®""  juillet  1852,  inspiré  par 
M.  Legoyt,  successeur  de  M.  Moreau  de  Jonnès,  a  créé  des 
commissions  ou  sociétés  de  statistique  permanentes  dans  dia- 
que  chef-lieu  de  canton,  dont  les  travaux  sont  contrôlés  p» 
des  sociétés  de  chefs-lieux  d'arrondissement  et  des  départe' 
ments,  et  centralisés  au  bureau  de  statistique  de  Paris ^  Des 
sociétés  analogues  fonctionnent  en  Prusse.  Cette  nouvelle  o^ 
ganisation  a  donné  quelques  bons  résultats  en  certains  en- 
droits, mais  elle  laisse  à  désirer.  11  eût  mieux  valu  conserver 
à  ces  sociétés  un  caractère  scientifique  et  indépendant  en 
dehors  de  l'action  des  préfets  et  des  sous-préfets,  trés-souveirt 
tout  à  fait  étrangers  aux  notions  statistiques  et  économiqneSi 
et  dont  le  caractère  politique  peut  écarter  d'autres  honunes 
plus  compétents  et  plus  dévoués  à  la  science. 

Quoi  qu'il  en  soit,  l'adjonction  des  sociétés  de  statistique 
est  un  correctif  au  système  des  bureaux  trop  exclusivement 
administratifs,  qui  gagneraient  encore  à  être  rendus  tout  à  flA 
indépendants  de  l'autorité  politique,  comme  est  devenu  k 
boardof  trade  en  Angleterre,  bureau  d'informations,  d'investi- 
gations et  de  pubhcations  statistiques.  C'est  en  une  institution 
semblable  que  finiront  par  se  réduire  tous  les  ministères  et 


*  Les  membres  de  ces  sociétés  sont  nommés  par  les  préfets  et  les  flOU^ 
préfets,  et  présidés  par  eux. 


CHIFFRES,    MOYENS    DE    LES  RECUËILLiR.  73 

divisions  ou  directions  de  l'agriculture,  des  lyanufaclures  et 
du  commerce. — En  composant  ces  bureaux  d'une  manière  à  la 
fois  scientifique  et  administrative,  c'est-à-dire  en  laissant  la 
direction  des  travaux  à  un  chef  responsable,  pouvant  être  con- 
seillé et  centrôlé  par  une  commission  scientifique,  on  arrive- 
rait à  avoir  les  avantages  des  deux  systèmes  sans  leurs  incon- 
vénients. 

§  III.  De*  «ntres  manières  de  reeueillir  les  taîim.  >-  Commis^ 
«ioiM  spéeialefl.— Enquèles.  — Soeiétés  libres  de  stalislique. 

L'expérience  qui  a  été  faite  par  la  chambre  de  commerce 
de  Paris  prouve  que  les  investigations  statistiques  peuvent  être 
habilement  conduites  et  menées  à  bonne  fin,  sans  aucun  appa- 
reil administratif,  par  un  ou  plusieurs  hommes  compétents. 
Les  faits  de  la  Statistique  de  l'industrie  de  Paris,  que  cette 
chambre  a  publiés  (1851)  en  un  gros  volume  in-foUo,  ont  été 
recueillis  sous  la  direction  de  M.  Horace  Say,  secrétaire  de  la 
chambre,  et  parles  soins  de  MM.  Natalis,  Rondot  et  Léon  Say, 
directeurs  adjoints,  qui,  pouvant  disposer  des  fonds  votés  par 
la  chambre,  ont  choisi  des  employés  propres  au  travail,  les 
ont  organisés,  guidés,  contrôlés  de  façon  à  produire  les  infor- 
mations statistiques  les  plus  riches  en  faits  et  les  plus  dignes 
de  confiance. 

Le  mode  qui  a  si  bien  réussi  pour  Paris  pourrait  être  em- 
ployé pour  d'autres  villes,  pour  un  département,  pour  une 
province  ;  et  c'est  ainsi  que  peut-être  on  arriverait,  à  l'aide 
d'un  petit  nombre  d'hommes  capables  et  dévoués  à  la  science, 
à  des  résultats  profitables,  plus  facilement  qu'avec  l'appareil 
administratif.  On  pourrait,  en  ce  cas,  tirer  un  grand  parti 
des  hommes  les  plus  capables  des  sociétés  départementales 
ou  provinciales;  et  on  comprend  que  le  bureau  central  ou  la 
commission  centrale  aurait  à  opérer  sur  des  bases  bien  plus 
sûres  que  celles  que  présentent  les  documents  recueillis  par 
des  maires  ou  des  sous-préfets  ou  par  d'autres  agents  admi- 
nistratifs plus  ou  moins  insouciants. 

Indépendamment  des  organisations  statislicpL^^,  \V  ^^\\vw 


74       AOTES   ET    l'ETIT»   TRAITÉS.    —   ÉLÉMENTS    DE   STATISTIQUE. 

mode  d*investigalions  duquel  on  a  tiré,  surtout  en  Angleterre, 
un  très-grand  profit  pour  Tavanceinent  des  sciences  écono 
iniques  et  pour  le  développement  de  la  slatistique.  Nous  vou- 
lons parler  des  Enqti£te8  diies  parlemejitair^es  quand  elles  sonl 
conduites  par  une  commission  nonunée  par  le  pouvoir  législa- 
tif, et  administratives  quand  elles  sont  provoquées  et  dirigées 
par  une  administration  quelconque.  Ces  commissions  s^adres- 
sent  à  toutes  les  personnes  qu  elles  supposent  devoir  éclairer 
la  question,  —  provoquent,  dans  de  nombreux  interrogatoi- 
res, des  dépositions  plus  ou  moins  étendues;  —  recueillent 
des  masses  de  faits  à  la  connaissance  des  particuliers,  qui 
resteraient  inconnus  sans  elles  ;  —  surexcitent  les  recherches 
administratives,  —  et  mettent  au  jour  des  renseignements  et 
des  chiffres  qui  projettent  la  lumière  sur  les  questions  à 
l'étude^ 

On  peut,  à  de  certains  égards,  donner  le  nom  d'enquêtes  à 
des  travaux  de  recherches  individuels  ayant  pour  but  de  col- 
liger,  mettre  en  ordre,  grouper  et  élaborer  soit  des  faits 
épars  dans  divers  établissements  ou  administrations,  soit 
des  faits  dont  les  éléments  sont  encore  plus  disséminés  et 
qu*on  ne  peut  se  procurer  qu'avec  beaucoup  de  peine,  de  sa- 
gacité et  de  persévérance  \  Quel(|uos-unes  de  ces  productions 

*  En  Angleterre,  la  comniiMion  d'emiuôlc  parleiricntaire  est  tot^jonn 
Compo843e  (l'un  nombre  égal  des  deux  opinions.  En  France,  il  y  a  eu  «ni 
la  Restanration  des  enquêtes  sur  les  (]uestions  des  fers,  d(S  houillei,  àa 
sucres;  —  Sous  le  goiivcrneinent  de  juillet,  des  en([uôtes  sur  les  prohibi- 
tions (î  834],  les  tabacs,  Tesclavage,  etc.;  —  Sous  la  République,  des  ea- 
quôt(>s  par  le  conseil  d'Âal  sur  les  chemins  de  1er,  les  théâlrcs,  les  monts- 
de-piété,  le  crédit  foncier;  des  enquêtes  par  la  chami)re  sur  les  boissous; 
sur  le  matériel  de  la  marine  (a  été  interrompue  par  les  événements  df 
décemin'c  1852);—  Sous  l'empire;  lemiuôlesur  le  traité  du  commenB 
de  1860  entre  la  France  et  rÀngieteiTc;  —  Tenquôte  sur  réchelleHi»- 
bile,  à  l'occasion  de  ce  traité;  —  l'enquéie  sur  la  marine  marchinde 
(en  cours  d'exécution);  —  toutes  administratives  par  des  commissions  spé- 
ciales. —  Parmi  les  enquêtes  anglaises  consignées  dans  ces  volumioeD 
in-folios,  qu'on  appelle  des  Blue  Bookn  (livres  bleus),  nous  citerons,  enUt 
autres  :  L'enquête  sur  la  taxe  des  pauvres  (1853);  sur  l(*s  lois  d'usure  (1841)i 
publiée  en  1845;  sur  les  lois  de  navigation  (1846);  sur  l'Australie  (1851)^ 

'Nous  pouYona  citer  dans  cet  ordre  des  documents  recueillis  p* 


CHIFFRES,    llOVËiNS   DE   LDS   RECUEILLIR.  75 

ent  la  puissance  des  efforts  individuels,  et  sont  des  œu- 
^es  et  quelquefois  supérieures  aux  œuvres  officielles, 
sociétés  libres  de  statistique  peuvent  aussi  contribuer 
ement  au  progrès  des  études  et  à  la  production  des  tra- 
latistiques.  Mais,  pour  atteindre  ce  but,  elles  doivent 
le  caractère  sérieux  et  sévère  d'associations  vraiment 
fiques  :  telle  est  en  première  ligne  la  Société  statistique 
idres,  fondée  en  48^4,  qui  a  groupé  dans  son  sein  les 
es  de  la  Grande-Bretagne  du  premier  mérite,  et  qui  a 
dans  son  journal  des  mémoires  extrêmement  remar- 
s,  faisant  de  ce  recueil  une  des  sources  les  plus  riches 
3  statisticien  et  l'économiste.  La  Société  de  Londres  a 
naissance  à  plusieurs  autres  sociétés,  parmi  lesquelles 
itérons  celle  de  Dublin,  présidée  par  M.  Whately,  ar- 
[ue  de  Dublin  et  savant  économiste,  les  sociétés  de  Li- 
1,  de  Manchester,  de  Glasgow. 

iei  aussi  des  sociétés  de  statistique  aux  États-Unis  :  à 
3rk,  à  Boston  et  dans  d'autres  villes, 
en  a  sur  le  continent  à  Brc^mc,  Hambourg,  Francfort.  — 
enons  de  dire  que  la  commission  centrale  de  Belgique 
artie  le  caractère  de  société  non  officielle, 
essais  de  sociétés  libres  de  statistique  ont  été  moins  heu- 
1  France  ;  mais  on  peut  dire  que  dans  ce  pays  une  section 
iadémie  des  sciences  et  une  section  de  l'Académie  des 
is  morales  et  politiques  remplissent,  à  quelques  égards, 

]^i*egor,  sur  les  tarifs  des  différents  pays;— par  M.  Porter,  sur  plu- 
ujets  [Progress  of  the  nation);  —par  M.  Reniacl»*,  sur  les  enfanls 

—  parM.  de  Watleville.  sur  les  entants  trouvés,  lesniont^-de-piété, 
issemcnts  de  bienfaisance;  —  pur  M.  Leplay,  sur  les  ouvriers  euro- 

—  par  M.  Dupcctiaux,  sur  les  bud^^ets  économiijues  des  class(»s  ou- 
— par  M.  Newmarch,  sur  les  effels  de  commerce  circulant  en  Au- 
,  siu*  Tor  et  l'argent  ;  —  I/Émigi'ation  européeinie,  par  M.  Legoyt; 
vante  histoire  des  prix  de  M.  Tooke,  continuée  avec  la  collobora- 

M.  Newmarcii,  etc.,  elc.  Je  cite  de  mémoire  et  je  fais  un  grand 
d'oublis.  — »  Les  rapports  des  jurys  au  sujet  des  diverses  expo- 
locales  ou  nationales  et  surtout  ceux  auxquels  ont  donné  lieu  les 
)ns  internationales  de  1851  à  Londres,  1855  à  Paris,  1862  à  Lon- 


76      NOTES   ET   PETITS  TRAITÉS.    —   ÉLÉMENTS  DE   STATISTIQUE. 

le  même  rôle  que  la  Société  statistique  de  Londres,  et  que  les 
bulletins  de  ces  académies  et  le  Journal  des  Êtonomistes  ren- 
ferment de  temps  à  autre  des  travaux  statistiques  de  premier 
ordre.  —  En  1860,  M.  Legoyt,  chef  de  la  statistique  générale 
de  la  France  et  successeur  de  M.  Morcau  de  Jonnès,  dans  ce 
poste,  a  été  le  promoteur  d  une  société  qui  a  pris  le  nom  de 
Société  statistique  de  Paris,  qui  compte  parmi  ses  membres 
plusieurs  hommes  éminents,  et  qui  publie  un  BîUletin  *.  Noos 
avons  mentionné  (page  72)  les  essais  des  sociétés  départemen- 
tales semi-libres,  semi-officielles,  dues  aussi  à  Tinitiative  de  | 
M.  Legoyt.  11  existe  depuis  longtemps  à  Marseville  une  sodété  1 
de  statistique,  qui,  par  ses  concours,  a  provoqué  quelques 
utiles  publications.  Dans  quelques  villes  les  sociétés  sdenti- 
fiques,  agricoles,  etc.,  ont  ajouté  le  mot  statistique  dans  leur 
nom  et  leur  programme. 

En  France  et  dans  les  autres  pays,  il  y  aurait  un  grand  parti 
à  tirer  par  la  statistique  de  toutes  les  sociétés  savantes,  d'i- 
griculture,  belles-lettres,  arts,  etc.,  qui  sont  constituées  dans 
les  différents  centres  et  groupent  les  hommes  studieux,  dé 
toutes  les  associations,  de  toutes  les  grandes  compagnie. 
C'est  ainsi  que  le  gouvernement  anglais  demande  à  la  sodété 
d'agriculture  d'Ecosse  la  statistique  agricole  de  ce  pays.  (Test 
ainsi  que  la  société  industrielle  de  Mulhouse,  la  Financialn" 
form  association  de  Liverpool,  etc.,  la  société  pour  rabolitioa 
de  l'esclavage,  les  compagnies  des  chemins  de  fer,  celles  d*»- 
surances,  etc.,  et  de  simples  maisons  de  commerce,  dontlenit 
circulaires  annuelles  ont  recueilli  et  publié  d'intéressants  do- 
cuments. 

*  n  existe  à  Paris  depuis  plus  de  trente  ans  et  sous  le  nom  i 
française  de  statistique  tmiversellej  une  société  fondée  par  feu  1 
Moreau  de  Marseille  qui  publie  un  Bulletin,  mais  qui  est  resté  i 
nexe  sans  gi^ande  notoriété,  d'une  société  d'arts  et  métiers  fondée  pir  I 
môme,  vers  1835.  ^i 


CHAPITRE  V, 

UTILITË  ET  PROGRÉS  DE  LA  STATISTIQUE 

T.  Utilité  de  la  statistique.  —  II.  Pro^s  de  la  statistique.  —  Les  Congrès 
de  statistique:  —  III.  Publications  et  documents  de  la  statistique. 

§1.  Utilité  de  la  Statistique. 

Qui  dit  connaissance  des  faits  sociaux,  exprimés  en  chiffres 
précisant  la  vérité  aux  yeux  et  à  l'esprit,  dit  la  suprême  utilité 
de  la  science  qui  a  cette  connaissance  pour  but.  Au  point  de 
vue  public  de  la  politique  et  de  l'administration  des  États,  la 
statistique  est,  nous  l'avons  dit,  tantôt  1  indication  de  mesures 
à  prendre,  d'abus  à  éviter,  tantôt  la  pierre  de  touche  de  me- 
sures prises,  de  progrés  accomplis  ou  d'abus  augmentés.  Ré- 
sumant et  groupant  les  éléments  de  la  comptabilité,  qui  est 
une  de  ses  sources,  elle  présente  la  situation  industrielle,  com- 
merciale, financière,  morale  d  un  pays;  et  ses  résultats  sont 
comme  autant  de  salutaires  maximes  inscrites  au  chevet  des 
hommes  chargés  des  intérêts  généraux.  «  Jadis,  dit  M.  Moreau 
de  Jonnés  *,  le  cri  du  peuple  était  :  Si  le  roi  savait!  Maintenant 
il  sait  tout;  il  suffit  de  quelques  chiffres  pour  lui  faire  connaî- 
.  Ire  les  abus.  Il  y  a  quinze  ans,  la  mortalité  des  enfants  trouvés 
était,  dans  quelques  hospices,  de  25  sur  100.  La  statistique 
dénonça  ce  méfait,  et  cette  mortalité  est  aujourd'hui  réduite 
de  plus  de  moitié.  Sans  elle,  on  eût  continué  d'ignorer  que, 
depuis  cent  ans  peut-être,  il  y  avait  des  hôpitaux  où  la  mort 
emportait  le  quart  des  malheureuses  créatures  confiées  à  la 
monstrueuse  charité,  d 

«  Dans  la  prison  de  Vilvorde,  dit  de  son  côté  M.  Quételel* 

*  Éléments  de  statistique  1847, 1"  édit.,  p.  5. 
^  fjôttre  sur  la  théorie  des  probabilités,  p .  350  .• 


78      NOTES   ET    PETITS   TRAITÉS.    —   ÉLÉMENTS    DE   STATISTIQUE. 

il  a  régné  pendant  les  années  1802,  1803  et  1804,  une  morta- 
lité telle,  que  jamais  les  hommes,  pendant  les  pestes  les  plus 
affreuses,  jamais  les  soldats,  pendant  les  guerres  les  plus  des- 
tructives, n'ont  été  décimés  d'une  manière  plus  épouvantable. 
Sur  quatre  prisonniers,  il  en  mourait  annuellement  trois!  Ce 
Aéau,  produit  d  une  administration  vicieuse,  commença  à  sé- 
vir avec  moins  d'intensité  en  1805,  grâce  à  d'utiles  réformes; 
et,  deux  ans  après,  tout  était  à  peu  près  rentré  dans  l'état 
normal...  Une  science,  ajoute  M.  Quélelet  (il  s'adresse  au  duc 
régnant  de  Saxe-Cobourg  et  Gotha),  qui  a  pour  mission  de  ré- 
véler des  faits  pareils  ne  saurait  être  sans  importance  aux 
yeux  d'un  prince  éclairé.  » 

Mais  on  ne  se  ferait  qu'une  idée  incomplète  de  son  utilité  si 
on  ne  considérait  la  statistique  que  dans  ses  rapports  avecla 
politique  ou  l'administration  de  l'État;  elle  est  d'un  secours 
non  moins  utile  pour  la  direction  et  l'administration  des  inté- 
rêts privés.  Les  faits  qu'elle  constate,  les  chiffres  qu'elle  met 
en  lumière,  sont  propres  à  guider  le  commerce  et  l'industrie 
tant  agricole  que  manufacturière,  les  entreprises  de  toute  sorte 
et  non-seulement  celles  qui  sont  soutenues  par  de  nombreux 
capitaux  associés,  mais  encore  celles  qui  n'ont  à  leur  disposition 
que  dos  instruments  de  travail  plus  modestes.  Elle  a  d'utiles 
indications  pour  tous  les  ouvriers  de  la  ruche  sociale,  et, 
quand  elle  n'agit  pas  par  des  renseignements  directs  et  spé- 
cieux, elle  exerce  une  influence  salutaire  sur  l'instruction 
générale,  et  contribue  à  faire  entrer  la  notion  de  la  nature  des 
choses  dans  tous  les  esprits  :  —  c'est  pour  cela  qu'on  doit  en- 
seigner l'Économie  politique,  qui  l'attire  naturellement  avec 
elle,  et  sans  laquelle  elle  n'offrirait  que  des  sujets  de  leçons 
trop  arides. 

§  II.  Progrès  de  la  statistique.  —  I<es  Ooniprès  de  statlsOqpM. 

En  parlant  du  cadastre,  du  recensement,  du  mouvement  de 

la  population  et  des  autres  opérations  de  la  statistique,  nous 

sommes  entrés  dans  quelques  détails  historiques  relatifs  aux 

premiers  travaux  de  cette  science  et  au  développement  qu'ils 


UTILITÉ   ET    PROGRÈS    DE    LA   STATISTIQUE.    —  Cil.    V.  79 

ont  reçu.  D'une  manière  générale,  •on  remarque  que  la  sta- 
tistique) et  la  statistique  ofticielle  en  pari icu lier,  a  fait  de 
grands  progrès  dans  tons  les  pays  aussitôt  que  la  paix  a  pu 
répandre  ses  bienfaits  et  amener  des  améliorations  adminis- 
tratives. L'impulsion  a  été  donnée  par  l'Angleterre,  et  a  été 
silccessivement  suivie  par  tous  les  pays,  à  des  degrés  différents, 
au  fur  et  à  mesure  que  les  avantages  de  la  publicité  ont  été  re- 
connus. On  s'est  bientôt  aperçu  que  la  statistique  était  une 
véritable  nécessité  des  constitutions  représentatives;  et,  d'au- 
tre  part,  il  y  a  cela  de  remarquable  que  les  gouvernements 
absolus  se  sont  trouvés  entraînés  à  suivre  le  mouvement;  la 
,  statistique  avait  fait  des  progrès  notables  en  Prusse  avant  que 
ce  pays  n'eût  une  constitution  qui  ne  date  que  de  quelques  an- 
nées. La  Suède,  la  Russie  et  l'Autriche  elle-même  ont  cultivé 
la  statistique.  Mais,  à  tout  prendre  cependant,  on  peut  dire 
que  les  progrès  de  la  statistique  sont  proportionnels  à  ceux 
des  institutions  ou  à  l'influence  des  hommes  d'Étal  à  esprit 
libéral  qui  se  sont  quelquefois  rencontrés  dans  les  pays  des- 
potiques. «  11  y  a,  dit  M.  Michel  Chevalier  ^  une  liaison  si  in- 
time   entre  le  système  représentatif  et  la  statistique,  que 
ramèlioration  de  l'un  doit  provoquer  nécessairement  le  per- 
fectionnement de  l'autre...  Qui  dit  régime  représentatif  dit 
publicité.  Je  ne  prétends  pas  que  la  statistique  soit  toute  la 
publicité,  mais  l'on  m'accordera  qu'elle  en  forme  le  matériel.» 
.     Les  travaux  d'un  grand  nombre  de  statisticiens  contempo- 
rains ont  beaucoup  contribué  aux  progrès  de  la  science  sta- 
tistique, dont  l'utilité  est  de  jour  en  jour  plus  reconnue  par 
les   gouvernements  et  l'opinion,  et  dont  l'autorité  s'accroît 
au  fur  et  â  mesure  que  les  recherches  deviennent  plus  com- 
plètes. 

Parmi  les  institutions,  celles  qui  ont  le  plus  contribué  â  ce 
progrès,  sont  bien  certainement  la  Société  de  Londres  et  la 
Commission  centrale  de  Belgique.     • 

*  Préface  au  Progrès  de  la  Grande-Bretagne ^  traduit  de  l'anglais  do 
Porter,  par  H.  Chemin-Dupoiités,  1837,  p.  11. 


80      NOTES   ET   PETITS   TRAITÉS.    —    ÉLÉMENTS  DE   STATISTIQUE. 

La  statistique  aura  reçu,  dans  ces  dernières  années,  une 
heureuse  impulsion  des  cinq  congrès  de  statisticiens  qui  se 
sont  successivement  tenus  :  —  €|n  1 853  à  Bruxelles;  —  en  1855 
à  Paris  ;  —  à-  Vienne  en  1857;  —  à  Londres  en  1860,  —  à 
Berlin  en  1865.  Ces  réunions,  dues  à  rintelligenie  initiatÎTe 
de  MM.  Visschers,  Quételet,  et  feu  Joseph  Fletcher  *,  ont  poOr 
effet  de  rapprocher  les  amis  de  la  science,  de  les  instruire 
mutuellement,  de  faire  connaître  les  sources  et  les  modes  d'in- 
formation dans  chaque  pays,  d'amener  Tunifonnîté  dans  les 
informations  et  les  documents  officiels,  de  faire  circuler  ces 
documents,  de  faire  progresser  les  méthodes  d'observation  et 
d'investigation,  et  de  provoquer  des  recherches,  des  études, 
des  mémoires  utiles  et  profitables  à  la  science  et  à  la  civilisation. 

L'histoire  des  progrès  de  la  statistique  dans  les  différents 
pays,  celle  de  l'origine,  des  développements  et  de  l'importanoe 
des  documents  qui  se  publient,  a  un  intérêt  tout  particulier; 
mais  ils  nécessiteraient  de  nombreux  détails  qui  dépasseraient 
les  bornes  de  notre  cadre.  Nous  renvoyons  le  lecteur  â  un  in^ 
téressant  chapitre  de  M.  Moreau  de  Jonnès,  aux  connptes  ren- 
dus des  congrès  de  Bruxelles,  de  Paris,  de  Vienne,  de  Londres 
et  de  BerHn,  dans  lesquels  divers  membres  ont  fait  des 
exposés  circonstanciés  sur  leurs  pays  respectifs. 

§  lll.  Pnblieationfl  el  docmneiita  de  la  statwiti^iie. 

Le  lecteur  trouvera  aussi,  soit  dans  le  livre  de  M.  Moreaude 
Jonnès,  soit  dans  les  comptes  rendus  des  congrès  de  statistique, 
soit  à  la  suite  de  notre  article  statistique,  dans  le  Dictionnairt' 
de  l*  Économie  politique^,  soit  dans  deux  publications  de  M.Hea- 
schling  :  Bibliographie  histori([ue  de  la  statistique  en  ilfe* 
magne^  Bruxelles,  Decq,  1846;  —  Bibliographie  historique^ 
la  statistique  en  France,  broch.  in-8**,  Bruxelles,  Decq,  1851, 
—  l'énoncé  des  sources  officielles  et  privées  auxquelles  peu- 
vent puiser  tous  ceux  qui  s'occupent  de  travaux  statistiques. 

Nous  nous  bornerons  ici  à  rappeler  quelques  publicaticnf 

'  Dont  ces  Éléments  sont  le  développement. 


UTILITÉ    ET  PROGRÈS   DE   LA   STATISTIQUE.    —  CH.    V,  81 

en  petit  format  où  se  trouvent  annuellement  condensés  un 
grand  nombre  de  documents  ;  ce  sont  : 

L'Annuaire  de  l'Économie  politique  et  de  la  statistique^ y  un 
vol.  in-i8,  tous  les  ans,  depuis  1844.  Il  contient  un  grand 
nombre  de  documents  relatifs  à  la  France,  à  la  ville  de  Paris, 
à  divers  pays  et  à  diverses  questions  ; 

Le  Companion  ta  the  Almanac,  annuaire  statistique  spécial 
à  l'empire  britannique,  un  vol.  in-8®,  tous  les  ans,  depuis  1828; 

VAlmanac  americany  annuaire  statistique  spécial  aux  États 
de  la  confédération  américaine,  un  vol.  in-8''  tous  les  ans  de- 
puis 1829. 

Des  annuaires  analogues  à  ces  deux  derniers  sont  publiés  : 

Pour  l'Ailemagne,  par  M.  Otlo-Hubner,  depuis  1855);  —  pour 
la  Prusse,  par  M.  E.  Engel  (l"^*  année,  in-8°,  1863;  —pour 
TAutriche,  par  M.  de  Czoervisg  (l'«  année,  1861)  '; 

Pour  la  Hollande,  par  le  département  de  Tintérieur,  sous  la 
direction  de  M.  Baumhauer,  depuis  1 849  ; 

L'Annuaire  des  bureaux  des  longitudes,  contient  annuelle- 
ment des  renseignements  sur  le  mouvement  de  la  population 
en  France,  avec  des  tables  de  mortalité  diverses,  et  divers  ta- 
bleaux et  indications  sur  les  poids  et  mesures  français  et 
étrangers,  sur  les  monnaies,  sur  les  densités,  etc.  —  Sur  V Al- 
gérie, V.  l'Annuaire  de  M.  Jules  Duval  pour  1854,  qui  n'a  pas 
été  contiuué  ; 

Pour  la  Belgique  :  Y  Annuaire  de  V  Observatoire ,  depuis  1 854, 
par  M.  Quételet,  in-18,  présentant  les  documents  statistiques 
relatifs  à  la  population,  aux  finances,  aux  tribunaux,  au  com- 
merce de  la  Belgique;  — un  annuaire  de  slajistique  (1854) 
par  M.  Aug.  Scheler,  non  continué  ;  —  un  autre  continué  d<^- 
puis  1857,  et  commencé  par  M.  Romberg; 


*  Que  nous  avons  publié  pendant  douze  ans  (de  concert,  avec  M.  Guillau- 
min)  de  1844  à  1855,  et  pour  Télaboralion  duquel  M.  Block,  sous-clief 
au  bureau  de  la  statistique  générale  de  la  France,  nous  a  remplacé  de- 
puis 1856. 

«  M.  Engel  en  a  publié  un  en  1855  pour  la  Saxe,  qui  n'a  eu  qu'une  aniiée. 


82-    NOTES   ET   PETITS  TRAITÉS.    —    ÉLÉMENTS   DE   STATISTIQUE. 

Pour  TEspagne,  Anuariû  estadistico  (V^  année,  1859, 
2%  1860-61); 

Pour  rUalie,  un  annuaire  (1852)  publié  par  Stefani,  un  se- 
cond volume,  1857-58  ;  — :  un  troisième  par  M.  Pascal  Duprat 
et  A.  Gicca  (1863).  — -  Annuaiio  délie  finanze  (1862),  par 
l'administration  des  finances.      \ 

De  nombreux  documents  relatifs  aux  Finances,  aux  Banques, 
aux  chemins  de  fer,  dans  les  divers  pays,  ont  été  recueillis 
par  H.  Hom  dans  son  Annuaire  international  du  crédit  pihlic^ 
dont  trois  années  et  paru,  (1859,1860,  1861)  «. 

A  la  suite  de  ces  publications  annuelles,  nous  pourrions  en- 
core citer  :  —  les  recherches  et  compilations  embrassant  un 
pays  entier,  à  une  époque,  ou  pendant  une  période  d'années, 
offrant  un  intérêt  plus  grand  lorsque  les  résultats  statistiques 
y  sont  comparés  ;  —  les  résumés  que  publient  de  temps  en 
temps  les  bureaux  officiels  de  statistique  ;  — les  monographies 
sur  :  les  grands  centres  de  population  ;  —  les  diverses  indus- 
tries ;  —  les  diverses  branches  de  l'administration  ;  —  les 
peuples  de  l'antiquité  (Moreau  de  Jonnès)  ;  —  l'Angleterre 
(Porter);  —  les  États-Unis  (Goodrich);  — la  France  (Ch.  Dupin, 
Schnitliger,  Legoyt,  Block)  ;  —  la  Russie  (Tegoborski)  ;  —  la 
Prusse  (Moreau  de  Jonnésfils); — L'Espagne  (Moreau  de  Jonnès, 
Block)  ; —  la  Belgique,  en  Horn  (Allem.) , —  les  états  de  l'Europe 
(Block);  —  les  divers  peuples  (Ch.  Dupin,  introduction  au  rap- 
port sur  l'exposition  universelle  de  1851);  —  l'agriculture  en 
France  (Moreau  de  Jonnès ,  Block)  ;  —  l'industrie  en  France 
(Moreau  de  Jonnès),  etc.,  etc. 

Ces  indications  se  trouvent  complétées  par  les  citations  que 
nous  avons  été  conduits  à  faire  dans  ces  Éléments  de  statisti- 
que, ainsi  que  dans  notre  volume  sur  le  sujet  fondamental  el 
primordial,  en  statistique,  de  la  population  *. 

'  Gros  in-18,  chez  Guillanmin. 

*  Du  principe  de  populatioUy  1857, 1  vol.  in-18,  p.  278 . 

FIN  DBS   ÉLÉMENTS  DE    STATISTIQUE. 


BUT  ET  LIMITES 


L'ÉCONOMIE  POLITIQUE' 

*  DÉFIWITIONS    DIVERSES,  OBSTACLES   QD'eLLE   A    RENCONTRÉS, 

SES    RAPPORTS   AVEC    LA    STATISTIQUE, 
LA   POLITIQDE,  —  LE  SOCIALISME,  —  LA  PHILOSOPHIE,  —  LA  MORALE. 

—  ô*   ÉDITION  — 


I.  Des  définitions  de  l'Économie  politique  et  de  la  Richesse.  —  II.  Des  noms 
donnés  à  la  science  économique.  —  III.  De  la  nomenclature  écono- 
mique. —  lY.  Si  l'économie  politique  esl  une  science  ou  un  art,  —  A 
quelle  catégorie  de  sciences  elle  appartient.  —  Économie  politique-purp 
et  appliquée.  —  Théorie  et  pratique.  —  V.  Des  causes  qui  ont  i>rinci- 
palement  nui  au  progrrès  de  la  science,  à  la  vulgarisation  de  ses  prin- 
cipes et  à  son  autorité.  —  Adversaires  plus  ou  moins  systématiques  de 
la  science.  —  VI.  L'Économie  politique  et  la  Statistique.  —  VU.  L'É- 
conomie politique  et  la  l'olitique.  —  VIII.  L  Économie  politique  et  le  So- 
cialisme. —  I.X.  L'Économie  politique,  la  Philosophie  et  la  morale.  — 
Nature  de  la  science  économique.  —  X.  Du  reproche  de  matérialisme 
adressé  à  l'Économie  politique.  —  XI.  Utilité  de  l'Enseignement  de  l'É- 
conomie politique.  —  Intérêt  qu'olfre  cette  étude. 

Rien  n'est  plus  difficile  que  la  détermination  du  but  et  des 
limites  d'une  science  quelle  qu'elle  soil,  et  à  plus  forte  raison 
d'un  science  morale,  et  d'une  science  morale  qui  n'est  pas 
encore  très-ancienne.  Quoi  qu'il  en  soit,  c'est  une  discussion 
qu'on  ne  peut  aborder  que  lorsqu'on  a  étudié  l'ensemble  des 
questions  qui  se  rattachent  à  son  domaine.  Ce  sujet  a  été  sou- 
vent traité  par  les  économistes.  Celui  qui  nous  paraît  avoir 

*  Lu  à  l'Académie  des  sciences  morales  et  politiques  le  26  septembre  1857 . 
—  1"»  édition  dans  le  Journal  des  économistes  du  15  octobre  1857.  — 
2*  édition  dans  la  1"^*  édition  de  Notes  et  Pelits  Irait  es. 


84  KOTES   ET   PETITS  TRAITÉS. 

le  mieux  réussi  dans  cette  tâche  est  Charles  Coquelin,  dans 
un  très-remarquable  article  du  Dictionnaire  de  Œconomie 
politique^.  Plusieurs,  en  écrivant  sur  les  limites  de  la  science, 
ont  traité  de  la  productivité  des  arts  Ubéraiix  et  de  la  théorie 
dite  des  produits  immatériels.  D'autres  ont  voulu  insister  sur 
quelque  autre  théorie  favorite.  D'autres  ont  raisonné  au  point 
de  vue  de  l'application,  dans  une  situation  donnée. 

En  nous  occupant  à  notre  tour  du  même  sujet,  nous  vou- 
lons procéder  d'une  autre  manière  ;  —  par  le  rapprochement 
des  nombreuses  définitions  qui  ont  été  proposées  pour  indi- 
quer le  but  de  la  science,  ainsi  que  des  appellations  qui  lui  ont 
été  données  ;  —  par  l'énumération  des  caractères  qui  distin- 
guent la  science  économique  de  la  Statistique,  de  la  Politique, 
de  ce  qu'on  a  appelé  de  nos  jours  le  Socialisme; —  et  par 
quelques  autres  considérations  sur  Téconomie  politique  envi- 
sagée comme  science  ou  comme  art,  comme  science  pure, 
comme  science  apphquée,  etc. 

§  I.  De*  difTérentes  déflnUioii»  de  ^Économie  poliiiqae 
et  de  la  Richesse. 

Il  n*y  a  pas  lieu  de  rechercher  une  définition  dans  Tanti- 
quité.  L'économie  politique  était  inconnue  des  anciens;  les 
écrits  économiques  d'Aristole  et  de  Xénophon  ne  parlent  que 
de  l'économie  domestique*. 

Monichrétien  n'a  pas  l'air  de  se  douter  de  ce  que  c'est  que 
l'économie  politique  dans  son  Traicté  de  VŒconomie  poli- 
tique l  publié  en  1615,  le  plus  ancien  ouvrage  dans  lequel  nous 
trouvions  le  nom  de  la  science. 

Rousseau  a  fait  une  dissertation  philosophico-politique  dans 
Tarticle  de  V Encyclopédie,  et  Voltaire  pareillement  dans  un 
article  de  sa  Raison  par  alphabet,  fondue  dans  le  Dictionnaire 
philosophique.  Montesquieu  ne  dit  mot  de  la  science  écono- 


*  Art.  Économie  politique. 

•  Nous  motivons  cette  opinion  dans  noire  travail  sur  YOrigine'et  la  fUiih 
tiûn  eu  mot  Économie  politique.  (Voir  plus  loin.) 


BUT  ET   LIMITES  DE   L  écONOMIE   POLITIQUE.  85 

mique  dans  Y  Esprit  des  lois  (écrit  vers  \  744),  tout  en  traitant, 
souvent  avec  exactitude,  divers  sujets  qui  s'y  rapportent. 

L'école  physiocratique  étendit  ses  recherches,  non-seulement 
à  1  économie  de  la  société  proprement  dite,  mais  au  droit  na- 
turel, à  la  morale,  ù  la  politique,  et  c'est  l'ensemble  des  idées 
que  Quesnay  se  faisait  sur  ces  sujets  si  vastes  et  si  variés 
que  Dupont  deNemours  appelait  en  1768  la  Physiocratie\  VÈ- 
conomie  politique,  la  Science  nouvelle.  Il  y  a  dans  V Abrégé  des 
principes  d'économie  politique  (1772),  attribué  en  partie  à  Du- 
pont de  Nemours  et  signé  du  nom  de  Margrave  de  Bade,  une 
définition  ainsi  conçue  :  «  La  science  de  la  vie  humaine,  ou  la 
science  économique,  n'est  autre  chose  que  la  connaissance 
des  voies  naturelles  de  la  distribution  de  la  part  de  tous  et  de 
chacun.  »  Ce  n'est  pas  très-explicite.  La  première  partie  de 
cette  définition  étend  la  science  économique  à  la  vie  humaine  ; 
la  seconde  la  restreint  à  la  distribution  des  produits  du  sol. 

Adam  Smith  adopta  le  mot  d'Économie  politique,  sans  le 
prononcer  souvent,  et  il  le  définit  ainsi  : 

«  L'économie  politique,  considérée  comme  une  branche  des 
connaissances  du  législateur  et  de  l'homme  d'Etat,  se  propose 
deux  objets  distincts  :  le  premier  de  procurer  au  peuple  un 
revenu  et  une  subsistance  abondante,  ou  pour  mieux  dire,  de 
Je  mettre  eh  état  de  se  procurer  lui-même  ce  revenu  ou  cette 
subsistance  abondante;  le  second  objet  est  de  fournir  à  l'État 
ou  à  la  communauté  un  revenu  suffisant  pour  le  service  pu- 
blic :  elle  se  propose  d'enrichir  à  la  fois  le  peuple  et  le  sou- 
verain '.  *» 

J.  B.  Say  formula  plus  nettement  la  pensée  de  son  maître 
et  la  sienne,  en  disant  :  «  L'économie  politique  est  la  science 
qui  montre  comment  la  richesse  se  forme,  se  distribue  et  se 
consommée  »  D'où  on  a  fait  :  — Science  de  la  production, 
de  la  distribution  et  de  la  consommation  de  la  richesse;  —  et 
par  syncope,  —  Science  de  la  Richesse. 

*  Phusis,  nature;  cratein,  commîinfier;  science  dos  lois  naturelles. 
'-*  Richesse  des  nations,  liv.  IV. 
=5  1803»  !••  édition  du  Traita. 


86  NOTES   ET   PETITS   TRAITÉS. 

C'est  cette  formule  qui  a  été  le  plus  généralement  adoptée. 

On  lui  a  reproché  cependant  de  s'appliquer  à  une  science 
forcément  descriptive  de  ce  qui  est,  et  qui  ne  lient  nul  compte 
de  l'esprit  de  justice  et  des  liens  sociaux.  Le  reproche  n'est 
pas  fondé  pour  ceux  qui  ont  étudié  l'économie  politique 
d'Adam  Smith  et  de  J.  B.  Say.  Quoi  qu'il  en  soit,  nous  avons 
voulu  les  prévenir  pour  ce  qui  nous  concerne,  en  variant  dans 
la  définition  de  la  science  comme  suit  : 

«  L'économie  politique,  disons-nous,  est  la  science  de  la 
richesse,  ou  mieux,  la  science  qui  a  pour  but  de  déterminer 
comment  la  richesse  est  et  doit  être  le  plus  naturellement 
(avantageusement,  équitablement)  produite,  répartie  dans  le 
corps  social,  et  employée  dans  l'intérêt  des  individus  comme 
dans  celui  de  la  société  tout  entière  ;  —  idée  que  l'on  peut 
encore  exprimer  en  disant  que  la  tâche  de  l'économie  poli- 
tique est  la  constatation  des  lois  harmoniques  des  intérêts  ^  » 

La  définition  de  J.  B\  Say  pourrait  bien  avoir  été  inspirée 
par  ce  titre  du  petit  traité  de  Turgot,  publié  en  1766  dans  les 
Êphéméndes  du  citoyen  et  intitulé  :  Réflexmis  sur  la  fm^matim 
et  la  distribution  des  richesses.  —  Elle  a  été  adoptée  par  Fierez 
Estrada,  qui,  à  la  production,  ^k  la  distribution  et  à  la  con- 
sommation de  la  richesse,  a  ajouté  les  échanges. 

Beaucoup  d'économistes,  qui  ont  discuté  les  principes,  n'ont 
pas  donné  la  définition  de  l'économie  politique. 

Il  ne  nous  semble  pas  que  Ricardo  ait  donné  une  4éflnitioii 
générale  ;  dans  ses  Principes  de  l'Économie  politique  et  de 
l' Impôts  où  il  n'a  d'ailleurs  pas  embrassé  l'ensemble  de  k 
science.  Nous  n'avons  pas  vu  non  plus  que  Malthus  ait  défini 
l'économie  politique,  bien  qu'il  ait  fait  un  écrit  spécial  sur  les 
définitions  en  économie  politique. 

Sismondi  et  Storch  ont  défini  la  science  ;  mais  pas  d'une  ■ 
manière  heureuse,  selon  nous.  «  Le  bien-être  physique  de 


â' 


S'édity  iSoG  des  Éléments  d'économie  politique;  4*  et  5«  éd.  sous  le 
^ûe  Traité,  etc. 


\ 


BUT   ET   LIMITES   DE   l'ÉCOKOMIE   POLITIQUE.,  87 

rhommc,  a  dit  Sismondi,  autant  qu'il  peut  être  l'ouvrage  do 
son  gouvernement,  est  l'objet  de  réconomie  politique.  »  C'est 
restreindre  la  science  à  l'action  gouvernementale  qui  a  une 
grande  importance  sans  doute,  mais  qui  n'est  qu'un  des  élé- 
ments de  la  vie  sociale  et  individuelle.  —  Selon  Storch, 
I  l'économie  politique  est  la  science  des  lois  naturelles  qui 
déterminent  la  prospérité  des  nations,  c'est-à-dire  la  richesse  et 
la  civilisation.  »  C'est  bien  plus  juste;  mais  comme  la  civili- 
sation comprend  des  éléments  autres  que  les  éléments  écono- 
miques, la  définition  de  Storch  embrasse  un  champ  trop  peu 
limité. 

H.  Mac  Culloch  a  dit  :  a  L'économie  politique  est  générale- 
ment définie  aujourd'hui  :  la  science  des  lois  qui  règlent  la 
production,  la  distribution  et  la  consommation  des  choses  qui 
possèdent  une  valeur  échangeable,  et  qui  sont  en  même  temps 
nécessaires,  utiles  ou  agréables  à  Thomme.  »  Cette  défmition 
ne  diffère  de  celle  de  Say  qu'en  ce  que  M.  Mac  Culloch  a  ajouté 
à  la  définition  de  la  Scienco  celle  de  la  Richesse,  dans  laquelle 
il  ne  comprend  que  la  Valeur,  ce  qui  inutile  la  science  qui 
ne  doit  pas  négliger  l'UtiUlé  et  la  Richesse  naturelle. 

Rossi  est  revenu,  avec  la  netteté  qui  le  caractérise,  au 
cadre  de  Smith  et  de  Say,  et  il  a  fait  à  la  science  un  pro- 
gramme bien  déterminé.  Il  veut  que  l'économie  politique  ne 
s'occupe  que  des  lois  naturelles  qui  président  à  la  production 
de  la  richesse  et  à  sa  distribution  équitable  parmi  les  pro- 
ducteurs, laissant  aux  autres  sciences  morales  et  politiques  le 
développement  moral  du  genre  humain.  11  ne  s'oppose  pas  à 
ce  que  la  morale  et  la  politique  interviennent  dans  les  ques- 
tions d'économie  politique;  mais  il  ne  veut  pas  qu'on  les  con- 
fonde avec  elles.  Il  ne  croit  pas,  au  surplus,  que  le  moment 
soit  venu  de  réunir,  par  une  puissante  synthèse,  toutes  les 
sciences  morales  et  poHtiques  en  une  seule,  et  de  fonder  une 
haute  science  sociale,  comme  on  pourrait  former  avec  les 
sciences  naturelles  une  science  générale  de  la  nature,  une 
physique  par  excellence,  u  Mais,  cela  fût-il  possible,  dit-il,  il 
serait  tout  aussi  irrationnel  de  confondre  cette  science  sociale 


88  NOTES   ET   PETITS   TRAITÉS. 

avec  une  science  particulière,  la  science  de  la  richesse,  qu'il 
le  serait  de  confondre  la  science  générale  de  la  nature  avec 
la  minéralogie.  Que  si  les  auteurs  de  quelques  essais  préma- 
turés de  synthèse  sociale  veulent  emprunter  à  la  science  de  la 
richesse  son  nom  d'économie  politique  pour  l'appliquer  à 
leurs  élucubrations  économico-politico-morales,  nous  le  vou- 
lons bien.  La  dénomination  d'économie  politique  n*est  pas 
assez  heureuse  pour  que  les  écononiistes  en  défendent  la  pos- 
session unguibus  et  rostro.  Ils  s'appelleront,  si  l'on  veut, 
chii/sohgues,  chrématisticiens,  divitiaires,  ou  de  tout  autre 
nom  plus  étrange  encore  ;  mais,  de  cette  usurpation  de  titre, 
conclure  que  l'économie  politique  est  atitre  chose  que  la 
science  dé  la  richesse,  c'est  évidemment  substituer  à  ufle 
question  sérieuse  un  jeu  de  mots,  une  querelle  de  termi- 
nologie, t 

Nous  n'en  finirions  pas  si  nous  voulions  donner  une  idée 
des  prétentions  qu'ont  eues  pour  l'économie  politique  (sou- 
vent pour  une  économie  poHtique  de  leur  façon)  un  asseï 
grand  nombre  d'écrivains. 

Nous  citerons  cependant  deux  définitions  données  par  des 
écrivains  appartenant  à  deux  nuances  d'une  école  économique 
soi-disant  répubhcaine. 

M.  Godefroy  Cavaignac*,  dans  un  travail  écrit  il  y  a  vingt 
ans,  définissait  l'économie  politique  :  «  La  science  organique 
de  Tégalité  dans  le  domaine  du  travail.  »  —  S'il  eût  dit  la  Jus- 
tice au  lieu  de  l'égalité,  la  définition  se  serait  assez  bien  i^p-  f 


*  Dans  la  Revue  indépendante ^  à  propos  du  cours  de  M.  Michel  Chen- 
lier,  au  collège  de  France.  —  M.  G.  Cavaignac  était  le  IVèrc  du  génénl 
qui  a  rempli  en  1 848  les  fonctions  de  chef  du  pouvoir  exécutif.  Cet  ^- 
vain,  peu  compétent  en  cette  matière,  mais  accrédité  dans  le  parti  répu- 
blicain, croyait  que  les  principes  de  la  science  économique  sont  variaUv 
comme  la  l'orme  des  gouvernements.  C'est  une  erreur  assez  génénte- 
ment  répandue.  Au  nombre  de  quelques  niaiseries  à  reprocher  au  goo- 
vernement  provisoire  de  1848  se  trouve  celle  d'avoir  laissé  supprimorli 
chaire  d'économie  politique  du  collège  de  France  sous  le  prétexte  (déie- 
'  par  M.  Jean  Rèynaud,  secrétaire  général  du  ministère  de  l'in^tiiK* 
publique)  que  réconomie  politique  est  une  science  monarchiquel 


■1^ 


BDT   ET   LIMITES   DE   l'ÉCONOMIE  POLITIQUE.  89 

portée  à  une  des  parties  de  réconomie  politique,  la  distribu- 
tion de  la  richesse  ;  mais  avec  l'égalité,  comme  il  Fentendait, 
autre  que  Tégalité  devant  la  loi,  il  arrivait  tout  droit,  un  peu 
malgré  lui,  au  communisme. 

Dans  un  ouvrage  récent,  très-étudiê,  et  dont  la  lecture  est 
profitable  à  beaucoup  d'égards,  M.  Ott,  appartenant  à  l'école 
politico-philosophique  de  M.  Bûchez,  appelle  la  science  éco- 
nomique du  nom  d'économie  sociale,  expression  qui  lui  paraît 
avoir  une  valeur  réformatrice  qui,  selon  lui,  manque  à  l'éco- 
nomie poUtique,  et  la  définit  ainsi  ^  :  «  La  science  qui  a  pour 
but  d'organiser  le  travail  en  vue  de  la  conservation  la  plus  par- 
faite de  la  société  et  de  l'individu,  et  de  la  réalisation  de  la 
liberté,  de  l'égalité  et  de  la  fraternité.  »  Mais  il  a  quelque 
peine  à  faire  accorder  scientifiquement  ces  trois  derniers  prin- 
cipes; en  fait  il  conclut  à  un  communisme  mitigé,  à  la  fixa- 
tion du  minimum  des  Salaires  et  du  maximum  de  la  Rente. 

Hais  revenons  aux  économistes  proprement  dits. 

Rossi,  nous  venons  de  le  voir,  entendait  l'économie  poli- 
tique comme  J.  B.  Say.  Il  en  est  de  même  de  M.  J.  S.  Mill,  qui 
a  récemment  publié  un  remarquable  traité  sur  l'ensemble 
des  questions  économiques.  Tous  deux  disent  que  l'objet  do 
la  science  est  la  richesse.  C'est  au  fond  la  même  définition 
que  celle  de  J.  B.  Say,  de  Turgot  et  de  Smith  lui-même,  si 
on  considère  non  pas  les  termes  de  sa  défînition,  mais  les  su- 
jets traités  dans  son  livre. 

Citons  encore  les  définitions  de  Joseph  Droz  et  de  M.  Michel 
Chevalier.  —  J.  Droz  a  défini  Téconomie  politique  :  «  Une 
science  dont  le  but  est  de  rendre  l'aisance  aussi  générale  qu'il 
est  possible.  » — L'aisance,  c'est  la  richesse;  étudier  les  moyens 
de  rendre  l'aisance  générale,  c'est  étudier  les  moyens  de  bien 
produire  et  de  bien  distribuer  la  richesse.  La  définition  de 
J.  Droz  rentre  donc  dans  celle  de  J.  B.  Sav.  Il  en  est  de 


*  Traité  d'économie  sociale  ou  V économe  politique,  coordonnée  au  point 
de  vue  du  progrès,  gros  in-8  1851,  p.  20. 


90  NOTES   ET    PETITS    TRAITES. 

môme  de  celle  de  M.  Michel  Chevalier,  qui  a  dit^  :  «  L'éco- 
nomie politique  enseigne  comment  les  intérêts  matériels  se 
créent,  se  développent  et  s'organisent.  »  (Voir  le  P.  S.) 

Toutefois,  cette  expression  d'intérêts  matériels  peut  laisser 
croire,  d'une  part,  que  la  richesse  réside  uniquement  dans  la 
matière;  et  d'autre  part,  qu'elle  n'a  d'autre  mobile  que  l'in- 
térêt matériel,  ce  qui  n'est  pas  la  pensée  de  l'illustre  écono- 
miste*. L'idée  d'organisation  se  trouve  heureusement  intro- 
duite dans  cette  définition;  mais  il  faudrait  qu'elle  fût  plus 
complète  et  qu'elle  indiquât  l'organisation  naturelle,  et  par 
conséquent  qu'elle  exclût  l'idée  d'organisation  artificielle,  qui 
n'est  autre  que  le  point  de  départ  du  Socialisme.  Quoi  qu'il  en 
soit,  cette  première  définition  nous  paraît  préférable  à  celle 
que  le  même  économiste  proposait  récemment  à  l'Académie 
des  Sciences  morales  et  politiques,  et  à  la  Société  d'Économie 
politique,  et  qui  est  ainsi  conçue  :  «  L'économie  politique  peut 
être  considérée  comme  ayant  pour  objet  d'appliquer  les  prin- 
cipes du  droit  public  tel  qu'il  existe  et  tel  qu'il  est  reconnu*.» 
Cette  définition  en  suppose  une  autre,  celle  du  droit  public 
reconnu,  et  elle  se  rapporte  plutôt  aux  applications  de  la 
science  qu'à  la  science  elle-même,  dont  les  propositions 
existent,  sans  condition  de  temps  et  de  heu,  ce  que  M.  Michel 
Chevalier  est  bien  loin  de  nier.  Cette  première  définition  nous 
paraît  encore  préférable  à  celle  que  proposait  plus  récemment 
le  même  économiste  *  en  disant  que  «  l'Économie  politique  a 
pour  objet  de  rechercher  les  conditions  du  développement  de 
la  puissance  productive  de  l'individu  et  de  la  société.  »  Celle 
formule  tient  justement  compte  des  intérêts  individuels  et  sd- 
ciaux  ;  mais  elle  omet  la  réputation  et  la  consommation. 

Nous  ne  parlons  pas  des  définitions  données  par  ceux  qui 


I 


*  Cours  d'économie  politique,  2"  vol.,  p.  34,  1'«  éd. 

*  Y  plus  loin  au  §  10  sur  le  reproche  de  matérialisme  adressé  à  4a  So- 
ciété d'Economie  politique. 

^Journal  des  Économistes,  t.  XXXV,  p.  296. 
^Jmtmal  des  Économistes,  aoûl  l^ô'i. 


BUT   ET   LIMITES   DE    L* ÉCONOMIE   POLITIQUE.  91 

I 

veulent  faire  de  la  science  économique,  la  science  sociale^  la 
synthèse  des  sciences  morales  el  politiques. 

En  résumé,  la  plupart  des  déiinitioiis  qui  précèdent  vien- 
nent à  dire  que  l'économie  politique  est  la  Science  de  la  1\i- 
GHESSE,  sauf  à  s'entendre  sur  le  sens  de  Richesse. 

Cette  formule,  «  science  de  la  richesse,  »  résume  celle-ci  : 
c  Science  de  la  formation,  de  la  répartition  et  de  la  consomma- 
tion ou  emploi  de  la  richesse  »  (formule  de  Say)  ;  —  laquelle 
résume  celle-ci,  que  nous  avons  introduite  dans  notre  traité, 
qui  est  plus  explicite  et  qui  répond  de  suite  à  des  séries  d'ob- 
jections qui  ont  compromis  la  science  : 

Science  qui  a  pour  but  de  déterminer  comment  la  richesse 
est  et  doit  être  le  plus  naturellement  (avantageusement,  équi- 
tablement)  produite,  mise  en  circulation,  répartie  et  employée 
dans  rintèrêt  des  individus  comme  dans  celui  de  la  société  tout 
entière.  • 

D'où  il  appert  que  la  science  économique  n'est  pas  exclusi- 
vement descriptive,  qu'elle  ne  méconnaît  pas  la  justice,  qu'elle 
tient  compte  de  l'intérêt  individuel  comme  de  l'intérêt  social, 
et  qu'elle  constate  les  hai'nionics  et  les  divergences  actuelles 
dans  la  vie  économique  des  sociétés. 

Nous  venons  de  dire  que  la  définition  de  l'Economie  poli- 
tique nécessite  celle  de  la  Richesse. 

Malheureusement  le  mot  de  Richesse  peut  être  entendu  au 
moins  de  quatre  manières  différentes,  et  le  sens  de  ce  mot,  si 
Usuel  dans  le  langage  ordinaire  et  si  fréquent  dans  la  langue 
scientifique,  peut  recevoir  dans  les  discussions  économiques 
plus  ou  moins  d'extension  selon  qu'on  lui  fait  signifier  la  Va- 
leur seule  ou  la  Valeur  aussi  bien  que  l'Utilité,  et  selon  qu'on 
admet  ou  non  la  matériahté  comme  condition  fondamentale 
de  la  valeur  et  de  la  richesse. 

11  y  a  des  économistes  qui  *  se  refusent  à  qualifier  de  richesse 
les  forces,  les  qualités  ou  agents  naturels,  matériels  ou  iin- 

*  Ricardo,  Mac  CuUoch,  A.  Walras,  A.  Clément. 


92  KOTES  ET  Petits  traités. 

matériels,  qui  ne  donnent  pas  lieu  à  une  appropriation  ou  à 
un  échange.  Ils  mutilent,  selon  nous,  la  science  en  omettant 
une  partie  des  choses  qui  satisfont  les  besoins  des  hommes; 
—  mais  s'ils  limitent  la  science  plus  qu'elle  ne  nous  paraît  de- 
voir Tètre;  s'ils  sont  conduits  à  dire  qu*un  pays  où  la  nature  a 
répandu  ses  dons,  un  climat  doux,  des  terres  fécondes,  des 
fleuves  navigables,  des  côtes  facilement  abordables,  etc.,  nesl 
pas  un  pays  riche,  ce  qui  est  diamétralement  opposé  au  sens 
usuel  du  mot  richesse,  il  est  à  remarquer  qu'ils  peuvent  être 
et  sont  d'accord  (je  pfcirle  des  économistes),  cette  réserve 
faite,  sur  toutes  les  données  fondamentales  de  la  science. 

Il  y  a  d'autres  économistes  *  qui,  à  l'exemple  des  physio- 
crates,  n'admettent  pas  parmi  les  produits  et  les  richesses 
composant  l'ensemble  des  attributions  de  l'économie  politique» 
les  services  et  les  résultats  du  travail  s'appliquant  aux  hom- 
mes. Ils  méconnaissent,  à  tort  selon  nous,  l'analogie  de  ces 
résultats  avec  ceux  du  travail  s'appliquant  aux  choses,  ils  mu- 
tilent la  science,  bien  plus  que  les  précédents,  en  en  ex- 
cluant une  masse  énorme  d'utilités  et  de  valeurs  individuelles 
et  sociales;  mais,  cette  réserve  faite,  ils  peuvent  être  et  sont 
(je  parle  encore  des  économistes),  en  ce  qui  touche  l'autre 
partie  des  attributions  de  l'économie  politique,  en  parfaita 
concordance  d'idées. 

Quelques  économistes*  ont  pensé  et  raisonné  comme  si  l'u- 
tilité naturelle  était  toujours  gratuite,  et  sont  partis  de  là  pour 
ne  voir  dans  le  prix  des  produits  du  sol  que  la  rémunération 
du  capital  et  du  travail,  exclusive  de  toute  espèce  de  rente 
revenant  au  possesseur  du  sol  pour  la  propriété  du  sol  lui- 
même.  C'est  là  une  manière  selon  nous  exacte  d'appré- 
cier un  des  éléments  de  la  valeur  des  choses  constituant  b 
richesse  ;  mais  elle  ne  touche  pas  aux  attributions  et  aux  li- 
mites de  la  science. 

Enfin,  les  partisans  de  la  théorie  de  la  balance  du  commerce 


*  MaUhus,  Sismondi.  Droz,  Dutens,  E.  Daire,  Bandrillart,  etc. 
*  Carey,  Bastiat. 


BUT   ET   UNITES  DE   LÉCOKOHIE   POLITIQUE.  95 

font  consister  uniquement  la  richesse  dans  le  numéraire;  il 
en  est  de  môme  des  partisans  du  système  douanier  prolectenr 
qui  professent  aussi  que  le  travail  constitue  la  richesse  d'un 
peuple,  non  les  résultats  du  travail,  cas  auquel  ils  auraient 
raison,  mais  Vint^nsité  du  travail,  ce  qui  les  conduit  à  prôner 
les  obstacles  administratifs  qui  font  travailler  beaucoup  pour 
produire  peu.  Toutefois  la  théorie  de  la  balance  du  commerce 
et  celle  de  la  protection  sont  bien  positivement  démontrées 
fausses  par  la  science,  depuis  les  physiocrates  et  Adam  Smith. 

Sans  compter  ces  derniers,  qui  sont  évidemment  hors  de  la 
science,  il  y  a  donc  Ueu  de  faire  entre  les  économistes  deux 
groupes  distincts  : 

1^  Ceux  qui  donnent  au  mot  Richesse  le  sens  le  plus  étendu 
et  lui  font  signifier  les  Produits  et  les  Services,  satisfaisant  les 
besoins  matériels,  intellectuels  et  moraux  des  hommes,  et 
étant  le  résultat  des  arts  agissant  sur  les  choses,  aussi  bien 
que  des  arts  agissant  sur  les  hommes.  —  C'est. le  groupe  le 
plus  nombreux. 

2*  Ceux  qui  veulent  exclure  (sans  y  parvenir  toutefois)  de 
l'économie  politique,  science  de  la  richesse,  Tobservation  des 
phénomènes  économiques  relatifs  aux  arts  qui  agissent  sur  les 
hommes,  et  qui  sont  conduits  à  caractériser  la  richesse  par  la 
matérialité,  et  à  considérer  le  travail  rendant  des  services 
comme  improductif  de  richesse  (utilité  et  valeur),  tout  en  le 
reconnaissant  très-utile  et  très-échangeable! 

Chacun  de  ces  deux  groupes  peut  ensuite  être  partagé  en 
deux  autres,  selon  que  les  économistes  qui  en  font  partie  ap- 
pellent Richesse  tout  ce  qui  sert  et  s'échange,  tout  ce  qui  a 
Utilité  et  Valeur,  ou  bien,  n'appellent  Richesse  que  ce  qui  est 
susceptible  d'être  échangé . 

Coquelin,  dans  l'article  déjà  cité  (p.  84),  voit  dans  cette 
définition. —  l'économie  politique  est  la  science  de  la  richesse, 
—  un  grave  danger.  11  lui  attribue,  dans  le  passé,  1-erreur 
mercantile  et  lés  mauvais  règlements  administratifs  o^i  ont 


94  NOTES   ET   PLTITS   TRAITES. 

mis  tant  d'entraves  à  l'industrie  des  peuples;  il  dit  qu'en  don- 
nant pour  sujet  d'étude  à  l'économie  politique  la  Richesse,  au 
lieu  de  l'Industrie  humaine,  les  gouvernements  et  les  puhli- 
cistes  ont  été  conduits  à  rechercher  les  moyens  d'enrichir  les 
peuples  par  la  voie  des  mesures  gouvernementales,  erreur  qui 
a  engendré  de  fausses  mesures  en  quantité  innombrable. 

Je  crois  que  Goquelin  attribue  à  tort  à  une  définition  qui 
n'existait  réellement  pas  encore  un  résultat  provenant  :  delà 
fausse  idée  qu'on  se  faisait  de  la  richesse,  d'une  part,  des  attri- 
butions de  l'autorité  puWique,  d'autre  part,  —  et  aussi  de  ce 
qu'on  ignorait  qu'il  existât  des  lois  naturelles  du  travail,  lois 
^  observer  pour  arriver  à  la  production  la  plus  fructueuse,  à 
la  plus  grande  richesse. 

Un  autre  danger  c'est  de  faire  prendre  la  science  pour  Tin- 
strument  de  la  grande  richesse,  de  la  puissance,  de  l'aristo- 
cratie, tandis  qu'elle  considère  les  droits  de  tous. 

D'autres  définitions  de  la  science  économique  ont  été  don- 
nées en  formules  analogues  à  celle  de  —  Science  de  la  ricliesse, 
T—  soit  pour  éviter  les  inconvénients  du  mot  richesse,  soit 
pour  mieux  préciser  le  but  et  la  portée  de  la  science; 
On  a  dit,  par  exemple  :  L'Économie  politique  est 
La  science  des  intérêts  matériels.  ...     (J.  B.  Say^), 

La  science  de  la  Valeur (Mac-Culloch*). 

La  science  de  l'Échange (Wathely'^)* 

La  science  des  Services  échangés.  .  .     (Bastiat*). 
La  science  du  Travail  et  de  sa  rémuné- 
ration      (Fonteyraud'), 

La  science  des  lois  naturelles  du  Tra- 
vail ou  de  l'industrie  humaine.  .  .  .     (Joseph  Gamier*). 


r 


*  Passim. 

*  The  prviôiples  ofpoUiical  economy,  in-8.  Edimbourg,  1825. 
^  Introductory  lectures  on  polUical  economy  (1832). 

*  Harmonies  éconofhiques  (1850). 

'  Moiice  sur  Ricardo,  Collection  des  principanx  économistes, 
'Passim.    ^ 


BOT   ET   LIMITES  DE   L  ECONOMIE   POLITIQUE.  95 

La  science  des  lois  du  inonde  industriel    (Coquelin  ^),  etc. 

La  science  de  Futile  et  du  juste.  .  .  .     (J.  dernier*). 

La  science  de  l'utile (de  Foiitenay^). 

Toutes  ces  définitions  sont  relativement  bonnes,  mais  quel- 
ques-unes nous  paraissent  plus  justes,  plus  heureuses  que  les 
autres. 

Celle  de  J.  B.  Say,  exacte  au  fond,  peut  faire  croire  que 
la  richesse  réside  uniquement  dans  la  matière,  et  qu'elle  n'a 
d'autre  mobile  que  l'intérêt  matériel;  c'est  par  suite  de  cette 
considération,  que  J.B.  Say  regrettait  dans  son  Cours  qu'au 
lieu  d'Économie  pohtique  on  n'eut  pas  pris  Économie  sociale. 
En  supprimant  l'expression  de  matériels,  on  exprime  plus 
exactement  la  pensée  de  J.  B.  Say  et  la  nature  de  la  science. 

L'expression  Valeur  est  trop  restreinte,  et  en  disant  Science 
de  la  Valeur,  on  exclut  l'idée  des  Bichesses  naturelles. 

On  peut  dire  avec  le  même  droit,  ce  nous  semble,  que  l'é- 
conomie politique  est  la  science  de  la  Bichesse,  qui  en  est  le 
but, —  ou  la  science  du  Travail,  qui  est  le  moyen  d'obtenir  la 
richesse, —  ou  la  science  de  l'Échange,  qui  est  le  fait  universel 
et  nécessaire  d'une  société  laborieuse;  mais  chacune  de  ces 
formules  ne  comprend  qu'une  partie  des  phénomènes. 

La  définition  de  Fonteyraud,  qui  a  dit  science  du  travail  et 
de  sa  rémunération,  est  assurément  plus  complète;  car,  à  côté 
du  travail,  qui  est  le  moyen,  on  voit  le  but  et  la  récompense 
du  travail,  la  richesse. 

Celle  de  Bastiat,  —  Science  des  services  échangés ,  —  nous 
paraît  moins  heureuse;  elle  force  le  sens  de  Services,  en  y  fai- 
sant rentrer  la  notion  de  Produits. 

Celle  de  Coquelin,  —Science  des  lois  du  monde  industriel^ 
—  est  juste,  mais  elle  a  le  défaut  d'employer  le  mot  industriel 
dans  le  sens  général,  quand  l'usage  en  a  rétréci  le  sens  à  l'une 
des  industries,  à  l'industrie  manufacturière.  On  ne  comprend 
pas  bien  non  plus  cette  expression  de  monde  industriel.  Au 

*  Dictionnaire  d'Économie  politique,  art.  Économie  poLiTtQOE. 

*  Traité  d'Économie  politique,  4«  éd.,  1860,  p.  631. 

s  Rapports  du  juste  et  de  l'utile,  —  Joum.  des  Écon.y  juillet  ISC'i. 


96  KOTES   PT   PETITS   TRAITÉS. 

fond,  cependant,  cette  définition  se  rapproche  le  plus  dexelle 
que  nous  proposons,  savoir  que  Téconomie  politique  —  est  la 
Science  des  lois  du  travail  humain  ou  de  Tindustrie  humaine. 

Elle  nous  paraît  comprendre  d'une  manière  plus  complète 
toutes  les  notions,  tous  les  points  de  vue  principalement  indi- 
qués par  les  définitions  et  formules  abrégées  que  nous  venons 
de  rappeler.  S'il  en  est  ainsi,  elle  serait  la  plus  digne  d'être 
mise  à  côté  de  celle  de  J.  B.  Say,  pour  définir  sous  un  autre 
aspect  la  science  économique. 

La  formule  «  science  de  l'utile  »  est  synonyme  de  «  science 
de  la  richesse,  »  puisque  la  .richesse  désigne  tout  ce  qui  est 
utile,  en  nommant  le  juste  après  l'utile  on  est  plus  exact  et  plus 
expHcite;  car  la  science  économique  ne  méconnaît  pas  le  juste, 
elle  démontre  le  juste  par  l'utile,  elle  est,  comme  l'a  fort  biea 
dit  M.  de  Fontenay,  «  la  conciliation  de  l'utile  et  du  juste,' 
réalisée  par  la  science  de  l'utile.  » 

  cet  égard,  chacune  des  définitions  que  nous  avons  men- 
tionnées a  son  degré  d'utihté.  Rapprochées,  comme  nous  ve- 
nons de  le  faire,  elles  montrent  que  les  économistes,  tout  en 
différant  à  quelques  égards,  sont  plus  d'accord  qu'on  ne 
pense,  qu'ils  ne  L'ont  souvent  dit  eux-mêmes,  sur  le  but  et  les 
limites  de  l'économie  poUtique. 

Au  reste,  autre  chose,  a  dit  CoqueUn,  est  sentir  ou  rendre, 
concevoir  ou  définir;  et  il  est  fort  difficile  de  resserrer  dam 
une  formule  un  vaste  ensemble  d'idées  et  de  faits.  La  même 
difficulté  existe  pour  toutes  les  sciences;  il  n'y  a  pas  de  for- 
mule qui  définisse  d'une  manière  bien  satisfaisante  la  physique 
et  la  chimie,  ou  toute  autre  science  que  nous  pourrions  nom- 
mer. Il  y  a  d'ailleurs  cela  de  remarquable,  qu'Adam  Smitb,.] 
Sismondi  et  Storch,  qui,  dans  leurs  définitions,  ont  assigné  i 
la  science  un  champ  sans  Hmites,  se  sont  resserrés  couuiie 
les  autres  dans  le  cadre  général  de  la  science  dont  notn 
Traité  peut  donner  une  idée.  La  même  observation  esl  i 
faire  pour  d'autres  qui,  après  avoir  beaucoup  différé  en  traitant 
de  la  question  qui  nous  occupe,  renferment  leurs  recherches 
dans  le  même  cadre  scientifique.  L'accord  résulte  forcément 
II 


1 

i 


BUT   ET   LIMITES   DE   L  ÉCONOMIE   POLITIQUE.  97 

de  lirnature  des  choses,  et  à  Tinsu  de  ceux  qui  croient  différer. 

Je  ne  veux  pas  dire  que  des  dissenlimenls  n'existent  pas  à 
l'égard  du  but  et  des  limites  de  la  science  économique  entre 
des  hommes  émineiils  qui  la  cultivent  avec  un  égal  succès,  je 
veux  dire  que  ces  dissentiments,  inhérents  à  la  nature  des 
choses,  et  qui^ont  leur  utilité,  n*ont  pas,  au  fond,  Timpor- 
tance  qu  y  ont  mise  les  auteurs,  et  que  leur  attribuent  les 
ignorants  ou  les  détracteurs  à  divers  titres  de  la  science. 

Mais  néanmoins  les  variations  qu*a  subies  la  fixation  des 
limites  de  l'économie  politique,  par  le  fait  de  divers  écrivains 
plus  ou  moins  compétents  (j'en  ai  cité  parmi  les  plus  compé- 
tents) surtout  en  France  et  en  Allemagne,  sont  une  des  causes 
du  peu  de  crédit  que  la  science  rencontre  dans  une  classe 
nombreuse  de  publicistes,  et  partant  dans  l'opinion.  L'ensei- 
gnement de  la  science  généralisé  peut  seul  désormais  faire  dis- 
paraître ce  mal  funeste.  Alors  ses  propositions  fondamentales 
seront  mieux  accueillies,  ses  conseils  mieux  suivis,  et  une  foule 
d'efforts  suivront  une  direction  plus  profitable. 

§  II.  Des  noms  donnés  à  la  seienee  économique. 

Ce  qui  a  encore  nuit  à  l'autorité  des  fondateurs  de  la  science 
économique,  c'est  la  grande  variété  des  noms  qui  lui  ont 
été  donnés  sous  des  impulsions  diverses. 

Nous  avons  recherché  ailleurs  l'origine  et  la  filiation  du 
mot  économie  politique  et  des  divers  autres  noms  qui  ont  été 
donnés  à  la  science  économique,  dans  un  travail  d'érudition 
assez  détaillé  ^  Nous  rappellerons  seulement  la  plupart  des 
noms  donnés  à  la  science  qui  a  été  successivement  appelée  : 

Économique,  1634.  mss.  de  la  biblioth.  I.  voir  le  P.  S. 

Ecottomice  [Mit.  Idii.),  i  1729-1747.  Hutcheson,  J^eçons  de  philosophie 

Economies  (Éd.  ang.).  1  morale,  à  l'université  de  Glasgow. 

Economia  publica,  j  1763.  Verri,  Memorie  storiche  sulla  econo- 

Economia  politica,  i  mia  pulflica  dello  stato  di  Milano. 

*  Origine  et  filiation  du  mot  écon.poL,  J,  des  écon,;  \>iiV\.eV^o^\.,  V^^* 


NOTES  ET    PbTlTS   TRAITES. 


Political  econotnyt 

Économie  politique, 
Physiocratie^ 
Economia  pubUca, 
Economia  civile, 
EconomiOf 
Scienza  economica, 

Eco^otnia  publica, 
Economia  poUtica, 
Économie  politique, 
Political  economy, 
Économie  politique^ 

Id. 

Id. 

Id. 

Économie  industrielle, 

Économie  sociale, 

Id, 
Id. 

Science  économique, 

Science  sociale 
Économique, 


1767.  James  Steuart,  Hecherches  sur  le^priu- 
cipes  d'Économie  politique,  traduit  en 
français  en  1789. 

1768.  Dupont  de  Nemours,  2«  vol.  du  recueil 
iniitulé  Physiocratie. 

1754.  Genovesi,  leçons  professées  à  Naples 
dès  cette  époque. 

1769.  Beccaria,  discoure  d'ouverture  du  cours 
de  sciences  camérales  à  Milan. 

1772.  Verri,  Meditazioni  sulla  economia  po- 
Utica. 

1772.  Principes  d^ Économie  politique,  par  le 
margrave  de  Bade. 

1775.  Adam  Smitli,  on  trouve  le  mot  un  pe- 
tit nombre  de  fois  dans  son  ouvrage. 

1795.  Germain  Gamier,  Abrégé  élémentain 
de»  principes  de  V économie  politique. 

1796.  Création  de  l'Institut  de  France  el 
d'une  section  d'économie  politique. 

1803.  J.  B.  Say,  Traité  d'économie  poHiir 
que, 

1803.  Sismondi,  Richesse  commerciale  ou 
Principes  d'économie  politique. 

1819.  Création  sous  ce  nom  de  la  chaire  du 
Conservatoire  des  Arts-et-Métiers,  occu- 
pée par  J .  B.  Say. 

1773.  Buat,  Éléments  de  politique  ou  refiler- 
ches  des  vrais  principes  de  l'économie  th 
ciale. 

1829.  J.  B.  Say,  Cours  complet  d^éfmmk 

politique  pratique^ 
1830.  Dunoyer,  Traité  âiéconomie  soàak* 
1853.  Insent  par  Tauleur  dans  le  souMiU* 

du  Journal  des  Économistes;  adopté  pir 

3L  *t;iierbulicz  dans  son  Traité  de  * 

science  économique^  1862. 
1859   H.  C<  Qairey,Principlesof  social  êdeme, 
18d2*  Proposé  par  l'auteur  dans  Origèmd 

filiation  du  mat  Économie  poliUqtie. 


Avant  Verri,  James  Steuart  et  les  physiocrates,  le  mol  d'é- 
'DcpAusts,  nature;  cnitein,  commawder;  gouvernement  de  la  nature. 


BDT   ET   LIMITES  DE   l'ÉCONOMIE   POUTIQDE.  99 

conomie  politique  était  dans  la  langue  politique  et  philo- 
sopliique;  car  Rousseau  a  rédigé  pour  VEncijclapédie  un  ar- 
ticle Économie  politique^  roulant  exclusivement  sur  la  théorie 
politique  et  l'administration  gouvernementale  qu'il  appelait 
aussi  Économie  publique.  Ce  dernier  mot  se  trouve  aussi  sous 
la  plume  de  Voltaire  dans  ses  premiers  écrits  avec  le  môme 
sens.  Un  livre  de  Montchrétien,  sieur  de  Wateville,  publié 
en  1615,  est  intitulé  :  Traicté  de  l'Œconomie  politique;  mais 
le  contenu  ne  répond  nullement  à  ce  titre.  Ce  sont  quatre 
discours  au  roi  et  à  la  reine  mère  sur  l'utilité  des  arts  méca- 
niques, sur  la  navigation,  sur  l'exemple  et  les  soins  princi- 
paux du  prince  et  sur  le  commerce,  sans  aucun  principe  scien- 
tifique et  sans  grande  valeur.  On  trouve  déjà  la  formule  d'éco- 
nomie sociale  dans  un  livre  publié,  en  1775,  par  le  comte  de 
Buat,  et  complètement  oublié  aujourd'hui.  (V.  ci-contre.) 

La  science  économique  a  encore  été  désignée  par  divers 
auteurs  allemands  : 

Économs  natiomle;  Économie  du  peuple  ; 

Économie  de  l'État  ;  Économie  universelle. 

Science  de  VÉtat; 

Divers  écrivains  ont  proposé  de  l'appeler  : 

Crëmatistique,  du  grec  chrema,  richesse*  ; 
Chrysologie^  de  chrusos,  or; 
Katallatique,  de  katallagué,  échange; 
Ploutonomie,  de  ploutos,  richesse,  opulence,  etc. 

Nous  ne  nous  arrêterons  point  sur  ces  divers  mots  et  d'au- 
tres encore  qui  ont  été  proposés  à  différents  points  de  vue  *. 

Parmi  tous  ces  noms,  ceux  que  l'usage  a  le  plus  générale- 
ment acceptés  sont  ceux  de  : 

Économie  politique.       Économie  sociale, 
Économie  publique,       Économie  industrielle. 

*  On  trouve'ce  mot  chrëmatistikè  dans  Aristote  pour  désigner  l'industrie 
du  père  de  famille,  par  opposition  à  l'administration  du  ménage  par  la 
femme,  VCHkonomia. 

•  Voir  Origine  et  filiation  du  mot  Économie  politique,  el^i. 


*  et-  f 

iOO  NOTES   ET   PETITS  TRAITÉS. 

Mais  ces  mots  ont  chacun  de  notables  inconvénients  et  ont 
produit  de  nombreuses  confusions,  soit  à  cause  du  mot  écono- 
mie, soit  à  cause  du  qualificatif  qui  l'accompagne. 

Le  mot  économie  est  synonyme  d'épargne,  d'ordre  intérieur 
et  domestique.  Le  mot  politique  amène  la  confusion  entre  la 
science  économique  et  la  science  politique;  le  mot  sociale 
donne  à  penser  que  la  science  économique  aspire  à  être  une 
science  universelle,  la  science  sociale,  c'.est-à-dire  la  synthèse 
de  toutes  les  sciences  morales  et  politiques.  Cette  dernière  for- 
mule a  de  plus  été  prise  par  chacune  des  écoles  socialistes 
pour  désigner  leurs  conceptions  spéciales.  Elle  a  été  mise  par 
M.  Carey  dans  le  titre  de  son  dernier  ouvrage  où  il  a  cherché 
à  faire  une  synthèse  économique  à  l'aide  des  données  des 
sciences  morales  et  des  sciences  naturelles*. 

Économie  publique  s'entend  plus  naturellement  de  l'admi* 
nistration  générale  des  affaires  publiques,  comme  économie 
domestique  s'entend  de  Tadministration  intérieure  de  la  mai- 
son. Quant  au  mot  industrielley  il  a  le  défaut  contraire  des 
trois  autres  ;  il  n'a  pas  assez  d'extension  et  tend  à  donner  de 
la  science  économique  l'idée  d'un  ordre  de  connaissances  plus 
spécialement  relatives  au  travail  manufacturier. 

Les  confusions  avec  la  Politique  ou  avec  le  Socialisme,  les 
idées  vagues  ou  erronées  que  ces  diverses  appellations  delà 
science  économique  ont  données  de  son  but  et  de  ses  préten- 
tions ont  fourni  des  armes  aux  adversaires  suscités  à  la  science 
par  les  intérêts,  par  les  préjugés,  par  les  systèmes  qu'elle 
froisse,  et  ont  beaucoup  affaibli  son  autorité.  11  y  a  donc  à  re- 
gretter, avec  J.  B.  Say,  qu'Adam  Smith  ait  accepté  le  mm 
d'Économie  politique,  et  qu'il  n'ait  pas  eu  l'idée  d'en  proposer 
une  plus  neutre,  que  son  autorité  aurait  imposée,  et  qui  aurait 

V  *  Principles  of  social  science.  Philadelphie,  3  vol.  in-8;  1858>59.Tnk 
m  duitspar  MM.  A.  Planche  et  Saint-Germain  Leduc.  Paris,  Guillaumin,  5i^ 
tJ^o-S;  1S6i, 


:\ 


BOT  ET  LIMITES   DE   L'ÉCONOMIE   POLITIQUE.  lOi 

évité  bien  des  confusions  et  des  discussions.  A  l'heure  qu'il 
est,  la  science  serait,  par  ce  seul  fait,  bien  certainement  plus 
avancée,  plus  acceptée,  et  plus  généralement  enseignée;  c'est- 
à-dire  que  les  préjugés  publics  et  les  complications  sociales 
seraient  beaucoup  moindres.  Nous  ne  disons  rien  de  trop 
pour  ceux  qui  ont  été  amenés  à  réfléchir  sur  ce  sujet,  bien 
plus  grave  qu'il  ne  peut  paraître  au  premier  abord.   ' 

Il  nous  semble  qu'il  y  aurait  un  immense  avantage  à  ce  que 
les  économistes  adoptassent  le  mot  qu'employait  Hutcheson, 
père  scientifique  d'Adam  Smith,  et  son  prédécesseur  dans  la 
chaire  de  philosophie  morale  à  l'Université  de  Glasgow.  Dans 
le  peu  de  pages  qu'il  consacrait ,  au  milieu  du  dernier 
siècle,  à  la  question  de  prix  des  choses  et  à  quelques  autres, 
Hutcheson  appelait  cet  ordre  de  connaissances  VÉconomique 
(p.  97),  comme  Achenvall  disait,  à  la  même  époque,  la  StU' 
tistiquey  comme  on  disait  déjà  la  Politique,  Ce  nom  a  l'avan- 
tage de  se  rapporter  parfaitement  à  son  adjectif  mis  en  circu- 
lation par  l'école  physiocratique,  Mirabeau  le  père,  en  tête,  — 
de  cadrer  avec  le  mot  économiste  consacré,  dans  son  sens  gé- 
néral, par  le  Dictionnaire  de  V Académie  dans  l'édition  de  1835, 
—  de  différer  suffisamment  à' économie^  —  d'être  en  un  seul 
mot  —  et  d'exclure  les  qualificatifs  de  politique^  de  sociale, 
de  pvblique,  qui  prêtent  à  tant  de  fausses  et  dangereuses  inter- 
prétations. Il  a  de  plus  l'avantage  de  venir  du  grec,  d'être  fran- 
çais de  très-ancienne  date  (voir  le  P.  S.),  et  d'avoir  été  adopté 
par  un  des  fondateurs  de  l'école  philosophique  du  bon  sens, 
l'école  écossaise,  par  le  père  scientifique  d'Adam  Smith. 

Que  si  notre  proposition  ne  devait  pas  avoir  de  succès,  nous 
croyons,  comme  nous  l'avons  dit  ailleurs  *,  qu'il  serait  impor- 
tant que  les  amis  de  la  science,  que  ceux  surtout  dont  le  nom 
jouit  de  quelque  autorité,  s'imposassent  le  devoir  de  se  servir 
de  préférence  du  mot  économie  politique^  le  plus  généralement 
adopté,  depuis  bientôt  un  siècle,  en  France,  en  Angleterre,  en 

*  Origine  et  filiatiûn  du  mot  Économie  politique. 


102  NOTES   ET    PETITS  TRAITES. 

Italie;  de  n'employer  les  autres  mots  que  comme  des  syno- 
nymes, avec  beaucoup  de  circonspection  et  sans  prétention 
de  divergence;  et  de  supprimer  le  plus  souvent  possible, 
comme  le  faisait  Genovesi,  comme  on  le  fait  en  Italie  S  et  quel- 
quefois en  France,  le  mot  politique,  si  propre  à  donner  le 
change  aux  ignorants  et  aux  gens  de  mauvaise  foi.  De  cette 
façon,  on  étiterait  les  graves  inconvénients  qu'entraîne  ce  dan- 
gereux adjectif,  et  on  n'aurait  plus  à  lutter  que  contre  les 
confusions  qui  peuvent  résulter  du  mot  économie, 

§  III.  De  la  nomenelature  économique. 

M.  Rossi*  fait  à  l'occasion  de  la  nomenclature  de  l'écono- 
mie politique  les  réflexions  suivantes  qui  méritent  d'être 
appréciées  : 

((  L'économie  politique  a  rencontré  de  graves  difficultés  : 
le  passage  des  faits  communs  et  grossièrement  observés  à 
l'état  scientifique  a  été,  pour  l'économie  politique,  plus  diffi- 
cile que  pour  d'autres  sciences.  11  y  a  des  faits  physiques, 
chimiques,  astronomiques  que  le  vulgaire  aussi  avait  observés 
tant  bien  que  mal,  mais  sans  trop  s'en  occuper;  il  les  vojait 
passer.  Quand  les  savants  se  sont  plus  tard  emparés  de  ces 
faits,  ils  n'ont  pas  rencontré  de  difBcultés  sérieuses  pour  les 
dénommer,  comme  ils  ont  cru  convenable  de  le  faire.  Les 
économistes,  au  contraire,  s'emparant  dé  faits  qui  sont  Toecu- 
pation  directe  et  journalière  de  tout  le  monde,  ont  troMvé 
dans  la  langue  commune  un  langage  économique  tout  formé. 
Ils  ont  dû  accepter  ce  langage  en  se  chargeant  uniquement  de 
Tépurer,  de  le  ramener  à  cette  rigueur,  à  cette  exactitude 
scientifique  qu'il  ne  pouvai  avoir  dans  la  bouche  du  vulgaire. 
Là  était  l'œuvre  difficile,  le  langage  commun  disait  avant  les 
économistes  :  Valeur  y  Travail^  Capital,  Salaire,  RevenUj  etc., 
et  ces  expressions  sont  arrivées  dans  la  science  avec  ces  signi- 
fications multiples,  mal  définies,  mal  <îirconscrites,  de  la  lan- 

'  Voir,  par  exemple,  les  Principes  de  l'économie  sociale,  par  M.  Sctakya. 
*  Cours,  i/i«  leçon. 


BUT   ET  LIMITES  DE  L^ECOMOMIE  POLITIQUE.  103 

gue  commune,  qui  ne  produisent  guère  d'embarras  dans  la 
vie  ordinaire,  parce  qu'à  chaque  fait  particulier  chacun  ex- 
plique sa  pensée,  mais  qui  doivent  en  produire  de  très-grands 
dans  le  développement  scientifique  d'une  théorie.  » 

Empruntés  au  langage  vulgaire  où  ils  n'ont  qu'un  sens  indé- 
terminé, souvent  variable,  ces  mots  et  la  plupart  des  autres 
ont  élé  quelquefois  employés  en  économie  politique  comme 
ils  le  sont  dans  le  monde  avec  des  acceptions  diverses.  D'autre 
part,  la  nécessité  de  préciser  leur  a  fait  donner  par  certains 
auteurs  un  sens  plus  net,  mais  sans  pouvoir  bannir  entière- 
ment la  diversité  des  acceptions,  imposées  tantôt  par  l'usage, 
tantôt  par  la  diversité  des  points  de  vue  où  les  écrivains  se 
placent,  quelquefois  aussi  par  l'insuffisance  de  vocabulaire 
commun. 

Rien  de  plus  fâcheux  que  ces  discussions,  trop  souvent  re- 
nouvelées sur  l'emploi  des  mots.  Elles  fatiguent  inutilement 
les  esprits  qui  pourraient  faire  de  leurs  facultés  un  meilleur 
usage;  elles  tendent  même  à  discréditer  la  science  aux  yeux  de 
ceux  qui  ne  la  suivent  que  de  loin. 

n  faut  dire  cependant  que  ces  discussions  ont  été  souvent 
nécessaires  pour  préciser  le  sens  des  mots  et  pour  éclairer  les 
notions  fondamentales.  Elles  ont  tenu  à  la  nature  des  choses 
qu'il  fallait  élucider. 

Elles  seront  de  moins  en  moins  nécessaires  dans  l'avenir, 
précisément  parce  qu'elles  auront  eu  lieu  dans  le  passé;  et 
nous  avons  fait  tous  nos  efforts  pour  contribuer  à  ce  résultat 
par  la  publication  de  notre  Traité  d'Économie  politiqtie, 
dans  lesquels  nous  avons  mis  tous  nos  soins  à  indiquer  le  sens 
des  termes,  et  à  arrêter  la  nomenclature  autant  que  cela  pou- 
vait nous  être  permis.  Nous  nous  sommes  ensuite  attaché  à 
nous  servir  rigoureusement  des  mêmes  termes  pour  désigner 
les  mêmes  idées.  C'est  ainsi  seulement  que  l'on  parviendra 
désormais,  en  économie  politique,  à  éviter  des  causes  de  con- 
fusion nombreuses,  et  des  discussions  stériles  qui  .compro- 
mettent Tautorité  de  |a  science. 

Il  serait  vraiment  puéril  de  baser  un  reproche  ^  \^  ^d«:^^^ 


104  NOTES   ET  PETITS  TRAITES. 

sur  le  travail  de  sa  formation,  et  de  motiver  une  critique  quel- 
conque contre  les  auteurs  sérieux  qui  ont  pris  part  ou  peuvent 
encore  prendre  part  a  celte  élaboration.  Mais  il  faut  avouer 
que  divers  économistes  n*ont  pas  toujours  eu  la  précaution 
de  se  rendre  compte  des  travaux  de  leurs  prédécesseurs,  et 
que  trop  d'écrivains  se  sont  posés  en  réformateurs  de  la 
science  et  de  sa  langue  quand  ils  avaient  encore  besoin  de  lire 
et  d'apprendre. 

§  l¥.  Si  l'éeononiie  politique  est  une  selenee.  —  Si  e'est  une 
«cienee  ou  un  ari;  —  El  à.  quelle  eatéfiporie  de  «eienees  elle 
Appartient.  —  Éeonomié  politique  pure  et  appliquée.  —  Tliéo- 
rie  et  politique. 

On  entend  souvent  dire  que  l'économie  politique  n*est  pas 
une  science. 

C'est  là  un  reproche  sans  portée.  Qu'est-ce  que  la  science 
dans  le  sens  le  plus  général?  C'est,  disent  les  dictionnaires, 
la  connaissance  claire  et  certaine,  fondée  ou  sur  des  principes 
évidents  par  eux-mêmes,  ou  sur  des  démonstrations.  —  Qu'est- 
ce  qu'une  science  en  particulier?  C'est,  disent  encore  les  dic- 
tionnaires, un  système  de  connaissances  sur  un  objet  utile.  — 
Or  l'économie  politique  ne  porte-t-elle  pas  sur  un  objet  utile? 
N'embrasse-t-elle  pas  un  système  de  connaissances?  N'énonce- 
t-elle  pas  une  série  des  principes  évidents  par  eux-mêmes? 
N'a-t-elle  pas  à  son  service  des  démonstrations  à  l'appui  de 
propositions  nombreuses  et  importantes?  —  Qui  dit  sérieuse- 
ment le  contraire  a  encore  besoin  d'aller  à  Técole. 

Assurément  l'économie  politique  n'est  pas  une  science  ma- 
thématique comme  l'arithmétique  ou  la  géométrie;  mais  c'est 
une  science  à  la  fois  naturelle  et  morale.  Elle  est  naturelle 
parce  qu'elle  observe  et  étudie  l'homme  dans  ses  instincts  et 
dans  la  combinaison  des  travaux  qu'il  emploie  pour  satisfaire 
ses  besoins  individuels  et  sociaux;  elle  est  d'ordre  moral  et 
politique  parce  qu'elle  embrasse  le  côté  moral  et  intellectuel 
des  aptitudes  humaines,  comme  font  à  d'autres  égards  la  mo- 
rale proprement  dite,  la  législation,  l'histoire,  etc.,  qu'on  a 


BUT  ET  LIMITES  DE   L'éCONOMIE   POLITIQUE.  105 

appelées  les  sciences  morales^t  politiques  par  opposition  aux 
sciences  mathématiques  et  physiques  ou  naturelles. 

J.  B.  Say  a  dit  :  «  Elle  tient  le  milieu  entre  les  sciences  ma- 
thématiques et  les  sciences  morales.  Comme  les  premières, 
elle  se  fonde  en  partie  sur  des  considérations  de  grandeurs, 
de  rapports,  et  sur  des  calculs  ;  comme  les  secondes,  elle  dé- 
pend d  une  connaissance  profonde  des  facultés,  des  goûts  et 
des  travers  de  Thomme.  Les  vérités  qu'elle  présente  sont  le 
résultat  combiné  des  observations  que  fournissent  ces  deux 
espèces  d'études  ^  » 

Des  adversaires  à  divers  titres  (V.  plus  loin)  des  idées  écono- 
miques, sans  nier  précisément  que  Tobjet  de  l'économie  poli- 
tique puisse  donner  lieu  à  une  science,  nient  que  ce  soit  une 
science  faite*,  et  se  servent  à  ce  sujet  des  assertions  des  éco- 
nomistes eux-mêmes,  et  entre  autres  de  celles  de  Rossi  et  de 
M.  Dunoyer. 

  propos  des  termes  indiquant  les  principales  notions 
(comme  Valeur,  Travail,  Capital,  Salaire,  Revenu,  etc.),  que 
Ja  science  a  dû  empruntera  la  langue  usuelle,  Rossi  s'exprime 
ainsi*  : 

a  Ces  mots,  la  science  les  a  adoptés;  mais  il  n'y  a  pas  en- 
core accord  parfait  sur  le  sens  et  la  portée  de  ces  expressions. 
C'est-à-dire,  en  d'autres  termes,  que  la  science,  même  dans 
ses  principes  fondamentaux,  n'est  pas  encore  définitivement 
arrêtée  ;  car  le  premier  signe  de  toute  science  qui  a  atteint  ce 
degré  de  perfection,  c'est  une  nomenclature  acceptée,  recon- 
nue, et  désormais  hors  de  toute  contestation.  » 

M.   Dunoyer,  rendant  compte   à  l'Académie  des  Sciences 


*  Note  insérée  dans  l'édition  des  Principes  de  Malthus,  avant-propos; 
dans  la  Collection  des  principaux  économistes,  t.  VIII,  p.  2. 

*  n  est  à  remarquer  que  ceux  qui  disent  que  Véconomie  politique  n'est 
pas  une  science  faite  sont  presque  toujours  des  avocats  des  abus,  des 
monopoles,  de  la  prohibition  douanière,  des  règlements,  des  organisations 
artificielles  de  la  société  auxquels  la  science  a  opposé  des  arguments  vio 
torieux;  or,  sur  ce  point,  elle  est  entièrement  faite, 

*  Cours,  ni"  leçon. 


106  MOTES   ET   PETITS  TRAITÉS. 

morales  et  politiques  de  la  première  édition  de  nos  ÊlémentSy 
s'exprimait  ainsi*  : 

«  En  outre,  ces  difficultés, communesà  toutesles  productions 
de  Tordre  de  celles  dont  il  s'agit  en  ce  moment,  sont  plus 
grandes  encore  dans  les  ouvrages  élémentaires  écrits  sur  des 
sciences  non  encore  formées,  ou  non  suffisamment  formées  ; 
et,  pour  choisir  un  exemple  dans  les  ouvrages  élémentaires 
de  la  nature  de  celui  à  propos  duquel  je  fais  ces  réflexions, 
dans  des  ouvrages  élémentaires  sur  l'économie  politique,  en- 
core bien  que,  des  diverses  sciences  dont  s'occupe  cette  aca- 
démie, celle-ci  soit  peut-être  la  plus  avancée.  L'économie 
politique,  qui  a  un  certain  nombre  de  principes  assurés,  qui 
repose  sur  une  masse  considérable  dé  faits  exacts  et  d'obser- 
vations bien  déduites,  paraît  loin  encore  néanmoins  d'être 
une  science  arrêtée.  On  n'est  complètement  d'accord  ni  sur 
l'étendue  du  champ  où  doivent  s'étendre  ses.  recherches,  ni 
sur  l'objet  fondamental  qu'elles  doivent  se  proposer.  On  ne 
convient  ni  de  l'ensemble  des  travaux  qu'elle  embrasse,  ni  de 
celui  des  moyens  auxquels  se  lie  la  puissance  de  ces  travaux, 
ni  du  sens  précis  qu'il  faut  attacher  à  la  plupart  des  mots  dont 
est  formé  son  vocabulaire  ;  et  la  science,  riche  de  vérités  de 
détail,  laisse  infiniment  à  désirer  dans  son  ensemble,  et, 
comme  science,  elle  paraît  loin  encore  d'être  constituée.  D 
pourrait  être  donné  de  tout  ceci  bien  des  preuves.  » 

P.  Rossi  parlait,  il  y  a  vingt  ans,  dans  les  premières  années 
de  son  enseignement.  Depuis,  la  science  a  fait  un  pas  ma^ 
que  ;  dans  toute  l'Europe  et  en  France,  grâce  à  la  publication 
des  premières  leçons  de  Rossi  lui-même,  grâce  à  l'enseigne- 
ment mutuel  qui  s'est  étabU  entre  les  économistes  par  le 
Journal  des  Économistes  fondé  en  décembre  184.1,  par  la 
Société  d'Économie  politique  fondée  l'an  d'après;  et  à  la  suite 
de  Ja  lutte  contre  les  protectionistes,  des  attaques  des  écoles 
socialistes,  et  d'une  série  de  remarquables  publications  dans 
pus  les  pays. 

'  Voir  le  Journ.  des  Écon.t  n*  de  iauViev  \S\fi>^.  19. 


BUT   ET   LIIIITUSDE    LÉCOiNOMlli:    POLITIQUE.  107 

Au  surplus,  je  crois  que  les  paroles  de  Rossi  dépassaient,  en 
ce  moment-là,  sa  pensée.  11  n*ignorait  pas  que  Smith,  Turgot, 
J.  B.  Say,  Halthus,  Ricardo,  James  Mill,  Storch,  Sismondi,  etc., 
étaient,  malgré  leurs  dissentiments,  d'accord  sur  la  plupart 
des  principes  fondamentaux,  et  avaient  une  langue  commune, 
qui  s'est  perfectionnée  depuis,  qui  se  perfectionnera  encore, 
mais  qui  était  et  est  le  signe  d'une  science,  sinon  parachevée 
(y  a-t-il  une  pareille  science  ?)  au  moins  assez  avancée  pour 
ne  plus  être  niée  que  par  des  esprits  aveugles  ou  systémati- 
quement négateurs. 

Je  dirai  également,  au  sujet  de  l'opinion  de  M.  Dunoyer, 
que  ses  dernières  paroles  dépassent  sa  pensée  et  sont  neutra- 
lisées par  ses  premières  assertions.  Si  divers  économistes  ont 
théoriquement  différé  sur  Tobjet  fondamental  de  la  science, 
pratiquement  ils  se  sont  rencontrés  sur  le  même  terrain.  Quant 
à  la  lacune  des  travaux  qu'elle  embrasse,  M.  Dunoyer  avait 
seulement  en  vue  ceux  des  arts  qui  agissent  sur  les  hommes  : 
tout  porte  à  croire  que  ses  efforts,  continués  par  ses  disciples, 
compléteront  la  science  en  ce  point  et  contribueront  à  faire 
disparaître  le  reproche  un  peu  exagéré  qu'il  lui  adresse  d'être 
f  encore  loin  d'être  constituée.  » 

Même  avant  les  utiles  analyses  de  M.  Dunoyer,  la  science 
était  constituée,  puisque,  de  l'avis  de  M.  Dunoyer  lui-même, 
elle  avait  un  certain  nombre  de  principes  assurés,  elle  reposait 
sur  une  masse  considérable  de  faits  exacts  et  d'observations 
bien  déduites  ;  elle  était,  entre  les  autres  sciences  morales  et 
politiques,  peut-être  la  plus  avancée  ! 

C'est  bien  la  conclusion  à  laquelle  nous  sommes  arrivé  en 
composant  les  Éléments  de  V Économie  'politique  :  en  voulan 
nous  appuyer  sur  les  meilleurs  auteurs,  nous  les  avons  trouvés 
phis  d'accord  qu'ils  ne  l'ont  souvent  cru  eux-mêmes  et  que 
ne  le  pensent  ceux  qui  les  critiquent,  sans  les  avoir  suffisam- 
ment lus. 

Telle  sera  l'opinion  de  tous  ceux  qui  voudront  étudier  les 
maîtres  de  la  science  avant  d'exposer  leurs  propres  idées. 
Telle  a  été  celle  de  M.  fl.  Passy,  en, rendant  cow\ç\.<^  Aa  w^Vç^ 


108  NOTES  ET   PETITS   TRA'.Tés.' 

livre*  à  i*Académie  des  Sciences  morales  et  politiques,  etqu^iJ 
y  a  lieu  de  reproduire  ici,  bien  qu'on  puisse  la  trouver  peut- 
être  trop  flatteuse  pour  nous. 

((  C'est  pour  toqt  Traité  d'économie  politique  un  point  im- 
portant que  la  mesure  assignée  au  développement  des  matières 
qu'il  renferme.  Entre  le  danger  de  n'offrir  au  lecteur  qu'une 
série  d'axiomes  ou  d'aphorismes,  manquant  des  explications 
qui  en  prouvent  l'exactitude,  et  celui  de  trop  détailler,  an 
risque  de  rompre  le  fil  des  idées  fondamentales,  il  y  a  un  juste 
milieu  difficile  à  rencontrer  :  M.  Joseph  Garnier  a  réussi  à  ren- 
contrer ce  juste  milieu.  Son  Traité  est  à  la  fois  succinct,  précis  ; 
et  complet.  Grâce  à  la  bonne  ordonnance  des  matières,  à  l'art 
qu'il  a  su  mettre  à  bien  proportionner  les  différentes  parties 
du  sujet,  à  la  netteté  et  à  la  simplicité  du  langage,  son  livre, 
sans  rien  dire  de  trop,  n'omet  rien  et  renferme  tous  les  moyens 
d'instruction  désirables. ... 

u  L'économie  politique  est  aujourd'hui  une  science  faite. 
H.  Joseph  Garnier  aura  beaucoup  contribué  à  ce  résultat, 
après  J.  B.  Say,  par  l'ordre,  la  méthode  et  les  perfectionne- 
rfients  qu'iba  introduits  dans  l'exposé  des  théories  et  dans  les 
démonstrations,  par  la  justesse  des  analyses,  par  la  précision 
des  termes  et  par  le  soin  rigoureux  qu'il  a  mis  à  s'en  servir, 
toujours  dans  le  même  sens.  C'est  ainsi  que  l'on  parviendra 
désormais,  ainsi  qu'il  en  est  fait  justement  la  remarque,  à 
éviter  des  causes  nombreuses  de  confusion,  et  des  discussions 
stériles  qui  compromettent  rautt)nté  de  la  science....  » 

On  a  agité  la  question  de  savoir  si  l'économie  politique  est 
une  science  ou  un  art.  La  science  a  pour  but  d'observer  et  de 
décrire  des  phénomènes  réels  ;  l'art  se  propose  de  dicter  des 
préceptes  et  de  prescrire  des  régies  :  ainsi,  réconomiste, 
quand  il  observe  les  phénomènes  économiques,  les  décrit,  les 
interprète,  il  fait  de  la  science;  quand  il  en  tire  des  règles  ei 
des  conseils  pour  l'homme  et  la  société,  il  fait  de  l'art. 

Donc,  dans  l'éiat  actuel  de  son  avancement,  et  dans  les 

'  Rapport  de  la  4*  édition,  1860. 


BUT    ET   LmiTES   DE    L*ÉC0N0M1E    POLITIQUE.  109 

écrits  des  maîtres  et  dans  notre  Traité,  Téconomie  politique 
est^à  la  fois  une  science  et  un  art.  Elle  a  commencé  par  n'être 
qu'un  art,  une  branche  de  l'art  de  gouverner,  la  plupart  du 
temps,  inspiré  par  de  fausses  théories  ;  mais  les  résultats  et 
l'examen  de  ces  erreurs  ont  conduit  à  des  observations  justes 
de  la  nature  des  choses,  et  la  science  s'est  formée  peu  à  peu 
du  rapprochement  et  du  groupement  des  vérités  acquises. 
L'art  est  aussi  ancien  que  le  monde.  La  science,  ou  connais- 
sance raisonnée  des  vérités  économiques,  n'a  guère  que  cent 
ans  de  date.  C'est  en  confondant  l'art  avec  la  science  que 
K.Blanqui^  a  fait  remonter  cette  dernière  au  delà  des  travaux 
des  philosophes  du  dix-huitiéme  siècle,  jusqu'aux  Grecs  et 
aux  Indiens.        * 

Cette  distinction,  établie  d'une  manière  remarquable  par 
Coquelin,  n'est  pas  la  même  que  celle  que  Rossi  a  indiquée,  et 
jue  M.  Rau  a  observée  dans  son  traité,  entre  Téconomie  poli- 
tique pure  et  l'économie  politique  appliquée. 

L'économie  politique  pure,  c'est  la  science  et  l'art,  profes- 
sés dans  les  chaires,  ou  écrits  dans  les  livres,  abstraction 
faite  du  degré  d'application  dont  leurs  conseils  sont  suscep- 
tibles dans  une  localité,  à  une  époque  et  pour  une  industrie 
données  ;  c'est  l'exposition,  sans  préoccupation,  des  principes 
et  des  résultats  de  l'expérience,  —r  L'économie  politique  appli- 
quée, c'est  la  mesure  dans  laquelle  le  législateur  et  l'admini- 
trateur  public  ou  privé  ont  puisé  ou  peuvent  puiser  dans  les 
règles  et  les  conseils,  qui  découlent  des  vérités  de  la  science, 
selon  les  circonstances  et  la  disposition  des  esprits.  Il  n'y  a 
pas  de  principes  différents  en  économie  politique  appliquée. 
Seulement,  dans  l'application  des  principes  de  la  science,  on 
est  obligé  de  compter  avec  des  difficultés  et  des  résistances 
de  diverse  nature,  et  l'art  du  législatenr,  de  l'administratenr, 
de  l'homme  d'état,  consiste  à  faire  le  moins  de  sacrifice  pos- 

^  Hist,  de VécoiKmie politique. 


110  NOTES  ET   PETITS  TRAITÉS. 

sible  aux  intérêts  et  aux  préjugés  opposants.  Leur  devoir  est 
d'avoir  toujours  la  science  pure  pour  flambeau,  de  proclartier 
les  vrais  principes,  et  de  ne  pas  mettre,  comme  cela, est 
souvent  arrivé,  le  drapeau  de  la  science  dans  leur  poche,  et 
encore  moins  de  le  fouler  aux  pieds,  sous  le  fallacieux  pré- 
texte qu'il  n'y  a  pas  de  principes  absolus.  L'application  peut 
ne  pas  être  absolue  ;  mais  un  principe  qui  n'est  pas  absolu, 
n'est  pas  un  principe.  . 

Les  deux  distinctions  que  nous  venons  d'établir  diffèrent  en- 
core de  celle  qu'on  fait  entre  la  théorie  et  la  pratiqtie,  quand 
on  l'objecte  aux  vérités  économiques,  en  disant  qu'elles  sont 
une  théorie  (une  vaine  théorie,  ajoule-t-onj,  tandis  que  les 
préjugés  que  ces  vérités  combattent  seraient  l'expression  delà 
pratique.  —  Toute  pratique  est  Iç  résultat  d'une  règle  bonne  ou 
mauvaise,  selon  qu'elle  est  le  résultat  d'une  observation  exacte 
ou  inexacte;  de  sorte  que  cette  opposition  de  la  théorie  et  de 
la  politique  est  purement  un  abus  de  langage,  un  sophisme  *. 

En  dernière  analyse,  cependant,  économie  politique  pure, 
—  science,  —  théorie,  —  expriment  des  idées  corrélatives  et 
différentes  de  celles  exprimées  pour  économie  politique  appli- 
quée, —  art,  —  pratique. 

Ces  distinctions  qui  sont  dans  la  nature  des  choses  sont 
utiles  dans  l'enseignement  et  la  discussion';  mais  si  elles  sont 


*  «  Je  connais  comme  un  aulre  l'orgueil  et  les  dangers  de  la  théorie; 
hiais  il  y  a  aussi,  à  vouloir  absolument  s'en  passer,  la  prétention  excessif 
vement  orgueilleuse  de  n'ôlre  pas  obligé  de  savoir  ce  qu'on  dit  quaod  od 
parle,  et  ce  qu'on  fait  quand  on  agit.  »  [Roter-Gollard,  Discaun  iu 
Sinfltl821.) 

*  M.  Wolowski  a  exprimé  (Joum.  des  économistes,  numéro  d'août  1857» 
p.  201)  un  sentiment  à  quelques  égards  dilTérent  ;  il  craint  que,  8*emparant 
de  cette  distinction,  les  opposants  aux  doctrines  économiques,  tout  en 
reconnaissant  les  principes,  ne  se  présentent  bardés  d'arguments  paisës 
dans  la  nationalité,  le  temps  et  l'espace.  Notre  savant  ami  parle  avec  l'an* 
toriié  d'un  athlète  exercé,  habitué  à  parer  les  coups  des  adversaires}  mais 
son  objection  n'est  pas  d'ordre  scientiiique.  La  distinction  est  exacte  ctt 
fausse  :  si  elle  est  exacte,  il  faut  l'admettre;  puis,  lorsque  les  protection' 
/listes,  par  exemple,  ont  confessé  les  principes,  il  faut  entrer  avec  euisut* 

Je  terrain  de  l'application  et  rélorquev,  comme  le  fait  si  bien  M.  Wolowsld 


BOT  ET   tmiTES   DE    l'eCO:«OMIE    POLITIQCE.  Hl 

possibles  en  de  certaines  questions,  elles  ne  le* sont  guère,  au 
moins  d*une  manière  absolue,  dans  l'ensemble  d'un  traité. 
Quelques  auteurs  de  traités  généraux  se  sont  appliqués  à  faire, 
d'une  manière  plus  ou  moins  heureuse,  le  départ  de  la  science 
et  de  Tart,  celui  deFéconomie  politique  pure  et  de  l'économie 
politique  appliquée  ;  ils  ont  bien  groupé  dans  la  seconde  par- 
tie une  certaine  quantité  de  questions  d'application,  de  légis- 
lation ou  de  réglementation  ;  mais  ils  ne  nous  ont  pas  paru 
pouvoir  séparer  entièrement  dans  la  première,  la  science  de 
fart,  la  théorie  de  l'application  et  de  l'expérience  *. 

§  T.  Des  eaase«  qui  ont  prineipalement  nui  au  progrès  de  la 
aeience)  à  la  Tulsarisation  de  mem  prineipes,  et  à  son  auto- 
rité. ^Adversaireo  plus  on  moins  systématiques  de  la  seienee. 

Diverses  causes  ont  principalement  nui  au  progrès  de  la 
science  économique,  et  à  la  vulgarisation  de  ses  principes  et  à 
son  autorité. 

Parmi  ces  causes  il  faut  mettre  : 

1®  La  jeunesse  de  la  science  (elle  est  née  au  milieu  du  der- 
nier siècle)  et  ses  incertitudes,  dès  le  début;  —  défaut  inévi- 
table et  dont  elle  va  se  corrigeant  tous  les  jours; 

2°  Le  nom  d'économie  politique  ou  sociale  ou  publique, 
cause,  en  partie,  de  l'incertitude  de  sa  définition  et  des  nom- 
breux programmes  qu'on  lui  a  faits; 

5°  Les  difficultés  de  la  nomenclature,  et  la  nécessité  où  les 
économistes  ont  été  de  se  servir  des  termes  usuels  et  d'en* 
faire  varier  le  sens,  au  fur  et  à  mesure  de  la  précision  des  no- 
tions acquises  ;  — les  inévitables  discussions  qui  sont  résultées 
de  ce  travail  de  la  formation  de  la  langue  qui  est  au  fond  celui 
de  la  formation  de  la  science  elle-même; 

4**  L'objet  lui-môme  de  la  science  portant  sur  des  sujets  que 

lui-même,  les  arguments  tirés  de  la  nationalité,  du  temps  et  de  Tespuce. 
la  science  pure  guide  la  science  appliquée,  comme  une  théorie  saine  guide 
une  intelUgente  pratique. 
«  Rau,  l"  éd.,  1826-3Si;-CourcelIe-Seneuil,  i858-Q-,— Ç^\eY\»\\\ex,V^'^- 


112  NOTES   ET    PETITS  TRAITES. 

tout  le  monde  isroit  connaître;  d'où  sont  résultés  des  milliers 
de  volumes  et  de  brochures  sur  les  principes  et  les  applica- 
tions, sur  les  questions  générales  et  spéciales,  qui  ont  plus  sou- 
vent embrouillé  qu*éclairé  les  notions; 

5**  Ajoutons  qu'il  y  a  peu  de  sciences  où  on  n'ait  annoncé 
plus  de  nouveaux  principeSy  plus  de  nouveaux  traités^  plus  de 
théoiies  nouvelles,  et  où  ces  publications  n'aient  pas  élé  l'ex- 
pression de  prétentions  plus  inexpérimentées;  —  ça  a  été  l'er- 
reur de  plus  d'un  économiste  recommandable  que  celui  de 
prendre  de  pareils  titres,  de  croire  avoir  inventé  ce  qui  était 
éclairci  avant  lui,  de  faire  du  neuf  en  changeant  la  nomencla- 
ture ou  l'ordre  des  notions,  d'écrire  des  traités  sans  avoir  suf- 
fisamment professé,  lu  ou  médité;  —  de  fonder  une  économie 
politique  chrétienne,  américaine,  française,  nationale,  démo- 
cratique, etc.; 

G**  Le  défaut  (assez  habituel  chez  les  savants  comme  chez  tous 
les  hommes)  des  écrivains  économistes  qui  ont  travesti  les 
idées  de  leurs  adversaires,  grossi  leurs  erreurs,  et  cru  faire 
en  les  combattant  des  théories  soit  disant  nouvelles,  tandis 
qu'au  fond,  ils  étaient  plus  souvent  d'accord  avec  eux  qu'ils 
ne  pensaient  ; 

1^  Les  discussions  sur  les  limites  de  la  science  quelquefois 
mal  engagées  par  les  amis  de  la  science  eux-mêmes,  et  tou- 
jours mal  interprétées  par  ses  adversaires; 

8°  Le  charlatanisme  ignorant  de  quelques  prétendus  amis  de 
la  science  qui  lui  ont  fait- un  programme  fantastique,  promet- 
tant en  son  nom  des  panacées  sociales,  et  faisant  naître  des 
espérances  qu'il  n'est  pas  en  son  pouvoir  de  tenir; 

9**  L'action  des  nombreux  adversaires,  qu'il  était  dans  sa 
nature  d'avoir,  et  dont  voici  une  énumération  incomplète  : 

fl.  — Les  Préjugés  et  l'Ignorance,  à  peu  près  universels  sur 
les  questions  économiques;  —  préjugés  nationaux,  politiques, 
religieux,  administratifs,  populaires,  etc.  ; 

h,  —  îiCS  Abus  qui  se  trouvent  naturellement  démasqués  el 
combattus  par  la  simple  exposition  de  la  science; 
■  _,..-A  -  Les  Intérêts  privés  vdeçYO^e^?»Wow  de  localité),  aux 


BOT    ET   LIMITES    DE    L  ÉCONOMIE   POLITIQUE.  115 

prétentions  desquels  l'économie  politique  oppose  la  théorie  des 
intérêts  généraux; 

d.  ^-  Parmi  ces  intérêts  privés,  les  intérêts  des  producteurs 
qui  sont  ou  se  croient  protégés,  ou  favorisés  par  la  Prohibi- 
tion, les  droits  élevés  et  les  autres  entraves  commerciales  dont 
l'économie  politique  réclame  la  réforme  en  vue  de  l'agrandis- 
sement des  débouchés  et  du  développeinent  de  l'industrie  in- 
térieure des  peuples; 

e,  —  Les  esprits  empreints  de  théories  Socialistes  en  gé- 
néral, idées  dont  l'économie  politique  montre  les  erreurs,  les 
illusions  et  le  danger  ; 

/".  —  Les  partisans  de  la  Charité  légale,  sur  une  vaste  échelle, 
dont  l'économie  politique  démontre  les  effets  démoralisateurs 
et  le  peu  d'efficacité  pour  les  classes  nécessiteuses; 

g.  — Les  honimes  et  les  Partis  politiques,  dans  les  pro- 
grammes desquels  l'économie  politique  a  plus  d'une  fois  mon- 
tré, en  ce  qui  la  concerne,  Tinintelligence  des  véritables  inté- 
rêts sociaux,  l'esprit  de  préjugé,  et  l'inanité  des  promesses; 

h.  —  Ceux  des  hommes  dé  Gouvernement  ou  des  Admi- 
nistrateurs, qui  agissent  au  rebours  de  ses  conseils,  et  dont 
les  actes  sont  contrariés  par  la  simple  exposition  de  la  vérité; 

i.  —  Les  Études  classiques  exclusives  qui  ont  le  grave  in- 
convénient d'inculquer  à  la  jeunesse  les  erreurs  et  les  préjugés 
des  sociétés  anciennes,  et  de  laisser  ign.orer  les  véritables  con- 
ditions de  l'ordre  social  moderne;  de  vicier  par  cette  lacune 
renseignement  moral,  philosophique,  historique,  etc.,  et  de 
répandre  des  éléments  de  discorde,  de  stérile  agitation  dans 
le  monde. 

j.  —  Les  attaques  des  adeptes  des  autres  sciences  morales 
qui  ont  eu  et  ont  encore  quelque  peine  à  reconnaître  l'existence 
et  l'autonomie  de  la  science  économique,  indépendante  de  tout 
système  religieux,  philosophique,  moral;  —  attaques  répétées 
par  les  littérateurs,  les  publicisles,  les  romanciers,  les  uni- 
versitaires, etc.,  reproduites  sous  toutes  les  formes  et  formu- 
lées notamment  par  le  reproche  de  matéiialisme  qui  sera 
examiné  plus  loin  (g  ix). 


114  KOTES   ET    PRTITS   TRAITÉS. 

Je  m'arrête  sans  avoir  fini  celte  énurnéralion.  Tous  ces 
obstacles  seraient  atténués  par  l'introduction  des  notions  éco- 
nomiques dans  l'enseignement  général.  L'effet  d'une  saine  in- 
struction est  de  désarmer  l'erreur  ou  le  préjugé  qui  se  posent 
en  théories  légitimes,  souvent  avec  d'autant  plus  d'inconvé- 
nients qu'elles  sont  de  la  meilleure  foi  du  monde. 

§iri.  14'Éeonoiiiie  politique  et  la  Statistique*. 

L'économie  politique  et  la  st^atistique  sont,  pour  ainsi  dire, 
sœurs  jumelles;  elles  ont  un  grand  air  de  famille,  elles  se 
prêtent  un  mutuel  appui;  mais  elles  ont  chacune  un  champ 
'  distinct. 

La  statistique  constate  et  recueille  les  faits  sociaux  qui  peu- 
vent s'exprimer  numériquement,  avec  un  esprit  de  méthode 
et  un  degré  de  précision  que  l'histoire  et  la  géographie  n'ont 
jamais  eus. 

L'économie  politique  expose  les  lois  naturelles  de  la  produc- 
tion et  de  la  répartition  de  la  richesse,  l'organisation  de  la  so- 
ciété laborieuse. 

Il  n'y  a  pas  heu  de  les  confondre.  Mais  elles  procèdent 
souvent  de  concert  et  s'accompagnent  dans  leurs  investiga- 
tions. 

L'économie  politique  consulte  et  invoque  la  statistique  soit 
^  pour  contrôler  ses  principes  et  ses  doctrines,  soit  aussi  pour 
les  éclairer,  soit  encore  pour  arriver  à  les  formuler.  La  statis- 
tique est  donc  d'un  grand  secours  à  l'économiste,  comme  au 
morahste,  comme  à  l'homme  d'État  ou  à  l'administrateur. 

La  statistique  consulte  et  invoque  l'économie  politique 
comme  elle  invoque  la  morale,  la  philosophie,  comme  elle 
consulte  l'histoire,  soit  pour  se  rendre  un  compte  exact  des 
résultats  qu'elle  obtient,  soit  pour  les  contrôler,  soit  même 
pour  guider  ses  recherches. 
*  Les  deux  sœurs  n'ont  pas  toujours  vécu  en  bonne  intelli- 


jg 


*  Voir  plus  haut  dans  les  Éléments  de  statistique,  chap.  11,  §  2,  le  même 
''it  traité  plus  longuement  et  à  d'autres  points  de  vue. 


BUT   ET   LIMITES   DE   LECOiNOMIE   POLITIQUE.  H5 

gence;  mais  c'était  par  la  faute  de  leurs  adeptes  qui  ont  été 
quelquefois  exclusifs,  prétentieux,  injustes,  et  qui  accusaient, 
les  uns,  réconomie  politique  qu'ils  ne  savaient  pas  assez,  — 
les  autres,  la  statistique  dont  ils  méconnaissaient  les  services. 
En  fait,  les  économistes  ont  un  grand  besoin  de  la  statistique, 
et  les  statisticiens  ne  peuvent  ignorer  les  notions  générales  de 
l'économie  politique.  Néanmoins  Téconomie  politique  et  la  sta- 
tistique ont  chacune  un  champ  très-distinct,  et  elles  ne  peuvent 
être  confondues. 

§  VII.  li'Éeononiie  politique  et  la  Politique. 

L'économie  politique  et  la  politique  ont  des  rapports  très- 
intimes  sans  se  ressembler  et  sans  se  confondre. 

• 

La  politique  est  à  la  fois  une  science  et  un  art.  Soit  comme 
science,  soit  comme  art,  elle  doit,  sous  peine  de  s* égarer  gros- 
sièrement, faire  appel  aux  lumières  de  la  science  économique, 
comme  elle  doit  faire  appel  aux  lumières  de  la  morale,  de 
la  science  du  droit,  de  l'histoire,  de  la  statistique,  etc. 

Gomme  science  ou  comme  art,  la  politique  a  pour  objet  le 
gouvernement  des  Étals  et  des  cités,  en  ce  qui  concerne  cer- 
tains intérêts  généraux.  On  a  longtemps  cru  et  on  paraît  en- 
core croire  que  le  gouvernement  des  Étals  doit  embrasser 
tous  les  intérêts  généraux;  d'autres  vont  plus  loin  et  disent 
tous  les  intérêts.  Ceux  qui  pensent  ainsi  sont,  qu'ils  le  sachent 
ou  qu'ils  l'ignorent,  des  esprits  socialistes  tournant  le  dos 
au  progrès  et  se  dirigeant  vers  le  communisme  et  l'asservisse- 
ment. 

Ceux  des  intérêts  généraux  qui  constituent  le  domaine  de  la 
politique  rationnelle  sont  :  1^  la  garantie  de  la  Sécurité,  dh  la 
Justice  et  de  l'Ordre,  fonction  suprême  et  principale  de  l'auto- 
rité; 2°  quelques  services  publics  que  l'industrie  privée  ne  sait 
ou  ne  peut  rendre  à  de  meilleures  conditions.  De  cette  fonction 
principale  résulta  la  nécessité  —  d'une  organisation  des  agents 
du  gouvernement;  d'une  forme  de  gouveruemenV,  diwcv^  e.^^- 


fl6  NOTES   ET   PETITS  TRAITÉS. 

sliluUon  déterminant  les  atlributions,  les  fonctions  et  Torga- 
nisalion  d'un  pouvoir  législatif,  d*un  pouvoir  judiciaire,  d'un 
pouvoir  exécutif,  avec — une  administration  générale,  diverses 
administrations  spéciales,  une  force  publique,  et  le  droit  de 
prendre  une  part  du  revenu  social  pour  payer  les  services  et 
autres  frais  de  gouvernement. 

L'économie  politique  n'a  dans  ses  attributions  ni  la  forme 
du  gouvernement,  ni  le  mécanisme  des  rouages  administratifs, 
ni  le  hianiement  des  hommes  et  des  choses  utilisés  pour  la 
production  de  la  sécurité,  de  la  justice  et  des  services  publics. 
Seulement,  elle  agit  indirectement,  à  la  manière  de  la  morale 
et  des  autres  branches  des  connaissances  humaines,  pour  don- 
ner aux  législateurs  et  aux  administrateurs  des  idées  saines 
sur  ce  qui  est  bien  ou  mal,  juste  ou  injuste.  Elle  a  surtout  voix 
au  chapitre  quand  le  législateur  ou  l'administration  touchent 
à  tout  ce  qui  peut  concerner  la  production,  la  répartition  ou  la 
consommation  de  la  richesse,  la  propriété,  le  travail,  l'échange, 
à  ce  qui  peut  concerner  l'organisation  laborieuse  de  la  société 
que  le  gouvernement  a  mission  de  protéger  et  de  surveiller 
pour  punir  les  cas  de  nuisance,  mais  dont  la  direction  est 
tout  à  fait  en  dehors  de  ses  attributions  rationnelles. 

Dans  les  questions  d'ordre  économique,  la  science  signale  à 
la  politique  les  abus,  les  privilèges,  les  entraves  à  faire  dispa- 
raître; elle  lui  montre  le  danger  des  théories  erronées  qui  Font 
inspirée  dans  le  gouvernement  des  affaires  intérieures  et  exté- 
rieures, et  qui  ont  causé  la  plupart  des  guerres  qui  ont  en- 
sanglanté le  monde  ;  elle  l'aide  à  comprendre  l'enseignement 
de  l'histoire  et  la  conduit  à  ne  plus  mal  faire.  Elle  éclaire  en- 
fin les  peuples  sur  ce  qu'ils  peuvent  raisonnablement  attendre 
des  gouvernements,  —  ceux-ci,  sur  leurs  devoirs  envers  les 
peuples,  —  les  gouvernements  et  les  peuples  sur  leurs  rap- 
ports respectifs  en  ce  qui  touche  la  condition  et  le  bien-être. 

L'économie  politique  est  donc  la  principale  clef  des  ques- 
tions sociale's.  On  ne  peut  que  mal  gouverner  sans  elle,  et  tout 
homme  d'Étal  devrait  être  économiste.  Mais  cette  assertion 
n'implique  pas  la  proposition  coulraite»  Il  n'est  pas  néces- 


BUT   ET   LIMITES    DE    l'ÉCONOMIE    POLITIQUE.  117 

saire  que  chaque  économiste  soit  homme  d'État;  car  par 
cela  seul  qu'on  est  économiste,  on  n*a  pas  toutes  les  condi- 
tions de  Thomme  public,  on  n'est  pas  apte  à  gouverner.  Pour 
gouverner,  il  faut  d'autres  qualités  encore  :  il  faut  notam- 
ment ê(re  doué  de  ce  savoir,  de  cette  influence  et  de  ce  tact 
particuliers  qui  permettent  d'apprécier  quand  et  dans  quelle 
mesure  l'application  d'un  principe  doit  être  faite.  La  théorie 
et  la  science  sont  de  leur  nature  absolues  et  radicales  ;  l'ap- 
pHcation  exige  des  tempéraments  de  plusieurs  sortes,  au 
nombre  desquels  il  ne  faut  pas  comprendre  le  procédé  peu 
digne  et  dangereux  qui  consiste  à  renier  les  principes  ou  à 
mettre  son  drapeau  dans  sa  poche. 

(V.  ce  qui  est  dit  plus  haut,  p.  140,  sur  la  théorie  et  la  pra- 
tique.) 

§  VIII.  li'ÉeoMOiiiie  politique  el   le  Soeialisine. 

Par  suite  de  diverses  confusions,  les  uns  ont  souvent  re- 
proché à  l'économie  politique  de  n'être  pas  assez  socialiste, 
et  d'autres,  au  contraire,  d'avoir  engendré,  ce  qu'on  appelle 
le  socialisme*. 

Hais  les  deux  choses  diffèrent  entre  elles  par  des  caractères 
bien  tranchés  sur  des  points  fondamentaux  tels  que  la  pro- 
priété, la  liberté,  l'égalité,  la  fraternité,  la  religion,  la  famille, 
les  attributions  de  l'État,  l'organisation  sociale,  le  progrés  et 
l'intérêt. 

I.  L'Économie  politique  considère  le  principe  de  propnéié^ 
comme  fondamental,  organique  et  inhérent  à  la  nature  hu- 
maine. 

Le  Socialisme  tend  à  le  faire  disparaître,  ou  ne  craint  pas  de 
lui  porter  de  profondes  atteintes. 

II.  L'Économie  politique  professe  le  plus  grand  respect 
pour  la  liberté  de  l'homme,  qui  est  un  autre  aspect  de  la  pro- 
priété. Elle  proclame  son  droit  de  produire,  et  d'échanger  li- 

*  Si  l'une  est  la  vipère,  a  dit  un  orateur  espagnol  religieux  écoulé, 
M.  Donoso-Cortès,  l'autre  est  le  vipereau. 

1. 


H8  KOTES   ET    PETJTS   TRAITÉS. 

bremenl  selon  ses  désirs  et  son  intérêt,  à  la  seule  condition 
de  ne  pas  nuire  à  autrui.  Elle  considère  la  libre  concurrence 
comme  principe  organique,  comme  le  régulateur  du  prix  des 
travaux  et  des  services. 

La  plupart  des  écoles  socialistes  flétrissent  la  liberté  sous  le 
nom  d'individualisme.  Elles  cherchent  à  supprimer  la  libre 
concurrence  comme  principe  subversif. 

111.  A  côté  de  la  liberté,  Téconomie  politique  proclame 
'  comme  corollaire  forcé  la  responsabilité^  contre-poids  de  la 
liberté. 

Le  Socialisme  supprimant  la  liberté,  supprime  également  la 
responsabilité. 

lY.  L'Économie  politique  admet  \ égalité  devant  la  loi,  sous 
le  rapport  des  droits  publics,  de  la  justice,  de  la  protection, 
des  emplois,  de?  charges  publiques,  et  travaille  à  la  suppres- 
sion de  tous  les  monopoles  ou  privilèges  abusifs. 

Le  Socialisme  aboutit  au  communisme,  à  l'égalité  des  con- 
ditions sociales. 

V.  L'Économie  politique  veut  que  les  sentiments  de  fraternité 
se  développent  librement,  et  ne  demande  (\yxQ  justice  à  la  loi. 
Elle  a  observé  les  funestes  effets  d'une  charité  inintelligente. 
Elle  admet,  comme  fait  naturel,  que  le  sentiment  de  la  frater- 
nité et  l'esprit  de  charité  ne  sont  susceptibles  que  d'un  déve- 
loppement restreint. 

Le  Socialisme  part  de  l'hypothèse  inverse,  tend  à  faire  exi- 
ger la  fraternité  par  la  loi,  et  compte  sur  le  développement 
de  la  charité  comme  remède  efficace  aux  maux  de  la  sodèlé. 

VI.  L'Économie  poUtique  ne  s'occupe  pas  de  religion^  elle 
considère  seulement  le  travail  et  le  service  des  ministres  et 
antres  agents  religieux,  sous  le  rapport  de  leur  rémunération. 

La  plupart  des  écoles  sociahstes  amalgament  une  théorie 
religieuse  avec  leurs  combinaisons  sociétaires. 

VIL  L'Économie  politique  voit  dans  la  famille  une  des  ma- 
nifestations naturelles  de  Tordre  social,  sans  s'occuper  d'en 
modifier  l'organisation. 

Les  systèmes  socialistes,  au  contraire,  tendent,  les  uns,  sana 


BDT   ET   LIMITES    DE   L*éCOKOMIE   POLITIQnE.  119 

le  vouloir,  les  autres  sciemment,  à  relâcher  les  liens  de  la 
famille  et  à  détruire  la  famille  elle-même,  telle  qu*elle  ré- 
sulte des  développements  naturels  de  l'humanité. 

VIII.  L'Économie  politique  assigne  à  VEtat^  comme  fonc- 
tion principale»  la  garantie  de  la  sécurité  intérieure  et  exté- 
rieure, la  garantie  de  Tordre  et  de  la  justice,  et  comme  fonc- 
tions accessoires  un  petit  nombre  de  services  pubUcs,  dont 
l'industrie  privée  ne  peut  se  charger. 

Lé  Socialisme  tend  au  contraire  à  metlre  toute^U^s  activités 
sociales  sous  la  direction  de  l'État,  à  supprimer  toute  initia- 
tive individuelle,  à  organiser  la  société  sous  une  forme  com- 
muniste et  despotique. 

IX.  L'Économie  politique  considère  V intérêt  individuel,  qui 
se  manifeste  par  la  propriété  et  la  libre  concurrence,  comme 
le  moteur  universel  et  principal  de  la  société.  Elle  croit  à  la 
tendance  harmonique  et  providentielle  des  intérêts  individuels, 
même  lorsqu'ils  sont  antagonistes.  Elle  ne  compte  que  dans 
une  faible  mesure  sur  la  force  de  l'intérêt  social  produit  par 
Tesprit  de  dévouement  et  le  sentiment  de  fraternité. 

Le  Socialisme  part,  au  contraire  de  celte  hypothèse,  que 
l'esprit  de  fraternité  et  de  dévouement  peut  et  doit  rem* 
placer  l'intérêt  individuel  qu'il  flétrit  du  nom  d'individua- 
lisme. 

X.  L'Économie  politique  s'atlache  à  constater  les  lois  na- 
turelles de  la  formation  et  de  la  répartition  de  la  richesse.  Elle 
réclame  ensuite  la  suppression  des  obstacles  qui  s'opposent  à 
leur  application,  certaine  que  ces  lois  sont  conformes  à  la 
justice,  et  que  de  leur  libre  action  résulte  Y  organisation  natu- 
relle des  sociétés  et  tous  les  avantages  qu'il  leur  est  donné  de 
pouvoir  recueillir  ;  ~  certaine  qu'elles  sont  favorables  à  toutes 
les  classes  dont  les  intérêts  sont  solidaires,  et  qu'il  est  impos- 
sible d'y  substituer  utilement  et  équilablement  des  combi- 
naisons artificielles. 

Le  Socialisme  ignorant  ou  niant  l'existence  de  ces  lois,  ou 
jien  encore  attribuant  les  maux  de  la  société  à  ces  lois  lais- 
sées à  leur  libre  cours,  pense  qu'il  appartient  aux  législateurs 


120  NOTES  ET   PETITS  TRAITÉS. 

de  combattre  la  nature  des  choses,  d'imposer  une  organisation 
artificielle  de  la  société  et  du  travail,  et  de  favoriser  les  classes 
les  plus  pauvres,  comme  dans  le  passé  le  socialisme  aristocra- 
tique irsiyMlaii  à  concentrer  aux  mains  du  plus  petit  nombre 
les  avantages  du  rang  et  de  la  richesse.  —  Il  ne  prend  pas 
garde  que,  si  le  socialisme  démocratique  semble  plus  généreux 
comme  s'appliquant  au  plus  grand  nombre,  il  n'est  pas  plus 
fondé  en  équité,  et  qu'au  surplus  il  a  pour  effet  de  nuire  phy- 
siquement et  moralement  à  ceux-là  même  qu'il  veut  favo- 
riser*. 

XI.  L'Économie,  politique  croit  donc  au  progrès  par  la  ré- 
forme des  abus,  des  injustices,  des  monopoles  et  des  règle- 
ments erronés;  elle  l'attend  de  la  découverte  progressive  et 
de  la  vulgarisation  des  principes  de  la  science  de  l'organisa- 
tion naturelle  des  sociétés. 

Le  Socialisme  pousse  plus  loin  sa  croyance  ;  il  pense  avoir  à 
sa  disposition  des  procédés  sociétaires  à  l'aide  desquels  on 
peut  procéder  à  une  refonte  sociale^  — procédés  que  l'écono- 
mie politique  croit  contraires  à  la  nature  de  l'homme. 

Au  fond,  l'Economie  poUlique  et  le  Socialisme  croient  tous 
deux  au  progrés  ;  ils  désirent  tous  deux  l'amélioration  physi- 
que,, intellectuelle  et  morale  de  l'espèce;  mais  ils  diffèjrent 
radicalement  par  les  moyens  auxquels  ils  ont  confiance. 

Ils  diffèrent  aussi  par  le  langage.  Le  Socialisme  s'adressant 
au  cœur,  procède  par  voie  de  sentiment,  émet  des  proposi- 
tions consolantes,  propres  à  toucher  les  âmes  sensibles  et  fa- 
ciles à  s'illusionner;  il  rend  la  société  responsable.  Il  affirme 
positivement  qu'il  a  par-devers  lui  des  moyens  efficaces  de  ré- 
organisation et  d'un  effet  immédiat  contre  la  misère  ou  pour  le 
bien-ôlre.  —  La  Science  économique,  parlant  à  la  Raison;  fai- 
sant la  part  de  la  Société  et  de  l'Individu,  a  naturellement  un 

*  Voir  dans  le  Journal  des  Economistes,  août  1857,  un  rapport  verbal  sur 
le  Nouveau  traité  d'Économie  politique,  de  M.  Villiaumé,  dans  lequel 
M.  Passy  caracliiiise  heureusement  le  socialisme  par  la  préoccupation  ex- 
clusive du  g^ouverncmcnt  pour  une  classe  de  la  société. 


BOT   ET   LIMITES   DE    L* ÉCONOMIE   POLITIQUE.  12i 

langage  plus  froid  et  plus  sévère  ;  elle  constate  une  nature  des 
choses  qu  on  ne  peut  méconnaître,  elle  combat  les  illusions,  et 
montre  souvent  les  dangers  et  la  cause  du  mal,  là  où  le  so- 
cialisme voyait  le  remède. 

D'après  les  distinctions  qui  précèdent,  on  voit  que  deux 
choses  ne  peuvent  avoir  des  caractères  plus  différents  que 
Téconomie  politique  et  le  socialisme  :  lune  suit  la  voie  de  la 
vérité,  Tautre  est  sur  le  chemin  de  l'illusion.  Ce  n'est  que  par 
calcul  ou  par  ignorance  qu'on  a  pu  les  confondre. 

Quelquefois,  souvent  même,  on  les  trouve  amalgamées  dans 
des  écrits  dont  les  auteurs  se  disent,  selon  leur  tempérament, 
économistes  ou  socialistes,  et  qui  forment  des  compositions 
d'un  caractère  bâtard  dont  les  nuances  peuvent  varier  à  Tinfuii . 

Nous  prenons  ici  le  mot  socialisme  dans  un  sens  neutre  et 
scientifique  de  dénominateur  commun  des  systèmes  socié- 
taires proposés  par  un  certain  nombre  de  réformateurs  ex- 
centriques de  la  société  *. 

§  IX.  —  li^éeonomie  politique,  la  Philosophie  et  la  Morale. 
Heproehe  de  Matérialisme.— Nature  de  la  seienee  économiiiue. 

Jadis  la  philosophie  était  la  science  de  la  sagesse,  en  vieux 
français,  de  la  sapience,  c'est-à-dire  du  savoir,  de  la  vérité,  de 
la  nature  des  choses;  c'est-à-dire  encore  du  vrai,  du  beau,  de 
l'utile,  du  bien. 

Depuis  que  les  diverses  parties  de  la  science  se  sont  déve- 
loppées, et  que  la  division  du  travail  s'est  introduite  dans  les 
connaissances  humaines,  la  philosophie  est  devenue  plus  spé- 
cialement la  science  des  premiers  principes,  des  premières 
causes  et  des  rapports  généraux  qui  lient  toutes  les  sciences, 
comme  un  tronc  auquel  se  rattachent  toutes  les  branches  de 
l'arbre  encyclopédique,  entre  lesquelles  l'économie  politique, 
science  du  travail  et  de  l'industrie  humaine,  est  une  des  plus 
importantes,  sinon,  la  plus  importante. 

Dans  un  sens  un  peu  plus  restreint ,  le  mot  de  philosophie  ex- 

*  Voir  plus  loin  une  note  spéciale  sur  le  Socialisme. 


133  stores  ET   KTITS  TtJOTD. 

prime  l'ensemble  des  principes  géuéranx  d'une  science,  Tap- 
précîalîon  des  doctrines  el  des  faits  relatif  à  cette  science 
dans  ce  qu'ils  ont  de  plus  général  et  de  plus  synthétique. 
C'est  ainsi  qu'on  dit  de  nos  jours  :  la  philosophie  de  Thistoire 
et  même  la  philosophie  chimique.  C'est  ainsi  qu'on  peut  dire 
que  l'économie  politique  est  la  philosophie  de  la  statistique  et 
de  l'industrie  liumaine;  comme  on  peut  dire,  à  un  autre  poinl 
de  Tue,  quelle  est  la  physiologie  et  l'anatomie  de  la  société, 
puisqu'elle  en  analyse  le  mécanisme  et  les  fonctions  et  quelle 
en  déduit  des  obsenrations  générales  qui  lui  sont  propres. 

Dans  les  collèges,  les  programmes  officiels  l'ont  subdivisée: 
en  psychologie  ou  étude  générale  des  fiacultés  de  l'àme;  — en 
logique  ou  étude  spéciale  des  facultés  intellectuelles;  —  en 
morale  ou  étude  des  devoirs  de  l'homme  (envers  lui-même, 
envers  la  société,  envers  la  ProWdence),  du  bien  et  du  mal,  dn 
juste  et  de  l'injuste,  du  mérite  et  du  démérite;  —  en  théo- 
dicée  ou  étude  de  Dieu,  dont  le  principal  caractère  est  la  jus- 
tice; —  en  histoire  de  la  philosophie  ou  histoire  des  idées  des 
principaux  philosophes. 

On  voit  par  cette  simple  énumération  combien  l'économie 
politique,  en  analysant  les  besoins  de  Thomme  et  les  moyens 
avec  lesquels  il  les  satisfait  par  le  travail  et  l'échange,  en  étudiant 
l'organisation  et  les  besoins  de  la  société  laborieuse,  en  appro- 
fondissant la  notion  de  l'utile  parallèlement  avec  la  notion  du 
droit  et  du  juste  %  en  faisant  connaître  plusieurs  côtés  n^li- 
gés  de  la  nature  des  choses  ou  entièrement  ignorés,  combien, 
disons-nous,  l'économie  politique  fournit  d'indispensables  lu- 
mières à  toutes  les  parties  de  la  philosophie,  et  combien  la 
morale  philosophique  ou  religieuse  trouve  en  elle  de  points 
d'appui. 

*  Voir  sur  les  rapports  de  l'utile  et  du  jus!e,  \e  juste  et  futUe,  psr 
M.  Dametii,  vol.  in-8,  1859,  et  un  article  de  M.  de  Fontenay,  Jomrnal 
des  économistes,  juïWei  1802,  suivi  d'observations  de  M.  BaudriUart,  t^.. 
octobre  1862.  — Voir  sur  les  rapports  de  l'économie  politique  à  la  morale 
l'ouvrage  de  M.  Baudrillart,  cité  p.  128,  et  un  rapport  de  V.  Dunoyeri 
l'Académie  des  sciences  morales  et  politiques  dans  le  Journal  des  écowh 
>JjiiJ  et  1858. 


I5UT    ET   LIMITES   DE    l/ÉCONOMIE    rOLITIQUE.  125 

Quand  on  y  songe,  on  s'explique  difficilement  comment  il 
se  fait  que  ce  complément  substantiel  et  indispensable  de  la 
philosophie,  de  l'histoire,  du  droit,  ait  été  négligé  et  systé- 
matiquement repoussé.  Cette  lacune  de  renseignement  public 
dans  quelques  pays,  en  France,  notamment,  est  pour  une  grosse 
part  dans  les  mécomptes,  les  fautes,  les  discordes  et  les  mal- 
heurs  du  passé. 

Nous  allons  revenir  sur  Tutilité  de  cet  enseignement,  arrê- 
tons-nous avant  sur  le  reproche  de  matérialisme  (lisez  im- 
moralité!) un  de  ceux  qui  ont  le  plus  souvent  servi  de  prétexte 
aux  attaques  dirigées  contre  la  science  économique. 

En  soumettant  la  notion  de  TUtile  à  l'élaboration  scientifi- 
que, en  l'étudiant  sous  toutes  ses  faces,  l'économie  politique 
arrive  à  éclairer  et  guider,  à  redresser  même  la  notion  du 
droit  naturel  et  l'idée  morale  (tirée  du  dogme  religieux,  des 
manifestations  intimes  de  la  conscience  ou  de  la  raison); 
comme  c'est  l'effet  naturel  de  toute  science  (c'est-à-dire •de 
toute  vérité  démontrée)  sur  le  sentiment  traditionnel,  instinc- 
tif ou  raisonné.  Son  objet  est  à  la  fois  matériel  et  moral  ;  et  si 
elle  est  de  Tordre  des  sciences  dites  naturelles,  puisqu'elle  a 
pour  objet  certains  aspects  de  l'homme  physique,  elle  est  bien 
réellement  aussi  science  morale,  —  par  son  point  de  départ, 
l'homme  intellectuel  et  moral,  usant  de  sa  volonté,  libre,  res- 
ponsable; — ^par  son  but,  la  satisfaction  des  besoins  tant  intel- 
lectuels et  moraux  que  physiques  des  individus  et  des  socié- 
tés, en  accord  avec  la  justice;  —  par  ses  moyens  d'investiga- 
tion, l'étude  des  lois  qui  régissent  le  monde  moral  en  ce  qui 
louche  à  l'activité  humaine. 

En  vérité,  il  y  a  aberration  à  conclure  qu'une  science,  par 
cela  seul  qu'elle  cherche  à  se  rendre  compte  comment  les 
hommes  travaillent  d'une  manière  plus  rationnelle  ou  plus 
productive,  comment  ils  se  répartissent  le  plus  équitablement 
les  fruits  de  leurs  efforts  et  de  leurs  peines  et  les  emploient 
plus  raisonnablement,  comment  individus  et  sociétés  peuvent 
mieux  éviter  la  misère,  et  augmenter  leur  bien-être,  —  cette 


124-  NOTES  FT  PETITS  TRAITES. 

science  doit  abaisser  les  esprits  et  les  âmes,  corrompre  le  sens 
moral,  pousser  les  hommes  à  se  déshabituer  des  jouissances 
intellectuelles  et  morales  et  à  dégrader  leur  raison  dansTa- 
bus  des  jouissances  physiques. 

C'est  ainsi  que  raisonnent  encore,  de  nos  jours,  des  hom- 
mes importants  par  leur  savoir  à  d'autres  égards  l 

A  cet  inintelligent  reproche  de  matérialisme,  l'économie  po- 
litique a  une  réponse  à  chaque  pas.  Qu'on  la  suive  en  détail  et 
qu'on  juge. 

Pour  éviter  ce  reproche  à  la  science,  plusieurs  économistes 
se  sont  attachés  à  faire  ressortir  les  côtés  élevés  de  cette  étude, 
à  lui  inoculer  lé  spiritualisme  ;  mais  d'autres,  plus  ou  moins 
anliéconomistes,  ont  eu  la  prétention  de  fonder,  sur  celte 
donnée,  une  économie  politique  plus  élevée,  plus  philoso- 
phique ,  plus  morale ,  plus  religieuse ,  plus  démocratique, 
plus  sympathique  aux  classes  souffrantes,  une  économie  po- 
litique spiritualiste,  —  chrétienne,  —  charitable,  — socialiste, 
française;  d'autres,  sans  aller  si  loin,  l'ont  subordonnée  à 
la  philosophie,  à  la  morale,  à  la  religion  et  même  à  la  natio- 
nalité :  les  uns  par  croyance  sérieuse,  les  autres  pour  faire 
accepter  la  science  par  d'influents  adversaires,  les  autres  sim- 
plement pour  abriter  quelque  théorie  de  leur  invention. 

Autant  de  prétentions,  autant  d'efforts  inutiles  qui  ont  com- 
promis l'autorité  de  la  science  pour  quelque  succès  éphémère. 
L'économie  politique  n'a  rien  à  voir  avec  la  reUgion  et  la  na- 
tionalité, avec  la  forme  ,du  gouvernement  S  elle  a  un  tout 
autre  champ  que  la  morale,  qui  peut  lui  servir,  mais  quelle 
aide  à  son  tour  ;  elle  est  une  branche  distincte  de  la  philoso- 
phie considérée  comme  tronc  de  toutes  les  sciences  ;  elle  est, 
dans  un  autre  sens  du  mot,  la  philosophie,  c'est-à-dire  Tètudo 
des  lois  générales  de  l'industrie  humaine,  comme  elle  en  est, 
à  d'autres  points  de  vue,  la  physiologie,  l'anatomie,  Téconc- 
mie  sociale.  Science,  elle  ne  s'adresse  ni  au  sentiment,  ni  â  la 
sympathie  pour  aucune  classe  spécialement  ;  mais  elle  signale 

*  Elle  peut  cependant  contrôler  les  docirines  el  les  résultats  de  la  poK- 
tique  au  point  de  vue  de  l'utile  et  du  juste. 


BUT   ET   LIMITES    DE    l'ÉCOINOUIE    TULITIQUE.  125 

l'utile  et  le  juste  pour  chacun  et  pour  tous;  elle  montre 
Tabus,  et  distingue  ceux  qui  en  profitent  et  ceux  qui  en  souf- 
frent. N'est-ce  donc  pas  une  mission  assez  ample,  assez  flat- 
teuse? Cette  mission  est-elle  donc  sans  grandeur  et  sans 
poésie  ? 

Elle  n'a  rien  à  voir  avec  les  théories  du  spiritualisme  et  du 
matérialisme  des  écrivains  philosophiques,  qui  en  sont  arrivés  à 
ne  plus  guère  se  comprendre  avec  ces  deux  termes,  tant  a  va- 
rié la  signification  de  chacun  d'eux.  En  partant  de  l'étymolo- 
gie,  on  peut  dire  que  l'économie  politique  est  à  la  fois  spiri- 
tualiste  et  matérialiste,  parce  qu'elle  tient  grand  compte  des 
forces  intellectuelles  et  morales  des  hommes  et  des  résultais 
moraux  de  leur  activité,  grand  compte  aussi  de  la  matière  à 
l'aide  de  laquelle  cette  activité  se  produit.  Si  on  veut  faire  des 
deux  termes,  des  synonymes  des  qualificatifs  moral  et  immo- 
ral, l'économie  politique  est  forcément  spiritualiste,  nous 
l'avons  prouvé  plus  haut  ;  il  n'y  a  pas  à  s'efforcer  de  faire  en- 
trer le  spiritualisme  en  elle  ;  et  c'est  une  objection  sans  fon- 
dement que  l'on  fait  quand  on  invoque  contre  elle  le  reproche 
de  matérialisme,  —  mot  vide  de  sens  en  philosophie,  qualifi- 
cation inexacte  et  absurde  dans  le  sens  usuel  d'immoralité*! 

L'ignorance,  les  préjugés,  les  abus,  le  calcul  des  intérêts 
privés,  l'esprit  de  système  ont  produit,  nous  l'avons  vu,  un  bien 
grand  nombre  de  préventions  contre  l'économie  politique. 

La  prévention  tirée  du  reproche  de  matérialisme  ou  d'im- 
moralité, est  une  des  plus  répandues,  bien  qu'il  y  soit  victo- 
rieusement répondu  par  l'ensemble  des  études  économiques  ; 
'arrêtons-nous  encore  sur  ce  point  avec  l'illustre  M.  Dunoyer, 
dont  la  science  déplore  la  perte  récente. 

*  Voir  une  intéressante  discussion  entre  M.  Dameth,  professeur  d'écono- 
mie politique  à  l'Académie  de  Genève,  et  M.  H.  Baudrillart,  professeur 
suppliant  d'économie  politique  au  Collège  de  France,  sur  le  spiritualisme 
en  politique,  Journal  des  économistes,  mai,  juillet,  octobre  1862.  —  Voir 
du  Spiritualisme  en  économie  politique,  par  M.  l\ondelet,  in-8, 1859,  et  les 
écrits  indiqués  ci-dessus,  p.  122,  Note. 


126  NOTES   ET    PETITS   TRAITÉS. 

«  On  reproche  aux  études  économiques,  a  dit  M.  Dunoyer\ 
détourner  beaucoup  trop  Taclivité  elles  affections  univer- 
selles vers  la  recherche  des  biens  matériels,  d'abaisser  à  la 
fois  les  cœurs  et  les  intelligences.  11  faudrait,  ce  me  semble, 
pour  qu'elles  eussent  un  si  triste  effet,  qu'on  en  eût  pris  uue 
idée  bien  peu  exacte,  et  qu'on  leur  imprimât  une  direction 
bien  mal  avisée.  Ne  leur  fût-il  assigné  d'autre  objet  que  Tac- 
quisition  de  la  richesse,  rien  ne  serait  encore  si  aisé  que  de 
leur  imprimer  une  direction  élevée  et  morale.  Et,  en  effet,  la 
fortune  ne  sert-elle  donc  qu'à  la  satisfaction  de  plaisirs  gros< 
siers?  Prenons  garde  qu'elle  peut  être  recherchée,  et  qu'elle 
doit  l'être,  comme  un  instrument  de  force,  d'indépendance, 
de  dignité,  plus  encore  que  comme  une  source  de  bien-être. 
Considérons  aussi  que  les  travaux  qui  la  créent  sont  par  eux- 
mêmes  un  moyen  très-actif  de  développement  et  de  morali- 
sation;  que  ces  travaux,  pour  s'exécuter  avec  aisance  et  avec 
succès,  exigent  l'acquisition  de  toute  sorte  de  talents  et  de 
qualités  honorables;  que  leur  puissance  est  aussi  élroitement 
subordonnée  au  progrès  des  mœurs  qu'à  celui  des  idées,  et  que, 
voulût-on  n'assigner  à  l'activité  sociale  d'autre  objet  que  d'eiir 
richir  la  société,  il  ne  serait  permis  encore  de  négliger  aucun 
des  arts  élevés  que  la  société  pratique;  qu'elle  a  besoin,  pour 
prospérer,  d'imagination,  de  goût,  de  science,  d'honneur,  de 
morahté,  tout  aussi  bien  qu'elle  a  besoin  des  matériaux,  des 
instruments,  des  forces  aveugles  qu'elle  emploie,  j» 

«  Et  d'ailleurs,  est-ce  donc  seulement  pour  s'enrichir  qu'elle 
s'impose  des  labeurs  si  rudes?  qu'elle  acquiert  avec  effort 
tant  de  précieuses  qualités,  reconnues  indispensables  au  pro- 
grès de  son  opulence?  Et  ne  serait-il  pas  vrai  de  dire  qu'elle  ne* 
travaille  avec  tant  d'ardeur  à  accroître  son  opulence  que  pour 
se  préparer  à  des  acquisitions  d'un  ordre  plus  élevé?  Il  est 
digne  de  remarque  que  notre  société,  qu'on  croit  si  exclusi- 
vement préoccupée  de  la  recherche  des  biens  terrestre,  ne 
dépense  peut-être  pas,  tout  compté,  moins  de  cent  millions 

*  Discours  d'ouverture  de  la  séance  publique  annuelle  de  rAcadëmie 
des  sciences  morales  et  politiques  (1846]. 


BPT   ET   LIM1TÏ:6   DE    l'ÉGONOMIE    POLITIQUE.  127 

tous  les  an$  pour  la  salisfaclion  de  ses  besoins  religieux;  qu'elle 
paye  encore  plus  sans  doute  pour  les  services  de  toute  espèce 
que  réclame  son  intelligence,  infiniment  plus  encore  pour  les 
soins  innombrables  donnés  à  son  imagination,  et  qu'à  vrai 
dire  on  pourrait  assigner  pour  fin  à  l'activité  sociale  Taccrois- 
sement  des  richesses  morales,  intellectuelles,  effectives,  tout 
aussi  bien  que  celui  des  richesses  purement  matérielles.  £i  la 
science  économique  ne  s'occupe  directement  ni  de  politique, 
ni  de  morale,  ni  d'esthétique,  ni  de  technologie,  ni  d'aucun 
art  particulier  quelconque,  elle  enseigne  comment  tous  les 
arts  possibles  entrent  dans  l'ordonnance  générale  de  la  société, 
quel  rôle  ils  y  jouent,  quel  appui  mutuel  ils  s'y  prêtent,  quel 
lien  fraternel  les  unit,  à  quel  ensemble  de  causes  se  lie  la  puis- 
sance des  uns  et  des  autres,  et  comment  les  classes  nombreuses 
qui  les  exercent  trouvent  toutes  indistinctement,  quoique  à 
des  degrés  divers,  dans  les  services  qu'elles  rendent,  les 
moyens  de  vivre,  de  s'enrichir,  de  s'honorer,  de  s'élever,  de 
s'ennoblir,  et  peuvent  se  rendre  communs,  par  du  travail  et 
des  échanges,  les  biens  de  toute  espèce,  matériels,  immaté- 
riels, que,  dans  sa  fécondité  inépuisable,  ne  cesse  d'engendrer 
l'universelle  activité.  Nulle  science,  à  vrai  dire,  ne  fait  mieux 
comprendre  le  mécanisme  naturel  de  la  société,  n'en  donne 
des  idées  plus  simples,  plus  lucides,  plus  commodes,  et  n'offre, 
en  réalité,  un  attrait  plus  puissant.  » 

Le  reproche  de  tourner  trop  exclusivement  les  esprits  vers 
les  biens  matériels  n'est  donc  pas  exact,  puisque  l'économie 
politique  se  préoccupe  au  même  degré  des  biens  immatériels. 
Mais  fût-il  exact,  qu'il  ne  devrait  pas  plus  s'adresser  à  Técono- 
mie  politique  qu'à  chacun  des  divers  arts  qu'elle  considère, 
savoir  :  l'agriculture,  l'industrie,  le  commerce,  et  tous  les  arts 
qui  ont  pour  but  d'accroître  l'aisance  générale;  —  pas  plus  à 
l'économie  politique,  qu'aux  autres  sciences  ayant  pour  but  et 
pour  effet  de  développer  l'intelligence  de  l'homme,  premier 
instrument  de  production  et  d'aisance. 

On  peut  dire  de  plus  à  son  avantage  que,  si  elle  s'occupe  des 
moyens  généraux  de  produire  la  richesse  el  de  V^  S.râ^  v^w^xi.- 


128  NOTES   ET    PETITS   TRAITÉS. 

1er  plus  facilement,  elle  s'occupe  également  des  moyens  de  la 
répartir  plus  équitablement  et  de  luliliser  plus  fructueuse- 
ment)  toujours  en  vue  de  Tamélioration  des  masses  sous  le  triple 
rapport  physique,  intellectuel  et  moral  de  1  espèce  humaine; 
on  peut  dire  par  conséquent  que  l'économie  politique  est 
une  des  branches  de  la  science  universelle  de  la  justice. 
De  quelque^façon  qu'on  la  considère,  quand  on  la  considère 
en  connaissance  de  cause,  on  arrive  à  conclure  avec  M.  Droz 
que  Téconomie  politique  est  le  meilleur  auxiliaire  de  la  mo- 
rale *. 

§  s.  —  utilité  de  renseignement  de  réeonemie  pelHiqne. 
Intérêt  qu'offre  eette  étude. 

L*économie  politique,  on  l'a  vu,  est  l'auxiliaire  et  souvent 
aussi  l'éclaireur  des  autres  sciences  morales  et  politiques,  du 
Droit,  de  la  Morale  elle-même,  soit  traditionnelle,  soit  philo- 
sophique et  rationnelle;  elle  est  spécialement  le  flambeau  de  la 
Statistique  et  de  l'Histoire,  le  conseil  de  la  Politique  et  de  l'Ad- 
ministration. Science  générale  ou  Philosophie  de  rAgriculture, 
de  l'Industrie,  du  Commerce,  et  de  toutes  les  branches  de 
l'activité  humaine,  elle  montre  laccord  et  la  divergence  des 
intérêts  individuels  et  des  intérêts  sociaux,  des  intérêts  des 
pauvres  et  des  riches;  —  Physiologie  et  Anatomie  sociale,  die 
montre  l'organisation  rationnelle  des  sociétés,  les  conditions  du 
bien-être  et  les  causes  de  misère  des  familles  et  des  groupes 
de  population*.  Elle  signale  les  abus,  les  injustices,  les  mono- 
poles, les  vices  de  toute  espèce  qui  obstruent  le  mécanisme 
social  et  font  obstacle  aux  lois  naturelles  de  la  Providence. 
Elle  combat  la  routine  et  les  préjugés  populaires  de  nation, 
de  gouvernement,  de  caste,  d'industrie,  de  profession.  Elle 
analyse  et  dissipe  les-  illusions,  les  fausses  théories  qui  sur 
gissent  dans  le  mouvement  des  esprits.  Elle  travaille  à  faire 
disparaître  les  mauvais  sentiments  qui  divisent  les  classes  de 

*  M.  H.  Baudrillart  a  lait  une  ample  démonstration  de  cette  vérité  dans 
son  ouvrage  Des  rapports  de  la  morale  et  de  V Économie  politique.  80;  1860. 
V,  les  écrits  indiqués  ci-dessous,  p.  Vi^  elVfô,  e\\  wqV^. 


nUT   ET    LIMITES    DE    L  ECONOMIE    POLIUQDE.  129 

citoyens  au  sein  d'un  même  pays,  et  qui  divisent  les  pays  au 
sein  deThumanité;  elle  tend  à  diminuer  les  défauts,  les  difficul- 
tés et  la  responsabilité  des  gouvernements,  en  même  temps 
que  les  exigences  et  les  travers  des  gouvernés;  elje  montre 
enfin,  pour  tout  dire  en  un  mot,  la  voie  du  progrès  conforme 
à  la  nature  des  choses,  —  du  progrès  susceptible  de  réali- 
sation. 

L'économie  politique  évidemment  n'est  tout  cela  et  ne  peut 
faire  tout  cela,  à  un  moment  donné,  que  dans  une  certaine  li- 
mite ;  —  mais  le  moyen  d'augmenter  ses  services  c'est  de  l'en- 
seigner et  de  l'étudier.  Par  l'enseignement  disparaîtront  les 
causes  qui  se  sont  opposées  à  ses  progrès,  qui  ont  compromis 
son  autorité.  Par  l'enseignement  et  l'étude,  elle  fera  de  nou- 
velles étapes  sur  le  chemin  de  la  vérité,  elle  fournira  de  nou- 
velles lumières  aux  autres  sciences  morales  et  celles-ci  la 
fortifieront  à  leur  tour.  D'où  résulteront  plus  de  saines  notions 
dans  le  inonde,  plus  de  conditions  de  stabilité,  d'accord  entre 
les  classes^  de  paix  entre  les  nations,  Ae  progrés  sans  révolu- 
tion^ de  bien-être  et  de  bonheur. 

L'économie  politique  est  plus  ou  moins  enseignée  dans  les 
écoles  et  les  universités  des  divers  pays  ;  mais  cette  branche 
de  l'instruction  a  partout  de  nombreuses  lacunes.  En  France, 
tout  est  à  faire!  Fontenelle  disait  ^  que  sous  Louis  XIV,  <(  les 
mathématiques  et  la  physique  étaient  généralement  inconnues 
et  passaient  pour  inutiles.  »  De  nos  jours  on  en  peut  dire  au- 
tant de  l'économie  politique. 

Semble-t-il  croyable  que  dans  ce  pays,  chez  un  peuple  qui  a 
la  prétention,  à  divers  égards  justifiée,  de  tenir  une  des  têles 
de  la  civihsation,  —  les  hommes  qui  sont  créateurs. de  la  ri- 
chesse dans  une  branche  quelconque  de  l'activité  sociale,  con- 
sonamateurs  de  cette  même  richesse  à  cent  titres  divers,  coo- 
pérateurs  dans  une  industrie  quelconque,  soit  à  titre  d'enlrc- 
preneurs,  soit  à  titre  de  travailleurs,  soit  à  titre  de  posses- 
seurs d'instruments  de  travail  ;  —  puissants  avec  de  nombreux 

*  Préface  à  V Histoire  àe  V académie  des  mence%^  p.  4. 


i?jt)  %fJf€i   ET    FETiTS   TKâITÉ. 

înlérétâ  à  sauTegarder,  les  utopies  à  combattre  :  panTUPsavec  la 
misère  â  éditer,  Taisance  à  acquérir  ;  —  qui  sont  les  uns  pré- 
dicateurs de  inorale,  les  autres  gardiens  de  Tordre  social,  oa 
législateurs,  ou  ju^es  dans  les  complications  d'intérêts,  ou 
con^reils  des  parties  adverses,  ou  gouTemants,  administrateurs 
des  intérêts  publics,  réformateurs  des  abus«  redresseurs  des 
préjugés  populaires  ;  —  semble-t-il  possible  que,  d'après  la 
manière  dont  les  choses  sont  organisées,  tous  ces  hommes  né- 
gligent d'apprendre  ce  qu'on  peut  savoir,  de  par  la  science, 
sur  les  lois  générales  de  la  production,  de  la  distribution 
et  de  remploi  de  la  richesse,  sur  la  propriété,  sur  les  intérêts 
individuels  et  sociaux,  nationaux  ou  internationaux,*  sur  l'or- 
ganisation naturelle  des  sociétés,  les  devoirs  des  gouverne- 
ments, etc.,  pour  s'en  tenir  à  l'inspiration  qui  leur  tiendra  d'un 
préjugé,  de  la  routine,  de  l'intérêt  privé,  d'une  théorie  d'admi- 
nistration surannée. 

L'utilité  de  l'enseignement  des  connaissances  économiques 
ressort  avec  une  force  d'axiome  de  toutes  les  considérations 
que  nous  venons  de  présenter.  Toutes  les  classes  de  la  société, 
riches  et  pauvres,  jeunes  et  vieux,  savants  et  ignorants,  gouver- 
nants et  gouvernés,  y  trouveraient  une  force  intellectuelle  et 
morale  ;  et  il  en  résulterait  pour  la  société  à  la  fois  plus  de 
calme,  plus  d'activité,  plus  de  moralité,  plus  de  bien-être,  plus 
de  bonheur.  En  vérité,  il  est  bien  juste  de  dire  que.:  «  l'ave- 
nir appartient  aux  nations  qui  connaîtront  le  mieux^  et  qui 
sauront  le  mieux  appliquer  les  principes  de  la  science  écono* 
mique^  »  C'est  pourquoi  on  ne  saurait  trop  répéter  avec  le 
souverain  qui  gouverne  le  pays  où  Técononiie  politique  est  le 
moins  enseignée  :  «  C'est  le  devoir  des  bons  citoyens  de  ré- 
pandre les  saines  notions  d'économie  politique.  » 

Mais,  dit-on,  comment  enseigner  à  la  jeunesse,  aux  classe^ 
ouvrières,  une  science  si  abstraite?  —  Ce  ne  peut  plus  être  là 
une  objection  aujourd'hui.  Par  suite  des  nombreuses  élabora^ 

^  A.  Fi  Choi'bulicz,  Précis  de  ïo  science  économique, VA, iA« 


BUT   ET   LlUITES   DE   L*ÉGOKOMIE   POLITIQUE.  131 

tions  dont  les  principales  notions  ont  été  Tobjet,  rien  de  plus 
facile  que  de  faire  une  série  de  programmes  appropriés  aux 
écoles  de  toute  nature  et  diversifiés  selon  la  population  qui 
les  fréquente.  D*autre  part,  il  est  aussi  facile  et  plus  facile 
môme  d'intéresser  de  jeunes  auditeurs  avec  des  questions  qui 
touchent  aux  affaires  et  au  bien-être  de  leurs  familles,  que  de 
leur  faire  écouter  toute  autre  leçon  d'histoire,  de  géographie, 
de  grammaire^  de  calcul  l  il  serait .  infiniment  plus  facile 
d'attirer  l'attention  des  collégiens,  avec  l'exposé  du  méca- 
nisme social,  et  des  divers  phénomènes  économiques  qui  s'ac 
complissent  sous  leurs  yeux  et  dont  ils  entendent  discuter  ab 
hoc  et  ab  haCy  dans  leurs  familles,  qu'avec  des  thèmes,  des 
versions,  les  cours  de  logique  et  de  rhétorique  minutieuses 
qu'on  leur  fait.  Consultez-les,  ils  vous  diront  combien  ils  préfè- 
rent les  professeurs  d'histoire  qui  font  quelques  digressions  à 
ce  sujet. 

A  fortiorij  s'il  s'agissait  des  hommes  faits.  Au  surplus,  nous 
répéterons  ce  que  nous  avons  dit  ailleurs  :  a  L'économie  po- 
litique ne  manque  d'attrait  que  pour  des  esprits  sans  portée; 
elle  a  pu  répondre  à  l'habile  orateur  qui,  à  propos  du  libre 
échange,  l'a  traitée  un  jour  en  pleine  tribune  de  «  littérature 
«  peu  divertissante  ^  :  »  —  Je  ne  suis  pas  la  littérature,  je  suis 
une  science  :  la  vérité,  l'honnêteté,  la  clarté  de  mes  principes, 
voilà  mon  genre  d'attrait.  Venez  à  moi  si  vous  voulez  vous 
instruire  et  perdre  vos  préjugés  ;  adressez-vous  (non  à  Smith, 
Say,  MacCulloch  ou  Dunoyer,  etc.),  mais  à  celles  des  muses 
dont  c'est  la  spécialité,  si  vous  voulez  avoir  de  Tagrément;  — 
allez  chez  Bobèche  ou  chez  Gahmafré,  si  vous  voulez  vous  di- 
vertir. » 

Mais  où  prendre  des  professeurs? — D'abord  parmi  les  adep- 
tes, rares  il  est  vrai,  de  la  science,  mais  encore  assez  nombreux 
pour  occuper  une  chaire  dans  chaque  faculté.  —  Que  si,  pour 
Une  raison  ou  une  autre  les  économistes,  en  titre  ou  déjà  pré- 

*  M.  Tliiers,  à  TAssemblée  législative  en  1851,  en  combattant  le  çcoietdtt 
réforme  douanière  proposé  par  M.  Sainte-Beuve. 


152  KOTES   ET   PETITS  TRAITES. 

parés,  ne  conviennent  point,  qu*on  prenne  les  premiers  venus, 
(parmi  les  hommes  à  esprit^  cultivé  bien  entendu),  qu'on 
prenne  même  des  adversaires  de  la  science  (politiques,  socia- 
listes de  toute  école,  littérateurs,  publicistes,  médecins,  admi- 
nistrateurs, moralistes,  négociants,  etc.),  et  qu'on  leur  donne 
pour  tout  programme  d'enseigner  l'économie  politique;  nous 
avons  la  conviction,  basée  sur  l'observation,  qu'au  bout  de  deux 
ou  trois  ans,  par  le  seul  effet  de  la  force  d'attraction  de  la  vé- 
rité étudiée,  leur  esprit  convergera  vers  le  giron  de  la  science 
orthodoxe,  de  celle  qui  arrive i  la  vérité  par  la  méthode  scien- 
tifique et  à  l'aide  de  l'étude  des  travaux  des  maîtres,  de  celle 
qui  n'est  en  dernière  analyse  qu'un  développement  de  la  sphère 
du  bon  sens  apercevant  le  vrai  et  le  bien. 

Nous  parlons  sérieusement.  —  Mais  si  on  trouve  que  nous 
plaisantons,' nous  n'insisterons  point  et  nous  signalerons  une 
autre  catégorie  de  professeurs  moins  sujets  à  caution  et  qui  en 
peu  de  temps  formeraient  une  précieuse  armée  de  propa- 
gandistes. Nous  voulons  parler  des  professeurs  de  philoso- 
phie et  d'histoire.  Us  savent  étudier,  ils  savent  enseigner,  et 
dés  la  seconde  année  ils  enseigneront  passablement. 

Répondons  à  une  dernière  objection.  Comment  se  fait-il,  nous 
dit-on,  qu'un  économiste,  partisan  né  de  l'enseignement  libre, 
demande  la  création  de  renseignement  de  l'économie  politi- 
que par  rÉlat? —  D'abord,  on  peut  être  économiste,  très-ami 
de  la  Uberté  d'enseignement,  et  très-opposé  à  toute  espèce  de 
monopole,  et  concevoir  néanmoins,  avec  Adam  Smith,  l'orga- 
nisation par  l'État  ou  la  commune  d'un  certain  enseignemoit 
supérieur  que  l'industrie  privée  ne  pourrait  point  entrepren- 
dre, —  et  concevoir  encore  un  certain  enseignement  élémen- 
tîiire  donné,  public,  plus  ou  moins  obligatoire  et  comme 
œuvre  de  charité  ou  de  sécurité  sociale.  Kn  second  lieu,  il  y  a 
à  répondre  à  l'objection,  que  tant  que  l'État  et  la  comnrane 
croiront,  à  tort  ou  à  raison,  devoir  posséder  des  *  établisse- 
ments d'instruction  et  y  faire  enseigner  tout,  excepté  Técono- 
mie  politique,  la  logique  et  le  bon  sens  permettent  de  leur 


I 


BUT   ET   LIMITES   DE   L^ECONOHIE   POLITIQUE.  133 

faire  humblement  observer  que  s'ils  ont  une  exception  à  faire, 
cette  exception  ne  tombe  pas  sur  la  plus  utile  des  études. 

Ici  j'entends  encore  une  autre  objection.  J  y  réponds  sans 
la  formuler.  Les  cours  d'économie  politique  auraient  joui, 
s'ils  avaient  existé ,  ils  jouiront,  s'ils  doivent  exister,  de  la 
même  liberté  que  les  cours  d'histoire  et  de  philosophie.  Même 
avec  des  Loriquet  ou  des  prohibitionnistes  au  conseil  de  l'in- 
struction publique  (que  les  dieux  nous  en  préservent  cepen- 
dant), on  pourrait  encore  dire  d'excellentes  choses  dans  un 
cours  d'économie  politique  ou  sociale  ou  mieux  de  science  . 
économique;  car,  malgré  le  nom  de  .la  science,  il  n'y  est 
point  traité  de  mécanismes  constitutionnels,  d'or^^anisation  des 
pouvoirs  pubUcs,  du  jeu  des  partis,  etc  ;  —  en  un  mot  de  Poli- 
tique ;  et  c'est  pour  cela  qu'il  y  aurait  tout  avantage  de  revenir 
à  la  dénomination  à  la  fois  neutre,  simple  et  exacte  d'ËcoNo- 
MiQUE  que  nous  avons  proposée. 


§  XI.  8nr  diverses  déflnitiens  de  la  «cienee. 

»  (Addition  au  §  1.) 

Dans  le  g  1  (p.  84)  sont  mentionnées  et  disculées  les  défini- 
tions de  Monlchrélien,  de  Rousseau,  de  Voltaire,  de  Montes- 
quieu, des  Physiocrates,  d'Adam  Smith,  de  J.  B.  Say,  de  l'au- 
teur; de  Sismondi,  Sforch,Rossi,God.  Gavaignac,Ott,  J.S.Mill, 
Turgot,  Michel  ChevaUer,  Droz,  Coquelin,  Whately,  Bastial, 
Fonteyraud,  de  Fontenay. 

En  voici  quelques  autres  sur  lesquelles  nous  avons  eu  occa- 
sion de  reporter  notre  attention,  depuis  que  ce  qui  se  précède 
est  imprimé. 

L'abbé  Genovesi,  une  des  illustrations  philosophiques  du 
dix-huitième  siècle  et  un  des  premiers  promoteurs  des  idées 
économiques  en  Italie,  disait  :  «  Cette  partie  de  la  politique 
qui  embrasse  les  règles  pour  rendre  la  Nation  populeuse, 
riche,  sage,  policée,  peut  s'appeler  économie  civile.  »  —  Il  di- 
sait aussi  Économie  publique,  Économie,  science  écouovw\a;v\^ 


154  ^OTES   ET    VETITS   TRAITÉS. 

p.  98),  et  comprenait  ensemble  la  science  économique,  la  lé- 
gislation, Tadministration.  Le  départ  de  ces  notions  n*était  pas 
fait  dans  son  esprit,  ni  dans  aucun  autre  à  celte  époque. 

Dans  le  Dictionnaire  des  finances  de  l'Encyclopédie  métho- 
dique (1787),  «  l'Économie  politique  »  est  définie  :  «  La  pru- 
dence et  le  ménagement  que  l'on  met  dans  la  dépense  de  son 
bien  ou  de  celui  des  autres.» — C'est  là  l'économie  domestique 
et  tout  au  plus  l'économie  publique. 

James  Mill  (le  père),  une  des  autorités  de  la  science,  un  des 
émules  de  Ricardo,  Say  et  Malthus,  disait  dans  l'introduction 
de  ses  Éléments  d'économie  politique  (1808),  traduits  en  1823 
par  Parisot  : 

«  L'économie  politique  comprend  quatre  recherches  princi- 
pales :  l**  quelles  sont  les  lois  qui  règlent  la  production  des 
richesses  ;  — 2<*  les  lois  selon  lesquelles  les  richesses  produites 
par  le  travail  de  la  société  sont  distribuées  ;  —  5°  les  lois  selon 
lesquelles  les  richesses^ sont  échangées  les  unes  contre  les 
autres  ;'—  4**  les  lois  qui  règlent  la  consommation.  »  —  C'est,  à 
un  moindre  degré  de  condensalion,  la  formule  de  J.  B.  Say. 

Destutt  de  Tracy,  autre  illustration  philosophique  du  com- 
mencement de  ce  siècle,  disait  dans  l'avertissement  de  son 
Traité  d'économie  politique  (1815)  : 

tf  L'objet  d'un  traité  spécial  d'Éconamic  politique  est  d'exa- 
miner quelle  est  la  meilleure  manière  d'employer  toutes  nos 
facultés  physiques  et  intellectuelles  à  la  satisfaction  de  nos  di- 
vers besoins.  »>— Employer  nos  facultés  à  la  satisfaction  de  nos 
besoins,  c'est  produire  et  échanger,  puis  répartir  et  consom- 
mer la  richesse.  Destutt  de  Tracy  disait  autrement  et  moins 
clairement  la  même  chose  que  J.  B.  Say. 

M.  H.  Dunning4Iacleod,  qui  a  la  prétentioli  de  faire  de 
grandes  innovations  dans  la  science  {Eléments  ofpolitical  ec(h 
tp,  1858)^  k  commencer  par  la  définition,  dit  que  «  Técono^ 


^!^i 


BUT   ET    LIMITES    DE    L  ÉCONOMIE    POLITIQUE.  155 

iTiie  politique  a  pour  objet  de  découvrir  les  lois  qui  régissent 
les  relations  d'échange  ou  les  valeurs  des  quantités  ou  des 
objets;  »  ou,  en  moins  de  mots,  que  Téconomie  politique  est 
proprement  la  science  des  lois  qui  régissent  les  valeurs.  — 
C'est  la  définition  de  Mac  Culloch  et  de  Whately,  et  aussi  celle 
de  Condillac  avant  eux  (V.  p.  87,  94) . L'économie  politique  est 
eela,  mais  elle  est  autre  chose  encore. 

Nous  avons  rappelé  (p.  88)  l'opinion  de  M.  Jean  Reynaud 
croyant  que  l'économie  politique  doit  varier  avec  la  forme  des 
gouvernements;  il  faut  ajouter  que  celte  erreur  était  la  consé- 
quence naturelle  de  la  définition  qu'il  donnait  dans  son  rap- 
port au  ministre  (1848)  :  «  La  véritable  économie  politique, 
disait-il,  n'étant  autre,  en  définitive,  que  la  science  de  la  poli- 
tique et  dé  Tadministration...  »— Autre  erreur;  car  la  véritable 
économie  politique  n'est  ni  la  politique  ni  l'administration  ; 
mais  celles-ci,  pour  être  bonnes,  doivent  s'inspirer  de  l'éco- 
nomie politique/.,  la  véritable!  Jean  Reynaud,  esprit  supérieur 
cependant,  ne  savait  pas  l'économie  politique,  dont  il  voulut 
supprimer  l'enseignement.  Dix  ans  auparavant,  un  des  plus 
grands  écrivains  de  ce  temps-ci,  disait  à  l'illustre  Rossi,  qui 
nous  l'a  rapporté  :  a  II  nous  faut  maintenant  une  économie 
politique  nouvelle  ;  personne  n'a  plus  qualité  que  vous  pour 
remplir  cette  utile  lâche.  »  A  quoi  Rossi  répondit  ironique- 
ment :  «  Vous  tombez  bien  mal  ;  je  ne  sais,  moi,  que  la  vieille.  » 
Ces  deux  épisodes  justifient  bien  notre  assertion  (p.  429),  que 
l'économie  politique  est  généralement  inconnue  et  passe  pour 
inutile,  absolument  comme  les  mathématiques  du  temps  de 
Louis  XIV,  selon  ce  que  rapporte  Fontenelle. 


VALEUR -MONNAIE 

MÉTAUX   PRÉCIEUX   -   NUMÉRAIRE 


I.  L'Offre  et  la  demande.  —  H.  La  Monnaie  idéate.  —  III.  Évaluation  des 
sommes  historiques.  —  IV.  Si  la  baisse  des  Valeurs  est  une  augmen- 
tation de  la*  richesse.  —  V.  De  la  production  des  Métaux  précieux.  — 

VI.  Extrême  abondance  et  extrême  disette  des  Métaux  précieux.  — 

VII.  Statistique  du  Numéraire. 


I.   L'OFFRE  ET  LA  DEMANDE' 

Développements  sur  eëtte  formule  ^  —  et  pbénoniènes  qu'elle 
résume.  —  Tentatives  pour  la  remplacer.  —  Attaques  ineonsi- 
déré'es  dont  elle  a  été  l'objet. 

{Traité  (F économie  polUique  :  V.  le  cbap.  XVI  sur  la  Valeur  et  le  Prix.) 

La  formule  de  V offre  et  de  la  demande  désigne  le  concours 
et  la  lutte  qui  s'établit  entre  les  vendeurs  et  les  acheteurs  d'un 
produit,  ceux-ci  offrant  ce  qu'ils  veulent  échanger,  ceux-là 
demandant  ce  dont  ils  ont  besoin.  Le  résultat  de  ce  concours 
et  de  cette  lutte  est  le  prix  du  marché,  le  prix  courant,  le  cours, 
le  prix. 

Pour  bien  comprendre  la  portée  de  cette  formule,  il  faut 
donner  aux  mots  Offre  et  Demande  un  sens  bien  défini.  Voici 
conament  s'exprime  Rossi  à  cet  égard  : 

«  La  demande  n'exprime  pas  la  quantité  isolément  considé- 
rée, mais  la  quantité  dans  ses  rapports  avec  la  nature  et  l'in- 
tensité du  désir  qui  l'a  fait  rechercher,  et  avec  la  force  des 
obstacles  que  ce  désir  voudrait  et  pourrait  surmonter  pour  se 
satisfaire.  Tout  le  monde  peut  désirer  une  voiture,  un  hôtel; 
à  coup  sûr,  si  Tachât  et  l'entretien  de  ces  choses  ne  coûtaient 
que  quelques  écus,  il  n'est  peut-être  pas  un  do  vous  qui  voulût 

*  3*  édition.  —  La  1"»  dans  le  Dicl.  d'écon.  poiit.;  la  2-  dans  la  l'«  de 
!^o(e8  et  pelils  traités. 


138  NOTES   ET   PETITS   TRAITÉS. 

se  les  procurer.  Mais  si,  au  lieu  d'un  léger  sacrifice,  il  faut 
dépenser  des  sommes  considérables,  le  nombre  de  ceux  qui 
voudraient  réaliser  celte  demande  diminuera  à  proportion  de 
la  grandeur  de  la  dépense.  Sans  doute  on  désirera  encore  la 
voiture;  mais  c'est  là  une  demande  qui  ne  figure  pas  sur  le 
marché,  parce  que  les  uns  ne  voudraient  pas  et  les  autres  ne 
pourraient  pas  faire  le  sacrifice  qu'elle  exige,  surmonter  l'obs- 
tacle qui  s'oppose  à  la  réalisation  de  leur  désir. 

«1 1  en  est  de  même  pour  l'offre.  L'offre  n'exprime  pas  seu- 
lement la. quantité  offerte,  mais  cette  quantité  combinée  avec 
la  difficulté  ou  la  facilité  de  la  production.  En  effet,  s'il  existe 
aujourd'hui  sur  le  marché  dix  mille  paires  de  bas  ou  un  mil- 
lion d'aiguilles;  pouvez-vous  affirmer  que  c'est  là  l'offre  tout 
entière?  Mais  personne  n'ignore  que,  si  la  demande  est  pres- 
sante, il  arrivera  assez  promptement  une  quantité  énorme  de 
bas  et  d'aiguilles;  car  ce  sont  choses  dont  la  production  est 
facile.  En  conséquence,  il  ne  serait  pas  exact  de  dure  que  le 
prix  est  déterminé  uniques^ent  par  la  quantité  de  ces  denrées 
qui  se  (rouve  sur  le  marché  :  il  Test  aussi  par  la  facilité  qu'on 
a  d'augmenter  la  mesure  des  choses  offertes.  L'acheteur  sait 
qu'on  ne  peut  pas  lui  faire  la  loi  pour  des  bas  et  des  aiguilles. 

«  Changez  l'hypothèse.  Supposez  qu'il  s'agisse  de  blé,  et 
supposez  que  l'offre  ne  soit  que  les  deux  tiers,  les  quatre  cin- 
quièmes de  la  demande  effective. 'Vous  verrez  immédiatement 
l'aspect  du  marché  changer  d'une  manière  effrayante.  D'un 
côté  la  demande  est  de  nature  à  justifier  tous  les  sacrifices 
possibles  pour  la  satisfaire;  de  l'autre,  il  importe  peu  que 
l'offre  ne  soit  pas  de  beaucoup  inférieure  à  la  demande  :  cha- 
cun craint  d'être  atteint  par  le  déficit,  et  la  terreur  panique 
augmente  ces  angoisses  et  ces  craintes.  Chacun  sent  que,  s'il 
peut  renvoyer  au  lendemain  son  approvisionnement  de  bas  et 
d'aiguilles,  il  ne  peut  pas  également  différer  l'achat  de  sa 
nouriiture  ;  et  comme  on  sait  que  le  blé  ne  s'improvise  pas, 
que  la  ressource  de  l'importation  est  toujours  faible  et  incer- 
taine; comme  on  sait,  en  conséquence,  qu'il  faudrait  attendre 
la  récolte  de  l'année  prochaine,  la  demande  devient  de  plus 


VALEUR,   MONNAIE,    MÉTAUX    PRÉCIEUX,    NUMÉRAIRES.  i39 

en  plus  vive,  aveugle,  pressante,  et  la  valeur  échangeable;  du 
blé  dépasse  toutes  les  prévisions.  —  Telle  est  l'influence  que 
peut  exercer  sur  le  marché  la  rareté  de  ces  choses  dont  la 
quantité  ne  peut  augmenter  à  volonté.  Futilité  restant  la  même. 
«  Encore  une  fois,  par  les  nfiots  offre  et  demande,  il  ne  faut 
pas  entendre  seulement  les  quantités  matérielles  qui  existent 
sur  le  marché.  Dans  la  demande,  il  faut  aussi  prendre  en  con- 
sidération l'extrémité  et  l'étendue  dé  besoin,  ainsi  que  les 
moyens  d'échange  dont  le  demandeur  peut  disposer;  et  dans 
l'offre  la  plus  ou  moins  grande  facilité  que  peuvent  avoir  les 
producteurs  de  modifier  par  la  concurrence  la  condition  du 
marché,  et  d'exciter  ainsi  les  espérances  et  les  craintes  des 
acheteurs  et.des  détenteurs  actuels  de  la  denrée.  » 

L'état  de  l'Offre  et  celui  de  la  Demande  se  composent  de  don- 
nées morales  difficiles  à  juger  et  de  données  arithmétiques 
qui  elles-mêmes  ne  sont  pas  toujours  soumises  à  l'observation. 
Qn  ne  peut  savoir  au  juste  l'état  des  affaires,  le  nombre  des 
offrants  et  la  quantité  offerte,  le  nombre  de  ceux  qui  deman- 
dent et  la  quantité  demandée,  les  besoins  réciproques  de 
vendre  et  d'acheter;  car  l'intérêt  sait  employer  la  ruse  pour 
cacher  les  marchandises  et  les  soustraire  aux  calculs  des  ache- 
teurs. L'offre  comprend  souvent  des  marchandises  qui  sont  ou 
ne  sont  pas  encore  confectionnées,  dont  la  quantité  future  est 
encore  incertaine,  soit  qu'elle  dépende  des  saisons  pour  la  fa- 
brication ou  le  transport,  soit  qu'elle  dépende  d'autres  circon- 
stances éventuelles.  Quand  les  mnrchandiscs  sont  présentes, 
Il  s  marchands,  pour  atténuer  l'offre,  supposent  des  demandes 
ou  des  ventes,  ils  feignent  des  livraisons  qui  imposent  à  l'ache- 
teur et  n'opèrent  qu'un  déplacement  ;  ils  retirent  parfois  du 
marché  une  partie  de  ce  qu'ils  y  avaient  mis,  et  la  gardent 
pour  un  mojment  plus  opportun.  —  La  quantité  demandée  est 
dissimulée  avec  plus  de  facilité  quand  elle  n'est  pas  en  nature 
sur  le  marché,  comme  cela  arrive  parfois  de  la  quantité  of- 
ferte. 

Si  on  en  impose  sur  les  données  arithmétiques,  on  le  fait  à 


140  ROTES   ET   PETITS  TRAITÉS. 

plus  forte  raison  sur  les  données  morales  et  rt'ciproquement. 
On  n'avance  que  le  moins  possible  et  avec  précaution  ;  les  de- 
mandeurs attendent  l'oiTre,  les  offrants  la  demande.  On  aie 
projet  d'acheter  beaucoup,  on  demande  peu,  et  on  demande 
en  même  temps  à  des  personnes  diverses  et  dans  des  lieux 
différents;  mais  le  prix  une  fois  établi,  on  double,  on  décuple 
les  marchés  au  cours  ou  avec  une  légère  augmentation.  Il  en 
est  de  même  de  la  vente.  On  offre  dans  des  lieux  différents  a 
des  personnes  qui  ne  se  voient  pas  ;  on  parait  favoriser  les 
acheteurs  qui  se  décident  les  premiers,  et  on  multiplie  les  af- 
faires en  vendant  à  tous  sur  le  même  pied.  Des  deux  parts  on 
ne  parle  que  pour  démonter  son  antagoniste  ;  on  ne  dit  que  ce 
qui  convient  à  l'intérêt  du  moment. 

Ces  faits  se  passent  sur  tous  les  marchés,  et  sont  facilement 
observés  partout  où  se  rencontre  un  grand  concours  d'ache- 
teurs et  de  vendeurs  soit  de  marchandises,  soit  de  services, 
«soit  de  papiers  représentatifs  de  valeurs  publiques  et  autres, 
comme  dans  les  foires,  les  places  où  les  ouvriers  se  réimissent, 
les  bourses  de  commerce,  etc. 

L'état  des  revenus  influe  encore  sur  les  rapports  de  l'offre  et 
de  la  demande.  Ceux  qui  offrent  cherchent  à  apprécier  les  res- 
sources des  acheteurs  ;  ceux-ci  raisonnent  sur  la  situation  des 
classes  auxquelles  ils  destinent  leurs  marchandises. 

La  nature  des  produits  est  également  pour  beaucoup  dans 
les  détei'minations  qui  les  concernent.  Les  uns,  dont  les  frais 
de  transport  sont  nuls,  vont  sans  obstacle  d'un  lieu  à  l'autre, 
de  foire  en  foire  ;  d'autres  ne  peuvent  plus  sortir  d'un  marché 
une  fois  qu'ils  y  ont  été  portés.  Les  uns  se  conservent  long- 
temps, d'autres  doivent  être  promptement  vendus  avant  de 
perdre  leur  fraîcheur  ou  leurs  qualités  essentielles.  Du  côté 
de  la  demande  il  y  a,  par  contre,  des  besoins  avec  lesquels 
on  .ne  peut  pas  transiger,  et  d'autres,  au  contraire,  dont  la 
satisfaction  peut  être  renvoyée  à  des  jours,  des  mois  et  des 
années. 

Il  faut  citer  aussi  Tinfluence  des  circonstances  accidentelles: 
la  crainte  de  voir  cesser  un  monopole,  ou  la  certitude  de  sa 


VALEUR,   MONNAIE,    MÉTAUX    PRÉCIEUX,    NUMÉRAIRE.  141 

durée;  la  crainte  d'une  mauvaise  récolte,  ou  l'espoir  d'une 
année  abondante  ;  la  crainte  ou  Tespoir  d'un  événement  pu- 
blic heufeux  ou  malheureux,  tel  que  la  signature  d'un  traité  do 
paix  dans  un  temps  agité,  ou  la  déclaration  de  la  guerre, 
qui  vient  jeter  ce  pays  dans  des  hasards  redoutés.  Il  faut  en- 
core citer  les  faux  bruits,  la  circulation  des  nouvelles  con- 
trouvées,  les  coalitions  de  certains  groupes  de  \endeurs  ou 
d'acheteurs,  etc. 

Dans  cette  lutte,  ceux  qui  sont  expérimentés,  prudents,  pa- 
tients, dissimulés,  froids,  circonspects,  bien  avisés  et  prompts 
à  exécuter,  ceux  qui  possèdent  un  grand  crédit  ou  des  capi- 
taux disponibles,  ont  de  grands  avantages  sur  ceux  qui  sont 
dans  des  conditions  opposées,  et  il  arrive  parfois  que  ces  avan- 
tages donnent  la  supériorité  aux  acheteurs  sur  les  vendeurs, 
ou  aux  vendeurs  sur  les  acheteurs. 

Enfin  roffre  et  la  demande  réagissent  l'une  sur  l'autre. 
Lorsqu'elles  sont,  relativement  l'une  à  Tautre,  plus  fortes  ou 
plus  faibles,  il  arrive  que  Tune  est  d'autant  plus  grande  et 
plus  forte  que  l'autre  est  plus  petite  ou  plus  faible.  En  d'autres 
termes,  plus  on  offre,  plus  on  affaibht  la  demande;  plus  on  de- 
mande, plus  on  affaiblit  l'offre. 

Ces  dernières  observations  sont  en  parties  empruntées  à  un 
écrivain  peu  connu,  mais  quelquefois  heureux  dans  ses  ana- 
lyses et  ses  aperçus  ^  Conformément  à  celles  de  Rossi,  qu'elles 
complètent,  elles  montrent  combien  la  formule  de  l'offre  et  de 
la  demande,  résume  de  phénomènes  complexes  et  délicats,  et 
elles  expliquent  la  difficulté  qu'elle  a  rencontrée  dans  sa  vul- 
garisation. 

Mais,  comment  formuler  d'une  manière  plus  heureuse  les 
phénomènes  qu'elle  exprime  ?  C'est  un  problème  qui  a  exercé 
la  sagacité  de  ÏUcardo,  lequel  a  indiqué,  comme  régulateur  de 
la  valeur  échangeable  des  choses,  la  quantité  du  travail  né- 
cessaire pour  les  produire,  ou,  mieux  encore,  les  frais  de  la 
production. 

*  Feu  Robert  ;  J>e  h  richesse,  ou  Essais  de  p/outomanic.  V^v\?»,  W^t\. 


142  KOTES   ET    PETITS   TRAITES. 

Nous  exposons  dans  le  Traité  d'Eœnomie  politique  les  qua- 
lités et  les  défauts  des  deux  formules  qui  se  complètent  lune 
par  l'autre  ;  d'où  il  résulte  que  l'ensemble  des  phénomènes  ne 
peut  être  entièrement  exprimé  que  par  la  réunion  des  deux 
formules,  c'est-à-dire  que  la  valeur  et  le  prix  courant  des 
choses  dépendent  en  même  temps,  et  dans  une  certaine  mesure, 
de  t offre  et  de  la  demande  et  des  frais  de  production. 

Un  économiste  anglais,  M.  Dunning-Macleod,  croit  être  en 
possession  d*une  formule  supérieure  en  disant  que  «  le  prix 
varie  en  sens  direct  de  ï intensité  du  service  rendu, — et  en  sens 
inverse  de  la  puissance  do  Tacheleur  sur  le  vendeur  *.  » 

La  première  partie  est  synonyme  de  la  formule  incomplète 
de  MM.  Carey  etBasliat  (Fot/.le  Traité).  La  seconde  ne  dit  pas 
autre  chose  et  pas  mieux,  ce  nous  semble,  que  Foffre  et  la  de- 
mande: la  demande,  c'est  Taction  de  Tacheteur;  roffire,  c'est 
celle  du  vendeur. 

La  formule  de  l'offre  et  la  demande  a  été  l'objet  des  atta- 
ques de  quelques  écrivains,  les  uns  socialistes  avoués,  les 
autres  socialistes  sans  le  savoir,  qui  la  présentent  comme  un 
principe  inique,  barbare,  inventé  par  les  économistes,  et  des- 
tiné à  disparaître  dans  une  société  mieux  constituée. 

Mais  quand  on  se  rend  compte  de  ce  que  ces  écrivains  ont 
voulu  dire,  on  voit  qu'ils  n'ont  pas  même  compris  l'objet  de 
leur  critique.  L'offre  et  la  demande,  conséquences- forcées  et 
nécessaires  des  besoins  de  l'homme,  de  la  nécessité  où  il  est 
d'échanger,  en  toute  liberté,  les  fruits  de  son  industrie,  c'est- 
à-dire  ses  produits,  son  travail  ou  ses  services,  contre  lespro- 
duits,  le  travail  ou  les  services  d'un  autre  homme, — l'offire  et  la 
demande,  conséquences  du  principe  de  propriété,  sont  des 
actes  tellement  inhérents  à  la  nature  humaine,  qu'il  est  im- 
possible de  concevoir  l'homme  qui  ne  les  ferait  pas.  Ces  actes 

*  Dunning-Macleod,  Eléments  ofpolitical  economy,  Londres,  Umgamn, 
in  8»,  1858.  — M.  Henri  Richelot  a  exposé  les  théories  de  cet  économiste 
sous  ce  fitre  fantastique  de  Une  révolution  en  économie  politique,  Paris, 
CapeJJe,  in-S^  i863. 


VALEUR,    MONNAIE,    MÉTAUX    PRÉCIEUX,    NUMÉRAIRE.  i43 

ne  sonl  pas  plus  iniques  que  i^aller  et  le  venir,  et,  si  on  les  sup- 
prime, rhoinme  se  rapproche  singulièrement  de  la  bête.  C'est 
l'objection  faite  au  principe  de  concurrence  sous  la  forme  la 
plus  naïve  et  la  plus  puérile,  à  laquelle,  en  vérité,  on  ne  ré- 
pond qu'en  Texposant.  L'école  fouriôriste  a  prétendu  que  ses 
associations  communales  ou  phalanstères  ne  seraient  plus  sou- 
mises à  cette  loi;  mais,  en  admettant  que  rechange  cessât 
d'exister  entre  individus  par  suite  de  celte  combinaison  sociale, 
il  se  retrouverait  entre  les  associations,  qui  ne  se  suffiraient 
pas  à -elles-mêmes' comme  les  colimaçons  dans  leurs  coquilles, 
et  qui  seraient  obligées  de  faire  des  transactions  conformé- 
ment à  toutes  les  circonstances  indiquées  par  la  formule  de 
l'offre  et  de  la  demande.  Il  est  vrai  que  les  communistes  ne 
reculent  pas  devant  le  rêve  d'une  associalion  universelle  de  la- 
quelle la  notion  du  tien  et  du  mien  serait  bannie  ;  mais  que 
dire  à  des  gens  qui  vous  affirment  qu'ils  ont  découvert  l'échelle 
avec  laquelle  ils  ne  tarderont  pas  à  pouvoir  prendre  la  lune 
avec  les  dents  ? 

L'auteur  d'un  livre  récent,  qui  a  eu  la  prétention  d'écrire 
de  «  Nouveaux  principes*,  »  a  dit  ceci  :  L'offre  et  la  demande 
ne  servent  à  rien,  si  ce  n'est  à  couvrir  l'ignorance  des  écono- 
mistes (p.  205)  ;  car  on  ne  peut  en  tirer  aucune  conséquence 
sérieuse,  et  on  ne  la  jette  en  avant  que  pour  ne  pas  rester 
court  (p.  H7).  Elle  aura  toujours  pu  tirer  son  homme  d'af- 
faires Je  ne  l'aperçois  jamais  sans  me  rappeler  un  professeur 
de  chimie,  fort  habile  du  reste,  qui,  embarrassé  parfois  dans 
l'explication  de  certains  phénomènes,  prenait  son  air  le  plus 
concentré  et  le  plus  doctoral,  et  nous  disait  :  «  Nous  pensons 
qu*ici  l'électricité  joue  un  grand  rôle  (p.  'il 4).  t 

Cette  plaisanterie  n'a  pas  le  mérite  de  la  justesse  ;  et  ce  qu'il 
va  de  piquant,  c'est  que  l'auteur,  qui  traite  avec  le  même  dé- 
iain  la  formule  des  frais  do  production  de  Ricardo  et  celle  de 
utilité,  en  arrive  à  dire  lui-même  que  la  valeur  —  s'établit 

*  Nouveaux  principes  d'économie  pot  H  v^tte,  par  M.  E^mênard  du  Mazct} 
•aris,  Joubert,  1  vol.  in-8%  i849;  —  De  la  valeur,  lettre  à  M.  Gantier, 
ar  le  même,  biocli.  in-8*»,  1855. 


144  NOTES   ET   PETITS   TRAITÉS. 

par  rexpériencc,  l'iiabitudc  et  le  caprice  (p.  15);-— 
qui  implique  au  fond  l'idée  d'offre  et  de  demande,  el 
d'autre  mérite  que  d'être  moins  satisfaisante  et  moins 
gible  que  les  autres. 

II.    LA  MONNAIE  IDÉALE 
{Traili  d'Économie  politique. \-  V.  les  chap.  XVIf,  XVIIl,  XXHI,  XXV  sur  1 

—  les  Signes  représentatifs,  —  le  Papier-monnaie,  —  la  Circulation,  - 
mercantile.) 

Discnsnion  sur  la  nature  de  la  tiioniiaie.~Réponse  à  1 

—  I/uniié  de  valeur  ou  la  mesure  des  valeurs  ne  p 
Idéale.  —  Ij»  luacute  de  Montesquieu.  —  Causes  de  h 
de  l'or  et  de  l'argent.  —  Si  le»  économistes  ont  bie 
la  théorie  &e  la  Balance  du  commerce. 

(On  a  souvent  mis  en  avant  que  l'Unité  de  valeur  ou, 
très  termes,  que  la  Mesure  des  valeurs  pouvait  être  d 
en  dehors  de  la  monnaie  réelle,  positive,  à  valeur  intri 
au  moyen  d'ur.e  valeur  purement  idéale.  Nous  la  réfu 
y  a  quelques  années  S  dans  l'article  suivant,  à  prop( 
lettre  qui  nous  était  adressée  par  un  économiste-mai 
rier,  feu  M.  W.  Lipke,  de  Berlin.) 

I— ...M.  Lipke  trouve  que  la  mesure  par  excellence 
leurs  n'est  pas  dans  la  valeur  d'une  quantité  fixe  d'or  ( 
gent,  mais  dans  une  unité  de  valeur  de  Banque  purement 

L'auteur  commence  par  établir  comme  axiome  oi 
fondamentale  que  la  monnaie  est  identique  avec  la  va 
il  en  fait  le  pivot  de  toute  son  argumentation. 

Il  dit  :  Tout  se  mesurant  par  soi-même,  la  Valeur 
se  mesurer  que  par  la  Valeur  ;  or,  la  Monnaie  étant  la 
de  la  Valeur,  il  s'ensuit  que  la  Monnaie  et  la  Valeur  so 
tiques. 

Toutes  les  prémisses  de  ce  syllogisme  sont  exactes  ; 

*  Journal  des  économistes,  octobre  1855. 

*  Cette  idée,  M.  Lipke  l'avait  déjà  présentée,  il  y  a  quelques  ann 
deux  petits  écrits  imprimer,  en  aile.Tiand  et  en  français,  auxque 
cru  devoir  donner  une  forme  apocalypt^iuc  et  bizarre.  Un  de 
est  intitulé  :  x??;  l'autre,  Note  explicative.  Paris.,  1846,  Guills 
Berlin,  avec  la  permission  de  la  censure 


VALEUR,    MONNAIE,    HÉTAUX    PRÉCIEUX,    NUMÉRAIRE.  145 

séquence  Test  aussi  ;  mais  à  la  condition  de  ne  pas  confondre 
le  sens  des  mots.  Il  est  vrai  que  la  valeur  de  la  monnaie  est 
identique  à  la  même  quantité  de  valeuV  fixée  sur  tout  autre 
objet  ;  mais  iï  n'est  pas  vrai  que  la  valeur  de  tout  autre  objet 
ait  été  jusqu'ici  aussi  commode  à  manier  comme  mesure,  si 
nous  pouvons  ainsi  parler,  que  la  valeur  résidant  dans  Tor  et 
l'argent,  à  laquelle  s'applique  spécialement  le  nom  de  mon- 
naie. 

Il  y-a  là,  on  le  voit,  une  importante  distinction  à  faire  entre 
le  sens  du  mot  monnaie  de  la  langue  économique  et  celui  que 
lui  donne  H.  Lipke.  Le  mot  monnaie,  dans  le  sens. usuel  de  la 
science,  emporte,  nous  le  répétons,  l'idée  de  valeur  unie  à  l'or 
ou  à  l'argent,  valeur  analogue  d'ailleurs  à  la  valeur  unie  à  n'im- 
porte quel  autre  objet  ; — dans  le  sens  que  lui  donne  M.  Lipke, 
il  exprime  l'idée  d'une  certaine  quantité  de  valeur,  abstraction 
faite  du  corps  sur  lequel  elle  réside.  M.  L'ipke  change  donc  la 
signification  du  mot  monnaie,  et  il  faut  avoir  présente  à  l'es- 
prit  cette  modification  de  nomenclature,  —  pour  bien  com- 
prendre son  raisonnement  et  cette  espèce  d'illusion  dont  il 
nous  semble  être  dupe  à  quelques  égards. 

M.  Lipke  dit  aussi  que  «  la  science  est  en  possession  de  cette 
première  moitié  de  la  vérité;  que  la  valeur  n'est  pas  contenue 
d'une  manière  plus  vraie  dans  l'or  et  dans  l'argent  que  dans 
les  autres  biens  »  (ce  que  Turgot  traduisait  ainsi,  il  y  a  prés 
d'un  siècle  :  Toute  monnaie  est  marchandise,  et  toute  mar- 
chandise est  monnaie);  «  mais  qu'elle  méconnaît  encore  celte 
seconde  moitié  de  la  vérité,  que  la  monnaie  n'est  pas  contenue 
d*une  manière  plus  vraie  dans  l'or  et  dans  l'argent  que  dans 
tous  les  autres  biens.  » 

C'est,  sous  une  autre  forme,  la  reproduction.de  la  première 
confusion  enlre  les  éléments  idéaux  formulés  par  les  mots  Va- 
leur et  Monnaie.  Pour  que  l'économie  politique  reconnût  que 
la  Monnaie  ou  Valeur-mesure  n'est  pas  contenue  d  une  manière 
plus  vraie  dans  l'or  et  dans  l'argent  que  dans  tous  les  autres 
Wens,  il  faudrait  qu'elle  fût  convaincue  que  Vor  eV  \«c%çxv\. 
^'offrent  ni  plus  ni  moins  de  qualilés  que  les  awVte^  ç,ot^^\ 


146  NOTES   ET   PETITS   TRAITES. 

que  Tor  et  Fargent  ne  sont  pas  les  corps  qui  joignent  (et  cela 
à  un  plus  fort  degré  que  les  autres  corps  relativement)  9  la  fa- 
culté primordiale  et  sine  qua  non  d*être  utiles,  d'avoir  des 
usages  artistiques,  scientifiques  et  industriels^  les  qualités 
d'inaltérabilité  et  de  production  limitée,  qui  restreignent  les 
oscillations  de  la  valeur;  —  la  qualité  d*être  homogènes  et  di- 
visibles, au  point  que  chaque  fragment  a  les  mêmes  (juahtés, 
sans  qu'il  résulte  de  la  division  aucune  altération  dans  la  va- 
leur ;  —  la  qualité  d'être  Iransportables  avec  la  moindre  dé- 
pense et  le  moindre  danger  possibles,  c'est-à-dire  qu'ils  ont 
une  grande  valeur  sous  un  petit  volume  susceptible  d'être 
mis  en  sécurité  dans  un  petit  espace  ;  —  la  qualité  enfind'être 
susceptibles  de  recevoir  une  empreinte  servant  à  constater  le 
poids,  le  degré  de  pureté  et  la  valeur  aux  jeux  de  tous,  et 
susceptibles  d'inspirer  la  confiance  universelle. 

Assurément  M,  Lipke  n'a  pas  la  prétention  de  nier  ces  avan- 
tages et  cette  supériorité  naturelle  des  métaux  précieux^  mais 
il  les  omet  quand  il  accuse  l'économie  politique  actuelle  (c'est 
son  expression  un  peu  prétentieuse)  de  méconnaître  la  moitié 
de  la  notion  de  la  monnaie. 

Sur  ce,  M.  Lipke  nous  dit  que  l'or  et  l'argent  seront  rempla- 
cés par  l'écu  de  banque. 

Que  le  billet  de  banque  et  les  autres  instruments  de  crédit 
se  soient  déjà  partagé  dans  une  certaine  limite  les  services  d^ 
la  circulation,  c'est  ce  que  personne  n'a  jamais  nié;  que  l'u- 
sage des  instruments  et  des  procédés  expérimentés  jusqu'à  ce 
jour  puisse  s'accroître,  ou  que  Ton  puisse  en  imaginer  de  nou- 
veaux, c'est  ce  que  les  économistes  de  l'économie  politique. 
âclUelle  ne  sauraient  méconnaître.  L'or  et  l'argent  peuveot 
aussi  un  jour  perdre,  par  la  fécondité  des  mines  et  la  facilité 
de  l'extraction,  la  faculté  de  condenser  beaucoup  de  valeur 
sur  peu  de  matière. 

Que,  dans  cette  double  hypothèse  de  l'avilissement  desjné- 
taux  précieux  et  du  perfectionnement  d  un  mécanisme  de 
banque  et  d'un  papier  de  circulation,  l'or  et  l'argent  puissent 
être  complètement  détrônés  comme  disait  naguère  M.  Pron- 


VALEUR,    MONNAIE,   MÉTAUX    PRÉCIEUX,    NUMÉRAIRE.  147 

dhoii,  c'est  ce  qu'il  faut  encore  admettre  au  point  de  vue.de 
Féconomie  politique,  toujours  actuelle. 

Hais,  quoi  qu'il  en  soit  de  ces  changements  et  perfectionne- 
ments de  l'avenir  et  de  Tavilissement  de*  l'or  et  de  l'argent, 
lunitè  de  valeur  aura  toujours  un  rapport  très-direct  et  très- 
positif  avec  la  quantité  de  quelque  produit  jouissant  à  un  plus 
haut  degré,  selon  les  localités,  des  facultés  que  possèdent  ac- 
tuellement l'or  et  l'argent,  que  nous  avons  énnmérées  plus 
haut.  En  d'autres  termes,  nous  concevons  qu'on  arrive  un  jour 
à  prendre  une  unité  imaginaire  de  compte,  à  tenir  les  écri- 
tures en  macutes,  à  l'exemple  des  nègres  cités  par  Montes- 
quieu ;  mais  la  macute  sera  bien  et  dûment  la  représentation 
d'une  valeur  résidant  en  quelque  chose  de  palpable,  de  net  et 
de  défini.  A  cette  époque.  Valeur  et  Monnaie  n'auront  "pas.  ce- 
pendant une  synonymie  absolue  ;  la  monnaie  sera  encore  cette 
valeur-mesure  formulée  à  l'esprit  des  hommes  à  l'aide  de 
telle  quantité  de  produits,  de  travaux  et  de  services,  parmi 
lesquels  les  hommes  auront.tendance  à  choisir  certains  de  ces 
produits,  ayant  à  un  degré  supérieur  les  qualités  qu'ont  ac- 
tuellement les  métaux  précieux,  et  qu'il  est  probablement 
dans  leur  destinée  de  conserver  toujours. 

H.  Lipke  invoque,  dans  son  écrit,  l'autorité  de  Montesquieu 
à  titre  de  penseur  de  premier  ordre,  et  pour  qui  l'idée  du 
maintien  d'une  unité  de  valeur  idéale  n'avait  rien  qui  répugnât 
à  là  raison,  rien  d'invraisemblable.  Il  nous  a  montré  aussi  un 
passage  de  l'ouvrage  de  Storch  S  tout  à  fait  conforme  à  ce 
sentiment.  D'autres  économistes  pourraient  être  invoqués,  et 
de  ce  nombre  Rossi'.  Mais  il  faut  bien  d'abord  remarquer  que 
ces  penseurs  n'ont  point  pris  le  mot  idéal  dans  le  sens  absolu, 
et  que  pour  eux  Funité  de  valeur  idéale  était  simplement  un 
rapport  fixe  et  déterminé  avec  la  valeur  de  tel  ou  tel  produit, 
absolument  comme  les  monnaies  imaginaires  ou  fictives  usi- 
tées dans  le  commerce  du  change  sont  des  unités  exprimant 

*  Cours  é^Asanamie  politique ^  18^3,  !«'  \oI.,  p;  Si. 

*  ïjgçons  if  économie  politique  f  !♦'  vol.,  9«  leçoiii 


148  NOTES  ET   PETITS  TRAITÉS. 

une  certaine  quantité  d'unités  de  valeur  de  pièces  effectives 
d'or  et  d'argent.  C'est  ainsi  que  le  marc  banco  de  Hambourg 
est  une  monnaie  idéale,  imaginaire  et  fictive,  ayant  un  rapport 
bien  établi  avec  le  marc  courant.  C'est  ainsi  qu'avant  l'étalalis- 
sèment  du  système  métrique,  la  livre,  monnaie  de  compte  en 
France,  était  une  unité  idéale,  imaginaire  ou  fictive,  équiva- 
lant au  tiers  de  lécu,  monnaie  réelle  d'argent,  ou  à  la  vingt- 
quatrième  partie  du  louis,  monnaie  réelle  d'or.  Voyons,  au 
reste,  ce  que  dit  Montesquieu  *  :  «  Les  noirs  delà  côte  d'Afrique 
ont  un  signe  de  valeur  sans  monnaie  ;  c'est  un  signe  purement 
idéal,  fondé  sur  le  degré  d'eslime  qu'ils  mettent  dans  leur  es- 
prit â  chaque  marchandise,  à  proportion  du  besoin  qu'ils  jen 
ont.  Une  certaine  denrée  ou  marchandise  vaut  trois  macules, 
une  autre  six  macules,  une  autre  dix  macules  ;  c'est  comme 
s'ils  disaient  simplement  trois,  six,  dix.  Le  prix  se  forme  par 
la  comparaison  qu'ils  font  de  toutes  les  marchandises  entre 
elles  ;  pour  lors  il  n'y  a  point  de  monnaie  particulière,  mais 
chaque  portion  de  marchandise  est  monnaie  de  l'autre,  b 

Remarquons  d'abord  cette  dernière  phrase  renfermant  la 
proposition  de  Turgot  et  représentant,  selon  M.  Lipke,  la  pre- 
mière moitié  delà  vérité  touchant  la  notion  de  la  monnaie. 
Disons  ensuite  que  rien  ne  prouve  que  Montesquieu  ait  été 
complètement  renseigné,  et  que  tout  porte  à  croire  que  parmi 
les  biens  échangeables  et  le  plus  fréquemment  échangés  par 
les  noirs  en  question,  il  devait  y  avoir  quelque  métal,  coquil- 
lage ou  verroterie,  ayant  des  usages  analogues  à  nos  métaux 
précieux,  ou  au  moinâ  quelque  marchandise  prise  plus  sou- 
vent pour  type  de  comparaison,  comme  est  le  blé  dans  une 
foule  de  campagnes  où  la  monnaie  circule  peu  ou  pas»  et  où 
l'on  évalue  fréquemment  les  choses  en  mesurés  de  blé. 

En  résumé,  Texèmple  des  macules,  si  souvent  cité,  no  prouve 
pas  grand' chose  ;  et  l'opinion  de  Montesquieu  et  autres  sur  la 
possibilité  d'une  monnaie  idéale,  iréduite  à  son  expression 
réelle,  ne  prouve  pas  plus  en  faveur  du  maintien  de  lunité  Se 

*  Sspril  des  lois,  liv.  XXV,  cliap.  ix. 


VALEUR,   MONNAIE,    MÉTAUX    PRÉCIEUX,    NUMÉRAIRE.  149 

banque  à  laquelle  a  songé  H.  Lipke,  et  qui  ne  pourra  réelle- 
ment être  démontrée  que  par  le  fait  d'une  institution  fonction- 
nant avec  avantage. 

11.  Nous  dirons  encore  quelques  mots  de  deux  assertions  de 
H.  Lipke,  touchant  la  cause  de  la  valeur  des  métaux  précieux 
et  Topinion  des  économistes  relativement  à  la  balance  du 
commerce. 

Au  sujet  de  la  cause  de  la  valeur  de  l'or  et  de  Targent, 
H.  Upke  avance  que  les  économistes  ont  pris  Teffet  pour  la 
cause,  en  disant  que  c'est  par  suite  de  la  nature  de  ces  métaux 
et  de  la  stabilité  de  leur  valeur  que  cette  valeur  a  été  choisie 
pour  monnaie.  Selon  lui,  c'est  parce  qu'on  Ta  choisie  pour 
monnaie  qu'elle  est  efTectivement  devenue  plus  stable,  d'où  il 
tire  une  raison  de  stabilité  en  faveur  de  l'unité  de  valeur  de 
banque.  Pour  appuyer  cette  proposition,  H.  Lipke  invoque  le 
fait  du  maintien  de  la  valeur  de  l'or,  malgré  la  production  ex- 
traprçlinairede  la  Californie  et  de  l'Australie.  Nous  n'entrerons 
pas  dans  cette  question,  nous  bornant  à  dire  que  nous  ne 
pourrions  comprendre  comment,  avec  la  continuation  de  la 
production  aurifère,  la  valeur  de  For  resterait  la  même.  Est- 
elle restée  la  même  après  la  découverte  de  l'Amérique?  Est- 
elle restée  la  même,  il  y  a  quelques  années,  lorsque  la  disette 
et  l'insécurité  produite  par  les  événements  de  1848  firent 
émigrer  de  notables  sommes  de  numéraire? Que  si  elle  restait 
la  même,  il  faudrait  encore  examiner  si  ce  ne  serait  pas  par 
suite  des  besoins  provenant  de  l'accroissement  de  la  popula- 
tion et  des  affaires;  phénomène  qui  peut  bien  avoir  lieu  pen- 
dant quelques  années,  mais  dont  il  serait  difficile  d'admettre 
Taction  permanente  au  même  degré  que  l'abondance  continue 
de  la  production  californienne  et  australienne,  admise  comme 
hypoûièse. 

Le  fait  que' nous  venons  de  citer  étant  incontestable  pour 
H.  Lipke,  il  se  croit  autorisé  à  dire  :  a  Donc  la  valeur  de  l'or 
et  de  l'argent  n'a  pas  seule  le  privilège  d'être  stable  que  parce 
qu'elle  a  seule  le  privilège  d'être  monnaie.  » 

Ici  encore,  M.  Lipke  ne  prend  pas  garde  que  si  toutes  les 


150  NOTES   ET   PETITS  TRAITÉS. 

valeurs  sont  variables,  elles  ne  le  sont  pas  au  même  degré,  et 
qu'il  n'y  a  rien  de  contraire  à  la  nature  des  choses  à  ce  que  ce 
soitprécisémentl'or  etTargenldontla  valeur  soit  la  plus  stable. 
Mais  il  faut  bien  s'entendre  sur  cette  nature  de  stabilité,  qu'il 
y  a  lieu  de  considérer  quant  au  temps.  La  valeur  de  Tor  et  de 
l'argent  est  moins  stable  que  celle  du  blé,  si  l'on  considère 
des  siècles;  elle  est  plus  stable,  si  l'on  considère  de  courtes 
périodes  d'années,  des  localités  rapprochées  et  des  saisons.  11 
faut,  en  outre,  considérer  cette  valeur  relativement  aux  autres 
qualités  qui  constituent  la  monnaie  :  homogénéité,  divisibilité, 
inaltérabilité,  etc.  Jusqu'à  ce  jour,  l'or  et  l'argent  sont  les  sub- 
stances qui  ont  eu,  à  un  degré  Supérieur  à  loules  autres,  ces 
qualités  jointes  à  une  certaine  limitation  dans  la  production 
qui  en  a  maintenu  la  valeur. 

Est-ce  à  dire  que  nous  voulions  nier  que  l'emploi  de  ces 
métaux  à  la  fabrication  des  pièces  monétaires  n'a  pas  contribué 
à  en  maintenir  la  valeur  dans  une  certaine  proportion?  Pas  le 
moins  du  monde  ;  mais  ici  l'illusion  de  M.  Lipke,  qui  reproche 
aux  économistes  d'avoir  pris  l'effet  pour  la  cause,  a,  ce  nous 
semble,  consisté  à  prendre  la  partie  pour  le  tout. 

III.  Au  sujet  de  la  Balance  du  commerce,  M.  Lipke  avait  envie 
de  malmener  les  économistes  qui  n'ont  pas  su  réfuter  d'une 
manière  complète  la  théorie  du  système  mercantile,  laquelle 
serait  vraie,  à  de  certains  égards,  avec  la  notion  que  les  écono- 
mistes ont  de  la  monnaie,  et  qui  n'est,  toujours  selon  notre 
auteur,  que  la  première  moitié  de  la  vérité. 

Assurément,  s'il  n'y  avait  plus  de  monnaie  métallique,  et 
si  l'or  et  l'argent  étaient  transformés,  comme  le  dit  le  poète, 
en  un  plomb  vil,  assurément  le  grand  argument  repris  par  les 
protectionnistes  aux  théoriciens  du  système  mercantile  aurait 
disparu.  Mais  cet  anéantissement  de  la  monnaie  métallique  et 
cet  avilissement  des  métaux  précieux  restent  à  démontrer; 
et,  nonobstant,  le  système  mercantile  a  très-bien  pu  être  ré- 
futé, comme  il  l'a  été,  en  effet,  par  les  physiocrates,  puis  par 
Smith  et  l'école  moderne,  avec  l'aide  de  ce  que  H.  Lipke  croit 


VALEUR,    MONNAIE,    MÉTAUX   PRÉCIEUX,   NUMÉRAIRE.  151 

être  seulement  la  moitié  de  la  véritable  notion  de  monnaie, 
et  avec  l'aide  aussi  des  expériences  faites  en  différents  temps 
et  en  différents  lieux.  Ces  expériences  ont  établi  que  l'or  et 
l'argent  prennent  naturellement  et  forcément  leur  niveau, 
rentrant  lorsqu'ils  sont  sortis  outre  mesure,  et  sortant  lors« 
qu'ils  sont  rentrés  en  proportion  supérieure  aux  besoins  de  la 
circulation,  besoins  qui  ont  un  rapport  direct  avec  la  nature 
et  l'activité  des  affaires  de  la  localité  que  l'on  considère. 

M.  Cîpke  dit,  en  terminant,  que  tant  que  Tor  et  Fargent  au- 
ront le  privilège  d'une  stabilité  supérieure  de  valeur  et  celui 
de  servir  de  monnaie,  il  ne  sera  pas  exact  de  dire  qu'il  est  in- 
différent pour  les  peuples  de  posséder  telle  ou  telle  portion 
de  leurs  valeurs  dans  l'or  et  dans  l'argent.  —  Nous  répon- 
dons que  la  question  n'est  pas  exactement  posée.  Les  écono- 
mistes n'ont  pas  dit  qu'il  fût  indifférent  aux  peuples  de  posséder 
telle pu  telle  quantité  d'argent  :  ils  ont  dit,  au  contraire,  qu'il 
fallait  toujours  une  certaine  quantité  de  ces  instruments  d'é- 
change, et  ils  ont  démontré  que  la  liberté  du  commerce  et  de 
l'industrie  était  le  meilleur  moyen  d'avoir  toujours  la  quantité 
nécessaire,  ni  moins  que  cette  quantité,  ni  plus  que  cette  même 
quantité,  ce  qu'ils  ont  prouvé  être  une  cause  d'appauvrisse- 
ment et  une  illusion. 

m.  éyâluàtion  de«  sommes  uistoriques< 

{Traité  d^économie  politique.  —  Alinéa  42o.) 

'  Quand  on  veut  se  faire  une  idée  de  l'importance  des  sommes 
et  appréciations  numériques  relatées  par  les  historiens,  on  se 
trouve  en  présence  d'une  difficulté  qui  a  fait  la  matière  de 
plusieurs  écrits  spéciaux. 

II  y  a  deux  choses  à  considérer  dans  les  sommes  histori- 
ques ;  ce  qu'elles  représentent  en  poids  d'or  ou  d'argent  et  la 
valeur  relative  des  métaux  précieux  à  l'époque  que  l'on  con- 
sidère. 

*  Note  comprise  dans  la  !'•  cdit.  de  Notes  et  petits  traités. 


152  NOTES  ET   PETITS  TRAITÉS. 

Au  sujet  des  poids,  l'archéologie  et  la  numismatique  ont 
réuni  des  données  assez  précises  au  moins  par  rapport  à  cer- 
tains pays  et  à  certains  temps,  mais  Germain  Garnier  est  venu 
proposer  un  moyen  d'explication  qui  dérangerait  toutes  les  con- 
clusions qu'on  a  tirées  du  poids  et  du  titre  des  médailles  an- 
tiques. D'après  son  système,  presque  toutes  les  sommes  histo- 
riques auraient  été  évaluées  en  monnaies  de  compte  différentes 
des  monnaies  réelles  telles  que  les  représentent  les  médailles. 

D'un  autre  côté,  la  détermination  de  la  valeur  relative  de 
l'or  et  de  l'argent  aux^  diverses  époques  histeriques  ne  peut  se 
faire  que  par  des  appréciations  vagues'. 

D'après  l'abbé  Barthélémy,  qui  a  approfondi  le  sujet  dans 
le  Voyage  du  jeune  Anaçharsù,  le  poids  de  la  drachme  atti- 
que  employée,  au  dire  de  Xénophon,  dans  les  relations  inter- 
nationales de  Tépoque,  devait  être  de  79  grains  ou  4  grammes 
20  centièmes;  comme  elle  contenait  un  72^  ou  6  grammes 
d*alliage  seulement,  elle  contenait  4  grammes  14  centièmes 
d'argent  pur.  Comme  le  franc  en  contient  4  grammes  50  cen- 
tièmes, il  s'ensuit  que  la  drachme  valait  près  de  92  centimes 
(91,66).  Bœckh  a  adopté  ces-résultats  dans  ses  savantes  re-- 
cherches  *. 

Mais  Germain  Garnier^  pense  que  les  antiquaires  ont  pris 
pour  pièce  de  4  drachmes  une  médaille  ou  pièce  de  monnaie 
qui  en  représentait  dix.  Donc  les  évaluations  seraient  2  1/2  fois 
trop  fortes.  —  De  même  pour  le«  monnaies  romaines,  ils  au- 
ront pris  Ym^genteus,  valant  2  deniers  et  demi,  pour  un  denier; 
d'où  la  même  erreur. 

Un  autre  érudit,  Letronne,  a  voulu  faire  ressortir  combien 
les  raisonnements  de  Garnier  étaient  spécieux  et  en  contra- 
diction avec  tous  les  témoignages  de  l'antiquité^. 

*■  Économe  politique  des  Athéniens,  publiée  en  Allemagne  en  1817,  tra- 
duite par  M.  Laligant  en  1828. 

^  Histoire  de  la  Monnaie  depuis  les  temps  de  la  plus  haute  antiquité  jw- 
qu'au  règne  de  Charlemagne,  Paris,  1819, 2  vol.  in-8<>.  Cet  ouvrage  contient 
des  mémoires  lus  à  l'Académie  des  inscriptions,  et  publiés  en  1817,  et  une 
réponse  à  Letronne. 

s  Considérations  générales  sur  l'évaluation  des  monnaies  grecques  et 


VALEUR,   MON.XAIE,   UÛTkUX    PRÉCIEUX,    NUMÉRAIRE.  153 

On  0st  beaucoup  mieux  renseigné  sur  les  poids  et  les  titres 
des  monnaies  du  moyen  âge  dans  les  différents  pays. 

La  question  du  poids  et  du  titre  étant  vidée,  il  reste  à  savoir 
quelle  était  la  valeur  commerciale,  le  pouvoir  de  l'or  et  de  l'ar- 
gent à  une  époque  donnée,  c'est-à-dire  la  valeur  en  autres 
marchandises.  Pour  résoudre  le  problème,  on  a  pris  pour 
terme  de  comparaison  certaines  choses  dont  on  a  supposé  la  va- 
leur commerciale  plus  stable  à  travers  les  siècles,  à  cause  de 
Fusage  ordinaire  et  régulier  qui  en  a  été  fait.  Ces  choses  sont 
particulièrement  le  blé,  la  journée  du  manouvrier  et  la  paye 
du  soldat. 

Nous  avons  dit  dans  le  Traité  d'Économie  politique  ^ 
les  inconvénients  que  présentent  les  prix  du  blé  et  ceux  du 
travail  des  ouvriers.  Quant  à  la  paye  des  soldats,  que  Germain 
Garnier  a  voulu  prendre  pour  terme  de  comparaison,  elle  a 
varié  comme  le  strict  nécessaire  des  soldats  et  leurs  besoins  ; 
et,  d'ailleurs,  la  paye  en  numéraire  n'a  presque  jamais  été  la 
p^e  effective,  le  soldat  recevant  des  vêtements,  le  logement, 
une  partie  de  la  nourriture,  le  chauffage,  etc. 

Il  résulte  de  ces  difficultés  que,  pour  se  rendre  un  compte 
non  pas  exact  (c'est  impossible),  mais  approximatif  de  la  va- 
leur relative  des  métaux  dans  les  temps  anciens,  il  faut  prendre 
plusieurs  termes  de  comparaison.  C'est  à  la  solution  de  ce  pro- 
blème qu'aident  les  recherches  des  érudils  économistes. 

Parmi  ces  derniers  et  pour  la  France  du  moyen  âge,  il- y  a 
lieu  de  citer  :  Dupré  de  Saint-Maur  *,  qui  publiait,  il  y  a  plus 
d'un  siècle,  des  recherches  sur  ce  sujet,  et  ouvrait  la  voie  à 
d'autres  érudits  qui  ont  donné  à  ces  investigations  plus  de 
précision;  —  de  nos  jours,  M.  Leber',  qui  a  publié  une  pré- 

romahies,  et  sur  la  valeur  de  Vor  et  de  l'argent  avant  la  découverte  de 
r Amérique  1817,  Didot,  in-4*. 

*  Chap.  XVI,  g  V,  Mesure  de  la  valeur. 

^  Essai  sur  les  monnaies  ou  réflexions  sur  le  rapport  entre  V argent  et 
les  denrées.  Paris,  Coignard,  1746,  in-4'». 

'  Essai  9urV  appréciation  delà  fortune  privée  au  moyen  âge.  2«  édition, 
1847,  un  vol.  in-8%  Guillaumin. 

9. 


154  KOTES   ET    PETITS  TRAITÉS. 

ciense  enquête  sur  les  usages,  sur  les  mœurs  et  sur  les 
prix  d'un  grand  nombre  d'objets  les  plus  usuels  depuis  le 
treizième  siècle,  avec  de  nombreux  rapprochements  tendant  à 
faire  connaître  ce  que  M.  Leber  appelle  assez  heureusement  le 
(i  pouvoir  de  Vargent;  » — et  pourTépoque  la  plus  récente,  les  sa- 
vantes recherches  de  M.  Th.  Tooke  sur  lesprix  à  la  fin  du  dernier 
siècle  et  les  premières  années  de  eelui-ci,  formant  un  demi- 
siècle  *.  La  statistique  des  prix  bien  relevés  et  rapprochés  des 
causes  qui  ont  influé  sur  leur  taux  est  une  des  bases  les  plus 
utiles  sur  lesquelles  on  puisse  appuyer  les  raisonnements  éco- 
nomiques. 

Voir,  pour  le  problème  de  l'évaluation  des  sommes  histori- 
ques, outre  les  ouvrages  cités  :  les  reciierches  de  M.  Cibrario* 
sur  le  prix  des  choses  au  moyen  âge  comparé  à  la  valeur  du 
blé  ;  les  aperçus  de  M.  Esménard  du  Mazel',  trois  chapitres  du 
Cours  de  M.  J.  B.  Say  *;  l'article  Évaluation  des  sommes  histo- 
riques de  Coquelin,  dans  le  Dictionnaire  de  V Économie  poli- 
tique, et  une  notice  de  M.  P.  Clément  dans  son  Histoire  ^e 
Jacques  Cœur  ',  sur  la  valeur  relative  des  anciennes  monnaies 
françaises^  et  particulièrement  de  celles  du  quinzième  siècle. 

IV,  SI  LA  BAISSE  DES  VALEURS  EST  UNE  AUGMENTATION 

DE  LA  RICHESSE*. 

{Traité  d'économie  politique.  —  Alinéas  67, 384.) 

Je  laisse  parler  sur  ce  point  M.  Ambroise  Clément  : 
.  «  J.  B.  Say  considérait  comme  l'une  des  principales  diiB- 

*  A  hiatory  of  priées  and  of  the  stateofihepaper  circulation;  pour  1793 
à  1837,  Londres.  Longmann,  3  vol.  in-8«,  1858;  pour  1838  et  1839, 1  vol. 
in-8*,  1840,  et  pour  1840-1856,  3  vol.  in-8»  avec  la  collaboration  de  M.^. 
Newmarch. 

*  Délia  economia  politica  del  medio  evo  (De  l'économie  politique  da 
moyen  âge),  3  vol.  in-12,  1809  à  1842.  Turin,  Fontana. 

^  Nouveaux  principes  d'économie  politique,  Paris,  Joubert,  1849,  iii-8*; 
ouvrage  déjà  cité  p.  355. 

*  Chap.  xnià  XVI  de  la  III"  partie. 

«  Jacques  Coeur  et  Charles  VU,  2  vol.  in-8%  1833. 
^  Note  comprise  dans  la  1"  édition  de  Notes  et  petits  trottes. 


VALEUR,    MOMHAIE,    HÉTAUI   PRÉCIEUX^    KUMÉRAIRE.  155 

(  ctkltés  de  l'économie  politique  la  solution  de  celte  question  : 
«  La  richesse  d*un  pays  étant  composée  de  la  \aleur  des  choses 
«  possédées,  comment  se  peut-il  qu'une  nation  soit  d'autant 
f  plus  riche  que  les  choses  y  sont  à  plus  bas  prix  ? 

«La  question,  ce  nous  semble,  n  est  pas  posée  ici  dans  ses 
véritables  termes,  car  il  serait  difficile  d'établir  que  les  pays 
où  les  produits  sont  au  plus  bas  prix  sont  toujours  les  plus 
riches.  Dans  plusieurs  contrées,  telles,  par  exemple,  que  la 
Pologne,  ou  certaines  provinces  de  la  Russie,  de  l'Amérique, 
de  rindoustan,-les  principaiflc  produits  (les  céréales,  la  viande, 
le  bois,  la  laine,  le  cuir,  etc.)  sont  à  des  prix  relativement  plus 
bas  que  partout  ailleurs,  et  cependant  ces  contrées  sont  loin 
de  pouvoir  être  rangées  parmi  les  plus  riches.  Il  nous  parait 
évident  que  le  problème  qu'a  voulu  proposer  l'illustre  écono- 
miste français  est  celui-ci  :  —  La  richesse  étant  composée  de 
la  valeur  des  choses  possédées,  comment  se  peut-il  qu'une  na- 
tion s'enrichisse  à  mesure  qu'elle  parvient  à  abaisser  la  valeur 
de  ses  produits  par  la  réduction  des  frais  de  production?  — 
J.  B.  Say  répond  que  les  fonds  produclifs  de  cette  nation  ont 
alors  plus -de  valeur,  attendu  que  les  services  qu'ils  fournissent 
s'échangent  contre  une  plus  grande  quantité  d'objets  valabfes 
de  toute  espèce  (Y.  Cours  complet,  chap.  m,  §  4)  ;  mais  cette 
solution  n'est  pas  complète  ;  car  elle  n'explique  point  com- 
ment la  richesse  produite  (et  non  pas  la  puissance  de  produire) 
est  plus  grande  dans  le  pays  où  les  progrès  de  l'industrie  ont  le 
plus  réduit  les  frais  de  production  et  la  valeur  des  diverses  es- 
pèces de  produits. 

«  Pour  résoudre  complètement  cette  question,  il  faut  se 
rappeler  que  la  valeur  est  une  qualité  essentiellement  relative. 
11  en  résulte  que  la  baisse  de  la  valeur  amenée  par  les  progrès 
industriels,  dans  l'unité  d'une  classe  de  produits,  ne  diminue 
pas  la  valeur  de  la  classe  entière,  parce  qu  elle  est  tout  au 
moins  compensée  par  l'augmentation  de  la  quantité  produite, 
tandis  qu'elle  augniente  proportionnellement  la  valeur  de  tous 
les  autres  produits  relativement  à  celui  où  elle  s'est  manifes- 


156  NOTES  ET  PETITS  TRAITÉS. 

tée,  puisqu'elle  leur  permet  de  s'échanger  contre  une  quantité 
pilus  considérable  d^  ce  dernier  ^  » 

M.  Ambroise  Clément  est  de  ceux  qui  ne  croient  pas  de- 
voir comprendre  dans  la  Richesse  que  la  Valeur.  Si,  au  lieu 
de  restreindre  le  sens  de  Richesse  à  la  réunion  des  riches- 
ses produites,  on  y  comprend  celle  des  richesses  naturelles, 
la  solution  du  problème  posé  par  J.  B.  Say,  et  que  M.  Clément 
a  quelque  peine  à  élucider,  ne  présente  plus  de  difficulté.  Il 
devient  évident  qu'une  nation  s*  enrichit  (acquiert  de  quoi  sa« 
tisfaire  ses  besoins)  au  fur  et  à  mesure  que  ses  richesses  natu- 
relles s'accroissent,  cet  accroissement  dût-il  produire  la  dimi- 
nution des  valeurs.  Le  comble  de  l'abondance,  du  bien-être 
des  hommes,  serait  que  tous  les  hommes  eussent  de  tout  à 
discrétion,  et  que  chacun  pût  se  vêtir,  se  loger,  etc.,  aussi  fa- 
cilement qu'il  respire.  Alors  tous  les  objets  nécessaires  ou 
agréables  à  l'homme  seraient  gratuits,  et  la  Valeur  aurait  dis- 
paru. En  parlant  comme  H.  Clément  (et  les  économistes  qui 
prennent  le  mot  Richesse  dans  le  même  sens  restreint  que  lui, 
de  Valeur),  on  serait  arrivé  à  l'anéantissement  de  la  Richesse. 
En  parlant  comme  nous  (et  les  économistes  qui  résument  dans 
le  mot  Richesse  l'Utilité  plus  la  Valeur),  on  serait  arrivé  au 
comble  de  la  Richesse.  Mais  au  fond  on  aurait  atteint  le  même 
but,  —  l'abondance,  le  bien-être,  —  et  il  n'y  aurait  plus  ni 
valeur,  ni  prix,  ni  riches,  ni  pauvres. 

En  résumé,  pour  tous  les  économistes,  une  société,  un 
pays,  une  nation  sont  d' autant  plus  riches  qu'ils  ont  plus  de 
satisfactions  pour  moins  d'efforts,  plus  d'UtiUté  pour  moins  de' 
Valeur,  c  est-à-dire  que  les  choses  qui  sont  nécessaires  ou 
agréables  à  ses  membres  sont  à  plus  bas  prix,  c'est-à-dire  en 
plus  grande  quantité. 

*  A.  Clément,  Dict.  d'écon.  politique^  article  richesse. 


YALEUR,   KOUHAIE,   METAUX   PRÉCIEUX,    MUMéRAIRE.  157 


y.  MOUVEMENT  DES  MÉTAUX  PRÉCIEUX 

AYANT  LA  PÉGOUYERTE  DE  L'AMÉRIQUE  ET  PRODUCTION 

APRÈS  LA  DÉCOUVERTE*. 

Lefi  historiens  ont  cru  pouvoir  avancer  que  le  grand  mouve- 
ment des  espèces  d'Occident  en  Orient,  qui  pendant  des  siècles 
ne  s'est  jamais  ralenti  et  qui  a  appelé  de  nouveau  l'attention 
publique  à  Tépoque  de  la  guerre  de  Crimée,  a  commencé  à 
l'époque  delà  translatidn  du  siège  de  TempireàConstantinople. 
Us  en*attribuent  la  cause  première  à  l'émigration  des  capi- 
taux à  la  suite  des  grandes  familles.  M.  Jacob  a  publié  un 
tableau  de  la  décadence  monétaire  de  Rome,  depuis  Auguste 
jusque  verd  la  fin  du  cinquième  siècle*,  duquel  il  résulte  que 
la  diminution  des  espèces  s'est  opérée  depuis  l'ère  chrétienne 
jusqu'à  l'année  482,  dans  la  proportion  de  9  à  4  milliards  de 
francs.  Selon  les  calculs  du  même  auteur,  de  Tannée  482  à  la 
fin  du  neuvième  siècle,  le  numéraire  tomba  de  1  milliard  à 
825  millions.  L'invasion  des  barbares,  l'apparition  des  mabo- 
métans  et  les  croisades  ont  dû  produire  des  phénomènes 
particuliers;  mais  il  n'a  guère  été  possible  de  les  suivre  dans  ce. 
dédale  d'événements. 

La  diminution  des  espèces  continuait  à  se  faire  sentir,  lors-  ' 
que  la  découverte  des  mines  d'Amérique  arrêta  brusquement 
ce  mouvement  décroissant.  En  peu  dannées,  et  surtout  après 
la  découverte  du  Potose  en  1545,  le  numéraire  se  trouva  bien 
plus  considérable.  La  production  moyemie  des  mines  a  été  éva- 
luée, par  H.  de  Humboidt,  le  premier  qui  ait  produit  des  calculs 
basés,  en  grande  partie,  sur  des  données  certaines,  comme  suit  : 

De  1545  à  1600,  à    60  millions  de  francs  annuellement. 
1600  à  1700,  à    80  Id.  Id. 

1750  à  1800,  à  180  Id.  Id. 

1800  à  1810,  à  270  Id,  Id. 

-  *  Note  comprise  dans  la  1'*  édit.  de  Notes  et  petite  traités. 
*  Recherches  histmques  sur  la  production  et  consommation  des  métaux 
précieux,  2  vol.  in-S»,  en  anglais  (an  historical  inquiry,  18M). 


158  KOTES   ET   PETITS  TRAITÉS. 

D*après  des  chiffres  recueillis  dans  le  Dictionnaire  du  Corn- 
merce  et  des  Marchandises^  (1859),  la  valeur  de  la  production 
de  Tor  et  de  Targent  s'élevait  aanuéllement,  à  cette  époque,  à 
la  somme  de  540  millions,  dans  laquelle  l'Amérique  entrait 
pour  268  millions,  c'est-à-dire  pour  les  11/14  de  la  totalité. 
L'argent  figurait  pour  971  mille  kil.,  valant  213  millions,  et 
l'or  pour  57  mille  kilog.,  valant  127  millions. 

M.  Michel  Chevaher,  qui  consignait  d^intéressantes  recher- 
ches sur  ce  sujet  dans  un  écrit  publié  dvant  la  découverte  des 
placers  de  Californie  ',  évaluait  à  cette  époque,  dix  ans^près, 
la  production  de  l'argent  à  775  mille  kilog.  et  172  millions  de 
francs  (dont  614  mille  kilog.  et  136,4  millions  provenant 
d'Amérique);  et  la  production  de  l'or  à  46,500  kilog.  et 
167  millions  de  francs  (dont  14,900  kilog  et  51  millions  de 
francs  provenant  d'Amérique,  et  22,500  kilog.  et  77,7  millions 
provenant  de  Russie);  en  tout  540  millions  de  francs. 

Ces  deux  évaluations  rapprochées  indiquaient  :  1®  pour  l'ar- 
gent une  diminution  notajsle  sur  la  production  de  rAmèrique, 
et  une  augmentation  du  double  sur  la  production  de  l'Europe; 
.2"  pour  l'or,  une  diminution  sur  la  production  de  l'Amérique, 
et  une  augmentation  inouïe  sur  la  production  de  la  Russie. 
*  Mais  il  y  avait  cela  de  remarquable,  c'est  que  les  deux  évalua- 
tions donnaient,  à  dix  ans  de  distance,  la  même  valeur  d'en- 
viron 540  millions  de  production  annuelle;  l'excès  de  la  pro- 
duction en  or  ayant  compensé  la  diminution  de  la  production 
en  argent. 

En  1847,  à  la  veille  de  la  découverte  des  dépôts  aurifères 
de  la  Californie,  la  production  de  l'or  représentait  une  somme 
égale  à  la  production  de  l'argent.  C'était  un  fait  nouveau  auquel 
on  ne  se  serait  pas  attendu  trente  ans  auparavant. 

Ces  résultats  étaient  dus  à  la  découverte  et  à  l'exploitation 
depuis  vingt  ans  de  riches  alluvions  aurifères  dans  la  Russie 

<  Voir  rarlicle  mikes,  par  M.  Jules  Burat. 

*  Des  Mines  d*oret  d^  argent  ^  etc.  Brochure  in-8»,  1847. 


VALEUR,    MONNAIE,  MÉTAUX   PRécillUX,    NUMÉRAIRE.  159 

orientale  et  la  Sibérie.  De  i8i9  à  la  (In  de  1847,  il  avait  été 
extrait  de  ces  alluvions  260  mille  kilog.  d*or  ou  900  millions 
de  francs,  environ  52  millions  par  an. 

Depuis  la  découverte  des  dépôts  aurifères  de  la  Californie 
(1848)  et  derAustralie  (1851);  de  1848  à  1856,  la  production 
de  Ter  a  été  double  de  celle  de  Fargent.  (Voir  ci-dessous.) 

En  faisant  entrer  dans  les  calculs  ci-dessus  la  production 
vaguement  supposée  pour  la  Chine,  Tlnde  et  le  Japon,  M.  Mi- 
chel Chevalier  portait  à  400  millions  l'extraction  annuelle  des 
deux  métaux  réunis  dans  le  monde  entier  en  1847. 

Par  suite  d  un  nouveau  calcul,  inséré  dans  le  Dictionnaire 
d* Économie  poliiique  (1853),  article  métaux  précieux,  M.  Michel 
Chevalier,  faisant  entrer  en  ligne  de  compte  quelques  parties 
de  l'Asie  jusqu*alors  presque  étrangères  au  marché  général, 
et  au  sujet  desquelles  il  avait,  disait-il,  reçu  de  bons  rensei- 
gnements de  M.  Natalis  Rondot,  estimait  la  production  de 
l'argent,  en  18484  ^  ^'^^  ^^^^^  kilog.  ou  216,5  millions  d'ar^ 
gent  et  72  mille  kilog.  d'or  ou  247,5  millions,  en  tout  464  mil- 
lions de  francs. 

En  comparant  le  rapport  de  la  production  de  l'or  à  celle  de 
l'argent,  on  trouve  : 


1  kil.  contre  42  kil.  moyenne  de  Texploiiation  depuis  la  découverte  de 

rAmérique;  —  jusqu'en  1847, 
1        —       52  kil.  moyenne  de  l'importalion  en  Europe,  depuis  la  dé* 

couverte  de  T Amérique  ;  —  jusqu'en  1847. 
1       —       38         moyenne  de  l'importalion  en  1800, 
1        —       43  1/2  W.  .    1847. 

1        —       1/2  la.  1848-1856. 

M.  Michel  Chevalier  a  aussi  fait  le  calcul  de  la  quantité  de 
métaux  précieux  obtenus  depuis  la  découverte  du  nouveau 
monde  jusqu'en  1848,  et  il  est  arrivé,  en  modifiant  les  don- 
nées de  H.  de  Humboldt  sur  quelques  points  accessoires,  aux 
résultats  suivants,  exprimés  en  millions  de  francs  : 


i60  NOTES   ET   PETITS  TRAITES. 

jLiiiériqae.  argent.  ob.  total. 

États-Unis 76  76 

Mexique..  . 13,774  13,41  15,115 

Nouvelle-Grenade 58  19,52  2,010 

Pérou-BoUvie 13,059  1,172  14,231 

Brésil 4,623  4,623 

Chili 251           .  .  862       .  1,093 

27,122  10,026  37,148 
Aotres  pays. 

Europe  sans  la  Russie.  .  .      2,000  500  2,500 

Russie 330  1,100  1,430 

Afrique,  îles  de  la  Sonde.  .   2,500  2.500 

2.530  4,400        .        6,430 

Totaux  généraux.  .    29,452  14,126  43,578 

En  tout  43  milliards  et  demi. 

M.  de  Humboldt  calculait  que  le  produit  des  mines  du  nou- 
veau monde  s'élevait  au  commencement  du  siècle  à  la  somme 
de  50  milliards. 

A  ces  43  milliards  et  demi,  total  de  la  production  des  mé- 
taux précieux  depuis  la.  découverte  de  TÂmérique,  il  faut 
ajouter  environ  6  milliards  et  demi  pour  la  production  en 
neuf  ans  (1848-1856),  dont  2  milliards  70  millions  d'argent  et 
le  reste  en  or,  provenant  en  grande  partie  de  la  Californie 
et  de  TAustralie;  —  ce  qui  porte  la  production  générale  des 
métaux  précieux  à  la  fin  de  1856,  et  depuis  la  découverte  de 
l'Amérique,  à  50  milliards. 

Nous  trouvons  dans  V Histoire  des  PriXy  de  1848  à  1856,  par 
MM.  Tooke  et  Newmarch  (Londres,  1857,  2  vol.  in-8^),  que  la 
production  aurifère,  dont  la  majeure  partie  est  entrée  dans  la 
circulation  européenne,  s'est  élevée  dans  le  monde  entier  : 
En  1849  à  155,500,000  fr.,  soit  un  accroissement  de  1,0  0/0 

1850  222,250,000  —         1,6 

1851  358,000,000  —         2,4 

1852  675,750,000  —         4,9 

1853  702,000,000  —         4,5 

1854  707,000,000         —         4,4 

1855  756,000,000.         —         4,5 

1856  806,250,000  —  4,6     , 

ce  qui  fait,  pour  les  huit  années  réunies,  une  augmentation  de 
4  mJDiards  342,750,000  francs,  dont  plus    de   la   moitié 


VALEUR,   ):0N1IA1E,   MÉTAUX   FRÉCIEUX,   IfUMÉRAIRE.  161 

(2,215,500,000fr.) provenant  de laCalifornie,l,494,a60,000f. 
de  FAustralie,  et  633  millions  de  la  Russie. 

La  quantité  d'or  s*est  accrue  en  huit  ans  de  plus  d'un 
quart  ou  de  27,6  pour  100. 

D'après  une  note  que  M.  Michel  Chevalier  a  eu  l'obligeance 
de  nous  remettre,  la  production  de  l'argent  s'est  élevée  dans 
la  même  période  à  230  millions  par  an,  soit  pour  neuf  ans  à 
2  roilliardis  70  millions. 

Les  exportations  du  numéraire  en  Orient  ont  été,  selon  les 
relevés  de  HH.  Tooke  et  Newmarch,tant  des  ports  de  l'Angle- 
terre que  de  ceux  de  la  Méditerranée,  et  pour  les  années 
1853-4-5-6,  de  96  millions  600,000  fr.  en  or,  et  de  804  mil- 
lions 550,000  fr.  en  argent. 

Les  exportations  en  numéraire  se  sont  accrues  dans  ces 
dernières  années  par  suite  des  mauvaises  récoltes  successives 
qui  ont  forcé  l'Angleterre,  la  France  et  une  partie  du  reste  de 
l'Europe  à  acheter  des  grains  en  Orient,  en  les  soldant  en  es- 
pèces, —  et  encore  par  suite  de  la  guerre  en  Grimée  qui  a 
nécessité  l'envoi  de  sommes  considérables  pour  les  troupes. 
11  est  à  remarquer  qu'une  partie  du  numéraire  qui  va  en 
Orient  y  est  enfouie,  et  que  l'autre  ne  rentre  que  lentement 
dans  la  circulation  générale.  (Écrit  en  1857.) 

.  P.  S. — Il  n'a  pas  été  fait,  à  notre  connaissance,  de  relevé  gé- 
néral pour  la  production  totale  aurifère  et  argentifère  dans  ces 
dernières  années  ;  et  nous  ne  donnons  qu'à  titre  de  renseigne- 
ments à  contrôler  les  chiffres  incomplets  qui  suivent,  publiés 
en  Angleterre*. 

ProdnelioB  d'or  em  Aiulralie  t 
aiik£b8.  quantités.  valeurs. 

1855  ......    5,753,518  onces.       14,815,432  1.  st. 

1856 2.857,817  H,523,856 

1857 -2,742,869  10,929,939 

1858 2,522,080  10,072,234 

1859 2,249,361  9,001,142 

1860 2,089,140  8,358,059 

1861 1,875.840  7,502,575 

1862. 1,647,648  6,593,171 

19,756,277  78,796,408 

1  Recueillis  et  communiqués  par  M.  Horn, 


162  NOTES  ET   PETITS  TRAITÉS. 

■ 

Knlrée  et  sortie  de  l'or  en  Ansleierre, 

I.    IMPORTATION. 

18C0.  >    1861.  186S 

De  l'Australie 6,719,0001  st.  6,331,000  6,705,000 

AmériqueduSud..  .   .  1,180,000  1,600,000  1,631,000 

États-Unis 3,918,000  39,000  9,732,000 

Autres  provenances. .  .  768,000  4,194,000  1,834,000 

12,585,000       -12,164,000         19,902,000 

ir.   EXPORTATION. 

Pour  la  France.  .   .   .    10,401,000  998,000  6,351,000 

Reste  du  continent. .   .      1,508,000  1,006,000  2,814,000 

Hors  d'Europe 3,733,000  9,254,000  6,842,000 

•    15,642,000         11,238,000         16,012,000 

Voyez  la  note  de  la  page  164  sur  la  puissance  des  nfiines  au- 
rifères et  argentifères  de  l'Amérique. 

Vï.  —  DE  L'EXTRÊME  ABONDANCE  ET  DE  L'EXTRÊME 

DISETTE  DES  MÉTAUX  PRÉCIEUX*. 

{Traité  d'économie  politique  :  Alinéa  428.) 

On  a  des  raisons  de  croire  que  Timmense  fécondité  des 
mines  d'Amérique  a  versé  dans  le  monde,  jusqu'au  commen- 
cement de  ce  siècle,  douze  fois  autant  de  métaux  précieux 
qu'il  y  en  avait  auparavant.  Il  semblerait  donc  que  les  prix 
auraient  dû  être  douze  fois  plus  considérables  ;  mais  on  estime 
que  les  choses  qui  doivent  avoir  le  moins  varié  de  valeur  coû- 
tent environ  six  fois  autant  seulement  (J.-B.  Say).  L'explication 
de  ce  fait  se  trouve  dans  les  développements  de  l'industrie,- 
dans  l'accroissement  de  la  population,  et  enfm  dans  l'exporta- 
tion des  métaux  précieux  en  Asie  *.  En  effet,  le  passage  des 
Indes  par  le  c^  de  Bonne-Espérance  ^ayant  ouvert  une  com- 
munication avec  un  pays  où  les  métaux  précieux  étaient  pins 

^  Note  comprise  dans  la  l'"  édition  de  Notes  et  petits  traitée.  —  Déve- 
loppement d'un  passage  du  chap.  ix  de  la  deuxième  édition  des  Élémenti^ 
lùainienant  \e  Traité. 
'.r*  rarlicle  précédent. 


YALEOR,   MONNAIE,    UÉTAUX   PRÉCIEUX,    NUIIÉRAIRE.  163 

rares  qu'en  Europe,  le  commerce  trouva  plus  avantageux  de 
faire  des  envois  en  argent  en  échange  des  marchandises.  Mais 
ce  flux  régulier  d'Occident  en  Orient,  qui  reprend  de  nos  jours, 
s'est  quelquefois  arrêté,  et  on  Ta  même  observé  en  sens  in- 
verse. 

Des  révolutions  contraires  à  «elle  qui  suivit  Içs  premiers 
temps  de  la  découverte  de  l'Amérique  ont  aussi  été  observées 
par  suite  de  la  diminution  dans  la  production  des  métaux  pré- 
cieux. Quand,  par  exemple,  la  guerre  civile,  en  suspendant 
au  Pérou  et  au  Mexique  les  travaux  des  mines,  réduisit  l'ex- 
traction au  tiers  de  ce  qu'elle  était  auparavant,  l'Europe  y  sup 
pléa  par  les  signes  représentatifs  de  tout  genre,  qui  ont  pour 
but  de  remplacei"  ou  de  compléter  le  service  de  la  monnaie. 

On  a  quelquefois  paru  redouter  que  les  bouleversements 
politiques  des  républiques  de  l'Amérique  du  Sud  n'anéan- 
tissent tôt  ou  tard  l'approvisionnement  des  métaux  précieux. 

Sans  combattre  cette  crainte  de  peu  de  valeur  (car  les 
États  possesseurs  des  mines  ou  dépôts  métalliques  seront  tou- 
jours vivement  intéressés  à  exploiter  leurs  richesses  natu- 
relles) ,  admettons  la  possibilité  d'une  production  arrêtée. 
Qu'arriveraîl-t-il?  On  consommerait  moins  d'or  et  d'argent  pour 
les  objets  de  luxe;  d'un  autre  côté,  la  déperdition  des  mon- 
naies existantes  serait  très-lente,  parce  que  chacun  est  inté- 
ressé à  la  conservation  des  métaux  précieux,  et  parce  qu'on 
pourrait  les  garder  en  dépôt  et  se  servir  pour  les  représenter 
des  signes  en  papier.  11  en  résulterait  seulement  une  augmen- 
tation de  valeur  dans  une  faible  progression.  Mais  cette  crainte 
est  de  plus  en  plus  hypothétique,  surtout  depuis  la  découverte 
des  placers  de  la  Californie  et  des  diggings  de  l'Australie,  qui 
fournissent  de  l'or  en  grande  abondance. 

D'après  ce  qui  se  passe  et  les  progrés  de  la  fabrication  qui 
permettent  d'attaquer  les  minerais  de  quartz  jadis  improduc- 
tifs, il  est  permis  de  supposer  que  les  métaux  précieux  ne  sont 
pas  prés  de  nous  manquer.  D'ailleurs,  il  n'est  pas  impossible 
que  les  montagnes  du  Thibet,  d'où  l'on  exporte  de  la  poudre 
d'or  et  d'autres  minerais,  que  les  mines  dv\  U^QW  w^  ^^vïï^. 


164  NOTES   ET   PETITS   TRAITÉS. 

pas  quelque  jour  aussi  productives  que  les  Cordillères ,  la 
Californie  et  TAustralie.  Qui  sait  ce  que  nous  réserve  rAfri- 
que?  Qui  nous  dit  que  l'application  des  nouveaux  procédés 
scientifiques  à  Texploitation  de  Fargentne  produira  pas  en 
Amérique  une  révolution  analogue  à  celle  que  produisit,  il  y 
a  trois  siècles  et  demi,  la  découverte  de  TAmérique  elle-même, 
et  que  semblent  devoir  produire  les  exploitations  aurifères  de 
la  Californie  et  de  l'Australie  ?   • 

Il  y  aurait  moins  lieu  à  se  préoccuper  d'une  disette  future 
des  métaux  précieux  que  d'une  trop  grande  production  ^  Et  si 
cette  production  excessive  arrivait,  si,  par  suite  de  minée  nou* 
velles  et  de  procédés  d'extraction  nouveaux  et  économiques, 
l'or  et  l'argent  devenaient  communs  au  point  de  n'avoir  plus 
qu'une  petite  valeur  sous  un  gros  volume,  la  situation  devien- 
drait embarrassante. 

On  referait  peut-être  de  la  monnaie  avec  du  platine  ou  avec 
d'autres  métaux  que  nous  connaissons  encore  fort  peu,  tels 
que  le  palladium,  le  titane,  etc.,  ou  enfin  avec  des  produits 
que  nous  ne  connaissons  pas,  ou  bien  on  y  suppléerait  par 
l'emploi  de  signes  représentatifs  perfectionnés.  Toujours  est-il 
que  la  découverte  de  la  pierre  philosophale  jetterait  une  très- 

<  Dans  le  courant  de  1859  on  apprit  en  Europe  qu'on  avait  découvert  en 
CaUfornie  une  mine  d'argent  de  plus  de  10  mètres  de  puissance  sûr  une 
longueur  de  60  kilomètres.  Peu  de  temps  après,  on  recevait  en  Angleterre 
plusieurs  tonnes  de  minerais  très-riches.  Un  ingénieur  des  mines,  M.Laur, 
reçut  la  mission  d'aller  reconnaître  l'importance  des  nouveaux  gisements, 
qu'il  remplit  dans  le  courant  de  1860-61.  Dans  son  rapport,  M.  Laurfait 
la  description  des  gisements  aurirères  de  la  Californie,  des  filons  argenti- 
fères du  pays  de  Washae  et  du  ierritoii*e  des  Indiens  Pah-Ulah,  ainsi  que  des 
exploitations  de  cinabre  ^sulfure  de  mercure]  dans  les  montagnes  delà 
cô:e.  Ses  conclusions  sont  que  ces  mines  offrent  un  champ  d'exploitation 
sans  limites;^  que  des  moyens  de  travail  extrêmement  puissants  et  mé- 
caniques permettent  d'exploiter  avantageusement  les  aUuvions  les  phis 
pauvres;  —  que  les  gisements  de  mercure  assurent  l'avenir  des  mfaies 
d'argent  des  Cordillères  et  des  Andes;  —d'où,  avec  la  tranquillité  des  répu- 
bliques américaines,  la  possibilité  d'une  production  nouvelle  et  extraor- 
dinaire des  métaux  précieux,  avec  ses  conséquences  économiques! ...  (ï. 
De  la  production  des  métaux  précieux  en  Califbmie,  par  M.  Laur,  broeh.- 
Jn-S",  i8ô2,  Dunod  et  Guillaumin  ;  —et  Baisu  probable  de  Vor,  par  H.  ïi- 
cbel  CAevaiier,  in-8«,  Capelle, 


YÂLEDR,    HOIfIfAIE,    METAUX   PFÉCIEDX,    KUMÉRAIRE.  165 

grande  perturbation  dans  les  relations  commerciales  du  monde. 

II  faut  observer  que,  dans  l'hypothèse  d*une  production 
qui  avilirait  le  prix  des  métaux  précieux,  et  diminuerait  la  va- 
leur des  pièces  d'or  ou  d'argent  au  point  d'en  rendre  l'usage 
frès-incommode,  le  jeu  des  banques  et  la  circulation  de  leur 
papier  viendraient  compenser,  jusqu'à  un  certain  point,  les  effets 
de  l'abondance  métallique,  à  la  condition  toutefois  que  la  dé- 
préciation n'irait  pas  jusqu'à  enlever  à  l'or  et  à  l'argent  la  fa- 
culté de  servir  comme  lingots  d'une  valeur  encore  supérieure. 

La  progression  dans  la  production  des  métaux  amène  la  di- 
minution de  leur  stabilité  dans  la  valeur  des  monnaies,  c'est- 
à-dire  de  leur  qualité  par  excellence.  L'extrême  abondance  pro- 
duirait la  disparition  de  l'utilité  des  métaux  précieux  comme 
bijoux  et  ornements,  et  aussi  de  la  qualité  d'avoir  une  grande 
valeur  sous  un  petit  volume.  Le  jour  où  le  bas  prix  de  l'or 
permettrait  de  dorer  les  grilles  des  jardins  ou  d'en  faire  de  la 
batterie  de  cuisine,  son  usage  pour  la  parure  aurait  disparu  ; 
ensuite,  comme  il  faudrait  «n  âne  pour  porter  une  petite  va- 
leur, son  usage  pour  la  monnaie  aurait  aussi  disparu.  ' 

Donc,  bien  que  l'or  et  l'argent  pussent  être  avantageusement 
employés  aune  foule  d'usages  dont  la  cherté  les  éloigne  aujour- 
d'hui, il  est  à  désirer  que  leur  production  continue  à  être  rela- 
tivement bornée,  afin  qu'ils  rendent  toujours  les  mêmes 
services  dans  la  circulation. 

En  résumé,  Fidéal,  pour  un  métal  monétaire,  c'est  qu'il  s'en 
produise  le  moins  possible  ;  c'est,  du  moins,  que  la  production 
soit  régulière  et  lente  et  ne  dépasse  pas  les  besoins  nouveaux 
provenant  de  Faugmentation  de  la  population,  et  auxquels  sa- 
tisferont de  plus  en  plus  les  signes  représentatifs. 

Si  cependant  il  était  donné  aux  hommes  de  découvrir  des 
amas  d'or  et  d'argent,  c'est  que  cette  abondance  serait  dans  la 
nlature  des  choses  et  finirait  probablement  par  tourner  à  bien 
dans  l'intérêt  de  l'humanité;  S'il  peut  y  avoir  trop  d'or  ou  trop  ' 
d'argent  au  point  de  vue  monétaire,  il  ne  peut  y  en  avoir  trop  au 
point  de  yvedesautres  usages.Cela  esl\TaÀdeVo\j\cfeaî\\^'^V>î55SSR- 


16G  NOTES   ET    PETITS   TRAITÉS. 

VII.  —  STATISTIQUE  DU  NUMÉRAIRE*. 

{Traité  d^ économie  polilique:  V.  les  chap.  XVII  et  XXIII  sur  la  Monnaie  et  la  Circulation.) 

Le  Numéraire  est  métallique  en  or,  en  argent,  en  cuivre  ou 
en  papier.  Nous  parlerons  d'abord  du  Numéraire  métallique  : 

NoMÉRAiRE,  ESPÈCES,  ARGENT  COMPTANT  sout  autant  d'exprcs- 
sions  analogues  que  Ton  emploie  dans  le  langage  commercial 
ou  financier  pour  désigner  les  pièces  de  monnaie  métalliques. 
La  première  appartient  plus  au  style  économique,  la- seconde 
est  plus  commerciale,  la  troisième  moins  souvent  employée. 

11  faut  à  un  pays,  pour  subvenir  à  ses  échanges,  une  cer- 
taine masse  de  numéraire;  cependant  cette  quantité,  quoique 
bien  déterminée  par  la  nature  des  choses,  est  très-imparfaite- 
ment connue.  En  effet,  pour  la  connaître,  il  faudrait  que  les 
gouvernements  eussent  tenu  depuis  longues  années  des  comptes 
exacts  de  toutes  les  pièces  fabriquées  et  de  toutes  celles  qui 
ont  été  refondues  par  Tadministiirtion  à  cause  de  leur  vétusté, 
et  par  les  particuliers  à  cause  de  la  prime  qui  a  quelquefois 
existé  en  faveur  des  lingols,  souvent  plus  rares  que  les  pièces; 
il  faudrait  que  Ton  eût  des  tableaux  d'importation  et  d'expor- 
tation bien  détaillés  et  bien  exacts  ;  que  Ton  ptHl  appréder  la 
perte  do  plusieurs  des  sommes  enfouies  par  les  avares  ou  par 
les  habitants  des  pays  exposés  aux  invasions  et  aux  commo- 
tions intestines,  ainsi  que  celles  qui  sont  dans  les  maisons  qui 
brûlent  et  les  vaisseaux  qui  sont  engloutis.  Or,  ces  deux  der- 
nières appréciations  ne  peuvent  point  être  faites  avec  exacti- 
tude dans  aucun  pays  du  monde.  Il  est  vrai  que,  jusqu'à  un 
certain  point ,  l'on  peut  s'en  passer  pour  arriver  à  un  chiflre 
approximatif;  mais  la  statistique,  qui  prend  depuis  une  dizaine 
d'années  un  développement  heureux,  ne  présente  encore,  pour 
lesautres,  que  des  documents  trop  vaguespour  asseoir  lecbiffre 
de  la  fabrication,  de  la  refonte,  de  l'importation  et  de  Texpor- 

'  Sf"  éditîoh,  —  la  !'•  édition  dahs  le  Diclionnaif'e  du  coénmerce  et  dit 
ifû^càandises^  publié  en  1837 -S9,  car  Vim\Wmw  el  O. 


VALEUR,   MORIIAIB,    MÉTAUX   PRÉCIEUX,   NUMÉRAIRE.  167 

jtation,  et  Ton  ne  peut  guère  arriver,  pour  fous  les  pays,  à  une 
appréciation  fort  peu  exacte  d'ailleurs,  qu'au  moyen  de  don- 
nées et  de  calculs  détournés,  dans  le  détail  desquels  nous  ne 
pouvons  point  entrer.  Nous  nous  bornerons  à  dire  que  ce  qui 
rend  plus  difficile  encore  de  connaître  la  somme  des  monnaies 
en  circulation,  ce  sont  les  nombreux  suppléments  à  la  mon- 
naie dont  on  fait  usage,  les  effets  de  commerce,  les  billets  de 
banque,  etc.  En  France,  on  sait  quelle  quantité  de  pièces  en 
or,  en  argent,  en  billon,  en  cuivre  (cuivre  pur  ou  bronze  pro- 
venant des  cloches),  ont  été  fabriquées  dans  les  dernières  an- 
nées de  l'ancien  régime ,  du  temps  de  la  République,  sous 
Napoléon,  et  pendant  la  Restauration  ;  mais  on  ne  sait  point 
quelles  quantités  de  ces  pièces  ont  été  fondues,  importées  par 
la  contrebande,  exportées  ou  perdues.  Les.  tableaux  de  la 
douane  indiquent  bien  la  somme  des  importations  et  des  ex- 
portations depuis  ISlf) ,  mais  cette  somme  comprend  le  nu- 
méraire et  les  lingots.  Ajoutez  qu'on  ne  peut  point  savoir  non 
plus  quelles  quantités  de  pièces  circulent  encore,  provenant 
des  anciennes  fabrications.  11  y  a  des  pièces  de  cuivre  qui  cir- 
culent depuis  les  Romains  pour  1  liard,  2  liards,  1  sou,  etc. 
Le  nombre  en  est  encore  considérable  dans  certaines  localités. 
En  outre,  on  est  loin  de  connaître  les  monnaies  qui  sont  dans 
les  collections  de  médailles  publiques  ou  privées. — Fort  heu- 
reusement que  l'évaluation  exacte  ou  même  approximative  de 
la  somme  des  monnaies  d'un  pays  n'a  pas  une  grande  utihté 
pratique.  Cependant,  comme  ce  sujet  excite  la  curiosité,  nous 
avons  cru  devoir  offrir  au  lecteur  les  diverses  évaluations  que 
quelques  auteurs  ont  consignées  dans  leurs  ouvrages,  et  qui 
seront  plus  spécialement  relatives  à  la  France  et  à  l'Angle- 
terre*. 

fitatitfliqne  du  numéraire  en  Franee. 

La  France  est  le  pays  du  monde  qui  a  le  plus  de  numéraire, 
ce  qui  ne  veut  pas  dire,  comme  nous  croyons  l'avoir  démontré 

1  Cet  article  a  été  écrit  en  1839. 


168  NOTES   ET   PETITS  TRAITÉS. 

en  parlant  de  la  Monnaie,  que  c'est  le  pays  le  plus  riche  ;  le 
numéraire  seul  ne  pouvant  pas  être  pris  à  beaucoup  près 
comme  une  mesure  suffisante  de  la  richesse  publique. 

Le  Moniteur  du  18  avril  1830  a  publié  un  état  des  fabrications 
d'espèces  de  cuivre,  depuis  1726  jusqu'en  1810,  époque  delà 
dernière  émission  de  celte  monnaie.  Tout  le  monde  sait  que, 
sous  Louis  XVI,  la  plus  grande  partie  de  cette  monnaie  était 
représentée  par  le  sou  et  les  detix  sous,  et  depuis  la  Révolution, 
par  la  pièce  de  5  cent,  et  10  cent,  (sou  et  gros  sous  nouveaux), 
et  par  les  pièces  en  billon  de  10  cent.,  et  enfin  par  la  pièce 
de  1  cent,  pour  faire  les  appoints  des  sommes  fractionnaires, 
D'après  ce  document,  on  a  fabriqué  ; 

DE  i7Sl  A  1794,  EN  M  ANS. 

HILUONS. 

En  biUon 0,3 

En  cuivre 10,2 

En  métal  de  cloches 19,2 

29,7 

DE  1794  EN  1810,  EN  16  ANS. 

Loi  du  28  thermidor  an  III  (15  août  1795). 
Pièces  de  2  décimes 3,2 

—  1  décime.  .......      0,4 

—  5  centimes 0,6 

Loi  du  5  brumaire  an  V  (24  octobre  1796). 

Pièces  de  1  décime.  . 4,4 

—  5  centimes 2,7 

—  1  centime 1,0 


8,S 

Refrappage  en  vertu  de  ladite  loi. 

Pièces  de  1  décime 1,5 

—       5  centimes .      0,1 


1,6 

Loi  du  29  pluviôse  an  VII  (17  février  1799). 

Pièces  de  1  décime .      5,0 

—       5  centimes 4,3 


VALEUR,   MONHAIE,   MÉTAUX   PRECIEUX,   ^UltÉRAIRE.  169 

Total  du  numéraire  en  cuivre  fabriqué  de  1794  à  1810.    23,6 

Total  du  numéraire  en  billon,  fabriqué  en  1808, 1809 
et  1810.  {Loi  du  15  septembre  1807.) 3,2 

Cuivre  fabriqué,  en  1814  et  1815,  à  Strasbourg,  du- 
rant les  deux  blocus.  .  .  .^ 0,1 

Total  du  numéraire  en  cuivre,  billon  ou  métal  de 
cloches,  fabriqué  de  1726  à  1810 29,7 

Cuivre  présumé  actuellement  (1839)  en  circulation.    56,8 

Sans  compter  le  numéraire  en  cuivre  venant  de  l'étranger 
ou  provenant  de  la  contrebande. 

D'après  un  autre  tableau  publié  dans  le  même  Supplément  du 
Moniteur,  nou^  pouvons  présenter  Tétat  des  métaux  portés 
aux  différents  hôtels  des  Monnaies  depuis  le  1  avril  1805 
jusqu'au  31  décembre  1829,  et  des  fabrications  en  espèces 
décimales. 

EN  on.  Elf  ARGBlfT. 

Anciennes  espèces  usées.  ...      0,1  0,8 

Lingots  et  autres  matières.  .  .      0,8  1,1 

0,9  2,0 

0,9 

Total  des  matières  converties  en  espèces  dé- 
cimales de  1803  àl829 2,9 

La  refonte  s'est  opérée'  dans  les  divers  hôtels  de  Paris, 
ie  Rayonne,  de  Bordeaux,  de  La  Rochelle,  de  Lille,  de  Limo- 
ges, de  Lyon,  de  Marseille,  de  Nantes,  de  Perpignan,  de  Rouen, 
4e  Strasbourg,  de  Toulouse,  de  Gènes^  de  Genève,  de  Rome, 
4e  Turinj  d'Utrecht.  Ces  cinq  derniers  entrent  dans  la  somme 
totale  p.  11.5;  Paris  y  entre  p.  1.7;Marseille  p.  0.4;  Rouen 
p.  0.17  ;  Toulouse  p.  O.H;  tous  les  autres  n'approchent  pas 
de  la  centaine  de  mille. 

Si  Ton  considère  les  pièces  d*or  et  d'argent  par  rapport  aux 
types,  on  trouve  : 

Elf  on.  El»  ARCEXT.  • 

-    Type  de  Bokapaiite  ou  Napoléox.  .    528,0  887,8 

-r       LoDis  XVlll 389,3  614,8 

—       CiwniEs  X 29,7  538,0 


176  50TES   ET    PETITS  TRAITBS. 

-Total  des  trois  types  en  argent 2.040,7 

Total  des  trois  Ivpes  en  or 017,1 

M  type  d'Hercule.  1795  à  1803 106,2 

Total 3,094,0 

Ou  environ  .  .  .  3,100,0 
'  À  cette  époque,  51  décembre  1829.  les  an- 
ciennes espèces  duodécimales  qui  restaient 
dans  la  circulation  et  qui  ont  été  converties 
en  espèces  nouvelles,  doivent  ajouter  à  cette 
somme  environ 600,0 

Lés  espèces  décimales  se  sont  donc  élevées  à.  3,700,0 
Or,  les  fabrications  faites  depuis  1725  jus- 
qu^en  1789  avaient,  à  cette  dernière  époque^ 
porté  le  montant  des  espèces  duodécimales 
à  751,000,000  fr.  en  or,  et  à  2,047,000,000 
en  argent,  ensemble  à .    2,800,0 

Il  résulte  donc  de  celte  comparaison  que  .le 
3)  décembre  1829,  le  numéraire  en  or  et  en 
argent  avait  augmenté  depuis  40  ans  de.  .       900,0 millions. 

En  parcourant  le  tableau  des  importations  et  des  exporta- 
tions de  numéraire  et  des  lingots  depuis  i787,  on  voit  que  la 
balance  est,  à  cinq  années  près,  toujours  en  faveur  de  Fim- 
portation,  pour  une  somme  qui  a  souvent  dépassé  100  millions 
de  francs.  Les  cinq  années  exceptionnelles  sont  i8i6, 1818, 
j819, 1821, 1826,  pendant  lesquelles  les  diriiint|tipns  de  numé- 
raire ont  été  de  105,5,  42,1,  1,5, 59,3  1,3  millions  de  francs. 
En  sommé,  en  trente-huit  ans,  de  1787  à  183^,  Vaccroisse- 
ment  du  numéraire  par  Timportation  a  été  de  2,18a,3|  et  la 
diminution  seulement  de  200,8,  ce  qui  donne  une  différence 
de  i, 982,5  millions  do  francs,  ou  une  moyenne  annuelle  de 
52, n  millions  de  francs.  Malheureusement  ces  chiffrç3^  quel- 
que authentiques  qu'ils  soient,  ne  satisfont  point  ;  cariisjie 
comprennent  pas  la  valeur  de  la  contrebande  en  nionnaiçs  de 
cuivre,  dont  nous  avons  parlé,  ni  les  sommes  en  or  ôii  ai 
argent  qui  ne  sont  pas  déclarées  à  la  douane  et  entrent  ou 
sortent  avec  les  voyageurs.  "^ 

3i.  Moreau  de  Jonnès  a  trouvé  des  chiffres  un  peti différents. 
En  comparant,  dans  sa  Statistique  d!  A.nqleteirey  la  France  1 


VALEUR,    MORIfAIE,    MÉTAUX   PRÉCIEUX,    NUMÉRAIRE.         171 

ce  royaume,  il  dit  que  les  monnaies  différentes  frappées  pen- 
dant une  période  de  108  ans,  commençant  en  1726  et  finis- 
sant en  1854,  ont  été,  svivant  les  documents  officiels  sur  les- 
quels il  a  fait  ses  relevés: 


1726  à  1785..  . 

OR. 

.       986,6 

ARGEIÏT. 

1,937.6 

1786  à  1803..  . 

•                      B 

109,6 

1804  à  18*34..  . 

.     1.039,1 

2,665,6 

2,025,7  4,712,9 

2,025,7 

Vonnaie  de  cuivre  et  de  biUon.  .         52,3 

6,791,0 
n  en  conclut  qu'il  a  été  frappé  en  France,  en  cent  huit  ans, 
presque  moitié  plus  de  monnaie  d*or  et  d'argent  qu  en  Angle- 
terre, en  cent  Quatre-vingt-cinq  ans. 

Si  Ton  évalue  Tor  et  Targent  en  poids,  on  voit  qu'en  France 
un  tiers  à  jpëine  est  en  or,  tandis  qu'en  Angleterre  il  n'y  a  guère 
que  1/15  des  monnaies  en  argent. 

En  défalquant  les  espèces  duodécimales  fabriquées  antérieur 
rement  à  la  Révolution,  et  qui  ont  été  généralement  refondues, 
on  trouve  la  quantité  des  monnaies  décimales  qui  forment  la 
masçe  du  numéraire  en  circulation. 

Pièces  d'or.  .   .  .    1,059,1  =  1/4  environ.  - 
—    d'argent.  .    2,775,2  =  3/4  à  peu  près. 

5,814,3 
D'après  les  relevés  du  même  auteur,  nos  exportations,  de- 
puis 1787,  dépassent  les  importalions  de  1,728  millions  qui, 
ajoutés  au  chiffre  du  numéraire  donné  par  Necker,  en  1784,* 
forment  précisément  3,900  millions,  nombre  sensiblement 
égal  à  celui  que  nous  venons  de  trouver  pour  la  monnaie 
décimale  frappée  de  1803  à  1854?  et  à  celui  donné  plus  haut; 
d'après  le  Moniteur^  comme  total  des  matières  converties  en 
espèces  décimales  de  1803  à  1829.  Ici  les  chiffres  parlent,  et 
éomme  l'a  très-bien  fait  remarquer  M.  Moreau  de  Jonnès,  ils 
autorisent  à  penser  que  la  fabrication  de  la  monnaie  décimale 
s'est  faite  par  la  refonte  de  l'ancienne  et  des  monnaies  étran- 
gères ou  des  lingots  importés. 


172  KOTES   ET  PETITS   TRAITÉS. 

Necker  trouve  son  chiffre  de  2,200  millions  en  embrassant 
dans  ses  calculs  la  détérioration  par  l'usure  et  la  destruction 
du  numéraire;  or,  J.  B.  Say  rapporte  dans  son  Cours  que  les 
50  millions  de  pièces  de  24,  i2  et  6  sous,  fabriquées  de  1726 
à  1794,  s'étaient  usées  pour  12  millions.  En  faisant  entrer 
ces  causes  pour  un  quart  en  soixante  ans  et  en  adoptant  la 
même  proportion  de  destruction  pour  les  quarante  années 
écoulées  de  1794  à  1834,  H.  Horeau  de  Jonnès,  évalue  à 
2,860  millions  seulement  la  masse  du  numéraire  en  France  <. 

J.  B.  Say  croit  que  Neeker  s*est  tenu  trop  haut  dans  son 
évaluation,  et  il  portait,  sommairement  il  est  vrai,  à  2  mil- 
liards seulement  le  numéraire  en  circulation  en  1828,  qui 
aurait  été  en  1836,  d'après  M.  Moreau  de  Jonnès,  d'environ 
3  milliards  (2,860,000  fr.).  Sans  noAs  lancep  ici  dans  une 
controverse  inutile,  nous  ferons  observer  que  le  besoin  de  nu- 
méraire n'augmente  pas  dans  la  même  proportion  que  la 
richesse  nationale  ;  car  la  même  somme  qui  sert  à  8  ou  10 
échanges  dans  une  grande  ville,  ne  sert  guère  qu'à  lin  dans  un 
village,  sans  compter  l'emploi  des  signes  représentatifs  de  la 
monnaie  dont  se  servent  les  pays  où  se  développe  l'industrie. 
En  effet,  comment  n'en  serait-il  pas  autrement^  dit  H.  Ho« 
reau  de  Jonnès  (Statistiqtie  de  VAngletefrey  p.  557,  t.*  II), 
puisque  les  impôts  prélevant  chaque  année  (dans  les  Des 
Britanniques)  au  moins  1500  millions  de  francs,  ils  absorbe- 
raient les  3/4  du  numéraire?  D'ailleurs  la  production  jternto- 
riale  et  industrielle  formant  une  valeur  de  prés  de  10  mil- 
liards, et  les  signes  qui  la  représentent  n'en  dépassant  pas  3, 
il  est  de  toute  nécessité  que  l'activité  de  la  circulation  moné- 
taire corresponde  au  quintuple  de  sa  valeur  intrinsèque.  D'après 
le  même  auteur,  en  France  la  production  étant  moins  considé- 
rable et  le  numéraire  étant  plus  abondant,  il  suffit  d'une 

1  M.  Michel  Chevalier,  dans  une  note  du  premier  vol.  des  Letim  m 
V Amérique,  j^rend,  pour  l'évalualion  du  numéraire  en  France,  le  cbiÂre 
de  4  milliards,  dont  1/4  en  or  et  5/4  en  .argent.  M.  Blanqui  aîné,  dan 
son  Cours  de  1836-37  (2«  leçon),  adopte  aussi  ce  chiffre;  il  nous  aeinble 
que  ces  deux  économistes,  s'ils  ont  analysé  cette  appréciation,  n'ont  pts 
tenu  œjnptedc  tous  les  éléments  deY^^voiesXm. 


VALEUR,    IIONRAIE,   MÉTAUX   PRECIEUX,    NUMÉRAIRE.  i75 

activité  qui  triple  les  services  du  numéraire  pour  le  faire 
correspondre  à  la  masse  des  produits. 

DifTérentes  évaluations  antérieures  avaient  été  faites;  il  n'est 
pas  sans  intérêt  de  les  comparer. 

FoBBomiAis  comptait  en .  .  1683  999  millions  de  fr. 

Law 4716  1,200  .       — 

FoBBONNAis 1754  1,620  — 

Necieb 1784  2,200  '      — 

Akhould 1791  2,000  ~ 

DESROTOuas^ 1801  2,290  — 

Pedchbt 1805  .    1,850  — 

MOBEAU  DE  JOKXÈS 1856  2,860  — 

Manier  Aire  en  Angleterre  '. 

Après  lâ  France  l'Angleterre,  qui  n'a  d'ailleurs  ni  mines 
d'or,  ni  mines  d'argent,  est  le  pays  le  plus  riche  en  numéraire. 
Enjoignant  aux  5,594,747,000  fr.  de  pièces  d'or  fabriquées 
d'après  les  journaux  authentiques  des  Hôtels  des  monnaies 
depuis  le  régne  de  Charles  II,  les  240,500,000  fr.  de  pièces 
d'argent,  fabriquées  depuis  i790,  on  trouve  qu'en  i  85  ans  on 
a  fabriqué  dans  le  Royaume-Uni  pour  3,835,000,000  fr.,  que 
M.  Horeau  de  Jonnès  porte  à  4  miUiards,  en  admettant 
qu'avant  la  Restauration  la  circulation  était  seulement  de 
i35  millions.  Ce  chiffre  n'est  encore  qu'un  minimum,  puis- 
qu'on ignore  quelle  a  été  pendant  150  ans  l'émission  des 
pièces  d'argent  et  de  cuivre,  quelle  a  été  l'influence  des  expor- 
tations et  des  refontes.  Au  reste,  l'Angleterre  n'a  jamais  eu 
que  fort  peu  de  pièces  d'argent,  et  encore  moins  de  monnaies 
de  cuivre  ;  l'or  ayant  été  érigé  en  étalon  monétaire  au  der* 
nier  siècle,  sans  que  l'on  puisse  facilement  établir  les  motifs 
de  cette  préférence.  On  sait  aussi  qu'à  l'époque  du  blocus  con- 
tinental, Napoléon  faisait  enlever  les  guinées  par  les  contre- 
bandiers; enfin,'  on  présume  qu'une  grande  partie  des 
1.600  millions  de  numéraire  qu'on  dit  être  aux  États-Unis, 

*  Nous  avons  Uré  tout  ce  qui  est  relatif  au  numéraire  en  Angleterre,  de 
la  Statistique  de  la  Grande-Bretagne,  que  M.  Moreau  de  Jonnès  vient  de 
publier.  2  vol.,  1838. 


174  NOTES    ET    PETITS   TRAITÉS. 

proviennent  de  l'Angleterre.  Dans  cette  incertitude  les  publi- 
cisles  qui  ont  cherché  à  déterminer  la  valeur  du  numéraire  en 
Angleterre,  et  entre  autres  Rose,  se  sont  arrêtés  à  la  moitié 
delà  valeur  des  espèces  monnayées  depuis  Charles  II.  Partant 
de  cette  base,  M.  Moreau  de  Jonnés,  sachant  que  4  milliards 
ont  été  fabriqués  depuis  le  protectorat  de  Cromwell,  évalue  à 
2  milliards  le  numéraire  des  Iles  Britanniques. 

Voici  les  différentes  évaluations  qui  ont  été  faites  en  millions 
de  francs  : 

nOYAUME-DM.  AKGLBTERRE  oEOLB 

1820       915  mil.  Tegg.  1711    300  mil.  Davenant. 

1802    1,100    —   Rose.  1762    400    —  Anderson. 

1830    2,C0a    —   Mor.  de  Jomfi.  1786    500    —  '  Qialmers. 

En  1802,  la  moyenne  ne  dépassait  guère  75  fr.  par  habi- 
tant; en  1836,  elle  s'élevait  à  85  fr. 

Lorsqu'on  étudie  le  tableau  des  monnaies  frappées  par  le 
gouvernement  anglais,  on  voit  que  de  1800  à  1829,  plus  d'un 
milliard  de  pièces  d*or  et  d'argent  ont  été  mises  en  circulation, 
tandis  que  de  1 800  à  1 809 ,  pendant  la  guerre  contre  la  France, 
il  n'en  fut  frappé  que  pour  88  millions  ou  seulement  un 
onzième.  De  1790  ù  1815,  la  fabrication  des  monnaies  d'argent 
s'est  maintenue  entre  l,525*fr.,  et  7,350  fr.;  celle  de  Tor  a 
presque  toujours  été  de  plus  de  60  millions  de  1790  à  1798, 
et  a  fluctué  entre  4  et  18  milUons  de  1798  à  1815.  De  1816â 
1826,  les  monnaies  d'argent  ont  fluctué  entre  7  millions  et 
60  millions,  et  celles  d'or,  entre  18  et  238  millions.  C'est  la 
période  déplus  forte  fabrication.  Dans  les  années  suivantes  les 
nombres  sont  moins  élevés  ;  cependant  on  trouve  encore  95 
millions  d'or  en  1832,  et  11  millions  d'argent  environ  en 
1854.  Le  maximum  des  monnaies  eut  lieu  en  1821  et  1822; 
rémission  des  pièces  nouvelles  se  rapproche  alors  de  400 
millions.  De  1820  à  1829,  elle  fut  d'environ  1  milliard,  la 
moitié  du  numéraire  supposé.  En  somme,  les  nombres  4e 
ce  long  tableau  qui  n'est  point  assez  important  pour  que  nous 
le  transcrivions  ici ,  varient  considérablement  d'une  année  à 
l'autre. 


YALEDB,    MONNAIE,    METAUX    PRÉCIEUX,    KUMÉRAIRE;  175 

L'exportation  anglaise  est  très-considérable;  mais  il  n'est  pas 
plus  possible  de  Tévaluer  que  les  refontes.  En  prenant  pour 
vrai  le  chiffre  de  Rose  en  1 802, 1 ,100  millions  fr.,  et  en  y  ajou- 
tant 1 ,663  millions  qui  ont  été  fabriqués  depuis,  on  trouverait 
environs  5  milliards.  Mais  il  est  juste  de  tenir  compte  de  ce 
qui  doit  avoir  été  absorbé  par  le  commerce  des  États-Unis  et 
de  la  Chine.  D'après  les  documents  delà  douane  de  1825  à 
\  834,  la  France  méine  aurait  reçu  sur  cette  somme  386  mil-» 
lions.  Observons  toutefois  qu'une  partie  des  retours  ont  lieu 
par  les  Pays-Bas,  et  que  ce  sont  les  transactions  alliibuées  à 
la  Belgique  qui  rétablissent  l'équilibre  entre  la  France  et 
l'Angleterre, 


Mninéraire  dans  les  aulretf  pays* 

Voici  maintenant  un  résumé  général  du  capital  monétaire 
des  principales  nations  européennes. 

PATS.  KDMÉRAinE.        PAIl  INDIV.  AUTORITÉS.  ^NNÉES. 

France 2,860,000,0^0  86  M.  de  Jonnès.  1856 

Royaume-Uni.  .  .  .  2,000,000.000  85  Id.  1836 

Pays-Bas ......  642,000,000  107  de  Clouet.  1823 

Espagne. ......  45l),000,000  50  Musquiz.  1782 

Autriche..  .....  275,000,000  16  Hassel.  1807 

Italie 250,000,COO  20  Andersen,  1788 

Suède ) 

Norwége.  .   .  .  .   .|  225,000,00)  20  Id.  1800 

Danemark. .  .  .  .  .  ; 

Prusse 218,750,000  22  Krug.  1805 

Russie 181,250,000  4  Storch.  1815 

Royaume  de  Naples.  175,000,000  50  Galiani.  1780 

Portugal 150,000,000  50  Andersen.  1788 

Allemagne  et  Suisse.  75,000,003  JS.  Id,  1820 

Total 7,502,000,000  Moy.'44 

En  admettant,  comme  Ta  fait,  M.  Moreau  de  Jonnès,  qu*at. 
tendu  l'époque  déjà  fort  ancienne  de  quelques  chiffres,  et  les 
progrès  de  la  richesse  dans  plusieurs  États  de  FEurope,  on 
doive  élever  à  8  milliards  la  masse  totale  du  numéraire  en  cir- 
culation, c'est  seulement  pour  environ  230  millions  d'habitants 


176  NOTES   ET   PETITS  TRAITÉS. 

un  contignent  de  35  fr.  par  individu.  Telle  est  donc,  à  l'égard 
de  la  richesse  numéraire,  la  supériorité  des  lies  Britanniques 
et  de  la  France,  que  chaque  individu  des  deux  pays  possède  eu 
espèces  deux  fois  et  demie  autant  que  la  moyenne  possédée, 
d'après  les  évaluations  ci-dessus,  par  chaque  habitant  de  l'Eu- 
rope. Mais,  comme  Ta  très-bien  fait  observer  H.  Horeau  de 
Jonnès,  cette  supériorité  n'agit  que  bien  faiblement  sur  la  situa- 
tion  des  masses  dans  une  société  où,  comme  en  Angleterre, 
quelques  individus  ont  jusqu'à  3,600,000  fr.  de  rente. 

En  résumé,  et  en  prenant  toujours  les  chiffres  que  nous 
avons  donnés  comme  des  approximations,  nous  arrivons  aux 
résultats  suivants  (1839)  : 

La  France  est  le  pays  le  plus  riche  en  numéraire.  Sur  2  mil- 
liards 860  millions,  ou  86  fr.  par  individu,  environ  1/4  est  en 
or  et  3/4  en  argent,  et  une  petit  fraction  (52  millions)  en 
cuivre,  fonte  ou  billon.  Ce  capital  s'est  accru  depuis  1 784,  en 
50  ans,  de  660  millions,  c'est-à-dire  d'environ  1/4.  Dans  ce 
capital  n'est  pas  comprise  une  déperdition  présumée  de  65  mil- 
lions ou  de  1/60. 

L Angleterre  vient  ensuite.  Son  capital  numéraire  est  de 
2  milliards,  ou  85  fr.  par  individu  :  i/15  seulement  est-en  ar- 
gent, tout  le  reste  est  en  or  ;  le  cuivre  pouvant  à  peine  entrer 
en  ligne  de  compte. 

On  a  souvent  et  vaguement  attribué  aux  £^^at5-I/nû,  qui  for- 
ment avec  la  France  et  l'Angleterre  ce  trio  brillant  qui  marche 
à  la  tête  des  améliorations  industrielles,  15  à  1 ,600'niiUions 
de  numéraire,  dont  une  partie  en  pièces  anglaises.  De  grandes 
fluctuations  se  sont  produites  par  suite  de  la  multiplication  des 
Banques,  et,  en  1835,  il  n'y  avait  que  347  millions  de  francs. 
Ce  chiffre  a  été  donné  par  le  secrétaire  du  Trésor  de  Wa- 
shington. 

P.  S.  Le  travail  qui  précède  remonte  à  une  date  un  peu 
ancienne  (1839).  Nous  n'en  connaissons  pas  de  plus  récent; 
nous  le  reproduisons  néanmoins,  à  cause  des  renseignemeuts 
ei  des  indications  que  nous  y  avons  donnés. 


TALEUR,   MONNAIE,   MÉTAUX   PRéciEOX,    NUMÉRAIRE.  177 

C'est  là  une  statistique  à  continuer  :  faute  de  temps,  nous 
nous  bornerons  à  la  faire  suivre  d'indications  nouvelles,  avec 
l'espoir  de  les  coordonner  et  de  les  compléter  un  jour  ou  avec 
le  désir  de  voir  ce  travail  continué  par  quelque  autre  statisti- 
cien. 


Souslei*'  Empire..  . 

en  14  ans, 

528 

40  par  an. 

Sous  Louis  XYIII..  .  . 

10 

590 

39 

Sous  Charles  X.  .  .  . 

6 

52 

9 

Sous  Louis-Philippe.  . 

18 

215 

12 

Sous  la  2*  république 

et  le  2*  empire,  de 

14 

5,205 

372 

1848  à  1861.  .   .  . 

Si  Ton  considère  les  monnaies  d'or  et  d'aVgent  séparément, 
on  trouve  : 

MILLIONS.  MILLIONS. 

En  1847..  .  .      7,7  en  or,  78,2  en  argent. 

1848.  .   .     39,6    —  119,8       — 

1849.  .  .    27,1    —  206,5       — 

1850.  .   .    85,1    -  86,4       — 


1861.  .   .    98,2    —  2,5       — . 

Deux  causes  ont  contribué  à  ce  renouvellement  :  la  sortie  de 
l'argent^  remplacé  par  l'or  dans  la  circulation  ;  le  changement 
de  types,  par  suite  du  changement  dynastique. 


pr«greMiive  de  TargeBl  em  Vranee. 

L*or  a  pris  la  place  de  Targent  depuis  la  producHon  en  Cali- 
fornie et  en  Australie.  Voici  dans  quelles  proportions  se  se- 
raient effectuées  ces  diminutions  successives  et  annuelles, 
d'après  deux  publicistes  compétents,  HM.Horn  et  Cochut*. 

*  Okeneslla  crise  monétaire,  par  M.  Hom,  J.  des  ÉconomisteSy  juillet 
1861  ;  —  communication  à  la  Société  d'écon.  politiipie,  par  M.  Gochut, 
réunion  du  3  août  1861.  V.  le  J,  des  Économistes,  ^m 


178  NOTES   ET   PETITS   TRAITÉS. 

DiMiNOTiox  PROGRESSIVE  DE  l'argest  EN  FRANCE.  —  (ValeuFS  exprimécs 
en  millions,) 

KUMÉR.   EN  ARGEKT.  DIUINUT.  ANX  DIHINUT.  0/0. 

1849-52.  .  .  3,000  98 

1853 2,608  116,9  4,48 

1854 2,491  163,7  6,57 

1855 2,327  197,2  8,47 

1856 2,130  283,6  13,31 

1857 1,846  359,8  19,48 

1858 1,486  15,0  1,01 

1859 1,471  171,5  11,65 

1860 1,3J0  158,6  72,19 

Comt.det861.  1,142  ...  ... 

En  octobre  1861  une  quantité  inaccoutumée  de  vieilles 
pièces  d'argent  (5  francs)  ont  été  aperçues  dans  la  circulation, 
provenant  des  dépôts  de  la  Banque  de  France,  qui  en  a 
longtemps  possédé  dans  ses  caves  pour  3  à  400  millions.  Elles 
sont  devenues  moins  abondantes  depuis,  sans  disparaître  tout 
à  fait. 

On  remarquera  que  les  deux  publicistes  que  nous'venons 
de  citer  prennent  pour  point  de  départ  le  chiffre  de  5  milliards 
de  numéraire,  qui  est  à  peu  près  celui  de  H.  Moreau  de  Jonnès 
en  1835.  (Voyez  page  172.) 

Signes  repréftematiffl.  ^  nruméraire  em  papier. 

La  statistique  du  numéraire  en  papier,  ou  plutôt  dés  âgnes 
représentatifs  suppléant  à  la  monnaie,  à  peu  prés  impossible  â 
faire,  devrait  comprendre  la  circulation  des  effets  de  commerce 
proprement  dits  (Billets,  Lettres  de  change,  Mandats,  Obliga- 
tions) ;  celle  des  Billets  émis  par  les  Banques  ;  le  montant  dfô 
Warrants  émis  par  les  Docks,  des  Lettres  de  gage  et  Obligations 
foncières  émises  par  les  institutions  de  crédit  foncier,  les 
Chèques  de  diverses  natures  ;  les  Engagements  à  terme  des 
gouvernements  (Bons  du  Trésor,  etc.),  les  autres  papiers 
bientôt  transformés  en  papier-monnaie. 

Voir,  pour  les  Assignats  et  Mandats  territoriaux  de  la  pre- 
/iiiére/'épul)]iquefrançaise,\e  Traité  des  |vnance5,notefinalexiT. 


YALEDB,    MONNAIE,    MÉTAUX   PRÉCIEDX,    NUMÉRAIRE.  179 

Les  grandes  Banques,  les  Banques  monopolaires,  comme 
la  Banque  de  France,  la  Banque  d'Angleterre,  indiquent  dans 
leurs  comptes  rendus  les  chiffres  de  leurs  émissions,  s*éle- 
vant  à  plusieurs  centaines  de  millions,  en  sus  des  virements 
que  les  Banques  font  par  dizaines  de  milliards,  en  économi- 
sant le  numéraire  pour  de  pareilles  sommes  au  moyen  de 
transferts  et  d'opérations  de  comptabilité,  ce  qui  ne  doit  plus 
être  pris  pour  de  la  circulation  de  numéraire  en  papier,  mais  . 
pour  des  opérations  de  crédit  sans  papier. 

Deux  statisticiens  anglais,  M.  Leathan  et  M.  Newmarch,  ont 
fait  de  curieuses  recherches  sur  la  quantité  de  lettres  de 
change  de  l'intérieur  de  l'Angleterre  et  de  l'Ecosse,  et  de 
celles  de  l'extérieur,  d'après  les  indications  tirées  des  timbres 
fournis  par  l'administration  et  d'autres  données  ingénieusement 
rapprochées.  M.  Leathan  a  fait  ce  calcul  pour  les  années  1832 
à  1839;  M.  Newmarch  l'a  fait  pour  les  années  1828  à  1847. 
Ce  dernier  a  compté  que  les  lettres  de  change  tirées  formaient 
une  somme  de 

LIV.  STERL.  FRANCS. 

EniS58..  ........      04  millions    2,573  millions. 

En  1840  (année  la  plus  forte).     157      —         3,469      — 
En  1847 110      —         2,777      — 

sommes  analogues  à  celle  de  la  quantité  de  numéraire  mé- 
tallique. 

MM.  Leathan  et  Newmarch  estiment,  d'après  les  informations 
prises  dans  les  maisons  de  commerce,  que  les  lettres  de  change 
de  l'extérieur  n'entrent  dans  ces  chiffres  que  pour  un  sixième, 

Au  chiffre  des  lettres  de  change  il  faudrait  pouvoir  ajouter 
les  billets  à  ordre  des  négociants,  les  billets  de  Banque,  les 
obligations  des  compagnies,  les  warrants,  les  chèques  et  autres 
signes  dont  il  est  fait  emploi  dans  les  diverses  affaires. 

(Voir,  pour  de  plus  amples  détails,  le  mémoire  de 
M.  NeMrmarch,  traduit  par  M.  A.  Gros,  et  inséré  dans  le  Journal 
des  Économistes^  numéros  de  janvier,  février,  mars,  mai  et 
juin  1852.) 


LIBERTÉ  DU  TRAVAIL 

CORPOBÂTIONS,  OFFICES.  -RÉGLEMENTATION. 


.  Dialogue  de  la  Concurrence;  Réponse  à  vingt  questions  de  M.  Jobart.  -*- 
II.  Sur  la  Réglementation  moderne  et  les  Corporations-offices.  —  IlL 
Sur  les  exceptions  à  la  Liberté  du  travail.  —  IV.  Suite  de  questions  rela- 
tives à  la  Réglementation  et  à  l'Intervention  de  l'État  et  à  ses  attribu- 
tions. 


1.  —DIALOGUE  SUR  LA  CONCURRENCE*. 
OU  RÉPONSES  A  VINGT  QUESTIONS  DE  M.  JOBARD. 

V.  le  chapitre  sur  la  liberté  du  travail  dans  le  Traité  d'économie  politique.) 

En  publiant  dans  le  Journal  des  Économistes  *  un  article  de 
iu  M.  Jobard,  directeur  du  Musée  de  Tindustrie  belge,  savant 
3chnologue  et  publicisle  spirituel,  défendant  son  idée  du 
lonautopole  (il  appelle  ainsi  le  droit  de  propriété  perpétuelle 
es  brevets  d'invention  ') ,  en  réponse  à  un  article  de  M.  F.  Passy 
ur  les  objections  que  soulève  cette  théorie,  nous  avions  fait 
[udques  observations  sur  ces  attaques  à.la  libre  concurrence, 
u  laissez^  faire  et  laissez  passer  des  économistes  qu'il  a  sou- 
ent  combattu  en  le  travestissant  en  ceci  :  Laissez  faire  tout  à 
ous  ou  libre  déprédation  ou  libre  parcours. 

Au  sujet  de  ces  observations,  M.  Jobard  nous  adressait 
'ingt  questions  sur  la  concurrence  qui  résument  une  série 

*  3"  édit.;  la  1"  dans  le  J.  des  économistes,  n«  de  fcv.  1855;  la  2«  dans 
«>  1'"  édit.  de  Notes  et  petits  traités,  1858. 
-   Tome  IV,  p.  448, 'i-^érie. 
/M.  Jobard  a  publié  plusieurs  écrits  pour  exposer  et  défendre  sa  thèse. 

principalement  :  Organum  de  la  propriété  intellectuelle^  Paris,  MaltL\vs:d\ 
^iuxelles,  Decq,  iuA  ^^^ 


182  50TES   ET   PETITS   TEAITES. 

d'objections  faites  à  ce  grand  principe  économique;  noos  les 
reproduisons  avec  nos  réponses. 

I 

Première  question.  —  t  La  libre  concurrence  n* est-elle  pas 
le  droit  laissé  à  chacun  d'entrer  en  lutte  avec  tous,  en  fait  de 
production  industrielle  et  de  débit  commercial,  sans  tenir 
compte  de  la  position  et  de  la  qualité  des  jouteurs,  ni  du  plus 
plus  ou  moins  d'égalité  dans  les  armes?  t 

Répohse.  —  La  libre  concurrence  est  bien  le  droit  pour 
chacun  d'entrer  en  lutte  avec  tous,  en  fait  de  production  in- 
dustrielle et  de  débit  commercial. 

Elle  ne  tient  pas  compte  de  la  position  ou  de  la  qualité  des 
jouteurs,  du  plus  ou  moins  d'égalité  dans  les  facultés  et  les 
instruments  de  travail  ;  mais  le  mot  armes  est  ici  fort  im^ 
propre. 

11 

Deuxième  question.  —  «  Les  concurrents  à  pied,  à  cheval, 
en  voiture,  étant  admis  à  courir  pêle-mêle  vers  le  même  but, 
qui  est  la  fortune,  la  libre  concurrence  refu8era->t«eUe  le  prix 
de  la  course  à  celui  qui  ne  l'aura  gagné  qu'en  écrasant  les  pié- 
tons sous  les  roues  de  son  char,  sous  les  pieds  de  son  cheval^ 
ou  à  l'aide  de  crocs-en-jambe  de  mauvais  aloi  ?  »    , 

Réponse.  —  Tous  les  concurrents  sont  admis  à  pourstdvre 
le  môme  but. 

La  libre  concurrence  n'exclut  pas  la  garantie  delà  sécurité, 
et  de  l'exercice  de  la  justice  par  l'autorité  supérieure.  Au  con*. 
traire,  elle  ne  s'exerce  réellement  que  sous  cette  garantie. 

Or,  les  gendarmes  ont  précisément  pour  mission  d'observer 
non^culément  les  crocs-en-jambe  de  mauvais  aloi,  mais  toute 
espèce  de  crocs-en-jambe,  que  les  magistrats  ont  aussi  mis- 
sion de  punir. 
IJ  en  est  de  même  pour  l'écrasement  des  piétons  quand,  il 
/i  j^  fl/?fls  de  Ja  faute  de  ces  dermm. 


LIBERTE  Dl,   TRAVAIL,    CORPORATIONS,  OFFICES,   ETC.         183 
III 

Troisième  question.  —  «  N*esl-il  pas  vraisemblable  que  les 
coureurs  les  mieux  montés  sont  d'autant  plus  amateurs  de  la 
course  pêle-mêle,  qu'ils  ont  plus  de  chance  d'arriver  les  pre- 
miers? » 

Réponse.  —  C'est  très-vraisemblable. 

IV 

Quatrième  question.  —  «  La  libre  concurrence  est-elle  autre 
chose  en  réalité  que  la  loi  du  plus  fort,  s'il  s'agit  de  ba- 
taille ;  le  droit  du  plus  riche,  s'il  s'agit  d'entreprise  indus- 
trielle ;  le  droit  du  mieux  monté,  s'il  s'agit  de  course  au  clo- 
cher? fi 

Répo.NSE.— Laissons  la  bataille  de  côté.  Se  battre  et  pro- 
duire sont  deux  choses  différentes,  opposées  et  incompa- 
rables. 

S'il  s'agit  de  course  au  clocher,  le  mieux  monté  n'a  pas 
plus  de  droit  pour  arriver  le  premier  que  le  plus  mal  monté; 
mais  il  a  plus  de  pouvoir  pour  arriver.  Toutefois,  le  mal  monté 
peut  arriver  avant  lui,  s'il  sait  mieux  monter  et  mieux  conduire 
son  cheval.  —  Que  si  son  habileté  ne  compense  pas  l'infério- 
rité de  la  monture,  nous  ne  voyons  pas  de  quel  droit  il  pré- 
tendrait arriver  avant  le  mieux  monté. 

De  mêmC)  s'il  s'agit  d'entreprise  industrielle,  il  ne  suffit 
pas  d'être  plus  riche;  quelquefois  même  il  est  nuisible  qu'on 
soit  trop  riche.  Si  l'entreprise  x  a  besoin  d'un  capital  j/,'ce  qui 
dépasse  y  est  une  charge  inutile.  Mais  le  capital  n'est  pas  le 
seul  instrument  de  production  ;  il  faut  encore  à  l'entrepreneur 
les  facilités  nécessaires;  or^  la  libre  concurrence  permet  le  jeu 
de  ces  facultés  ;  elle  aide  l'entrepreneur  pauvre  à  se  procurer 
par  emprunt,  commandite  ou  association,  le  capital  dont  il  a 
besoin  ;  elle  l'aide  à  le  bien  employer,  et  ce$  de  telle  sorte, 
qu'un  travailleur  sans  fortune,  mais  intelligent,  peut  arriver  à 
produire  mieux  et  à  meilleur  marché  que  le  \.t«m>\ev\t  ^vkv- 
chi par  béiit^ge  ou  autrement. 


184  KOTES   ET    PETITS  TRAITÉS. 


Cinquième  question.  —  «  La  libre  concurrence  n'a-t-elle 
pas  été  la  première  charte  de  rhumanité,  qui  jouissait  du 
droit  de  passer  partout  et  de  saccager  tout  sur  son  pas- 
sage ?  » 

Réponse.  — La  libre  concurrence,  plus  ou  moins  entravée 
par  les  obstacles  matériels,  les  préjugés  ou  les  institutions, 
est  aussi  ancienne  que  la  société  ;  elle  durera  autant  qu'elle. 
Elle  tend  à  devenir  de  plus  en  plus  normale  et  à  fonctionner 
comme  un  principe  d'activité  sociale,  d*ordre  et  d*orgamsa- 
lion,  comme  régulateur  juste  et  équitable  (le  seul  môme  pos- 
sible) du  prix  des  produits  et  des  services. 

Mais  elle  n*a  aucun  rapport  avec  le  droit  de  passer  partout 
et  de  tout  saccager.  C'est  ici  la  racine  de  votre  sophisme.  Con- 
courir ne  veut  pas  dire  marcher  sur  son  voisin,  ou  dans  ses 
souliers,  sur  son  dos,  son  cheval  ou  sa  terre. 


VI 

Sixième  question.  —  a  L'établissement  des  fossés  et  des 
clôtures  n'a-t-il  pas  été  une  infraction  notable  au  droit  du 
libre  parcours,  et  cette  infraction,  en  se  généralisant,  ne  fut 
elle  pas  la  cause  première  des  progrès  de  la  civilisation?  b 

RépoiNse.  —  C'est  ici,  je  le  répète,  que  vous  êtes  dupe 
de  votre  sophisme  ;  vous  voilà  argumentant  sur  la  libre 
concurrence  comme  si  c'était  la  même  chose  que^e  libre  par- 
cours. 

L'établissement  des  clôtures  a  clé  une  infraction  au  droit  de 
libre  parcours  et  non  à  la  libre  concurrence.  L'établissemeflt 
des  clôtures,  c'est  le  principe  de  propriété  formulé,  traduit 
en  fait,  principe  inapplicable  avec  le  libre  parcours  et  8am)t^ 
libre  concurrence. 

C'est  bien  la  garantie  de  la  propriété  qui  a  été  la  cause  pré- 
fère des  progrès  de  la  cmVvsoiVvou. 


IIBERTÉ   DU  TBAVAIL,   COBPOBATtOKS,   OFFICES,    ETC,         i85 
VII 

Septième  question,  —  «  L'industrie  actuelle,  livrée  au  laissez- 
^aire,  ne  présenterait-elle  pas  les  mêmes  résultats  après  le 
clôlurage  successif  des  parcelles  infinies  qu'on  peut  tailler 
dans  ce  domaine  incommensurable  ?  » 

Réponse.  —  Le  a  laissez-faire  et  le  laissez-passer*,  »  c'est- 
à-dire  la  libre  concurrence,  c'est-à-dire  la  liberté  de  produire 
et  d'échanger,  ne  s'opposent  pas  à  ce  clôturage  ou  appropria- 
tion. 

Reste  à  déterminer  quelles  sont  les  parcelles  clôturables  et 
les  points  de  bornage  entre  ces  parcelles. 

Mais  à  propos  de  laissez-faire  et  de  laissez-passer,  je  con- 
state avec  peine  que  vous  avez  oublié  un  progrès  notable  que 
vops  aviez  fait  il  y  a  huil  ans.  À  cette  époque,  vous  nous  ac- 
cordiez le  laissez-passer  et  vous  contestiez  seulement  le  laissez- 
faire.  Vous  nous  disiez  dans  une  lettre  *  :  «  Examinez  un  mo- 
ment la  loi  économique  que  j'oppose  à  la  vôtre  ;      , 
((  Ne  laissez  pas  faire  tout  à  tous, 
<  Mais  laissez  passer  tout  et  tous!  » 
parce  qu'il  est  certain  que  l'industrie  ne  peut  produire  tout  ce 
qu'elle  est  susceptible  de  produire  que  par  le  monaut&pole^ 
comme  il  est  sûr  que  le  commerce  ne  peut  donner  tout  ce 
qu'il  est  susceptible  de  donner  que  par  la  libe^^té.  » 

VllI 

Huitième  question,  —  «  Ne  serait-il  pas  plus  avantageux 
et  plus  Juste  d'attribuer  la  propriété  de  ces  parcelles  à  ceux 
qui  les  auraient  défrichées,  clôturées  et  cultivées  les  premiers, 
que  de  les  laisser  en  friche  ou  de  les  abandonner  au  libre 
pacage?  » 

Réponse.  —  Même  question,  même  réponse. 

*  Formule  des  physiocraies,  ou  économistes  français  du  xvni«  siècle,  sy- 
nonyme de  Liberté  du  travail,  Liberté  du  commerce. 

*  Journal  àe$  économistes,  tome  XIV,  p.  39G,  juillet  1846. 


Ht  30fB  ET  rems  imuiis. 

IX 

yentitme  question.  —  «  La  guerre  eDgagèe  entre  les  pre- 
loîers  défrichears  da  s«>l  et  les  andens  foorrageors  est-elle 
une  chose  si  utile  à  la  production*  qn'il'faille  là  tolérer  éter- 
nellement? » 

R£pp5SE.  —  Non.  —  Hais  dans  quel  pays  ciTÎlisé  tolère-t-on 
cette  guerre? 


Dixième  question.  —  <  N*esl-il  pas  Trai  que,  quand  les 
hommes  se  sont  multipliés  au  point  que  le  plus  grand  nombre 
des  chasseurs  et  des  pasteurs  netrouTaient  plus  à  vivre  de  lenr 
métier,  la  clôture  des  terres  appropriées  a  permis  d'employer 
et  de  nourrir  les  chasseurs  et  les  pasteurs  inoccupés?  i 

Répohse.  —  Oui.  —  En  quoi  cela  fortfie-t-il  votre  argumen- 
Cation? 

XI 

Onzième  question.  —  t  N*est-il  pas  plus  que  probable  que  le 
même  phénomène  se  passerait  à  la  suite  de  l'appropriation  des 
inventions,  et  que  ces  néo-propriétaires  donneraient  du  travail 
et  du  pain  à  la  population  surabondante,  qui  ne  trouve  plus  k 
vivre  de  la  déprédation  ? 

RépoiisE.  —  Cette  question  suppose  la  solution  de  la  sep- 
tième, dans  le  sens  par  vous  indiqué.  —  Cela  étant,  il  se  pas- 
serait assurément  un  phénomène  analogue  à  celui  énoncé 
dans  la  question.  —  A  quel  degré?  C'est  ce  qui  serait  difficile 
à  déterminer. 

Hais  vous  vous  feriez  une  singulière  illusion  si  vous^pensiei 
que,  par  suite  de  cette  création  de  néo-propriétaires,  il  n'y 
aurait  plus  lieu  à  se  préoccuper  de  Timprévoyance  du  père 
(le  famille  et  du  trop  grand  nombre  d'hommes  qui  peut  ai 
résulter. 

Xlï 
Douzième  question,  —  «  N'est-ce  pas  vrai  qu'aucune  théorie 


LIBERTÉ   DD   TRAVAIL,    CORPORATIOKS,    OFFICES,  ETC.         187 

sociale,  aucune  rêverie  communiste,  aucun  plan  de  charité, 
aucune  doctrine  d'économie  spéculative,  ne  présente  une  so- 
lution aussi  nette ,  aussi  simple  du  grand  problème  de  la 
misère,  que  le  monautopole  ?  » 

Réponse.  —  Même  observation  que  ci-dessus. 

Par  doctrine  d'économie  spéculative^  j'entends  bien  que 
vous  comprenez  la  liberté  des  échanges,  entre  autres  théories 
des  «  économistes  de  la  vieille  école.  »  —  C'est  vous  qui  êtes 
de  la  vieille  école,  sans  vous  en  douter,  —  j'entends  de  l'école 
de  l'entrave  et  du  monopole. 

XllI 

Treizième  question.  —  «  Croyez-vous  que  la  connaissance 
du  secret  de  la  production,  de  la  répartition  et  de  la  consom- 
mation de  la  richesse  ;  que  les  tableaux  les  mieux  émaillés  de 
chiffres  statistiques;  que  lesélucubrations  les  plus  ingénieuses 
sur  révolution  des  salaires,  les  fonctions  du  crédit  et  le  taux 
de  la  rente,  puissent  accroître  les  subsistances  en  proportion 
des  naissances,  aussi  sûrement  que  rétablissement  d'une  pro« 
priété  intellectuelle  latérale  à  la  propriété  matérielle  ?  » 

Réponse.  —  Autre  variante  de  la  même  question,  avec  un 
coup  de  pied  déplus  à  la  statistique  en  général. 

Quelle  que  soit  la  garantie  de  la  propriété  intellectuelle,  il 
est  sûr  que  la  connaissance  des  lois  naturelles,  et,  par  con- 
séquent, équitables,  qui  président  à  la  production,  à  la  répar- 
tition, à  la  consommation  de  la  richesse,  que  la  connaissance 
exacte  des  faits,  que  des  notions  exactes  sur  le  crédit,  les 
salaires,  la  rente,  sont  indispensables  pour  que  l'harmonie 
sociale  s'établisse,  pour  que  les  populations  puissent  mainte- 
nir les  subsistances  en  proportion  des  naissances,  et  aussi 
pour  que  la  théorie  du  monahtopole^  soit  bien  présentée  et 
bien  éclaircie. 

XIV 

QuaiorxAème  question.  —  «  N'est-ce  pas  un  fait  providen- 
*  MùnautopoUi  propriété  exclusive  des  œuvres  de  s^^^toçt^^^^'^^'^» 


^88         .     KOTES  ET  PETITS  TRAITÉS. 

liel  que  cette  idée  de  doubler  tout  d'un  coup  le  champ  du 
travaH  et  les  ressources  des  sociétés  trop  encombrées,  au  mo- 
ment même  où  tout  le  monde  est  aux  abois  et  tellement  à 
court  d'expédients,  quune  foule  de  gens,  très-paciflques 
d'ailleurs,  en  viennent  à  regarder  la  guerre  comme  un  bien 
nécessaire  ?  » 

RÉPONsn.  —  Cette  promesse  du  double  produit  est  à  Télat 
d'assertion,  sans  démonstration. 

11  serait  facile  et  superflu  de  démontrer  que  cette  «  foule  de 
gens  »  n'ont  pas  le  sens  commun. 


XV 

Quinzième  question,  —  «  Ne  pensez-vous  pas  que  si  les 
quatre  mille  inventeurs,  brevetés  chaque  année,  possédaient 
un  titre  réel  de  propriété,  ils  ne  trouvassent  plus  aisément 
qu'aujourd'hui  les  fonds  nécessaires  pour  essayer  leurs  inven- 
tions? Quand,  pour  perfectionner  la  veilleuse,  j'ai  distribué 
25,000  francs  aux  ouvriers  des  mansardes  de  Paris  et  de 
Bruxelles  :  nesuis-je  pas  en  droit  de  dire  qu'il  en  coûterait  au 
moins  autant  à  tous  les  brevetés  pour  s'assurer  seulement  si 
leur  découverte  est  viable  ou  non?CeIa  ne  ferait-il  pas  i  00  mil- 
lions de  salaires  qui  n'auraient  certainement  pas  été  distribués 
sans  les  brevets,  qui  contrarient  si  fort  le  système  du  laissei- 
f aire  tout  à  tous?  » 

Réponse.  —  Premièrement,  où  prenez -vous  les  quatre 
mille? 

Deuxièmement  :  nous  avouons  qu'avec  un  brevet  on  trouve 
plus  facilement  des  fonds  que  sans  brevet  ;  mais  cela  prouve- 
t-il  la  légitimité  du  brevet?  —  En  ce  qui  touche  la  veilleuse; 
si  elle  est  bonne,  la  dépense  des  25,000  fr.  a  été  utile  à  la 
société  ;  sinon,  la  société  a  perdu  25,000  fr.  —  Quatrième- 
ment, si  vous  n'aviez  pas  consacré  ces  25,000  fr.  à  la  veil- 
leuse, vous  les  auriez  consacrés  à  une  autre  production,  à 
solder  d'autres  salaires. 


LlbERTÉ    DU   TRAVAir,   CORPORATIONS,    OFFICES,    ETC.         189 
XVI 

Seizième  question.  —  «  Ces  iOO  millions  ne  se  multiplie- 
raient-ils pas  sur  une  échelle  incommensurable,  quand  on 
passerait  à  l'exploitation?  Ne  croyez- vous  pas  qu'il  y  aurait 
chaque  jour  moins  d'ouvriers  sans  travail  et  que  les  salaires 
hausseraient  au  fur  et  à  mesure  de  la  diminution  du  nombre 
de  bras  en  concurrence?  la  Chambre  de  commerce  de  Cler- 
mont  Ta  déclaré  au  ministre  de  Tagriculture  en  ces  termes  : 
«  La  seule  exploitation  des  industries  brevetées  permet  d'éle- 
ver les  taux  des  salaires,  et  par  conséquent  de  faire  les  rete- 
nues que  vous  proposez  ;  c'est  le  contraire  pour  les  industries 
banales,  livrées  à  la  libre  concurrence.  » 

Réponse.  —  Ces  100  millions  provenant  de  4,000  brevetés, 
dépensant  25,000  fr.  chacun,  sont  une  pure  supposition  ; 
l'échelle  incommensurable,  pareillement. 

Nous  ne  voulons  cependant  pas  nier,  nous  le  répétons, 
qu'une  meilleure  détermination  de  la  propriété  des  inventions 
ne  suscite  de  nouvelles  branches  de  travail,  et  ne  tende  à 
«augmenter  les  salaires  dans  une  proportion  x;  à  la  condition, 
toutefois,  que  les  classes  ouvrières  n'oublieront  pas  de  s'as- 
treindre aux  lois  de  la  prévoyance. 

La  phrase  tirée  des  délibérations  de  la  Chambre  de  com- 
merce de  Clermont  n'est  pas  très-intelligible.  Qu'est-ce  qu'une 
industrie  banale.,,  livrée  à  la  libre  concurrence? 

XVII 

Dix-septième  question.  —  «  Est-il  vrai  que  le  pays  qui  fa- 
brique le  plus  et  le  mieux  se  crée  le  plus  de  moyens  d'échange 
avec  le  reste  du  monde,  à  partir  des  nations  moins  avancées, 
qui  produisent  peu,  jusqu'aux  tribus  barbaresques,  qui  pro- 
duisent du  grain,  et  aux  peuples  pasteurs  et  chasseurs,  qui 
produisent  de  la  viande,  de  la  laine,  du  bois?  etc.,  etc.  » 

Réponse.  —  Je  ne  comprends  pas  bien.  —  Voulez-vous 
dire  que  le  pays  qui  fabrique  le  plus  et  le  mieux  échange 
davantage  avec  tous  les  autres,  qu'ils  soient  indusirieux  ou 


190  NOTES  ET   PETITS  TRAITIs. 

non?  Nous  sommes  en  parfait  accord,  sans  bien  saisir  la 
portée  de  votre  question.  —  Voulez- vous  dire,  au  contraire, 
que  le  pays  qui  fabrique  le  mieux  trouve  d'autant  plus  à  échan- 
ger avec  les  autres,  que  ceux-ci  sont  plus  arriérés?  Dans  ce 
cas,  nous  nierons  purement  et  simplement.  Voyez  ce  qui  se 
passe  dans  le  monde  entier  :  plus  le  peuple  avec  lequel  on 
entre  en  échange  est  riche  et  prospère,  et  plus  les  échanges 
internationaux  sont  multipliés  et  importants. Ouvrez  lesta* 
bleaux  des  douanes. 

xvin 

Dix-huitième  question.  —  «  Comprenez-vous  que  l'état  de 
pléthore,  que  la  gêne  actuelle  des  trayailleurs  enfin,  n'exis- 
terait probablement  pas,  si  Ton  eût  songé  plus  tôt  à  la  créa- 
tion de  la  propriété  industrielle,  littéraire,  artistique  et  com- 
merciale? Si  enfin  ceux  qui  disposent  de  nos  destinées  eussent 
songé  plus  tôt  à  Témancipation  intellectuelle  dont  nous  pour- 
suivons la  réalisation?» 

Réponse.  —  Vous  dites  probablement  ;  ce  n'est  donc  pas 
une  affirmation  complète. 

Quant  à  nous,  sans  nier,  nous  le  répétons ,  les  avantages 
qui  fussent  résultés  d'une  garantie  plus  efficace  de  la  pro- 
priété industrielle  mieux  déterminée,  nous  croyons  que  la 
pléthore  et  la  gène  des  travailleurs  ont  bien  d'autres  causes 
qu'il  n*est  pas  inutile  de  rechercher. 

XIX 

Dix-neuvième  question,  —  «  Doutez-vous  encore  que  le 
monautopole^  dopt  le  nom  vous  effraye,  ne  donne  la  meilleure 
solution,  cherchée  vainement  jusqu'ici,  de  ces  formidables 
problèmes,  comme  vous  les  appelez,  de  la  misère  croissante, 
de  la  charité  chrétienne  ou  légale  impuissante,  de  l'organisa- 
tion du  travail  rationnelle  et  de  la  nioraHsation  du  commerce 
si  désirable?  » 

Réponse.  —  Nous  doutons  que  ce  soit  l'unique  solution, 
en  admettant  même  que  vous  soyez  parvenu  à  exprimer  la 


LIBERTÉ   DU   TRAVAIL,    CORPORATIONS,    OFFICES,    ETC.        {9V 

vérité  à  cet  égard.  —  Monautopole  a  trop  de  parenté  avec 
monopole. 

XX 

Vingtième  question. —  «  Croyez-vous  que  les  dérangements 
qui  pourraient  résulter  pour  les  Nemrods  du  communisme 
industriel ,  pour  les  contrefacteurs  et  les  fauteurs  du  com- 
merce anonyme,  puissent  entrer  en  ligne  de  compte  avec  les 
avantages  du  travail  organisé  et  du  trafic  avoués,  et  qu'on 
doive  hésiter  plus  longtemps  à  verser  sur  la  société  malade 
tous  les  baumes  contenus  dans  la  maxime  absolue  :  Chacun 
doit  être  propriétaire  et  responsable  de  ses  cmvres  ? 

Réponse.  —  Nous  ne  défendons  pas  le  droit  des  Nemrods, 
si  Nemrods  il  y  a  :  nous  attribuons  des  vertus  curatives  à  la 
maxime-baume;  mais  il  s'agit  de  bien  constater  la  nature  des 
œuvres  et  les  droits  de  Tindividu  et  de  la  société  à  ces 
œuvres. 

C'est  toujours  la  question  de  fond  à  examiner,  c'est-à-dire 
la  détermination  de  ce  qui  est  ou  n'est  pas  appropriable,  au 
point  de  vue  du  juste  et  de  l'utile  combinés. 

Ailleurs*,  M.  Jobard  admet  deux  concurrences  :  la  bonne 
concurrence  et  la  concurrence  anarchique.  Il  est  partisan  de 
la  bonne  et  ne  veut  combattre  que  l'autre. 

Cette  distinction,  souvent  faite,  repose  sur  un  sophisme.  Il 
n  y  a  qu'une  concurrence,  qu'une  liberté  de  travailler,  qui  a 
son  côté  agréable  ou  désagréable  selon  qu'on  la  considère  en 
consommateur* ou  en  producteur;  mais  on  ne  peut  scinder 
ces  deux  aspects.  Il  n'y  a  pas  de  concurrence  anarchique  ;  la 
concurrence  est  au  contraire  un  principe  organique  et  d'ordre 
social*.  Il  ne  peut  être  ici  question  de' concurrence  déloyale 
par  faux  poids,  falsification  ou  fausses  manœuvres;  ce  sont  là 
des  délits  punissables  par  le  code  pénal. 

*  Dans  sa  lettre  d'envoi  d|s  vingt  questions,  Journal  des  économistes, 
2«  séiie,  tome  V,  p.  i05. 

*  V.  sur  ce  point  l'excellent  article  concurrence,  de  Ch   Coquelin,  dans 

le  Dictionnaire  d'économie  politique.  -^ 


192  K0TE8  ET   PETITS  TRAITÉS. 

ObséiDation  finale.  —  C'est  pour  arriver  à  la  défense  de 
son  idée  de  propriété  perpétuelle  des  inventions  que  H.  Jo- 
bard s'était  laissé  aller,  par  inconséquence,  à  attaquer  le  libre 
commerce,  à  ridiculiser  le  laissez  faire  et  laissez  passer  des 
physiocrates,  par  la  formule  «  Laissez  faire  la  montre  ;  laissez 
passer  le  filou  i»  ;  à  attaquer  les  économistes  avec  des  quo- 
libets à  la  manière  des  socialistes.  Cette  inconséquence,  ces 
excentricités  n'ont  point  servi  à  la,  considération  de  sa 
tliéorie. 

On  n'a  pas  contesté,  au  point  de  vue  économique,  qu'il  fût 
équitable  et  d'ordre  social  que  le  législateur  garantisse  à  cha- 
cun la  propriété  exclusive  des  œuvres  de  sa  propre  création, 
c'est-à-dire  le  monautopole  en  général  (la  propriété!).  On  a 
recherché  l'authenticité  de  cette  création,  et  on  a  contesté  à 
M.  Jobard  son  monautopole^  c'est-à-dire  son  mode  de  déter- 
mination des  œuvres  intellectuelles  ou  industrielles,  et  ses 
procédés  réglementaires  pour  arriver  à  faire  garantir  ce  genre 
de  propriété. 

Ce  qu'on  lui  a  encore  contesté,  et  ce  que  nous  avons  spécia- 
lement repoussé  nous-môme  à  diverses  reprises  depuis  que 
M.  Jobard  agite  sa  question  (nous  aimons  à  le  répéter,  avec 
une  rare  persistance,  beaucoup  de  verve,  et  à  l'aide  d'une 
connaissance  remarquable  du  travail  industriel),  ce  sont  ses 
attaques  illogiques  contre  le  principe  de  libre  concurrence 
qu'il  avoue  loyalement  aujourd'hui  avoir  combattu  «  sans  bien 
savoir  ce  qu'il  faisait  *  ;  »  ce  sont  ses  attaques  contre  l'économie 
politique  et  contre  les  défenseurs  de  la  liberté- du  travail;  ce 

*  Voici  SCS  propres  paroles  :  «  Je  viens  huniblemenl  confesser  aujour- 
d'hui une  faute  qui  m'a  fait  déclarer  schismatique  par  les  Pères  de  Téglise 
économique  ;  j'ai  attaqué  la  libre  concurrence  depuis  vingt-cinq  ans,  un 
peu  à  la  légère,  j'en  conviens.  J'obéissais  plutôt  à  un  vague  intérêt  qu'à 
un  raisonnement  motivé;  je  ne  savais  pas  ce  que  je  faisais.  Mais  aujour- 
d'hui, je  le  sais;  mes  idées  se  sont  éclaircies  par  l'examen.des  iaits  indus- 
triels qui  se  déroulent  sous  mes  yeux  ;  je  puis  formuler  enfin  mes  griefs, 
poser  mes  accusations  et  démontrer  mathématiquement  qu'il  y  a  deux  libres 
concurrences,  comme  il  y  a  deux  principes,*le  bon  et  le  mauvais,  deux 
voies,  celles  du  bien  et  du  mal.  Je  n'attaque  que  la  concurrence  anar- 
chique  ...»  (Lettre  précédant  les  vingt  questions.) 


LIBERTÉ   DU   TRAVAIL,    CORPORATIONS,    OFFICES,    ETC.         193 

sont  les  confusions  qu'il  a  introduites  dans  la  discussion^  en 
torturant  les  formules  économiques,  et  en  voulant  défendre  sa 
théorie  ultra-propriétaire  avec  des  arguties  communistes. . 

Ceux  qui  seraient  curieux  de  suivre  notre  polémique  avec 
M.  Jobard  la  trouveront  dans  io  Journal  des  Économistes^ 
tomes  XIV,  p.  80,  346,  596;  XXIII,  p.  209;  première  série; 
V.  numéros  de  janvier  1855,  p.  100;  février,  p.  247  ;  YI, 
numéro  d'avril  1855,  p.  158.  Mais  nous  nous  empressons  de 
dire  que  la  partie  la  plus  substantielle  de  cette  polémique  se 
trouve  dans  les  vingt  questions  et  réponses  ci-dessus. 


II.  —  SUIl  LA  RÉGLEMENTATION  MODERNE, 
LES   CORPORATIONS  ET  LES  OFFICES  MINISTÉRIELS,  ET 
LES  RÉFORMES  RÉCENTES  EN  FRANCE'. 

(V.  dans  le  Traité  d^ économie  politique  les  cliap.  sur  la  liberté  du  travail,  sur  les 
entraves  à  cette  liberté  et  le  système  réglementaire,  !«ur  l'intérêt,  etc.,  et  la  noro 
finale  sur  la  réglementation  sous  l'ancien  régime.) 

Dunoyer  *,  répondant  en  1845  aux  écoles  socialistea  qui  ac- 
cusaient la  liberté  du  travail  d'amener  l'élévation  progressive 
des  classes  opulentes  et  la  décadence  accélérée  des  classes 
laborieuses,  avait  donc  raison  de  dire  :  «  Je  prie  de  considé- 
rer à  quel  point  il  doit  sembler  étrange  de  voir  attribuer  le 
malheur  des  classes  laborieuses  à  l'exagération  de  la  con- 
currence, dans  l'état  d'imperfection  notoire  où  se  trouvent 
encore  la  liberté  du  travail  et  celle  des  transactions.  On  parle 
de  concurrence  illimitée,  universelle!  Où  en  existe-t-il  de  pa- 
reille, en  bonne  foi?  De  fait,  il  n'y  a  pour  rien  de  concurrence 
véritablement  universelle.  Est-il  besoin  de  le  prouver?  Oublie- 
t-on  qu'il  n'est  pas  de  pays  civilisé  où  la  masse  entière  des 
producteurs  ne  se  défende  par  des  doubles  et  triples  lignes  de 
douane  contre  la  concurrence  des  producteurs  étrangers?  Ne 

*  Note  comprise  d.nns  la  1'*  édiiion,  augmentée. 

*De  la  liberté  du  travail,  1845,  5  vol.  in-S».  Les  économistes  n'ont  pas 
nttendula  réaction  qui  a  suivi  les  événements  de  1848,  pour  comliattre 
les  erreurs  des  écoles  excentriques  adversaires  de  la  liberté. 


194  NOTES  ET  PETITS  TRAITÉS. 

sait-on  pas  à  quel  point,  même  dans  Fintérieur  de  chaque 
pays,  la  concurrence  est  encore  loin  d*être  entière,  et  par 
combien  de  causes  elle  est  plus  ou  moins  limitée  partout?  Chez 
nous,  par  exemple,  où  elle  est  plus  développée  qu'en  d'autres 
lieux,  elle  rencontre  encore  une  multitude  d'obstacles  :  il  est, 
on  le  sait,  en  dehors  des  services  véritablement  publics,  un 
certain  nombre  de  professions  dont  la  puissance  publique  a 
cru  devoir  se  réserver  plus  ou  moins  exclusivement  Texercice; 
il  en  est  un  nombre  plus  considérable  dont  la  législation  a 
attribué  le  monopole  à  un  nombre  restreint  d'individus;  celles 
qui  ont  été  abandonnées  à  la  concurrence  sont  assujetties  à 
des  formalités,  à  des  restrictions,  à  des  gênes  sans  nombre 
qui  en  défendent  l'approche  4  beaucoup  de  monde,  et,  par 
conséquent,  dans  celle-ci  même  la  concurrence  est  loin  d'être 
illimitée;  enfin,  il  n'en  est  guère  qui  ne  soient  soumises  à  des 
taxes  variées  nécessaires  sans  doute ,  mais  assez  onéreuses 
pour  que  bien  des  gens  fussent  hors  d'état  de  les  payer,  et  par- 
tant, pour  que  les  professions  qui  y  sont  assujetties  leur 
soient  interdites  :  d'où  il  suit  que  la  concurrence,  déjà  bornée 
par  tant  de  causes,  l'est  encore  à  un  haut  degré  par  les  im- 
pôts. Je  n'énonce  ici  aucun  de  ces  faits  à  titre  de  blâme  ;  mais 
en  présence  d'un  tel  état  de  choses,  n'est-il  pas  singulier  d'en- 
tendre parler  de  concurrence  illimitée  !  universelle  !  et  de  voir 
attribuer  à  l'excès  de  liberté  et  de  concurrence  les  maux 
plus  ou  moins  réels  que  souffrent  les  classes  inférieures  de  la 
société?  » 

Parmi  les  personnes  étrangères  aux  études  économiques 
(Dieu  sait  si  le  nombre  est  en  grand),  beaucoup  se  figurent  que 
la  liberté  du  travail  existe  dans  toutes  les  branches  de  l'acti- 
vité humaine.  Pour  se  convaincre  de  leur  erreur,  elles  n'ont 
qu'à  se  rendre  compte  des  conditions  auxquelles  la  plupart 
des  professions  sont  soumises. 

En  France,  par  exemple,  elles  verront  d'abord  qu'un  grand 
nombre  de  professions  libérales  ne  peuvent  être  abordées  sans 
des  grades  de  bachelier,  licencié,  docteur,  etc.,  qui  ne  sont 
autres  que  cet  apprentissage  forcé  dont  parlait  Colbert  dans 


LIBERTÉ  DU  TRAVAfli,    COBFORàTION^,    OFFICES^  ETC.         i95 

ses  conseils  à  Louis  XIV,  apprentissage  fort  long,  fort  coûteux, 
et  pendant  lequel,  une  commission  officielle  le  constatait  ré- 
cemment *,  on  n'apprend  pas,  ou  on  apprend  mal  ce  qu'on 
devrait  apprendre  ou  bien  on  l'apprend  moins  économique* 
ment  qu'avec  le  régime  de  la  liberté. 

Plusieurs  professions  libérales  sont  en  outre  positivement 
organisées  en  corporations  ou  offices  avec  limitation  du  nom- 
bre et  des  conditions  d'admission  :  ce  sont  celles  de  notaire, 
d'avoué,  d'agréé  près  les  tribunaux  de  commerce,  d'huissier, 
d'agent  de  change,  de  courtier  en  banque,  de  courtier 
en  marchandises,  de  commissaire -priseur,  etc.  Plusieurs 
sont  un  peu  moins  entravées,  et  ne  sont  pas  astreintes 
à  la  limitation,  du  nombre,  mais  le  sont  à  des  conditions 
d'admission  :  ce  sont  celles  d'avocat,  de  médecin,  de 
pharmacien ,  d'herboriste,  de  vétérinaire,  d'instituteur,  etc. 
D'autres  sont  converties  en  fonctions  publiques  :  celles  de 
professeur,  de  prêtre,  d'ingénieur,  etc.  D'autres  sont  sub- 
ventionnées ;  diverses  entreprises  de  transport ,  des  col- 
lèges, etc. 

Dans  les  professions  industrielles,  nous  trouvons  encore 
l'imprimerie,  la  librairie,  les  journaux,  les  bureaux  déplace- 
ment, les  entreprises  théâtrales,  les  voitures  publiques,  etc., 
soumises  au  régime  des  brevets  concédés  par  l'autorité  pu- 
blique '. 

Mais  ces  entraves  directes  lîe  sont  peut-être  pas  celles  qui 
agissent  le  plus  contre  le  principe  de  liberté.  Il  y  en  a  d'indi- 
rectes qui  exercent  leur  influence  sur  toutes  les  branches  du 
travail;  telles  sont  celles  que  rencontre  le  prêt  des  capitaux, 
qui  sont  le  levier  de  l'industrie  et  du  commerce,  dans  les  lois 

*  Rapport  de  M.  Dumas,  membre  de  l'Institut,  au  nom  d'une  commission 
mixte  chargée  de  préparer  renseignement  scientiiique  des  Ivcées  [Moniteur 
du31  juillet  1852). 

*  Dans  notre  précédente  édition,  nous  citions  encore  la  boulangerie  et 
h  boucherie  organisées  en*  corporations  dans  beaucoup  de  villes;  les 
entreprises  théâtrales  soumises  au  régime  des  concessions  et  de  bon  plai- 
sir administratif.  La  liberté  a  été  donnée  depuis  à  ces  industries,  V.  plj 
loin,  p.  199. 


>^ 


i96  50TES   ET    PETITS  TBAITÉS. 

sur  Tusure  fixant  an  uiaiiinum  pour  le  taui  de  rintérèt,  dans 
les  lois  s'opposant  à  la  libre  formation  des  institutions  de 
crédit.  —  Telles  sont  les  entraves  que  présente  le  Code  de 
commerce  et  la  législation  tout  entière  à  la  formation  des  asso- 
ciations industrielles  et  commerciales,  des  banques,  des  assu- 
rances, des  entreprises  de  transport,  parquées  dans  trois  types 
qui  ne  satisfont  plus  au  besoin  du  développement  industriel. 
Tels  sont  les  droits  de  douane  qui  empêchent  l'approvisionne- 
ment d'une  grande  quantité  d'industries  et  l'écoulement  des 
produits  d'une  grande  quantité  d'autres*.* —  Tels  sont  les 
octrois,  dont  l'action,  à  beaucoup  d'égards,  est  analogue.  — 
Tels  sont  les  régimes  auxquels  sont  soumises  et  la  marine  mar- 
chande et  les  colonies.  —  Telles  sont  les  entraves  de  toute 
nature  apportées  par  des  lois  spéciales  siu*  l'exploitation  des 
mines,  sur  la  durée  du  travail,  sur  les  coalitions,  sûr  le  tra- 
vail des  prisons  et  autres,  soit  par  des  usages  locaux,  soit  par 
des  mesures  de  police,  soit  par  des  milliers  de  décrets  et 
ordonnances  dits  lois  ou  règlements  d'administration  publique^ 
dont  la  nomenclature  occuperait  plusieurs  de  nos  pages, 
mesures  qui  sont  loin  d'avoir  été  toutes  inspirées  par  de  saines 
notions  d'administration,  de  prévoyance  et  de  justice. 

Kt  nous  n'avons  pas  encore  tout  énuméré.  Plusieurs  indus- 
tries sont  gênées  parce  que  l'autorité  a  cru  devoir  se  rëser* 
ver  l'administration  et  l'exploitation  de  certains  établissements 
constitués  en  ateliers  nationaux  :  tels  sont  ceux  d'eaux  ther- 
males, de  haras  de  vaches,  de  moutons  ',  l'établissement 
d'indret  pour  les  objets  nécessaires  à  la  marine,  des  fabriques 
d'armes,  la  manufacture  de  porcelaines  de  Sèvres,  celle  de 
teintures  et  de  tapis  des  Gobelins,  l'Imprimerie  nationale,  les 
Moiits-de-Piété,  et  d'autres  encore;  tels  sont  les  tabacs,  le 


*  Dans  l'édition  précédente,  nous  citions  encore  les  prohibitimu,  au 
nombre  de  52,  supprimées  par  le  traité  de  commerce  de  1860,  entre  la 
France  et  l'Angleterre,  et  ceux  qui  ont  suivi  et  suivront  avec  la  Belgique, 
ritalie,  la  Suède,  etc.  Y.  plus  loin  une  note  sur  les  traités  de  Commerce. 

'  Dans  notre  précédente  édition,  nous  citions  les  haras  de  chevaux  que 
y'/7^ynii]istration  de  la  maison  de  l'Empereur  est  en  train  de  supprimer. 


LIBERTÉ  LU   TRAVAIL,    CORPORATI'JKS,    OFFICES,    ETC.        197 

salpêtre,  la  poudre,  dont  la  production  est  constituée  en  mo- 
nopole pour  la  perception  de  l'impôt.  A  ceux  qui  s'étonne- 
raient de  nous  voir  mettre  ces  entreprises  gouvernementales, 
ces  régies  au  nombre  des  entraves  à  l'industrie ,  il  serait 
facile  de  montrer  comment  un  établissement  de  l'état  ou 
simplement  subventionné,  l'Imprimerie  nationale,  par  exem- 
ple, produit  onéreusement  pour  le  trésor  public,  décourage 
l'industrie  privée  en  accaparant  certains  travaux,  et  en  avilis- 
sant le  prix  de  beaucoup  de  produits  obtenus. 

Si  on  faisait  pour  tous  les  pays  le  relevé  que  nous  venons 
d'établir  pour  la  France,  on  trouverait  des  entraves  analogues 
dans  chacun  d'eux  ;  beaucoup  moins  cependant  en  Angleterre, 
et.  surtout  aux  États-Unis,  et  très-probablement  davantage 
dans  plusieurs  autres  pays,  proporlionellement  à  leur  degré 
de  civilisation,  car  les  progrés  accomplis  sont  une  assez  bonne 
mesure  delà  liberté.  Il  y  a  encore  beaucoup  de  vestiges  du  vieux 
système  des  corporations  en  Allemagne  *  et  dans  les  pays  du 
Nord,  bien  qu'à  vrai  dire  ils  disparaissent  tous  les  jours.  Ce 
n'est  qu'en  1846  que  le  gouvernement  suédois  a  pu  supprimer 
les  maîtrises,  les  jurandes  et  les  corporations  :  l'ordre  de  la 
bourgeoisie  s'étant  enfin  joint  aux  trois  autres  et  ayant  cessé 
d'invoquer  ses  privilèges  avec  la  même  ténacité.  Jusque-là  il 
y  avait  un  apprentissage  forcé  de  sept  ans  pour  certaines  pro- 
fessions, de  onze  années  pour  d'autres.  Ce  n'est  qu'à  partir  du 
1®''  juillet  de  cette  même  année  que  le  travail  domestique  est 
complètement  émancipé,  et  que  chacun  peut,  dans  son  domi- 
cile, se  livrer  à  une  fabrication  quelconque,  que  chaque  débi- 
tant patenté  pourra  vendre  tous  les  produits.  Mais,  pour  étabhr 
un  atelier,  il  faudra  encore  se  munir  d'une  attestation  de  ca- 
pacité délivrée  par  les  prud'hommes  ;  Tesprit  de  réglemen- 
tation et  de  privilège  n'a  pas  voulu  céder  tout  à  la  fois,  il  s'est 
cramponné  au  diplôme.  Ce  n'est  qu'en  1857  qu'a  été  votée 

*  Dans  quelques-uns  de  ces  pays,  à  Hambourg  par  exemple,  les  corpo- 
rations ont  pa^é  à  l'état  d'offices,  qui  ne  se  maintiennent  que  parce  c^uo 
l'Éiat  recule  devant  l'indemnité  à  payer.  j^ 


198  NOTES  ET   PETITS   TRAITÉS. 

en  Danemark  (et  sanctionnée  en  1858)  la  loi  du  libre  exercice 
des  professions,  deux  tiers  de  sièclcaprés  les  édits  de  Turgot. 
En  Russie^  la  population  libre  est  classée  en  giides,  division 
moitié  financière  par  la  perception  de  l'impôt,  moitié  féodale 
et  corporative. 

Dans  TAmérique  du  Nord,  qui  peut  être  prise  comme  le 
type  opposé,  le  citoyen  industrieux  jouit,  dans  l'emploi  de  ses 
facultés  et  dans  la  poursuite  de  la  richesse,  d'une  liberté  rela- 
tivement très-considérable.  Et  par  exemple,  il  n'y  a  pas  aux 
États-Unis  ces  charges  vénales  qui  portent  en  France  le  nom 
d'offices  ministériels.  Chacun  est  libre  de  se  faire  commissairc- 
priseur,  agent  de  change,  huissier,  notaire,  autant  du  moins 
que  ces  professions  ont  des  analogues  en  Amérique,  où  le 
mécanisme  judiciaire  et  administratif  est  différent.  Nous  lisons 
dans  un  écrit  de  M.  Michel  Chevalier  qu'aujourd'hui  dans 
l'État  de  New-York  il  suffit,  pour  avoir  le  droit  de  plaider, 
de  subir  un  examen  des  plus  faciles,  et  que  dans  le  Hassacbu- 
sets,  la  condition  d'un  examen  n'est  même  plus  nécessaire 
pour  la  revendication  des  honoraires. 

Revenons  à  la  France  : 

L'esprit  de  réglementation  et  les  préjugés  populaires  ont 
ramené,  dans  diverses  villes,  la  reconstitution,  après  la  Révo- 
lution, des  professions  de  boulanger  et  de  boucher  en  corpo- 
rations fermées,  la  taxation  du  pain  et  de  la  viande  et  l'inter- 
vention administrative  dans  ces  deux  industries.  Il  en  est 
résulté  les  effets  naturels  du  monopole  du  maximum  et  des 
inspections  de  police  :  les  boulangers  et  les  bouchers  ont  été 
soumis  à  des  prescriptions  et  à  une  surveillance  qui  a  aitravé 
et  paralysé  leur,  initiative  commerciale;  les  consommateurs 
ont  été  moins  bien  servis  et  ont  payé  plus  cher;  les  approvi- 
sionnements ont  été  moins  bien  assurés  et  le  public  s'est  for- 
tifié dans  les  préjugés,  influencé  qu'il  était  par  les  pratiques 
de  l'administration  qui,  elle-même,  se  trouvait  influencée  et 
maîtrisée  par  ces  mêmes  préjugés  qu'elle  était  obligée  de 

Védilion  précédente,  nous  parlions  au  présent. 


LIBERTÉ   DU   TRAVAIL,    COBPORATIORS,    OFFICES,    ETC.         199 

Un  de  ces  préjugés  consiste  pour  le  public  à  croire  que  le 
gouvernement  peut  influer  sur  la  hausse  ou  la  baisse  des  vivres, 
et  à  le  rendre  responsable  de  la  disette  et  de  la  cherté. 

Les  gouvernements  ont  alimenté  ce  préjugé,  en  attribuant 
ou  en  laissant  attribuer  l'abondance  à  leur  habileté,  en  ne 
faisant  point  enseigner  les  notions  élémentaires  d'économie 
sociale  ;  en  laissant  taxer  le  pain  par  l'administration  ;  en  le 
faisant  taxer,  en  temps  de  disette,  au-dessous  de  son  prix 
naturel. 

Il  y  aurait,  disions-nous  dans  la  présente  édition ,  tout  à 
gagner  pour  les  producteurs  et  les  consommateurs ,  si  l'on 
remettait  ces  deux  professions  sous  le  régime  libre. 

Instruit  par  T expérience,  qui  a  sanctionné  les  prévisions  des 
économistes,  le.gouvernement  français  a  remis  ces  deux  pro* 
fessions  sous  le  régime  de  la  liberté. 

Le  privilège  de  la  corporation  des  bouchers  profitant  sur- 
tout aux  gros  bouchers,  dits chevillards^j  assez  vivement  atta- 
quée par  les  éleveurs  de  bestiaux  parlant  au  nom  de  l'agricul- 
ture ',  avait  été  diminué  avant  la  révolution  de  1848  par  les 
facilités  accordées  à  l'importation  des  viandes  sur  les  marchés 
des  villes,  ainsi  que  par  la  vente  à  la  criée  sur  ces  marchés,  et  la 
Législative  avait  été  saisie  d'un  projet  de  loi  pour  sa  suppres- 
sion. Mais,  sous  la  pression  de  l'opinion  publique,  le  monopole 
avait  été  renforcé,  quelques  années  après,  par  la  réglemen- 
tation des  prix,  quiaété  pratiquée  de  1855  à  novembre  1858^ 
époque  où  la  liberté  de  la  boucherie  a  été  proclamée  par  un  dé- 
cretimpérial.  La  taxe  avait  nécessité  une  classification  artificielle 
des  viandes  en  catégories  par  parties  de  l'animal;  d'où  il  ré- 
sultait que  les  bouchers  n'avaient  plus  intérêt  à  acheter  de 
belles  bétes,  que  les  producteurs  n'avaient  plus  intérêt  à  les 
élever;  qu'il  fallait  abattre  un  plus  grand  nombre  d'animaux 


*  Achetant  en  gros  sur  les  marchés  pour  revendre  aux  bouchers,  et 
marquant  anciennement  sur  une  cheville  en  bois. 

*  Voir  dans  le  Dict.  cPécon.  polit,  l'arlicle  boucherie,  par  M.  Biaise,  des 
Vosges. 


200  KOTES   ET   PETITS  TRAITÉS. 

et  que  les  existences  allaient  diminuant  et  amenant  forcément 
une  cherté  progressive  pour  des  qualités  de  viande  inférieure. 

Le  monopole  de  la  boulangerie  qui  a  été  supprimé  de  la 
même  manier^  en  1863  S  avait  toujours  existé  concurremment 
avec  la  taxe  sympathique  aux  masses  et  en  vue  de  la  sécurité 
publique. 

Il  y  a  cela  de  remarquable  que  la  taxe ,  qui  a  recommencé 
le  système  de  la  réglementation,  a  été  autorisée  en  France  par 
la  loi  des  19-22  juillet  1791 ,  un  mois  après  celle  qui  procla- 
mait la  liberté  la  plus  entière  des  transactions.  L'arlicle  30  de 
cette  loi  dit  :  «  La  taxe  des  subsistances  ne  .pourra  provisoire- 
ment avoir  lieu  dans  aucune  ville  ou  commune  que  sur  le 
pain  et  la  viande  de  boucherie ,  sans  qu'il  soit  permis  en 
aucun  cas  de  retendre  sur  le  vin,  le  blé,  les  autres  grains, 
ni  autres  espèces  de  denrées,  et  ce,  sous  peine  de  destitution 
des  officiers  municipaux.  »  La  taxe  p/ov/wr^  du  pain  a  duré 
jusqu'au  milieu  de  1863*! 

Le  monopole  et  la  taxe  avaient  entraîné  une  série  d'entraves 
et  une  surveillance  gênante  pour  l'autorité  chargée  de  consta- 
ter les  approvisionnements  exigés  en  farines,  l'emploi  de  ces 
farines  et  les  rendements  du  sac  de  farine  en  pain,  les  qualités 
du  pain,  etc.;  d'autre  part,  la  taxe  était  souvent  calculée  d'après 
des  moyennes  des  mercuriales  des  marchés  étabhs  sur  des 
données  inexactes  par  suite  de  divers  subterfuges  des  mar- 
chands et  des  facteurs  aux  halles.  Enfin,  les  boulangers  se 
trouvaient  conduils  à  mal  cuire  les  pains  taxés,  ou  à  y  in- 
troduire le  plus  d'eau  possible  42  0/0',  et  à  vendre  les  pains 
non  taxés  avec  des  déficits  considérables  sur  les  poids. 
Somme  toute,  l'industrie  a  été  abandonnée  par  Tintelligencc 
et  le  capital,  et  est  restée  dans  une  routine  préjudiciable  aa 
consommateur. 

La  liberté  de  la  boulangerie,  pour  être  réelle,  nécessite  la 


*  V.  Notre  article  BOULANGERIE,  dans  le  Dici,  d'écon.  polit. 

2  Après  une  enquôLe  faite  en  France  et  à  l'étranger  sous  la  direction  de 

Leplay,  conseiller  d'Etat. 

'     r  le  Blé  et  le  Pain,  in-18,  par  M.  Barrai.  1863. 


LIBERTE   DO   TRAVAIL,    CORPORATIONS,    OFFICES,    ETC.         20i 

révision  des  règlements  des  marchés,  la  suppression  de  plu- 
sieurs entraves  administratives  qui  existent  encore,  et  celle 
de  la  caisse  de  compensation  instituée  pour  compenser  les  dé- 
ficits résultant  des  soustaxes  en  temps  de  disette  par  laSurtaxe 
eu  temps  d'abondance,  et  qui  n'a  plus  sa  raison  d'être  après 
la  suppression  de  la  taxe,  en  admettant,  ce  qui  est  dou- 
teux, qu'elle  ait  utilement  fonctionné  sous  ce  régime. 

De  même,  la  liberté  de  la  boucherie  ne  sera  complète 
qu'avec  la  liberté  des  marchés,  qui  est  encore  à  venir  '. 

Le  régime  de  la  liberté  est  également  désirable  dans  toutes 
les  autres  professions  organisées  en  corporations,  ou  soumises 
au  régime  de  l'autorisation  préalable,  dans  lesquelles  le  gou- 
vernement intervient,  comme  en  France,  en  exigeant  des  ga- 
ranties de  capacité  ou  des  garanties  financières,  en  fixant  le 
nombre  des  producteurs  ou  s'en  réservant  la  nomination,  en 
demandant  des  garanties,  en  imposant  des  conditions'. 

*  V.  Sur  les  effets  des  deux  monopoles  et  le  régime  de  la  réglemenla- 
tion,  les  deux  rapports  de  M.  Rouher,  ministre  du  commerce  et  des  travaux 
publics,  qui  a  été  le  principal  promoteur  de  ces  deux  réformes. 

*  Offices  ministériels,  corporations  fermées,  dans  lesquelles  le  gouver- 
nement nomme  :  —  agents  de  change,  courtiers  de  commerce,  avoués, 
agréés,  notaires,  commissaires-priseurs,  huissiers. 

Entreprises  autorisées  par  brevet  et  dans  un  intérêt  de  police  :  —  im- 
primerie,-bureaux  de  placement,  voitures  publiques. 

Dans  l'édftion  précédente,  nous  citions  encore  dans  cette  catégorie  Tin- 
dustrie  des  théâtres,  rendue  libre  par  décret  en  1863,  et  qui  était  sou- 
misp  à  un  régime  assez  bizarre  de  privilèges,  de  restrictions  et  de  bon 
plaisir.  V.  l'enquête  du  premier  conseil  d'État  sous  la  république  (1849), 
de  curieux  extraits  et  un  piquant  travail  de  M.  de  Molinaridans  le  J.  des 
Écon.,  tomes  XXIV  et  XXYI,  1"*  série,  et  dans  les  Questions  d'économie  po- 
litique et  de  droit  public,  par  le  même,  2  vol.  in-8». 

Professions  auxquelles  le  gouvernement  demande  des  garanties  de  ca- 
pacité sans  limiter  le  nombre  :  —  médecins  ou  officiers  de  santé,  phar- 
maciens, herboristes,  vétérinaires,  —  avocats,  —  instituteurs. 

Entreprises  auxquelles  on  demande  des  garanties  pécuniaires  et  aux- 
quelles on  fait  une  situation  exceptionnelle  et  de  privilège  :  —  les  exploi- 
tations minières,  —  les  sociétés  anonymes  en  général. 

Toutes  les  entreprises  auxquelles  on  accorde  des  subventions  ou  des 
faveurs  sous  une  forme  ou  sous  une  autre. 


ilOTES  ET   PETITS   TRAITES. 

Le  consommatenr  des  services  est  meilleor  juge  que  le  gou- 
vernement, qui  ne  peut  agir  naturellement  que  d'une  manière 
banale,  en  ce  qui  concerne  la  capacité,  la  moralité  et  les  autres 
garanties  qu*il  réclame.  Il  est  guidé  par  json  intérêt  qui  a  des 
yeux  de  lynx,  et  se  renseigne  soit  directement,  soit  par  la 
commune  renommée.  L'expérience  prouve  que  les  choix  du 
gouvernement  sont  loin  d'être  toujours  heureux.  En  ce  qui 
concerne  les  offices  ministériels,  le  gouvernement  a  Tair  de 
nommer  lui-même,  mais  en  réalité  c'est  le  titulaire  qui  choi- 
sit son  successeur. 

Un  très-petit  nombre  de  ces  professions  peuvent  donner 
lieu  à  des  objections  sérieuses  :  celles  de  notaire,  d'huissier, 
de  médecin  et  de  pharmacien. — 11  y  a  dans  le  notaire  Thomme 
d'affaires,  le  donneur  de  conseils,  le  rédacteur  de  contrats, 
et  le  conservateur  de  minutes  :  dans  tout  cela,  la  liberté  du 
notariat  n'altérerait  en  rien  la  confiance  des  cUents;  et  il  se- 
rait tout  au  plus  nécessaire  d'obliger  tout  notaire  à  porter 
une  copie  de  ses  actes  dans  un  dépôt  public.  —  L'huiâsier 
fait  concurrence  comme  homme  d'affaires,  comme  donneur 
de  conseilS)  au  notoire,  à  l'avoué^  à  l'avocat;  sous  ce  rapport, 
rien  ne  s'oppose  à  ce  que  la  profession  soit  Ubre;  mais 
comme  exécuteur  de  la  loi^  il  exerce  une  magistrature  en 
dehors  de  l'action  de  la  concurrence.  —  Pour  la  médecine  et 
la  pharmacie,  nous  ferons  d'abord  remarquer  qUe  la  concur'^ 
rence  existe.  Chacun  a  le  droit  de  s'établir  médecin  et  phar- 
macien après  avoir  subi  les  épreuves  voulues.  Mais  ces  épreu^ 
ves  officielles  et  coûteuses  sont-elles  bien  nécessaires  et  bien 
équitables?  sont^elles  une  bien  solide  garantie  pour  le  public? 
C'est  douteux.  Les  écoles  de  médecine  et  de  pharmacie  brevé- 
tent  bien  souvent  des  esprits  de  travers,  ou  aventureux ,  ou 
tilalhonnêtes,  ou  même  incapables  (sans  être  ignorants,  dans  le 
vrai  sens  du  mot)  de  devenir  médecins.  On  n'est  pas  méde- 
cin en  sortant  de  recelé,  on  ne  le  devient  qu'en  expérimen- 
tant  in  anima  vili  ;  et  s'il  en  est  ainsi,  pourquoi  n'aurait-on 
droit  de  faire  de  la  médecine,  autrement  qu'avec  le 


LIBERTÉ   DU   TRAVAIL,    CORPORATIONS,    OFFICES,    ETC.         205 

bonnet  officiel?  mais  alors  à  ses  risques  et  périls,  et  en  de- 
vant rendre  compte  de  son  imprudence  devant  les  tribunaux, 
et  à  payer  ses  bévues  par  des  indemnités.  La  liberté  (suivie  de 
la  responsabilité)  aurait  encore  moins  d'inconvénients  pour 
le  pharmacien,  qui,  la  plupart  du  temps,  laisse  son  officine 
sous  la  conduite  d'un  apprenti  ou  même  d*un  simple  homme 
de  peine. 

Quoi  qu'il  en  soit  de  la  force  de  ces  raisons,  les  amis  de  la 
liberté  du  travail  auraient  obtenu  gain  de  cause  s'il  n'y  avait 
plus  d'autres  professions  réglementées  que  celles  de  notaire, 
d'huissier,  de  médecin  et  de  pharmacien  ! 

Les  monopoles  ou  charges  d'avoués,  de  notaires,  d'huis- 
siers, d'agents  de  change,  etc.,  ont  fait  naître  en  France  une 
délicate  question  sur  la  justice  et  l'opportunité  de  la  suppres- 
sion de  la  vénalité  de  ces  charges,  principale  cause  des  scan- 
dales qui  ont  eu  Heu  à  diverses  époques,  et  qui  constitue 
un  impôt  mis  sur  le  consommateur.  Le  gouvernement  ne  peut 
pas  augmenter  le  nombre  des  charges,  ni  changer  l'état  ac- 
tuel des  choses  en  transformant  en  une  profession  libre  ce 
qu'il  a  laissé  accaparer  comme  une  propriété,  sans  nuire  aux 
titulaires  des  professions  officielles,  ou  sans  dépenser  des  mil* 
lions  pour  reprendre  un  droit  public.  C'est  au  même  point 
qu'en  est  la  question  de  l'abolition  de  l'esclavage  aux  États- 
Unis  ;  c'est  le  point  où  en  sont  tous  les  monopoles,  quand  on 
veut  les  faire  cessera 

Nous  aurions  un  volume  à  faire  si  nous  devions  prendre  une 
â  une  toutes  les  professions  dans  lesquelles  la  liberté  du  tra- 
vail n*est  pas  complète  et  absolue,  et  montrer  comment  il 
Serait  possible  et  profitable  de  l'y  introduire  subitement  pour 
les  unes^  progressivement  pour  les  autres.  Constatons  seu* 
lement  que  le  mouvement  de  la  civilisation  mart^he  de  la 
réglementation j  du   socialisme,   de  l'esclavage  (ce  sont,  à 

*  Voyez,  sur  celle  question  de  la  vénalilé  des  charges,  deux  chapitres 
du  l*'  TOlumë  du  Cours  de  P.  Rossi. 


204  ROTES   ET   PETITS   TBAITES. 

divers  égards,  trois  synonymes),  vers  la  liberté  du  travail,  et 
que  la  liberté  est  l'étoile  polaire  sur  laquelle  les  hommes 
d'État  doivent  toujours  avoir  Tœil  ouvert,  s'ils  sont  jaloux 
de  se  montrer  nautoniers  intelligents  et  habiles. 

La  réforme  des  corporations,  des  offices  et  des  monopoles 
fait  naître  de  la  part  des  détenteurs  des  privilèges  la  demande 
d'indemnité.  La  légitimité  d'une  pareille  indemnité  est  tr^s- 
disculable  au  point  de  vue  du  droit  ;  car ,  en  vertu  de  ce 
même  principe,  il  faudrait  donner  des  indemnités  à  tous  ceux 
qui  peuvent  se  trouver  momentanément  lésés  par  le  progrès 
obtenu  par  voie  législative,  ou  administrative,  ou  douanière,  par 
les  découvertes  mécaniques  et  autres,  par  les  perfectionne- 
ments des  voies  de  communication,  par  la  cessation  de  tout 
abus,  etc.;  et,  d'autre  part,  ceux  qui  ont  souffert  des  privilèges 
pourraient  revendiquer  aussi  des  dommages  et  intérêts. 

Tout  acquéreur  de  monopole  doit  faire  entrer  en  ligne  de 
compte  qu'il  pourra  être  dépossédé,  et  acheter  en  conséquence. 

En  tout  cas,  la  bonification  ne  doit  être  faite  que  pour  une 
fraction  correspondant  au  monopole,  et  on  doit  en  déduire  la 
valeur  de  la  clientèle  commerciale  et  industrielle,  qui  n'est 
point  attaquée  par  la  réforme. 

Pratiquement  on  .n'accorde  des  dommages  et  intérêts 
qu'en  manière  de  transaction,  pour  aplanir  les  obstacles  et 
apaiser  les  privilégiés  dépossédés,  souvent  puissants  dans 
l'État.  C'est  ainsi  que  lors  de  l'émancipation  des  esclaves  aux 
colonies,  on  a  donné  aut  maîtres  et  pas  aux  esclaves  ;  c*esl 
ainsi  qu'en  Russie  les  serfs  émancipés  seront  obligés  de  payer 
une  redevance  pour  les  terres  qui  leur  ont  été  concédées; 
c'est  ainsi  qu'en  France  on  n'a  rien  donné  aux  maîtres  de 
poste  supprimés,  lorsque  les  chemins  de  fer  ont  commencé 
à  être  construits  sur  les  grandes  lignes  ;  qu'on  n'a  même  pas 
parlé  de  dédommagement  à  propos  des  bouchers  et  des  bou- 
langers récemment  dépossédés  de  leur  monopole  (p-,  199). 

Depuis  quelques  anné*^.s  le  gouvernement  français  est  entré 
la  voie  des  libertés  ècoi\oïx\\ç\vîL^?»a^\^^tésument  dansb 


m 


LIBERTÉ   DU   TRAVAIL,    CORPORATIONS,   OFFICES,    ETC.         205 

liberté  du  travail.  Nous  venons  de  rappeler  les  réformes  de  la 
boucherie,  de  la  boulangerie,  des  haras,  des  Ihèâlres.  Nous 
parlerons  plus  loin  de  la  réforme  des  lois  de  douanes  par  le 
moyen  des  traités  de  commerce.  C*est  une  constatation  que 
nous  ne  pouvions  pas  faire  lors  de  la  première  édition  de  ce 
volume  (1858),  et  que  nous  espérons  faire  plus  amplement 
dans  une  édition  ultérieure,  s'il  nous  est  donné  d'en  faire 
une.  Nous  puisons  cet  espoir  dans  la  remarquable  discussion 
qui  vient  d'avoir  lieii  au  Corps  législatif  pour  l'adresse  (jan- 
vier 1864)*.  Les  libertés  économiques,  excellentes  en  elles- 
mêmes,  c'est-à-dire  au  point  de  vue  des  avantages  qu'elles 
procurent  (une  production  plus  féconde  de  la  richesse,  une 
répartition  plus  équitable,  une  consommation  plus  rationnelle), 
forment  les  citoyens  au  self  govemment;  elles  habituent  les 
populations  à  se  passer  de  la  tutelle  administrative,  à  ne  pas 
considérer  l'État  comme  une  providence,  et  à  ne  lui  demander 
que  les  services  qu'il  est  dans  sa  nature  de  rendre;  elles  sont 
enfin  une  excellente  préparation  à  la  pratique  des  libertés 
puWiques. 

III.  DES  EXCEPTIONS  RATIONNELLES  A  LA  LIBERTÉ  DU  TRAVAIL 

AUX  POINTS  DE  \UE 

ÉCONOMIQME,  FINANCIER  ET  POLITIQUE 

(V.  le  Traité  d'Économie  polilique,  chapitres  indiqués  dans  la  noie  précédente  *;  et 
Traité  de  Finances^  2'  éd.,  sur  les  attributions  et  les  services  de  l'État,  p.  265.) 

La  liberté  dû  travail  peut  cesser  d'exister  par  suite  de  la 
constitution  d'une  profession  en  Corporation  fermée,  en  Mo- 
nopole ou  en  Office  public  ;  —  par  suite  d'entreprises  con- 
duites par  les  agents  de  l'État  ou  subventionnées  par  le  trésor 
public  ;  —  ou  bien  encore,  par  suite  de  prohibitions,  de  res- 
trictions ou  de  prescriptions  plus  ou  moins  minutieuses  de 
l'autorité  publique.  , 

*  V.  dans  le  J.  des  Économistes  de  février  1864,  notre  article  sur  les 
discussions  économiques  au  Corps  législatif  à  l'occasion  de  l'adresse. 

*  K.ol c  comprise  daiib  la  1  "*  édi l  ion . 


206  »OT£S   ET   PETITS   TRAITÉS. 

Les  motifs  de  cette  suppression  de  la  liberté  peuvent  être 
économiques  ou  financiers^  ou  politiques,  ou  relatifs  à  lam- 
raie  et  à  la  salubrité  publique. 

Au  point  de  vue  économique,  il  n'y  a  aucune  bonne  raison  à 
donner  en  faveur  des  monopoles  ou  des  restrictions.  La  liberté 
du  travail  et  d'échange  est  le  moyen  d'obtenir  la  production 
la^plus  intelligente,  la  plus  féconde  et  la  plus  avantageuse  au 
producteur  comme  au  consommateur. 

Cette  proposition  découle  de  l'ensemble  des  notions  écono- 
miques fortifiées  par  l'expérience  du  passé.  La  suppression 
de  cette  liberté  dans  un  but  d'encouragement  et  de  protectioD 
n'a  donné  que  de  mauvais  résultats. 

A  ce  même  point  de  vue,  qu'il  s'agisse  de  production,  d'é- 
change, d'association,  de  crédit,  ou  de  consommation,  de  pro- 
duits alimentaires  ou  de  produits  industriels,  de  matières 
premières  ou  de  produits  fabriqués,  l'on  peut  toujours  s'en 
rapporter  à  l'intérêt  privé  du  soin  de  faire  ce  qui  est  oppor- 
tun. L'initiative  de  l'État  n'est  utile  que  lorsque  l'initiative  des 
citoyens  est  insuffisant^  :  cas  très-exceptionnel,  car  le  profit 
que  présente  une  entreprise  est  un  stimulant  plus  efficace  que 
l'exemple  de  l'État.  Au  surplus,  cette  initiative  de  TËtat  doit 
cesser  quand  celle  des  citoyens  commence  à  se  manifester, 
car  il  est  dans  la  nature  des  travaux  de  l'État  de  néceisiler 
plus  de  frais  de  production,  et  de  décourager  les  entreprises 
privées  qui  craignent  de  se  mettre  en  concurrence  avec  lui. 

On  peut  citer  dans  la  catégorie  des  attributions  les  plus 
rulionnelles  de  l'État  ou  de  la  Commune  :  la  construction  et 
l'entretien  des  routes  ordinaires,  de  quelques  lignes  excep- 
tionnelles de  chemins  de  fer,  des  canaux  ou  de  télégraphes 
électriques;  —  de  quelques  travaux  d'utilité  publique  pour  fa- 
ciliter la  navigation  ou  l'irrigation  et  prévenir  les  inondations 
(améliorations  des  cours  d'eau,  défenses  contre  la  mer,  plan- 
tation des  dunes,  —  jetées,  ports,  phares,  bouées,  eic,);  — 
le  pavage,  l'éclairage, l'approvisionnement  et  Técotilement  des 
eaux  ;  —  le  service  des  postes^  l'enseignement  élémentaii« 


LIBERTÉ   DU  TRAVAIL,   CORPORATIONS,   OFFICES,   ETC.         207 

dans  un  pays  arriéré,  quelques  branches  d'enseignement  supé- 
rieur ;  —  Tentreprise  de  quelques  travaux  ou  voyages  scien- 
tifiques OU  artistiques;  —  l'entretien  de  quelques  établisse- 
ments de  même  ordre  ;  —  avec  cette  observation  générale 
que  quand  il  s*agit  de  travaux  à  faire,  FÉtat  peut  les  demander 
à  l'industrie  privée,  ce  qui«réduit  son  rôle  à  une  simple  sur- 
veillance. 

Les  établissements  de  bienfaisance  ou  de  détention  où 
s* exercé  une  industrie  quelconque  produisent  le  môme  effet 
que  les  fabriques  dirigées  par  le  gouvernement.  On  comprend 
que  le  producteur  ne  peut  offrir  ses  marchandises  en  concur- 
rence avec  les  leurs. 

Quant  à  Fintervention  préventive  de  l'État,  elle  peut  être 
nécessaire  dans  quelques  cas  également  exceptionnels  :  tels 
sont,  par  exemple,  certains  défrichements,  certains  travaux 
pourl'exploifation  des  mines  ou  des  marais,  certaines  construc- 
tions riveraines  ou  autres  pouvant  être  nuisibles,  certains 
moyens  de  pêche  pouvant  détruire  une  ressource  alimentaire 
des  populations  ^ 

La  légitimité  des  règlements  de  c^t  ordre  n'est  pas  contes- 
table en  principe,  puisqu'ils  ont  pour  but  d'empêcher  l'intérêt 
des  uns  de  porter  préjudice  aux  droits  des  autres  ;  mais 
avant  de  les  établir,  il  y  a  lieu  d'examiner  si  la  liberté  com- 
plète, mais  sujette  à  indemnités  en  cas  de  nuisance,  ne  suffi- 
rait pas. 

Une  série  de  monopoles  ou  de  prohibitions  ont  été  con- 
stitués dans  un  intérêt  financier.  C'est  ainsi  qu'en  France, 
par  exemple,  la  cuUure  du  tabac  n'est  permise  qu'en  vertu  d'une 
autorisation,  et  que  le  gouvernement  s'est  réservé  la  fabrica- 
tion et  la  vente  des  produits  de  cette  plante.  Ces  monopoles 
et  ces  prohibitions,  contraires  au  droit  commun  et  aux  prin- 
cipes de  la  science,  n'ont  de  raison  d'être  que  tant  que  l'État  n'a 

*  Nous  ne  mettons  pas  dans  cette  catégorie  les  prêts  à  intérêt  et  les 
prêts  sur  gage,  les  opérations  financières  dans  les  Bourses,  les  associa- 
lions,  les  coaUtions,  etc.,  pour  lesquels  le  régime  de  la  liberté  ne  peut 
produire  que  des  avantages. 


208  HOTES  ET   PETITS  TRAITÉS. 

pas  un  meilleur  mode  pour  recueillir  Timpôt,  et  que  s'il  con- 
sacre le  revenu  à  des  dépenses  rationnelles  et  légitimes. 

La  même  réflexion  peut  être  faite  au  sujet  de  tous  les  im- 
pôts qui  gênent  plus  ou  moins  la  liberté  de  production,  de 
commerce  ou  de  consommation,  et  notamment  au  sujet  des 
octrois  et  des  douanes,  en  ne  le&  considérant  qu*au  point  de 
vue  fiscal. 

La  politique  ne  réclame  rationnellement  l'existence  d'au- 
cune corporation,  d'aucun  office  vénal,  d'aucun  monopole, 
d'aucune  entreprise  conduite  par  l'État,  à  moins  qu'il  ne  s'a- 
gisse, comme  nous  l'avons  dit,  de  quelques  routes  et  d'un  très- 
petit  nombre  de  services  publics  que  l'Etat  peut  mieux  rendre, 
—  ou  bien  encore  de  monopoles  financiers. 

En  prévision  de  la  guerre  ou  en  cas  de  guerre,  il  n'y  a  qu'un 
petit  nombre  de  produits  (armes,  munitions,  chevaux),  à  pro- 
pos desquels  la  prohibition  à  la  sortie  peut  être  plus  logique- 
ment, nous  ne  voudrions  pas  dire  plus  utilement,  invoquée* 

En  fait  cependant,  la  politique  se  subordonne  plus  ou  moins 
aux  croyances  et  aux  préjugés  économiques  qui  ont  cours 
parmi  les  populations  ;  et  c'est  ainsi  que  les  législateurs  et 
les  administrateurs  prennent  des  mesures  anti-économiques, 
légitimées  dans  l'esprit  des  uns  par  leur  ignorance  et  moti- 
vées dans  l'esprit  des  autres  par  des  raisons  tirées  des  exi- 
gences des  préjugés  populaires  et  des  influences  contre  les- 
quelles ils  trouvent  prudent  de  ne  pas  se  heurter. 

Les  besoins  collectifs  de  sûreté,  de  propreté^  de  salubrité 
entraînent  la  nécessité  d'un  certain  nombre  de  prohibitions  et 
de  prescriptions  relatives  aux  cours  d'eau  ou  à  d'autres  cir- 
constances locales,  à  la  voie  publique,  aux  bâtiments,  aux 
fosses  d'aisances,  aux  lieux  ouverts  au  public,  aux  établisse: 
ments  dangereux  et  insalubres,  aux  poisons  ou  autres  produits 
dangereux,  à  la  vérification  des  poids  et  mesures,  etc. 

La  légitimilé  de  ces  règlements  de  police  n'est  pas  contes- 
table  non  plus,  s'ils  ont  po\iT  b\il  d'empêcher  les  intérêts  des 


LIBERTÉ    DU    TRAVAIL,    CORPORATIONS,   OFFICES,   ETC.         209 

uns  de  porter  préjudice  aux  droits  des  autres;  mais,  avant  de 
les  établir,  l'autorité  doit  examiner  si  la  liberté  d'action  suivie 
d'une  intelligente  répression,  en  cas  de  nuisance,  ne  suffirait 
pas.  Si  elle  suffit,  elle  est  préférable;  car  elle  laisse  au  prin- 
cipe de  concurrence  toute  son  action,  tandis  que  le  système 
de  prévention  entraîne  vers  l'excès  des  prescriptions. 

L'esprit  réglementaire  se  manifeste  à  tout  propos  au  sujet 
des  substances  alimentaires. 

Mais  s'agit-il  du  poids  et  de  la  mesure,  on  ne  peut  vouloir 
qu'il  y  ait  un  agent  de  l'autorité  chez  tous  les  marchands  pour 
surveiller  les  transactions  :  la  seule  chose  désirable,  c'est  que  la 
justesse  des  poids  et  mesures  soit  contrôlée  de  temps  en  temps 
par  les  moyens  les  moins  gênapts  pour  les  vendeurs. 

S'agit-il  de  la  qualité,  l'expérience  démontre  qu'ici  encore 
le  consommateur,  agissant  directement  pour  ses  intérêts,  fait 
la  police  la  plus  intelligente  possible  des  fraudes  et  des  ruses 
du  producteur  ou  du  marchand,  et  qu'il  est  beaucoup  moins 
facile  à  tromper  que  l'autorité  forcée  d'agir  par  des  intermé- 
diaires qui  n'ont  pas  d'intérêt  direct,  et  chez  lesquels  les  pe- 
tits calculs  de  vanité  ou  d'intérêt  privé  peuvent  l'emporter  sur 
l'intérêt  public  qu'ils  ont  à  défendre. 

A  tout  prendre,  le  pain,  la  viande,  les  boissons,  les  légumes, 
les  fruits  sont  plus  faciles  à  apprécier  que  la  plupart  des  au- 
tres produits  ;  et  si  la  réglementation  était  nécessaire  pour  les 
subsistances,  elle  le  serait  pour  toutes  choses.  Si  l'homme 
et  la  femme  ne  sont  pas  capables  de  choisir  eux-mêmes  leiir 
nourriture,  de  quoi  seront-ils  donc  capables?  On  leur  laisse 
leur  libre  arbitre  pour  se  marier,  pour  acheter  ou  vendre  les 
services  personnels,  diriger  leurs  familles,  leurs  biens;  on  en 
fait  des  témoins,  des  jurés,  des  électeurs,  et  on  ne  voudrait  pas 
leur  laisser  leur  libre  arbitre  comme  acheteurs  de  leur  con- 
sommation quotidienne  ! 

Leur  intérêt,  nous  le  répétons,  est  un  contrôleur  bien  su- 
périeur à  tous  ceux  qu'on  pourrait  leur  donner.  La  libre  con- 
currence entre  les  fournisseurs  est  la  meilleure  protection  que 
l'autorité  publique  puisse  leur  garantir. 

VI. 


210  yOTTS   ET  PETITS  TBAIlis. 

La  réglemenUdon,  pour  être  complète  et  efficace,  nécessi- 
terait la  création  d'an  grand  nombre  de  corps  d'experts  Téri- 
ficatenrs,  qui  ne  tarderaient  pas  à  se  donner  des  airsd'inip<v- 
tance  vaniteuse,  qui  tracasseraient  le  producteur  sans  écÛrer 
le  consommateur  aussi  expert  qu'eux,  qui  seraient  exposés  à 
la  tentation  de  la  vénalité,  et  qui,  en  tout  cas,  TÎvraient  na- 
turellement aux  dépens  du  public.  On  recommencerait  Texpé- 
rience  des  contrôleurs  aux  empilements  de  bois,  des  contrô- 
leurs essayeurs  de  beurre  salé,  des  contrôleurs  essayeurs  de 
beurre  frais,  etc.  *. 

L'esprit  réglementaire  s'est  aussi  manifesté  et  se  manifeste 
quand  il  s'agit  du  commerce  et  des  transactions  sur  les  sub- 
stances alimentaires.  Les  populations  et  les  gouvernements  se 
sont  bien  souvent  agités  pour  prévenir  les  accaparements, 
encourager  les  importations,  prohiber  les  exportations,  bà- 
liter  les  approvisionnements,  maintenir  des  greniers  d'abon- 
dance, opérer  dès  achats  par  l'administration,  forcer  les  bon- 
larigers  à  avoir  des  réserves.  Toutes  les  mesures  préveàtives  on 
restrictives;  toutes  les  défenses,  entraves  ou  violences,  toutes 
les  dépenses  ont  été  inutiles  ou  nuisibles  et  n'ont  servi  qu'à 
décourager  le  commerce  et  la  culture,  à  empêcher  la  circu- 
lation des  grains,  à  accroître  la  panique,  à  augmenter  les 
prix.  La  tliéorie  et  l'expérience  sont  d'accord  pour  proclamer 
qu'il  n'y  a  qu'une  seule  manière  de  faciliter  les  approvisionne- 
ments, l'arrivage  des  grains  et  des  autres  substances  alimentai- 
res, c'est  le  maintien  de  l'ordre  public,  la  sécurité  et  liberté  des 
transactions,  la  suppression  de  toutes  entraves  administra- 
tives, de  tous  règlements,  de  toute  prohibition,  la.  cessation 
de  toute  opération  commerciale  par  Tadministration*. 

En  résumé: — iln'y  a  pas  d'exceptions  rationnelles  à  faire  à  la 
liberté  du  travail  au  point  de  vue  économique; — il  y  en  a  infi- 

*  Charges  créées  sous  Louis  XIV.  Y.  Siècle  de  Louis  XlVt  chap.  xxx,parToI- 
plus  loin  les  notes  sur  l'accaparement  et  rapproTisîonnemeDt.       I 


LIBERTÉ  DU   TRAVAIL,   CORPORATIONS,    OFFICES,   ETC.         SI  t 

niment  peu  au  point  de  vue  financier  et  politique,  si  tant  est 
qu'il  y  en  ait  ;  —  il  n'y  en  a  qu'un  très-petit  nombre  au  point 
de  vue  de  la  sûreté  et  de  la  salubrité. 


IV.  SÉRIE  DE  QUESTIONS  RELATIVES  AUX  ATTRIBUTIONS  DE  L'ÉTAT 
ET  A  SON  INTERVENTION  « 

(V,  le  Traité  d^  Économie  politique,  ch.  IX,  et  le  Traité  de  Finances,  ch.  II.) 

Pour  donner  une  idée  du  nombre  et  de  Timportance  des 
questions  engagées  dans  cette  question  générale  des  attribu- 
tions de  rÉtat  et  de  son  Intervention  ou  de  la  Réglementation 
en  général,  nous  reproduirons  le  relevé  que  nous  avons  sou- 
mis, il  y  a  quelques  années,  à  la  Société  d'économie  politique 
de  Paris. 

Ce  principe  que  la  fonction  principale  de  rautoritô  doit 
consister  dans  le  maintien  de  la  Sécurité  et  la  garantie  de  la 
Justice  (propriété,  liberté,  égalité  devant  la  loi),  au  moyen 
d'appareils  administratifs,  judiciaires  et  militaires  plus  ou 
moins  rationnels,  est 'admis  par  les  économistes. 

Hais  beaucoup  de  publicistes  donnent  à  l'État  un  plus  ou 
moins  grand  nombre  d'autres  attributions,  que  nous  avons 
essayé  de  comprendre  dans  l'énumération  suivante  : 

L'État  doit-il  : 

1°  Administrer  et  solder  les  cultes? 

2®  Enseigner? 

3®  Rendre  l'instruction  primaire  obligatoire? 

¥  Faire  la  Charité  :  Taxe  des  pauvres,  —  Hôpitaux,  — 
Hospices,  —  Dépôts  de  mendicité  et  Workhouses,  —  Colonies 
agricoles,^-  Secours  >  domicile,  — Monts-de-Piété,  —  Ou- 
vrôirs.  Salles  d'asile,  —  Tours,  etc.?  , 

5"*  Faire  les  Routes  ordinaires? 

6**  Améliorer  les  Voies  fluviales  et  les  Ports? 

7**  Faire  les  Canaux  et  les  Chemins  de  fer? 

'  8**  Exploiter  les  Canaux  et  les  Chemins  de  fer? 

9"  Se  réserver  la  propriété  des  Canaux  et  des  Chemins  de  fer? 

*  Note  comprise  dans  la  !*•  édition. 


212  NOTES  ET   PETITS   TRAITÉS. 

10- Porter  les  Dépêches  et  les  Imprimés  (Poste,  Télé- 
graphe)? 

11"  Faire  des  Prêts  ou  accorder  des  Subventions  ou  des 
Primes  pour  stimuler  l'industrie  (agricole,  manufacturière  ou 
commerciale)  ;  des  garanties  d'intérêt,  pour  provoquer  la 
construction  des  voies  de  communication,  rétablissement  de 
paquebots  transatlantiques,  etc.  ? 

12'  Id.  pour  lés  Sciences  et  les  Arts  :  Bibliothèques,  Musées, 
Théâtres,  Ménageries,  Missions  scientifiques,  Voyages  de  dé- 
couvertes. Souscriptions  à  des  ouvrages,  Secours,  etc.  ? 

13"  Entretenir  des  Manufactures  ou  Exploitations  modèles, 
(Haras,  Bergeries,  Vacheries,  Imprimeries,  Journaux,  Fabri- 
ques d'Armes,  de  Poteries,  de  Tapis,  etc.)? 

iÂi^  Avoir  des  Monopoles  financiers? 

ih  Monopoliser  les  Assurances? 

1 6°  Faire  des  Monuments  publics  ? 

17"  Faire  les  frais  d'un  Luxe  public? 

18"  Stimuler  le  Luxe  des  particuliers? 

19°  Protéger  le  soi-disant  Travail  national  par  des  restric- 
tions douanières  (Prohibitions,  Droits,  Visites,  Primes,  Traités 
de  commerce,  Système  colonial,  etc.)  ? 

20**  Protéger  les  inventions  par  des  Brevets  ou  Monopoles 
temporaires,  ou  simplement  reconnaîlre  le  principe  de  pro- 
priété intellectuelle  ? 

2r  Entreprendre  des  Colonisations  lointaines? 

22°  Diriger  le  Crédit  et  réglementer  les  Institutions  qui  y 
sont  relatives? 

23"  Diriger  ou  surveiller  l'émission  des  Monnaies? 

24°  Réglementer  les  Associations?  * 

25°  Fixer  le  prix  des  métaux  précieux? 

26°  Fixer  le  prix  des  Capitaux  ou  le  taux  de  l'intérêt? 

27°  Fixer  le  prix  de  certaines  Substances  alimentaires? 

28°  Fixer  la  durée  de  la  journée  de  travail? 

29°  Fixer  l'âge  auquel  on  peut  faire  travailler  les  En- 
fants? 

50°  Constituer  en  Monopole  ou  Corporation   les  profes- 


LIBERTÉ   DU  TRAVAIfi,    CORPORATIONS,    OFFICES,    ETC.        215 

siens  :  a,  de  Notaire;  b,  d* Avoué;  c,  d*Huissier;  d,  d'Avocat 
et  d'Agréé;  >,  de  Courtier;  f,  de  Commissaire-Priseur ;  gf,  de 
Médecin  d'hommes  et  de  bêtes;  ft,  de  Pharmacien  et  d'Her- 
boriste; i,  de  Prêtre;;,  de  Professeur;  fc,  d'Ingénieur;  /, 
d'Imprimeur;  w,  d'Éditeur;  n,  d'Entrepreneur  de  spectacles  ; 
Oy  d'Entrepreneur  de  bureaux  de  placement;  p,  de  Boulan- 
ger;   g,    de  Boucher;  r,  d'Entrepreneur  de  transports 

(doit-il  donner  des  Diplômes  d«  Bachelier  et  autres,  etc.)? 

31°  Prohiber  le  Défrichement  des  montagnes,  ou  prescrire 
leur  Reboisement? 

52^  Réglementer  l'aménagement  des  Cours  d'eau  et  des 
Marais? 
33°  Réglementer  la  Pêche  et  la  Chasse? 
34°  Réglementer  les  Établissements  insalubres  ? 
35**  Se  réserver  la  faculté  de  concéder  les  Mines  et  d'en  sur- 
veiller l'exploitation? 

36"  Réglementer  le  Commerce  en  général,  et  en  particulier 
celui  des  grains  ? 

37"  Faire  lui-même  des  achats  de  grains  et  des  approvision- 
nements? 
• 

Plusieurs  des  questions  précédentes  peuvent  être  faites 
à  propos  de  la  Commune.  —  Les  questions  suivantes  sont 
plus  spécialement  relatives  à  ce  petit  État. 

38"  La  commune  peut-elle  pratiquer  la  libre  concurrence 
pour  l'Éclairage  et  le  Chauffage  au  gaz  ? 
^  39"  Pour  l'approvisionnement  des  Eaux  ? 

40<»  Pour  les  Voitures? 

41"  Pour  les  Théâtres? 

42"  Doit-elle  vérifier  les  Poids  et  Mesures? 

43"  Surveiller  les  opérations  de  Pesage  et  de  Mesurage? 

44"  Juger  de  la  bonne  ou  mauvaise  qualité  des  produits  ali- 
mentaires (Viande  fraîche,  Charcuterie,  Poisson,<]hampignons. 
Fruits,  Vin,  Lait,  etc...)? 

45**  Réglementer  la  Prostitution? 


214  NOTES   ET   PETITS  TRAITÉS. 

46'  Réglementer  les  Habitations  et  déterminer  :  —  la  hau- 
teur des  bâtiments;  —  la  nature  des  matériaux;  —  les  di- 
mensions des  appartements  et  des  cours  ;  —  la  nature  des 
fosses  ;  —  le  mode  d'écoulement  des  eaux  ;  —  le  degré  de 
salubrité  des  logements;  —  le  degré  de  blancheur  exté^ 
rleure,  etc.? 

Nous  répondons  à  ces  questions  dans  le  TraUé  d'économie 
politique f  chap.  ix. 

D'une  manière  générale,  une  de  ces  diverses  questions  étant 
donnée,  il  s'agit  de  savoir  si  TÉtat  doit  faire  par  lui-même, 
ou  bien  s'il  doit  s'en  rapporter  à  l'initiative  des  citoyens  et  se 
borner  à  son  rôle  de  surveillant  pour  maintenir  Tordre,  faire 
la  police,  proclamer  le  droit,  rendre  la  justice,  garantir  la 
propriété,  la  liberté  et  la  sécurité  de  chacun  ;  —  et,  à  propos 
de  ce  rôle,  il  y  a  lieu  de  considérer  encore  si  les  mesures 
qu'il  a  à  prendre  sont  de  l'ordre  administratif  ou  de  Tordre 
judiciaire ,  s'il  doit  agir  par  voie  de  réglementation  préven- 
tive ou  par  voie  de  répression  par  les  tribunaux,  s'il  doit 
s'en  rapporter  plus  exclusivement  à  la  police  ou  plus  exclu- 
sivement à  la  justice. 

N.  B.  Cette  nomenclature  est  loin  d'être  complète.  En  par 
courant  les  codes,  on  la  doublerait  probablement,  si  ce  n'est 
plus. 


COMMERCE 

CHANGE  -  AGIOTAGE 

I.  "Notice  économique  et  liistorique  sur  le  Commerce.  —  II.  L'approvision- 
nement. —  m.  L'accaparement.  —  IV.  Le  commerce  du  Change.  — 
Y.  Les  opérations  de  Bourse  et  l'Agiotage. 


I.  NOTICE  ECONOMIQUE  ET  HISTORIQUE  SUR  LE  COMMERCE' 

I.  Rôle  du  commerce  dans  la  production  et  l'économie  des  nations.  — 
II.  Préjugés  contre  le  commeixe.  —  111.  La  politique  commerciale  ; 
Balance  du  commerce,  Traités  de  commerce,  Liberté  du  commerce.  — 
IV.  Histoire  du  commerce;  Compagnies  du  commerce.  —  V.  Statistique 
commerciale;  tableaux  des  importations  et  des  exportations. —  VI.  En- 
seignement commercial. 

[Traité  d^ Economie  politique,  chap.  relatifs  ù  h  Production,  à  la  Divisondu  travail, 
à  la  Liberté  du  commerce,  au  Système  mercantile,  au  système  protecleur.) 

.  %  !•  Rôle  du  eomnieree  dans  la  produetîon  et  l'éeonoinle 
des  nations* 

....11  faut  ranger  dans  Yindustrie  commerciale  ou  com- 
merce tous  les  travaux  qui  ont  pour  objet  de  revendre  ce 
qu'on  achète ,  sans  faire  subir  aux  produits  d'autre  transfor- 
mation matérielle  que  la  division  par  parties  et  le  transport, 
afin  que  le  consommateur  puisse  se  procurer  la  quantité  dont 
il  a  besoin  et  dans  le  lieu*  où  il  lui  est  commode  de  la  trou- 
ver. On  fait  donc  le  commerce  tout  aussi  bien  dans  de  vastes 
comptoirs  que  dans  les  plus  petites  boutiques,  et  Ton  peut 
dire,  à  la  rigueur  j  que  les  hommes  qui  crient  deTeau  dans  les 
rues  font  le  commerce.  Ainsi  définie,  l'action  de  commercer, 
c'est-à-dire  de  faire  des  échanges  de  marchandises  (cww, 
avec;   merccj  marchandise)  et  de  valeurs,  a  plus  d'analogie 

*  2«  édit.  —  Publié  d'abord  dans  VEncpcldpédiedu,  XIX*  siècle,  Ve^î^. 


216  NOTES   ET   PETITS   TRAITES. 

qu'on  ne  pense  avec  les  deux  autres  indusliies.  Et  d'abord, 
nous  devons  •  dire  qu'il  est  maintenant  bien  démontré  que 
rindustrie  commerciale  est  tout  aussi  productive  que  les 
deux  autres, .  et  qu'elle  doit,  par  conséquent,  avoir  dans 
l'esprit  de  tous,  la  même  importance  que  les  autres.  Qu'est-ce, 
en  effet,  que  la  production,  à  ne  considérer  que  la  création 
des  produits  matériels?  Elle  se  réduit  à  prendre  la  matière 
que  l'homme  est  impuissant  à  créer,  et  à  séparer,  transporter, 
combiner,  transformer  les  éléments  dont  elle  se  compose. 
Les  matières  sur  lesquelles  s'exerce  cette  action  prennent  le 
nom  de  matières  premières;  de  sorte  que,  en  définitive, 
produire  c'est  transformer  l'élal  des  matières  premières,  ce 
qui  leur  donne  une  nouvelle  valeur  et  qui  crée  une  nouvelle 
richesse. 

Or  suivons  les  travaux  de  l'homme,  exerçant  son  industrie, 
et  constatons  l'analogie  qui  existe  entre  ces  divers  travaux. 
Que  fait  le  cultivateur  dans  la  plaine?  Il  met  des  semences  et 
des  engrais  dans  le  çhamp^  el  il  obtient,  à  la  suite  de  certaines 
opérations  que  l'expérience  lui  a  enseignées,  le  résultat  delà 
combinaison  de  la  semence,  des  engrais  et  des  principes  con- 
tenus dans  la  terre  et  dans  l'atmosphère,  c'est-à-dire  des  végé- 
taux, du  fourrage,  par  exemple.  A  l'aide  d'un  autre  instrument, 
un  mouton^  ce  même  cultivateur  modifie  les  particules  qui  con- 
stituent son  herbe,  et  en  fait  des  engrais  et  de  la  laine.  Suivons 
maintenant  la  destiné^  de  cette  laine  devenue  à  son  tour  matière 
première;  nous  apercevons  une  série  de  manufacturiers  qui  la 
lavent,  la  dégraissent,  la  cardent,  la  peignent,  la  filent,  la 
teignent,  la  tissent,  la  foulent  et  l'apprêtent  pour  en  faire  une 
étoffe,  nouvelle  matière    première    pour  les   fabricants  de 
meubles  ou  de  vêtements.  Mais,  dans  toutes  ces  opérations, 
nous  rencontrons  la  troisième  classe  des  industriels,  les  corn-  I 
tnerçants,  qui  prennent  la  laine  ep  suint,  lavée  ou  peignée,  r 
les  fils  écrus  ou  teints,  tissus  ou  apprêtés,  les  choisissent,  les  p 
classent,  les  transportent,  les  divisent  pour  les  mettre  à  la  '"" 
por^^^^  consommateurs;  modifiant  ainsi  leur  forme,  leur.^^'^ 
^^P^^Hp^  leur  valeur,  el  cvë^wV,  ^vi^e  V^cUon  de  leur  indu-  r  ^ 


COMMERCE,    CIIAKGE,    AGIOTAGE,  217 

trie,  une  nouvelle  richesse  que  les  consommateurs  con- 
enlenl  à  échanger  conlre  des  valeurs  correspondantes.  Entre 
e  travail  du  cultivateur  combinant  des  semences,  des  engrais 
it  les  sucs  terreux  dans  un  champ  pour  avoir  du  grain,  et  le 
einturier  faisant  réagir  dans  sa  cuve  les  éléments  de  l'eau, 
le  Talun  et  de  Tindigo,  l'analogie  est  parfaite;  tous  deux,  par 
les  procédés  différents,  modifient  la  maliére  première,  chan- 
gent sa  valeur  en  augmentant  son  utilité.  Mais  le  filateur 
le  change  t-il  pas  rutilité,la  valeur  de  la  laine,  et  ne  produit- 
l  pas  aussi  bien  que  Téleveur  fabricant  de  laine  en  suint? 
nais  le  négociant  qui  prend  les  filés  au  sortir  de  Tusine  et  les 
net  à  portée  du  tisseur  n'accroit-t-il  pas  aussi  l'utilité,  la 
valeur  de  ces  filés?....  Désormais,  c'est  une  vérité  acquise  à 
la  science,  que  l'industrie  commerciale  est  aussi  productive 
de  valeur  et  de  richesse  que  les  deux  autres.  Les  progrès  des 
sciences  naturelles  et  de  l'analyse  économique  ont  renversé 
les  fausses  théories  qui  faisaient  attribuer  une  productivité 
exclusive  par  les  uns  au  commerce  extérieur,  par  les  autres 
aux  manufaclures,  parles  économistes  du  dix-huitième  siècle 
ou  physiocrates  à  l'agriculture. 

L'analogie,  l'identité  môme  des  trois  grandes  branches  do 
l'industrie  humaine  est  telle,  en  ce  qui  touche  la  production 
de  la  richesse,  la  création  d'utilité  et  de  valeur,  qu'il  faut, 
quand  on  veut  les  distinguer,  porter  son  attention  sur  l'en- 
semble des  détails  dos  opérations  propres  à  chacune  de 
ces  branches,  qui,  alors  seulement,  apparaissent  avec  un 
caractère  propre  et  distinct.  Il  serait  fort  difficile  de  détermi- 
ner le  point  de  séparation  entre  les  travaux  agricoles  et  les 
travaux  manufacturiers  ;  il  serait  encore  plu»  difficile  de  con- 
cevoir ces  deux  ordres  de  travaux  sans  Tintervenlion  constante 
du  travail  commercial.  Les  producteurs  à  l'aide  du  champ  et 
des  troupeaux,  ainsi  que  les  producteurs  à  l'aide  de  l'atelier 
ou  de  l'usine,  vendent,  achètent  sans  cesse  ;  ils  spéculent,  ils 
::ommercent.  Il  estrareiiussi  que  les  commerçants  eux-mêmes' 
le  fassent  pas  subir  aux  produits  qui  font  l'obiet  de  kwt  ç,^w\- 
ïierce  une  manutention  qui  rattache  leur  indusVxV^  «vxi^  ^<£vx^ 


218  NOTES  ET  PETITS  TRAITÉS. 

autres.  C'est  là  même  un  caractère  distinctif  du  commerce 
que  de  pénétrer,  si  Ton  peut  ainsi  dire,  dans  les  ramifications 
de  toutes  les  autres  branches  de  Tindustrie  humaine.  A  tout 
prendre,  les  occupations  de  la  société  tout  entière  ne  sont 
qu'une  série  continuelle  d'échanges,  et  tous  les  hommes  sont 
commerçants,  même  ceux  qui  travaillent  et  produisent  dans 
les  beaux-arts,  les  sciences  et  toutes  les  professions  libérales 
ou  soi-disant  telles.  C'est  encore  une  vérité  acquise  à  la 
science  que  l'analogie  économique  des  produits  immatériels 
du  médecin,  du  poète,  du  savant,  du  prêtre,  de  Tadministra- 
teur,  etc.,  avec  ceux  des  industries  agissant  directement  sur 
les  choses.  Cette  analogie  peut  bien  effaroucher  encore  l'es- 
prit de  ceux  qui  n'y  ont  pas  réfléchi  ;  mais  elle  a  été  mise  hors 
de  doute,  surtout  par  les  travaux  de  J.-B.  Say,  et  par  ceux  de 
MM.  Rossi  et  Dunoyer. 

En  analysant  avec  plus  de  soin  que  ses  devanciers  l'acliôn 
de  l'industrie  commerciale,  ce  dernier  économiste  a  été  con- 
duit à  séparer  ce  qu'on  appelle  le  commerce  en  deux  parties 
distinctes  ;  il  a  donné  un  nom  particulier  à  l'art  de  d^i>lacer 
les  choses,  et  il  a  réservé  le  nom  de  commerce  à  la  fonction 
des  échanges,  qui  est  réellement  commune  à  toutes  les  indu- 
stries qu'il  propose  de  classer  en  ihdtistrie  agricole  ou  agri- 
culture^  en  ifidustrie  manufacturière ,  en  industrie  voituriire 
ou  voiturage,  et  en  industrie  extractive,  en  comprenant  dans 
cette  dernière  Ja  production  de  richesse  par  la  pêcfae^  Tci- 
ploilation  des  forêts,  des  mines,  etc.,  dont  les  travaux  sont 
généralement  rangés  dans  l'industrie  agricole. 

En  ce  qui  touche  le  commerce,  il  y  a  évidemment  encore 
une  distinction  à  faire  :  il  est  clair  qu'agriculteurs,  manobc- 
turiers,  artistes  ou  savants,  nous  faisons  tous  l'échange  de 
nos  produits,  de  notre  industrie,  de  notre  travail  avec  les  pro- 
duits dont  nous  avons  besoin  ;  il  est  clair  que  nous  soinnies 
tous  un  peu  commerçants  et  que  nous  avons  tous  besoin  de 
nous  procurer  l'instruction  nécessaire  pour  pratiquer  conre- 
nablement  cet  art  universel.  U  feut  encore  admettre  comme 
rationnelle  la  séparation  de%  It^^^^tV^  o^^  >lk.  ^MtL^«t  ^ 


( 


COMMERCE,   CHANGE,   AGIOTAGE.  210 

pelle  le  voiturage  ou  l'industrie  voiturière,  qui  prend  de  nos 
jours,  â  Taîde  des  bateaux  à  vapeur  et  des  chemins  de  fer,  une 
si  grande  importance.  Mais,  si  Ton  réserve  aux  échanges  en 
général  le  nom  de  commerce  (cum  merce) ,  comment  appellera- 
t-on  cet  ensemble  de  travaux  qui  sortent  de  la  ligne  des 
échanges  entre  le  producteur  et  le  premier  acheteur,  et  qui 
comprennent  tous  les  achats  et  ventes,  toutes  les  spéculations 
intermédiaires  pour  lesquelles  le  négociant,  petit  ou  grand, 
fait  des  réserves,  combine,  spécule,  en  vue  de  saisir  les  bonnes 
occasions  de  se  procurer  les  produits  ou  de  s*en  défaire,  de 
choisir  le  temps  et  le  lieu,  et  de  suivre  avec  le  plus  de  profit 
la  manifestation  de  la  loi  économique  de  l'offre  et  de  la  de- 
mande, loi  si  variable,  qu'il  fait,  pour  ainsi  dire,  de  son  ob- 
servation l'occupation  de  toute  sa  vie?  En  y  regardant  de  près, 
il  est  facile  de  voir  que  l'armateur  et  les  autres  négociants  en 
gros,  s'ils  se  préoccupent  beaucoup. du  transport  des  pro- 
duits, font  de  nombreux  travaux  qui  ne  peuvent  être  compris 
sous  le  nom  restreint  de  voiturage^  bien  plus  propre,  ce  nous 
semble,  à  désigner  l'industrie  spéciale  du  roulage,  des  dili- 
gences et  des  messagers  de  toute  sorte.  Les  négociants 
moyens^  et  même  les  commerçants  en  détail,  s'ils  font  des 
échanges  aussi  restreints  que  tous  les  producteurs, .  les  font 
néanmoins  plus  nombreux.  L'échange  est  pour  eux  une 
opération  habituelle,  et  elle  ne  tarde  pas  à  devenir  moins  di- 
recte et  plus  complexe.  11  est  donc  bien  évident  que  cette  masse 
de  travaux,  dont  l'une  des  branches  principales  est  le  transport, 
ne  peut  pas  cependant  se  contenter  du  nom  d'industiie  voitu- 
rière  ;  elle  nous  semblerait  préférer  celui  de  commercCy  si  ce 
mot  n'avait  pas  reçu  un  sens  trop  général  comprenant  non* 
seulement  le  commerce  propreraient  dit  et  le  voiturage,  mais 
encore  Tensemble  des  échanges  que  tous  les  hommes  font 
entre  eux. 

Nous  sommes  entré  dans  ces  détails,  non  pour  nous  livrer 
à  une  pure  discussion  de  terminologie,  mais  pour  bien  préciser 
les  nuances  de  toutes  les  acceptions  que  le  nvoV.  di^i  commevce 
comporte  et  parce  que  c'est  à  la  dèfimlion  eWe-mtev^  ^^  ^«^j 


"J20  NOTES   ET    PETITS   TiiAITÉS. 

rattachent  quelques  questions  importantes.  Nous  venons  de 
rappeler  les  interprétations  des  économistes  ;  disons  mainte- 
nant que  le  public,  dont  la  langue  domine  souvent  celle  des 
savants,  donne  au  mot  commerce  les  trois  significations  que 
nous  avons  énumérées.  11  entend,  en  effet,  par  ce  mot  non- 
seulement  l'industrie  voiturière  (qu*il  classerait  volontiers,  à 
part  cependant),  non-seulemeut  Tindustrie  de  ceux  qui  font 
des  échanges  et  de  Tart  d'acheter  et  vendre  leur  profession 
habituelle  (profession  que  l'on  a  quelquefois  voulu  désigner 
par  le  mot  spécial  de  négoce)^  mais  encore  l'industrie  de  ceux 
qui  produisent  agricolement,  manufaclurièrement  ou  de  toute 
aulre  manière,  et  échangent  leurs  produits  contre  d'autres 
produits  et  de  la  monnaie ,  prenant  ainsi  la  partie  pour  le 
tout  et  confondant  une  des  branches  de  la  profession  avec  la 
profession  tout  entière.  Pour  beaucoup  de  personnes,  c  est 
embrasser  la  carrière  du  commerce  en  général  que  de  pren- 
dre une  carrière  qui  se  rattache  à  une  exploitation  quel- 
conque. 

Il  est  inutile  de  recourir  aux  dictionnaires  :  ils  définissent 
le  commerce  et  le  négoce  «  l'échange  des  marchandises  ou 
d'argent  en  gros  ou  en  détail.  »  Or  il  est  évident  que  l'indus- 
trie commerciale  fait  entrer  dans  son  action  toutes  les  autres 
valeurs.  Une  autre  observation  à  faire,  ce  nous  semble,  c'est 
que  le  mot  commerçant,  tout  en  ayant  un  sens  gtoéral,  est 
souvent  remplacé  par  celui  de  négociant,  qui  n'est  pas  tout  à 
fait  synonyme  et  qui  désigne  un  entrepreneur  d'affaires  plus 
considérables.  Mais  le  code  de  commerce  lui-même  s'est  tenu 
dans  un  vague  sujet  à  bien  des  contestations  en  disant: 
«  Sont  commerçants  ceux  qui  font  des  actes  de  commerce  et 
en  font  leur  profession  habituelle.  » 

Il  y  a  donc  un  départ  à  faire  dans  l'ensemble  de  toutes  ces 
acceptions  :  à  réserver  le  nom  d'échange  à  l'opération  géné- 
rale d'acheter  et  de  vendre  commune  à  tous  les  hommes,  — 
celui  de  commerce  ou  industrie  commerciale  aux  diverses  profes- 
sions  consistant  à  acheter  pour  revendre, — celui  de  voUurtife 
^ustrie  voiturière  à  VensewAAe  ii^^XiT^ivOiv^s^  ^Nsvss^tC 


COMMERCE,    CHANGE,    AGIOTAiîR,  22i 


§  II*  Préjugéii  eonlre  le  eommeree. 

Le  travail,  eh  général,  était  regardé  comme  chose  vile  dans 
l'antiquité;  mais  le  commerce  inspirait  principalement  du 
mépris,  surtout  chez  les  Romains;  aussi  était-il  laissé  presque 
exclusivement  à  certaines  classes,  reléguées,  par  ce  seul  fait, 
au  dernier  rang  de  la  hiérarchie  sociale.  Montesquieu  cite  une 
loi  romaine  qui  assimile  les  marchandes  publiques  aux  femmes 
de  mauvaise  vie!  Beaucoup  de  ces  idées  sont  encore  répandues 
dans  la  société.  Cela  tient  à  plusieurs  causes:  d'abord  nous  re« 
cevons,  en  général,  une  instruction  exclusivement  littéraire 
qui  nous  familiarise  de  bonne  heure  avec  les  idées  et  les 
mœurs  de  la  civilisation  grecque  et  romaine  ;  ces  premières 
impressions  se  mêlent  ensuite  avec  les  préjugés  nobiliaires  et 
militaires  du  moyen  âge,  qui  ont  laissé  plus, de  vestiges  qu'on 
ne  croit  dans  nos  mœurs  et  qui  maintiennent  encore  une  cer- 
taine interdiction  contre  les  travaux  de  la  paix  et  les  occupa- 
tions industrielles;  enfin,  les  premiers  économistes,  les  phy- 
siocrafes,  n'ayant  pas  sainement  apprécié  la  productivité  de 
l'industrie  manufacturière  et  de  l'industrie  commerciale,  ont 
jeté,  dans  le  domaine  de  la  philosophie,  des  notions  vagues 
sur  ce  qu'ils  appelaient  la  stérilité  du  commerce  et  de  l'in- 
dustrie. Celte  stérihlé  n'était  point,  il  est  vrai,  à  leurs  yeux 
synonyme  d* inutilité;  mais  elle  les  conduisit  à  des  consé- 
quences subtiles  qui  ont  fortifié  l'erreur  populaire.  11  n'est 
pas  encore  clair  pour  tout  le  monde  que  commercer  ne  soit 
pas  déroger.  Il  en  résulte  que  les  capitaux  et  l'intelligence  ou 
la  renommée,  qui  sont  aussi  des  capitaux,  refusent  souvent  leur 
concours  à  des  opérations  qui  seraient  non-seulement  utiles, 
mais  lucratives  pour  le  pays;  et  que  plusieurs  fils  de  négo- 
ciants, rougissant  presque  du  métier  qui  a  enrichi  et  élevé 
leur  père,  se  hâtent  de  le  quitter  et  de  tarir,  pour  eux  et  pour 
la  société  entière  la  source  des  profits  que  leur  procurait  leur 
industrie.  Les  Anglais  n'obéissent  point,  depuis  longtemps,  au 
môme  préjugé;  aussi  voit-on  chez  eux  nu  ^\\x^ ^twdàxvws^^'^ 


222  NOTES   ET   PETITS   TRAITES. 

de  maisons  fortes  et  puissantes  traverser  les  générations.  — 
Une  élvide  superficielle  du  rôle  de  l'industrie  commerciale 
dans  le  mécanisme  social  a  porté  une  école  particulière,  et 
notamment  les  disciples  de  Fourier^  à  considérer  les  com- 
merçants comme  des  parasites  qui  prélèvent  injustement  une 
partie  des  profits  sociaux.  Ce  chercheur  bizarre  et  original  a 
voulu  faire  ce  qu'il  appelle  une  économie  de  ressorts,  en  sup- 
primant, dans  un  mode  d'association  de  son  invention  et  que 
ses  disciples  travaillent  à  faire  pénétrer  dans  la  pratique,  la 
plupart  des  travaux  de  l'ordre  commercial.  Ce  n'est  pas  ici  le 
lieu  de  dire  en  quoi  consiste  cette  combinaison  excentrique, 
ni  d'en  faire  la  critique;  c'est  au  point  de  départ  que  nous 
saisissons  la  théorie  pour  attaquer  ses  fondements.  Les  fou- 
rièristesn'ont  pas  une  notion  exacte  de  la  valeur;  ils  n'attribuent 
pas  un  sens  net  à  la  production  et  au  rôle  que  les  diverses  in- 
dustries y  jouent;  ils  méconnaissent  donc  la  productivité  de 
l'industrie  commerciale,  moins  avancés  encore  que  les  physio- 
crates,  qui  n'avaient  pas  fait  une  étude  suffisante  sur  ce  point. 
S'ir  se  rencontre,  dans  le  monde  industriel,  des  professions 
que  le  progrès  et  le  changement  dans  le  travail  font  dépérir 
et  disparaître,  cela  prouve  que  ces  industries 'ont  fait  leur 
temps  :  la  vie  les  abandonne  comme  ces  plantes  qui  ont  porté 
leurs  fruits,  et  bientôt  l'absence  de  profits  en  aura  éloigné 
tous  les  travailleurs  qui  voulaient  encore  s'y  livrer.  Hais  ob- 
sei*vez  bien,  vous  verrez  que  ces  intermédiaires  se  sont  pro- 
duits naturellement,  qu'ils  ont  prospéré  tant  qu'ils  ont  été 
nécessaires,  enfin  qu'ils  se  rencontrent  tout  aussi  bien  dans 
l'industrie  agricole  que  dans  l'industrie  manufacturière,  que 
dans  l'industrie  commerciale.  Qu'il  faille  faire  rentrer  dans  le 
domaine  public  telle  profession  organisée  en  monopole,  que 
le  retour  au  droit  commun,  à  la  Hberté  d'échange,  frappe  de 
discrédit  plusieurs  professions  aujourd'hui  lucratives,  c'est  ce 
qu'on  ne  saurait  méconnaître  ;  mais  rien  n'autorise  à  con- 

*  Une  (le?  écoles  socialistes  qui  ont  agi  sur  Topinîon  publique  de  1830 
à  1848. 


COMHEftCE,   CHANGE,   AGIOTAGE.  &2S 

sidérer  l'ensemble  des  professions  commerciales  comme  inu- 
tile. Celte  conclusion  était  déjà   bien  loin  de  l'esprit  des 
physiocrales,  qui  trouvaient  pourtant  le  commerce  stérile. 
L'école  de  Fourier  a  donc  reculé  d'un  pas,  puisqu'elle  trouve  le 
commerce  nuisible^  et  qu'elle  conclut  tout  naturellement  à  la 
suppression  de  cette  fonction  sociale.  —  On  se  fait  une  grande 
illusion  quand  on  adopte  cette  manière  de  voir,  et  l'on  écarte 
volontairement  de  son  esprit  les  lumières  qu'Adam  Smith  a 
répandues  sur  la  matière,  en  faisant  cette  belle  analyse  des 
avantages  de  la  division  du  travail.  II  faut  aussi  qu'on  ignore 
la  manière  dont  s'opère  la  circulation  des  valeurs  et  des 
richesses.  Hais,  sans  faire  appel  à  l'ensemble  des  connais- 
sances recueillies  par  la  science  économique,  voyons  seulement 
xe  qui  se  passe  sous  nos. yeux,  dans  l'industrie  de  ceux  qui 
veulent  trop  faire  par  eux-mêmes,  s' approvisionnant  directe- 
ment de  ce  qu'ils  consomment,  pour  gagner  les  profils  des 
commerçants  à  qui  ils  s'adressent  au  fur  et  à  mesure  de  leurs 
besoins.  Nous  les  voyons  victimes  de  leur  inexpérience  et 
faire  chaque  fois,  à  leurs  dépens,  l'apprentissage  d'un  métier 
qu'ilsne  connaissent  pas.  Ils  subissent  des  avaries, desrisques, 
des  faux  frais  et  des  mécomptes  de  toute  nature;  enfin  il 
tombe  sous  le  sens  que,  en  se  livrant  aux  nombreuses  préoc- 
cupations que  donnent  de  pareils  soins,  on  perd  un  temps 
qu'il  eût  cent  fois  mieux  valu  consacrer  à  la  profession  qui 
fait  le  but  principal  de  nos  efforts.  En  définitive,  le  bénéfice 
du  conunerçant  se  trouve  réduit,  par  la  concurrence,  â  n'être 
juste  que  le  prix  d'une  façon  particulière  donnée  aux  produits 
pour  les  opérations  de  l'industrie  commerciale.  Or  c'est  un 
bon  calcul  que  de  ne  pas  courir  après  les  bénéfices  des  autres, 
et  de  payer  ce  qu'ils  font  avec  le  produit  de  ce  que  nous 
savons  faire  le  mieux  et  le  plus  vite,  et  que  nous  n'obtenons  à 
ces  conditions  que  parce  que  la  pratique  de  notre  profession 
nous  y  donne  plus  de  savoir  et  plus  d'expérience. 

Nous  venons  de  constater  que  l'industrie  commerciale  est 
aussi  productive  de  valeur  et  de  richesse  que  les  deux  au- 
tres, et  qu'elle  joue  dans  l'économie  nationale  un  rôle  tout 


2^4  NOTES   ET   PETITS  TRAITÉS. 

aussi  ulile.  Quand  ces  vérités  auront  pénétré  dans  l'opinion 
publique,  toute  prévention  contre  le  commerce  sera  dé- 
truite. Mais  ce  dernier  progrès  ne  sera  atteint  que  lorsqu'un 
enseignement  mieux  entendu  donnera  aux  commerçants  eux- 
mêmes  la  notion  bien  nette  de  leur  position  sociale,  en  même 
temps  qu*il  les  fortifiera  dans  la  pratique  de  leur  industrie. 
C'est  une  erreur  généralement  répandue,  que  les  professions 
commerciales  ne  nécessitent  aucune  étude  sérieuse;  mais, 
quand  on  pénètre  dans  le  mécanisme  des  diverses  branches  que 
cette  industrie  comporte,  on  demeure  convaincu  des  services 
qu'un  enseignement  sagement  approprié  peut  rendre  à  ceux 
qui  le  suivront  et  à  la  société  tout  entière.  Malheureusement, 
la  question  de  l'enseignement  professionnel  est  encore  une 
question  neuve  en  France  et  à  peu  près  partout.  (V.  p.  237.)' 


I^III.  De  I9  politique  «ommereiale.  —  Balanee  du  emumerce^ 
Traités  de  commeree.  —  liiberté  du  eommerce. 

Dès  la  plus  haute  antiquité,  la  préférence  des  acheteurs 
s'est  portée  sur. les  métaux  les  plus  précieux  qui  ont,  au  plus 
haut  degré,  toutes  les  propriétés  capables  de  les  faire  accepter 
le  plus  généralement  à  re::clusion  des  autres  marchandises. 
Partant  de  ce  fait  mal  apprécié,  les  gouvernements  ont  mis 
leur  soin  à  gêner  la  sortie  du  numéraire  et  à  rechercher  les 
moyens  de  l'attirer  :  de  là  tout  un  système  de  politique  com- 
merciale, désigné  sous  le  nom  de  s'^sième  mercantile  {exdmf, 
restrictif j  etc.),  balance  du  commerce;  mercantile,  parce  qu'il 
avait  pour  conséquence  le  développement  des  exportations  à 
l'intérieur;  de  la  balance  du  commerce,  parce  qu'il  consistait 
à  augmenter  la  différence  des  exportations  sur  les  importa- 
tions, ou,  en  d'autres  termes,  à  faire  pencher  la  balance  en 
faveur  du  pays  le  pins  habile.  Dans  le  langage  du  temps,  les 
importations  étaient  l'élément  passif  du  commerce  extédeur; 
les  exportations  en  étaient,  au  contraire,  l'élément  actif, 

L'Italie,  qui,  au  temps  de  la  renaissance,  était  sans  contre- 
dit le  pays  le  plus  lettré,  parait  avoir  produit,  dès  le  conunen* 


COMMERCE,    CHANGE,    AGIOTAGE.  225 

cernent  du  dix-septième  siècle,  plusieurs  Irailés  où  Ton  éta- 
blissait scientifiquement  ou  plutôt  dogmatiquement  ce  sys- 
tème, qui  était,  nous  le  répétons,  l'expression  de  l'opinion 
commune  déjà  fort  ancienne,  et  qu'un  grand  nombre  de  per- 
sonnes, a  Theure^  qu'il  est,  ne  croient  môme  pas  susceptible 
de  contestation. 

L'ignorance  du  rôle  joué  par  la  monnaie  dans  la  circulation, 
et  par  l'industrie  commerciale  dans  les.rapports  des  peuples, 
avait  enfanté  ce  système  qui,  dans  sa  naïve  simplicité,  conseil- 
lait à  une  nation  de  loujours^vendre  plus  qu'elle  n'achetait  et 
d'accaparer  le  numéraire  des  autres.  On  croyait  d'autre  part  à 
l'aphorisme  de  Montaigne  :  «  Le  profit  de  l'un  est  le  dom- 
mage de  l'autre.  »  —  Telles  ont  été  les  prémisses  de  ces  fâ- 
cheuses conséquences  auxquelles  la  diplomatie  a  été  conduite. 

Plus  tard,  le  système  protectionniste  suivi  en  France  par 
Colbert,  exagéré  et  immobilisé  par  la  poUtique  de  ses  succes- 
seurs, vint  encore  ajouter  à  ces  idées  exclusives  :  on  fit  com-" 
plétement  abstraction  de  l'intérêt  de  la  masse,  de  l'intérêt  des 
consommateurs,  et  on  repoussa,  par  la  prohibition  ou  par  des 
tarifs  élevés^  tous, les  produits  étrangers  qui  pouvaient  porter 
ombrage  aux  producteurs  de  l'intérieur  ;  on  décora  ce  système 
du  nom  de  protection  du  travail  national.  —  Ce  n'est  pas  ici  le 
lieu  de  montrer  conlbien  celte  théorie  a  été  trompeuse,  même 
pour  les  industries  privilégiées,  et  surtout  pour  les  travailleurs 
qu'elles  occupent.  Nous  dirons  seulement  que  l'administration 
s'est  depuis  trouvée  tiraillée  par  les  fabricants,  qui  avaient 
besoin  de  tirer  leurs  matières  premières  de  l'étranger,  et  par 
les  producteurs  nationaux  de  substances  analogues.  Citons  un 
exemple  :  le  fer  et  la  houille  sont  indispensables  dans  mille 
branches  du  travail  qui  en  réclament  la  libre  entrée  en 
France  pour  jouir  du  bas  prix  auquel  ces  produits  se  vendent 
chez  nos  voisins;  mais  les  maîtres  de  forges  et  les  extracteurs 
de  houille  soutiennent  la  nécessité  des  droits  élevés  dans  l'in- 
térêt du  travail  national.  Or,  jusqu'à  ce  jour,  il  faut  le  dire, 
ce  sont  ces  derniers  qui  ont  su  faire  prévaloir  leur  opinion  et 
leurs  intérêts. 

13. 


226  HOTES   ET   PETITS   TBAIlé. 

Combien  d'inimitiés  entre  les  peuples  ces  théories  ont  fait 
surgir,  combien  de  guerres  elles  ont  provoquées,  combien  de 
richesses  elles  ont  fait  dépenser  improductivement,  combien  de 
sang  elles  ont  fait  verser  !  En  lisant  l'histoire,  on  serait  presque 
tenté  de  croire  que  la  guerre  a  été  Tétat  normal  des  sociétés  ; 
et  l'on  voit  assurément  que  Tintelligence  des  véritables  inté- 
rêts commerciaux  a  été  la  cause  de  la  moitié  de  ces  luttes  san- 
glantes qui  ont  usé  en  pure  perte  la  vitalité  des  générations 
qui  nous  ont  précédés.  Cependant  Thorizon  de  Tavemrvs'est 
déjà  coloré  d'une  teinte  moins  sombre,  et  tout  annonce  désor- 
mais une  tendance  progressive'  dans  la  consolidation  de  la 
paix  du  monde. 

Toutefois,  à  l'heure  qu'il  est,  la  vieille  doctrine  domine 
universellement  les  rapports  des  peuples  :  partout  on  retrouve 
la  tyrannie  du  travail  natwnal;  chaque  pays  continue  à  faire 
des  efforts  pour  acheter  le  moins  possible  à  ses  voisins  et 
pour  ne  pas  payer  de  tribxU  à  r étranger  ;  presque  tous  les 
gouvernements  augmentent  ou  maintiennent  leurs  tarifs  pour 
se  garer  de  {inondation  des  produits  étrangers  ^  et  encoura- 
gent, par  le  fait,  la  fraude  et  la  contrebande,  qui  tirent,  pour 
ainsi  dire,  une  certaine  légitimité  de  ce  système  exclusif. 

L'économie  politique  a  combattu  ces  erreurs;  elle  a 
analysé  le  rôle  de  l'argent  et  de  la  monnaie  dans  ses  rapp<Hls 
avec  les  besoins  des  nations  et  des  particuliers  ;  elle  a  prouvé 
qu'il  s'établissait,. par  la  force  des  choses,  entre  les  peuples, 
un  partage  de  numéraire  conforme  à  leurs  besoins  et  au  mou- 
vement rationnel  de  la  circulation;  en6n,  que  la  maxime  de 
Quesnay  :  a  La  balance  en  argent  est  chose  futile,  »  était  com- 
plètement vraie.  La  science  a  repris  ensuite  un  à  un  tous  les 
aphorismes  du  système  mercantilo-protecteury  mis  en  avant 
par  quelques  industries  privilégiées,  et  elle  en  a  fait  complète 
justice;  mais  la  science  n'est  que  dans  les  livres,  et  ses  adep- 
tes n'ont  point  encore  pu  l'en  faire  sortir. 

Nous  avons  longuement  établi  ailleurs  ^  que  les  tableaux  des 

*  Éléments  déconomie  politique,  p.  546.  publié  à  partir  de  la  4«  édi- 
tion sous  le  titre  de  Traité. 


COMIIERCE,   CHANGE,   AGIOTAGE.  2S7 

eiportations  et  des  importations  ne  sont  pas  dressés  avec  assez 
d'exactitude  pour  qu'on  puisse  baser  sur  eux  une  apprécia* 
tien  bien  exacte  des  soldes  soi-disant  favorables  ou  défavo- 
rables ;  —  qu'en  admettant  ces  différences,  c'est  par  exception 
qu'elles  sont  soldées  en  espèces  ;  —  que,  fussent-elles  soldées 
en  espèces,  il  n'y  avait,  en  général,  ni  avantage  ni  inconvénient 
pour  une  nation  à  recevoir  ou  à  payer  ces  différences  de  cette 
manière.  ^ 

Par  suite  des  erreurs  dont  nous  venons  de  parler  et  des 
luttes  qu'elles  ont  amenées,  les  nations  ont  été  conduites  à 
signer  des  traités  de  commerce^  comme  elles  ont  signé  des 
traités  politiques.  On  attache  encore  beaucoup  d'importance 
à  de  pareilles  conventions;  mais  cette  faveur  ne  dépassera 
pas  l'époque  où  l'opinion  publique  aura  des  notions  saines  sur 
la  circulation  des  richesses  et  la  véritable  théorie  du  com- 
merce, qui  conduit  à  la  liberté  la  plus  absolue  d'entrée  et  de 
sortie,  que  Gournay  formulait  si  bien,  en  répondant  à  je  ne 
sais  quel  ministre  de  Louis  XV,  possédé  de  la  manie  de  régle- 
menter :   a  Laissez  faire,  laissez  passer,  m  —  Mais,  en  atten- 
dalit,  les  diplomates  signent  très-victorieusen^ent  des  traités 
de  paix,  de  commerce  et  de  navigation,  aux  grands  applaudis- 
sements de  la  masse ,  quand  celle-ci  croit  qu'il  a  été  fait 
moins  de  concessions  à  la  nation  avec  laquelle  on  traite  que 
cette  nation  n'en  a  fait  elle-même.  On  entend  par  concessions 
la  diminution  des  droits  de  douane,  de  navigation  et  autres 
entraves  mises  à  la  liberté  du  commerce.  Il  en  résulte  qu'on 
se  félicite  d'avoir  résolu  ce  problème  absurde  :  vendre  le  plus 
possible  et  acheter  le  moins  possible.  C'est  à  ce  point  de  vue 
erroné  qu'ont  été  jugés,  parles  historiens,  les  divers  traités  de 
commerce  dont  le  souvenir  s'est  conservé,  et  notamment  les 
deux  traités  de  commerce  dont  on  parle  le  plus  souvent  dans  les 
discussions  économiques  :  le  traité  de  1786  entre  la  France  et 
l'Angleterre,  et  le  traité  de  Melhuen  entre  l'Angleterre  et  le  Por- 
tugal (1703).  On  a  dit  du  premier  qu'il  avait  ruiné  la  France,  et 
du  second  qu'il  avait  ruiné  le  Portugal.  Rien  ne  prouve  qu'ils 
aient  eu  ce  résultat  :  en  achetant  aux  deux  peuples,  les  Anglais 


è2g  NOTES  ET  PETITi  tnAITÉS. 

ont  payé  en  valeurs  équivalentes;  en  leur  vendant,  ilsn'onl  retiré 
d'eux  que  des  valeurs  également  équivalentes,  et  toutes  les  con- 
sidérations des  politiques  sur  ces  deux  traités  portent  à  faux. 
Ce  qui  caractérisait  les  traités  de  commerce  il  y  a  cinquante 
ans,  c'était  leur  tendance  à  faire  pencher  la  balance,  à  exporter 
sans  importer,  à  attirer  le  numéraire,  c'est-à-dire  à  poursuivre 
une  fiction  ;  ce  qui  caractérise  les  traités  de  commerce  d'au- 
jourd'lmi,  c'est,  en  outre,  le  but  de  protéger  \e  travail  national, 
c'est-à-dire  de  créer  des  privilèges  au  profit  des  uns,  aux 
dépens  des  autres.  Les  négociateurs  modernes  poursuivent 
doni*.,  en  même  temps  qu'une  utopie,  un  but  nuisible  *.  Os 
considérations  pourraient  s'étendre  sous  notre  plume,  mais 
nous  avons  assez  dit  pour  montrer  la  nécessité  de  vulgariser, 
par  l'enseignement,  de  saines  notions  d'économie  politique, 
seules  capables  de  faire  bien  distinguer  la  politique  commer- 
ciale de  la  politique  proprement  dite,  et  de  proscrire,  comme 
dangereux  et  insensé,  l'usage  des  représailles  douanières, 
quelles  que  soient  les  relations  politiques  des  deux  peuples. 

Toutes  les  analyses  de  la  science  économique  conduisent, 
avons-nous  dit,  à  la  liberté  absolue  des  échanges.  Les  données 
de  la  statistique,  c'est-à-dire  roxpérionce  et  les  faits,  sont 
constamment  venues  confirmer  ce  beau  théorème  des  pliysio- 
crates,  pressenti  eu  France  par  Sully  et  Yauban.  Quelques 
hommes  d'État,  Turgot  (il  y  a  bientôt  un  siècle),  Huskisson 
(il  y  a  vingt  ans),  sir  Robert  Peel  (de  nos  jours),  ont  compris 
et  cherché  à  appliquer  cette  doctrine  :  ce  qu'ils  ont  fait,  et 
les  résultats  qu'ils  ont  obtenus,  donnent  la  mesure  des  grands 
résultats  qu'on  peut  prévoir  dans  l'avenir,  quand  on  aura 
mis  en  pratique  la  liberté  absolue  du  commerce  ;  alors  aussi 
que  les  peuples  auront  tous  simplifié  leurs  poids  et  me- 
sures, perfectionné  les  voies  de  communication;  qu*ilâ  con- 
naîtront la  langue  des  autres  et  qu'ils  auront  fait,  de  leurs 
besoins  réciproques,  une  étude  plus  suivie.  Quand  on  y  ré- 

*  Nous  écrivions  ceci  en  1845.  V,  plus  loin  d'autres  observations  plus  ré<* 
tfonicssurlesTraitt's  de  comiTiercf». 


COMUERCP,   CHANGE,    AQIOTAGE.  229 

fléchit,  rémancipation  des  échanges  apparaît  à  Tesprit  comme 
une  entreprise  grandiose  et  poétique  ;  avec  elle  Tindustrie 
et  Tagriculture  recevront  une  impulsion  vive  et  naturelle; 
le  commerce  prendra  tout  son  essor.  En  môme  temps  que 
la  production  sera  plus  féconde,  la  distribution  du  capital  et 
de  la  population  se  fera  d'une  manière  plus  équitable,  et  la 
paix  du  monde  sera  de  plus  en  plus  assurée. 

Au  moment  où  nou$  écrivons,  ces  idées  passionnent  nos 
voisins  d'outre-Manche,  et,  grâce  aux  efforts  d'une  association 
puissante  (Yanti-corn-latu-league),  qui  compte,  dans  son  sein, 
des  hommes  d'un  immense  talent  et  d'un  dévouement  jus- 
qu'alors inconnu,  elles  ont  pénétré  dans  la  masse  de  la  nation, 
et  le  chef  du  gouvernement,  sir  Robert  Peel,  a  compris  que 
le  moment  était  venu  de  faire  une  révolution  pacifique  dans  le 
domaine  du  travail  et  de  compléter  ses  réformes  douanières 
-et  financières  de  1842,  43,  44  et  45  en  affranchissant  com- 
plètement plusieurs  branches  de  commerce,  et  en  réduisant 
considérablement  les  droits  sur  les  autres.  L'histoire  men- 
tionnera cette  belle  institution ,  et  tout  porte  à  croire  aujour- 
d'hui que  la  réforme  entreprise  en  Angleterre  sera  le  prélude 
de  l'émancipation  complète  des  échanges,  constamment  ré- 
clamée par  l'économie  politique  depuis  cent  ans  ^ 


g  lir.  Hisloire  du  commerce.  —  Compasnies  du  commerce. 

L'histoire  du  commerce  suit  en  grande  partie  l'histoire  du 
monde.  Quelle  qu'ait  été  la  doctrine  dominante  sur  la  produc- 
tivité de  l'industrie  commerciale  et  sur  les  moyens  d'enrichir 
une  nation,  quelle  qu'ait  été  la  considération,  accordée  aux 
commerçants,  les  échanges  n'en  sont  pas  moins  aussi  anciens 
que  l'humanité  ;  un  grand  nombre  d'hommes  en  ont  plus  ou 
moins  fait  leur  profession  habituelle,  et,  si  des  obstacles  de 
toute  nature  ont  pu  en  arrêter  le  cours  sur  tous  les  points,  la 
force  des  choses  a  toujours  amené  une  circulation  quelconque 

*  Voîr  plus  loin  f^otiee  sur  la  Vherté  du  commerce  et  la  Hé  forme  doua- 
nière. 


250  2fOT§S  ET   PETITS  TRAITÉS. 

de  la  richesse.  —  Il  nous  est  tout  à  fait  impossible  de  retracer 
ici  même  les  phases  les  plus  saillantes  du  commerce  ;  à  peine 
pouvons-nous  citer  les  noms  des  peuples  trafiquant  au  loin, 
qui  ont  laissé  dans  Thistoire  les  traces  les  plus  brillantes  de 
leur  passage. 

Dans  Tantiquilé,  ce  sont  moins  les  répubUques  de  la  Grèce  et 
de  Rome  qui  attirent  l'attention  de  celui  qui  étudie  l'histoire  du 
commerce,  que  Tyr  et  puis  Carthage  assise  au  centre  du  monde 
alors  connu  et  s'éieTant,  malgré  un  fort  petit  territoire,  aune 
puissance  telle,  que  son  génie  a  tenu  en  échec  celui  de  Rome 
la  superbe.  La  cause  première  de  la  puissance  de  Carthage, 
puissance  dont  sa  rivale  hérita  plus  tard,  s'espUque  par  la 
Méditerranée,  qui  fut  alors,  qui  a  été  depuis  et  qui  sera  encore 
un  centre  naturel  vers  lequel  convergeront  les  efforts  dès  peu- 
ples d'Orient  et  d'Occident.  Outre  ce  commerce  du  Midi,  l'anti- 
quité avait  encore  le,  commerce  d'Asie  (Inde  et  Chine)  d'où 
le  monde  romain  tirait  des  soies,  des  pierreries,  des  parfums, 
des  vins,  de  l'ivoire  et  d'autres  productions  naturelles,  et  dans 
lequel  on  transportait  surtout  des  étoffes  de  laine  et  des  mé- 
taux (cuivre,  fer  et  plomb),  qu'on  se  procurait  en  Espagne,  en 
Italie,  dans  la  Gaule  et  dans  la  Grande-Bretagne.  —  L'histoire 
n'a  pas  encore  dit  son  dernier  mot  sur  l'antiquité,  et  il  est  fort 
probable,  par  exemple,  que  nous  nous  méprenons  sur  le  pré- 
tendu mépris  des  Romains  pour  le  commerce.  Les  lois  des 
Romains,  sur  les  négociations  maritimes,  présentent  un  ensem- 
ble remarquable  ;  ils  faisaient  usage  de  l'assurance  pour  les  ris- 
ques de  mer  ;  ils  avaient  des  consuls  sur  plusieurs  points  du 
globe,  etc.,11  est  donc  difficile  d'accorder  l'édit  dont  parle  Mon- 
tesquieu(Y.  p.  221)  avec  la  considération  dont  jouissaient  Caton 
et  Crassus,  et  tant  d'autres  chevaliers  qui  s'enrichissaient  par 
la  banque  et  le  négoce.  Peut-être  n'y  avait-il  de  mal  vu  que  le 
petit  commerce  et  le  travail  manuel  ;  et  dans  ce  cas,  nous  res- 
semblerions encore  sensiblement  à  ces  fiers  conquérants. 
Quant  à  la  loi  Flaminia  défendant  le  commerce  aux  patriciens,. 
elle  a  bien  pu  être  une  loi  de  réaction,  non  pour  protéger  Thon- 
iwur  dupalricialf  mais  pour  l'exclure  des  profits  du  commerce. 


COMUERCR,   CHARGE,   AGIOTAGE.  gSi 

Quoi  qu'il  en  soit,  le  commeFce  avait  prospéré  avec  la  républi- 
que et  Tempire  romain  ;  sa  décadence  suivit  aussi  une  marche 
parallèle  avec  celle  de  cette  grande  organisation  politique, 
et  il  était  tombé  dans  un  avilissement  complet  après  l'invasion 
des  barbares. 

Plus  tard,  après  cette  longue  nuit,  on  le  voit  renaître  avec 
la  civilisation  et  prendre  un  essort  jusqu'alors  inconnu.  Toute- 
fois, nous  nous  bornerons  ici  à  une  nomenclature  des  faits  qui 
expliquent  avant  tout  ses  progrès  dans  les  temps  modernes. 
Ces  faits  sont  : 

La  découverte  et  le  perfectionnement  de  la  boussole  à  l'en- 
trée du  quatorzième  siècle  (par  Flavio  Gioia,  dit-on,  en  1502); 

L'usage  généralisé  de  la  lettre  de  change  vers  le  milieu  du 
douzième  siècle,  et  dont  la  découverte,  si  elle  a  jamais  été 
faite,  se  perd  dans  la  nuit  des  temps  ; 

L'institution  des  banques  de  dépôt,  qui  se  sont  plus  tard 
converties  en  banques  de  circulation  (banque de  Venise,  il 71; 
banque  de  Gènes,  1407;  banque  d'Amsterdam,  1609;  banque 
de  Hambourg,  1619;  banque  de  Londres,  1694,  etc.); 

L'institution  des  postes  (en  France,  sous  Louis  XI,  1464)  ; 

La  découverte  simultanée  de  la  route  du  Cap  par  Vasco  de 
Gama,  et  de  l'Amérique  par  Colomb,  à  la  fm  du  quinzième 
siècle; 

Plus  tard,  l'émancipalion  du  travail  par  la  révolution  fran- 
çaise^ la  suppression  des  douanes  intérieures  ;  puis  l'établis- 
sement des  canaux,  des  chemins  de  fer,  des  bateaux  à  vapeur  ; 
plus  tard,  encore,  l'émancipation  progressive  des  échanges. 

C'est  en  llaHe  que  le  commerce  renaissant  trouva  son  ber- 
ceau. Venise  et  Gènes  brillent  dès  le  onzième  siècle  :  Gênes, 
déjà  célèbre  du  temps  des  Romains;  Venise,  sortie  des  lagunes 
où  s'étaient  réfugiés  quelques  pauvres  pêcheurs  poursuivis 
par  les  Huns.  Ces  deux  peuples  vendirent  des  vaisseaux  aux 
autres  nations,  et  voiturèrent  ces  milliers  de  croisés  que  le 
courant  religieux  entraînait  vers  la  Terre  sainte.  Ce  furent  là 
les  deux  principales  causes  de  leur  prospérité  ;  cependant  ils 
firent  aussi  un  grand  trafic  de  toiles,  d'épiceries,  de  soled^^^ 


232  NOTES  ET    PETITS  TRAITES. 

de  pierres  fines  et  mômQ  de  reliques.  Un  morceau  de  la  vraie 
croix  valut,  dil-on,  des  millions  aux  actionnaires  delà  banque 
de  Saint-Marc.  L'industrie  eut  aussi  sa  part  dans  ce  développe- 
ment des  richesses  ;  de  belles  découvertes  datent  de  cette 
époque  :  les  lunettes,  les  moulins  à  vent,  la  porcelaine  et  la 
faïence,  les  miroirs,  le  papier,  etc.  —  En  même  temps  gran- 
dissait la  Hanse  teulone  qui  nous  a  légué  les  villes  libres 
d'Allemagne. — On  voyait  poindre,  en  outre,  la  fortune  des  peu- 
ples modernes  :  Espagnols,  Français,  Anglais,  Hollandais,  Por- 
tugais et  Danois.  Toutefois,  dans  ce  steeple-chase  grandiose  des 
peuples  d'Occident  vers  les  découveites  lointaines, le  Portugal 
devance  ses  concurrents.  Yasco  de  Gama  double  le  cap  des 
Tempêtes  (en  1497)  et  porte  l'inscription  des  colonnes  d'Her- 
cule vers  ce  monde  mystérieux  où  abordera  plus  tard  l'intré- 
pide Colomb.  Avec  la  découverte  du  cap  de  Bonne-Espérance 
le  courant  commercial  est  divisé  :  Alexandrie,  entrepôt  de 
rlîgypte  et  des  Indes,  Venise,  la  reine  des  mers,  sentent  re- 
froidir en  elles  le  germe  de  la  vie.  Déjà  les  capitaines  portugais 
arrivaient,  malgré  une  immense  distance,  bien  plus  vite  dans 
les  Indes,  et  il  était  trop  tôt  pour  faire  la  section  de  l'isthme  de 
Suez,  à  laquelle  les  Vénitiens  auraient,  à  ce  qu'on  pense,  déjà 
songé.  Le  chemin  du  Cap  étant  moins  coûteux,  les  Portugais 
vendirent  les  produits  d'Orient  à  meilleur  marché  et  supplan- 
tèrent le  commerce  de  Venise. 

Mais,  en  même  temps  queVasco  deGama  trouvait  la  nouvelle 
route  de  l'Inde,  Christophe  Colomb,  en  suivant  une  direction 
opposée,  rencontrait  un  nouveau  monde.  Rebuté  de  tous,  ce 
Génois  inspiré  dota  ainsi  l'Espagne,  sa  patrie  adoptive,  d'une 
source  de  richesses  et  de  prospérité  qui  élevèrent  la  péninsule 
ibérique  à  un  degré  de  prospérité  inouï. 

L'Amérique  fournit  à  l'Europe  de  nouveaux  produits  :  des 
bois,  le  cacao,  l'indigo,  le  tabac,  la  pomme  de  terre,  etc., 
pui^  le  sucre  et  d'autres  productions  accHmatées,  et  reçut 
d'elle  des  bestiaux,  des  grains,  du  fer,  de  l'huile,  des  tissus  et 
des  produits  manufacturés  de  toute  sorte. 

L'Amérique  donna  surlowl  eeUe  masse  de  numépairé  qui  a 


COMMERCE,    CHANGE,    AGIOTAGE.  255 

occasionné,  dans  Tindustrie  et  le  commerce  d'Europe,  le 
renchérissement  inattendu  de  toutes  choses  et  une  foule  de 
phénomènes  nouveaux  qui  sont  longtemps  restés  sans  expli- 
cation.. 

En  même  temps  que  les  découvertes  des  pays  lointains  dé- 
veloppent la  prospérité  des  deux  peuples  qui  habitent  la  Pénin- 
sule, la  petite  nation  des  Bataves  se  pose  en  puissance  mari- 
time :  Amsterdam  devient  Tune  des  plus  florissantes  villes  du 
monde;  les  Hollandais  disputent  l'empire  des  mers  aux  Es- 
pagnols et  aux  Portugais  ;  ils  s'emparent  du  Cap  et  mono-  * 
polisent  le  commerce  des  Indes.  Alors  les  succès  des  Espa- 
gnols, des  Portugais  et  des  Hollandais  passionnent  les  autres 
peuples;  de  toutes  parts  les  vaisseaux  couvrent  les  mers  et 
jettent  des  aventuriers  sur  tous  les  points  connus.  Les  Portu- 
gais s'emparent  du  Brésil,  les  Espagnols  s*étendentdu  Mexique 
à  la  Plata  ;  les  Français  s'établissent  sur  quelques  points 
au  nord  dans  les  Florides,  au  sud  sur  la  plage  moins  hospi- 
talière de  la  Guyane;  enfin  les  Anglais  préludent  à  leur  déve- 
loppement futur  en  prenant  possession  de  TAmérique  septen- 
trionale. 

Ainsi  la  découverte  du  Cap,  qui  permit  d'aller  plus  facile- 
ment dans  rinde,  la  découverte  de  l'Amérique,  qui  offrit  à 
Tavidité  des  peuples  un  immense  continent  et  des  îles  innom- 
brables, excitèrent  les  peuples  d'Europe  à  ce  mouvement 
inouï  d'expansion,  qui  a  porté  leur  influence  sur  les  divers 
points  du  globe.  Tous  ont  voulu  avoir  des  établissements  loin- 
tains, des  comptoirs,  des  compagnies  privilégiées,  des  colonies. 
De  cette  grande  lutte,  que  notre  cadre  ne  nous  permet  à  peine 
d'esquisser,  est  née  la  puissance  commerciale  des  nations  mo- 
dernes. 

Aujourd'hui,  bien  que  l'Angleterre,  les  États-Unis,  la  France 
tiennent  réellement  le  sceptre  des  mers  et  soient  les  premières 
puissances  du  monde,  leur  personnalité  ne  se  détache  réelle- 
ment pas  autant  que  celle  des  Hollandais,  des  Portugais  et 
des  Espagnols,  et,  antérieurement,  que  celle  des  républiques 
italiennes.   L'égalité  entre  les  nations  s.e  xum^^^V^  VwiîSi  X^'a. 


334  NOTES   ET   PETITS  TRAITÉS. 

jours  davantage,  et  progresse  parallèlement  avec  la  diffusion 
des  lumières,  les  progrès  de  la  science  économique  et  les  dé* 
veloppements  de  Tindustrie  moderne. 

Cependant,  au  moment  où  nous  parlons  et  depuis  plus  de 
deux  siècles,  les  Anglais  sont  considères,  à  juste  titre,  comme 
le  premier  peuple  commerçant  du  monde.  On  a  beaucoup 
discuté  sur  les  causes  de  cette  prépondérance  commerciale 
de  TAngleterre  qui  coïncide  depuis  longtemps  avec  une  grande 
supériorité  industrielle,  et  il  est  assez  d  usage  de  l'attribuer 
à  son  système  prohibitif  de  douanes,  à  ses  traités  de  com- 
merce, à  son  acte  de  navigation.  Elle  a  longtemps  pensé  ainsi 
elle-même  et  elle  a  mis  au  service  de  cette  idée  une  politique 
pleine  de  fourberies,  d'exactions,  de  barbarie,  à  telle  ensei- 
gne qu'aujourd'hui  la  foi  anglaise  est  partout  synonyme  de  la 
foi  punique,  et  que  les  peuples  sont  portés  à  voir  un  piège 
dans  tout  ce  qui  sort  du  cabinet  Saint-James.  Il  y  a  bien  peu 
de  gens,  en  effet,  qui  ne  soient  encore  persuadés  que  la  pe^ 
iide  Albion  n'a  émancipé  ses  esclaves  et  qu'elle  n'émancipe 
son  commerce  que  pour  nuire  aux  autres  peuples.  Hais,  de 
nos  jours,  les  hommes  qui  gouvernent  les  affaires  de  cette 
nation  ont  bien  réellement  reconnu  les  inconvénients  des 
douanes,  l'ineftlcacité  des  traités  restrictifs  et  l'inutilité  de 
ce  fameux  acte  de  navigatioi)  à  qui  on  a  attribué  tant  de 
vertu,  et  qui  n'a  probablement  eu  d'autre  mérite  que  de  ne 
pas  trop  empêcher  le  hbre  développement  de  la'  marine  an- 
glaise. On  sait  que  cet  acte,  dirigé  en  partie  contre  la  Hollande, 
eut  pour  but  d'exclure  l'accès  des  colonies  anglaises  aui  pa- 
villons étrangers  en  défendant  aux  navires  de  transporter  en 
Angleterre  d'autres  marchandises  que  les  produits  de  leur 
propre  pays.  Ce  sytème  exclusif  a  marché  parallèlement  afec 
la  puissance  commerciale  et  maritime  :  voilà  tout  ce  que  Ton 
peut  dire.  Il  est  plus  que  douteux  qu'il  ait  influé  sur  les 
progrès,  car  il  n'a  produit  chez  d'autres  peuples  que  des  ré- 
sultats contraires.  Ce  qui  a  fait  la  grandeur  et  la  richesse  de 
l'Angleterre,  c'est  la  liberté  politique  qui  s'est  établie  de 
bonne  heure  dans  ce  pays,  c'est  l'activité  et  l'intelligence  pro* 


COMMERCE,    CHANGE,^  AGIOTAGE.  235 

gressive  de  ses  habilants,  ce  sonl  les  richesses  minérales  de 
la  Grande-Bretagne,  c'est  Tesprit  à  la  fois  hardi  et  solide  des 
marins  et  des  émigrants  britanniques.  Là  est  tout  le  secret  que 
doivent  connaître  lespeuples qui  veulent  lui  faire  concurrence. 
Voyez  les  États-Unis  :  si  en  trois  quarts  de  siècle  ils  sont  arri- 
vés à  contre-balancer  Tinfluence  de  la  mère  patrie,  c'est  queles 
citoyens  de  la  répubUque  ont  les  qualités  de  la  race  anglo- 
saxonne.  Les  sauvages  leur  ont  laissé,  il  est  vrai,  un  admirable 
pays;  des  côtes  immenses,  des  fleuves  gigantesques;  mais  eux, 
ont  adopté  la  liberté  politique,  la  hberté  rehgieuse,  et  ils  ont  joui 
de  suite  des  bienfaits  de  la  civiUsation  moderne.  En  outre,  ils 
ont  su  appUquer  les  découvertes  récentes  de  l'industrie,  sans 
trop  méconnaître  les  lois  de  l'économie  politique,  et  en  quel- 
ques années  ils  sont  devenus  la  seconde  ou  la  troisième  puis- 
sance du  monde. 

La  France,  plus  brillante  dans  son  passé,  plus  grande,  plus 
généreuse  que  ses  deux  rivales,  a  eu  le  grand  tort  de  vouloir 
imiter,  pour  agrandir  ses  débouchés,  développer  son  industrie 
et  son  commerce,  la  politique  des  systèmes  mercantiles,  de  la 
protection  et  de  la  navigation  exclusive  qui  n'ont  été,  pour 
l'Angleterre,  que  des  entraves  dont  elle  a  eu  et  dont  elle  aura 
encore,  ainsi  que  nous,  tant  de  peine  à  se  débarrasser.  Colbert, 
la  Révolution,  l'Empire  et  la  Restauration  ont  établi  toute  une 
organisation  antiéconomique  qu'il  faut  redresser  maintenant. 

En  réfléchissant  sur  l'état  actuel  des  relations  que  les  peu- 
ples ont  .entre  eux,  il  est,  ce  nous  semble,  permis  d'affirmer 
que  le  temps  du  monopole  exclusif  est  passé.  Désormais  toutes 
les  nations  sont  conviées  à  se  développer  hbrement'  selon  le 
progrès  de  leurs  institutions,  leur  position  géographique,  l'in- 
telligence de  leur  population,  selon  leur  génie  enfin.  L'Angle- 
terre ne  cessera  probablement  pas  d'être  puissante  ;  mais  elle 
sera  autrement  puissante,  et  les  navires  de  toutes  les  nations 
sillonneront  les  mers  avec  cette  pensée  vraiment  chrétienne 
que  la  prospérité  des  autres  aide  à  sa  propre  prospérité. 
Dieu  veuille  que  le  passage  de  la  vieille  politique  à  cette  poli- 
tique nouvelle  n'éprouve  pas  un  trop  long  temps  d'arrêt. 


236  .NOTES   ET   PETITS  TRAITÉS 


§  ▼.  fiftalisliqne  cominereiale)  Tableau  des  im^rteiiMUi 
el  de«  exporCalioiM* 

Lorsque  la  doctrine  de  la  balance  du  commerce  était  en  fa- 
veur, on  se  préoccupait  naturellement  du  montant  annuel  des 
iiXiportations  et  des  exportations;  Ton  tenait  à  constater  en 
Taveur  de  qui  soldait  la  balance  ;  de  là  lorigine  des  tableaux 
dressés  avec  plus  ou  moins  d'exactitude,  avec  plus  ou  moins  de 
bonne  foi  par  les  administrations  ;  de  là  tous  ces  chiffres  assez 
généralement  erronés  qui  sont  répandus  dans  tous  les  écrits 
relatifs  aux  progrés  du  commerce,  et  avec  lesquels  on  a  Tha- 
bitude  de  mesurer  dans  le  passé  l'importance  commerciale  re- 
lative des  nations  que  Ton  considère. 

Pour  juger  du  peu  de  portée  de  pareilles  notions  numéri- 
ques, il  suffit  de  jeter  un  coup  d'œil  sur  les  tableaux  que  les 
administrations  publient  de  nos  jours,  en  Angleterre,  en 
France,  aux  États-Unis,  en  Belgique,  en  Hollande,  en  Autriche, 
en  Allemagne,  etc.,  el  qui,  s'ils  ne  sont  plus  dressés  en  vue 
de  la  balance,  servent  néanmoins  à  apprécier  le  commerce  de 
tous  les  peuples. 

L'échange  se  faisant  en  général  avec  des  valeurs  équiva- 
lentes, il  est  difficile  d^admettre  qu'une  nation  cède  ses  pro- 
duits pour  des  produits  de  valeur  inférieure.  Si  donc,  on  Eu- 
sait  des  relevés  exacts  d'importation  et  d'exportation,  on  froo- 
verait  que  l'entrée  et  la  sortie  forment  un  équiUbre  parfait. 
Malheureusement,  et  en  admettant  que  les  douanes  fassent  des 
relevés  irréprochables,  on  ne  connaît  pas  tous  les  produits  qui 
entrent  ou  qui  sortent  par  contrebande  ;  on  ne  connaît  pas  k 
montant  des  valeurs  métalliques  ou  en  papier  que  les  ban- 
quiers  ou  les  négociants  se  transmettent.  Il  en  résulte  que  ta 
différence  entre  les  importations  et  les  exportations  officielles 
ne  prouve  absolument  rien,  et  que  la  somme  des  importations 
et  des  exportations  n'exprime  qu'imparfaitement  le  mouve- 
mcni  commercial  d'un  peuple.  —  Mais  ce  n'est  pas  tont  :  ces 
documents  pèchent  par  \a  We.  ^xv^^eV^U  base  d'ëvaloalioD 


COMMERCE,   CHAKGE,    AGIOTAGE.  237 

des  produits  devrait  suivre  la  fluctuation  des  produits  connus  ; 
mais  un  pareil  travail  étant  impossible,  la  douane  française, 
par  exemple,  calcule  les  valeurs,  qu'elle  compare  sur  un  tarif 
de  prix  fixé  en  1826  :  or,  depuis,  la  valeur  de  la  monnaie  a 
varié  sensiblement,  et  celle  des  marchandises  a  subi  des  oscil- 
lations considérables.  En  Angleterre,  la  mesure  des  valeurs  de 
la  douane  est  encore  bien  plus  factice  ;  elle  remonte  à  un  tarif 
de  1694. 

Quoi  qu'il  en  soit  de  la  portée  de  ces  documents,  la  statisti- 
que en  est  réduite  à  les  consulter  à  peu  près  exclusivement. 
Or,  il  faut  dire  cependant  que,  lorsqu'elle  fait  ses  études  avec 
prudence  et  savoir,  elle  peut  tirer  des  données  de  la  douane 
des  indications  toujours  intéressantes  et  souvent  utiles.  Si 
donc  Ton  ne  trouve  pas,  avec  la  liberté  du  commerce  qui 
supprimera  un  jour  la  milice  ruineuse  des  douaniers,  un 
moyen  de  constater  les  mouvements  du  commerce,  la  science 
économique  sera  privée  d'un  renseignement  important.  Mais 
ne  nous  préoccupons  pas  trop  d'un  fort  petit  inconvénient,  en 
présence  d'un  bien  incalculable  ^ 

8  VI.  En^eisnemeiil  «ommerciaP. 

C*est  une  croyance  assez  générale  que  le  commerce  ne  peut 
point  s'enseigner  dans  un  établissement  d'instruction,  et  qu'on 
ne  peut  l'apprendre  que  dans  une  maison  de  commerce  et  par 
la  pratique  des  affaires. 

Il  y  a  du  vrai  et  du  faux  dans  cette  opinion.  Le  faux,  c'est  de 
penser  qu'il  n'y  a  pas  un  ensemble  de  connaissances,  à  la  fois 
théoriques  et  pratiques,  que  l'on  puisse  apprendre  de  divers 
maîtres  ou  dans  une  école,  et  qui  ne  peut  réellement  bien 
s'apprendre  que  là.  Le  vrai,  c'est  que  le  maniement  des  affaires 
réelles  complète  et  peut  seul  compléter  cette  instruction.  En 

•  V.  dans  le  Traité  d'Économie  politique,  alinéa  632,  et  note  finale  21  de 
la  5*  édition. 

*.  1  iré  de  notre  article  enseignement  cohmïkcul  d;a\s  \^  TiVcUwaaVte 
wiiversel  du  <»mmerce  ef  de  la  tiavigation , 


238  NOtES  Et  PETITS  TRAITAS. 

fait,  les  jeunes  gens  qui  se  préparent  à  suivre  une  carrière 
commerciale  par  des  études  intelligentes  et  rationnelles,  ne 
tardent  pas  à  acquérir,  toutes  choses  égales  d'ailleurs,  après 
une  courte  pratique,  une  grande  supériorité  relative  dans  les 
emplois  qu'on  leur  confie,  et  à  être  bientôt  à  même,  l'âge  et 
Texpérience  aidant,  de  diriger  une  entreprise  ;  tandis  queceui 
qui  commencent  par  la  pratique  des  bureaux  ou  des  magasins 
ne  parviennent  qu*à  grand  peine  à  acquérir  les  connaissances 
générales  nécessaires,  absorbés  qu  ils  sont  dans  les  détails 
d'une  besogne  spéciale  :  c'est  par  hasard,  et  cen^est  que  par 
bribes,  pour  ainsi  dire,  que  les  plus  studieux  et  les  plus  dési- 
reux de  parvenir  arrivent  à  acquérir  des  connaissances  supé- 
rieures à  la  spécialité  dans  laquelle  on  les  utilise. 

C'est  ainsi  que  parmi  les  chefs  de  maison,  arrivés  à  force  de 
zèle,  de  bonne  conduite  et  de  capacité  relative,  on  en  voit 
tant  qui  manquent  non-seulement  des  connaissances  générales 
que  doit  avoir  tout  négociant,  mais  encore  de  diverses  con- 
naissances spéciales  indispensables  pour  une  bonne  gestion  : 
telles  que  la  connaissance  des  calculs  les  plus  usuels,  des  for- 
mules des  livres  qui  doivent  le  renseigner  sur  la  situation  et 
les  résultats  de  ses  opérations  ;  des  notions  les  plus  élémen- 
taires du  droit  civil  et  commercial  ;  des  matières  les  pins 
usuelles  de  l'industrie  ;  des  principes  les  plus  indispensables 
de  la  chimie,  de  la  mécanique  et  de  Téconomie  sociale.  Et 
c'est  ainsi  qu'il  faut  s'expliquer  l'infériorité  relative  dans  la- 
quelle se  trouvent  les  classes  commerçantes  dans  divers  pays,  h 
France  par  exemple,  et  le  peu  de  considération  dont  elles 
jouissent  par  rapport  aux  autres  et  à  leurs  propres  yeux.  D 
n'est  pas  rare  d'entendre  dire  à  un  père  ou  à  une  mère,  môme 
commerçants  :  «  Mon  fils  X  a  des  moyens,  nous  en  ferons  un 
avocat  ;  son  frère  Y  étudiera  la  médecine  ou  travaillera  pour 
le  notariat,  etc.;  quant  à  ce  pauvre  Z,  comme  il  ne  mord  p« 
beaucoup  au  latin,  nous  le  mettrons  dans  le  commerce,  i  A 
quelque  temps  de  là,  on  est  souvent  fort  étonné  que  le  pins 
jntelligenl  des  trois  so\l  ceçauwo.  Z^  <\ui  a  trouvé  la  voie  qui 
Jul  convenait  et  qui  ferait b\eïv  ç\u^  ^«LCJ^^m^oX  ^wv  ^cissaiNfiLi^ 


COMMERCE,    CHANGE,   AGIOTAGE.  250 

avait  reçu  une  instruction  adaptée  à  la  nature  de  son  esprit  et 
à  la  direction  qu'il  a  prise.  Une  autre  fois,  vous  entendrez 
dire  à  un  homme  qui  a  eu  le  bonheur  de  faire  ses  affaires  mal- 
gré son  ignorance,  que  Tinstruction  est  unesuperfétation,  et 
qu'il  est,  lui,  une  preuve  vivante  de  la  vérité  de  la  proposition 
saugrenue  qu'il  avance.  Inutile  de  discuter  avec  ce  genre 
d'hommes  ;  car  il  est  impossible  de  leur  faire  concevoir  qu'ils 
ont  réussi  malgré  leur  ignorance  et  non  à  cause  de  leur  igno- 
rance, et  que  repousser  Tinstruction,  en  vue  du  succès, 
c'est  comme  si  Ton  faisait  fi  d'un  bon  fusil  quand  on  va  à  la 
chasse'. 

D'autres  disent,  non  sans  dédain  :  comment  voulez-vous 
enseigner  le  commerce?  pour  commercer  il  suffit  d'acheter  à 
bon  marché  et  de  revendre  cher  ;  il  n'est  point  besoin  de  pâlir 
sur  les  bancs  d'une  école  pour  apprendre  cela.  —  Assurément 
il  ne  s'agit  que  d'obtenir  ce  résultat.  Mais  si  la  chose  est  facile 
à  dire,  elle  est  assez  difficile  à  faire.  Pour  acheter  et  pour 
vendre  dans  de  bonnes  conditions,  il  faut  tenir  compte  d'une 
foule  de  circonstances,  se  livrer  à  une  série  de  nombreuses 
opérations  qui  nécessitent  précisément  non-seulement  des  con- 
naissances hors  ligne,  mais  encore  les  connaissances  générales 
et  spéciales  dont  nous  parlons,  qui  donnent  une  grande  supé- 
riorité dans  les  affaires  et  qu'il  faut  éludier  pour  les  savoir. 

Ênumërons  en  peu  de  mots  les  principales  de  ces  connais- 
sances. 

En  première  ligne  se  trouve  la  connaissance  de  sa  langue, 
de  façon  à  pouvoir  correspondre  dans  un  style  net  et  clair  et  à 
faire  un  exposé  lucide  d'une  affaire  que  l'on  propose  ou  que 
l'on  refuse  et  dont  on  débat  les  éléments.  —  Plus  nous  allonsj 
plus  les  voies  de  communication  se  perfectionnent,  plus  les 
relations  avec  les  pays  étrangers  s'augmentent,  et  plus  apparaît 
la  nécessité  d'apprendre  une  ou  plusieurs  langues  étrangères^ 
de  manière  à  pouvoir  au  moins  déchiffrer  une  lettre. 

Ne  mentionnons  que  pour  mémoire  l'utilité  d'une  écriture 
rapide  et  lisible  en  même  temps,  talent  indvaçete%5û\ft.  o^^w^ 
il  s'agit  d'un  travail  de  bureau . 


240  ^OTES   ET    PETITS   TRAITÉS. 

l^our  commercer,  spéculer,  négocier,  il  faut  sans  cesse  cal- 
culer la  plume  à  la  main  ou  de  tête,  calculer  vile  et  sûrement. 
Pour  cela  il  faut  avoir  étudié  et  s'être  exercé  sur  les  opéra- 
tions usuelles  de  Farithmétique  ;  il  faut  connaître  les  détails 
des  systèmes  monétaires  et  métriques  des  pays  avec  lesquels 
on  fait  des  affaires  ;  il  faut  savoir  raisonner  et  calculer  une 
opération  de  change. 

Sans  vouloir  suivre  la  modeste  profession  de  comptable, 
qui  nécessite  une  aptitude  toute  particulière  et  des  qualités 
spéciales,  tout  négociant  ou  commerçant,  tout  entrepreneur, 
tout  directeur  d'entreprise,  tout  chef  de  maison,  tout  employé 
qui  ne  veut  pas  croupir  dans  les  postes  secondaires,  doit  savoir 
inscrire  une  affaire  sur  les  livres  dans  la  forme  scientifique 
voulue  et  nécessaire  pour  s*y  retrouver  ;  il  doit  savoir  com- 
prendre les  inscriptions  de  ses  employés ,  connaître  les  rap- 
ports des  livres  enire  eux,  suivre  les  phases  et  les  développe- 
ments des  affaires,  dresser  un  compte  à  présenter,  déctûÂrer 
un  compte  présenté,  faire  un  inventaire  et  établir  une  situation, 
débrouiller  les  intérêts  réciproques  des  créanciers,  des  débi- 
teurs, des  associés;  distinguer,  d'après  les  livres,  les  affaires 
productives  de  celles  qui  ne  le  sont  pas,  découvrir  les  vices 
d'administration  et  le  coulage;  sinon,  les  livres  sont  lettre 
close  pour  lui  ;  le  travail  de  ses  employés  est  comme  s'il  p'exis- 
tait  pas  ;  il  est  à  la  merci  de  son  teneur  de  livres,  incapable 
de  comprendre  sa  situation,  d'améliorer  ses  affaires  ou  d'aper- 
cevoir le  danger  et  de  prévenir  une  catastrophe. 

11  vend,  il  achète,  il  fait  des  transactions  de  toute  sorte;  il 
reçoit  et  donne  des  effets  de  commerce  ;  il  a  des  rappoils  avec 
des  associés  ou  avec  des  sociétés;  il  a  des  intérêts  dans  des 
faillites  ;  il  est  dans  le  cas  d'être  poursuivi  ou  d'exercer  lui- 
même  des  poursuites;  il  perdrix  fois  plus  de  temps  ;  il  dépense 
dix  fois  plus  de  irais  ;  il  a  dix  fois  plus  de  chance  d'être  trompé 
par  les  gens  d'affaires  ou  d'être  la  victime  des  gens  de  loi,  s'il 
n'a  des  connaissances  un  peu  positives  des  lois  et  règlements 
qui  régissent  le  commerce  en  général  et  sa  profession  en  pa^ 
tlculier.  Nous  ne  menUowwous  q\^  ^vi\i\  vs\^vwi\\<i  VuUlilé  de 


COMMEnCE,    CHANGE,    AGIOTAGE.  241 

connaissance  générale  des  lois  civiles  touchant  les  affaires 
'dinaires  de  la  vie  et  de  la  famille. 

Voilà,  ce  nous  semble,  ample  matière  pour  occuper  deux 
1  trois  ans  d'études  au  début  de  la  vie  de  travail.  Mais  ce  ne 
»ntpas  encore  là  toutes  les  connaissances  indispensables  à  un 
une  homme  qui  se  propose  de  parcourir,  avec  chance  de 
iccès,  la  carrière  commerciale  ou  industrielle. 

Il  faut  qu'il  apprenne  les  éléments  de  la  physique  et  de  la 
écanique  (avec  un  peu  de  dessin),  et  surtout  les  éléments  de 

chimie,  sans  lesquels  il  lui  est  impossible  de  rien  com- 
•endre  aux  procédés  et  aux  progrés  derindustrie  ou  de  Tagri- 
ilture  ;  il  faut  qu'il  connaisse  sommairement  l'histoire  natu- 
lle,  les  usages  et  les  provenances  des  diverses  matières 
-einières  de  Tindustrie,  qui  sont  l'objet  des  transactions 
)mmerciales,  et  dont  il  est  à  chaque  instant  question  dans  la 
^atique  des  affaires  ;  il  faut  qu'il  connaisse  assez  positive- 
lent   la  géographie  commerciale,  c'est-à-dire  la  position, 

production,  le  commerce  des  diverses  places  et  des  divers 
ays,  etc. 

Il  faut,  dans  un  certain  ordre  d'idées,  qu'il  sache  se  rendre 
)nipte  de  la  manière  dont  la  société  vit  par  le  travail  en 
réant  la  richesse,  quel  rôle  joue  le  commerce  dans  cette 
pganisation  ;  il  faut  qu'il  sache  Téconomie  sociale  et  l'écono- 
lie  industrielle,  et  qu'il  ne  soit  étranger  à  aucune  des  ques- 
ons  ou  des  intérêts  qui  se  rattachent  à  sa  profession,  et  que 
appellent  ces  ntots  de  valeur ,  de  priXy  A*échange,  démon- 
aiCy  de  concurrence^  de  liberté  commerciale^  de  tarif,  de 
ouanes^  de  prohibition^  d!entrep6tSy  de  crédit,  de  banques, 
e  salaires,  dHntérêtSy  d'impôts,  d'emprunts  publics,  depopu- 
ition,  de  misère^  de  socialisme,  etc.,  que  nous  énonçons  ici 
êle-mêle,  et  uniquement  pour  montrer  que  l'étude  de  Téco- 
ouiie  poUtique  est  comme  le  couronnement  d'un  enseigne- 
lent  positif,  et  que  cette  science  est  comme  la  philosophie 
es  connaissances  professionnelles  en  général,  et  en  particulier 
es  connaissances  commerciales  dont  ce\iic»\.\otv\\ivc^^^\\^^'- 


242  NOTES    ET    PETITi   TRAITÉS. 

cyclopêdic,  en  fournissant  par  son  contenu  une  preuve  pal- 
pable à  Tappui  de  la  thèse  que  nous  soutenons  de  Tutilité  de 
l'enseignement  commercial. 

Chacune  des  études  que  nous  venons  d'énumérer  peut  être 
poussée  plus  ou  moins  loin,  selon  la  carrière  à  laquelle  on  se 
destine  et  la  nature  des  affaires  dont  on  doit  s'occuper;  mais 
après  les  avoir  énoncées,  il  est  impossible  de  ne  pas  les  trouver 
toutes  utiles,  toutes  nécessaires,  indispensables  même  à  la 
plupart  de  ceux  qui  se  destinent  à  la  carrière  commerciale 
ordinaire,  (lombien  plus  nous  aurions  raison  si  nous  parlions 
des  besoins  des  jeunes  gens  qui  sont,  dans  un  avenir  quelcon- 
que, appelés  par  leur  position,  leur  fortune  ou  leurs  capacités, 
à  compter  parmi  les  notables,  à  diriger  de  grandes  entre- 
prises, à  administrer  de  puissantes  compagnies,  à  prendre 
part  à  la  magistrature  consulaire,  à  faire  partie  des  chanaJ^res 
de  commerce  ou  à  jouer  un  rôle  dans  les  affaires  publiques. 

Toutes  ces  connaissances  ne  peuvent  point  s'apprendre,  si 
on  est  commis  dans  un  comptoir,  un  magasin  ou  un  bureau; 
mais  on  peut  les  acquérir  dans  une  école  spéciale  organisée  et 
conçue  de  façon  à  fortifier  renseignement  théorique  par  des 
exemples  pratiques,  au  moyen  d'exercices  bien  entendas, 
d'opérations  commerciales  simulées,  d'expériences  chimiqaes 
et  autres,  et  à  l'aide  de  cabjnets  et  de  musées  garnis  de  mo- 
dèles, d'appareils  et  d'échantillons  venant  à  l'appui  des  dé- 
monstrations des  professeurs. 

Tout  ou  partie  de  l'enseignement  dont  nous  venons  de  pré- 
senter le  tableau  peut  être  enseigné,  soit  chez  des  professeurs 
particuliers^  soit  dans  dos  établissements  publics  dlnstnictioD. 
Dans  toutes  les  villes  commerçantes,  il  y  a  des  personnes  (en 
général  ce  sont  des  comptables)  qui  enseignent  la  tenue  des 
livres,  les  calculs,  les  changes  et  d'autres  notions  générales 
de  commerce. 

Les  divers  étabUssements  d'instruction  font  aussi  entrer, 

plus  ou  moins,  l'enseignement  commercial  dans  leurs  pro- 

granimeSy  mais  il  est  rare  (\v\\\^V\exvTv^TvV^^^^W.ç.VMîz  les  uns, 


COMMERCE,   CHANGE,   AGIOTAGE.  243 

le  chef,  imbu  de  préjugés  classiques  ou  n'entendant  rien  à  ces 
matières,  ne  sait  pas  les  faire  enseigner,  et  se  borne  à  suivre 
la  routine  des  collèges  officiels  qui  donnent  l'impulsion  à  l'en- 
semble des  institutions;  dans  les  autres,  ce  sont  les  élèves  qui 
manquent,  par  suite  de  l'engouement  des  parents  pour  les 
études  classiques.  Toutes  les  classes  dites  de  (rançaiSs  parce 
qu*on  n'y  apprend  pas  le  grec  et  le  latin,  et  dans  lesquelles  on 
place  renseignement  commercial,  sont  vues  avec  dédain  par 
les  professeurs  et  par  les  élèves,  et  ne  sont  suivies  que  par  les 
plus  mauvais  élèves,  par  le  rebut  des  autres  classes. 

En  parlant  ainsi,  nous  avons  plus  particulièrement  en  vue 
les  maisons  d'éducation  en  France.  Il  en  est  de  même  dans 
quelques  autres  pays  ;  mais  les  choses  sont  mieux  entendues  à 
divers  égards,  en  Angleterre,  aux  Étals-Unis,  en  Suisse,  en 
Allemagne,  en  Hollande,  pays  dans  lesquels  l'enseignement 
n'est  pas  autant  qu'ailleurs  en  désaccord  avec  les  besoins 
publics. 

Les  écoles  spéciales  pour  le  commerce  sont  encore  fort  rares  ; 
on  les  compte  par  unités,  on  devrait  les  compter  par  centaines, 
à  en  juger  par  le  nombre  de  ceux  qui  auraient  besoin  de  les 
fréquenter.  Ce  fait  tient  en  grande  partie  au  préjugé  que  nous 
avons  signalé  et  combattu  ci-dessus,  et  qui  consiste  à  croire 
que  le  commerce  ne  peut  s'enseigner  et  qu'on  ne  peut  l'ap- 
prendre que  dans  un  magasin,  un  bureau  de  banque  ou  une 
boutique*. 

*  La  première  école  spéciale  pour  le  commerce  a  été  fondée  à  Lubeck. 
en  1793,  sous  le  nom  d'académie  pratique  du  commerce.  Un  établisse- 
ment analogue  fut  créé  en  1815,  à  Hambourg.  Le  plus  connu  des  éta- 
blissements existants,  V  École  supMeure  du  commerce  de  Paris  a  été 
fondée  en  1822.  V.  d'autres  détails  sur  ces  établissent ents  dans  notre 
article  cité  ci-dessus. 


244  NOTES   ET   PKTITS   TRAITÉS. 


II.  —  NOTICE  SUR  L'ACCAPAREMENT». 

Nature  et  limites  naturelles  de  l'accaparement.  —  Préjugés  et  législation 
draconienne  contre  les  accapareurs. 

Tr.:Ué  décdnomie  polilique^  ch.  vi,  sur  l'Iiidustrie  commerciale;  —  cli.  tu,  fvr  la 
Propriété;  —  cii.  viii,  sur  la  Libre  concurrence  ;—  cli.  it,  sur  les  Konopoles;^ 
ili.  XII.  sur  l'Absociation. 

1 

L'accaparemenl  n'est  autre  que  la  spéculation  qui  consiste 
à  retirer  de  la  circulation  le  plus  possible  d'une  denrée,  afin 
que,  la  rareté  sur  le  marché  amenant  la  hausse  du  prix,  on 
puisse  vendre  avec  un  fort  bénéfice. 

Usuellement  le  mot  est  pris  en  mauvaise  part  et  s'applique 
plus  spécialement  aux  spéculations  en  grains.  —  il  s'entend 
tantôt  de  Taccaparement  partiel,  tantôt  de  l'accaparement 
total. 

L'accaparement  ne  diffère  pas  au  fond  de  la  spéculation. 
ot  la  spéculation  elle-même  n'est  autre  que  l'opération  com- 
merciale. 

En  quoi  consiste  le  commerce?  —  N'est-ce  pas  à  acheter 
pour  revendre? 

Quel  motif  porte  les  hommes  à  prendre  celte  peine,  à  courir 
la  chance  de  perdre,  à  se  donner  cet  ennui,  cette  préoccupa- 
lion?  —  N'est-ce  pas  l'espoir  de  revendre  avec  avantage? 

Dans  tout  achat  on  spécule,  c'est-à-dire  qu'on  risque  plus 
ou  moins  de  perdre,  pour  couiir  plus  ou  moins  la  chance  de 
gagner.  Tout  achat  est  donc  un  accaparement;  car  tout  achat 
a  pour  effet  de  retirer  de  la  circulation  une  quantité  plus  ou 
moins  grande  d'un  produit,  avec  le  désir  de  le  raréfier,  avec 
l'espoir  d'en  voir  hausser  le  prix,  avec  l'intention  de  profiter 
des  besoins  des  consommateurs. 

'  2'  édition.  —  La  1  '•  édll.  dans  \c  Dictionnaire  vmveriel  4u  Commerce 
ef(/e/a  Navigation,  public  par  ^.  G\V\\\a\xm\Tv,  \%^ .. 


COMMERCE,    CHANGE,    AGIOTAGE.  243 

lalyse  la  plus  élémentaire  montre  donc  ce  qu'il  y  a  d'il- 
e,  d  absurde,  d'erroné  et  de  dangereux  dans  le  préjugé 
aire  qui,  en  condamnant  Taccaparement,  condamne  la 
ation,  l'opéralion  coinmerciale  ou  l'échange,  et  qui,  en 
(nnant  l'échange,  viole  la  liberté  et  la  propriété.  Suis-je, 
t,  bien  maître  de  ma  propriété,  suis-je  bien  libre,  si  je 
s  disposer  de  ce  que  je  possède  comme  je  l'entends, 
e  puis  l'aliéner  contre  autre  chose  dont  je  suppose  la 
si  on  plus  avantageuse  ? 

)i,  le  droit  d'accaparer,  c'est  le  droit  de  commercer, 
\  droit  de  propriété  ;  et  toute  mesure  faisant  obstacle  à 
It,  est  la  violation  de  ce  droit,  en  même  temps  que  du 
>e  de  justice. 

II. 

choses  ont  été  heureusement  ainsi  faites  que  ce  droit 
te  de  soi-même,  et  que  plus  la  liberté  et  la  possibilité 
ser  sont  grandes  et  plus  ses  inconvénients  pour  le  con- 
itcur  diminuent. 

'  accaparer  une  certaine  masse  de  denrées,  il  faut  des 
IX  qui  ne  se  réunissent  pas  sans  peine,  et  qui  ne  se 
>ent  qu'en  vue  d'un  bénéfice  ;  or,  pour  obtenir  ce  béné- 
faut  revendre  ;  et  le  besoin  de  revendre,  excité  par 
du  profit,  par  la  crainte  de  perdre,  par  la  nécessité  de 
augmenter  les  frais  d'intérêt  et  autres,  est  le  correctif 
l  de  l'envie  d'accaparer.  Ajoutez  l'action  de  la  concur- 
]ui  pousse  d'autres  capitalistes,  d'autres  spéculateurs, 
1  même  voie,  et  qui,  en  précipitant  la  vente,  fait  cesser 
arement,  en  faisant  baisser  les  prix, 
lit  de  l'accaparement  un  peu  considérable  est  donc  des 
ires,  non-seulement  à  cause  du  capital  qu'il  nécessite, 
j  prix  qui  s'élève.  Tout  le  monde  pouvant  acheter,  l'ac- 
Lir,  s'il  voulait  pousser  trop  loin  son  ambition,  serait 
de  payer  très-cher  pour  avoir  seul  toute  la  denrée, 
causes  modératrices  agissent  d'a\\Vaul^\w%  è-w«^Q^^- 


246  HOTES   ET   PETITS  TRAITES. 

ment  que  le  commerce  jouit  de  plus  de  liberté,  que  le  marché 
est  plus  étendu.  C'est  ce  que  confirme  Texpérience. 

La  pratique  commerciale  montre  que  l'accaparement  n'est 
praticable  et  pratiqué  que  sur  des  articles  dont  la  quantité 
est  limitée  et  ne  peut  être  accrue  par  de  nouveaux  arrivages» 
Telles  sont,  par  exemple,  diverses  denrées  exotiques  :  les  in: 
digos,  les  épices,  etc.,  d  une  provenance  éloignée,  dont  h 
consommation  est  relativement  peu  étendue,  qui  ne  donnent 
pas  lieu  à  des  arrivages  incessants  et  dont  Tachât  peut  être  fait 
par  un  petit  nombre  de  détenteurs  plus  ou  moins  concentrés. 
Dans  le  cas  contraire,  lorsque  les  approvisionnements  se  font 
d'une  manière  incessante,  lorsque  les  opérations  sont  fré- 
quentes, lorsque  le  travail  est  divisé  entre  les  négociants,  le 
concert  des  capitaux  et  des  spéculateurs  est  impossible  ou 
n'est  pas  longtemps  possible,  ce  qui  revient  au  même. 

m 

C'est  précisément  dans  cette  catégorie  que  se  trouvent  les 
Céréales,  qui  ont  le  plus  souvent  donné  lieu  à  des  craintes 
d'accaparement  et  qui  se  prêtent  le  moins,  à  cette  opération, 
tant  a  cause  des  raisons  que  nous  venons  de  rapporter  que 
par  suite  de  leur  nature  propre. 

Les  spéculations  en  céréales  nécessitent  en  général  de  gran- 
des sommes;  elles  se  font  sur  des  marchés  très  -  ètendns, 
très-éloignés,  et  pour  les  monopoliser  il  faudrait  réunir  des 
capitaux  immenses,  ce  qui  n  est  pas  chose  facile;  car  pour 
cela  il  faut  que  les  possesseurs  aient  confiance  dans  la  bonté 
de  l'affaire,  dans  la  probité  et  l'habileté  de  ceux  qui  les  sol- 
licitent, dans  la  durée  des  circonstances  favorables  à  la  spé- 
culation :  toutes  conditions  qui  ne  se  rencontrent  pa^  à  la  fois. 
Supposez  les  capitaux  réunis,  il  faudrait  encore,  pour  mono- 
poliser la  spéculation,  exercer  une  action  qui  dépasse  les  fa- 
cultés des  chefs  d'une  entreprise. 

A  ces  difficultés  viennent  s'ajouter  cellos  qui  résultent  df 
In  nature  de  la  denrée.  Loîî  cët^^W?»  ç»QK\l\vn  produit  encorn- 


COIIHERCE,    CHANGE,   AGlOTàGE.  247 

brant  et  susceptible  de  s'avarier  rapidement  par  l'action  de 
Tairlrop  sec  ou  trop  humide,  et  d'être  dévoré  par  les  ani- 
maux ou  les  insectes.  De  là  des  difficultés  et  des  frais  de  trans- 
port, de  magasinage,  de  manutention  et  de  garde  très-onéreux, 
qui  ne  tarderaient  pas  à  absorber  les  bénéfices  de  l'affaire, 
ou  à  grossir  les  pertes,  si  on  ne  se  hâtait  de  vendre.  Il  y  a 
plus,  c'est  qu'en  général  il  faut  vendre  avant  que  la  future  ré- 
colte ne  vienne  faire  baisser  les  prix,  et  parce  que  Je  blé  ne 
peut  se  conserver  longtemps  ;  de  sorte  que  l'accaparement 
est  sans  cesse  combattu  par  la  détérioration  incessante  de  la 
denrée,  par  les  frais  de  magasinage ,  de  manutention  et  de 
garde,  par  les  frais  d'assurance,  par  Tintérêt  du  capital,  etc., 
qui  poussent  sans  cesse  à  la  vente,  c'est-à-dire  à  la  cessation 
de  l'accaparement,  concurremment  avec  Tappel  d'un  béné- 
fice réalisable,  ou  la  crainte  d'une  perle. 

Ainsi  l'accaparement  trouve  ses  limites  et  sa  compensation 
en  lui-même  et  dans  la  nature  des  choses  ;  et  cela  s'opère  de 
façon  à  ce  qu'il  ne  produise  en  général  que  des  résultats  utiles 
à  la  société. 

Que  sont,  en  dernière  analyse,  les  accapareurs?  sinon  des 
spéculateurs  qui  profitent  des  époques  d'abondance  pour  re- 
cueiUir,  accumuler,  conserver  les  denrées,  et  pour  les  rendre 
à  la  circulation  aux  époques  de  rareté  ;  —  ou  bien,  des  spécu- 
lateurs qui  prennent  ces  denrées  dans  les  lieux  où  elles  sont 
en  plus  grande  quantité  et  à  plus  bas  prix,  pour  les  fah*e 
transporter  dans  les  lieux  où  elles  sont  plus  rares  et  plus 
chères.  Dans  ce  dernier  cas,  ils  transportent  les  substances 
d'un  lieu  dans  un  autre  ;  comme  dans  le  premier  cas  ils  les 
transportent  d'un  temps  à  un  autre.  Dans  les  deux,  ils  font 
une  œuvre  utile;  ils  répartissent  les  récoltes,  ils  équilibrent 
les  prix,  arrêtant  tantôt  la  hausse  et  tantôt  la  baisse,  faisant 
servir  l'abondance  à  la  diminution  de  la  rareté,  et  fonction- 
nant, en  dernière  analyse,  comme  autant  de  greniers  de  réserve 
ou  d'abondance,  sans  les  inconvénients  inhérénls  à  ces  insti- 
tutions, sur  le  compte  desquelles  les  gouvernements  commen- 
cent à  être  édifiés. 


248  50TES   ET   PETITS  TRAITÉS. 

Or,  CCS  ciïets  réparateurs  et  sociaux  résultant  de  Taccapa- 
rement  en  dépit  de  Tesprit  individuel  et  étroit  qui  Fanirae, 
se  produisent  plus  de  nos  jours  que  dans  le  passé  ;  ils  se 
produiront  davantage  dans  l'avenir,  ad  fur  et  à  mesure  que 
les  obstacles  matériels  disparaîtront,  que  les  voies  de  trans- 
port se  perfectionneront,  que  le  commerce  deviendra  plus 
libre,  que  les  débouchés  seront  plus  assurés  et  plus  réguliers, 
que  tous  les  rapports  matériels  et  moraux  des  peuples  s'ac- 
croîtront. 

Si  l'action  du  spéculateur  en  grains,  de  l'accapareur,  est  utile 
aux  consommateurs,  elle  ne  l'est  pas  moins  au  producteur, 
à  qui  elle  facilite  Técoulement  de  sa  récolte  au  fur  et  à  me- 
sure qu'elle  est  prêle,  efi  lui  économisant  une  partie  du  temps 
qu'il  consacrerait  au  placement  de  ses  produits,  en  lui  faisant 
avoir  de  ses  denrées  un  prix  rémunérateur. 

Le  préjugé  produit  des  effets  inverses  :  tendant  à  la  viola- 
tion de  la  liberté  et  de  la  propriété,  il  arrête  la  spéculation  et 
le  commerce;  il  produit  la  stagnation  et  la  mévente;  il  dé- 
courage le  producteur  et  arrête  l'essor  de  la  culture.  De  sorte 
que  les  maux  que  l'on  redoute  comme  effets  de  Taccapare- 
raent  (la  non-circulation  des  grains,  leur  rareté,  leur  cherté, 
la  misère  et  la  souffrance),  résultent  précisément  des  entraves 
que  le  préjugé  conseille  aux  administrations,  des  violences 
qu'il  inspire  aux  populations  ;  et  que  les  véritablejs  accapa- 
reurs nuisibles,  dans  l'acception  usuelle  du  mot,  sont  d'une 
part  les  émeutiers,  et  d'autre  part  les  administrateurs  qui 
interviennent  autrement  que  pour  garantir  la  libre  circulation 
des  grains. 

L'accaparement,  disait  un  économiste  du  xviii*  siècle  \ 
ne  peut  donc  avoir  4ieu  que  dans  le  cas  où  le  commerce  est 
gêné  par  les  prohibitions  et  restreint  par  des  privilèges  eido- 
sif  accordés  à  des  monopoleurs.  Par  exemple,  quand  il  y  a 
d'une  part  des  défenses  générales  à  tous  les  producteurs  d'une 
denrée  de  la  vendre  ailleurs  que  dans  les  halles  el  marchés 

*  L'abbé  Bonrdeau  :  Encyclope'die  méthodique  Commerce,  1785. 


COMMERCE,    CHAKGE,    AGIOTAGE.  249 

publics,  et,  d'autre  part,  des  commissionnaires  favorisés,  qui 
)nt  seuls  les  droits  d'acheter  dans  les  maisons  particulières, 
!es  privilégiés  peuvent  accaparer,  surtout  s'ils  sont  assurés 
)ar  avance  du  débit  avantageux,  ou  même,  ce  qui  est  plus  ordi- 
laire,  s'ils  achètent  ou  vendent  au  compte  du  public  avec  une 
jermîssioh  de  perdre  une  partie  des  fonds  qui  leur  sont  confiés. 
Llors  leur  intérêt  est  de  ruiner  les  autres  commerçants  en 
chetant  plus  cher  qu'eux  et  en  vendant  à  meilleur  marché. 
Is  multiphent  par  là  le  droit  de  commission  et  les  autres  bé- 
léfîces  permis  et  illiciles.  Le  moyen  le  plus  simple  et  le  plus 
ertain  d'empêcher  les  accaparements  est  donc  dans  la  liberté 
1  plus  parfaite,  sans  prohibition,  sans  injonctions,  surtout 
ans  permissions  particulières,  ni  commissions  pour  le  pu* 
lie.  » 

IV 

Cepréjugéacomme  tantd'aulressesra'cines  dans  l'ignorancTe 
es  populations,  qui»  faute  d'instruction  économique,  s'enflent 
ux  premières  apparences,  et  dans  les  notions  erronées  qu'on 
longtemps  eues  et  que  certains  administrateurs  ont  encore  sur 
rpropriété,  l'échange  et  la  formation  des  prix,  le  rapport  du 
réducteur  avec  le  consommateur,  etc.  Le  public,  par  exemple, 
ublie  que  la  hausse  des  subsistances  a  pour  cause  première 
i  rareté,  la  disette,  et  s'en  prend  aux  cultivateurs  et  aux  agents 
)mmerciaux,  qu'il  accuse  de  produire  artificiellement  la  hausse 
es  prix,  qui  est  dans  leur  désir,  mais  qui,  généralement  par- 
ut, n*est  pas  dans  leur  pouvoir,  par  suite  de  l'ordre  naturel 
abli  dans  les  choses  de  ce  monde  par  l'ordonnateur  suprême, 
i  hausse  des  prix  peut  profiter  (il  n'en  est  pas  toujours 
nsi)  à  ces  mêmes  producteurs  ou  agents  commerciaux,  mais 
y.  a  précisément  dans  ce  profit  un  appât  à  la  libre  concur- 
ince  des  producteurs  et  des  capitalistes,  qui  ne  lardent  pas 
mettre  fin  à  ce  monopole  transitoire,  qui  est  le  résultat  d'un 
îcident  climatérique  et  des  circonstances  humaines  ou 
irticuliéres  qui  ne  sont  pas  au  pouvoir  de  ceux  qui  en  pro- 
ent. 


250  NOTES   ET    PETITS   TRAITÉS. 

En  partant  de  ce  faux  point  de  vue,  on  conçoit  que  rhostOilé 
de  Topinion  a  d* autant  plus  d*aliments  que  la  production  agri- 
cole est  plus  arriérée,  que  le  commerce  est  moins  étendu, 
que  la  circulation  des  subsistances  est  plus  empêchée  par  les 
obstacles  matériels  et  par  les  obstacles  administratifs,  par 
le  manque  de  voies  de  communication,  rinsécUrité  des 
routes,  par  les  douanes  locales,  par  les  règlements  des  mar- 
chés, etc.,  etc.: — toutes  entraves  qui  avaient  jadis  pour  effet 
(ou  qui  ont  encore  pour  effet  dans  les  pays  arriérés)  de  pro- 
duire la  stagnation,  la  rareté,  la  hausse  des  prix. 

Or,  il  est  important  de  Remarquer  ici  que  ces  entraves  ne 
facilitent  pas,  comme  on  le  dit  souvent  et  comme  on  Ta  écrit 
tant  de  fois,  l'approvisionnement,  et  qu'elles  empêchent  au 
contraire  que  ses  opérations  ne  se  multiplient  et  n*afTectent, 
par  leur  nombre,  le  caractère  de  spéculation  et  de  commerce 
rationnels  des  grains,  et  ne  produisent  l'abondance  et  le  bon 
marché.  Lorsque  les  communications  sont  difficiles,  lorsque 
le  commerce  n'est  pas  organisé  et  incessant ,  la  moindre  opé- 
ration on  grains  semble  être  la  cause  de  la  cherté,  aux  po- 
pulations toujours  prêtes  à  ciier  à  l'accaparement  et  à  la 
spoliation.  Si  l'approvisionnement,  chose  si  grave  et  si  consi- 
dérable dans  l'économie  des  villes,  est  devenu  de  nos  jours 
l'objet  d'une  préoccupation  secondaire  pour  les  administrations, 
c'est  uniquement  parce  que  les  spéculateurs  ou  accaparenrs 
ont  pu  multiplier  leurs  opérations  et  leurs  manœuvres,  grâce 
aux  facilités  matérielles  et  nombreuses  qu'ils  ont  pu  avw. 

En  France,  cette  hostiUté  s'est  accrue  dans  le  dernier  siède 
par  le  fait,  et  plus  tard,  par  le  souvenir  d'une  association  fo- 
meuse  qui  a  reçu  de  l'indignation  pubHque  la  déiiominatioD 
de  pacte  de  famine.  On  dit  que  cette  compagnie  ^,  formée  vers 
le  commencement  du  siècle  (1750),  s'était  plus  tard  constituée 
sous  les  auspices  de  Tautorité  du  roi  ;  qu'elle  se  composait  de 
financiers,  de  gouverneurs  et  d'intendants  de  province,  demt- 
gistrats  et  d'administrateurs  ;  qu'elle  agissait  avec  des  capitaui 

'  Sous  la  raison  Malifuet. 


COMUEUCE,    CHANGE,   AGIOTAGE.  251 

éuorines,  et  qu'elle  exportait  avec  de  grands  bénéfices,  à 
Taide  de  ses  entrepôts  établis  à  Jersey  et  à  Guernesey.  11  est 
difficile  d'apprécier  dans  quelle  mesure  ces  assertions  sont 
exactes,  et,  en  tout  cas,  une  pareille  association  n'avait  en 
soi  rien  de  répréhensible  et  rien  de  dangereux  :  rien  de  répré- 
hensible,  puisque  la  compagnie  employait  ses  capitaux  à 
acheter  pour  revendre;  —  rien  de  dangereux,  parce  que  la 
libre  exportation  encourage  l'agriculture  et  la  production. 
Ainsi  que  le  disait  Quesnay  :  «  Tel  est  le  débit,  telle  est  la  repro- 
duction ;  »  et  quand  les  produits  s'écoulent  et  se  vendent 
bien,  «  cherté  foisonne.  »  Nous  raisonnons  dans  l'hypothèse 
où  la  compagnie  n'a  pas  été  aidée  par  des  mesures  et  des 
influences  tendant  au  monopole,  ce  qui  serait  assez  difficile  à 
croire.  Quoi  qu'il  en  soit,  une  pareille  association  serait  im- 
possible de  nos  jours,  parce  que  les  pouvoirs  publics  sont  for- 
cément plus  honnêtes,  les  transports  plus  faciles  et  la  presse 
généralement  plus  libre  et  mieux  avertie. 


Les  économistes,  dès  leur  apparition  (le  premier  écrit  de 
Quesnay  sur  les  grains,  dans  V'Encyclopédie^  est  de  1757), 
vinrent  réagir  contre  celle  tendance  de  l'opinion,  et  deman- 
der la  libre  circulation. des  grains  à  l'intérieur  et  à  l'extérieur. 
Les  débals  auxquels  ils  donnèrent  lieu,  les  décrets  qu'ils  inspi- 
rèrent à  quelques  administrateurs,  partisans  de  leur  doctrine» 
surexcitèrent  la  masse  de  l'opinion  plus  qu'ils  ne  la  convain- 
quirent. Quand  arriva  la  révolution  de  89,  les  plaintes  devinrent 
plus  vives  ;  et,  pendant  les  années  qui  suivirent,  le  préjugé 
s'accrut  par  l'effet  de  Tanimation  générale  produite  par 
l'ébfanlement  social,  le  désordre,  les  déclamations  et  les 
fausses  mesures  des  administrations,  par  la  haine  désespérée 
des  partis,  par  les  mouvements  populaires  dont  le  résultat 
naturel  fut  la  suspension  de  l'activité  commerciale,  l'interrup- 
tion des  communications  et  le  ralentissement  des  cultures; 
De  même  qu  on  avait  cru  à  un  pacte  d<^tam\ive,  wv  w\5L\.V\i:wi. 


252  ROTES  ET   PETITS  TAAlTis. 

conspiration  générale  du  parli  de.  la  cour  ou  de 
orléaniste  ou  de  toute  faction,  pour  afTaoïer  la  po 
De  là  tant  de  sanglantes  émeutes,  et  ces  mesures  ab 
draconiennes  qui  ont  contribué  à  accroître  la  disette, 
le  préjugé  et  dont  Taction  s'est  fait  sentir  sous  le  prei 
pire  et  se  fait  encore  sentir  de  nos  jours. 

Le  décret  des  26-28  août  1795  a  rangé  Taccapan 
nombre  des  crimes  capitaux,  et  prononcé  la  peine 
contre  les  accapareurs  !  Ce  décret  déclare  accapareurs 
qui  dérobent,  à  la  circulation,  des  marchandises  ou  de 
première  nécessité,  qu'ils  achètent  et  tiennent  enfern 
un  lieu  quelconque,  sans  les  mettre  en  vente  journell 
publiquement  ;  2*  ceux  qui  font  ou  laissent  périr  vo 
ment  les  denrées  et  marchandises  de  première  i 
(art.  2  et  3).  Aux  termes  du  même  décret  (art.  4), 
cliandises  de  première  nécessité  sont  :  le  pain,  la  v 
vin,  les  grains,  les  farines,  les  légumes,  les  fruits.  Je 
le  vinaigre,  le  cidre,  Teau-de-vie,  le  charbon,  le  bois 
le  soude,  le  savon,  le  sel,  les  viandes  et  poissons  sec 
salés  et  marines,  le  miel,  le  sucre,  le  chanvre,  le  pa 
laines  ouvrées,  les  cuirs,  le  fer,  Tacier,  le  cuivre,  le: 
la  toile,  et  généralement  tontes  les  étoffes,  ainsi  que 
liéres  premières  qui  servent  à  leur  fabrication,  les 
exceptées.  Un  autre  décret  du  29  août  1795  range 
sines,  les  brais  et  goudrons  parmi  les  denrées  dont  l 
rement  est  défendu. 'Un  décret  des  27-28  frimaire 
considère  pas  les  papiers  imprimés  comme  objet  de  p 
nécessité. 

On  juge,  par  ces  définitions  légales  de  Taccaparemcr 
cette  liste  des  denrées  dont  Taccaparemenl  était  déA 
portée  de  ce  décret  des  26  et  28  août  i  793,  qui  a 
(art.  12),  au  dénonciateur  de  Taccaparement  un  tiers 
duit  des  marchandises  (le  deuxième  tiers  aux  indigen 
troisième  tiersàri^jtat),ou  une  gratification  proportion 
gravité  de  sa  dénonciation,  si  les  marchandises  avaient 
truites  ! 


COMMERCE,   CHâKGF,    Ar.IOTAGE.  255 

Avec  un  pareil  décret  toute  opération  commerciale  sur  les 
nrées  spécifiées  pouvait  être  considérée  comme  crime  capi- 
,  et  il  n'est  pas  étonnant  qu'il  y  ait  eu  tant  de  victimes  des 
nonciations,  et  qu'une  pareille  administration  ait  laissé  un 
avenir  abhorré. 

Mais  ce  qu'il  y  a  de  curieux,  c*est  que  cette  loi  d'ignorance 
de  colère  n'a  jamais  été  abrogée,  et  que  l'accaparement 
lisse  toujours  être  considéré  légalement  comme  crime  capi- 
1. 11  faut  dire  cependant  que  l'article  4-19  du  Code  pénal  ne 
mit  plus  que  d'un  emprisonnement  (de  un  mois  à  un  an)  et 
une  amende  (de  500  fr.  à  10,000  fr.)  tous  ceux  qui,  «  par 
unions  ou  coalitions  entre  les  principaux  détenteurs  d'une 
hme  marchandise  ou  denrée,  tendant  à  ne  pas  la  vendre 
1  à  ne  la  vendre  qu'à  un  certain  prix...,  auraient  opéré  la 
usse  ou  la  baisse  des  prix  des  denrées  ou  marchandises  au- 
ssus  ou  au-dessous  des  prix  qu'avait  déterminés  la  concur- 
nce  naturelle  et  libre  du  commerce.  » 
C'est  moins  draconien  ,  mais  ça  l'est  encore ,  et  de  plus 
îst  peu  intelligible.  Qu'est-ce  que  la  concurrence  naturelle 
libre  du  commerce  sans  le  droit  de  s'entendre  pour  vendre 
i  ne  pas  vendre,  sans  le  droit  de  faire  baisser  ou  hausser  les 
ix  en  vendant  ou  en  ne  vendant  pas,  selon  ses  propres  inspî- 
tions  ou  celles  des  autres?  et  pourvu  qu'on  ne  se  livre  pas 
des  manœuvres  déloyales. 

En  d'autres  pays,  à  part  les  circonstances  de  la  révolution, 
sauf  exception,  l'état  général  de  l'opinion  laisse  encore  fort   . 
faire  sur  ce  point  à" l'enseignement  éconouiique.  11  y  a  dans 
législation  anglaise  de  nombreuses  dispositions  pénales  pour 
Jnir  et  prévenir  l'accaparement.  On  trouve  déjà  dans  Smith 
iv.  IV,  chap.  v),  qui  fait  une  longue  digression  sur*  le  com- 
erce  et  la  législation  des  grains,  un  aperçu  historique  des 
^positions  qui  onfservi  de  base  à  la  critique  et  à  sa  lumineuse 
ssertation.  Toutefois  l'Angleterre  est  un  des  pays  où  la  légis- 
ion  et  l'opinion  publique  ont  fait  le  plus  de  progrés  en  cette  ^ 
itière,  comme  en  beaucoup  d'autres. 
En  France,  c'est  dans  les  Capitulaires  deCViarVem^çcv^oî^^^ 


254  NOTES  ET   PETITS  TRAnÉS. 

trouve  la  plus  ancienne  loi  connue  contre  les  accaparements;  elle 
a  été  suivie  depuis  par  une  foule  d'ordonnances  des  rois  et 
d'arrêts  des  parlements.  Chez  les  Romains,  à  diverses  époques, 
le  crime  d'accaparement  et  d'association  a  été  puni  d'amendes, 
de  confiscation  et  d'exil. 

L*opinion  des  masses,  y  compris  celle  des  classes  dites  éclai- 
rées, est  tout  aussi  peu  avancée  au  xix«  siècle  qu'elle  Pétait 
sous  les  Romains  au  commencement  de  notre  ère  *.  Elle  est 
encore  imbue  des  préjugés  grossiers  et  dangereux  qu'Adam 
Smith  comparait  déjà  (1775J  aux  soupçons  et  aux  terreurs 
inspirés  par  les  sorciers,  et  qu'on  ne  déracinera  des  esprits  que 
par  reflet  prolongé  d'un  enseignement  populaire  comprenant 
les  notions  de  l'économie  politique. 

VI 

Dans  tout  ce  qui  précède,  nous  avons  parlé  de  Taccapare' 
ment  opéré  sur  les  produits.  Dans  le  Dictionnaire  de  Vésmiy 
mie  politique^  M.  \mbroise  Clément  fait  remarquer  qu*il}t 
un  autre  accaparement  qui  peut  s'opérer  sur  les  moyens  de 
production,  tels  que  l'accaparement  de  mines  de  houille  o» 
autres  exploitations  minières  ;  l'accaparement  de  certaines 
entreprises  agricoles,  industrielles  ou  commerciales  :  forges, 
fabriques  de  glaces,  salines,  sources  thermales,  voitures  publi- 
ques, etc.  Les  réflexions  auxquelles  ces  espèces  d'accapareineiils 
peuvent  donner  lieu  ont  trouvé  leur  place  dans  le  Traité  éCko- 
nomie  politique,  en  parlant  de  l'Association  et  du  Monopole'. 

*  La  loi  Julia  punissait  l'accaparement  d'une  amende  de  vingt  éo» 

d'or. 

*  V.  5*  édition,  ch.  ix  et  xn. 


l'r 


COMMERCE,    CHANGE,   AGIOTAGE.  255 


III.  NOTICE  SUR  L'APPROVISIONNENEM* 

I.  Mécanisme  naturel  de  Tapprovisionneraent.  —  II.  Approvisionnements 
publics  en  grains  et  farines:  action  du  gouvernement;  action  du 
commerce.  —  ïlï.  Approvisionnement  d'eau  dans  les  villes.  —  IV. 
Approvisionnements  de  ménage.  —  V.  Approvisionnement  d'une 
armée. 

{Traité  d'Économie  politique ^  chap.  n,  sur  Tindaslrie  commerciale;  ch.  vu,  sur 
la  libre  concurrence;  —  chap.  ix,  sur  la  réglementation.) 


g  I.  MéeAnifliue  naturel  de  l'approvUioniienieiit. 

Il  n'y  a  pas  de  sujet  plus  intéressant  pour  une  population 
que  son  alimentalion.  Primo  vivere^  a  dit  Voltaire,  deinde  phi- 
losophari;  il  faut  vivre  d'abord,  on  peut  philosopher  ensuite. 
Mais  heureusement  la  nature  a  doué  Thoinine  d'un  stimulant 
énergique,  Tintérêt  individuel,  dont  Faction,  s'exerçant  uni- 
versellement, fait  naturellement  et  incessamment  correspon- 
dre Tapprovisionnement  au  besoin  d'alimentation  et  aux  autres 
besoins.  Il  rie  faut  pour  cela  qu'une  chose  :  la  liberté  et  la  sé- 
curité des  transactions.  La  nécessité  de  manger  et  de  se  pro» 
curer  de  quoi  satisfaire  aux  autres  exigences  de  la  vie  pro- 
voque la  culture  du  sol  ou  l'exploitation  des  mines  et  car- 
rières, qui  occupe  une  partie  de  la  population,  tandis  qu'une 
autre  partie  met  en  œuvre  les  produits  du  sol  et  échsCnge  son 
travail  et  ses  services  avec  la  première.  Elle  est  aidée  dans  cet 
échange  par  une  troisième  partie  de  la  population,  qui  sert 
d'intermédiaire,  s'occupant  plus  spécialement  de  répartir,  par 
le  transport  et  la  voie  des  échanges,  les  produits  agricoles  et 
les  produits  manufacturés  des  lieux  de  production  aux  lieux 
de  consommation,  des  mains  du  producteur  aux  mains  des 
Consomtnateurs.  Une  autre  grande  catégorie  de  travailleurs 
s^adonnent  aux  sciences,  à  l'enseignement,  aUx  lettres,  auX 

*  2*  editibn,  àugmeiitée  du  §  Il  relatif  àui  approvisionnements  publics, 
à  l'action  du  gouvemetnent  et  du  commerce.  —  La  1~  édit.  dans  le  Otc- 
^îonnaire  universel  du  Commerce  et  de  la  ^am^QXx(m^  pM\A\ê  ^Tix  U»  ^\r\- 
^o.umm,  i86.. 


256  SCOTES  ET   PETITS  TRAITÉS. 

fonctions  gouvernementales  (judiciaires,  militaires^  adminis- 
tratives), à  Tart  de  guérir,  aux  voyages,  aux  beaux-arts,auxarts 
d'agrément,  etc.,  et  fournissent  plus  ou  moins  indirectement 
ou  avec  le  secours  d'arts  intermédiaires  leurs  produits  ou 
leurs  services  aux  classes  que  nous  venons  de  citer  et  qui  les 
payent  plus  ou  moins  directement  ou  avec  le  secours  d*inte^ 
médiaires  par  des  produits  agricoles  ou  manufacturés,  parmi 
lesquels  les  subsistances  figurent  en  quantité  notable.  Ce  qui 
anime  tout  ce  monde,  ce  qui  stimule  Tagriculleur,  Tacheteurilc 
manufacturier,  le  commerçant,  Tartiste,  le  savant,  Textrac- 
teur  ou  Touvrier,  c'est  le  Besoin,  c'est  l'Intérêt,  c'est  la  libre 
Concurrence.  C'est  ainsi  que  la  production  de  toute  chose,  que 
la  séparation  des.  occupations,  que  la  circulation,  l'échange 
et  la  répartition  des  produits  se  font  d'elles-mêmes,  et  que  le 
Commerce,  universellement  répandu  et  reliant  toutes  les 
branches  du  travail  entre  elles,  exerce  l'action  incessante ie 
l'approvisionnement . 

L'autorité  publique  de  l'État,  ou  de  la  Province,  ou  de  la 
Commune  n'a  donc  pas  à  s'immiscer  dans  des  rouages  qui 
fonctionnent  bien  sans  eux,  et  qui  ont  été  conçus  par  l'or- 
donnateur suprême  pour  fonctionner  sans  eux.  Lear  missioa 
est  simplement  de  se  tenir  attentifs,  de  veiller  à  ce  que  des 
obstacles  et  des  entraves  ne  viennent  déranger  la  nature  des 
choses,  à  faire  que  la  liberté  et  la  sécurité  des  transactions 
soient  parfaites,  et  ensuite  à  laisser  faire  et  à  laisser  passer, 
c'est-à-dire  à  laisser  travailler  et  à  laisser  échanger.  C'est  à 
cette  combinaison  si  simple  qu'a  conduit  l'économie  politique; 
mais  on  a  longtemps  cru  le  contraire,  et  l'opinion  ne  s'est  pas 
encore  rangée  entièrement  du  côté  de  la  science.  De  sorte  que 
tous  les  gouvernements  ont  été  conduits  et  que  la  plupart  sont 
encore  conduits  à  se  préoccuper  de  mesures  administratives 
capables,  ou  soi-disant  telles,  de  faciliter  les  approvisionne- 
ments, mais  dont  le  résultat  a  toujours  été  contraire  au  but 
qu'ils  se  proposaient. 


COMMERCE,   CHANGE,   AGIOTAGE.  257 


§  II.  Appro¥i»ioiinenieiiUi  publie»  en  ipraiiM  el  farine». 
— AelioB  dn  souvemenieiie;  «etioB  di4  eomnieree. 

C'est  surtout  à  propos  des  subsistances  alimentaires  et  par- 
liculièrement  des  grains  ou  farines  que  les  gouvernements  des 
États  ou  des  grandes  villes  ont  recherché  dans  leur  interven- 
vention  et  la  réglementation  les  moyens  de  faire  ou  de  faci- 
liter rapprovisionnement. 

Ces  moyens  ont  consisté  dans  le  passé  et  consistent  encore 
de  nos  jours  dans  Tachât  des  grains  et  leur  revente  par  Tauto- 
rite,  —  dans  la  conservation  des  réserves  dans  des  maga- 
sins publics,  dits  greniers  d'abondance^  —  dans  la  prescription 
de  réserves  aux  boulangers,  —  dans  la  prohibition  de  ventes 
autres  que  celles  effectuées  sur  le  marché,  —  la  prohibition, 
sous  des  peines  très-fortes,  de  Taccaparement, — la  prohibition 
d'exporter  les  grains,  —  ou  de  les  employer  à  la  distilla- 
tion, etc^ 

Toutes  ces  opérations  et  ces  mesures  ne  peuvent  produire 
ce  qu'on  en  attend,  car  elles  n'ont  aucune  efficacité  ;  elles 
donnent,  de  plus,  lieu  à  de  nombreux  abus,  et  ont  le  grave 
inconvénient  de  décourager  le  commerce  et  d'en  suspendre 
l'action.  — Parlons  d'abord  des  achats  de  grains  par  U autorité . 

Les  agents  d'une  administration  générale  ou  à'une  adminis- 
tration urbaine  sont  parfaitement  incapables  de  faire  les 
achats  à  propos  et  avec  avantage.  Ils  sont  toujours  mal  ren- 
seignés sur  la  nature  des  récolles  et  la  situation  des  appro- 
visionnements locaux.  Aussitôt  qu'ils  se  mettent  en  mesure 
d'agir,  leur  préoccupation  et  leurs  démarches  jettent  l'a- 
larme dans  le  pays  et  sont  cause,  d'une  ^part,  que  tous  les 
particuliers  cherchent  à  grossir  leurs  approvisionnements,  et, 
d'autre.part,  que  les  détenteurs  de  grains  et  de  farines  devien- 
nent moins  empressés  à  vendre  et  plus  exigeants,  d'où  ré- 
sultent le  ralentissement  des  échanges  et  de  la  circulation  des 
grains,  l'augmentation  de  la  demande,  la  diminution  de  l'offre 
et  finalement  la  hausse  des  prix  qu'on  voulait  prévenir. 


260  HOTES   ET   PETITS  THAITÉS. 

1 8H ,  les  informations  du  gouvernement  lui  avaient  exagéré  le 
déficit;  en  1846,  elles  le  lui  avaient  caché. 

En  4846,  le  gouvernement  rendit  le  commerce  des  céréales 
plus  libre  en  supprimant  provisoirement  le  tarif  des  céréales  ; 
mais  comme  il  prit  cette  mesure  fort  tard,  elle  ne  produisit 
pas  lous  les  effets  qu'on  pouvait  en  attendre,  le  commerce 
n'ayant  pu  prendre  à  temps  les  dispositions  nécessaires  pour 
combiner  ses  spéculations  et  organiser  ses  relations.  Or,  un 
des  avantages  du  commerce  libre  consiste  principalement  dans 
la  permanence  de  cette  organisation  commerciale  toute  prête 
au  moment  de  la  disette  pour  fonctionner  en  vue  de  Tappro- 
visionnement  et  de  Taccroissement  de  l'importation  des  cé- 
réales. Le  gouvernement  de  1846  n'osa  point  proposer  aux 
chambres  la  suppression  du  droit  sur  les  bestiaux,  les  viandes 
et  les  autres  substances  alimentaires  ! 

En  1853,  au  début  de  la  disette  qui  s'est  prorogée  par  suite 
de  la  faiblesse  des  récoltes  de  1854,  1855  et  1856,  le  gouver- 
nement ^supprima  de  bonne  heure  les  droits  sur  les  céréales 
et  réduisit  radicalement  les  droits  sur  les  viandes  et  les  bes- 
tiaux. Il  eut  aussi  le  bon  esprit  de  rassurer  de  bonne  heure  le 
commerce  en  déclarant,  comme  celui  de  1817,  que  l'action  de 
l'administration  serait  plus  nuisible  qu'utile  dans  les  opéra- 
tions relatives  aux  achats  des  substances  alimentaires,  et  que 
le  commerce  seul  était  capable  de  faire  venir  et  de  répandre 
dans  toutes  les  localités  le  plus  d'aliments  possibles.  Toutefois, 
soit  par  .faiblesse,  soit  par  préjugé  ou  pour  ne  pas  brusquer 
l'opinion  des  masses,  il  établit  des  prohibitions  regrettables, 
telles  que  la  prohibition  de  distiller  les  céréales  et  la  prohibi- 
tion de  la  sortie  des  pommes  de  terre,  des  légumes  secs,  des 
châtaignes,  etc. 

L'exposé  des  expériences  faites  chez  les  autres  peuples  de- 
puis soixante  ans  donne  des  faits  analogues.  En  1856-1857,  le 
gouvernement  espagnol,  commettant  la  faute  des  gouverne- 
ments français  de  1811  et  1817,  a  voulu  faire  des  achats  par 
lui-même,  et  a  dépensé  en  pure  perte  une  somme  assez  consi- 
dérable  pour  ne  produire  (\\ie  dvi^  tfe^uUats  fort  insignifiants. 


COMMERCE,    CHARGE,   AGIOTAGE.  261 

Les  greniei's  d'abondance^  ou  magasins  publics,  tenant  en 
réserve  des  grains  pour  les  temps  de  disette,  doivent  être  mis 
au  nombre  des  illusions  de  l'administration  et  du  public.  Ce 
sont  des  institutions  qui  ont,  dit-on,  existé  dans  Tantiquité, 
dans  Tenfance  des  sociétés,  mais  qu'il  n*a  jamais  été  possible 
de  réaliser  de  nos  jours. 

L'histoire  nous  parle  des  approvisionnements  de  Joseph  en 
Egypte  à  la  suite  des  songes  de  Pharaon.  Ce  ministre  patriarche 
amassa  pendant  sept  ans  le  cinquième  de  la  récolte  et  le  res- 
serra dans  les  villes,  et  quand  vinrent  les  années  de  famine, 
il  le  distribua*. 

Les  Grecs  connurent  aussi  les  greniers  d'abondance  ;  il  y  avait 
des  dépôts  publics  dans  Athènes,  à  TOdéon,  au  Pompéien  et  h 
l'Arsenal  maritime. Démosthéne  fit  partie  des  st/onom^,  c'est-à- 
dire  des  administrateurs  de  ces  dépôts.  À  Sparte,  on  vivait  en 
communauté  et  on  devait  avoir  des  magasinsgénéraux.  A  Rome, 
on  cite  de  nombreux  greniers  qui  renfermaient  des  blés  ap- 
portés de  la  Sicile,  de  la  Sardaigne,  de  l'Âttiqueet  de  l'Egypte, 
et  dont  on  faisait  des  distributions  mensuelles  et  gratuites  à  di- 
verses catégories  de  prolétaires.  Mais  ce  sont  là  de  simples 
vestiges  historiques  qui  ne  prouvent  pas  grand'chose  dans  la 
question  qui  nous  occupe.  L'opération  de  Joseph  ne  semble 
pas  avoir  été  imitée  ;  Athènes  et  Sparte  étaient  deux  cités  fort 
restreintes,  et  de  plus  Sparte  était  une  espèce  de  caserne.  A 
Rome,  les  distributions  de  blé  étaient  une  simple  taxe  des 
pauvres,  et  les  magasins  dont  on  nous  parle  ne  fonctionnaient 
pas  comme  des  greniers  d'abondance. 

L'expédient  des  greniers  d'abondance,  que  l'on  retrouve 
dans  l'histoire  moderne  de  plusieurs  villes,  fut  un  de  ceux  aux- 
quels on  voulut  avoir  recours  sous  la  Révolution.  Un  décret  de 
la  Convention  du  9  août  1793  ordonna  la  formation  d'un  gre- 

*  Les  bâtiments  qu'on  appelle  au  vieux  Caire  les  greniers  de  Joseph  sont 
un  ensemble  de  cours  sans  voûtes  ni  couvertures,  entourées  de  murs  dont 
la  construction  remonte  aux  Sarrasins.  On  y  dispose  le  blé  qu'oir  paie  en 
tribut  au  grand  seigneur  de  toutes  les  parlies  de  l'Egypte.  Ce  sont  des 
dépôts  provisoires  qui  ne  fonctionnent  pas  comme  nos  greniers  d'abon- 
dance proprement  dits. 


262  ROTES  ET   PETITS  TRAITÉS. 

nier  d'abondance  dans  chaque  district  et  des  fours  publics 
dans  chaque  section  des  villes  :  —  le  Trésor  devait  tenir  cent 
millions  à  la  disposition  du  conseil  exécutif  pour  l'achat  des 
grains,  outre  ceux  que  les  particuliers  étaient  autorisés  à  ver- 
ser en  payement  de  leurs  contributions.  Par  un  autre  décret 
du  10  septembre,  la  Convention  régla  le  mode  de  distribution 
des  blés  ;  mais  ce  plan,  qui  aboutissait  à  des  distributions  gra- 
tuites et  à  une  taxe  des  pauvres,  ne  reçut  qu'un  faible  com- 
mencement d'exécution,  et  ne  fut  pas  suivi. 

Un  semblable  projet  fut  repris  sous  l'Empire  et  ne  fut  pas 
poussé  plus  loin.  Il  est  résulté  de  celte  tentative  l'érection  de 
vastes  magasins  sur  le  boulevard  Bourdon,  à  Paris,  restés 
pendant  un  demi-siécle  à  l'état  improductif. 

En  résumé,  des  greniers  d'abondance  nécessiteraient,  quand 
il  faudrait  les  remplir,  des  achats  par  l'autorité,  qui  auraient  les 
inconvénients  que  nous  avons  signalés  plus  haut;  il  en  serait 
de  même  quand  il  s'agirait  d'écouler  les  quantités  emmagasi- 
nées pour  la  vente;  ou  bien,  dans  la  plupart  des  cas,  cette  vente 
serait  remplacée  par  un  don  gratuit  ou  à  peu  près,  au  grand 
détrinient  du  trésor  public  et  sans  profit  pour  les  masses. 

Les  entrepôts  de  douanes  contiennent  souvent  des  quantités 
notables  de  céréales  et  de  farines,  et  sont,  par  le  fait,  de  véri- 
tables greniers  d'abondance  ;  mais  ils  résultent  des  spécula- 
tions du  commerce,  profitant  des  facilités  que  leur  offre  la 
douane,  et  ils  n'ont  aucun  rapport  avec  les  greniers  d'abon- 
dance d'organisation  administrative. 

Les  projets  avortés  de  greniers  d'abondance  ont  laissé  après 
eux  le  système  dit  des  réserves^  qui  consiste  dans  l'obligation 
imposée  aux  boulangers,  dans  plusieurs  villes,  de  tenir  en  ré- 
serve chacun  une  certaine  quantité  de  farine,  déposée  dans  un 
magasin  public.  Ces  réserves  sont  une  véritable  illusion  :  si  le 
commerce  n'en  avait  pas  d'autres  dans  ses  dépôts  naturels, 
par  suite  des  spéculations  auxquelles  il  se  livre ,  ces  ré- 
serves ne  pourraient  suffire  que  pour  un  petit  nombre  de 
jours.  Elles  donnent,  en  outre,  lieu  à  des  frais  de  transport, 
de  manutention,  de  garde,  d'avaries,  d'intérêt  du  capital,  à 


COMIIERCE,    CHANGE,   AGIOTAGE.  265 

une  perte  de  temps,  à  des  démarches  et  des  désagréments 
avec  la  police  qui  se  tradubent  par  une  élévation  des  prix. 

Toutes  les  prohibitions  de  vente,  ailleurs  que  sur  le  marché; 
toutes  les  entraves  à  la  circulation  ou  à  la  vente;  toutes  les  pro- 
hibitions d'accaparement  (V.  p.  244);  toutes  les  défenses  d'ex- 
portation et  de  distillation  sont  des  violations  de  la  propriété 
des  possesseurs  des  grains;  toutes  arrêtent  Finitiative  du  com- 
merce, soit  en  Teffrayant,  soit  en  lui  ôlant  Tappâl  d'un  béné- 
fice légitime,  soit  en  lui  faisant  courir  des  chances  de  perte  ; 
toutes  découragent  la  production  agricole  ;  toutes,  au  lieu  d'a- 
gir pour  faciliter  l'approvisionnement,  produisent  un  effet  in- 
verse. 

En  résumé,  les  approvisionnements  sont  l'affaire  du  com- 
merce et  non  celle  du  gouvernement.  Le  devoir  de  celui-ci  est 
dé  supprimer  toutes  les  entraves,  toutes  les  prohibitions,  —  et 
de  protéger  l'entière  liberté  des  transactions  et  des  marchés, 
la  sécurité  des  routes  pour  toute  spéculation,  toute  circulation, 
toute  exportation. 

a  Les  règlements  et  les  gènes  ne  produisent  pas  un  grain 
de  plus;  mais  ils  empêchent  que  le  grain  surabondait  dans  un 
lieu  ne  soit  porté  dans  les  lieux  où  il  est  plus  rare.  La  liberté, 
quand  elle  n'augmenterait  pas  la  masse  des  grains  en  encou- 
rageant la  produclion,  a  au  moins  l'avantage  de  répartir  le 
plus  promptement  et  le  plus  également  possible  les  grains  qui 
existent  *.  »  — Que  le  gouvernement  se  garde  donc  de  vouloir 
faire  des  approvisionnements  par  lui-même,  organiser  des- con- 
seils ou  des  commissions  de  subsistance,  faire  des  achats  et  des 
ventes,  et  se  mettre  à  la  place  du  commerce,  ou  jouer  le  rôle 
de  la  Providence.  —  Ce  sont  là  des  fonctions  en  dehors  de  sa 
nature  et  au-dessus  de  ses  forces.  En  se  les  donnant,  il  accroît 
la  disette  et  la  crise;  en  restant  dans  ses  attributions,  en  fai- 
sant respecter  l'ordre,  en  garantissant  la  sécurité,  en  faisant 
rendre  la  justice,  en  laissant  faire  au  commerce  tout  ce  qu'il 

*  TuRGOT,  Lettregsur  la  liberté  du  commerce  des  grains,  tome  I,  p.  198 
fie  se?  O^^vreSy  éd.  Quiilaumin, 


26  i  NOTBS  ET  PETITS  TRAITéS. 

peut  faire,  il  atténue  les  effets  déjà  crise  et  de  la  disette  ao^ 
tant  qu'il  lui  est  donné  de  le  faire. 

§  III.  Approvi^ioBneaieBe  d'eaa  ^mmm  Imi  Tilletf. 

L'eau  en  abondance  est  un  des  principaux  besoins  des  ta- 
milles  et  aussi  un  des  principaux  besoins  collectifs  des  grandes 
agglomérations  d'habitations  et  de  population.  Si  on  ne  peut 
en  faire  une  grande  consommation  pour  le  ménage,  pour  Ta- 
limentation  des  fontaines  et  des  lavoirs,  pour  Tarrosage  et  le 
nettoiement  des  rues  et  des  égouts,  les  conditions  de  Vhy. 
giène  ne  sont  pas  remplies  et  le  séjour  de  la  ville  est  dange- 
reux et  morbide  ;  de  sorte  que  les  municipalités  ne  sauraient 
faire  un  meilleur  emploi  des  ressources  que  les  citoyens  met- 
tent en  commun. 

Ce  genre  d'approvisionnement  diffère  par  sa  nature  de  la 
plupart  des  autres  en  général,  et  en  particulier  de  celui  que 
nous  venons  d'examiner.  La  concurrence  ne  peut  s*y  exercer 
complètement  dans  la  véritable  acception  du  mot.  On  conçoit 
parfaitement  la  liberté  complète  de  la  profession  de  porteur 
et  de  fournisseur  d*eau  ;  mais  Tautorilé  est  obligée  d'inter- 
venir pour  l'établissement  des  fontaines  et  l'aménagement  des 
eaux  de  la  communauté.  Elle  est  obligée  d'intervenir,  dans 
une  certaine  mesure,  quand  il  s'agit  de  placer  sous  le  sol  des 
rues  une  canalisation  assez  compliquée  de  tuyaux  distribu- 
leurs,  côte  à  côte  avec  ceux  du  gaz  à  éclairer. 

Dans  ce  cas,  le  soin  des  approvisionnements  de  l'eau  peut 
être  complètement  attribué  aux  municipalités  qui  font  faire  et 
entretenir  les  travaux  directement  par  leurs  agents  et  par  voie 
de  régie  ;  ou  bien  encore  (et  c'est  le  cas  le  plus  fréquent)  qui 
concèdent,  sous  de  certaines  conditions,  le  privilège  de  la 
fourniture  des  eaux  à  des  compagnies  particulières,  lesquelles 
s'entendent  ensuite  avec  ceux  des  habitants  qui  consentent  à 
payer  l'eau  au  prix  du  tarif  arrêté. 

Il  est  probable,  dit  un  économiste  qui  a  traité  le  môme  sujet, 
que  le  service  confié  à  des  compagnies  est  régi  avec  plus  d'é- 


COMMERCE,   change;   AGIOTAGE.  265 

conomie  et  d'intelligence  que  lorsqu'il  reste  sous  la  direction 
immédiate  des  municipalités;  car  toute  la  surveillance  et  toute 
ia  bonne  volonté  possibles  ne  sauraient  donner  aux  agents 
administratifs  le  stimulant  énergique  et  incessant  qu'apporte 
dans  le  service  des  compagnies  .l'intérêt  personnel  des  entre- 
preneurs ;  mais  cette  supériorité  de  gestion  profite  principa- 
lement aux  compagnies;  et,  d'un  autre  côté,  il  parait  résulter 
des  enquêtes  publiées  en  Angleterre  que  le  service  de  celles-ci 
se  concilie  difficilement  avec  les  besoins  de  toutes  les  classes 
de  la  population,  et  que  les  classes  pauvres  ne  peuvent  être 
bien  pourvues  d'eau  que  dans  les  villes  où  l'administration 
accepte  d'en  régler  la  distribution  ^ 

Sans  doute  la  municipalité  est  plus  libérale  et  se  laisse  plus 
facilement  entraîner  à  des  dépenses  ;  mais  il  y  a  ici  deux  ob- 
servations à  faire:  la  première,  que  les  classes  pauvres  payent 
plus  ou  moins  directement  et  plus  ou  moins  chèrement,  sur- 
fout dans  les  villes  à  octrois,  la  libéralité  des  agents  muni- 
cipaux ;  —  la  seconde,  que  l'administration  de  la  ville  peut 
obtenir,  en  renouvelant  le  bail  de  la  compagnie  concession- 
naire, les  réductions  de  prix  indiquées  par  l'expérience  et  le 
progrès  de  la  science  hydraulique.  Il  est  vrai  que  ce  moyen  ne 
'vaudrait  pas  à  beaucoup  près  celui  de  la  libre  concurrence, 
s'il  était  matériellement  possible  de  laisser  poser  des  tuyaux  à 
tout  entrepreneur  de  bonne  volonté. 

S IV.  Appro¥i»ioiuienieiit»  da  ménage. 

Une  croyance  assez  répandue,  c'est  qu'il  y  a  toujours  avan- 
tage pour  un  ménage  à  faire  de  gros  approvisionnements,  à 
chercher  à  se  passer  de  l'intermédiaire  du  marchand  et  du 
détaillant,  et  à  bénéficier  son  profit.  Sauf  pour  des  circon- 
stances ou  des  cas  exceptionnels,  il  y  a  une  illusion  dans  cette 
manière  de  voir,  et  voici  les  raisons  que  nous  avons  résumées 
ailleurs. 

*  M.  A.  Clément,  Diction,  de  VÉcon.  polit.,  reproduisant  l'opinion  de 
Horace  Say,  Étude»  sur  Vadministr,  de  la  ville  de  Paris, 


266  NOTES   ET   PETITS  TRAITÉS. 

«  1°  En  calculant  rigoureusement,  on  voit  qu'il  est  rare  de 
retirer  de  semblables  opérations  Tavantage  qu'on  s'en  était 
promis  :  d'abord  on  est  victime  de  son  inexpérience,  et  l'on 
paye  pour  les  fautes  que  Ton  fait  dans  un  métier  que  Ton  ne 
connaît  pas  ;  2"  on  est  exposé  non-seulement  à  être  trompé 
sur  les  qualités,  mais  à  perdre  par  les  avaries  ;  3**  si  les  mar- 
chandises ne  conviennent  pas  tout  à  fait,  il  faut  néanmoins  les 
garder,  tandis  qu'un  marchand  a  plusieurs  moyens  de  placer, 
chez  certaines  pratiques,  une  marchandise  qui  ne  convient 
pas  à  d'autres  ;  4-**  il  faut  un  local  spécial  pour  une  marchan- 
dise qu'on  a  fait  venir  en  provision,  et  qui  ne  peut  être  con- 
sommée qu'au  bout  d'un  certain  temps  ;  5°  l'avance  du  prix 
coûte,  en  général,  un  intérêt  qui  est  une  augmentation  de  dé- 
pense ;  6"  on  consomme  quelquefois  d'une  marchandise,  dont 
on  a  une  provision,  un  peu  plus  qu'on  n'aurait  fait  si  l'on  eût 
toujours  attendu  que  le  besoin  eût  forcé  d'acheter;  7"  on  ne 
compte  pas  les  faux  frais  et  les  risques,  toutes  choses  qui,  pour 
n'avoir  pas  été  rigoureusement  appréciées  dans  le  calcul  éco- 
nomique qu'on  a  cru  faire,  ont  néanmoins  une  valeur  qui 
renchérit  ce  qu'on  s'est  imaginé  acquérir  à.  meilleur  compte  ; 
8^  enfin,  pour  faire  cette  opération,  on  a  souvent  négligé  des 
affaires  bien  autrement  essentielles. 

«  Et  finalement  qu'a-t-on  épargné?  Le  plus  souvent  on  a 
évité  de  payer  à  un  commerçant  un  bénéfice  réduit  à  n'être 
tout  juste  que  le  salaire  d'une  façon  productive  qu'il  a  fallu 
donner  également  et  qui  a  coûté  bien  plus  cher.  L'attention  et 
les  soins  que  l'on  consacre  à  son  affaire  principale  sont  géné- 
ralement les  mieux  récompensés,  parce  que  ce  sont  les  plus 
éclairés,  les  nj^eux  dirigés,  ceux  où  l'on  est  le  mieux  servi  par 
son  expérience.  Lorsqu'on  veut,  au  contraire,  courir  après  plu- 
sieurs sortes  de  bénéfices,  on  risque  de  les  voir  s'échapper 
tous^» 

Les  publicistes,  qui  de  nos  jours  ont  traité  le  commerçant 
d'inutile  et  de  parasite,  ont-ils  bien  réfléchi  sur  la  vérité  de 

*  Traité 4' écon.  polit.,  5«  édjt.,  chap.  vi,  alinéa  153, 


COMMERCE,    CHANGE,    AGIOTAGE.  267 

ces  détails  qui  montrent  à  la  fois  i'utililê  du  rôle  des  intermé- 
diaires du  commerce,  comme  aussi  les  inconvénients  des  gros 
approvisionnements? 

En  ce  qui  touche  ces  derniers,  il  esl  évident  qu'ils  n*ont 
I  raison  d'être  dans  une  certaine  proportion  que  pour  tout  mé- 
nage éloigné  d*un  centre  de  consommation,  et  qu'en  tous  cas 
ils  n'ont  pas  pour  effet  de  diminuer  le  prix  des  produits  et  de 
faire  bénéficier  par  le  consommateur  le  profit  du  marchand. 

c  Partout  où  l'on  peut  facilement  se  procurer  en  tout  temps 
des  choses  dont  on  a  besoin,  dit  J.  B.  Say^,  il  ne  convient  pas 
de  faire  de  gros  approvisionnements  :  ils  occupent  de  la  place, 
se  détériorent  et  sont  exposés  à  devenir  la  proie  des  animaux 
et  des  voleurs  ;  enfin  ce  sont  des  valeurs  mortes,  des  capitaux 
oisifs  qui  pourraient  rapporter  un  revenu.  Les  meilleures 
provisions,  celles  qui  coûtent  le  moins  à  garder,  et  que  l'on 
court  le  moins  de  risque  à  perdre,  se  trouvent  chez  le  mar- 
chand. » 

§  V*  Approviflioimemene  d'ane  armée. 

C'est  la  tâche  la  moins  brillante  et  souvent  la  plus   dif- 
ficile de  ceux  qui  reçoivent  ou  se  donnent  la  mission  de  con- 
duire des  armées  en  campagne.  Il  faut  des  soins  infinis  et  un 
grand  talent  administratif  pour  faire  suivre  les  troupes  de  ce 
qui  leur  est  nécessaire  et  même  indispensable,  la  nourriture 
notamment.  Les  généraux  en  chef  pourvoient  aux  besoins  des 
corps  qu'ils  commandent,  au  moyen  d'agents  directs  ou  au 
moyen  de  fournisseurs  et  de  munitionnaires,  faisant  souvent 
avec  eux  des  marchés  scandaleux  dont  ils  sont  les  premiers  à 
profiter,  aux  dépens  des  troupes  et  au  grand  détriment  de  la 
morale  publique.  Dans  les  deux  cas,  le  commerce  intervient 
toujours  quand  il  peut,  et  est  un  puissant  auxiliaire  lorsqu'on 
s'adresse  à  lui  franchement,  quand  il  est  sûr  que  son  inter- 
vention sera  payée,  et  qu'il  ne  sera  pas  vilipendé,  maltraité  et 
rançonné  par  les  gens  d'uniforme.  L'expérience  a  prouvé  que 
celles  des  armées  qui  pillent  sur  leur  passage  sont  bien  moins 
*  Cours  camphtj  tome  II,  p.  236. 


9M  90TES  ET  RTfis  i%àn€s, 

appronskmiiées  que  celles  dont  les  soldats  ic&peilcMt  h  pro- 
priété et  payent  ce  dont  îk  ont  besoin.  Lwd  Wellîi^tim  a  ra- 
conté qu'il  s'était  partîcoiiérenient  bien  trooré  de  ce  simple 
procédé  pendant  la  gnerre  d'Espagne.  Son  année  était  beau- 
coup mieux  approTisionnée  que  l'année  française,  uniquement  * 
parce  que  le  paysan  et  le  mardiand  espagnols  saTaient  qu'il 
payait  convenablement  les  produits  et  les  services  dont  fl  avait 
besoin. 


IT.  LE  COHXERCE  DU  CHÂHGB* 

l.  Signficatkm  du  mot  Chance.  —  II.  Commerce  da  diange.  —  in.  Prix 
et  Pair  da  change.  —  lY.  Variatkms  da  prix  du  change. —  Y.  Do  change 
ffoi^sant,  lavorable  oa  défaTorable.  —  YI.  Opérations  de  change.  — 
Yll.  Arbitrages  de  banque.  —  YIII.  Ecrits  sar  le  change.  —  VL.  Cootnt 
de  change. 

I  !•  «icaUleatiMi  dm  WÊmê  duuise. 

Le  mot  de  Change^  a,  en  dehors  de  Tacception  littéraire, 
qui  n'est  elle-même  qu'un  trope  de  racceplion  de  vénerie,  plu- 
sieurs significations  économiques  et  commerciales  qu'il  est  im- 
portant de  préciser  tout  d*abord. 

II  indique  une  des  branches  du  commerce  des  banquiers, 
le  commerce  de  place  en  place  ou  d'un  lieu  à  un  autre  des 
monnaies  et  surtout  des  lettres  de  change  et  des  autres  effets 
de  commerce  qui  en  sont  la  représentation.  Il  indique  aussi, 
par  abréviation,  ce  que  les  banquiers  nomment  encore  le  prix 
du  change^  c  est-à-dire  le  prix  auquel  se  vendent  et  s'achètent 
ces  différents  effets,  papiers  ou  valeurs.  C*est  dans  ces  deux 
sens  que  nous  l'entendrons  dans  cet  article,  où  nous  nous  pro- 
posons de  traiter  particulièrement  de  la  branche  particulière 
du  commerce  de  la  Banque  que  nous  venons  d'indiquer,  et 

*  2«  édition;  la  !'•  édition  dans  ]e  Dictionnaire,  de  l'économie  politique. 

*  Du  latin  cambium,  troc,  échange,  change,  et  de  l'italien  cambiOj  d'où  on 
a  fait  cambitte.  On  dit  place  cambiste  d'une  ville  où  on  fait  le  commerce 
du  ctoOgg  Bur  une  grande  échelle.  On  dit  cambiste  d'une  personne  qui 

I  opérations  et  calculs  du  change. 


COMMERCE,   CHARGE,   AGIOTAGE.  269 

que  des  auteurs  du  dix-huitième  siècle  désignent  sous  les  noms 
(le  change  réelj  change  mercantile  et  même  change  mixte. 

Le  met  de  Change  exprime  aussi  le  commerce  des  changeurs, 
qui  vendent  et  achètent  en  boutique  des  billets  de  banque  et 
des  papiers  payables  sur  des  maisons  de  premier  ordre,  des 
monnaies  d'or  ou  d'argent  nationales  ou  étrangères,  ou  qui, 
pour  parler  plus  usuellement,  échangent  ces  billets  et  ces 
pièces  contre  d'autres  billets  ou  d'autres  pièces,  à  la  conve- 
nance de  ceux  qui  s'adressent  à  eux.  Ils  tirent  naturellement 
un  bénéfice  de  ce  trafic,  et  ce  bénéfice  ou  agio  porte  aussi  le 
nom  de  change. 

Jadis  on  distinguait  le  Change  proprement  dit,  le  commerce 
de  place  en  place,  de  celui  des  changeurs  en  désignant  celui- 
ci  sous  les  noms  de  menu  change,  change  pur,  change  naturel, 
change  commun  ou  change  manuel.  On  dit  aujourd'hui  plus 
clairement  change  de  monnaies. 

Le  niot  de  Change  a  aussi  une  signification  judiciaire,  géné- 
rale, désignant  la  convention  par  laquelle  on  donne  une  chose 
pour  une  autre,  d'un  lieu  à  un  autre.  Sous  ce  rapport  il  a 
vieilli,  et  est  actuellement  remplacé  par  Contrat  de  change 
(V.  p.  287).  , 

Il  a  eu  des  acceptions  plus  restreintes,  que  l'usage  a  peu  à 
peu  rejelées,  et  que  nous  devons  rappeler  cependant,  parce 
qu'on  les  rencontre  Souvent  dans  les  écrits  du  dernier  siècle. 
Change  se  disait  aussi,  soit  du  lieu  où  s'effectuait  le  change 
des  espèces  en  d'autres  espèces,  soit  encore  du  lieu  ou  de  la 
place  où  se  faisait  le  commerce  du  change.  Le  mot  anglais  ex- 
change  sert  à  désigner  le  lieu,  l'hôtel  de  la  Bourse  où  on  fait 
des  affaires  de  change  proprement  dit. 

Change  signifiait  encore  ce  qu'on  appelle  plus  particulière- 
ment aujourd'hui  la  monnaie  d'un  billet  ou  d'une  pièce,  c'est- 
à-dire  l'ensemble  des  pièces  fournies  par  les  changeurs.  11  se 
disait  pareillement  de  l'agio  entre  l'argent  de  banque  et  l'ar- 
gent courant. 

Enfin  il  se  disait  quelquefois  de  Tlntérèt  de  l'argent  et  aussi 
de  l'Escompte  (qui  Sont  tout  autre  chose  que  le  prix  du 


270  MOTES  ET   PETITS  TRAITÉS. 

change),  pour  des  sommes  prêtées  à  court  joui*  entre  co 
merçanls  ou  pour  d'autres  avances.  C'est  dans  ce  sens  qi 
faut  se  rendre  compte  des  mots  change  sec,  adultérin,  fe 
ou  impur,  qui  servaient  à  désigner  le  profit  de  certaines  o] 
rations  au-dessus  du  taux  légal  et  flétris  comme  usuraires. 
Ces  dernières  significations  ont  heureusement  cessé  d*ê 
en  usage;  et  dans  les  lignes  qui  suivent,  nous  le  répétons,  ne 
allons  nous  occuper  seulement  du  commerce  du  change. 

§  II.  Da  eommeree  da  ehaiise. 

Ce .  commerce  du  change,  auquel  se  livrent  plus  particul 
rement  certaines  maisons  de  banque,  est  utile  à  tous  ceux  ( 
ont  des  payements  à  effectuer  en  d'autres  pays  ou  des  rec( 
vremenls  à  y  faire  :  avec  les  facilités  qu'il  donne,  celui  qui  a 
l'argent  dans  une  ville  peut  se  le  procurer  sans  se  faire  ej] 
dier  directement  des  espèces,  et  réciproquement  celui  qu 
besoin  de  faire  parvenir  une  somme  dans  une  ville  peut  sa! 
faire  son  créancier  sans  se  donner  la  même  peine,  avoir 
mêmes  soucis  et  courir  les  mêmes  risques  ;  il  y  a  plus,  c' 
que  souvent  ce  commerce  permet  de  tirer  bénéfice,  soit  c 
recettes,  soit  des  payements  qu'on  a  à  faire. 

En  effet,  le  commerce  du  change  s'établit  entre  ceux  qui  ( 
des  dettes  à  payer  dans  différents  pays,  et  ceux  qui  ont  c 
fonds  à  y  recevoir;  il  consiste  pour  les  négociants  et  les  b( 
quiers  à  vendre  l'argent  qui  leur  est  dû  dans  différentes  vil 
de  leur  pays  ou  des  pays  étrangers,  à  des  personnes  qui  le 
en  payent  la  valeur.  Cette  vente  ou  transmission  se  fait  au  moj 
de  la  vente  d'une  Lettre  de  change,  c'est-à-dire  d'un  ordre 
payer  qu'ils  adressent  à  leurs  débiteurs,  pour  leur  prescrire 
payer  à  ces  acheteurs  ou  à  leurs  délégués;  et  c'est  ainsi  que 
trouve  évité,  pour  le  plus  grand  nombre  de  cas,  le  transp< 
des  monnaies,  par  la  compensation  réciproque  des  dettes  p; 
tiçuliéres  entre  eux,  des  dettes  des  localités  et  des  nations  c 
s'achètent,  se  vendent,  se  transmettent  des  propriétéSy  des  p: 
duits  ou  des  valeurs. 


COMMERCE,   CHANGE,   AGIOTAGE.  271 

n  y  a  toujours  à  Paris  un  grand  nombre  de  personnes  qui 
doivent  à  Harsdlle,  par  exemple;  mais  on  peut  dire  aussi, 
dune  manière  générale,  qu'il  y  a  toujours  à  Marseille  un  grand 
nombre  de  personnes  qui  doivent  à  Paris.  Il  en  résulte  que  si 
A  de  Paris  a  un  payement  de  i  ,000  fr.  à  faire  à  B  de  Marseille, 
il  n*a  pas  besoin  d'envoyer  un  sac  d*écus  à  ce  dernier;  il  peut 
acheter  à  un  banquier  une  lettre  de  change  sur  Marseille,  ou 
payable  à  Marseille,  c'est-à-dire  un  ordre  adressé  par  un  créan- 
cier G  de  Paris  à  son  débiteur  D  de  Marseille,  pour  que  celui-ci 
paye  à  A  de  Paris  ou  à  son  ordre,  k  de  Paris  transmet  cette 
valeur,  par  un  endossement  écrit  sur  la  lettre,  à  B,  son  créan- 
cier de  Marseille.  Celui-ci  vend  sa  lettre  à  un  autre,  ou  se  pré- 
sente chez  D  à  l'échéance,  et  reçoit,  d'une  manière  ou  de 
l'autre,  le  montant  de  sa  créance  sur  A  de  Paris.  Ainsi  se 
trouvent  acquittées  :  la  dette  de  A  de  Paris  vis-à-vis  de  B  de 
Marseille,  et  la  dette  de  D  de  Marseille  vis-à-vis  de  G  de  Paris, 
sans  transport  de  numéraire,  par  l'envoi  et  la  circulation  de  la 
lettre  de  change,  qui  ne  nécessite  que  quelques  menus  frais  de 
banque  (intérêt,  commission,  courtage,  ports  de  lettres,  tim- 
bre), inférieurs  au  coût  du  double  transport  des  espèces,  et 
sans  les  risques  et  l'embarras  qu'occasionnerait  ce  mouvement 
de  fonds. 

Nous  venons  de  décrire  une  opération  de  change  intérieur. 
Si  à  la  place  de  Paris  et  de  Marseille  nous  avions  pris  Paris 
et  Londres,  nous   aurions  décrit  une  opération  de  change, 
étranger. 

Hais  on  n'aurait  qu'une  idée  incomplète  du  mécanisme  des 
changes,  si  l'on  supposait  qu'il  y  a  toujours  deux  courants  de 
lettres  de  change  en  sens  contraire  entre  deux  pays.  On  voit 
constamment  des  lettres  tirées  d'un  pays  sur  un  autre,  sans 
qu'aucune  traite  ne  soit  faite  de  ce  dernier  sur  le  premier.  Un 
fabricant  de  Lyon,  comme  le  fait  remarquer  M.  H.  Say  dans  son 
Histoire  des  relations  entre  la  France  et  le  Brésil  (ch.  vu), 
expédie  des  soieries  à  Rio  de  Janeiro,  et  devient  le  créancier 
du  correspondant  de  celte  ville;  d'autre  part,  un  négociant  du 
Havre,  qui  a  besoin  de  recevoir  du  café  pour  alimenter  son 


272  KOTES  ET   PETITS  TRAITÉ?. 

commerce  avec  Paris,  s'adresse  à  un  autre  correspondant  qui 
lui  expédie  du  café,  devient  ainsi  son  créancier,  et  fait  sur  lui 
une  traite  payable  au  Havre.  Cette  traite  est  naturellement 
achetée  par  le  commissionnaire  qui  a  vendu  les  soieries,  et  qui 
la  fait  passer  au  fabricant  de  Lyon  en  remboursement  de  ses 
tissus.  Et  c*est  ainsi  que  Ton  voit  des  lettres  tirées  de  rAmé- 
rique  sur  l'Europe,  bien  plus  constamment  que  des  lettres  ti- 
rées d'Europe  sur  l'Amérique.  C'est  ainsi  que  le  Brésil  ou  tout 
autre  pays  peut  aussi  constamment  solder  les  marchandises 
qu'il  fait  venir  de  Paris  avec  des  traites  sur  Londres,  par 
exemple,  au  moyen  desquelles  il  se  rembourse  de  ses  envois 
de  sucre  ou  de  café. 

Quoi  qu'il  en  soit,  on  voit  donc  que  l'origine,  la  source  du 
change  se  trouve  dans  la  réciprocité  des  dettes  ;  mais  il  est 
évident  que  ce  commerce  n'a  pu  prendre  une  certaine  exten- 
sion que  depuis  l'invenlion  de  la  lettre  de  change,  signe  repré- 
sentatif des  monnaies,  constituant  la  valeur  des  dettes  et  des 
créances  réciproques  des  parliculiers  et  des  nations.  A  partir 
de  ce  moment,  le  change  et  le  crédit  particulier  ou  public  ont 
été  munis  d'un  admirable  instruments  dont  Ja  circulation  est 
susceptible  d'un  incomparable  degré  de  rapidité. 

§  Ill«  Prix  e(  Pair  dn  ebanse.  * 

D'après  ce  qui  précède,  on  peut  dire  qu'une  opération  de 
change  intérieur  consiste  à  vendre  ou  à  acheter  une  somme  en 
monnaies  nationales,  payable  dans  une  autre  place  de  l'inté- 
rieur; et  qu'une  opération  de  changes  étrangers  consiste  à 
vendre  ou  à  acheter  une  somme  de  monnaies  étrangères 
payable  dans  une  place  extérieure.  Le  prix  auquel  on  vend 
dans  un  lieu  la  somme  d'argent  ou  d'or,  qui  doit  être  payée 
dans  un  autre,  est  ce  qu'on  appelle,  avons-nous  dit,  le  prix 
du  change  ou  simplement  le  change.  A  Paris,  le  change  sur 

*  Le  change  et  la  banque  font  aussi  un  fréquent  emploi  des  autres  effets 
de  commerce  :  le  mandat,  le  billet  à  ordre,  le  chèque,  le  billet  de  ban- 
que, etc. 


COMIIBRCE,    CHANiiE,   AGIOTAGE.  273 

Marseille,  c*est  le  prix  auquel  on  y  vend  des  francs  payables  à 
Marseille  ;  —  à  Madrid,  le  change  sur  Barcelone,  c'est  le  prix 
auquel  on  y  vend  des  réaux  payables  à  Barcelone.  Le  change 
de  Paris  sur  Londres  est  le  prix  à  Paris  des  livres  sterling 
payables  à  Londres  ;  et  réciproquement  à  Londres  le  change 
sur  Paris,  dit  de  Londres  .sur  Paris,  c'est  le  prix  auquel  on 
vend  à  Londres  les  francs  payables  à  Paris. 

Le  prix  du  change  intérieur  se  cote  dans  les  cours  des 
changes  à  tant  pour  cent  de  perte  ou  de  bénéfice.  Â  Paris,  par 
exemple,  on  dit  que  le  change  sur  Marseille  est  à  1/4  bénéfice 
ou  100  ^|iy  c'est-à-dire  que  100  fr.  payables  à  Marseille  valent 
iOO  fr.  25  c.  à  Paris.  A  Madrid,  on  peut  dire  que  le  change  sur 
^  Barcelone  est  à  1  de  perte  ou  à  99,  et  cela  signifie  que  iOO 
réaux  payables  à  Barcelone  se  vendent  â  Madrid  99  réaux.  Le 
prix  du  change,  comme  tous  les  prix  courants,  se  compose  de 
deux  termes  :  l'un,  le  nombre  100,  correspondant  au  montant 
delà  lettre  de  change  ou  de  l'effet  de  commerce,  est  invariable 
et  s'appelle  le  certain;  l'autre,  correspondant  â  la  valeur  de 
TefTct,  est  variable,  et  s'appelle  V incertain. 

Le  prix  du  change  étranger  est  aussi  exprimé  en  raison  de 
deux  termes.  Les  diverses  places  cambistes  donnent  le  certain 
aux  unes,  l'incertain  aux  autres,  et  cotent  avec  quelques-unes 
le  change  à  tant  pour  100.  Ainsi,  par  exemple,  le  change  de 
Paris  sur  Londres  est  coté  à  25,50,  plus  ou  moins;  le  change 
de  Paris  sur  Lisbonne,  à  640,  plus  ou  moins;  celui  de  Paris 
I   sur  Francfort,  à  1/2  perte  ou  à  99,  plus  ou  moins,  c'est-à-dire 
que  Paris  donne  (l'incertain)  ^5  fr.  50  c,  plus  ou  moins,  pour 
1  livre  sterling  payable  à  Londres  ;  que  Paris  donne  toujours 
5  fr.  (le  certain)  pour  640  reis,  plus  ou  moins,  payables  à  Lis- 
bonne ;  que  99  1/2  francs  de  Paris,  plus  ou  moins,  valent  100  fr. 
payables  à  Francfort.  On  conçoit  que  pour  faire  des  conver- 
sions de  monnaies  et  des  calculs  de  change  dans  ce  dernier 
cas,  il  faut  connaître  le  rapport  fixé  par  l'usage  des  francs  de 
France  aux  florins  d'Empire,  monnaie  de  compte  de  Francfort 
(640  fr.  =297  florins  d'Empire). 
Ces  prix  et  ces  rapports  deviennent  de  jour  en  jour  plus  sim* 


274  NOTES  ET   PETITS  TRAITÉS. 

pies,  à  mesure  que  les  systèmes  monétaires  se  perfectionne! 
De  leur  nature,  les  calculs  des  opérations  de  change  sont  Ir 
faqiles,  mais  ils  sont  malheureusement  encore,  pour  beaucc 
de  pays,  longs  et  compliqués,  par  suite  de  l'emploi  dans  V 
pression  des  prix  du  change  étranger,  soit  de  la  méthodi 
tant  pour  100,  soit  des  monnaies  intermédiaires,  imaginai 
ou  de  change,  qui  exigent  la  connaissance  et  l'emploi  de  ne 
breux  rapports  et  nécessitent  une  règle  conjointe  ou  une  p 
portion  composée  difficile  à  poser  et  qui  nécessite  i 
série  de  multiplications  et  de  divisions,  là  où  une  simple  d 
sion  ou  une  simple  multiplication  pourrait  suffire,  —  conr 
c'est  le  cas  pour  le  change  entre  Paris  et  Londres,  dans  lec 
le  certain  est  représenté  par  Tunité,  et  dans  lequel  le  cerl 
et  l'incertain  sont  exprimés  en  unités  ou  fractions  décim; 
de  la  monnaie  de  compte  des  deux  pays. 

Lorsque  le  poids  d'or  ou  d'argent  pur  contenu  dans  le  ( 
tain  est  égal  au  poids  d'or  ou  d'argent  pur  contenu  dans 
monnaies  qui  forment  l'incertain,  on  dit  que  les  lettres 
change  se  vendent  au  pair.  Le  pair  du  change  n'est  donc  ai 
chose  que  l'égalité  parfaite  entre  la  quantité  de  matière  f 
contenue  dans  les  deux  termes  du  prix  du  change.  En  ter 
compte  de  la  valeur  numéraire  des  souverains  et  des  pi( 
de  !?0  fr.,  comprenant  la  valeur  intrinsèque  de  l'or  ou  de  J 
gent  pur  qu'elles  contiennent,  plus  les  frais  de  fabrication, 
de  leur  titre  ou  degré  de  pureté  de  l'or  que  ces  pièces  c 
tiennent,  —  de  leur  tailky  c'est-à-dire  de  leur  poids  ou  d 
quantité  que  l'on  peut  faire  de  'souverains  avec  la  hvre  ti 
et  que  l*on  peut  faire  de  pièces  de  20  fr.  avec  un  kilogran 
d'or^  —  on  trouve  que  la  livre  steriinjg  correspond  exacten 
à  25  fr.  22  c.  On  dit  que  le  pair  du  change  entre  la  France 
l'Angleterre  est  de  35 fr.  22  c*;  et  cela  signifie  que  l'argent 
extrait  de  2b  fr.  22  c.  est  égal  au  poids  d'argent  que  cont 
drait  une  livre  st^lîngj  si  on  fabriquait  une  pièce  semblal 

*  Voici  le  calcul  type  de  tous  les  calculs  propres  à  donner  le  t)aii 
autres  changes  : 

averain  anglais  ; 


COmiERCE,   CHA^GE,   AGIOTAGE.  275 

en  argent,  qui  pèserait  25  fois  et  22  centièmes  de  fois  5  gram- 
mes d'argent  à  neuf  dixièmes  de  fm,  ou  126,10  grammes. 

S  !▼.  TarUiiioiis  du  prix  du  ehaiice* 

[je  pair  du  change  une  fois  fixé  ne  peut  évidemment  va- 
rier, à  moins  que  les  gouvernements,  fabriquant  des  monnaies, 
ne  retranchent  une  partie  de  la  matière  pure  des  pièces  en 
continuant  à  leur  donner  cours  pour  la  même  valeur  numé- 
raire; ou  bien  à  moins  qu'ils  ne  décident  que  les  monnaies  au- 
ront cours  à  un  taux  plus  élevé,  sans  rien  ajouter  à  leur  va- 
leur intrinsèque.  C'est  ainsi  que  dans  le  passé  le  pair  variait 
immanquablement  avec  chaque  altération  des  pièces.  C'est 
ainsi  que  si  le  gouvernement  français  s'avisait  de  ne  plus  mettre 
que  deux  grammes  et  un  quart  d'argent  fin  dans  le  franc,  ou 
s'il  voulait  faire  du  franc  actuel  la  pièce  de  2  fr.,  le  pair  entre 
Londres  et  Paris  serait  de  50  fr.  44!  c.  Hors  ces  deux  cas,  qui 
deviennent  à  peu  près  impossibles  parmi  les  nations  civilisées, 
puisque  la  Turquie  elle-même  a  renoncé  au  stupide  procédé 
de  l'altération  des  monnaies,  le  pair  du  change,  une  fois  fixé, 
peut  être  considéré  comme  immuable. 

Le  prix  du  change  est  sujet  à  de  constantes  oscillations, 
comme  tous  les  autres  prix  courants.  Change  et  vent,  disait 
jadis  le  proverbe,  varient  souvent.  Pour  que  100  fr.  de  Paris 
valussent  exactement  100  fr.  de  Marseille;  pour  que  la  hvre 
sterling  à  Londres  ou  à  Paris  valût  exactement  2ë  fr.22  c«,  il 
faudrait  que  toutes  les  circonstances  capables  d*influer  sur  le 
prix  des  lettres  de  change  demeurassent  invariables.  Or,  la 

46  20/40  :  1  livre  troy  d'or  ilionnayé; 
.    24  :  22  livres  troy  d'or  pur; 

1  :  373,20i  grammes  d'ôr  pur; 

800  :  1,000  grammes  d'or  monnayé; 

1,000  :  155  pièces  de  20  francs; 

i  :  20  francs  :  :  1  liv.  sterl.  :  x  fr.  =  25  fr.  22  c. 

On  tire  47  souverains  et  29/40  d'une  livre  troy  d'or;  l'or  monnayé  est 
au  titre  de  22  karats  [22  parties  pures  sur  24);  la  livre  troy  vaut 
573  grammes  et  202  milligrammes.  L'or  monnayé  français  est  au  titre  de 
900  (000  d'or  par  sur  1,000);  100»  grammes  font  1  kilogramme. 


276  NOTES   ET   PETITS  TRAITÉS. 

valeur  des  effets  de  commerce  ne  dépend  pas  seulement  de  b 
valeur  intrinsèque  des  monnaies  qu'ils  représentent,  mais  de 
leur  échéance  plus  ou  moins  longue,  et  par  conséquent  de  Tin- 
lérêt  de  l'argent, —  des  Irais  qu'occasionnerait  le  transport  de 
cet  argent,  —  des  risques  qu'il  aurait  à  courir,  —  et  du  plus  ou 
moins  grand  besoin  que  l'on  a  d'échanger  des  lettres  contre  de 
l'argent,  ou  de  l'argent  pour  du  papier,  ou,  en  d'autres  termes, 
de  l'offre  et  de  la  demande.  C'est  ainsi  que  les  cotes  que  se 
communiquent  les  banquiers  et  qui  contiennent  les  cours  des 
changes,  portent  les  valeurs  classées  en  papier  à  court  jour  et 
à  long  jour,  et  indiquent  des  prix  auxquels  le  papier  et  l'ar- 
gent sont  offerts  ou  demandés. 

On  conçoit  que  le  prix  du  change  peut  comprendre  l'inté- 
rêt, mais  qu'il  n'est  pas  l'intérêt,  composé  lui-même  du  taux 
courant  du  loyer  des  capitaux  et  de  la  prime  d'assurance  du 
payement,  et  qui  peut  se  compter  à  part  sous  les  noms  d'es- 
compte et  de  commission;  de  sorte  que  nous  pouvons  raisonner 
ici  du  change  absolument  parlant. 

Le  prix  du  change  varie  nécessairement  avec  les  qualités  de 
la  monnaie  en  laquelle  les  lettres  de  change  sont  payables. 
Lorsque  les  monnaies  étaient  moins  régulièrement  refondues 
qu'aujourd'hui,  il  y  avait  des  pays  où  les  espèces  étaient  plus 
rognées  par  l'usage  que  dans  d'autres,  et  le  prix  du  change  s'en 
trouvait  affecté.  En  second  lieu,  les  dépenses  du  monnayage, 
en  tant  qu'elles  sont  à  la  charge  des  gouvernements  et  des 
particuliers,  influent  également  sur  le  i>apport  de  la  valeur  in- 
trinsèque des  pièces  avec  la  valeur  nunlér^ire,  et  exercent  une 
action  correspondante  soit  sur  le  certain,  soit  sur  l'incertain 
du  change.  Enfin,  si  les  billets  de  change  sont  payables  en 
monnaies  de  banque  ou  en  papier  de  gouvernement^,  ayant 
une  valeur  plus  ou  moins  élevée  que  la  monnaie  courante,  le 


*  Adam  Smith  dit  :  «  Ce  qu'on  nomme  argent  de  banque  est  toujoars 
d'une  valeur  supérieure  à  la  même  somme  nominale  en  espèces  courantes. 
A  Amsterdam,  par  exemple,  mille  florins  en  banque  valent  plus  de  miUe 
florins  argent  courant  d'Amsterdam.  t>  [liv.  IV,.  ch.  8,  p.  70,  édition  Guil« 
laumine,  1843.) 


COMMERCE,    CHANGE,   AGIOTAGE.  277 

rapport  du  change  en  est  pareillement  afTectè.  Si  ces  causes 
étaient  permanentes,  il  en  faudrait  tenir  compte  dans  le  calcul 
el  la  fixation  du  pair  du  change,  qui  n'est  invariable  qu'à  con- 
dition que  rien  ue  changea  la  quantité  et  à  la  qualité  de  la  ma- 
liére  contenue  dans  les  termes  du  rapport. 

La  facilité  ou  les  difficultés  du  payement  en  espèces  influent 
aussi  sur  le  prix  du  change.  Adam  Smith  (liv^  11,  ch.  ii)  expli- 
que une  variation  de  4  pour  cent  entre  le  prix  du  change  de 
Londres  sur  Carlisle,  et  de  Londres  sur  Dumfries  (qui  n'est 
qu'à  30  milles  de  Carlisle),  par  le  payement  des  lettres  de 
change  à  Carlisle  en  espèces,  et  à  Dumfries  en  billets  de  banque 
d'Ecosse  dont  les  directeurs  avaient  la  faculté  d'ajourner  le 
payement  à  six  mois,  on  tenant  compte  de  l'intérêt. 

Lorsque  le  change  varie  par  suite  de  la  variation  de  la  va- 
leur réelle  des  monnaies,  il  ne  faut  pas  oublier  que  celte  varia- 
tion peut  être  aussi  bien  causée  par  la  variation  de  la  valeur  de 
la  monnaie  du  certain  que  par  celle  de  la  valeur  de  la  monnaie 
de  l'incertain,  ou  môme  par  les  deux  variations  ayant  heu  si- 
multanément. M. H.  Say  (toc.  cit.,  p.  1 00)  cite  comme  exemple, 
dans  ce  dernier  cas,  le  change  entre  le  Brésil  et  l'Angleterre 
en  181 6.  Le  même  économiste  montre,  par  la  comparaison  des 
changes  avec  le  prix  de  la  piastre  et  le  prix  des  marchandises, 
que,  dès  les  premières  années  du  commerce  entre  l'Angleterre 
et  le  Brésil,  les  variations  des  changes  ont  tenu  à  la  mobilité 
de  la  valeur  de  la.  livre  sterling  par  suite  de  l'épuisement  des 
Saances  anglaises,  des  emprunts  et  du  cours  forcé  des  billets 
ie  banque^;  et  que  plus  tard  ces  variations  ont  tenu  aux 
changements  dans  la  valeur  de  la  monnaie  brésilienne,  par 
iuite  de  l'abus  d'émissions  de  la  banqu'e  de  Rio,  des  emprunts 
lu  gouvernement  brésilien,  et  de  la  suspension  des  paye- 
nents  de  cette  banque  *. 

*  Sous  FEmpire,  pendant  la  guerre  avec  l'Angleterre,  une  livre  sterling 
ayable  à  Londres  s'a'chetait  couramment  à  18  francs  et  même  moins. 

*  En  ia08,  pour  1,000  reis  du  Brésil  on  avait  70  deniers  sterling  à 
ondres;  en  iS14,  90  deniers  ;  en  1815,  70;  en  1826,  46;  en  1829,  20.  — 
a  i815,  1  franc  payable  à  Paris  coulait  150  reis;  en  1829,  475  reis.  La 
ileur  de  la  monnaie  du  Brésil  avait  fléchi  de  plus  des  deux  tiers. 


278  NOTES   ET    PETITS  TRAITÉS. 

A  côté  de  ces  cas  de  variations  considérables  dans  les 
changes  par  suite  de  la  variation  dans  les  monnaies,  il  faudrait 
aussi  citer  le  changement  survenu  à  la  suite  de  la  grande  dé- 
préciation du  papier-monnaie  pendant  la  révolution  française, 
c'est-à-dire  après  les  événements  de  1789. 

Mais  les  variations  de  cette  espèce  sont  pour  ainsi  dire  no- 
minales, car  ceux  qui  achètent  les  lettres  de  change  ne  les 
payent  bientôt  qu'en  rapport  de  la  quantité  et  de  la  qualité  ou 
soit  de  la  valeur  des  monnaies  qu'elles  représentent.  Et  en  dé- 
finitive les  variations  de  change  ne  sont  réelles  que  lorsqu'elles 
dépendent  des  circonstances  qui  affectent  le  commerce  en  lui- 
même,  c'est-à-dire  relatives  au  besoin  des  espèces  ou  du  papier 
sur  une  place,  d'un  pays  à  un  autre,  c'est-à-dire  à  l'offre  et  à  la 
demande  de  lettres  de  change  et  des  autres  effets  de  commerce; 
et  dans  <;e  cas  elles  ne  dépassent  jamais  une  certaine  borne, 
celle  des  frais  et  des  risques  du  transport  des  lingots.  Si  1 
pour  100  suffît  pour  couvrir  les  dépenses  que  nécessite  ce 
transport  et  les  risques  qui  l'accompagnent,  le  débiteur  paye 
indifféremment  i  pour  100  de  prime,  soit  pour  une  lettre  de 
change,  soit  pour  un  lingot  ;  et  c'est  parce  que  la  prime  pour 
se  procurer  la  lettre  est  le  plus  souvent  moindre  que  pour  faire 
porter  de  l'or  ou  de  l'argent,  qu'il  a  recours  au  procédé  du 
change.  Il  est  à  remarquer  qu'au  fur  et  à  mesure  que  les  rela* 
lions  commerciales  s'étendent  entre  deux  pays,  et  que  leurs 
moyens  de  transport  se  perfectionnent,  le§  variations  natu» 
relies  sur  les  changes  deviennent  moins  grandes  ;  et  d'autre 
part  qu'au  fur  et  à  mesure  que  les  causes  de  dépréciation  des 
monnaies  disparaissent,  les  causes  extraordinaires  de  varia- 
tion des  changes  dispai*ai8sent  aussi. 

Une  variation  dans  le  change  nominal  peut  avoir  de  fâchetiX 
effets  comme  tout  changement  brusque,  et  amener  des  mé- 
comptes et  des  pertes  pour  un  certain  nombre  de  négociants  ; 
mais  elle  n'influe  pas  d'une  manière  permanente  sur  le  com- 
merce étranger.  En  effet,  quand  il  y  a  dépréciation  de  mon- 
naies,  l'exportateur  reçoit,  en  vendant  des  lettres  de  change 
iieteurs  étrangers,  une  plus-value  ;  mais  cette  plus- 


COMIIEBCE,    CnANGE,   AGIOTAGE.  279 

value  est  compensée  par  la  hausse  des  prix  d'achat,  causée 
par  raltération  des  monnaies.  Quand  au  contraire  la  prime 
obtenue  sur  la  vente  d'une  lettre  de  change  payable  à  Tétran- 
ger  provient,  non  d  une  altération  dans  les  monnaies,  mais  de 
la  rareté  des  lettres,  alors  elle  agit  comme  stimulant  à  l'expor- 
tation. On  cherche  à  exporter  pour  avoir  d'autres  lettres  à 
tirer  et  à  vendre  à  ces  conditions  avantageuses,  et  cette  même 
cause  agit  comme  entrave  à  l'importation.  En  effet,  on  évite 
d'avoir  des  lettres  à  acheter  pour  remettre  en  payement  des 
marchandises  importées.  Mais  peu  à  peu  les  lettres  de  change 
sur  l'étranger  deviennent  plus  nombreuses,  leur  prix  baisse, 
le  stimulant  à  l'exportation  et  l'obstacle  àr  l'importation  dimi- 
nuent; dans  le  cas  contraire,  lorsque  les  lettres  sur  l'étranger 
sont  à  bas  prix,  il  s'établit  un  concours  entre  les  commerçants 
pour  importer,  afin  d'avoir  à  payer,  avec  des  lettres  achetées 
à  de  bonnes  conditions,  et  pour  éviter  d'exporter  afin  de  n'avoir 
pas  à  recevoir  des  lettres  qui  ne  peuvent  se  vendre  avanta- 
geusement; etpeu'à  peu  les  lettres  de  change  sur  l'étranger 
devenant  plus  rares,  leur  prix  hausse,  le  stimulant  à  l'impor- 
tation et  l'obstacle  à  l'exportation  diminuent,  et  c'est  ainsi  que 
les  oscillations  du  change  se  limitent  et  se  régularisent  natu- 
rellement :  le  pair  réel  formant  le  centre  de  ces  oscillations 
que  mille  circonstances  tendent  à  en  écarter,  et  que  mille 
autres  tendent  à  en  rapprocher,  pour  ainsi  dire,  chaque  jour 
et  à  toute  heure,  parce  que  ces  circonstances  font  varier  la 
quantité  et  les  conditions  des  dettes  réciproques  des  particu- 
liers et  des  nations. 

L'action  des  banquiers  peut  influer  sur  cette  tendance  na- 
turelle dès  cours  du  change  à  se  balancer.  Que  Paris,  par 
exemple,  doive  plus  à  Amsterdam  que  celui-ci  ne  doit  à  la 
France,  les  lettres  sur  Amsterdam  seront  rares;  mais  d'autre 
part  il  y  aura  forcément  un  pays  quelconque,  Londres,  par 
exemple,  avec  lequel  le  contraire  aura  lieu,  et  sur  lequel  les 
ettres  seront  abondantes.  Que  feront  les  banquiers?  ils  achè- 
teront des  lettres  et  des  lingots  sur  les  places  où  ils  sont  abon- 
lants,  pour  les  faire  vendre  sur  les  places  où  ils  sont  rares. 


280  HOTES  ET   PETITS  TRAITES. 


S  T.  Va  chABce  «oi-«iMuii  tmwtPtM»  mm  ^fii¥«mMe. 

Les  écrivains  de  Técole  mercantile  appelaient  favœ'obles  et 
défavorables  les  cours  du  change  qu'ils  supposaient  capables 
d'augmenter  ou  de  diminuer  la  masse  de  numéraire  national. 
Ils  croyaient  que  le  numéraire  est  la  richesse  par  excellence, 
et  que  le  solde  entre  deux  nations  se  fait  toujours  forcément 
en  espèces.  Mais,  d'une  part,  il  a  élé  démontré  avec  évidence 
par  les  physiocrales  et  par  Ad.  Smilh  que  les  métaux  précieux 
ne  sont  pas  la  richesse  par  excellence,  et  que  le  solde  des 
importations  et  des  exportations  ne  se  fait  en  espèces  que  dans 
des  cas  exceptionnels  ;  et  d'aulre  part  il  est  de  fait  qu'entre 
deux  cours  du  change,  si  l'un  est  bon  pour  tirer,  l'autre  est 
bon  pour  se  faire  remellre  ;  que  si  l'un  est  bon  pour  remettre, 
l'autre  est  bon  pour  faire  tirer  sur  soi.  Exemple  :  le  pair  du 
change  entre  Paris  et  Londres  étant  par  hypothèse  de  25,22 
(25  fr.  22  c.  pour  1  livre  sterling),  lequel  e'st  plus  favorable  à 
Paris  du  prix  de  24  ou  de  celui  de  26?  Ils  sont  tous  deux  favo- 
rables et  défavorables  ;  car  il  est  avantageux  par  rapport  au 
pair  de  remettre  à  Londres  au  plus  bas,  et  de  faire  tirer  sur  soi 
au  plus  haut,  puisque  avec  24  fr.  de  débours  on  fera  parvenir 
une  livre  à  Londres  (1"  cas),  ou  que,  pour  obtenir  1  livre  à 
Londres,  il  faut  y  négocier  une  lettre  qu'on  ne  payera  à  Paris 
que  24  fr.  (2«  cas);  en  outre,  il  est  avantageux,  toujours  par 
rapport  au  pair,  de  tirer  sur  Londres  à  26,  et  de  se  faire  re- 
mettre de  cette  ville  à  ce  prix,  puisqu'on  vendra  26  fr.  à  Pa- 
ris une  lettre  de  1  livre  payable  à  Londres,  ou  bien  on  ne  payera 
à  Londres  que  1  livre  sterling  une  remise  de  26  fr.[sur  Pa- 
ris. En  d'autres  termes  :  veut-on  payer  de  Paris  à  Londres? 
le  change  le  plus  bas  est  le  plus  avantageux  pour  remettre  à 
Londres  ;  mais  le  change  le  plus  haut  est  le  plus  avantageux 
pour  faire  tirer  sur  soi.  Veut-on  être  payé?  le  change  le  plus 
bas  est  le  plus  avantageux  pour  faire  tirer  sur  soi,  et  le  change 
le  plus  haut  est  le  plus  avantageux  pour  remettre.  De  sorte 
que  les  deux  expressions  de  change  favorable  et  défavorable 


COmiERCE,    CHANGE,    AGIOTAGE.  281 

n'ont  donc  pas  trop  de  sens,  môme  dans  la  théorie  de  la  bar 
lance  ;  et  il  est  vraiment  difQcile  et  dangereux  de  s'en  servir 
en  dehors. — Que  si  on  appelle  change  favorable  ou  défavorable 
le  change  au-dessus  ou  au-dessous  du  pair  sans  faire  les  ca- 
tégories que  nous  venons  de  distinguer,  on  tombe  dans  la  lo- 
gomachie. 

Nous  disons  plus  haut  que  le  prix  entre  Londres  et  Paris 
étant  de  1  livre  sterling  pour  35  fr.  22  c,  cela  signifie  que  si 
la  livre  était  une  pièce  effective  d'argent  au  même  titre  que 
celui  du  franc,  elle  contiendrait  25  fois  et  22  centièmes  de  fois 
le  poids  de  l'argent  contenu  dans  le  franc,  ou  25,22  fois 
5  grammes,  ou  126,1  grammes,  et,  en  d'autres  termes,  que 
136,1  grammes  d'argent  à  Londres  valent  126,1  grammes 
d'argent  à  Paris.  Supposons  maintenant  le  change  à  25,  cela 
signiiSeque  126,1  grammes  d'argent  de  Londres  s'échangent 
contre  125  grammes  d'argent  de  Paris.  —  Voilà  le  change 
favorable  à  Londres  et  défavorable  à  Paris,  nous  dira-t-on?  — 
Eh  non,  en  vérité,  car  les  125  grammes  transportés  à  Paris 
valent  comme  126,1  Ldndres,  en  vertu  des  circonstances  du 
marché  et  des  lois  de  l'offre  et  de  la  demande. 

Mais  pourrait-on  dire,  il  y  a  deux  prix  du  change  entre  Pa- 
ris et  Londres,  le  change  de  Londres  sur  Paris  et  celui  de 
Paris  sur  Londres;  et  ce  sont  ces  deux  changes  que  l'on  com- 
pare pour  déterminer  le  favorable  et  le  défavorable.  11  est  bien 
vrai  qu'il  s'établit  entre  deux  places  cambistes  deux  cours  du 
change,  une  espèce  de  va-et-vient.  Eh  bien,  supposons  que  le 
change  de  Paris  sur  Londres  soit  de  25,  et  que  celui  de  Londres 
sur  Paris  soit  de  26,  cela  veut  dire  que  si  on  veut  payer  de  Pa- 
ris à  Londres,  le  change  de  25  est  plus  avantageux,  car  en 
achetant  une  remise  de  1  livre  payable  à  Londres,  on  ne 
dépense  que  25  fr.;  comme  en  faisant  tirer  sur  soi,  la  traite 
ne  sera  que  de  25  fr.  et  produira  1  livre.  Hais  si  on  veut  à 
Paris  recevoir  \le  Londres,  le  change  de  26  sera  plus  avanta- 
geux, car  en  tirant  1  livre  sur  Londres,  on  la  négociera  26  fr.; 
conune  si  on  donne  ordre  d'acheter  à  Londres  une  remise  sur 
Paris,  cette  lettre  sera  de  26  fr.,  et  ne  coûtera  qu'une  livre.  Si 

16. 


282  KOTES   ET   PETITS   TRAITÉS. 

donc  on  veut  s'exprimer  clairement,  il  faut  dire,  à  côté  des 
mots  change  favorable  et  défavorable,  si  c'est  pour  recevoir  ou 
pour  payer,  pour  envoyer  des  valeurs  ou  en  faire  venir. 

En  résumé,  les  cours  des  changes  peuvent  avertir  que  les 
lettres  ou  Targent  sont  plus  ou  moins  abondants  sur  une  place, 
et  qu'on  peut  avoir  avantage  à  y  faire  parvenir,  par  voie  di- 
recte ou  indirecte,  soit  des  valeurs,  soit  des  lingots,  soit  des 
marchandises  ;  ils  peuvent  être  momentanément  favorables  à 
telle  ou  telle  opération  des  particuliers,  à  telle  ou  telle  opéra- 
tion de  banque,  ou  sur  les  métaux  précieux  ;  mais  ils  ne  sont 
ni  favorables  ni  défavorables  à  aucune  des  deux  nations.  Con- 
trairement à  ce  que  pensaient  les  balancistes  et  à  ce  que 
croient  encore  les  protectionnistes,  il  est  avantageux  que  For  et 
l'argent  s'exportent  pour  les  pays  où  ils  sont  rares. 

Toutes  les  fois  que  l'on  veut  apprécier  par  le  cours  du  change 
l'abondance  et  la  rareté  des  valeurs  ou  des  espèces  sur  un  point 
donné,  il  faut  bien  se  rendre  compte  des  diverses  circonstances 
qui  peuvent  amener  les  variations  et  que  nous  avons  indiquées 
ci-dessus;  —  et  en  résumé,  puisque  lîi  théorie  de  la  balance 
du  commerce  a  été  sapée  par  sa  base,  puisque  les  indications 
que  Ton  peut  tirer  du  cours  des  changes  sont  restreintes  au 
cas  que  nous  venons  de  spécifier,  nous  pouvons  conclure  que 
l'ancien  axiome  de  l'école  mercantile  *  :  que  le  change  est  le 
véritable  baromètre  du  commerce^  et  qu'il  montre  journelle- 
ment laquelle  des  deux  nations  doit  à  l'autre,  ne  ressemble 
pas  plus  à  la  vérité  que  l'hyperbole  à  la  proposition  naturelle. 
Le  prix  du  change  est  le  baromètre  du  commerce  du  change, 
comme  le  prix  du  blé  est  le  baromètre  du  commerce  des  blés 
ou  du  commerce  en  général  :  voilà  tout. 

§  VI.  Des  opérations  de  ehanse. 

Ce  sont  des  combinaisons  qui  se  résument  en  achats  et  en 
ventes  de  lingots  et  de  lettres  de  change  faits  à  propos.  Ces 
opérations  sont  dites  de  changes  directs,  intérieurs  ou  étran- 


^m' 


,  Réflexions  sur  le  commerce  et  les  finances j  chap.  3. 


COMIIERCE,    CHANGE,    AGIOTAGE.  283 

gers,  suivant  qu  on  opère  avec  une  place  de  Fintèrieur  ou  de 
l'étranger.  On  les  appelle  de  changes  indirects  lorsqu'on  fait 
entrer  dans  la  combinaison  une  ou  plusieurs  places  intermé- 
diaires, soit  de  Tinlérieur,  soit  de  l'étranger. 

Dans  le  change  direct,  on  peut  payer  un  créancier  soit  en 
achetant  et  en  lui  faisant  passer  une  remise  qu'il  vend  ou  en- 
caisse; soit  en  lui  disant  de  tirer  sur  soi  une  lettre  qu'il  négo- 
cie et  que  Ton  paye  à  l'échéance.  On  fait  payer  un  débiteur 
soit  en  tirant  sur  lui  et  en  négociant  une  traite  qu'il  payera; 
soit  en  lui  donnant  ordre  d'acheter  et  d'envoyer  une  remise 
que  l'on  encaisse  à  l'échéance  ou  que  Ton  négocie  en  atten- 
dant. 

On  a  recours  à  la  voie  du  change  indirect  et  on  se  sert  d'une 
place  intermédiaire  :  1**  lorsqu'il  n'y  a  pas  de  change  ouvert 
entre  deux  places  ;  2<»  lorsque  les  événements  politiques  ou 
autres  interrompent  les.  communications  et  les  relations  com- 
merciales entre  deux  pays;  3° lorsque Pemploi  d'une  ou  de  plu- 
sieurs places  intermédiaires  offre  plus  d'avantages  quQ,celui  de 
la  voie  directe  ;  4®  lorsqu'on  fait  des  spéculations  en  changes, 
c'est-à-dire  lorsque  l'on  trouve  avantageux  de  se  créer  des 
créanciers  dans  une  place,  et  de  les  faire"  payer  par  des  débi- 
teurs d'une  autre  place,  et  vice  versa.  Ces  opérations  sont 
assez  variées,  et  l'emploi  judicieux  qu'on  peut  en  faire  est  une 
partie  de  l'art  du  cambiste.  Ce  n'est  pas  ici  le  heu  de  les  détail- 
ler; mais  il  est  utile,  pour  compléter  cet  article,  d'exposer  en 
peu  de  mots  unede  ces  opérations. — Supposons  qu'un  banquier 
de  Paris  doive  six  mille  francs  à  un  de  ses» correspondants  de 
Londres,  et  qu'il  ait  ordre  de  se  servir  pour  le  payer  des  places 
intermédiaires  de  Francfort  et  de  Hambourg,  voici  comment  il 
pourra  procéder  :  il  achètera  une  remise  sur  Francfort,  et 
l'enverra  à  Hambourg  pour  y  être  encaissée;  avec  l'argent  de 
cette  remise,  son  correspondant  de  Francfort  achètera  une  re- 
mise sur  Hambourg,  laquelle  sera  envoyée  dans  cette  place  et 
encaissée  par  un  correspondant  de  cette  ville.  Avec  l'argent  de 
cette  seconde  remise,  ce  correspondant  achètera  une  troisième 
remise  sur  FiOndres,  qui  y  sera  envoyée  et  encaissée  par  le  cor» 


284  ROTES   ET   PETITS  TRAITÉS. 

respondant  créancier.  Is  calcul  convenablement  fait  indiquera 
combien  on  fera  parvenir  de  livres  à  Londres  par  ce  procédé, 
après  avoir  préalablement  dépensé  les  six  mille  francs  dus. 
Le  banquier  de  Paris  pourrait  aussi  agir  par  traites  succes- 
sives ou  par  remises  et  traites  combinées,  selon  que  Finspec- 
tion  des  cours  des  changes  indiquerait  plus  ou  moins  d'avan- 
tages. 

On  se  demande  comment  il  se  fait  qu'il  n'y  ait  de  changes 
ouverts  qu'entre  un  petit  nombre  de  places  de  commerce,  et 
que  celles  où  une  ville  a  un  change  ouvert  ne  soient  pas  tou- 
jours les  mêmes  que  celles  où  elle  envoie  ou  d'où  elle  tire  le 
plus  de  marchandises.  C'est  un  effet  de  la  division  du  travail. 
De  même  qu'un  simple  particulier  fait  un  mandat  sur  sou  ban- 
quier ou  json  homme  d'affaires,  une  ville  fait  payer  ses  achats 
par  une  autre  ville.  C'est  ainsi  que  les  fabricants  lyonnais  re- 
çoivent en  lettres  sur  Livourne  le  prix  des  étoffes  vendues  à 
Rome,  et  qu'ils  payent  avec  les  mêmes  lettres  les  soies  grèges 
qui  leur  fournit  le  Piémont;  c'est  ainsi  qu'on  paye  avec  des 
traites  sur  Londres  ou  sur  Amsterdam  les  blés  d'Odessa.  C'est 
ainsi,  dans  l'exempje  cité  plus  haut,  que  les  achats  et  les  ventes 
de  l'Amérique  se  soldent  avec  des  traites  sur  les  principales 
places  d'Europe.  C'est  ainsi  que  Paris  est  la  principale  place 
cambiste  de  la  France,  et  que  Londres,  Amsterdam,  Paris  et 
Francfort  sont  les  principales  places  cambistes  du  monde. 

g  1^11.  Arbitraces  de  banque. 

Soit  que  l'on  ait  à  choisir  pour  une  affaire  déterminée  la 
meilleure  place  intermédiaire  entre  plusieurs  places  don- 
nées; —  soit  que  l'on  veuille  monter  une  spéculation  en 
banque,  et  se  rendre  compte  des  places  sur  lesquelles  le 
change  est  plus  avantageux  ou  moins  désavantageux  pour 
y  faire  des  traites  ou  des  remises;  —  soit  que  l'on  ail 
besoin  de  faire  le  même  choix  pour  exécuter  les  ordres 
d'un  correspondant  au  mieux  de  ses  intérêts,  il  y  a  Heu  de 
faire  des  calculs  pour  guider  dans  ce  choix.  Ces  calculs , 


COmiGRCE,    CHANGE,    AGIOTAGE.  285 

établis  d'après  des  opérations  projetées  ou  supposées,  et  que 
Ton  réalise  si  elles  paraissent  avantageuses,  sont  ce  qu'on 
appelle  des  arbitrages  de  banque. 

Ces  calculs,  qui  ne  sont  autres  que  des  séries  de  calculs  de 
changes  indirects,  montrent  à  quel  taux  ressort  le  change  di- 
rect, par  l'emploi  de  chacune  des  diverses  places  intermé- 
diaires. On  compare  ensuite  ces  résultats  avec  le  change  direct 
loi-même;  et  c'est  ce  qu'on  appelle  des  parités  de  change.  Par 
une  autre  disposition  de  calcul,  on  obtient  des  résultats  à  tant 
pour  cent.  Ceux  au-dessus  de  cent  indiquent  que  la  voie  inter- 
médiaire est  bonne  p8ur  tirer  ou  pour  se  faire  remettre,  et 
les  résultats  au-dessous  de  cent  indiquent  que  la  voie  est  bonne 
à  remettre  ou  à  faire  tirer  sur  soi.  C'est  là  ce  qu'on  appelle  les 
arbiu^es  à  tant  pour  cent. 

Autrefois, sous  le  premier  Empire  encore,  au  commencement 
(lecesiècle,les  banquiers  se  livraient  beaucoup  à  ce  genre  d'opé- 
rations, consistant  en  des  combinaisons  de  traites  et  de  remises 
ou  de  revirements  successifs,  et  dans  lesquelles  ils  se  créaient 
des  débiteurs  pour  les  faire  payer,  ou  des  créanciers  pour  les 
payer  ensuite,  en  tâchant  de  faire  des  bénéfices  sur  les  changes. 
Ce  genre  de  spéculations,  dans  lequel  on  se  contentait  souvent 
d'un  bénéfice  assez  faible,  est  aujourd'hui  ^  peu  près  aban- 
donné par  les  banquiers.  D'une  part,  la  tranquillité  interna- 
tionale, le  perfectionnement  des  voies  de  communication, 
Taugmentation  des  relations  entre  les  villes,  l'extension  de 
l'usage  des  papiers  de  banque,  l'augmentation  des  banques 
elles-mêmes  et  la  facilité  qu'elles  offrent  aux  virements  de 
fonds,  la  baisse  du  prix  du  transport  des  monnaies  soit  par  la 
poste,  soit  par  les  voitures  publiques,  ont  diminué  les  oscilla- 
tions des  changes  et  laissé  moins  de  marge  aux  spéculateurs; 
et,  d'autre  part,  ceux-ci  ont  trouvé  dans  les  négociations  d'em- 
pruntSy  dans  les  affaires  de  chemins  de  fer  et  autres  grands 
travaux,  dans  les  commandites  industrielles,  dans  le  dévelop- 
pement des  escomptes,  un  emploi  plus  profitable  ou  au  moins 
plus  heureux  de  leurs  capitaux  et  de  leurs  facultés. 

Mais  si  cette  branche  du  commerce  du  change,  qui  est  elle- 


286  KOTES   ET   PETITS   TRAITÉS. 

même  mi  auxiliaire  de  toutes  les  autres  branches  de  commerce 
et  un  des  rouages  de  la  circulation,  semble  disparaître  entant 
que  spéculation  courue,  Tétude  des  opérations  de  changée! 
des  phénomènes  économiques  auxquels  il  donne  lieu  n  en  est 
pas  moins  nécessaire  aux  économistes  et  ^ux  négociants.  Tou- 
tefois, il  est  consolant  de  constater  que  les  nombreux  détails 
des  monnaies,  des  rapports  et  des  cours  de  change,  donnant 
lieu  à  des  calculs  compliqués  et  fastidieux,  diminuent  avec  la 
simplification,  avec  l'uniformité  des  systèmes  monétaires,  et 
que  les  considérations  économiques  ne  sont  plus  obscurcies 
par  autant  de  chiffres  et  de  rapports  à  Tâbri  desquels  les  écoles 
réglementaire  et  protectionniste  ont  souvent  invoqué  victorieu- 
sement la  hausse  ou  la  baisse  des  changes  à  Tappui  de  leurs 
théories  :  aujourd'hui  il  est  facile  de  voir  clair  dans  cet  arcane 
et  de  s'assurer  que  les  variations  des  prix  des  changes  tiennent 
à  des  phénomènes  bien  connus,  et  qu'elles  sont  de  nature  à 
diminuer  précisément  avec  la  liberté  du  travail  la  liberté  des 
échanges  et  des  transactions. 

§  IfËU.  Ecrits  sur  le  ehance. 

La  question  du  change  était  une  question  assez  confuse  au 
dernier  siècle  ;  ^Ue  participait  de  l'ignorance  où  étaient  les 
écrivains  sur  la  véritable  notion  de  la  monnaie  que  les  physio- 
crates  seuls  étaient  parvenus  à  saisir,  et  de  la  fausse  notion 
qu'on  avait  du  commerce  et  de  la  balance  du  commerce.  On 
peut  avoir  une  idée  de  celte  confusion  en  lisant:  un  chapitre  ii 
de  Law  dans  ses  Considérations  sur  le  numéraire^  IP  partie; 
-—  Melon,  Essai  apolitique  sur  le  commerce,  chap.  xx,  très- 
court  chapitre  ;  —  Dutot,  Réflexions  sur  le  commerce  et  les 
finances^  chap.  m  ;  —  Condillac,  Du  commerce  et  du  gouver- 
nement^  chap.  xvii.  — Adam  Smith  n'a  parlé  du  change  qu'en 
passant,  liv.  II,  chap.  ii  et  m  ;  il  cite  les  Observations  on  ex- 
change  de  Blake,  en  disant  :  «  Pour  avoir  une  exposition  plui 
complète  de  la  théorie  et  de  la.  pratique  du  change,  on  peu 
consulter  la  célèbre  brochure  de  M.  Blake.  »  L'article  Chakgi 
%ire  du  commerce^  de  Y  Encyclopédie  méthodique 


COMMKnCE,    CHANGE,    AGIOTAGE.  287 

est  exclusivement  consacré  à  de  longues  opérations  arithmé- 
tiques des  changes. 

J.  B.  Say  a  consacré  un  chapitre,  le  xxi«  de  la  1II«  partie  de 
son  Cours  comjiletj  à  ce  sujet  au  point  de  vue  économique.  — 
On  trouve  de  lumineuses  explications  et  des  faits  récents  sur 
les  changes,  dans  le  chap.  vn  de  V Histoire  des  relations  com- 
merciales entre  la  France  et  le  Brésil,  par  M.  H.  Say.  Paris, 
Guillaumin,  1839.  —  De  très-nombreux  ouvrages  sur  les 
changes  au  point  de  yue  des  opérations  du  banquier,  du  com- 
merçant et  du  calculateur,  ont  été  publiés  à  la  fm  du  dernier 
siècle  et  au  commencement  de  celui-ci.  Mais  ils  sont  tous  fort 
pauvres  en  considérations  économiques.  Dans  1  article  Change 
du  premier  Dictionnaire  du  commerce  et  des  marchandises 
(publié  par  Guillaumin),  nou»  avons  cherché  à  exposer  ces 
opérations  avec  le  plus  de  clarté  possible. 

§  IX.  centrai  de  chance. 

Le  contrat  de  change  est  la  convention  par  laquelle  une  va- 
leur fournie  dans  Un  lieu  doit  être  livrée  dans  un  autre.  Il  dif- 
fère de  réchange  en  ce  que  Véchange  désigne  le  fait  ordinaire 
âtgènéralqui  se  représente  à  chaque  opération,  tandis  que  le 
conlrtit  de  change  est  cette  variété  d'échange  qui  a  lieu  par  re- 
.  mise  de  place  en  place,  par  payement  d'un  lieu  dans  un  autre. 
Le  Code  de  commerce  français  ne  détermine  pas  bien  les 
conditions  du  contrat  de  change,  et  ce  qu*est  la  remise  de 
place  en  place,  et  il  en  résulte  plusieurs  difficultés  judiciaires 
au  sujet  de  cette  espèce  de  convention. 

n  ne  faut  pas  confondre  la  lettre  de  change  avec  le  contrat 
dé  change.  La  lettre  est  l'acte  qui  constate  l'obligation,  et  se 
distingue  de Tobligation  elle-même,  qui  est  antérieure  à  l'acte. 
Toutefois  dans  Tapphcation,  ce  qui  manque  bien  souvent  à  la 
lettre  de  change,  c'est  le  contrat  de  change,  et  c'est  pour 
fausser  la  vérité  que  des  masses  assez  considérables  de  lettres 
de  change  sont  tirées  d  une  ville  assez  voisine  pour  qu'il  n'y 
ait  pas  impossibilité  absolue  du  contrat  du  change  et  de  la  re- 
mise de  place  en  place.  Ainsi  s'explique,  par  exemple,  la 


288  NOTES   ET   PETITS   TRAITÉS. 

grande  abondance  sur  la  place  de  Paris  des  lettres  de  change' 
tirées  de  Versailles,  la  ville  la  moins  commerçante  du  monde. 


V.  NOTICE  SUR  LES  OPÉRATIONS  DE  BOURSE  ET  L'AGIOTAGE 

Caractère  de  ces  opérations.  —  Avantages  et  inconvénients  inhérents  à 
cette  branche  de  commerce.  —  Des  remèdes  employés  et  à  employer 
pour  obvier  à  ces  inconvénients  :  la  Corporation,  la  Prohibition,  la 
Réglementation,  la  Liberté. 

I 

Les  Bourses  sont  des  marchés  publics,  des  halles  spéciales, 
des  foires  quotidiennes,  où  se  rendent,  à  une  heure  fixe,  les 
banquiers,  les  financiers,  les  commerçants,  les  intermédiaires 
du  commerce,  etc.,  pour  y  négocier  sur  les  fonds  publics, 
c'est-à-dire  sur  les  titres  d'emprunts  des  États  et  des  villes,  sur 
les  valeurs  industrielles  (actions,  obligations,  etc.),  sur  les 
effets  de  commerce  (lettres  de  change,  mandats,  etc.)  et  sur 
de  certaines  marchandises  ;  —  pour  constater  les  prix  cou- 
rants, savoir  les  nouvelles,  rencontrer  ceux,  avec  qui  ils  sont 
en  relations  d'intérêts,  négocier  et  conclure  des  affaires,  elc. 
Ces  marchés  ne  différent  des  autres  qu'en  ce  qu'on  n'y  apporte 
point  les  choses  qui  font  l'objet  des  transactions.  Les  transac- 
tions se  font  sur  des  marchandises  déjà  examinées  ou  à  exa- 
miner, ou  sur  de  simples  échantillons  ;  et  quant  aux  titres 
représentatifs  ou  valeurs  et  aux  espèces,  ils  sont  livrables  aux 
bureaux  respectifs  ou  caisses  des  contractants. 

Ces  établissements  sont  de  véritables  machines  de  Findus* 
trie  commerciale,  simplifiant  les  démarches,  les  opérations  et 
les  rapprochements,  multipliant  les  rapports,  facilitant  Yé- 
change  et  la  mobilisation  des  valeurs,  et  par  là  la  circulation 
et  la  transmission  des  capitaux,  dans  l'intérêt  général  de  la 
production. 

L'utililé  de  ces  rendez-vous  a  dû  se  révéler  d'elle-même  aux 
commerçants  et  aux  hommes  d'affaires,  et  l'usage  s'en  est  éta- 
bli partout  où  le  commerce  et  le  trafic  ont  pris  une  certaine 


COmiERCB,   CHANGE,   AGIOTAGE.  289 

ce.  Toutefois,  le  nom  français  de  ces  rendez-vous  et 
où  ils  se  donnent  est  récent;  il  vient,  selon  les  uns, 
lu  propriétaire  (Vander-Burse)  de  la  maison  où  se 
ent  les  marchands  à  Bruges,  et,  selon  les  autres,  de 
i*ses  sulptées  sur  la  maison  servant  au  même  usage, 
ais  appellent  les  bourses  de  commerce  exchange, 
édifice  aux  échanges. 

)utesles  villes  où  il  y  a  une  certaine  activité  d'affaires, 
3es  spéciaux  sont  affectés  à  cet  usage.  Ils  consistent 
al  dans  une  salle  ou  cour  centrale  entourée  de  galeries 
|ues.  Comme  à  Paris,  ils  servent  à  la  fois  aux  affaires 
;es  et  de  banque  et  aux  affaires  de  marchandises,  à 
2S  différentes;  —  ou  bien  il  y  a  deux  Heux  de  réu- 
mme  à  Londres,  où  le  Royal-Exchange  est  la  bourse 
handises,  èileStock-Exchangeesilai  bourse  aux  fond  s 
laûsun  édifice  séparé.  Les  adjoints  de  négociants  et 
commerciaux  se  groupent  dans  ces  réunions,  selon 
3ins,  et  Ton  ne  tarde  pas  à  découvrir  un  ordre  naturel 
masses  agitées  qui  au  premier  abord  semblent  en- 
èlc-mêle  et  possédées  du  vertige  dans  les  jours  de 
ctivité.  A  Tune  des  extrémités  de  la  salle  centrale  de  la 
e  Paris,  une  enceinte  entourée  d'une  grille  à  hauteur 
îst  réservée  aux  agents  de  change  officiels,  c'est  le 
Au  centre  est  une  grille  circulaire  ou  corbeille  sur 
j'appuient  les  agents  de  change  en  cercle,  s'offrant 
s  autres  et  se  demandant,  en  même  temps,  les  rentes 
fonds  publics  qu'ils  ont  à  vendre  ou  à  acheter  pour 
înts.  Ils  se  mettent  en  rapport  avec  ces  derniers  ou 
s  commis  en  venant  à  la  balustrade.  Leurs  commis 
pour  transmettre  les  ordres  et  les  observations.  Les 
s,  les  commerçants  et  tous  ceux  qui  font  des  transac- 
rleur  compte  ou  pour  le  compte  d'autrui  se  tiennent 
ce  habituelle.  Une  catégorie  de  ces  derniers  prend  le 
ymlissiers,  que  l'on  donne  aussi  à  ceux  qui  font  en 
Il  parquet,  et  pour  le  compte  de  leurs  propres  clients, 
actions  sur  les  fonds  publics  ou  litiges  d'emprunts  ou 


S90  NOTES  ET   PETITS  TRAITÉS. 

créaDces  sur  les  États.  D'autres  s'occupent  plus  spécialement 
de  la  négociation  des  Valeurs  industrielles,  c  est-à-dire  des 
Actions  et  des  Obligations  des  compagnies  commerciales,  finan- 
cières, industrielles,  et  sont  appelés  cou/f^^ter^  des  valeurs  ^^ 
quand  ils  font  le  courtage  pour  leur  propre  compte,  sans  y 
faire  participer  les  agents  de  change  ayant  le  monopole  officiel 
de  ces  opérations. 

A  la  Bourse  des  marchandises,  il  y  a  également,  comme  in- 
termédiaires entre  les  vendeurs  et  les  acheteurs  et  les  divers 
spéculateurs,  des  courtiers  officiels  et  des  courtiers  marrons 
tolérés. 

II 

Les  opérations  sur  les  fonds  publics,  qui  appellent  plus  par- 
ticulièrement notre  attention  ici,  sont  de  deux  espèces  :  les 
Placements  ou  Déplacements  et  les  Spéculations.  Les  place- 
ments ont  pour  objet  des  achats  pour  employer  des  économies 
ou  des  fonds  disponibles  ;  les  déplacements  ont  pour  objet  des 
ventes  en  vue  de  rentrer  dans  des  fonds  destinés  à  un  autre 
emploi;  les  spéculations  ont  pour  but  des  achats  en  vue  de 
ventes  et  des  ventes  en  vue  d'achats  pour  faire  des  bénéfices 
sur  la  hausse  ou  la  baisse  des  titres  de  fonds  publics  ou  des 
valeurs  industrielles,  souvent  au  moyen  à!un arbitrage  plus  ou 
moins  compliqué.  Ces  spéculations  peuvent  être  plus  ou  moins 
aventureuses,  être  faites  avec  ou  sans  les  fonds  nécessaires, 
et  dégénérer  en  simple  pari  ou  jeu,  dans  lequel  tout  est  livré 
au  hasard. 

Il  y  a  à  cet  égard  dans  Fopinion  publique  de  nombreuses 
confusions,  çur  lesquelles  nous  allons  nous  arrêter.  Donnons 
auparavant  encore  quelques  indications  sur  la  nature  des  opé- 
rations. Les  opérations  de  Bourse  peuvent  se  faire  au  comp' 

*  D'un  couloir  ou  coulisse  existant  dans  Tancienne  Boui*se.  Là  dénomi- 
nation s'est  d'abord  appliquée  aux  courtiers  marrons,  opérant  sur  les 
renies  les  seuls  tiires  négociés  alors  En  1860,  les  agents  de  change  ont 
traduit  devant  les  tribunaux  les  coulissiers,  qui  ont  été  condamnés  en 
de  la  législation  existante  et  qui  ont  cessé  d'agii*  ustensiblement. 


COMIIEBCG,    GUfUCE,   AGIOTAGE.  291 

st  lé  plus  souvent  le  cas  des  placements  et  des  spécu- 
irudentes.  Elles  peuvent  se  faire  à  terme;  c'est  en 
sous  cette  forme  que  se  produisent  les  spéculations, 
itions  à  terme  se  distinguent  en  ventes  fermes  ou  en 
primes.  Dans  les  premières  l'acheteur  est  engagé  à 
le  titre  contre  le  payement,  le  vendeur  est  tenu  de 
itre  en  échange  des  espèces.  Dans  les  secondes,  Ta- 
l'est  engagé  que  conditionnellement,  et  peut  renoncer 
3  livraison  en  abandonnant  cette  prime.  La  liquidation 
^hés  à  terme  se  fait  à  la  (in  du  mois  pour  certaines 
t  deux  fois  par  mois  pour  certaines  autres.  —  11  y  a 
opérations  de  prêt  ou  reports  :  de  prêt  d'argent  sur 
prêts  de  titres  contre  espèces  qui  s'exécutent  à  Taide 
inaisons  de  ventes  et  d'achats  ^ 
n'avons  point  ici  à  entrer  dans  le  mécanisme  de  ces 
Dpérations,  dans  les  combinaisons,  les  calculs  et  les 
de  langage  auxquels  elles  donnent  lieu  :  tout  cela 
e  de  métier  et  se  trouve  indiqué  dans  les  manuels  spé. 
sis  nous  devons  arrêter  notre  attention  sur  le  caractère 
le  ces  opérations,  objet,  comme  nous  venons  de  le 
nombreuses  confusions,  de  blâmes  et  de  critiques  qui 
it  souvent,  de  fondement. 


lit 

»lic  confond  dans  la  même  réprobation  toutes  les  opé* 
îites  à  la  Bourse,  sous  le  nom  «  d'opérations  de  bourse, 
;e  et  de  jeux  de  bourse.  »  11  fait  plus  encore,  il  con- 
s  là  même  réprobation  la  spéculation  :  pour  lui,  spé- 
,  agioteur,  joueur,  boursier  sont  synonymes.  11  y  a 
des  distinctions  à  faire.  D'abord  la  spéculation  n'est 
ai  moins  que  le  commerce.  De  quoi  s'agit-il  en  com- 
D'acheter  pour  revendre  et  de  gagner  une  différence  ; 

ession  de  report  exprime  encore  le  prix  auquel  se  font  les  prêts 
•aire  sur  litres  ;  on  appelle  déport  le  taux  auquel  se  font  les 
i  titres  contre  numéraire. 


292  NOTES   ET   PETITS  TRAITES. 

or,  pour  obtenir -ce  résultat,  il  faut  combiner,  calculer  des 
éléments  divers,  apprécier  les  chances,  c'est-à-dire  «p^cttkr: 
donc  la  spéculation  n'est  pas  autre  chose  que  le  commerce. 
Toutefois  Tusage,  en  prenant  ce  terme  en  bonne  part,  lui  fait 
désigner  le  commerce  supérieur,  savant,  nécessitant  des  con- 
naissances, des  moyens,  des  combinaisons  plus  étendues  que 
le  commerce  ordinaire  et  restreint.  Mais  l'usage  le  prend  aussi 
en  mauvaise  pari,  et  lui  fait  signifier  des  combinaisons  répré- 
hensibles  et  peu  avouables;  et  cela,  parce  qu  elles  sont  très- 
aventureuses  et  qu'elles  peuvent  compromettre  la  fortune  et  la 
moralité  des  contraclanls. 

L*expression  d'agiotage  nous  est  venue  de  l'italien  aggio 
(ajouté,  augmentation),  d'où  agioter,  échanger  pour  ajoutera 
son  avoir.  Échanger  et  agioter  sont  donc  élymologiquement 
synonymes  ;  mais  l'usage  en  a  décidé  autrement  ;  il  prend  le 
mot  en  mauvaise  part  :  premièrement,  en  en  faisant  un  syno- 
nyme de  jeu  où  tout  est  livré  au  hasard,  ou  de  spéculation  aven- 
tureuse, ou  répréhensible  aux  yeux  de  la  loi;  deuxièmement, 
par  suite  de  celle  fausse  idée  que  l'échange  est  un  simple 
changement  de  possesseur,  et  non  productif  d  utilité  et  de  va- 
leui*.  Cependant  il  y  a  à  distinguer  :  jouer  y  c'est  tout  livrer  au 
hasard  ;  —  spéculer,  c'est  calculer,  combiner,  tenir  compte 
des  bonnes  et  mauvaises  chances  ;  —  échanger  (ou  agioter), 
ci'cbt  changer  de  propriété,  de  chose  possédée  au  mieux  de  ses 
inlérêts.  Or,  dans  l'échange,  chacun  des  deux  contractants 
gagnant  à  avoir  ce  qu'il  préfère,  il  s'ensuit  que  l'opération  est 
productive  d'utilité  et  de  valeur  au  point  de  vue  individuel; 
—  et  comme  delà  libre  action  des  inlérêts  individuels  résulte 
l'intérêt  social  j  il  s'ensuit  que  l'échange  est  utile  au  point  de 
vue  individuel  et  social.   11  y  a  encore  lieu  d'ajouter  que 
l'expression  d'agiotage  est  empreinte  à  un  certain  degré  du 
préjugé  contre  les  Juifs  qui  ont  particulièrement  agioté,  trafi- 
qué, commercé,  parce  qu'on  leur  a  longtemps  défendu  de 
travailler  d'une  autre  manière;  comme  il  y  a  de  ce  sentimejil, 
ur  bien  des  gens,  dans  les  noms  de  spéculation,  de  commerce, 
nqile,  de  capital  ! 


pourl 
ululai 


COMMERCE,   CHAUGE,   AGIOTAGE.  295 

u*il  en  soit,  il  est  impossible  de  méconnailrc  Tusage, 
bien  prendre  le  mot  agiotage  dans  le  sens  de  spécu- 
vreuse ,  comme  elle  se  produit  à  certaines  époques 
ment;  c'est  dans  ce  sens  que  nous  l'employons 
lignes  qui  suivent  ^ 

,  revenons  aux  opérations  de  Bourse,  c'est-à-dire  aux 
is  faites  à  la  Bourse. 

IV 

ivons  distingué  ces  opérations  en  opérations  de  com- 
lyant  pour  objet  Tachât  ou  la  vente  des  titres  et  des 
n  vue  de  placements  plus  avantageux  ou  de  réalisa- 
essaires,  et  en  opérations  de  spéculation.  Hais  c'est 
stinction  plus  apparente  que  réelle.  Au  fond,  Tesprit 
lalion  inspire  toutes  les  opérations.  On  achète  toujours 
poir  de  vendre  plus  cher  à  un  moment  donné  ;  on 
arce  qu'on  y  trouve  plus  d'avantage  qu'à  garder, 
sactions  qui  se  font  à  la  Bourse  sont  plus  ou  moins 
lises;  mais  en  cela  elles  ressemblent  à  toutes  les  trans- 

à  toutes  les  combinaisons  d'entreprises  agricoles, 
lies,  commerciales,  financières,  et  même  aux  entre- 
tistiques  et  scientifiques. 

xhé  à  terme,  qu'on  a  toujours  en  vue  quand  on  parle 
rse,  est  une  opération  de  crédit  ou  à  découvert,  comme 
te,  comme  toute  autre  opération  qui  ne  se  résout 
édiatement  en  espèces  ;  il  a  pour  effet  de  faire  faire 
3  de  transactions  avec  peu  d'argent;  c'est  un  moyen 

dangers,  mais  qui  a  aussi  ses  avantages,  Faut-il  re- 
ux  avantages  pour  éviter  les  inconvénients?  D'un  autre 
^  a  dans  toute  opération  à  terme  des  raisons  diverses 
!  à  la  hausse  ou  à  la  baisse,  qui,  pour  être  appréciées 


)elait  au  dernier  siècle  de  ce  nom  toute  opération  sur  papier 
rce,  sur  matières  d'or  ou  d'argent,  et  même  sur  denrées  alimen- 
epuis  le  Ck)nsiilat  on  a  plus  particulièrement  appliqué  le  mot  aux 
I  à  terme. 


294  NOTES  ET   PETitS  TÔAltÉS. 

et  déduites,  nécessitent  des  efforts  d'intelligence  et  de  juge- 
ment. Cest  la  prévision  la  plus  exacte,  la  mieux  renseignée 
qui  est  récompensée  par  le  succès.  Et  personne  ne  peut  dire 
où  doivent  s'arrêter  ces  combinaisons  et  ces  supputations  qui 
diffèrent  essentiellement  du  jeu  proprement  dit. 

Sans  doute,  il  y  en  a  parmi  ceux  que  Tamour  du  gain  en- 
flamme, qui  raisonnent  mal,  suivent  uhe  illusion  et  font  des 
spéculations  ruineuses  ;  mais  ils  sont  punis  par  Tinsuccès  et 
la  ruine. 

La  facilité  de  mobilisation  qui  se  produit  à  la  Bourse  attire 
les  capitaux  et  les  porte  à  se  réunir  pour  former  de  grandes 
entreprises.  De  cette  manière,  moins  de  capitaux  sont  impro- 
ductifs. La  Bourse,  avec  son  marché  à  terme,  est  donc  un  vé- 
ritable établissement  de  crédit,  économisant  l'emploi  du 
capital,  offrant  un  débouché  assuré  aux  titres  et  leur  garan- 
tissant un  prix  plus  élevé. 

C'est  en  vain  qu'on  cherche  à  y  séparer  des  choses  qui  s'y 
tiennent  étroitement  et  qui  constituent  le  ressort  de  ce  mar- 
ché :  les  opérations  de  placement  ou  de  réalisation  et  celles  de 
spéculation  pure,  soit  à  terme,  soit  au  comptant.  Ces  éléments 
se  transforment  et  se  croisent  :  la  spéculation  devient  place- 
ment, le  placement  devient  spéculation  ;  ils  se  complètent  et 
concourent  ensemble  pour  imprimer  au  marché  une  activité 
constante. 

Or  cette  activité,  ce  mouvement,  cette  facilité  de  mobilisa- 
tion, soit  qu'on  vende,  soit  qu'on  achète,  sont  d'une  immense 
importance,  aujourd'hui  que  la  fortune  mobilière  a  pris  un  si 
grand  accroissement.  Elle  est  utile  à  tous  ceux  qui,  ayant  des 
titres,  ont  besoin  d'argent  ;  à  tous  ceux  qui  ont  des  placements 
de  capitaux  à  faire  ;  à  ceux  qui  ont  des  capitaux  à  solliciter 
pour  développer  une  industrie  ancienne  ou  en  créer  une  nou- 
velle; à  l'État  enfin,  dont  elle  contribue  à  maintenir  le  crédit. 
Sans  les  Bourses,  telles  qu'elles  fonctionnent  aujourd'hui,  les 
réseaux  des  chemins  de  fer  ne  seraient  point,  à  beaucoup  près, 
aussi  avancés,  et  la  plupart  des  autres  grandes  entreprises 
n'auraient  pas  vu  le  jour. 


COMIIERCE,   CHANGE,    AGIOTAGE.  205 


A  côté  de  ces  grands  avantages,  nous  ne  dissimulerons  pas 
les  inconvénients. 

Les  affaires  de  Bourse,  en  se  développant,  attirent  un  capital 
considérable  qui  ne  se  porte  pas  dans  Findustne  et  dans  Ta- 
griculture,  ou  qui  même  peut  en  avoir  été  retiré.  Il  est  vrai 
qu'en  se  mettant  sous  forme  d'actions  ou  d'obligations,  il  vient 
en  aide  à  Tindustrie  et  même  à  l'agriculture  ;  mais  il  est  encore 
vrai  que  les  branches  qu'il  anime  et  vivifie  sont  autres  que 
celles  qui  l'auraieot  acquis  ou  conservé,  sans  les  affaires  do 
Bourse.  Il  y  a  donc  là  une  bonne  et  une  mauvaise  influence, 
qu'il  faut  laisser  se  produire  selon  la  nature  des  choses  et  sans 
provocation  aucune;  • 

Ces  mêmes  affaires  donnent  prise  aux  manœuvres  et  aux 
intrigues  de  quelques  calégories  de  spéculateurs,  de  gros  spé- 
culateurs en  général,  qui  font  des  hausses  et  des  baisses  facti- 
ces, par  une  entente  entre  eux,  en  profitant  de  la  connaissance 
qu'ils  peuvent  avoir  des  circonstances  publiques  ou  spéciales 
aux  entreprises,  pour  faire  des  achats  ou  des  ventes  qui  leur 
permettent  de  bénéficier  à  coup  sûr.  — C'est  assurément  là  un 
grand  inconvénient,  mais  un  inconvénient  inhérent  à  tous  les 
marchés,  qui  ne  disparaîtra  jamais,  mais  qui  pourra  être  dimi- 
nué parles  remèdes  qui  vont  être  énuraérés.  Toutefois,  tant 
que  le  monde  sera  monde,  tant  qu'on  trafiquera,  tant  qu'on 
négociera,  tant  qu'il  y  aura  des  marchés,  il  y  aura  de  temps  à 
autre  des  intrigues,  ^es  manœuvres,  des  ventes  simulées,  de 
fausses  nouvelles,  etc. 

Ces  manœuvres,  jointes  aux  effets  des  événements  inattendus 
et  des  accidents  de  la  politique,  font  la  fortune  des  uns  aux 
dépens  des  autres,  et  découragent  ceux  qui  avancent  lentement 
dans  les  industries  par  un  ti'avail  pénible  et  peu  lucratif.  Les 
heureux  de  la  fortune  les  scandalisent  souvent  encore  par  leur 
ostentation,  leur  vanité  et  leurs  débauches  ! 

Enfin  le  développement  des  affaires  de  Bourse,  et  le  succès 
de  ceux  à  qui  elles  réussissent,  excitent  l'esprit  d'aventure, 


296  NOTES  ET  PETITS  TRAITÉS. 

d'agiotage  et  de  jeu,  inhérent  à  la  nature  humaine.  Il  en  ré- 
sulte des  enrichissements  et  des  appauvrissements  subits,  des 
ruines  et  des  catastrophes  qui  brouillent  le  sens  moral  des  po- 
pulations. 

L*agiotage,  nous  venons  de  le  dire,  n'est  pas  le  jeu,  mais  il 
s'en  rapproche  en  s' éloignant  de  la  spéculation  raisonnée  ;  il 
en  a  tout  l'attrait,  il  éblouit  et  transforme  Tesprit  de  spécula- 
tion réfléchi  et  calculé  en  une  fièvre  ardente  qui  conduit  à  une 
fortune  ou  à  une  ruine  également  scandaleuses.  La  ruine  en- 
gendre le  déshonneur  et  souvent  le  crime  ;  la  fortune,  immé- 
ritée, subite,  démoralise  à  la  fois  celui  qui  l'obtient  et  celui  qui 
la  voit  obtenir,  surexcite  la  cupidité  générale,  développe  l'art 
de  faire  des  dupes,  et  fait  naîlre  le  mépris  dô  tout  moyen  de 
recueillir  une  médiocre  fortune  par  le  {jf'océdé  lent  et  pénible 
du  travail  et  de  l'économie. 

Tous  ces  mauvais  effets  sont  malheureusement  le  triste 
accessoire  des  emprunts  et  du  crédit  pubhcs,  qui,  à  l'avantage 
de  fournir  d'immenses  ressources  aux  gouvernements,  joignent 
forcément  le  terrible  inconvénient  de  développer  le  mauvais 
côté  des  opérations  de  Bourse,  de  donner  un  aliment  à  l'esprit 
de  spéculation  aventureuse,  de  mettre  les  gouvernements  à 
même  de  se  faire  les  complices  actifs  ou  consentants  des  ma- 
nœuvres des  gros  financiers  qui  leur  font  des  avances,  en  même 
temps  qu'ils  contribuent  à  l'expansion  de  l'esprit  de  guerre  et 
de  l'esprit  de  dépense  collective,  qui  est  inhérent  à  la  nature 
humaine. 

11  faut  enfln.ajouter  qu'en  dehors  de  toute  excitation,  l'agio- 
tage ou  fièvre  des  spéculations  aventureuses  est  une  maladie 
épidémique  qui  s'empare  de  temps  en  temps  de  certaines  clas- 
ses de  la  société,  et  que  ses  ravages  ne  s'arrêtent  qu'après 
avoir  suivi  leur  cours,  à  l'instar  de  toutes  les  maladies  épidé- 
miques.  Les  bâtisses  et  les  spéculations  en  terrains,  les  canaux, 
les  chemins  de  fer,  les  mines,  les  fonds  publics,  les  fonds 
étrangers,  les  entreprises  d'exportation,  les  spéculations  sur 
les  sucres,  sur  les  cotons,  les  alcools,  etc.,  etc.,  ont  été  tour 
à  tour  l'objet  de  cette  fièvre.  Cet  engouement  amène  imman- 


COUUERGE,    CHANGE,   AGIOTAGE.  297 

quablement  une  crise,  qui  se  dénonce  immanquablement  aussi 
par  des  souffrances  et  des  désastres  commerciaux  et  indus- 
triels; après  quoi,  les  choses  reprennent  une  allure  plus  calme 
et  la  prospérité  renaît. 

VI 

A  ces  maux,  quels  remèdes?...  —  Aucun  remède  direct, 
aucune  panacée  administrative  ou  judiciaire;  mais  une  série 
de  remèdes  indirects  consistant  dans  la  diminution  des  causes 
produisant  les  effets  que  nous  venons  d'énoncer. 

Pour  bien  des  gens,  la  Bourse  est,  en  tout  et  pour  tout, 
une  caverne  de  voleurs,  ou  au  moins  un  mauvais  lieu  à  sup- 
primer; et  les  pouvoirs  publics  sont  invités  à  opérer  cette  sup- 
pression. 

C'est  là  un  vœu  parfaitement  absurde,  quoique  général, 
auquel  les  gouvernements  font  bien  de  ne  pas  prêter-roreillc. 
Les  bourses  sont  des  lieux  de  réunion  essentiellement  utiles, 
comme  nous  le  disions  en  commençant.  Leur  suppression  serait 
aussi  barbare  que  celle  des  autres  halles  et  marchés,  que  celle 
des  foires. 

Hais  ne  peut-on  laisser  toute  liberté  pour  ce  qui  est  bien,  et 
empêcher  ce  qui  est  mal,  —  au  moyen  d'une  réglementation 
convenable?  —  Examinons. 

Pour  diminuer  les  engouements  industriels  et  commerciaux, 
pour  prévenir  les  crises,  il  n'y  a  d'autres  remèdes  que  Tabs^ 
tention  des  producteurs  intéressés,  et  Tamélioration  de  leur 
jugement  par  fétude  des  saines  notions  économiques. 

A  la  surexcitation  de  l'agiotage  par  les  emprunts  publics, 
parla  multiplication  des  titres  ou  matière  première  à  spécula- 
tion fiévreuse,  il  y  a  un  remède  héroïque  naturellement  indi- 
qué, mais  d'une  application  difficile  :  c'est  la  cessation  des 
emprunts,  le  remboursement  des  titres,  d'où  ressort  la  né- 
cessité d'une  politique  de  désarmement  suivie  d'une  réforme 
financière  et  radicale  dans  tous  les  États.  Il  y  a  des  personnes 
qui  poursuivent  l'utopie  de  supprimer  l'agiotage,  de  calmer  la 

17 


298  HOTES  ET   PETITS  TRAITÉS. 

fièvre  des  affaires  de  bourse,  qui  font  des  tirades  de  morale 
sur  le  temple  de  Plutus,  et,  qui  d'autre  part,  prêchent  une 
politique  belliqueuse,  la  théorie  des  embellissements  publics 
et  l'augmentation  des  dépenses.  La  logique  et  l'esprit  de  ces 
gens-là  ne  sont  jamais  passés  par  la  même  porte. 

Il  y  aun  autre  remède  dans  les  mesures  propres  à  rétablir 
la  légitimité  et  le  calme  dans  les  temps  d'agitation  :  en  ces  mo- 
ments, les  soubresauts  dans  les  prix  provoquent  la  spécula- 
lion,  surexcitent  l'agiotage  ^ 

Lesmanœuvres  de  Bourse  étant  le  fait  des  gros  spéculateurs 
et  des  coalitions  qu'ils  font  entre  eux,  il  est  évident  que  la  lé- 
gislation doitjprendre  garde  à  fortifier  leur  action  et  leur  puis- 
sance par  des  monopoles  et  des  privilèges.  C'est  ainsi  que, 
dans  un  État  bien  ordonné,  il  ne  doit  poi«t  y  avoir,  de  par  la 
loi,  de  grandes  machines  à  crédit  ou  à  spéculation  qui  combi- 
nent des  spéculations  par  masses  et  produisent  les  effets  ré- 
sultant des  créations  de  fonds  publics  dont  nous  venons  de 
parier.  De  même  le  marché  doit  être  libre,  accessible  à  tout  le 
monde,  à  tous  les  intermédiaires  qui  conviendront  au  public 
vendeur  ou  acheteur,  afin  qu'un  petit  nombre  d'intermédiaires 
officiels  ne  gênent  pas  l'essor  du  marché,  ne  manœuvrent  pas 
avec  les  grands  spéculateurs,  et  ne  viennent  pas  accroître 
d'une  manière  ailificielle  le  monopole  naturel  qu'ils  ont  déjà 
par  la  force  des  choses.  On  a  motivé  l'existence  de  ces  corpo- 
rations d'intermédiaires  par  le  contrôle  qu'ils  exercent  et  la 
garantie  qu'ils  offrent.  En  fait,  trop  de  transactions  leur  pas- 

*  «...  Est-il  possible  de  concevoir  une  nature  d'effets  publics  qui  ne  donne 
pas  prise  à  l'agiotage?...  Qu'est  ce  qui  produit  Tagiotage?  Ce  sont  les 
chances  de  hausse  et  de  baisse.  Si  vous  ôtez  ces  chances,  vous  tuez  votre 
crédit  (le  crédit  public,  la  facilité  d'emprunter)...  H  n'y  a  qu'un  moyen 
de  tuer  l'agiotage,  c'est  de  renoncer  à  votre  système  de  crédit.  Mais,  tant 
que  vous  sentiriez,  comme  nous,  1  indispensable  nécessité  de  pouvoir  re- 
courir à  des  emprunts,  il  faut  bien  conserver  vos  moyens  de  crédit...  Tant 
que  vous  sentirez  la  nécessité  de  conserver  cette  ressource  extraordi- 
naire du  crédit  pour  les  circonstances  extraordinaires,  vous  êtes  soumis  à 
la  pénible  condition  d'en  subir  les  conséquences  Tàcheuses,  celles  de  l'agio, 
tage.  »  (De  Yillèle,  ministre  des  finances,  défendant  la  proposition  du 
trois  pour  cent.  MonUeur  de  1834,  p.  516.  Gité  par  M.  Courtois.) 


COMMERCE,  CHANGE,    AGIOTAGE.  299 

sent  par  les  mains  pour  qu'ils  puissent  servir  à  autre  chose  qu'à 
percevoir  un  courtage.  L'expérience  démontre  aux  Ëtats-Unis 
et  en  Angleterre  que  la  liberté  de  courtage  est  un  moyen  supé- 
rieur aux  vieux  procédés  de  la  corporation  formée,  dont  Torga- 
nisation,  par  parenthèse,  date  d'il  y  a  un  siècle  et  demi  ^,  alors 
que  certaines  affaires  étaient  infiniment  moindres,  et  que  d'au^ 
très  n'existaient  pas.  Tout  porte  à  croire  que  la  pratique  stricte 
de  ce  dernier  système  en  France,  après  le  régime  de  tolérance 
qui  avait  laissé  se  multiplier  les  courtiers  marrons,  ne  tardera 
pas  à  convaincre  le  législateur  que  la  liberté  du  travail  est  la 
meilleure  organisation  à  la  Bourse  comme  ailleurs. 

On  a  cherché  le  remède  à  l'agiotage  et  à  la  fièvre  des  spécu- 
lations dans  la  voie  de  la  réglementation,  qu'on  a  expérimentée 
jusqu'à  ce  jour  et  qui  a  fort  mal  réussi.  On  se  propose  de 
protéger  le  public  ;  mais  la  meilleure  protection  est  dans  sa  . 
liberté  d'action,  dans  l'application  des  lois  pénales  ordinaires, 
dans  la  pubhcité,  l'instruction  et  la  cessation  des  stimulants 
que  nous  venons  d'énumérer.  C'est  une  manie  de  notre  temps 
et  de  bien  des  pays  que  de  vouloir  incessamment  prendre  en 
main  la  tutelle  des  niais  et  des  écervelés  et  régler  le  pas  de  la 
société  sur  le  pas  de  ceux  qui  ne  savent  pas  se  conduire. 

VU 

La  réglementation  actuelle  des  Bourses,  dans  la  plupart  des 
pays,  en  France  notamment,  est  le  résultat  de  ce  système  de 
tutelle,  combiné  avec  l'esprit  de  monopole  et  le  besoin  que  les 
gouvernements  ont  ou  croient  avoir  d'influence  sur  les  cours, 
en  vue  de  leurs  combinaisons  financières  et  des  emprunts 
qu'ils  ont  toujours  en  perspective.  Le )nonopole  disparaîtra  le 
premier;  la  réglementation  primitive  tend  aussi  à  disparaître, 
ou  au  moins  à  diminuer. 

Sur  ce  point,  il  y  a  une  question  délicate  qui  partage  les 
meilleurs  esprits,  les  esprits  les  plus  libéraux,  nous  voulons 
parler  de  la  sanction  judiciaire  des  affaires  à  terme. 

*  Le  nombre  des  agents  de  change  de  Paris  est  de  60,  comme  en  1724. 


300  NOTES   ET   PETITS  TRAITES. 

La  législation  et  Tadministration  partant  de  ce  principe  er< 
roné  que  les  marchés  à  terme  ne  sont  que  le  jeu  organisé,  se 
sont  efforcés  de  les  prohiber  sans  atteindre  le  but.  La  non- 
reconnaissance  de  ces  transactions  par  la  loi  rendant  toute 
réclamation  par  voie  judiciaire  impossible  par  le  créancier, 
est  résultée  de  cette  manière  de  voir.  Les  uns  pensent  que 
cette  abstention  de  la  justice  favorise  la.  mauvaise  foi  des  con- 
tractants, et  est  la  cause  première  du  sentiment  de  répulsion 
qui  induit  le  public  en  erreur  contre  toutes  les  affaires  de 
Bourse  et  les  fait  confondre  avec  le  jeu.  Ils  demandent  qu*on 
assimile  toutes  les  transactions  faites  à  la  Bourse  aux  autres 
transactions  commerciales,  pour  garantir  positivement  Fexé- 
cution  des  conventions,  et  ils  pensent  qu'elles  finiraient  par 
paraître  ni  plus  morales  ni  moins  morales  que  les  achats  et 
ventes  de  toute  espèce.  Ils  voient  dans  la  responsabilité  des 
contractants,  justiciables  des  tribunaux,  un  moyen  de  réfréner 
Texcès  des  marchés  à  terme,  de  les  rendre  moins  aventureux, 
d'éviter  que  la  spéculation  ne  dégénère  en  une  loterie,  en  une 
opération  ou  Ydea  reste  seul  en  dehors  de  tout  autre  élément 
d'appréciation. 

Les  autres,  sans  vouloir  qu'on  interdise  (chose  impossible 
du  reste)  les  opérations  à  terme,  et  qu'on  cherche  à  les  classer 
selon  la  proportion  d'ûtea,  et  à  les  distinguer  du  pari  pur  et 
simple  (chose  encore  plus  impossible),  pensant  que  ces  mar- 
chés n'ont  pas  d'effet  utile,  trouvent  rationnel  que  la  loi  ne 
les  protège  pas,  et  que  les  tribunaux  ne  les  sanctionnent  pas 
et  ne  soient  pas  appelés  à  les  reconnaître  plus  que  les  paris 
de  jeu  et  autres  dettes  dites  d'honneur. 

Nous  sommes  d'avis  que  le  législateur  et  l'administrateur 
doivent  laisser  faire  toutes  opérations  utiles,  inutiles  et  même 
dangereuses  pour  les  contractants.  Nous  inclinerions  volon- 
tiers vers  l'opinion  de  ceux  qui  pensent  que  la  loi  doit  faire 
respecter  les  transactions,  et  venir  ainsi  en  aide  à  l'action  des 
mœurs  dont  l'influence  seule  peut  réagir  contre  les  opérations 
d'agiotage  ou  de  jeu,  dangereuses  pour  les  contractants  ^ 

*  Yoir  dans  ce  sens  une  notice  de  M.  A.  Courtois  fils,  Défense  de  Vagio- 


COMMERCE,   CHANGE,   AGIOTAGE.  301 


YUI 


En  résumé,  le  remède  applicable  à  la  Bourse,  comme  en 
bien  d'autres  circonstances,  se  traduit  par  celte  formule  de  la 
civilisation  moderne  :  liberté,  responsabilité,  c'est-à-dire 
absence  d'entraves  pour  les  opérations  du  travail,  pour  les 
monopoles  et  les  règlements,  et  garantie  des  transactions.  En 
marchant  dans  cette  voie,  on  ne  verra  pas  disparaître  tous  les 
inconvénients  dont  la  plupart  sont  inhérents  à  la  nature  hu- 
maine ;  mais  ces  inconvénients  s'atténueront  autant  que  cela 
est  possible.  D'autre  part,  enverra  se  développer  au  maxi- 
mum les  avantages  naturels  de  ces  établissements,  puissantes 
machines  du  commerce  ou  du  crédit,  au  sein  ^desquels  les 
phénomènes  d'échange,  de  transmission  et  de  mobilisation  se 
produisent  sur  une  grande  échelle,  avec  de  grands  avantages 
et  de  grands  inconvénients,  avec  plus  d'avantages  que  d'incon- 
vénients toutefois,  au  sein  desquels  les  hommes  qui  les  fré- 
quentent doivent  apprendre  à  se  mouvoir  en  tâchant  de  se 
préserver  du  vertige  et  des  dangers  inhérents  à  la  nature  de  la 
chose,  et  pour  cela  le  meilleur  moyen  est  de  ne  pas  y  mettre 
les  pieds;  car,  ainsi  que  le  disait  M.  de  Villèle  *  :  «  Tous  ceux 
dont  ce  n'est  pas  le  métier  y  laissent  leur  fortune,  h 

La  Bourse  forme  de  nos  jours  une  des  préoccupations  des 
hommes  d'État,  et  entre  dans  les  attributions  des  ministres 
des  finances,  qui  sont  requis  par  leurs  collègues  et  par  l'opi- 
nion publique  de  faire  mouvoir  ce  grand  ressort,  utilement 
pour  la  direction  générale  des  affaires.  —  On  éprouve  le  besoin 
d'agir  sur  les  cours  et  les  grandes  opérations,  en  vue  du  prix 
de  la  rente,  en  prévision  d'emprunts  futurs  pouf  subvenir  à 
des  besoins  soi-disant  imprévus  qui  renaissent  sans  cesse.  — 
On  croit  utile  d'intervenir  pour  réglementer  ce  grand  mar- 
ché. —  Cette  préoccupation  est  de  nature  à  cesser  un  jour, 

tagâf  étude  aux  divers  points  de  vue  philosophique,  économique,  de  la  mo- 
rale, du  droit  et  de  la  législation;  in-18  de  68  p.,  1864,  chez  Garnier  frères 
et  chez  GuiUaumin. 
*  UfC.  Cit,  V.  p.  298,  en  note. 


302  NOTES   ET  PETITS   TRAITÉS. 

lorsque  la  politique  du  libre-échange  (paix  et  liberté)  aura 
triomphé,  et  dès  loi*s  la  besogne  des  ministres  des  finances  sera 
simpUfiée,  ainsi  que  celle  des  pouvoirs  publics,  -r-  Ce  serait 
en  même  temps  se  disculper  vis-à-vi?  de  l'opinion  des  masses 
qui,  par  suite  de  Finteryention  et  de  la  réglementation  de  Tau- 
torité  en  ces  affaires,  la  font  responsable  des  soubresauts  dans 
les  valeurs,  des  intrigues,  des  fièvres  de  spéculation  et  d'agio- 
tage, ainsi  que  des  ruines,  des  catastrophes  et  des  scandales 
qui  en  résultent. 


YI.   NOTICE  SUR  LES  CRISES  COMMERCIALES 

T.  Nature  et  effets  généraux  des  Crises.  —  II .  Causes  des  crises.  —  III.  Qu'il 
n'y  a  pas  de  remèdes  directs  aux  crises,  mais  simplement  des  remèdes 
indirects. 

(V.  Traité  d'Économie  politique^  ch.   xv,  sur  l'Échange  et  les  Débouchés;  —  ch.  xx 
sur  le  Crédit  et  les  Banques;  —  note  finale  xxviii,  sur  les  Crises  *,) 

§  I.  nature  et  efTets  sénéranx  de«  Crises. 

Toute  Crise,  en  général,  est  une  perturbation  de  Tétat  na- 
turel, une  situation  anormale  dans  laquelle  la  nature  des 
choses  lutte  contre  la  cause  morbide  pour  revenir  à  une  situa- 
tion meilleure.  Les  crises  commerciales  sont  des  perturbations 
soudaines  de  Tétat  économique  naturel,  et  plus  particulière- 
ment des  perturbations  dans  la  fonction  générale  de  TËchange, 
aussi  indispensable  à  la  vie  sociale  que  la  circulation  du  sang 
Test  à  la  vie  animale  et  individuelle.  Celle-ci  est  compromise, 
et  des  symptômes  morbides  se  manifestent  sur  l'être  vivant, 
si  la  circulation  du  sang  est  entravée,  suspendue  ou  simple- 
ment ralentfe.  Celle-là  est  également  en  danger,  et  les  symp- 
tômes morbides  se  manifestent  dans  le.s  diverses  branches  de 
la  production  sociale  toutes  les  fois  que  l'Échange  est  entravéi 
suspendu  ou  simplement  ralenti. 

Tous  nous  créons,  par  notre  travail  et  notre  industrie,  des 

*  Deuxième  édition.  —  La  première  dans  le  Dtctiotmaire  du  commerce 
et  de  la  navigation. 


CRISES  COmiERCIALES.  303 

Produits  et  des  Services  destinés  à  Tusage  d*autrui,  et  qui  ne 
deviennent  profitables  pour  nous  qu'à  la  condition  de  pouvoir 
être  échangés  contre  d'autres  produits,  un  autre  travail,  d'aur 
très  services.  —  L'échange  incessant  de  ces  produits,  de  ces 
services,  se  servant  de  débouchés  les  uns  aux  autres,  c'est  là 
la  vie  sociale,  impossible  sans  l'Échange. 

Toutes  les  crises  économiques  sont  des  manifestations  d'une 
altération  plus  ou  moins  profonde  de  la  fonction  essentielle  et 
générale  de  l'échange ,  d'une  gêne,  d'une  obstruction,  d'un 
dérangement  dans  la  circulation,  ou  dans  le  courant  des 
échanges,  par  suite  de  laquelle  des  quantités  notables  de  pro- 
duits ou  de  services  viennent  à  manquer  de  débouchés,  c'est- 
à-dire  qu'ils  ne  peuvent  en  trouver  qu'à  des  prix  inférieurs  aux 
frais  de  production  qu'ils  ont  coûtés  et  ruineux  pour  les  pro- 
ductions et  les  travailleurs. 

Elles  sont  plus  ou  moins  générales  ou  locales,  c'est-à-dire 
qu'elles  se  manifestent  sur  des  marchés  plus  ou  moins  éten- 
dus;—  elles  sont  générales  ou  plus  ou  moins  spéciales,  c'est- 
à-dire  qu'elles  se  manifestent  dans  des  industries  plu90u  moins 
nombreuses  et  liées  par  des  intérêts  communs. 

Elles  sont  toutes  des  crises  commerciales^  parce  qu'elles 
sont  toutes  le  résultat  d  un  dérangement  dans  des  courants 
plus  ou  moins  nombreux  dés  échanges  ;  mais  on  conçoit 
qu'elles  peuvent  être  plus  particulièrement  agricoles,  indus- 
trielles ou  financières,  selon  les  branches  de  la  production 
ou  la  nature  des  entreprises  qu'elles  atteignent.  Souvent  elles 
sont  complexes,  et  leur  nature  mixte  participe  de  l'ensemble 
de  ces  divers  caractères. 

Toujours  elles  sont  précédées ,  accompagnées  ou  suivies 
d'une  perturbation  spéciale  dans  les  insh'uments  d'échange, 
de  circulation  el  de  crédit,  instruments  qui  sont  les  monnaies 
ou  bien  les  signes  représentatifs  des  monnaies  et  des  valeurs, 
tels  que  les  billets  de  Banque  et  autres  effets  de  commerce 
faeUement  transroissibles,  —  perturbation  qu'il  faut  d'abord 
s'expliquer  pour  pouvoir  se  rendre  compte  de  la  nature  du 
dérangement  général  des  affaires. 


504  NOTES   ET  PETITS  TRAITÉS. 

La  crise  monétaire  provient  du  manque  et  de*la  pénurie  des 
instruments  d'échange,  et  cette  pénurie  se  manifeste  dans  des 
circonstances  bien  différentes,  qui  aboutissent  cependant  au 
même  résultat. 

Dans  les  époques  de  confiance,  de  prospérité,  de  développe^ 
ment  industriel,  alors  que  les  entreprises  se  multiplient,  que 
les  capitaux  sont  demandés  pour  être  appliqués  aux  emplois 
auxquels  on  les  destine,  —  comme  ces  capitaux,  pour  passer 
des  mains  de  ceux  qui  les  possèdent  et  les  prêtent  entre  les 
mains  de  ceux  qui  les  emploient,  doivent  être  mis  la  plupart 
du  temps  sous  forme  d'espèces  ou  de  billets  de  banque,  —  ils 
sont  plus  demandés  qu'offerts,  et  leur  masse,  qui  servait  à  une 
circulation  ordinaire,  est  insuffisante,  malgré  une  plus  grande 
rapidité  imprimée  à  leur  mouvement,  pour  une  circulation 
augmentée,  surexcitée. 

On  en  manque  alors  généralement,  et  il  y  a  tous  les  symp- 
tômes d'une  crise  monétaire  :  rareté  des  espèces  ou  des  bil- 
lets, retrait  des  dépôts  des  Banques,  hausse  des  escomptes  et 
du  taux  'de  l'intérêt,  souffrances  et  plaintes  de  tous  ceux  qui 
ont  besoin  d'espèces  ou  de  billets  de  Banque. 

En  sens  inverse,  la  confiance  vient-elle  à  diminuer,  à  tort 
ou  à  raison,  par  une  cause  quelconque,  par  suite  d*un  événe- 
ment politique  ou  par  la  crainte  d'une  crise  prochaine?  Chacun 
cherche  à  loucher  le  plus  d'espèces  possible  et  à  en  remettre 
le  moins  possible,  c'est-à-dire  que  chacun  se  fait  accapareur 
de  cette  marchandise  par  excellence  (au  point  -de  vue  indivi- 
duel), qu'on  est  sûr  de  toujours  vendre  très-facilemenl.  De 
plus,  la  diminution  de  la  confiance  tend  à  suspendre  ou  à  ra- 
lentir la  circulation  des  autres  instruments  d'échange,  des 
instruments  de  crédit  (billets  de  banque  et  autres  signes  repré- 
sentatifs) ;  de  sorte  que  la  circulation  métallique  est  appauvrie 
en  même  temps  que  la  circulation  en  papier,  et  qu  il  y  a  crise 
monétaire,  en  sens  inverse  de  la  précédente. 

On  comprend  que  ces  deux  espèces  de  crises  spéciales  se 
croisent  avecles  crises  générales^  tantôt  causes  et  tantôt  effets, 
et  plus  souvent  effets  de  ces  mêmes  crises 


CRISES   COMMERCIALES.  305 

Voilà,  si  nous  sommes  parvenu  à  être  clair,  quelle  est  la 
nature  des  crises,  —  quelles  en  sont  les  variétés,  et,  si  nous 
pouvons  ainsi  dire,  quel  est  le  mécanisme  de  ces  malaises  gé- 
néraux ou  sociaux  qui  se  manifestent  :  —  par  la  rareté  de  l'ar- 
gent et  des  instruments  d'échange,  —  par  la  hausse  de  l'in- 
térêt en  général  et  de  l'escompte  en  particulier,  —  par  la 
dépréciation  des  capitaux  fixes  et  le  ralentissement  de  la  con- 
sommation, —  par  la  mévente  des  marchandises,  —  par  la 
dépréciation  de  tous  les  produits,  de  tous  les  services,  de  tous 
les  effets  de  crédit,  —  par  la  suspension  des  payements,  — 
par  des  faillites  ou  d'autres  désastres  commerciaux  dans  toutes 
les  entreprises,  —  par  l'abandon  des  affaires  projetées,  —  par 
la  diminution  des  commandes,  —  par  le  ralentissement  des 
travaux,  la  baisse  des  salaires,  la  souffrance  et  la  misère  gé- 
nérale, qui  gagne  de  proche  en  proche  avec  d'autant  plus 
d'intensité  que  la  perturbation  a  des  causes  plus  profondes 
et  plus  étendues. 

§  11.  C?fiase«  des  erises. 

Les  causes  que  l'on  peut  assigner  aux  crises  sont  nom- 
breuses et  diverses.  Nous  croyons  pouvoir  les  ranger,  à  peu 
près  toutes,  dans  les  catégories  suivantes  : 

Les  ébranlements  politiques  et  sociaux,  d'où  résulte  la  préoc- 
cupation de  l'avenir,  le  manque  de  sécurité  ; 

La  Guerre  et  par  suite  le  rétablissement  de  la  Paix; 

La  Disette;  —  le  manque  de  la  récolte  d'une  matière  pre- 
mière importante  ;  —  une  catastrophe  quelconque;  —  l'Abon- 
dance ; 

Le' Ralentissement  de  la  Consommation,  réagissant  sur 
l'Ëchaiige  et  la  Production  ; 

L'Accroissement  rapide  de  la  Production  par  l'excitation  de 
fesprit  d'entreprise  et  la  fièvre  de  spéculation,  provoquaiit 
des  opérations  mal  conçues  ; 

Le  détournement  des  Capitaux  par  suite  du  développement 
des  Travaux  publics,  —  et  des  grandes  entreprises  nouvelles  ; 


306  NOTES   ET   PETITS   TRAITÉS. 

Le  développement  du  Crédit;  —  le  monopole  des  institu- 
tions de  crédit  ; 

L'accroissement  rapide  de  la  quantité  des  Métaux  précieux, 
or  ou  argent; 

Les  changements  brusques  des  Tarifs  nationaux  ou  étran- 
gers dans  le  sens  de  la  prohibition  ; 

Le  contre-coup  des  Crises  étrangères. 

Nous  allons  donner  de  courts  développements  sur  toutes  ces 
causes. 

Le  plus  souvent  il  faut  s'attendre  à  ce  que  les  ébranlements 
politiques  et  sociaux,  les  révolutions  et  les  agitations  de  toute 
sorte,  produiront  une  crise  générale  avec  les  effets  que  nous 
venons  d'énumérer  et  qui  se  résument  dans  l'incertitude  du 
lendemain,  dans  la  diminution  des  consommations,  des  échan- 
ges et  de  la  production,  dans  la  stagnation  générale  synonyme 
de  baisse  des  salaires  et  des  profits,  c'est-à-dire  de  gêne  et  de 
misérè. 

Que  ces  changements  politiques  aient,  selon  les  pays  et  les 
temps,  leur  raison  d'être  et  leur  utilité  ;  que  ces  révolutions  ou 
ces  agitations  soient  légitimes  ;  que  le  mal  produit  puisse  être 
compensé  par  les  avantages  obtenus  ou  espérés,  c'est  ce  que 
nous  ne  voulons  pas  contester  ni  examiner  ici,  car  il  y  aurait 
beaucoup  de  choses  à  considérer  à  cet  égard.  Nous  voulons 
simplement  dire  que,  sauf  exception,  la  crise  suit  l'ébranle- 
ment politique  et  social  comme  un  effet  naturel. 

Cependant  cette  crise  peut  avoir  une  courte  durée  et  les 
effets  en  être  bientôt  compensés  et  couverts,  pour  ainsi  dire, 
par  l'élan  donné  à  l'activité'nationale:  si  la  tranquillité  publique 
paraît  rassurée,  si  les  esprits  sont  fixés,  si  le  nouvel  ordre  de 
choses  paraît,  à  tort  ou  à  raison,  assis  sur  des  bases  solides. 
C'est  le  phénomène  qui  a  pu  être  observé  en  France  après  les 
événements  de  décembre  1 851 . 

Passons  à  la  gueire!  D'abord  elle  ébranle  la  confiance  et 


CRISES  COMMERCIALES.  307 

produit  les  préoccupations  et  les  autres  effets  économiques 
qui  en  découlent  forcément.  Elle  détourne  de  la  production 
(par  centaines  de  millions  et  par  milliards)  des  capitaux  qui 
sont  consommés,  la  plupart  anéantis,  dans  un  but  plus  ou 
moins  légitime  (c'est  encore  une  autre  question),  mais  en  pure 
perte  pour  Tagriculture  et  les  autres  industries  productives  ; 
—  elle  détourne  et  détruit  par  milliers  des  bras  solides  et  des 
iiltelligences  d'élite  qui  font  un  grand  vide  et  causent  une 
perturbation  dans  toutes  les  branches  de  Tactivité  sociale,  et 
qui  ont  coûté  d'énormes  sacrifices  à  leurs  familles  et  à  la 
société  tout  entière.  —  Elle  ravage  les  récoltes  et  suspend  le 
commerce  et  l'industrie  partout  où  s'exerce  son  action. 

Il  peut  paraître  paradoxal  au  premier  abord  de  faire  figurer 
le  rétablissement  de  la  Paix  au  nombre  des  causes  de  crise. 
Rien  n'est  plus  exact  cependant.  La  paix  arrête  toutes  les  pro- 
ductions spéciales  que  la  guerre  avait  développées  ;  elle  fait 
cesser  des  spéculations  entamées;  elle  coupe  court  au  courant 
d'affaires,  souvent  considérable,  que  la  guerre  avait  fait  naître; 
elle  réintégre  dans  leurs  foyers  une  partie  des  hommes  que  la 
guerre  avait  déplacés,  et  qui  ne  retrouvent  pas  une  occupation 
sans  peine  et  sans  produire  une  certaine  perturbation  parmi 
les  salariés  de  leur  profession.  Si  la  guerre  s'est  prolongée,  le 
rétablissement  de  la  paix  introduit  un  ordre  de  choses  tout 
nouveau  dans  les  débouchés  et  produit  inévitablement  des 
changements  et  des  déplacements  qui  vaudront  assurément 
mieux  tôt  ou  tard  que  l'ordre  de  choses  créé  par  la  guerre, 
mais  qui  pour  le  moment  sont  causes  de  déplacements  et  de 
pertes  préjudiciables.  C'est  ainsi  que  la  paix  de  1815  a  été 
suivie  d'une  crise  qui  a  affecté  toute  l'Europe  et  l'Angleterre 
en  particulier,  et  que  des  sinistres  commerciaux  nombreux 
ont  été  le  résultat  du  nouvel  ordre  de  choses  et  de  l'ouver- 
ture des  mers. 

C'est  ainsi  que  tout  retour  à  l'ordre  régulier,  que  toute  ré- 
forme même  est,  dans  une  proportion  quelconque,  une  cause  de 
malmse  ou  de  crise.  En  toutes  choses,  les  sociétés,  comme  les 


308  KOTES  ET  PETITS  TRÂITis. 

individus,  ne  peuvent  s*engager  dans  la  voie  de  Terreur  impu- 
nément. 

C'est  ainsi  que  la  paix  de  1856,  si  désirable  cependant  et  si 
désirée,  a  été  une  des  causes  de  la  crise  qui  a  suiyi,  et  qu'elle 
a  produit  bien  des  déceptions,  puisqu'on  comptait  sur  elle 
comme  sur  une  cause  de  prospérité  nouvelle. 

La  Disette  est  toujours,  un  peu  plus  tôt,  un  peu  plus  tard, 
une  cause  immanquable  de  crise.  Quand  le  pain  est  cher,  les 
masses  consacrent  à  la  nourriture  à  peu  près  tout  leur  salaire, 
et  cessent  de  faire  d'autres  achats  en  produits  de  l'industrie. 
Cette  diminution  ou  suppression  dans  la  consommation  ralentit 
h  cours  des  échanges  et  paralyse  la  production. 

Le-  manque  d'une  récolte  d'une  matière  première  impor- 
tante agit  de  même  sur  une  plus  petite  échelle.  La  branche  de 
l'industrie  agricole  qui  est  frappée,  réduit  sa  consommation 
au  minimum  possible.  De  plus,  le  prix  de  la  matière  première 
s'élevant,  la  consommation  des  produits  fabriqués  diminue, 
et  les  branches  de  Finduslriequi  récoltent  la  matière  première 
ou  qui  s'occupent  de  son  transport,  de  son  placement,  sont 
atteintes.. C'est  l'effet  qu'a  produit  le  ravage  de  Toïdium  sur  la 
vigne,  qui  par  sa  durée  et  son  étendue  a  affecté  pendant  plu- 
sieurs années  le  caractère  de  la  disette.  C'est  encore  reflet  qu'a 
produit  en  France  la  maladie  des  vers  à  soie. 

Une  grande  catastrophe,  une  inondation,  une  épidémie,  une 
épizootie,  une  dévastation  quelconque,  agissent  plus  ou  moins 
dans  le  même  sens. 

Ainsi  tout  ralentissement  dans  la  consommation  réagit 
promptement  sur  l'échange  et  la  production,  et  l'effet  ne  s'ar- 
rête malheureusement  pas  là.  L'échange  et  la  production,  en 
diminuant,  font  disparaître  une  masse  de  travaux  et  d'activités, 
cessent  d'être  les  débouchés  d'une  masse  de  produits,  et  arrê- 
tent à  leur  tour  l'échange  et  la  production.  C'est  un  enchaîne- 
ment de  fâcheux  effets. 

Lorsque  par  une  circonstance  quelconque,  les  prix  des 
choses  nécessaires  à  la  vie  viennent  à  hausser  d'une  manière 


CRISES   COMMERCIALES.  309 

notable,  la  crise  survient,  par  les  raisons  que  nous  venons 
d*indiquer,  en  parlant  de  la  disette.  Ensuite,  la  cherté,  nous 
venons  de  le  dire,  agit  encore  d'une  autre  manière  fâcheuse 
en  ralentissant  les  achats  des  matières  premières  et  des  ma- 
chines, appareils  et  produits  qui  en  sont  faits,  et  en  paralysant 
la  production. 

Au  retour  de  Vabondance^  lès  prix  des  matières  premières 
diminuent  ainsi  que  ceux  des  produits  qui  en  résultent;  le 
fâcheux  effet  que  nous  venons  de  signaler  disparait,  mais  il 
8*en  produit  un  autre  souvent  général  et  très-sensible. 

Tous  eeux  qui  se  sont  un  peu  abondamment  approvisionnés, 
sont  obligés  de  subir  des  pertes  souvent  ruineuses  ;  de  sorte 
que  l'abondance  elle-même,  si  favorable  au  grand  nombre,  et 
qui  est  le  remède  souverain  des  crises  occasionnées  par  la 
disette,  devient  elle-même  cause  de  crise. 

C'est  ainsi  qu'en  1848  et  1849  Tabondance  des  récoltes, 
venant  après  la  disette,  amena  une  grande  souffrance  dans 
l'agriculture,  principalement  en  France  et  en  Angleterre,  souf- 
france dont  on  voulut  rendre  responsable  le  libre  échange  en 
Angleterre,  et  dont  on  accusa  les  événements  politiques  en 
France,  causes,  en  cela,  tout  à  fait  innocentes. 

Remarquons  ici  que  toutes  les  causes  qui  précèdent,  ex* 
cepté  l'abondance,  agissent  sur  la  consommation  pour  la  res- 
treindre. Il  en  est  de  même  de  celles  qui  suivent,  bien  que  ce 
soit.à  un  moindre  degré. 

Un  excès  de  production  agit  en  sens  inverse  des  atteintes 
portées  à  la  consommation,  mais  produit  des  effets  analogues. 
Lorsque  la  production  surexcitée  jette,  dans  le  courant  des 
échanges,  des  masses  inusitées  de  produits,  —  comme  le  mé- 
canisme de  la  circulation  habituelle  n*est  pas  préparé  à  cette 
augmentation,  il  y  a  d'abord  engorgement  et  obstruction  dans 
les  voies  commerciales;  mais  ce  n'est  pas  encore  là  le  plus 
fâcheux  effet.  Les  produits  s  offrent  en  masse  inaccoutumée  à 
la  consommation;  la  mévente  ne  tarde  pas  à  se  produire,  la 
d^réciation  des  marchandises  ensuite.  On  entend  dire  alors 


SiO  MOtES  Wt   PETITS  TBAITBS. 

que  le  commerce  ne  va  pas,  que  rien  ne  se  vend  ;  mais,  entx 
cas,  ce  n*est  pas  précisément  la  consommation  ordinaire  qui 
fait  défaut;  c'est  la  production  qui  a  dépassé  les  bornes.  La 
mévente  et  la  dépréciation  des  produits  ne  tarde  pas  à  réagir 
sur  le  mouvement  des  échanges  et  sur  la  production  qui  se 
trouve  réduite  à  subir  un  temps  d'arrêt,  et  à  produire  les  effets 
naturels  de  la  stagnation. 

Tels  sont  les  résultats  d'une  fabrication  surexcitée,  de  spé-> 
culations  commerciales  fiévreuses,  d'opérations  mal  conçues; 
par  suite  de  l'entraînement  et  de  l'engouement  qui,s'emparant 
des  esprits  à  de  certaines  époques,  qu'on  dirait  périodiques, 
leur  font  voir  toutes  choses  du  beau  côté,  et  poussent  ainsi 
toute  une  série  de  producteurs  vers  un  développement  excessif 
de  leurs  moyens  d'action. 

Les  annales  du  commerce  et  de  l'industrie  sont  pleines  de 
ces  accidents,  si  fréquents  depuis  la  paix  de  1814,  dans  tous 
les  pays  prospères,  qu'ils  semblent  être  une  suite  naturelle  de 
la  prospérité  et  du  progrès  industriel  et  commercial. 

Les  premières  de  ces  crises  ont  vivement  appelé  l'attention 
des  économistes  et  des  pubUcistes,  qui  ont  souvent  disaité 
sur  le  problème,  longtemps  mal  posé,  de  l'équilibre  de  la  pro- 
duction et  de  la  consommation,  sur  la  nécessité  d'établir  une 
bsdance  entre  les  deux,  et  sur  les  inconvénients  d'une  trop 
grande  production. 

J.  6.  Say  a  prouvé  contre  Sismondi  qu'il  ne  saurait  y  avoir, 
d'une  manière  générale,  trop  de  production,  puisque  les  pro- 
duits et  les  services  servent  de  débouchés  les  uns  aux  autres, 
et  que  la  consommation,  c'est'à*dire  la  satisfaction  des  besoins, 
est  susceptible  d'un  accroissement  pour  ainsi  dire  indéfini 
Mais,  pour  cela,  l'augmentation  de  production  doit  être  le  ré- 
sultat d'une  progression  régulière  et  constamment  attentive 
aux  besoins  de  la  consommation. 

La  production  générale  ne  peut  pas  être  trop  abondante, 
d'une  manière  permanente;  mais  il  peut  arriver  des  excès  de 
production  spéciale  et  momentanés^  causés  par  l'entraînement 
ou  la  fausse  direction  de  l'esprit  d'entreprise,  de  spéculation ^ 


GRISES  GOMMËRCULES.  311 

nature  de  vertige,  nous  le  répétons,  qui  peut  s'emparer  et 
s'empare,  à  de  certains  moments,  de  quelques  groupes  de  pro- 
ducteurs et  de  spéculateurs  chez  lesquels  la  prudence  ne  re- 
frène pas  assez  Tamour  du  gain  et  qui  se  font  illusion  les  uns 
aux  autres. 

C'est  ce  phénomène,  mal  observé,  qui  a  fait  naître  des  récri- 
minations contre  les  machines,  les  institutions  de  crédit  et  tous 
les  grands  moyens  de  production,  de  transport  et  d'échange 
qui  caractérisent  l'industrie  moderne,  et  ont  pour  résultat  dé- 
finitif des  produits  à  la  fois  meilleurs  et  moins  chers. 

L'esprit  de  spéculation  et  l'esprit  d'entreprise  qui  se  res- 
semblent et  différent  à  plusieurs  égards,  sont  des  manifesta- 
tions de  l'intérêt  individuel,  for^îe  motrice  de  notre  nature, 
principe  vivifiant  des  sociétés  humaines.  (Nous  ne  voulons,  pas 
en  dire  du  mal,  mais  seulement  constater  leurs  effets,  lors- 
qu'ils se  livrent  à  une  trop  vive  activité.)  —  Ces  deux  esprits, 
disons^nous,  puissamment  aidés  par  l'esprit  d'association,  font 
naître  les  entreprises  nouvelles  de  plus  en  plus  nombreuses, 
établies  sur  une  échelle  de  plus  en  plus  grandiose  et  nécessi- 
tant des  capitaux  de  plus  en  plus  considérables.  C'est  le  pro- 
grès; mais  ce  progrès  ne  s'obtient  point  sans  des  douleurs  en 
compensation.  Ces  capitaux  proviennent  des  épargnes  an- 
nuelles, ou  sont  retirés  des  industries  en  activité.  Dans  le  pre- 
mier cas,  ils  sont  simplement  non  avenus  pour  les  entreprises 
existantes  ;  dans  le  second  cas,  leur  retrait  peut  être  cause  de 
ralentissement,  de  dépérissement  et  même  de  ruine. 

Donc  toute  entreprise  nouvelle  agit  comme  cause  de  crise 
par  le  détournement  des  capitaux. 

On  aperçoit  ici  l'effet  des  Travaux  publics  entrepris  sur  une 
grande  échelle  soit  par  les  Etats,  soit  par  les  provinces,  soit 
par  les  communes,  soit  par  l'industrie  privée,  qui  tous  puisent 
aux  mêmes  sources  et  ne  peuvent  puiser  qu'à  ces  deux  sour- 
ces :  les  épargnes  annuelles,  et  les  capitaux  mobiles  de  l'in- 
dustrie; 

Ces  travaux  absorbent  les  capitaux  plus  ou  moins  en  pure 


312  NOTES  ET   PETITS  TRAITÉS 

perle,  s'ils  sont  plus  ou  moins  improductifs.  Dans  le  cas  con- 
traire, comme  quand  il  s'agit,  par  exemple,  du  perfectionne- 
ment des  voies  de  communication,  les  inconvénients  de  ce 
détournement  sont  compensés  par  les  facilités  nouvelles  don- 
nées aux  échanges  et  àla  production,  se  traduisant  par  une 
diminution  de  prix  agissant  elle-même  comme  impulsion  à  la 
consommation  et  de  la  consommation  aux  échanges  et  à  la  pro- 
duction. Mais  pour  cela,  il  ne  faut  pas  que  les  nouvelles  entre- 
prises dépassent  les  ressources  disponibles  ;  et  même  dans  ce 
cas,  les  douleurs  du  détournement  sont  inévitables,  surtout 
pendant  la  période  de  temps  qui  s'écoule  entre  Tappel  du  ca- 
pital et  les  effets  de  la  mise  en  exploitation  de  la  nouvelle 
voie. 

La  création  de  nouvelles  exploitations,  la  construction  de 
nouvelles  voies  de  communication  les  mieux  conçues,  les  plus 
sagement  calculées,  se  résument  en  une  transformation  con- 
sidérable de  capitaux  mobiles  et  circulants  en  capitaux  fixes. 
Or,  il  faut  à  toutes  les  affaires  et  à  la  société  laborieuse  prise  en 
masse  une  certaine  proportion  de  l'une  et  Tautre  espèce  de 
capital.  Si  donc  cette  proportion  vient  à  être  troublée  d'une 
manière  notable,  une  crise  doit  forcément  s'ensuivre.  Ainsi 
s'expliquent  les  embarras  de  1845  et  1846  par  suite  de  la  con- 
struction simultanée  de  nombreuses  lignes  en  Augleterre,  er 
France,  en  Allemagne,  en  Belgique,  etc.  L'utilité  de  ces  nou- 
velles vaies  n'était  pas  contestable  ;  mais  leur  construction  se 
faisait  dans  une  proportion  trop  considérable. 

Ainsi  s'expliquent,  en  partie,  les  embarras  de  ces  demiérej 
années,  par  suite  de  l'impulsion  donnée  en  France  surtout,  è 
des  travaux  publics  de  diverse  nature,  dont  l'utilité  directe, 
positive,  actuelle,  est  très-contestable,  —  et  qui  ont  absorbé 
d'immenses  capitaux  improducteurs,  au  point  de  vue  écono- 
mique du  moins. 

Nous  sentons  bien  qu'il  y  aurait  ici  de  nombreuses  distinc 
tions  à  faire;  mais  nous  ne  nous  sommes  proposé,  quant  à  pré- 
sent, que  d'élucider  les  causes  de  crise. 

I  détournement  des  capitaux  n'est  pas  le  seul  effet  de 


CRISES   COMUERCIALES.  313 

ces  grandes  entreprises.  Elles  tendent  à  produire  de  grands 
déplacements  de  travailleurs,  à  priver  les  travaux  des  champs 
et  les  autres  industries  de  leurs  coopérateurs  naturels  :  —  elles 
tendent  à  concentrer,  dans  les  villes,  des  classes  de  population 
instables  et  remuantes  qui  font  baisser  les  salaires,  hausser  le 
prix  des  vivres  et  des  loyers,  nécessitent  un  surcroît  de  surveil- 
lance, de  police  et  de  dépenses,  toutes  choses  qui  rendent  l'ad- 
ministration des  villes  plus  difficile  et  la  population  sédentaire 
moins  heureuse.  Les  fortifications  de  Paris,  à  ne  les  considérer 
qu  à  ce  point  de  vue,  ont  été  une  des  grandes  fautes  du  gouver- 
nement de  Juillet,  une  des  causes  de  sa  chute! 

Le  développement  du  Crédit^  la  multiplication  des  Banques 
et  des  autres  institutions  de  crédit,  l'accroissement  de  leurs 
opérations,  sont  une  des  causes  que  quelques  publicistes  met- 
tent le  plus  volontiers  en  avant  pour  expliquer  les  crises.  Il  y 
aurait  à  ce  sujet  tant  à  dire  qu'un  volume  y  suffirait  à  peine. 
Nous  devons  nous  borner  ici  à  quelques  assertions  principales. 

On  s'est  habitué  à  expliquer  les  crises,  d'abord  les  crises 
de  TAngleterre  après  1815,  ensuite  celles  des  États-Unis  de- 
puis une  quarantaine  d'années,  par  les  banques,  dont  on  a 
fait  des  espèces  de  boucs  émissaires. 

Sans  doute  les  Banques,  en  facilitant  la  transmission  des 
capitaux  et  le  mouvement  des  valeurs,  aident  puissamment  à 
l'aclivité  des  échanges  et  de  la  production.  Elles  sont  un  des 
leviers  de  Tindustrie  moderne,  comme  la  division  du  travail, 
comme  l'abondance  des  capitaux,  comme  les  machines,  comme 
les  nouvelles  voies  de  communication  ;  mais  elles  ne  donnent 
pas  toujours  l'impulsion.  Elles  la  reçoivent  et  transmettent  le 
mouvement.  A  de  certaines  époques,  lorsqu'elles  ne  fonction- 
naient pas  picore  aussi  régulièrement  qu'aujourd'hui,  elles 
ont  pu  avoir  des  fautes  à  se  reprocher  ;  mais  c'est  assurément 
par  suite  d'une  observation  incomplète  qu'on  a  tout  rejeté  sur 
elles,  parce  que,  d'après  leur  rôle,  elles  sont  les  premières  sur 
la  brèche  et  les  premières  victimes. 

Le  fait  est  qu'on  ne  voit  pas  encore  très-clair  en  cette  ma- 


014  NOTES   ET   PETITS   TRAITES. 

tière.  Parmi  les  hommes  les  plus  compétents,  les  uns  font  re- 
monter la  responsabilité  des  crises  jusqu'aux  banques,  parce 
quVJles  ne  sont  point  assez  réglementées,  point  assez  contrô- 
lées; les  autres,  parce  qu*elles  le  sont  trop  et  qu'elles  sont 
constituées  à  Tétat  de  monopole.  Nous  sommes  de  ce  dernier 
avis. 

Toujours  est-il  que  les  crises  éclatent  depuis  quarante  ans 
dans  tous  les  pays  où  le  mouvement  industriel  est  accélérée 
dans  les  pays  où  les  banques  sont  plus  nombreuses,  comme 
dans  ceux  où  elles  le  sont  moins,  et  malgré  la  réglementation 
et  le  monopole  qui  sont  à  peu  prés  universels,  si  Ton  en  ex- 
cepte les  petits  États  du  nord-ouest  de  l'Union  américaine  et 
VÉcosse,  où  les  crises  ne  prennent  pas  précisément  nais- 
sance. 

Il  est  certain  que  lorsque  des  établissements  de  crédit  ont 
un  monopole,  et  qu'ils  ne  sont  point  maîtrisés  et  réglés  par  la 
concurrence,  ils  peuvent,  par  la  facilité  donnée  ou  refusée  ù 
l'escompte,  aider,  —  ralentir  ou  arrêter  la  marche  des  mai- 
sons de  commerce  et  des  établissements  industriels;  —  ils 
peuvent  provoquer  et  alimenter  la  fièvre  des  spéculations  tant 
qu'ils  y  voient  leur  profit,  puis,  à  un  moment  donné,  s'effrayer 
de  leur  propre  ouvrage,  s'effrayer  outre  mesure,  et  amener, 
par  la  suppression  des  crédits,  la  détermination  de  crises  qui 
n'auraient  point  eu  lieu  si  la  concurrence  avait,  d'une  part,  li- 
mité leurs  avances  et,  d'autre  part,  neutralisé  leur  cessation 
de  crédit.  C'est  ainsi  que  beaucoup  de  crises  partielles  ont  eu 
pour  cause  directe  la  manière  d'opérer  des  banques  centrales 
privilégiées  ^ 

L'abondance  de  l'Or  que  nous  ont  récenirnent  fourni  la  Ca- 
lifornie et  l'Australie,  a  aussi  été  mise  au  rang  des  causes 

*  Voir:  le  ch.  XX  du  Traité  (féMnomie politique,  5«éd.,  le  §  VI,  dàn< 
lequel  il  est  parlé  de  l'actioà  des  Banques,  sur  les  crises  ;  —  crises  com- 
merciales et  de  leur  retour  périodiques,  par  E.  Ch.  Juglar,  in-8",  1862, 
Guillaumin;  —  et  dans /a  monnaie  de  Banque,  par  M.  Paul  Coq,  2"  éd.. 
IStMiCheEGuillaumin,  une  Notice  sur  la  Banque  de  France  àpartirde  1857. 


GRISES   COVMERCrALES.  315 

de  la  crise  que  l'Europe  et  l'Amérique  ont  traversée  en 
1856-57-58,  et  des  malaises  qui  l'ont  caractérisée.  De  1849 
(lesplacers  de  Californie  ont  été  découverts  en  1848  et  les 
diggings  d'Australie  en  1852)  à  la  fm  de  1856,  la  production 
aurifère,  dont  la  majeure  partie  est  entrée  dans  la  circulation 
européenne,  s'est  élevée  dans  le  mopde  entier  à  4  milliards 
542  millions  de  francs,  dont  plus  de  la  moitié,  2,215  millions 
provenant  de  la  Californie,  1,494  de  l'Australie  et  635  millions 
de  Russie. 

En  outre,  la  production  argentifère  s'est  élevée,  pendant 
celle  période,  à  2  milliards  70  millions.  En  1847,  M.  Michel 
Chevalier,  continuant  les  calculs  de  M.  de  Humboldt,  portait  à 
45  milliards  le  total  de  la  production  des  métaux  précieux 
depuis  la  découverte  de  l'Amérique.  La  production  des  der- 
nières années  a  donc  été  du  dixième  de  ce  total. 

S'il  est  difficile  de  préciser  au  juste  l'influence  de  cette  aug- 
mentation de  métaux  monétaires  en  si  peu  d'années,  et  dans 
quelle  proportion  elle  est  venue  satisfaire  aux  besoins  nou- 
veaux de  la  circulation,  il  est  évident  (et  ici  les  faits  s'accordent 
avec  la  théorie)  que  l'abondance  de  l'or  dans  la  circulation  a 
commencé  à  jeter  une  perturbation  sensible  dans  les  valeurs 
et  déprécié  notamment  les  salaires,  les  revenus  fixes  et  l'im- 
portance des  créances.  De  là,  une  certaine  partie  des  malaises 
contemporains  ^ 

En  second  liçu,  cette  augmentation  de  numéraire,  en  arri- 
vant dans  la  circulation,  a  dû  agir  comme  stimulant  au  déve- 
loppement de  la  production  et  être  un  des  excitants  de  l'esprit 
de  spéculation  et  d'entreprise  que  nous  avons  considéré  plus 
haut;  et,  d'autre  part,  cette  même  masse  de  nuriiéraire  fonc- 
tionnant dans  les  échanges  a  pu  contribuer  à  affaiblir  un  peu 
la  crise  monétaire  qui  s'est  naturellement  produite  en  même 
temps  que  la  crise  générale  que  nous  venons  de  mentionner. 

Lorsqu'un  pays  change  plus  ou  moins  brusquement  son  Tarif 

*  V.  p.  157,  une  note  sur  la  production  des  métaux  précieux. 


348  NOTES  ET   PETITS  TBÂITÉS. 

Si  Tesprit  d'entreprise  a  été  surexcité;  si  la  fièvre  de  spécula- 
tion s'en  est  suivie  ;  si  on  a  dépassé  les  bornes  de  la  consom- 
mation, ou  si  celle-ci  vient  à  se  ralentir;  si  des  opérations  ont 
été  mal  conçues,  il  est  impossible  que  la  mévente  ne  s'ensuive 
pas,  puis  le  ralentissement  forcé  du  travail,  puis  la  liquida- 
tion, plus  ou  moins  pénible,  d'affaires  mal  conçues.  —  C'est 
le  seul  remède,  en  ces  divers  cas. 

Si,  par  le  développement  donné  aux  travaux  publics,  aux 
entreprises  nouvelles,  aux  institutions  de  crédit,  à  certaines  af- 
faires de  circonstance,  l'État,  les  communes,  ou  les  associa- 
tions ont  engagé  des  capitaux  nécessaires  à  la  circulation,  ou 
les  ont  détournés  de  leur  emploi  naturel,  —  la  cessation  de 
celte  direction  artiflcielle  des  capitaux  sera  un  premier  remède 
au  mal  des  industries  appauvries;  mais  ce  mal  ne  se  trouve 
pas  calmé  par  le  fait  même  de  la  cessation  de  la  cause.  Toute- 
fois il  se  produira  moins  facilement  et  cessera  plus  vite  dans 
un  pays  où  le  régime  économique  est  basé  sur  la  liberté,  que 
dans  celui  où  ces  détournements  de  capitaux,  entraînant  le 
déclassement  artificiel  et  rapide  des  populations,  sont  causés 
et  maintenus  par  le  monopole. 

Il  faut  laisser  faire  et  laisser  passer  l'accroissement  de  la 
production  des  métaux  précieux  ;  elle  est  providentielle,  et. au- 
cune puissance  au  monde  ne  pourrait  en  arrêter  les  effets. 

Rien  n'est  plus  facile  que  d'éviter  chez  soi  les  mauvais  ef- 
fets de  l'élévation  des  tarifs  et  des  représailles.  On  peut  les 
prévenir  chez  les  autres  par  une  politique  commerciale  éclairée 
et  la  réforme  libérale  des  tarifs. 

Le  coup  d'œil  et  la  prudence  des  chefs  de  maison  peuvent 
seuls  prévenir  les  catastrophes  résultant  du  contre-coup  des 
crises  étrangères. 

Parmi  les  diverses  causes  de  crises,  il  en  est  d'artificielles; 
il  en  est  qui  tiennent  à  la  nature  des  choses;  il  en  est  qui  sonl 
le  résultat  d'accidents  climatériques  ou  du  malheur  public;  il 
en  est  même  qui  semblent  inhérentes  au  progrès  des  sociétés. 
Telles  sont  les  causes  des  crises  commerciales  et  industrielles 


GÈISES  COMMERCIALES.  519 

proprement  dites  :  la  surexcitation  de  Tesprit  d'entreprise  par 
le  succès,  le  développement  des  grandes  affaires,  le  développe- 
ment du  crédit,  —  qui  altèrent  quelquefois  si  profondément, 
mais  heureusement  d'une  manière  temporaire,  les  échanges 
et  l'industrie  des  peuples  les  plus  prospères,  —  et  cela  d'au- 
tant plus,  qu'ils  sont  plus  prospères. 

Ces  espèces  de  crises  semblent,  à  beaucoup  d'égards,  ac- 
tuellement inévitables  ;  mais  leurs  inconvénients  ne  peuvent 
à  beaucoup  près  balancer  les  immenses  avantages  que  les  peu- 
ples retirent  des  développements  incessants  de  leurs  affaires. 
Les  crises  de  celte  nature  sont  des  crises  de  croissance,  et 
mieux  vaut  l'activité  et  la  richesse  avec  les  crises  commer- 
ciales, celles-ci  dussent-eUes  être  dans  la  nature  permanente 
des  choses,  que  Tinaction  et  la  pauvreté.  Les  pays  riches  et 
prospères  sont  quelquefois  en  crise  ;  les  pays  pauvres  y  sont 
d'une  manière  permanente. 

Et  d'autre  part,  les  crises  commerciales  sont  passagères  de 
leur  nature;  elles  n'appauvrissent  pas  la  société,  mais  dépla- 
cent la  richesse  par  le  changement  soudain  des  valeurs  qui  dé- 
truisent la  fortune  des  uns  et  augmentent  celle  des  autres. 
Les  baisses  soudaines  dans  la  valeur  des  choses  suscitent  des 
acheteurs,  facilitent  la  consommation,  font  cesser  l'engorge- 
ment et  provoquent  la  liquidation  des  entreprises  mal  enga- 
gées :  après  quoi  les  affaires  reprennent  dans  les  conditions 
normales. 

Nous  venons  de  dire  que  ces  espèces  de  crises  semblent 
inévitables.  Cependant  il  ne  faudrait  pas  conclure  à  une  loi  de 
fatalité  absolue  et  de  périodicités  régulières  *. 

De  plus  en  plus  les  producteurs  et  les  chefs  d'entreprises, 
parleur  expérience,  leur  coup  d'œil,  la  connaissance  de  leur 
industrie,  de  la  situation  du  marché,  arriveront  à  ne  pro- 
duire que  ce  quils  petivent  bien  produire  et  vendre  convena- 
blement. 

En  tout  cas,  ainsi  que  nous  le  disons  dans  le  Traité  d^éco- 

*  V.  une  note  finale. 


S20  NOTES   ET   PETITS  TRAITÉS. 

nomie  politique  *,  «  il  n'y  a  aucune  bmme assignable  par  Vauto- 
rite,  qui  ne  saurait  agir  par  voie  de  réglementation  et  dont 
Faction  ne  peut  être  utile  qu'en  faisant  disparaître  les  en- 
traves qui  peuvent  mettre  obstacle  aux  échanges,  aux  débou< 
chés,  à  la  consommation. 

«  Il  n'y  a,  au  surplus,  pas  lieu  de  redouter  l'excès  de  pro- 
duction au  point  de  vue  général.  Cet  excès,  nous  le  répétons, 
ne  peut  être  que  momentané  ;  il  ne  se  produit  qu'au  détri- 
ment du  producteur,  et  il  se  produit  avec  d'autant  moins 
d'incohvénients  pour  celui-ci,  que  les  échanges  sont  plus 
libres  et  les  débouchés  plus  étendus.  » 

*  Cliap.  XV,  §  IV.  5«  édilion. 


LIBERTÉ  DU  COMMERCE 

4NES  -  RÉFORMES  DOCANIÈRES  -  TRAITÉS 
DE  COMMERCE  -  RÉGIME  COLONIAL 


ibinaisons  et  procédés  de  la  Douane.  —  Traités  de  commerce.  — 
ime  colonial.  —  IT.  La  Contrebande.  —  IIL  Résultats  des  réformes 
icières  et  douanières  en  Angleterre.  —  lY.  Analyse  du  tarif  fran- 
avant  les  réformes  récentes.  —  V.  Réformes  douanières  en  France 
aité  de  commerce  de  1860!  —  YI.  Le  Libre  Échange. 

L  COMBINAISONS  ET  PROCÉDÉS  DE  LA  DOUANE  • 

de  douane.  —  Prohibitions.  —  Droits  protecteurs.  —  Droits  diffé- 
iels.  —  Primes.  —  Drawbacks.  —  Entrepôts.  —  Ports  francs.  — 
ésailles  douanières.  —  Réformes  douanières.  —  Traités  de  com 
«.  —  Régime  colonial, 

(V.  Traité  d'Économie  politique,  ch.  xxv  et  xxvi.) 

roits  de  douane.  —  Prohibilionfl.  ~  Droits  proteeleam.  •> 
Ifl  difrérentiels.  —  Primer.  —  Drawbaeks.  —  Entrepôts*  -^ 
m  franefl*  —  Représailles  douanières.  —  Réformes  doua- 
is* 

droits  de  douane  sont  les  taxes  établies  à  rentrée  ou  ù 
ie  des  marchandises  à  la  frontière  des  provinces  ou 
ats.  La  création  de  ce  gonre   de  taxes  remonte  à  une 

e  comprise  dans  la  première  édition  des  Notes  et  petits  traités  et 
5  deux  premières  éditions  des  Éléments  d'Économie  politique,  dc- 
B  Traité  d'Économie  politique  à  parlir  de  la  4"  édition. 


NOTES   ET   PETITS   TRAITES. 

haute  antiquité  ;  les  Grecs  et  les  Romains  avaient  des  lignes 
de  douanes  pour  subvenir  au  trésor  public. 

Depuis  l'adoption  du  système  mercantile  dans  la  politique 
commerciale  des  peuples,  les  douanes  ont  eu  un  but  presque 
opposé,  celui  de  faciliter  les  exportations  et  de  restreindre  les 
importations  pour  attirer  et  retenir  le  plus  de  numéraire  pos- 
sible dans  le  pays*.  Plus  tard  on  les  a  fait  servir  à  des  empê- 
chements analogues  dans  l'intérêt  de  la  production  nationale, 
qu'on  a  cru  .encourager  ainsi  ei'protéger.  Les  droits  de  douane 
ont  alors  pris  le  nom  trompeur  de  droits  'protecteurs. 

Les  tarifs  actuels  des  diverses  nations  sont  le  résultat  de 
ces  deux  systèmes  économiques  combinés  :  avec  la  manie  régle- 
mentaire qui  est  enracinée  dans  la  plupart  des  adnftnistra- 
lions,  et  avec  de  prétendues  exigences  de  la  politique. 

Les  douanes  doivent  donc  être  considérées,  sous  un  double 
point  de  vue  :  comme  moyen  de  revenu  pour  l'Étal^  et  comme 
instrument  de  protection  de  certaines  industries  ^  U  y  a  deu) 
parties  dans  le  surplus  que  payent  les  consommateurs  sur  le 
prix  des  produits,  par  le  fait  des  droits  et  des  empêchement 
douaniers  :  1°  la  partie  qui  revient  au  fisc  \  entre  dans  lei 
coffres  de  l'État,  sert  aux  dépenses  publiques,  fait  en  un  mo 
fonctions  d'impôt;  2°  la  partie  qui  va  à  l'industrie  protégée.— 
Celle-ci  est  latente  et  on  ne  peut  s'en  rendre  compte  qu'i 
laide  d'une  élude  attentive. 

Voici  à  quelles  variétés  de  procédés  ont  conduit  les  théorieî 
qui  ont  guidé  les  administrations  en  matières  de  douanes. 

Certains  produits  sont  'prohibés  à  l'entrée  ;  d'autres  soni 
prohibés  à  la  sortie.  Dans  ce  cas,  les  agents-de  la  douane 
sont  autorisés  à  faire  des  perquisitions  et  des  visites  domici 

*  Nous  démonlrons  dans  le  Traita  d'Économie  politique,  5«  édition 
chap.  XXV,  l'absurdité  de  ce  système  et  l'impossibilité  de  ce  résultat. 

2  Voir  Traité  de  Finances,  2*  édit.,  chap.  xi  et  note  finale  x,  et  Élé- 
ments de  V Economie  politique,  p.  308.  « 

5  Dans  le  Traité  d'Economie  politique,  chap.  xxv,  nous  montrons  lei 
illusions  et  l'injustice  de  ce  système. 

*  Fisc,  trésor  du  souverain,  du  latin  fiscuSt  panier  de  jonc  dans  leque 
on  recueillait  anciennement  l'impôt. 


LIBERTÉ    DU    COMMERCE. —  PROCEDES    DE   LA   DOUANE.  525 

liaires,  à  provoquer  des  délations  pour  la  découverte  de  la 
fraude.  Pour  les  encourager  dans  celte  œuvre  pénible,  il  leur 
est  alloué  une  partie  des  amendes  et  des  saisies. 

D'autres  produits  ne  peuvent  entrer  qu'en  payant  des  droits 
plus  ou  moins  élevés.  —  D'autres  produits  ne  peuvent  entrer 
que  par  certains  points  ou  zones  de  la  frontière.  —  D'autres 
payent  des  droits  différents  appelés  différentiels,  suivant  qu'ils 
pénètrent  par  une  zone  ou  par  l'autre,  suivant  le  pays  d'où 
ils  viennent,  suivant  l'usage  auquel  ils  sont  destinés,  suivant 
la  quantité  déjà  importée,  suivant  leur  forme  ou  leur  dimen- 
I    sion,  etc. 

Les  prohibitions  et  les  droits  à  l'entrée  faisant  renchérir 
certains  produits  indispensables  au  travail  des  industries 
qu'on  a  voulu  [protéger,  on  a  imaginé  de  rendre  les  droits 
d'entrée  à  la  sortie  des  produits  fabriqués  avec  la  matière  qui 
avait  payé  ces  droits.  Cette  restitution  s'est  appelée  drawback. 

On  donne  en  outre  des  encouragements  ou  primes  à  la 
sortie. 

Pour  faciliter  le  commerce  de  certaines  localités,  on  leur  a 
donné  la  faculté  de  créer  des  entrepôts  de  douane  et  où  Ton 
peut  déposer,  durant  un  temps  déterminé,  les  marchandises 
soumises  aux  droits,  pour  ne  payer  ces  droits  qu'au  fur  et  à 
mesure  de  la  consommation  ou  de  la  vente.  Ces  entrepôts 
publics  sont  dits  réels,  par  opposition  à  ceux  que  quelques 
particuliers  obtiennent  la  permission  d'établir  chez  eux  et  qui 
portent  le  nom  d'entrepôts  fictifs.  11  y  a  aussi  des  entrepôts 
'Spéciaux  pour  certaines  classes  de  marchandises.  —  Il  y  a 
enfin  des  entrepôts  d'octroi.  — Des  villes  de  commerce  mari- 
lime  ont  obtenu  de  ne  pas  payer  les  droits  de  douane  à 
rentrée  du  port,  mais  seulement  à  une  certaine  limite  de  leur 
territoire.  Ce  sont  les  ports  francs,  dans  l'enceinte  desquels  le 
.  commerce  jouit  d'une  liberté  absolue. 

Dans  l'apphcation,  voici  les  faits  généraux  qui  ont  été 
observés  : 

Les  prohibitions  conduisent  à  des  manœuvres  barbares  a 
Elles  engendrent  la  fraude  et  la  violation  de  la  loi,  la  délation, 


524  NOTES.  ET   PETITS  TRAITÉS. 

la  saisie  et  les  perquisitions  domiciliaires,  au  sujet  d'un  simpi 
fait  d'échange  très-naturel  et  très-innocent  par  lui-même. 

Les  droits  élevés  sont  prohibitifs  et  produisent  les  même 
résultats. 

Il  est  rare  que  les  drawbacks  soient  bien  calculés  et  qu'il 
ne  deviennent  Tobjet  d'une  fraude  et  d'une  perte  pour  le  tré 
sor  public. 

Les  primes  sont  des  sacrifices  en  pure  perte,  auxquels  Adan 
Stnilh  adresse  ce  dilemme,  applicable  d'ailleurs  à  tout  le  sys 
tème  de  la  protection  :  «  S'il  y  a  quelque  bénéfice  à  tire 
d  une  industrie,  elle  n'a  pas  besoin  d'encouragement;  s'il  n'; 
a  point  de  bénéfice  à  en  retirer,  elle  ne  mérite  pas  d'être  en 
couragée.  »  (Liv.  IV,  chap.  n.) 

Les  entrepôts  ont  eu  d'utiles  effets,  puisqu'ils  ont  pour  bu 
clo  suspendre  Faction  des  entraves  qui  gênent  le  commerc 
et  l'industrie.  Il  n'en  a  pas  toujours  été  de  même  delafran 
chise accordée  aux  ports,  parce  que  ceux-ci  retrouvent  forcé 
ment  la  douane,  ses  empêchements  et  ses  rigueurs  à  deux  pa 
de  leurs  murs. 

Pour  arriver  à  tarifer  tous  les  produits,  pour  ménager  tou 
les  intérêts,  ou  plutôt  pour  favoriser  ceux  qui  ont  eu  la  forci 
et  le  pouvoir  en  main  ;  pour  satisfaire  toutes  les  grandes  e\i 
gences  venues  du  dedans  ou  du  dehors,  il  a  fallu  faire  des  re 
maniements  iiuccessifs  qui  n'ont  jamais  donné  de  sécurité  au: 
opérations  commerciales;  il  a  fallu  prendre  des  disposition! 
innombrables,  faire  un  code  très-embrouillè,  monter  une  ad 
ministration  très-compliquée,  enrégimenter  un  nombreu: 
personnel,  accumuler  enfin  paperasses  sur  paperasses.  Ei 
dernière  analyse,  on  a  eu  la  prétention  de  concilier  tous  le 
intérêts,  et  on  est  arrivé  à  les  blesser  à  peu  près  tous. 

Le  trésor  public  s'est  vu  privé  d'une  parlie  du  revenu  sui 
lequel  il  pouvait  compter,  par  les  prohibitions  et  les  droit 
élevés  qui  empêchent  ou  limitent  les  importations,  c'est-à-din 
la  matière  imposable. 

L'agriculture,  les  manufactures,  les  arts  et  métiers,  les  arli 
libéraux  ont  été  obligés  do  subir  de  plus  dures  conditions  soi 


LIBERTÉ   DU   COMMERCE.  —  PROCÉDÉS   DE    LA  DOUANE.        525 

ir  acheter  les  produits  dont  ils  ont  besoin,  soit  pour  vendre 
X  qu'ils  créent  eux-mêmes. 

ja  masse  des  consommateurs  a  élé  sacrifiée  à  des  intéréls 
ticuliers  qui  ne  jouissent  pas  tous  des  avantages  du  système 
même  degré  et  dont  la  plupart  y  perdent  ea  général  plus 
ils  n'y  gagnent.  —  C'est  ce  qui  résulte  de  l'élude  générale 
faits  ;  c'est  la  conclusion  de  tous  les  économistes  ;  c'est 
îonclusion  de  tous  les  producteurs  intelligenls,  toutes  les 
1  qu'on  les  consulte  sur  l'intérêt  qui  ne  les  louche  pas 
2Ctement. 

Quelquefois  des  gouvernements  croient  devoir  se  venger 
i  de  l'autre  par  des  exhaussements  de  tarifs  en  exerçant  des 
résailles  douanières.  Dans  ce  cas,  on  dirait  de  deux  indivi- 
dont  l'un  casserait  le  bras  à  l'aulre  en  sacrifiant  son  pro- 
bras, et  dont  l'autre,  pour  se  venger,  sacrifierait  son 
3nd  bras  pour  casser  le  second  du  premier.  C'est  une  ma- 
ivre  insensée.  Un  exemple  mémorable  de  représailles  es 
li  du  blocus  imaginé  par  Napoléon  P»*  contre  l'Angleterre, 
[ui  porte  le  nom  de  système  continental.  Par  un  décret  du 
novembre  i806  et  daté  de  Berlin,  Napoléon  déclara  les 
Britanniques  en  état  de  blocus  et  défendit  toute  espèce 
commerce  et  de  communication  avec  elles.  A  la  suite  de 
décret,  sa  politique  tendit  à  faire  exécuter  la  prohibition 
»uis  Lisbonne  jusqu'à  Pétersbourg.  Un  bill  du  gouverne- 
nt  anglais  venait  de  soumettre  toutes  les  nations  à  ses  lois 
ritimes  et  refusait  de  reconnaître  des  neutres, 
^e  blocm  continental  a  considérablement  nui  au  corn- 
rce,  à  la  marine,  à  l'agriculture  et  à  Tindustrie  des  deux 
rs  et  du  monde  entier.  Les  ports  de  mer  se  ressentent  en- 
edes  dommages  éprouvés.  C'est  de  cette  époque  que  date 
déviation  de  plusieurs  industries  qui  se  sont  lancées  dans 
e'voie  artificielle.  Au  point  de  vue  moral,  le  blocus  a  produit 
grand  développement  dans  la  contrebande  en  Europe,  des 
Ireprises  de  corsaires,  des  concessions  de  licences,  etc.  Au 
inl  de  vue  politique,  il  a  élé  une  des  causes  principales  des 


d!26  10TE5  ET   FCrnS  TBJUTBS. 

hames  des  nations  de  FEurope  contre  la  France,  et  des  guer- 
res et  catastrophes  qui  ont  suiTi^. 

Les  représailles  doaanières  nuisent  à  ceux  qoi  les  exercent; 
mais  il  y  a  des  cas  où  la  politiqae  a  pa  en  faire  une  heureuse 
application.  C'est  a^ec  leur  secours  que  les  États-Unis  mit 
exigé  de  TAngleterre  et  de  la  France  la  réciprocité  douanière 
pour  les  lois  de  naYigation. 

Au  point  de  Yue  économique  et  ^ocial,  les  Droits  de  douane, 
comme  tous  les  impôiSy  font  renchérir  les  denrées  qu'elles 
frappent  et  appauvrissent  la  nation.  Mais  quand  ils  portent 
sur  des  produits  qui  ont  des  similaires  dans  la  production  na- 
tionale, ils  ont  rincouTénient  de  grossir  l'impôt  apparent 
d*une  taxe  latente  qui  est  payée  par  la  masse  des  citoyens  à 
TaYantage  (au  moins  d'intention  sinon  de  fait,  car  il  y  a  sur 
ce  point  des  distinctions  à  faire)  d*une  classe  particulière  ;  ils 
ont  encore  l'inconvénient  d'engager  le  travail  d'un  pays  dans 
des  Toies  artiCcielles,  et  dans  toutes  les  complications  qui 
ressortent  d'un  ordre  qui  n'est  pas  celui  de  la  nature  des 
choses  ;  ils  contribuent  à  maintenir  la  mésintelligence  entre 
les  peuples,  et  sont  des  causes  nombreuses  de  guerre  et  de 
complications  politiques. 

Le  système  douanier  des  peuples  doit  subir  de  nos  jours 
une  réforme  radicale  qui  a  son  point  de  départ  dans  la  science, 
et  que  des  hommes  d'État  éminents  ont  préparée  par  des  ex- 
périences concluantes  faites  en  différents  pays,  et  notamment 
en  Angleterre,  sous  le  ministère  de  Huskisson  (1822-50), 
sous  le  ministère  de  Robert  Peel  (1842-46),  et  depuis,  par 
suite  de  l'enseignement  répandu  par  la  puissante  Ligue  de 
Manchester  en  tête  de  laquelle  marchaient  MM.  Cobdeo^ 
Bright,  Fox,  Wilson,  le  colonel  Thompson,  Villiers,  etc.,  etc. 

Cette  réforme  apra  pour  but  immédiat  de  ramener  ta 
douane  à  ses  fonctions  fiscales  et  de  lui  ôter  tout  caractère  de 
Protection.  Pour  cela,  on  sera  conduit  à  limiter  les  droits  i 
un  très-petit  nombre  d'articles,  aux  plus  productifs,  c'est-à- 
dire  aux  denrées  qui  n'ont  pas  de  similaires  dans  le  pays  et 

^  Voir  notre  article  Blocus  dans  le  Dtct.  d^Écon,  politique. 


LIBERTE   DU  GOMMEftCE.  —  TRAITAS   DE   COMMERCE.  327 

qui  sont  en  même  temps  susceptibles  d*une  grande  consom- 
mation, à  fixer  ces  droits  au  taujc  le  plus  productif,  qui  est  en 
général  un  taux  modéré  ;  à  diminuer  progressivement  tous  les 
droits  actuellement  existants  en  vue  de  la  protection  ;  ù  sim- 
plifier le  code  de  la  douane  et  les  rouages  de  cette  administra- 
tion. Cette  réforme  sera  très-féconde  pour  tous  les  pays  qui 
la  feront.  Elle  fera  prospérer  toutes  les  industries  :  Tagricul- 
ture,  les  manufactures,  les  arts,  les  professions  libérales,  les 
colonies,  la  marine  ;  et  il  se  produira  à  sa  suite  le  même  dé- 
veloppement que  celui  qu'a  amené  la  liberté  du  travail  prépa- 
rée par  les  discussions  des  économistes-  et  proclamée  par  la 
première  Assemblée  constituante. 

Le  système  de  la  Balance  du  commerce  et  celui  de  la  Pro- 
tection ont  donné  naissance  aux  Traités  de  commerce  et  au 
Régime  colonial. 


I  U*  Vraitétf  de  eommeree.  —  Traité  de  Mélbuen) 
Vrailé  de  498«. 


ii 


On  traité  de  commerce  est  un  contrat  stipulé  entre  deux 
nations,  qui  s'accordent  réciproquement  des  facilités  de 
[^  douane,  de  navigation  et  de  commerce,  des  concessions  ou 
faveurs  qu'elles  refusent  aux  autres  nations;  c'est  une  excep- 
tion temporaire  aux  restrictions  qu'elles  imposent  à  l'en- 
senible  de  leurs  relations;  c'est  un  correctif  au  régime  prohi- 
bitif. 

Ces  traités  avaient  jadis  pour  but  principal  de  faire  pencher 
lâ  Balance  du  commerce  et  de  faire  affluer  le  numéraire  chez 
celle  des  nations  qui  se  croyait  la  plus  habile  ou  la  plus  heu- 
reuse.—  Plus  tard,  en  poursuivant  le  même  but,  ils  ont  aussi 
Imdu  k  protéger  (à  favoriser),  par  des  combinaisons  de  tarifs 
et  des  restrictions,  certaines  industries  qui  ont  accaparé  la 
formule  de  travail  national. 

A  de  certaines  époques,  les  négociateurs,  mieux  inspirés, 
ont  cherché  à  augmenter  ou  à  faciliter  les  rapports  cotxvvxvci.\- 
ciaux  AesàeuspeupJes, — en  ménageant  cepeïvâLaxvV\e.^^T'^>^^^'^ 


Su 

mi 

e. 
k 

1 


528  NOTES  ET   PETITS  TRAITÉS. 

commerciaux  (mercantiles  et  protectionnistes)  et  les  préjugés 
politiques  et  nationaux. 

Ces  conventions  ont  beaucoup  préoccupé  les  gouverne- 
ments et  les  peuples  cherchant  à  vendre  plus  à  l'étranger  et 
à  lui  acheter  moins,  chose  parfaitement  impossible. — Elles 
ont  exercé  le  machiavélisme  des  diplomates.  —  Elles  ont  été 
causes  de  complications,  de  réclamations,  de  violations,  de 
querelles  et  de  guerres,  —  la  plupart  du  temps  sans  résulUtf 
utile. 

A  la  suite  d'une  étude  attentive  des  divers  traités  de  com- 
merce*, Théodore  Fix  est  arrivé  à  conclure,  avec  les  autres 
économistes  qui  ont  étudié  cette  question,  que  l'influence  heu- 
reuse des  traités  de  commerce  a  été  à  peu  prés  insaisissable, 
si  elle  n'a  pas  été  négative,  et  que  la  réciprocité  que  l'on  a  cru 
ainsi  créer  entre  deux  nations  par  les  transactions  commer- 
ciales a  en  général  manqué  son  but. 

L'expérience  a  démontré  que  les  exigences  diplomatiques 
se  sont  neutralisées  dans  ce  genre  de  conventions.  Chaque  partie 
a  eu  le  secret  des  ruses  qui  ont  pu,  à  une  époque,  donner  des 
monopoles  à  quelques  peuples,  et,  comme  le  disait  Huskis- 
son  aux  Communes,  le  brevet  de  cette  invention  est  expiré*. 
Les  traités  qui  se  sont  conclus  dans  ce  siècle  n'ont  eu,  sauf 
exception,  qu'une  portée  médiocre.  Ils  ont  bien  eu,  en  général, 
pour  but  de  stipuler  des  libertés  réciproques  de  navigation,  des 
dégrèvements  réciproques  de  droits  et  de  tarifs,  d  étendre 
enfin  le  régime  de  réciprocité  exceptionnelle  qui  finira  par 
faire  place  à  la  liberté  absolue  pour  tous  les  peuples  sans 
distinction.  Mais  pour  peu  que  les  négociateurs  voulussent  tail- 
ler largement  dans  les  entraves,  les  plaintes  s'élevaient  de  toutes 
parts,  et  les  gouvernen.ents  en  ont  été  réduils  à  procéder, 
quand  ils  étaient  intelligents,  par  des  améliorations  tellement 
insignifiantes  que  la  négociation  d'un  traité  n'a  souvent  eu 
d*au(re  importance  qued'ètre  l'indicedela  possibilité  de  bonnes 

Étude  publiée  dans  le  Journal  des  Économistes,  novembre  4845  et  fé- 
vrier 1844. 
'  Séance  du  25  mars  1825. 


UBERTÉ   DO  COMMERCE.  —  TRAITÉS   DE    COMMERCE.  32*J 

îlations  entre  des  diplomaties  qui  se  tenaient  éloignées. 
Il  faut  dire,  toutefois,  qu  en  attendant  la  diffusion  des  lu- 
lières  économiques  et  la  possibilité,  pour  les  gouvernements, 
B  procéder  ouvertement  par  des  réductions  avant  toute  réci- 
pocité,  le  traité  de  commerce  est  encore  le  moyen  d'amener 
opinion  publique  (croyant  que  la  diplomatie  a  obtenu  plus 
e  concessions  qu  elle  n'en  a  fait)  à  être  favorable  à  la  sim- 
lification  et  à  la  diminution  des  tarifs.  Tel  a  été,  pour  la 
rance,  le  traité  de  1860  entre  la  France  et  l'Angleterre,  re- 
larquable  en  outre  en  ce  qu'il  est  venu  renouer  les  tradi- 
on  libérales  de  1786  et  formuler  d'assez  notables  réformes  et 
articulièrement  la  suppression  des  prohibitions.  (V.  plus  loin 
ne  note  spéciale  sur  ce  traité.) 

Les  résultats  de  deux  traités  de  commerce  ont  plus  spécia- 
3ment  été  invoqués  dans  les  appréciations  économiques  :  ce 
ont  ceux  des  traités  de  1786  entre  la  France  et  l'Angleterre,  et 
le  1703,  entre  le  Portugal  et  l'Angleterre. 

On  a  dit  du  traité  de  1786  qu'il  avait  beaucoup  nui  à  la 
•"rance  et  qu'il  l'aurait  ruinée  sans  la  révolution  qui  est  heu- 
eusement  venue  le  rompre  ;  on  a  même  dit  qu'il  avait  ruiné 
a  France  !  — En  fait,  le  temps  a  manqué  pour  que  les  effets  se 
)roduisissent  sur  une  échelle  un  peu  notable.  On  ne  cite  aucun 
lésastre,  et  on  ne  peut  comprendre  comment  l'accroissement 
les  relations  entre  les  peuples  a  pu  et  aurait  pu  produire 
iutre  chose  que  du  bien.  La  prétendue  ruine  de  la  France  ^  et 
le  triomphe  attribué  au  cabinet  anglais  ont  été  et  sont  de 
pures  fictions. 

En  ce  qui  concerne  celui  de  1705,  dit  de  Méthuen,  du  nom 
lu  négociateur  anglais,  et  qui  avait  pour  but  de-  faire  admet- 
tre exclusivement  les  vins  du  Portugal  en  Angleterre,  et  les 
produits  manufacturés  de  la  Grande-Bretagne  en  Portugal, 
'intelligente  analyse  de  Th.  Fix,  que  nous  citions  plus  haut, 

*  Au  delà  du  détroit,  on  parlait  de  la  ruine  de  l'Angleterre  et  du  triom- 
)be  de  la  diplomatie  française.  W.  Fox,  député  de  Voçç<»U\wv,  ^tcrcîNx. 
ivec  Virgile  :  Timeo  Danaos  et  dona  ferentea. 


550  HOTES  ET  PETITS  TBAITÉS. 

montre  que,  si  Tapplication  de  ce  traité  a  été  parallèle  à  la 
décadence  du  Portugal,  il  est  fort  douteux  qu*il  ait  profité  à 
r Angleterre.  «  Nous  savons  bien,  a-t-il  dit,  qu'il  est  assez 
d'usage  d'attribuer  la  fortune  commerciale  de  l'Angleterre  à 
ses  traités  de  commerce,  à  son  acte  de  navigation,  à  son  sys- 
tème de  douanes,  et  à  quelques  autres  institutions  perma- 
nentes ou  passagères.  Il  nous  semble  quil  faudrait  plutôt 
attribuer  sa  prépondérance  commerciale  et  industrielle  à  la 
liberté  publique  qui  s'est  établie  de  bonne  heure  en  Angle- 
terre, à  l'activité  et  à  l'intelligeiice  de  ses  habitants,  aux  ri- 
chesses minérales  et  végétales  que  renferme  le  pays,  à  sa 
position  maritime  et  à  l'esprit  aventureux  et  ferme  qui  est  le 
propre  des  navigateurs  et  des  émigrants  britanniques.  » 

Ce  qu'il  y  a  de  certain,  c'est  que  l'Angleterre  n'a  jamais  été, 
avant  ces  derniers  temps  (depuis  la  transformation  de  l'opi- 
nion publique  par  la  Ligue  de  Manchester),  assez  difficile  sur 
le  choix  des  moyens  de  sa  politique  commerciale  ;  et  que  ses 
traités  de  commerce  ont  été  à  la  fois  causes  et  effets  d'une 
foule  de  fourberies,  de  violences  et  d'exactions,  dont  l'his- 
toire peut  faire  apprécier  au  juste  les  désastres  causés  par  la 
théorie  de  la  balance  du  commerce  *. 

Mais  sous  ce  rapport  toutes  les  puissances  ont  de  pareils 
reproches  à  se  faire. 

Dans  un  travail  plus  récent,  M.  Anisson-Dupéron,  membre 
de  la  Chambre  des  pairs,  a  prouvé  que  si  le  traité  de  Mé- 
thuen  a  eu  des  conséquences  mauvaises,  c'est  précisément 
parce  qu'il  avait  été  fondé  sur  des  taxes  différentielles  oppo- 
sées aux  principes  de  la  liberté,  et  que  sous  le  rapport  com- 
mercial l'Angleterre  en  éprouva  aussi  les  plus  grands  dom- 
mages. Le  traité  de  1786,  fondé  au  contraire  sur  des  conditions  i 
de  Hberté  relative,  est,  aussi  aux  yeux  de  M.  Anisson,  bien  loin 
d'avoir  produit  sur  les  intérêts  généraux  de  la  France  les  dé- 
sastreux effets  qu'on  lui  impute  *.  , 

*  Voyez  Adam  Smith  :  Richesse  des  nations. 
Essai  sur  les  traités  de  Méthuen  et  de  1786.  Broch.  in-8%  1847.  Inséré 
Journal  des  économistes^  vivii  1847. 


LIBERTÉ   DU  COMMERCE.  —  RÉGIME  COLONIAL.  531    . 

Relativement  à  celai  de  1703,  auquel  on  attribue  la  déca- 
ence  du  Portugal,  il  faut  aussi  remarquer  que  TEspagne, 
ir  laquelle  il  n'a  pas  agi,  n'en  a  pas  moins  rétrogradé,  de- 
uis  la  môme  époque,  que  le  Portugal.  Ajoutons  qu'il  a  cessé 
'être  en  vigueur  avec  le  premier  tiers  de  ce  siècle. 

Ce  qui  a  ruiné  TEspagne  et  le  Portugal  c*estla  politique 
)mmerciale  de  Charles-Quint,  basée  sur  le  système  mercan- 
le  et  le  système  prohibitif;  c'est  Tinlolérance  religieuse,  le 
lonachisme  et  le  despotisme  politique.  Ils  se  relèvent  dé- 
nis une  trentaine  d'années  par  une  évolution  en  sens 
iverse. 

§  m.  Régime  eolonial* 

Le  Régime  colonial  a  été  le  fils  du  système  douanier  et  de 
.  balance  du  commerce  ;  il  est  aussi  un  des  aspects  du  sys- 
;me  protecteur.  —  C'est  l'ensemble  des  mesures  prohibi- 
ves  qui  lient  les  colonies  à  la  métropole  et  leur  interdisent 
lus  ou  moins  les  échanges  avec  les  autres  pays.  —  C'est 
mjours  une  dérogation  au  principe  de  la  liberté  commer- 
iale.  —  C'est  l'exploitation  intentionnelle,  sinon  de  fait  (en 
lit  c'est  souvent  le  contraire),  de  la  colonie  pour  la  mé- 
ropole*. 

La  question  coloniale  est  une  question  complexe  :  le  nao- 
aliste  peut  la  traiter  comme  une  question  de  justice  et  de 
ivilisation  ;  l'économiste  doit  l'envisager  sous  le  rapport  de 
\  richesse  et  au  point  de  vue  des  débouchés  ;  enfin  elle  se 
résrente  à  l'homme  d'État  sous  le  point  de  vue  politique. 

Le  droit  et  la  morale  ne  peuvent  se  concilier  avec  un  sys- 
^me  fondé  sur  ce  principe  que  la  métropole  exploite  lacolo- 
ie  à  son  profit,  que  les  colons  venus  de  la  métropole  s'enri- 
[liront  aux  dépens  des  indigènes'. 

*  Dés  1788,  au  dire  d'A.  Young,  les  colonies  avaient  coûté  à  la  France 
iux  milliards  et  demi. 

•  Nous  ne  faisons  que  mentionner  l'Esclavage,  pour  les  colonies  wv^^nxs^ 
lieuse  exploitation  exisie  encore. 


532  NOTES   ET    PETITS   TRAITÉS. 

Au  point  de  vue  économique,  il  est  facile  de  reconnaître 
aujourd'hui  que  les  métropoles  se  sont  abusées  sur  leurs  droits 
et  leurs  propres  intérêts,  soit  qu  elles  aient  imposé  aux  colo- 
nies des  monopoles  trop  onéreux,  soit  qu'elles  aient  cherché 
à  atténuer  les  conséquences  désastreuses  de  ces  privilèges, 
en  se  soumettant  elles-mêmes  à  un  monopole  colonial.  Dire 
aux  Français  :  —  Vous  ne  consommerez  que  du  sucre  de  nos 
colonies,  c'est  leur  dire  :  vous  payerez  le  sucre  plus  cher 
qno  si  vous  pouviez  consommer  du  sucre  du  Brésil  ou  des 
Indes.  —  hidépendamment  des  droits  de  douanes,  on  lève 
amsi,  par  le  monopole,  un  impôt  sur  chaque  kilogramme  de 
sucre,  au  profit  du  producteur  colonial.  —  Dire  au  colon  :  Tu 
achèteras  à  la  métropole,  c'est  lui  dire  le  plus  souvent  :  tu 
n'achèteras  pas  à  ta  convenance  et  tu  achèteras  plus  cher,  tu 
payeras  un  tribut,  tu  seras  exploité.  —  C'est  l'iniquité  protec- 
tionniste, qui  ne  se  discute  plus. 

Les  possessions  coloniales,  si  on  les  juge  utiles, peuvent  exis- 
ter en  dehors  du  vieux  régime  commercial.  C'est  vers  cetle 
phase  que  tend  l'Angleterre  qui,  par  suite  des  réformes  du  free- 
trade^  a  donné  à  ses  colonies  la  liberté  des  échanges,  et  tend 
à  leur  donner  de  plus  en  plus  l'indépendance  politique  et  le 
gouvernement  de  leurs  affaires.  La  France  vient  d'imiter  l'An- 
gleterre (loi  de  1861)  en  rompant  ce  qu'on  appelait  le  pacte 
colonial  en  vertu  duquel  les  colonies  étaient  obligées  d'envoyer 
tous  leurs  produits  en  France  et  de  s'y  approvisionner.  Les 
colonies  peuvent  maintenant  recevoir  des  marchandises  de 
tous  les  pays;  elles  peuvent  envoyer  leurs  productions  par- 
tout, mais  à  la  condition  que  ce  soit  sous  pavillon  français. 
Encore  une  entrave  à  faire  disparaître. 

Jusqu'à  ce  jour,  les  peuples  d'Europe  ont  eu,  par  suite  de 
fausses  idées  économiques,  entre  autre  préjugés,  l'ardent 
désir  d'avoir,  outre  un  grand  territoire,  des  possessions  loin- 
taines étendues.  Cette  passion,  jointe  aux  illusions  du  système 
mercantile ,  a  amené  les  trois  quarts  des  guerres  qui  ont 
ensanglanté  le  monde;  et  il  ne  serait  pas  difficile  de  retrouver 
l'influence  de  ces  causes,  entre   autres,  dans  les  grandes 


LIBERTÉ    DU   COMMERCE.  —  CONTREBANDE.  555 

guerres  du  commencement  du  siècle,  et  même  dans  les 
guerres  contemporaines  *. 

Il  n'entre  pas  dans  notre  sujet  de  traiter  ici  delà  Colonisa- 
tion par  rÉtat,  des  avantages  et  des  illusions  qu'elle  peut  pré- 
senter. Nous  renvoyons  à  un  aulre  volume  pour  ce  que  nous 
en  avons  dit  au  point  de  vue  de  l'émigration  '. 

11.  SUK  LA  CONTREBANDE  ;  —  SES  PROCÉDÉS  ;  —  SES  EFFETS 
ÉCONOMIQUES  ET  MORAUX  - 

I 

Contrebande —  se  dit  de  tout  commerce  qui  se  fait  contre 
les  prescriptions  économiques  et  fiscales  d'un  État,  dans  le 
but  de  frauder  le  trésor  public  des  droits  qu'il  est  chargé  de 
percevoir;  il  se  dit  plus  particulièrement,  dans  le  langage 
économique,  des  contraventions  aux  lois  qui  empêchent,  soit 
par  une  prohibition  absolue,  soit  par  des  droits  élevés,  l'en- 
trée des  marchandises  étrangères  dans  un  Etat. 

C'est  sous  cette  dernière  face  que  la  question  se  présente  le 
plus  souvent  et  que  nous  allons  la  considérer,  en  faisant  remar- 
quer toutefois  que  la  plupart  des  réflexions  qu'elle  inspire  se 
rapportent  à  beaucoup  d'égards  à  toutes  les  variétés  de  fraude*. 

Sous  le  rapport  économique,  la  contrebande  a  souvent  pour 
résultat  de  corriger  d'une  manière  efficace  les  funestes  effets 
des  mauvaises  lois  de  douane.  Ses  progrès  et  ses  développe- 
ments, lorsqu'ils  ont  été  constatés,  sont  venus  en  aide  aux 
démonstrations  de  la  science  pour  éclairer  les  pouvoirs  pu- 

*  Guerres  des  États-Unis,  contre  le  Mexique;  —  de  la  France,  de  TAn- 
gleterre  et  de  la  Russie  contre  la  Turquie; —  de  l'Angleterre  dans  l'Inde; 
—  de  TAngleterre,  la  France  et  le  Piémont  contre  la  Russie;  —  de  l'An- 
gleterre contre  la  Chine;  — de  la  France  contre  la  Chine,  la  Cochinchino, 
le  Japon  et  le  Mexique;  —  de  l'Espagne  contre  le  Maroc,  etc.,  etc. 

*  Du  principe  de  population,  p.  41, 113,  145. 

*  2*  édit.,  a  paru  dans  le  Dictionnaire  de  r Économie  politique, 

*  Fraude  est  nn  terme  générique  qui  s'applique  à  toutes  les  violations 
des  lois  fiscales,  et  auhsi  plus  particulièrement  à  celles  qui  se  pratiquent 
à  l'entrée  des  villes, 

19. 


354  NOTES   ET   PETITS  TRAITÉS. 

blics  et  amener  à  composition,  d'une  part,  le  fisc  inintelli- 
gent, et,  d'autre  part,  ceux  qui  sont  favorisés  ou  se  croient 
favorisés  par  le  régime  protecteur.  A  ce  point  de  vue,  il 
est  permis  de  dire  que  la  contrebande  est  comme  une  pro- 
testation des  intérêts  généraux  contre  les  théories  arriérées 
de  certains  financiers  qui  ignorent  «  combien  est  savante  et 
féconde  la  politique  qui  augmente  le  revenu  public  par  la 
réduction  des  taxes  *■  ;  »  et  contre  les  théories  non  moins  erro- 
nées de  la  balance  du  commerce  et  du  système  prohibitif  et 
protecteur. 

C'est  surtout  en  invoquant  la  perfection  des  procédés  de  la 
contrebande  et  l'habileté  et  l'audace  des  contrebandiers,  que 
les  administrateurs  intelligents  ont  pu  obtenir  des  chambres 
et  des  pouvoirs  publics  (toujours  surveillés  de  près  en  ces  ma- 
tières par  d'influents  intéressés)  les  améliorations  qui  ont  été 
introduites  dans  les  tarifs  de  plusieurs  nations  de  l'Europe. 
C'est  par  l'intervention  de  la  contrebande,  par  exemple,  que 
la  prohibition  de  châles  de  Tlnde  a  été  remplacée  par  un  droit 
et  que  les  fabricants  français,  stimulés  par  la  concurrence  et 
instruits  par  de  nombreux  modèles,  ont  atteint  le  degré  de 
perfection  qu'on  leur  connaît.  C'est  par  l'intervention  de  la 
contrebande  sur  laquelle  le  gouvernement  français  était  réduit 
à  fermer  les  yeux,  que  l'on  a  levé  la  prohibition  sur  les  filés 
fins  d'Angleterre,  nécessaires  aux  moussehniers  de  Tarare  et 
que  ceux-ci  demandaient  en  vain  à  la  filature  nationale.  C'est 
par  l'intervention  de  la  contrebande  qu'on  a  réduit  de  moitié, 
en  France,  le  droit  de  50  fr.  sur  les  chevaux,  dont  la  plupart 
entraient  sans  payer  les  droits,  le  contrebandier  montant  sur 
la  marchandise  et  galopant  avec  elle.  C'est  après  que  H.  de 
Saint-Cricq  eut  exactement  reçu  à  son  domicile,  et  par  sa  pro- 
pre voiture,  les  montres  achetées,  par  lui,  à  Genève,  dans  l'in- 
tention d'éprouver  la  surveillance  des  douaniers,  que  le  ré- 
gime des  droits  protecteurs  remplaça  celui  de  la  prohibition 
sur  cet  article.  Si  les  poteries  ont  été  longtemps  prohibées  en 

Paroles  de  Huskisson  au  parlement,  le  25  mars  1^25. 


LIBERTÉ    DU   COMMERCE.  —  CONTREBANDE.  335 

France,  si  les  fers  ont  été  repoussés  par  des  droits  exorbitants, 
cela  a  tenu  beaucoup  à  ce  que  la  contrebande  n'a  pu  intervenir 
dans  la  question.  En  Espagne,  c'est  le  développement  de  la 
contrebande  qui  a  ouvert  les  yeux  au  fisc  et  Ta  amené  à  des 
premières  réformes  qui,  en  profitant  aux  finances,  a  contribué 
à  ranimer  l'industrie  nationale.  11  en  est  de  même  pour  plu- 
sieurs autres  pays,  pour  Rome,  par  exemple,  où  la  contre- 
bande est  parvenue  à  éclairer  même  le  gouvernement  des 
cardinaux,  qui  a  voulu  faire  passer  dans  les  caisses  pontificales 
les  droits  payés  aux  contrebandiers  par  l'importation. 

Les  progrés  de  la  contrebande  ont  partout  suivi  la  multipli- 
cation des  prohibitions  et  l'élévation  des  tarifs.  En  plusieurs 
points,  elle  est  devenue  une  industrie  véritable,  occupant  un 
grand  nombre  d'employés,  se  chargeant  des  opérations  de 
transport  et  de  fraude,  moyennant  des  tarifs  publics,  avec  ses 
entrepositaires ,  ses  courtiers,  ses  intermédiaires  de  toute 
sorte,  parmi  lesquels  on  a  souvent  compté  les  douaniers  eux- 
mêmes. 

Cette  singulière  anomalie  a  été  surtout  remarquée  en  Espa- 
gne, où,  jusqu'à  ces  derniers  temps,  les  entraves  douanières 
ont  été  démesurément  exagérées. 

II 

Il  serait  difficile  d'évaluer  en  chiffres  l'importance  de  la 
contrebande  ;  mais  on  ne  doute  pas  que  cette  importance  ne  soit 
considérable  quand  on  a  habité,  pondant  quelque  temps,  les 
pays  frontiéi^es,  où  la  fraude  est  l'occupation  d'une  partie  de 
la  population,  et  l'occupation  souvent  forcée,  puisque  les 
lignes  de  douanes  séparent  brutalement  des  pays  qui  ne  peu- 
vent vivre  l'un  sans  l'autre.  M.  Blanqui  disait,  en  1839,  dans 
le  Dictionnaire  du  Commerce  :  «  Des  personnes  bien  placées 
pour  apprécier  de  semblables  faits  ont  évalué  à  plus  de  trois 
cent  millions  l'importance  annuelle  du  commerce  usurpé  par 
les  contrebandiers  européens.  »  Il  ne  nous  est  guère  possible 
de  contrôler  cette  appréciation.  Mais  le  fait  est  que  la  contre- 
bande est  le  seul  moyen  qui  reste  aux  industriels  p 


336  KOTES  ET  PETITS  TRAITÉS. 

procurer  des  matières  prohibées  qui  sont  indispensables  à 
leur  fabrication,  et  aux  consommateurs,  pour  se  procurer  des 
produits  également  prohibés  ou  chèrement  taxés,  et  qui  ne 
sont  pas  fabriqués  à  l'intérieur  ou  qui  ne  s'y  trouvent  qu'à 
des  conditions  différentes  de  qualité  et  de  prix. 

-  Une  très-grande  contrebande  est  celle  que  font,  pour  leur 
propre  usage,  le  plus  grand  nombre  des  voyageurs  qui  ren- 
trent dans  leurs  pays,  soit  qu'ils  veuillent  se  soustraire  au  paye- 

,  ment  des  droits  élevés  ou  simplement  à  la  perte  de  temps,  aux 
avaries,  aux  relards,  aux  visites,  aux  formalités,  aux  ennuis  ^  et 
aux  nombreux  désagréments  qu'entraîne  toujours  une  consta- 
tation douanière.  Les  chemins  de  fer  en  jetant,  sur  les  bureaux 
de  douane,  des  masses  de  voyageurs  qu  il  estimpossible  de  bien 
surveiller,  quoi  qu'on  fasse,  ont  notablement  augmenté  cette 
espèce  de  contrebande.  Mais  une  fraude  beaucoup  plus  sé- 
rieuse, encore,  est  celle  à  laquelle  se  livrent  les  populations 

-limitrophes  des  frontières,  sur  les  objets  de  consommation 
dont  ils  ont  besoin  :  vêtements,  substances  alimentaires,  bois- 
sons, tabac,  denrées  coloniales,  etc.,  et  qu'ils  peuvent  obte- 
nir au-delà  de  la  ligne  de  douane  à  meilleur  compte  qu'en 
deçà.  Cette  contrebande  est  pratiquée  par  tous  les  habitants  des 
campagnes  et  par  la  plupart  des  ouvriers  des  villes  qui  sont  à 
proximité  des  frontières,  le  jour  après  le  repas,  le  soir  après  le 
travail,  le  dimanche  pendant  la  promenade^  par  la  famille  tout 
entière,  hommes,  femmes  et  enfants.  «  iJn  inspecteur  des 
écoles  primaires  dans  le  llaut-Rhin  me  disait  qu'à  une  de  ses 
tournées,  il  avait  trouvées  entièrement  vides  plusieurs  des 
écoles  dans  lesquelles  il  se  présentait  :  «  Où  sont  donc  vos 

M.  Villermélils raconte l'onecdote  suivante  :«Undcs  employés  supérieurs 
flo   Neufcliâtel,  c'est  lui-même  qui  me  l'a  dit.  se  rendait  en  France.  Il 
nvait  été  chargé  par  un  de  ses  correspondants  d'apporter  une  belle  montre 
suisse.  L'un  et  l'autre  auraient  volontiers,  pour  régulariser  celte  impor- 
tation, payé  les  droi's  établis;  mais  alors  il  eût  fallu,  en  entrant  sur  notre 
.  territoire,  prendre  un  acquit  à  caution,  faire  plomber  la  montre,  la  lais- 
ser expédier  ù  l'un  des  sept  bureaux  de  garanties  qui  seuls  peuvent  poin- 
'conner  Irs  montres  étrangères,  etc.  Afin  d'échapper  à  tous  ces  tracas,,., 
•  le  Kouft'hAtelois  introduisit  la  montre  sans  la  déclarer.  » 

[ï^  Douanes  et  la  Contrebande,  ^.  \9,) 


LIBER16   DU   COMMERCE.  —  CONTREBANDE.  537 

enfants?  »  demandait-il  à l'inslituteur.  —  «  Monsieur,  ils  sont 
aux  provisions;  telle  était  la  réponse  inévitable.  »  (Villermé) 
p.  27.) 

Cette  espèce  de  contrebande  augmente,  on  le  conçoit,  dans 
les  temps  de  trouble.  Mais  le  chiffre  total  de  ces  ftltrations 
par  contrebande  personnelle,  comme  dit  l'administration  des 
douanes,  serait  insignifiant  selon  M:  Villermé  fils,  qui  a  ré- 
cemment publié  sur  la  contrebande  l'étude  très-intéressante 
que  nous  venons  de  citer,  relativement  au  chiffre  des  intro- 
ductions faites  par  la  coatrebande  de  spéculation,  c'est-à-dire 
la  contrebande  de  ceux  qui  vont  acheter  en  fraude,  au-delà 
des  frontières,  pour  revenir  vendre  avec  profit,  et  par  la  con- 
trebande de  ceux  qui  conformément  aux  principes  de  la  divi- 
sion du  travail  se  chargent,  pour  le  compte  de  tiers,  de  faire 
passer  la  frontière  à  des  produits  en  évitant  les  bureaux  de 
douanes,  et  en  éludant  les  prohibitions  et  les  tarifs.  C'est  là 
la  grande  contrebande,  celle  dont  les  effets  économiques  se 
font  le  plus  sentir.  Elle  est  dirigée  par  des  entrepreneurs  ou 
assureurs  établis  sur  le  territoire  étranger,  qui  font  l'une  ou 
l'autre  de  ces  opérations  :  ou  ils  restent  simples  commission- 
naires, expédiant  en  fraude,  par  la  voie  de  leurs  agents,  les 
objets  qu'on  leur  conOe,  à  des  conditions  différentes  selon  que 
l'opération  réussit  ou  qu  il  y  a  capture  parla  douane;  ou  bien, 
ils  se  constituent  à  l'état  de  négociants,  et  s'engagent  à  livrer 
au  domicile  des  acquéreurs,  lesquels  courent  ainsi  moins 
de  risques  que  dans  l'autre  combinaison,  mais  payent  plus 
cher. 

La  contrebande  commissionnaire  met  sur  pied  des  bandes 
nombreuses  qui  tiennent  en  échec  des  armées  considérables  de 
douaniers,  absorbant  partout  une  notable  partie^  du  revenu  du 
fisc.  Ces  bandes  ont  pour  intermédiaires  avec  les  expédi- 
teurs, commissionnaires  ou  assureurs,  des  chefs  de  bandes^ 
habitués  au  métier,  connaissant  les  chemins,  les  obstacles, 
les  refuges  et  toutes  les  voies  et  moyens  de  la  profession,  et 
qui  fonctionnent,  soit  comme  contre-mailres  dirigeant  les 
camarades,    soit  comme   marchandeurs  et  tâcherons,   se 


538  NOTES  ET   PETITS  TRAITÉS. 

chargeant  du  transport  à  leurs  risques  et  périls.  Ces  intermé- 
diaires, ainsi  que  les  simples  contrebandiers,  peuvent  être 
associés  dans  l'entreprise,  et  liés  par  un  cautionnement  ou 
une  lettre  de  change;  ils  sont  en  général  portés  au  succès  et 
à  la  discrétion,  dans  l'intérêt  de  leur  profession,  et  aussi  par 
une  certaine  bonne  foi  et  un  sentiment  d'honneur  spécial  que 
l'on  retrouve  dans  des  métiers  encore  plus  réprêhensibles. 
Parmi  les  porteurs  ou  ouvriers  de  la  contrebande  qui  ont  des 
origines  fort  diverses,  «  plusieurs,  dit  M.  Villermé,  ne  s'enrô- 
lent par  circonstance  que  pour  une  ou  deux  courses.  Les  mi- 
litaires en  congé,  les  conscrits  avant  de  rejoindre  leur  corps, 
les  jeunes  gens  des  villages  à  l'approche  des  fêtes,  ne  s'enga- 
gent dans  une  expédition  que  pour  gagner  vile  un  peu  d'ar- 
gent qui  sera  dépensé,  par  les  uns  en  route,  par  les  autres  à 
la  fête  où  ils  veulent  s'amuser  (p.  59).  » 

Les  procédés  employés  par  les  contrebandiers  montrent 
l'inépuisable  ressource  de  l'esprit  humain,  et  corroborent  en 
fait  cette  assertion  que  l'honorable  M.  Legentil,  président  de 
la  chambre  de  commerce  de  Paris,  émettait  à  l'enquête  de 
1834^  :  «  La  fraude  se  fait  malgré  tous  les  obstacles,  quand 
on  a  intérêt  à  la  faire  ;  »  et  aussi  celte  autre  proposition  éco- 
nomique qui  avait,  à  la  même  époque,  un  tour  piquant  dans 
la  bouche  de  M.  Mimerel,  un  des  chefs  de  la  ligne  protec- 
tioniste  :  «  Plus  vous  élèverez  la  barrière,  et  plus  il  sera  facile 
de  passer  dessous  *.  » 

C'est  en  effet  aux  époques  où  les  barrières  ont  été  le  plus 
élevées,  que  la  contrebande  a  eu  l'organisation  la  plus  redou- 
table. Il  en  a  été  ainsi  en  Angleterre  avant  les  réformes  de 
Huskisson  et  celles  de  Robert  Peel.  En  Espagne,  les  contreban- 
diers ont  été  longtemps  organisés  sur  un  pied  presque  mili- 
taire, à  la  faveur  des  prohibitions  et  des  tarifs  exagérés 
qui  ont  été  adoucis.  Quand  Napoléon  eut  la  malheureuse 
idée  du  blocus  continental,  l'Allemagne,  la  Russie,  la  Hol- 
lande, l'Europe   entière   se  couvrirent  de    contrebandiers, 

*  Enquête  relative  aux  prohibitions,  en  1834,  tome  III,  p.  62. 
»  Tome  III,  p.  197. 


LIBERTÉ   DU   COMMERCE. —  CONTREBANDE.  559 

qu'ont  fait  surgir  de  nouveau,  surtout  en  France,  les  aggrava- 
tions douanières  de  la  Restauration. 

Nous  avons  signalé  à  Varticle  Blocus  ^  comment  la  force 
des  choses  avait  amené  l'Empereur  lui-même  ou  ses  agents  à 
trafiquer  des  licences  accordées  pour  communiquer  avec  TAn- 
gleterre  et  l'Amérique,  et  à  faire  ou  à  tolérer  la  contrebande. 
On  lit  aussi  dans  les  Mémoires  d'Ouvrard  (p.  95)  :  qu'à  une 
certaine  époque  une  société  de  commerce  fut  conclue  entre 
le  roi  d'Kspagne  et  ce  spéculateur,  par  laquelle  le  premier 
s'engageait  à  fournir  au  second  toutes  les  licences  nécessaires 
pour  faire  la  même  opération  avec  les  colonies,  a  Ce  qui  of- 
frait, dit  justement  J.  B.  Say,  le  fâcheux  scandale  d'un  gou- 
vernement qui  portait  des  lois  sévères  contre  la  contrebande, 
et  partageait  avec  un  contrebandier  le  profit  qu'il  y  avait  à 
les  violer.  » 

III 

Au  point  de  vue  économique,  «  il  semblerait,  dit  aussi 
J.  B.  Say  *,  que  la  contrebande  entraîne  peu  d'inconvénients 
quant  à  la  richesse  nationale,  puisqu'elle  vaut  toujours  mieux 
que  la  prohibition.  »  De  son  côté  M.  Blanqui  dit,  dans  l'article 
Contrebande  du  Dictionnaire  du  commerce  :  «  La  contre- 
bande est  le  correctif  le  plus  efficace  des  mauvaises  lois  de 
douane  qui  entravent  encore  le  commerce  du  monde....  C'est 
à  la  contrebande  que  le  commerce  doit  de  n'avoir  pas  péri 
sous  l'influence  du  régime  prohibitif,  inventé  par  les  nations 
modernes.  »  Nous  croyons  qu'il  y  a  lieu  d'être  plus  affirmalif 
que  J.  B.  Say,  et  un  peu  moins  positif  que  M.  Blanqui  dans 
l'assertion  de  la  puissance  de  l'efficacité  delà  contrebande. 

Mais  on  aurait  tort  d'induire  de  ces  quelques  mots  de  J.  B. 
Say,  précédant  l'énoncé  des  inconvénients  moraux  de  la  con- 
trebande, que  J.  B.  Say  se  montrait  tolérant  pour  le  régime 
prohibitif,  qu'il  a  savamment  et  nidement  combattu  dans  le 
cours  de  tous  ses  ouvrages.  Gomme  aussi  il  ne  faut  pas  se 

*  V.  p.  325  et  Notice  insérée  dans  \eDiàtionnaire  de  V  Économie  politique. 
Comrtj  lY*  partie,  chap.  xvi. 


340  NOTES   ET   PETITS   TRAITES. 

laisser  prendre  à  cette  objection  des  protectionnistes  qui, 
transportant  la  question  dans  le  domaine  de  la  morale,  accu- 
sent les  économistes  de  préconiser  la  contrebande  et  de  pousser 
aux  développements  des  phénomènes  immoraux  et  regretta- 
bles qu'elle  engendre.  —  Les  économistes  constatent  que  la 
contrebande  est  en  fait  un  correctif  des  mauvaises  lois  de 
douanes;  qu'elle  est  le  seul  moyen  laissé  par  ces  lois  d*obte- 
nir  des  produits  injustement  prohibés  ou  tarifés  d'une  ma- 
nière abusive  ;  que  ses  progrès  ont  beaucoup  contribué  à 
faire  fléchir  la  sévérité  des  tarifs.  Les  économistes  font  plus  ; 
ils  démonirent  en  quoi  ces  lois  sont  mauvaises  et  doivent 
être  amendées  ;  ils  démontrent  l'iniquité  des  prohibitions,  des 
droits  élevés  et  de  tous  les  droits  autres  que  ceux  dont  le 
trésor  public  a  besoin;  comme  M.  Legentil,  dont  nous  avons 
rapporté  les  paroles  à  l'enquête  de  1834,  ils  ont  appris  de 
l'expérience  que  la  fraude  se  fait  malgré  les  obstacles  quand 
on  a  intérêt  à  la  faire  ;  ils  ont  proclamé  bien  avant  M.  Mimerel 
que  «  plus  on  élève  la  barrière,  et  plus  il  est  facile  de  passer 
par  dessous.  »  Mais,  qu'on  ne  l'oublie  pas  ;  s'ils  concluent  à  la 
levée  des  prohibitions  et  à  la  baisse  des  tarifs,  c*est  pour  ôter 
tout  intérêt  à  la  fraude  ;  c'est  pour  qu'elle  ne  passe  pas  sous 
la  barrière  ;  puis  ce  ne  sont  pas  seulement  des  raisons  écono- 
miques ou  financières,  mais  aussi  des  raisons  morales  qu'ils 
invoquent  contre  le  système  de  la  balance  du  commerce,  de 
la  prohibition  et  de  la  protection. 

IV 

Or,  ces  raisons  morales,  les  voici  : 

La  contrebande,  qu'un  vicieux  régime  douanier  rend  inévi- 
table et  au  demeurant  profitable  au  point  de  vue  économique, 
accoutume  les  populations  à  violer  les  lois  et  à  déverser  sur 
les  bonnes  lois  une  partie  de  la  déconsidération  qu'inspirent 
forcément  les  mauvaises.  Elle  constitue  une  inégalité  dam 
les  frais  de  production,  et  donne  à  ceux  qui  se  font  l'hono- 
rable scrupule  de  ne  pas  violer  les  règles  établies  un  avantage 
sur  ceux  qui  les  respectent.  Elle  habitue  une  classe  d'bom- 


LIBERTÉ   DU   COMMEPXE.  ^  CONTREBANDE.  Tiii 

mes  fort  nombreuse  à  une  vie  d'aventures  très-propice  au 
crime  et  au  développement  des  mauvais  instincts  et  des  mau- 
vaises passions.  Elle  est  cause  que  les  gouvernements  sont  obli- 
gés d'entretenir  un  excès  de  douaniers  doublement  improduc- 
tifs ;  que  ceux-ci,  obligés  de  faire  la  guerre,  révent  et  inspirent 
constamment  des  sentiments  de  vengeance.  Elle  est  cause  du 
maintien  de  Tusage  odieux  de  visiter  les  voyageurs  et  de 
fouiller  jusque  sur  leurs  personnes,  ainsi  que  deloutes  les  ma- 
nœuvres qui  tracassent  le  commerce  honnête.  Elle  a  cela 
d'affligeant,  enfin,  que  la  justice  se  voit  obligée  d'infliger  des 
punitions  qui  froissent  le  sentiment  public  à  beaucoup  d'égards, 
et  pour  des  infractions  à  des  lois  que  condamnent  à  la  fois  la 
science  et  Tintérêt  des  peuples,  et  que  l'autorité  a  quelquefois 
tolérées. 

Que  si  on  répond  que  la  science  a  tort,  que  l'intérêt  des 
peuples  est  dans  la  prohibition  et  les  droits  élevés  ;  —  qu'il 
faut,  par  des  prescriptions  pénales  plus  énergiques  encore  et 
par  des  entraves  plus  fortes,  réagir  contre  l'opinion  pubUque 
et  inoculer  de  force  à  la  société  la  haine  du  contrebandier  et 
le  respect  absolu  de  la  loi  quelle  qu'elle  soit  :  nous  nous  bor- 
nerons à  répondre  aux  deux  premières  assertions  qu'il  a  été 
démontré  qu'elles  étaient  l'erreur;  et  aux  dernières,  que  la 
peine  de  mort  elle-même,  jadis  appliquée  en  plusieurs  pays 
contre  certains  cas  de  contrebande,  n'a  pas  empêché  ces  cas 
de  se  reproduire  incessamment  ;  que  la  violence  et  la  barbarie 
n'ont  jamais  été  des  remèdes  efficaces,  et  que  le  mal  n'est 
guérissable  que  par  un  régime  qui  rende  la  contrebande 
moins  fructueuse  en  rendant  les  transactions  plus  faciles  sur 
les  frontières*. 

*  Voyez  Hecueil  raisonné  de  tous  les  moyens  de  fraude  et  de  contrebande 
déjoués  par  l'administration  des  douanes,  par  M.  Egron,  1816.  —  l^s 
douënes  et  la  contrebande,  parM.ViUcrmé  fils.  GuiHaumin,  1851,  in-8«  de 
280  pages.  —  Enquête  relative  aux  prohibitions  établies  à  Ventrée  des 
proMls  étrangers,  sous  la  présidence  de  M.  Ducbàtel,  ministre  du  com- 
merce. Paris,  irapr.  roy.,  1855,  5  vol.  in-4«>.  On  y  trouve  renoncé  de  plu- 
neiirs  faits  relatifs  à  la  contrebande  et  à  la  fraude  sur  divers  arU^*^ 
prohibés  ou  très-taxes  par  le  tarif  français.  —  \o^ei  eiveoTfeWvvÇi  ^ 


542  JIOTES   ET   PETITS  TRAITÉS. 


III.  RÉSULTATS  DE  LA  RÉFORME  DOUANIÈRE  ET  COMMERCIALE 

Réformes  de  Huskisson;  —  de  Robert  Peel  et  de  ses  successeurs.  —  Conclu- 
gions  générales.  —  Paroles  de  Peel. 

Les  chiffres  qui  suivent  se  rapportent  aux  réformes  provo- 
quées par  Huskisson  en  1824  et  1825,  et  à  celles,  sur  une 
plus  grande  échelle,  proposées  par  Robert  Peel,  à  la  suite  de 
la  grande  propagande  des  libres  échangistes  et  complétées  par 
ses  successeurs. 

Les  effets  de  cette  réforme  se  continuent  ;  mais  nous  ne 
donnerons  ici  que  ceux  constatés  pour  la  première  période 
finissante  1855,  époque  où  la  guerre  de  Crimée  est  venue 
suspendre  la  période  pacifique  et  influer  sur  les  phénomènes 
économiques. 

g  I.  Réformes  de  Huskisson. 

La  prohibition  des  Soieries  fut  remplacée,  en  1826,  par  un 
droit  de  50  p.  100;  Tindustrie,  qui  était  dans  un  état  de  sta- 
gnation, progressa  ^  sous  Timpulsion  de  la  concurrence  étran- 
gère possible  même  avec  des  droits  si  élevés  ;  en  effet,  les 
exportations  furent  : 

VOTBNin  AimUBLLK» 

De  1820  à  1835  (avec  la  probibition),  de    369,000  livres. 
1827  à  1846.. 649,000      » 

Les  Cafés  payaient,  en  1824,  1  shelling  la  livre  quand  ils 
venaient  des  colonies;  1  sh.  6  deniers  lorsqu'ils  venaient  de 
rinde,  et  2  sh.  lorsqu'ils  étaient  de  provenance  étrangère. 
Les  droits  ayant  été  réduits  cette  année  à  6  deniers,  9  deniers 
et  1  sh.  5  deniers  selon  la  catégorie,  l'exportation  pour  la  con- 
sommation et  le  revenu  du  fisc  augmentèrent,  comme  suit  : 

remarquables  productions  de  Béranger  :  la  Chanson  des  Contrebandiers 
dans  laquelle  l'illustre  poète  traite  admirablement  en  quelques  mots  It 
question  économique. 

'  Huskisson  avait  été  pendu  en  efiigie  à  l'époque  de  la  suppression  delt 
prohibition  \ 


LIBERTE   DU   COMVERCE.  —  RÉSULTATS   EN   ANGLETERRE.      543 

CONSOMMATION  EN 

MILLIONS.  REVENU. 

1820  à  1824  moyenne  annuelle  7  à  8  millions  3  à  400,000  1.  s. 

1824  —  8,2      —  420,000 

1825  —  11  —  315,000 
1828  —  17,1  —  440,000 
1830  —  22,6  —  579,000 
1840      —        28,7   —     922,000 

Nous  pourrions  citer  d'autres  faits;  car  à  la  même  époque 
les  tarifs  d'entrée  et  de  sortie  furent  libéralement  examinés, 
en  même  temps  qu'on  apportait  des  modifications  libérales  à 
tout  le  système  protecteur  de  la  navigation  et  au  régime  co- 
lonial ;  mais  nous  voulons  consacrer  notre  espace  aux  réfor- 
mes pratiquées  depuis  sur  une  plus  grande  échelle,  sous  le 
ministère  de  Robert  Peel  et  continuées  après  lui. 

§  II.  Réformes  de  Robert  Peel. 

Le  Boardof  trade*  de  Londres  a  publié,  il  y  a  quelques 
années,  un  exposé  statistique  des  résultats  de  la  réforme 
financière  et  économique,  opérée  sous  le  ministère  de  Robert 
Peel  (1842-1846),  et  depuis  jusqu'en  1853. 

Il  avait  pris  dans  ces  rapprochements  l'année  1853,  parce 
qu'à  partir  de  l'année  suivante  le  commerce  a  été  influencé 
par  la  guerre,  et  qu'il  y  a  eu  des  aggravations  des  tarifs. 

Nous  allons  en  faire  ressortir  les  faits  saillants  qui  se  trou- 
vent dans  ce  document, 

EFFETS  DE  LA   RÉFORME   SUR   LE   COMMERCE  EXTÉRIEUR   ET   LES  MANUFACTURES 

La  valeur  officielle  *  des  importations  a  été  : 

En  1842,  avant  la  réforme,  de    65,2  raillions  de  livres  sterling:  * 
En  1853 123 


Augmentation.  ...    57,8 


*  Bureau  de  commerce,  espèce  de  ministère  du  commerce  et  de  bureau 
de  statistique. 

*  Prix  d'évaluation  permanente.  Voyez  sur  la  Valeur  officielle,  Traité 
^tcommie  politique ^  noie  finale  xxi.  ^^ 

*  La  livre  sterling  vaut  25  fr.  22  c.  au  pair  inlru\sëç\\xe.  ]^ 


344  NOTES   ET   PETITS   TrATTÉS. 

Soit  88  p.  100  en  il  ans,  ou  8  p.  100  par  an. 

La  valeur  réelle  ou  déclarée  des  exportations  a  été  : 

ACGMENTATIOX . 

En  1842,  de 47,5 

1847,  de 58,8     11,5 

1847,  de 58,8 

1853,  de 98.7     59,9 

1812,  de 47.5 

1853,  do.  .  . 08,7     51,4 

Soit  une  augmentation  : 

De    24  0/0  ou    5  0/0  par  an de    1842  à  1857 

—  69  0/0  ou  14  0/0 1847  à  1853 

—  109  0/0  ou  10  0/0 1842  à  1855 

En  constalant  ce  développement  extraordinaire,  il  faut  tenir 
compte  de  l'impulsion  donnée  aux  exportations  pour  la  Cali- 
fornie et  TAustralie;  mais  ce  n*est  qu'en  1848  qu'on  a  dé- 
couvert les  placers  de  la  Californie,  et  en  1852  les  diggings 
d'Australie.  En  1855,  les  exportations  pour  les  colonies  austra- 
liennes se  sont  élevées  à  14  millions  sterling,  10  millions  de 
plus  qu'en  1852. 

Quoi  qu'il  en  soit,  les  résultats  qui  précédent  sont  encoro 
plus  frappants  quand  on  les  compare  à  ceux  de  la  période  de 
1826-1850  à  1838-1842. 

La  valeur  officielle  des  importations  a  été  : 

Moyenne  de  1820  à  1830,  de 43,6 

—  1828  à  1842,  de 64,1 

Augmentation 20,5 

Soit   47   p.  100   en  12    ans,   ou  4  1/2  p.  100  par  an, — 
au  lieu  de  8  1/2  p.  100  dans  la  période  1842  à  1853. 
La  valeur  véelle  ou  déclarée  pour  les  importations  a  été  : 

Moyenne  de  1826  à  1830,  de 35,9 

—  1838  à  1842,  de 50,7 

Augmentation 14,8 

Soit  41  p.  100  en  12  ans,  ou  3  et  demi  p.  100  par  an, -^ 
au  lieu  de  10  p.  100  par  an,  comme  dans  la  période  de  1842 
1855. 


185Î 

1842 

10  0/0  ad 

valorem. 

libres 

15  0/0 

Id. 

^5  0/0 

Id. 

20  0/0 

10  0/0 

40  0/0 

20  0/0 

40  0/0 

10  0/0 

LIBERTÉ   DU   COMUËUCE.  —  RÉSULTATS   EHi   ANGLETERRE.       545 

11  y  a  eu  des  réductions  de  taxes  dans  la  période  de  1850  à 
842  ;  mais  elles  ont  été  moins  importantes  que  dans  la  pé- 
iode  de  1842  à  1855. 

Les  droits  d'importation  sur  les  Cotons^  les  Laines^  les 
]hanvres  et  les  Lins  furent  réduits,  en  1854  et  en  1842, 
omme  suit  :     * 

Colons  non  travaillés,  de  50  0/0 
Laines  d»  de  50  0/0 

Chanvres,  lins  de  50  0/0 

Cotons  travaillés  de  50  0/0 

Laines  &>  de  50  0/0 

Fils  de  lin  et  chanvre,  de  50  0/0 

En  1855,  ces  derniers  droits  de  10  p.  100  ont  été  réduits  à 
)p.  100. 

Voici  les  résultats  sur  Texportation  des  manu  raclures,  en 

moyenne  triennales  : 

Périodes  triennales       cotonnades  toiles  lainages 

1831-53 15,2 2  ....     5.5 

1839«41.  .....     10,8 3,2  ..    .        5,7 

1851-53 24,7 4,1  ....     0 

La  prohibition   des  Soieries  étrangères  fut  remplacée,  en 

i826  (nous  Tavons  dit  plus  haut,  p.  542),  par  un  droit  de  50 

p.  100;  et  ce  droit  fut  réduit,  en  1846,  par  Robert  Peel  à 

15  p.  100. 

Les  exportations  ont  élé  : 

Moyenne  annuelle 

De  1820  à  182t)  avec  la  prohibition "     369,000  livres 

1827  à  1840  avec  des  droits  élevés 649,000 

1847  à  1853  avec  des  droits  modérés 1,372,000 

Les  progrès  de  la  Navigation,  tant  nationale  qu'étrangère, 
donnent  une  autre  mesure  de  l'heureuse  influence  des  ré- 
formes. 

Yoici  les  chiffres  en  millions  de  tonnes  : 

TONNAGE  DES  NAVinES       TO!(?(AGE  DES  NAVIRES  TONNAGE 

BniTAKNIQUCS.  ÉTRANOEnS.  TOTAL. 

1845 5,0 2  7,6 

1846 6,7 2,7  9,4 

1850 H  5,9  12— 

1853  .....  9  .....  6,3  ...   .    .  V^,^ 


346  NOTES   ET   PETITS  TKAITÉS. 

En  iO  ans  le  tonnage  a  doublé;  le  tonnage  étranger  a  triplé, 
et  le  tonnage  britannique  s'est  élevé  de  5,  6  à  9. 

A  partir  de  janvier  1850,  les  lois  de  navigation,  autres  que 
pour  le  cabotage,  ont  été  supprimées  ;  et  le  tonnage  étranger 
a  presque  immédiatement  doublé,  sans  arrêter  les  progrés  de 
la  navigation  nationale. 

EFFETS   DE   LA  BÉFOUME   SDR  LA   CONèoUMATIOX 

Les  droils  sur  le  Sitcr(3  étranger  étaient,  avant  1844,  de 
66  shellings  par  quintal  et  absolument  prohibitifs,  et  de  25  sh. 
2  d.  sur  le  sucre  colonial.  En  i844,  les  droits  sur  le  sucre 
étranger  (produit  par  le  travail  libre)  furent  abaissés  à  35  sh. 
8  demi  d.,  et  Tan  d'après,  en  1845,  à  23 sh.  4  d.  ;  et  celui  sur 
les  colonies  à  14  sh.  En  1848,  tous  les  sucres  furent  assimilés 
à  une  même  taxe  de  droits  décroissants. 

Voici  quelle  a  été  la  consommation  en  tonnes  : 

SCCHE  COLONIAL.       SDCttB  ÉtltARGkl. 

4843-44  (anciens  droits) 207,000  T.*  44 

1845-46 249,000  3,000 

1846-47 236,000  62.000 

1848-49 261,000  51,000 

1849-50 278,000  37,000 

1853-54 .  ^ 318,000  74,000 

Les  droits  sur  le  Café  (V.  p.  542)  étaient  de  3  deniers  par 
livre  sur  le  café  des  Indes  orientales  britanniques,  et  de  9  d. 
sur  le  café  étranger.  En  1842,  ces  droits  furent  réduits  à  4d. 
sur  tous  les  cafés  britanniques,  et  à  8  d.  sur  le  café  étranger. 
En  1851,  ces  droits  furent  réduits  à  3  d.,  droits  uniformes 
pour  tous  les  cafés. 

L*importation  pour  la  consommation  a  été  comime  suit  : 

De  1835  à  1859 25  milliers  de  livres  par  an. 

1849  à  1853 34  Id. 

1853 37  M 

Dont  27,7  des  plantations  britanniques,  et  9,3  des  planta- 
tions étrangères. 
L^^l^^es  coloniales  ont  progressé  en  proportion. 


LIBERTÉ   DU  COMMERCE.  —  RESULTATS   EN   ANGLETERRE.      347 

Les  droils  sur  Yeau-de-vie  ont  été  réduits,  en  1846,  de 
22  shellings  10  d.  à  15  shellings. 
La  consommation  a  été  : 

En  1845 1,058,000  gallons. 

1846 1,514,000      Id, 

1852 1,925,000      M. 

1855 1,870,000      Id. 

Il  y  a  cela  de  remarquable,  que  la  réduction  des  droits  sur 
le  sucre  et  le  café  ont  non-seulement  augmenté  la  consomma- 
tion de  ces  articles,  mais  encore  celle  du  thé  et  du  tabac,aux- 
quels  on  n'a  pas  touché. 

Le  même  effet  a  été  produit  par  les  réductions  sur  les  ma- 
tières textiles  non-seulement  en  diminuant  les  prix  des  vête- 
ments, mais  en  augmentant  l'usage. 

Les  Laines  étrangères  payaient,  jusqu'en  1844,  un  droit  de 
1  denier  par  livre,  si  elles  valaient  1  shelling  par  livre,  et  un 
demi-denier  par  livre,  si  elles  étaient  de  valeur  moindre.  En 
1844  ces  droits  furent  supprimés,  et  la  consommation  (diffé- 
rence des  importations  sur  les  exportations)  a  progressé 
comme  suit  : 

En  1843,  de  46  milliers  de  livres. 
1844,  de  74  Id, 

1852,  de  84  Id. 

1853,  de  97  Id. 

Bien  que  les  importations  des  laines  coloniales  se  soient 
énormément  accrues,  la  demande  des  manufactures  a  été 
telle,  que,  malgré  cet  accroissement  d'importation  et  de  pro- 
ductions intérieure,  les  prix  se  sont  élevés  de  11  deniers  par 
livres  (1842)  à  1  shelling  6  deniers  en  1853,  et  que  l'expor- 
tation est  restée  slationnaire  entre  14  et  U  millions  de  livres, 
de  1849  à  1853. 

E^^ETS  DE  LÀ  RÉFOttUE   SUR  LE  DEVENU  DU  TRÉSOR  DE  L4  DOUANE 
ET  DES  IMPÔTS  INDIRECTS. 

(Nous  avons  donné  les  résultats  dans  la  2'  édition  du  Timté 
de  Financés^  X"  note  finale,  p.  376). 


548  KOTES  ET   PETITS  TBAnÉS. 

S  III.  €=•■€!■•■•■  sésénile.  —  P«r#lc»  «e  Robert  Peel. 

En  résumé,  les  adversaires  de  ces  réformes,  les  partisans 
de  la  vieille  législation  commerciale  avaient  prédit  que  TAngle- 
terre  marchait  à  sa  ruine  en  abondonnant  le  système  protec- 
teur, en  réformant  les  droits  de  douane  et  les  impôts,  les 
lois  de  navigation,  le  système  colonial.— Selon  eux,  Fagricul- 
ture,  lindustrie  et  le  commerce  anglais  devaient  être  anéantis 
par  le  {ree  trade  (commerce  libre;  libre  échange)  ;  les  Colo- 
nies devaient  être  ruinées,  la  Navigation  perdue  et  le  Déficit  dam 
le  revenu  public  singulièrement  augmenté. 

Or,  il  s*est  trouvé  *  :- 

Que  l'Agriculture  ',  Tlnduslrie  et  le  Commerce  ne  furent 
jamais  si  prospères  ; 

Qu*en  dix  ans,  les  importations  en  Angleterre  cl  les  expor- 
tations ont  doublé  ; 

Qu'on  a  construit  deux  fois  plus  de  navires  ; 

Que  les  colonies  ont  importé  et  exporté  bien  davantage  ; 

Que  le  travail  a  augmenté  partout,  ainsi  que  les  salaires; 

Que  le  paupérisme,  si  menaçant  avant  la  réforme,  a  pres- 
que disparu  ; 

Que  la  criminalité  a  diminué  d'une  manière  notable  ; 

Que  le  déficit  du  budget  a  été  comblé,  et  que  malgré  des 
réductions  considérables  de  droits,  le  revenu  de  la  douane  et 
des  contributions  indirectes  a  augmenté  ; 

Que  Ton  a  supprimé  ou  allégé  les  charges  pesant  sur  la 
production  et  les  échanges  ;  et  que  Ton  a  diminué  les  taxes 
indirectes  pour  accroître  les  taxes  directes,  au  profit  des 
classes  les  plus  nombreuses  s,  dont  le  sort  s*est  notablement 
amélioré. 


*  Voir  au  commencement  de  la  note  pour  la  dale  de  ces  constatationt. 
'  La  suppression  des  droits  sur  les. céréales  et  les  produits  agricoles  a 

donné  un  grand  élan  aux  améliorations  du  sol  et  de  la  culture  par  les 
propriétaires  et  les  fermiers.  Le  drainage  a  été  pratiqué  sur  une  grande 
échelle.  Et  il  en  est  résulte  que  l'agriculture,  dont  on  annonçait  particu- 
lièrement la  ruine,  est  devenue  plus  prospère  que  jamais,  et  que  les  ' 
mages  n'ont  pas  môme  baissé. 

*  Voyez  cliap.  xx,  g  5. 


[es  a 

ries  , 

inde  le 

;icu-  r 

i 


LIBERTÉ    DU   COMMERCE.  —  RÉSULTATS   EU   ANGLETERRE.       349 

Jamais  expérience  économique  et  financière  ne  fut  faite  sur 
une  plus  grande  échelle,  ni  plus  concluante. 

C'est  avec  un  juste  orgueil  que  Robert  Peel  a  pu  dire  en 

quittant  le  pouvoir,  peu  de  temps  avant  de  quitter  ce  monde  : 

«  Je  quitterai  le  pouvoir  sévèrement  censuré  par  beaucoup 

d'hommes  honorables  qui  croient  que  le  principe  de  protec- 

lion  était  essentiellement  nécessaire  aux  intérêts  du  pays. 

«  Je  laisserai,  je  le  sais,  un  nom  exécré  par  tous  les  mono- 
poleurs, qui,  sous  prétexte  d'intérêt  public,  ne  cherchent  que 
leur  gain  particulier. 

u  Mais  peut-être  ce  nom  sera-t-il  prononcé  quelquefois 
avec  gratitude  dans  la  demeure  des  hommes  dont  la  destinée 
est  de  gagner  leur  pain  de  chaque  jour  à  la  sueur  de  leur 
front.  Dans  ces  demeures  peut-être  on  se  souviendra  de  moi 
avec  bienveillance,  quand  ceux  qui  les  habitent  répareront 
leurs  forces  avec  une  nourriture  abondante  et  libre  d'impôts, 
d  autant  plus  douce  qu'elle  n'aura  plus  pour  levain  le  senti- 
ment de  l'injustice.  » 

Nous  avons  indiqué,  dans  le  Traité  d'Éco7iomie  politique^ 
5"  éd.,  p.  467,  la  marche  suivie  par  sir  Robert  Peel  pour  opé- 
rer la  grande  réforme  qui  aura  illustré  son  nom,  et  qui  avait 
été  préparée  dans  l'opinion  par  les  efforts  de  la  Ligue  de  Man- 
^  chester  ,  à  la  tête  desquels  ont  brillé  MM.  Richard  Cobden, 
[  John  Bright,  W.  Fox,  James  Wilson,  le  colonel  Thompson, 
Yillers,  W.  Thompson,  A.  Prenlice,  etc.,  John  Bowring,  Mil- 
ner-Gibson,  Mac  Gregor,  etc..  etc. 

Voir,  pour  l'histoire  de  cette  remarquable  réforme  :  quel, 
ques  indications  dans  le  Traité  (T Économie  politique ^  5«éd., 
chap,  XXVI,  §  6,  p.  475  ; — noire  article  ligue,  dans  le  Dict»  de 
ÏÉcon.  politique,  ou  notre  écrit  :  Richard  Cobden,  les  Li- 
gueurs et  la  Ligue,  précis  de  Vhistoire  de  la  dernière  révolu- 
tion économique  et  financière  en  Angleterre,  \  vol.  in-16  ;  — 
ou  une  intéressante  notice  de  Fonteyraud,  publiée  dans  la  /f^- 
vueBintannique,  de  janvier  1846,  que  nous  avons  reproduite 
**|  dans  ses  Mélanges,  l  vol.  in-8*»;  —  Cobden  et  la  Ligue,  par 
Frédéric  Bastiat,   1  vol.  in-8°,  recueil  de  discours  précédé 


t9- 


350  NOTES   ET   PETITS   TRAITES. 

d'une  remarquable  introduction  ;  —  Histoire  de  la  réforme 
en  Angleterre,  par  M.  Henri  Richelot,  2  vol.  in-8*».  L'auteur 
de  cet  ouvrage  expose  d* abord  les  réformes  de  Huskisson 
dans  la  période  de  1822  à  1830.  —  Une  Histoire  de  la  Ligue 
a  récemment  été  publiée  en  anglais  par  feu  Arcliibald  Pren- 
tice,  rédacteur  en  chef  du  Manchester  Times,  et  un  des  zélés 
fondateurs  de  la  Ligue. 

Voir  sur  la  théorie  de  la  liberté  commerciale  et  les  théories 
opposées  de  la  Balance  du  commerce  (ou  système  mercantile) 
et  de  la  protection,  le  Traité  d'économie  politique,  chap.  XXIV, 
XXVetXXVL 

IV.   ANALYSE  DU  TARIF  FRANÇAIS  »  AYANT  LA  RÉFORME 
DOUANIÈRE  RÉCENTE. 

§  lé  C^nfaflion  du  tarif* 

Il  nous  a  paru  curieux  de  faire  le  relevé  de  toutes  les  lois 
que  nos  douaniers  sont  obligés  d'invoquer,  tant  au  nom  du  tré- 
sor que  du  système  protecteur.  Nous  en  avons  compté  jusqu  à 
dix-huit,  sauf  omission  :  ce  sont  celles  du  15  mars  1791, 
22  août  1791,  du  19  thermidor  an  IV,  du  10  brumaire  an  V, 
du  3  frimaire  an  V,  du  9  floréal  an  VI,  du  8  floréal  an  XI,  du 
22  ventôse  an  XII,  du  50  avril  1806;  puis  les  décrets  du  11 
juillet  1810,  du  25  octobre  1811  ;  puis  les  lois  du  21  décem- 
bre 1814,  du  28  avril  1816,  du  27  mars  181 7,  du  7  juin  1820, 
du  27  juillet  1822,  du  17  mai  1826,  des  2  et  5  juillet  1856, 
du  6  mai  1841,  du  26  juin  1842,  etflnalement  la  loi  du  9  juin 
1845,  votée  dans  la  dernière  session;  le  tout  sans  compter 
des  ordonnances,  lois  ou  décrets  spéciaux  concernant  cha- 
cune de  nos  colonies,  Tîle  de  Corse  et  TAlgérie,  sans  compter 

*  Ce  travail  date  de  l'époque  où  l'association  pour  la  liberté  des  échan- 
ges luttait  pour  obtenir  une  Réforme  douanière  du  gouYernement  de 
Juillet  disparu  peu  de  mois  après  dans  la  tempête  de  1848.  Il  a  été 
publié  dans  V Annuaire  de  r Economie  politique  pour  1847,  et  résume 
une  série  d'articles  publiés  dans  un  journal  quotidien  la  Patrie.  Le 
lecteur  trouvera  l'indication  des  réformes  opérées  sous  le  gouvernement 
actuel  dans  la  note  suivante. 


LIBERTÉ   DU  COMMERCE.  —  TARIF  FRANÇAIS.  351 

plusieurs  lois  de  finances  qui  ont  aussi  prescrit  des  disposi- 
tions douanières,  sans  compter  les  traités  exceptionnels  passés 
avec  diverses  puissances  étrangères. 

Ces  nombreuses  lois  ont  été  expliquées,  commentées,  in- 
terprétées, complétées,  aggravées  par  d'interminables  circu- 
laires imprimées,  lithographiées  ou  manuscrites  dont  le  nom- 
bre dépasse,  rien  que  pour  celles  en  vigueur  et  qui  sont 
imprimées,  plus  de  2,000  !  Ces  circulaires  ne  font  pas. double 
emploi  avec  850  notes  explicatives  formant  280  pages  d'un 
fort  in-4°  petit-texte. 

La  première  réflexion  qui  surgit  à  la  vue  de  tous  ces  ordres 
et  contre-ordres,  de  toutes  ces  explications,  et  réexplications, 
c'est  que  la  science  du  douanier  est  Irès-embrouillée.  Or,  il 
est  bien  rare  qu'une  législation  confuse  n'ouvre  pas  la  porte  à 
l'arbitraire.  Toute  machine  dans  laquelle  les  organes  sont 
multipliés,  où  Ton  remarque  des  réparations  faites  selon  dif- 
férents systèmes,  où  les  attaches,  les  tampons  et  les  chevilles 
abondent,  est  une  machine  qui  fonctionne  mal  :  elle  a  fait 
son  temps,  il  faut  la  changer.  Il  suffit  donc  d'articuler  que 
nos  douaniers  ont  besoin  de  se  pénétrer  de  Tesprit  de  vingt 
lois,  de  huit  conventions  commerciales,  de  deux  mille  circu- 
laires et  de  huit  cents  notes  explicatives,  pour  qu'il  devienne 
presque  inutile  de  démontrer  l'absolue  nécessité  d'une  sim- 
plification. 

Un  autre  dédale  dans  lequel  la  douane  se  perd  et  est  obligée 
de  se  perdre,  c'est  la  nomenclature  et  la  classification  des 
produits  naturels  ou  fabriqués  indigènes  ou  exotiques.  Les 
lois  ont  bien  nommé  les  variétés  et  les  espèces,  mais  les  noms 
ont  changé  avec  le  perfectionnement  des  études;  mais  les 
qualités  se  sont  modifiées  avec  les  progrès  obtenus  dans  l'ex- 
traction, la  préparation  ou  la  fabrication  des  produits;  mais 
le  législateur  a  oublié  plusieurs  articles,  ce  qui  a  par  conséquent 
nécessité  les  catégories  abusives  des  substances  non  dénom- 
mées. Or,  la  douane  tranche  toutes  les  difficultés  qui  font  l'ob- 
jet des  réclamations  en  ce  genre,  et  elle  se  pose  en  botaniste. 


352  NOTES   ET   PETITS   TRAITES. 

en  cbimiste,  en  minéralogiste,  en  pharmacien  et  même  en 
alchimiste, etc.,  etc.;  elle  part  de  ce  principe  qu'elle  est  initiée 
à  toutes  les  branches  de  la  fabrication  et  de  Ja  technologie,  à 
toutes  les  spécialités  du  commerce,  aux  milliers  de  secrets  que 
comportent  les  innombrables  travaux  des  hommes. 

Et  pourtant  il  faut  toute  une  vie  d'observations  et  de  prati- 
que pour  former  un  bon  appréciateur  de  toutes  les  espèces 
d'une  seule  marchandise.  Les  diverses  variétés  de  cafés,  d'in- 
digos, ne  sont  bien  connues  que  d*un  petit  nombre  d'hommes 
qui  en  ont  fait  leur  spécialité  toute  leur  vie.  Il  en  est  de  même 
des  soies,  des  cotons,  des  sucres  et  delà  plupart  des  produits 
que  le  législateur  a  nommés  d'une  manière  sommaire,  et  que 
la  douane  est  souvent  obligée  de  mieux  préciser  pour  perce- 
voir les  droits  du  tarif  tels  qu'ils  sont  formulés. 

Ces  droits  varient  selon  les  provenances  de  chaque  produit, 
selon  ses  qualités,  selon  les  nuances  de  son  aspect,  de  sa  cou- 
leur, ou  conformément  à  dix  autres  circonstances  dont  la 
constatation  est  prescrite.  Tantôt  le  négociant  a  intérêt  à  con- 
fondre, tantôt  c'est  par  ignorance  ou  par  mégarde  qu'il  éti- 
quette ses  colis  sans  exactitude.  Alors  le  douanier  intervient 
avec  son  code  inextricable  :  il  juge  et  commente  ici  justement, 
là-bas  légèrement,  et  plus  loin  complètement  à  rebours.  Au- 
jourd'hui, dans  tel  bureau,  sous  telle  inspiration,  les  mots  ont 
tel  sens;  demain,  dans  le  bureau  voisin,  sous  une  autre  inspi- 
ration, la  même  langue  a  une  tout  autre  signification.  Le 
commerçant  est  obligé  de  faire  une  étude  de  toutes  ces  ten-    j 
dances  ;  il  est  obligé  de  savoir  les  tolérances  et  les  rigueurs 
du  Havre,  les  tolérances  et  les  rigueurs  de  Bordeaux,  les 
tolérances   et  les  rigueurs  de  Marseille.  Finalement,   il  est 
obligé  de  savoir  tant  de  choses  qu'il  renonce  à  acquérir  cette 
science,  et  qu'il  circonscrit  son  activité  sur  un  petit  nombre 
de  produits,  perdant  ainsi  les  occasions  nouvelles  qu'amène  le 
progrès  de  la  civilisation.  On  va  chercher  bien  loin  les  causes 
de  notre  infériorité  commerciale,  de  notre  peu  d'aptitude  aux 
spéculations,  de  la  langueur  des  affaires  et  de  la  pauvreté  de 
notre  marine;  et  on  ne  s'aperçoit  pas  qu'à  force  de  jeter  des 


1 


LIBERTÉ  DU   COMIIERCE.  —TARIF  FRANÇAIS.  355 

pierres  et  des  entraves  dans  la  route,  on  a  fini  par  décourager 
les  voyageurs;  et  que  pour  ramener  la  circulation  dans  la  voie 
obstruée,  il  n'y  a  d'autre  moyen  que  celui  de  la  débarrasser 
des  obstacles  qu'on  y  a  amoncelés. 

Les  populations  qui  n'habitent  pas  les  ports  de  mer  ou  les 
frontières  ne  savent  pas  combien  de  temps  il  faut  perdre 
dans  les  bureaux  de  la  douane,  combien  d'allées  et  de  venues 
il  faut  faire,  combien  de  papiers  il  faut  montrer,  combien  de 
discussions  il  faut  soutenir,  combien  d'enquêtes  et  de  contre- 
enquêtes  il  faut  subir  pour  importer  ou  exporter  le  produit  le 
plus  vulgaire. 

Rien  de  plus  simple,  au  premier  abord,  que  l'importation 
des  bestiatLX,  C'est  en  effet  chose  facile  que  de  constater  le 
passage  d'une  troupe  de  bœufs  ou  de  moutons.  Mais  trans- 
portez-vous par  la  pensée  vers  la  frontière  sarde,  et  voyez  ce 
qui  se  passe  lorsqu'on  présente  des  animaux  au  bureau  de  la 
douane  :  l'agent  est  obligé  de  constater,  en  leur  tirant  la 
queue  autant  de  fois  que  cela  est  nécessaire,  si  ce  sont  des 
ânes  ou  des  ânesses,  des  mulets  ou  des  mules;  si  ce  sont  des 
chevaux  entiers,  hongres,  juments  ou  poulains;  si  ce  sont 
des  bœufs  ou  des  taureaux,  des  bouvillons,  des  taurillons,  des 
vaches,  des  génisses  ou  des  veaux  ;  si  ce  sont  des  béliers,  des 
brebis,  des  moutons  ou  des  agneaux  ;  si  ce  sont  des  boucs, 
des  chèvres  ou  des  chevreaux,  etc.  Il  lui  est  facile  de  distin- 
guer le  taureau  de  la  vache ,  mais  la  difficulté  commence 
quand  il  est  obligé  de  préciser  si  l'animal  qu  il  a  devant  lui 
est  une  vache  ou  une  génisse,  un  taureau  ou  un  taurillon.  Il 
n'interroge  pas  le  montagnard  rusé  qui  conduit  le  troupeau, 
car  il  sait  bien  que  celui-ci  est  porté  à  faire  passer  le  taureau 
pour  taurillon,  puisque  le  taureau  paye  davantage.  Alors  il 
fait  un  appel  à  la  science  de  vétérinaire  et  d'agriculteur  (notez 
que,  sur  la  demande  d'un  député,  ami  de  sa  famille,  Tadmi- 
nistration  l'a  peut-être  récemment  tiré  d'un  bureau  où  il 
inspectait  le  passage  des  chanvres.)  11  ouvre  la  gueule  de  cha- 
que animal  et  examine  si  la  pauvre  bête  a  ses  deux  a  pinces 

9Cii 


b 


354  NOTES  ET   PETITS  TRAITÉS. 

de  lait,  »  ou  bien  si  «  ses  dents  sont  usées  et  décolletées.  »  Il 
faut  qu'il  constate  si  les  génisses  sont  en  état  de  gestation, 
auquel  cas  il  déclare  que  ce  sont  des  vaches. 

Mais  les  veaux  lui  présentent  un  bien  autre  problème.  11  faut 
qu'il  s'assure  «  si  les  cornes  plient,  si  le  toupillon  est  nu,  si 
le  maintien  du  jeune  quadrupède  n'est  pas  trop  assuré,  si  sa 
marche  n  est  pas  trop  sûre  et  trop  tranquille,  »  parce  que, 
dans  ce  cas-là,  le  prétendu  veau  serait  un  taurillon  ou  une 
génisse. 

Admettons,  ce  qui  est  difficile  à  établir,  qu'il  soit  juste  et 
raisonnable  de  taxer  les  bestiaux  et  de  faire  renchérir  artifi- 
ciellement le  prix  de  la  viande  ;  il  y  a  un  moyen  bien  simple 
d'éviter  ces  comphcations  qui  multiplient  les  agenis  inutile- 
ment et  font  perdre  un  temps  précieux  aux  propriétaires  de 
bestiaux  et  leur  occasionnent  des  frais  ;  ce  moyen  consisterait 
à  faire  passer  tout  simplement  les  animaux  sur  une  plate- 
forme et  à  les  peser.  Ce  serait  l'impôt  progressif,  c'est-à-dire 
rimpôt  proportionnel  à  la  valeur,  l'impôt  juste  et  équitable; 
il  y  a  longtemps  qu'on  le  demande,  mais  nos  protectionnistes 
n'ont  rien  voulu  accorder. 

J'ai  pris  les  bestiaux  pour  exemple,  parce  qu'ils  commen- 
cent le  tarif.  Mais  il  n'y  a  aucun  article  qui  ne  puisse  donner 
lieu  à  des  observations  analogues.  —  Franchissons  un  long 
espace  et  arrivons  aux  huiles.  Le  tarif  fait  quatre  catégories  : 
leshuiles  d'olive  ;  celles  de  palme,  de  coco  et  de  touloucouna; 
les  huiles  de  graines  grasses;  enfin,  les  autres.  Les  premières 
paient  28  francs  les  100  kilogrammes  à  l'entrée  ;  les  deuxiè- 
mes, 4  francs  ou  14  francs,  selon  leur  provenance,  et  les  deux 
classes  qui  suivent,  25  francs. 

Nous  ne  demandons  pas  la  raison  de  ces  distinctions,  f/est 
souvent  chose  complètement  oubliée  que  les  pourquoi  de  ces 
variantes,  et  c'est  d'ailleurs  une  question  à  part  que  celle  des 
droits  différentiels.  Mais  nous  voulons  signalera  combien  d'abus 
et  d'arbitraire  une  pareille  nomenclature  ouvre  la  porte.  En 
quoi  l'huile  d'olive  diffère-t-elle  bien  toujours  des  huiles  de 
graines  grasses  et  surtout  des  an^rf 5?  La  solution  n'est  pas 


LIBERTÉ    DU  COMMEBCE.  — 'TARIF  FRANÇAIS.  555 

cile.  Dans  les  huiles  essentielles,  celles  de  rose  et  de  bois  de 
hodes  sont  taxées  à  40  fr.  le  kilogramme;  celles  de  girofle 
;  de  onze  autres  substances  à  5  fr.  ;  celles  d'orange  et  de 
tron  et  toittes  autres  à  75  c.  Mais  pour  cela  il  faut  que  ces 
isences  soient  pitres;  car  si  elles  étaient  mélangées,  dit  Tin- 
ruclion,  avec  d'autres  substances,  avec  de  Téther  par  exem- 
le,  elles  rentreraient  dans  la  classe  des  produits  chimiques 
1  des  médicaments  composés  non  dénommés^  lesquels  sont 
rohibés.  Or,  il  faut  savoir,  pour  comprendre  tout  ce  qu'il  y  a 
3  vague  dans  de  pareilles  dispositions,  que  les  essences  dites 
utes  autres  sont  certainement  au  nombre  de  plus  de  huit 
mts  ;  que  le  nez  le  plus  fin  et  l'œil  le  plus  exercé  se  perdent 
ïns  toutes  ces  drogues  pures,  et  que  le  douanier  le  plus  re- 
rs  est  parfaitement  incapable,  fût-il  le  roi  des  pharmaciens 
1  des  parfumeurs,  de  constater  si  une  essence  est  pure  ou 
élangée.  Il  agit  donc  en  aveugle,  soit  qu'il  prohibe  ou  ne 
'ohibe  pas. 

Mais  veut-on  avoir  une  idée  des  mille  et  un  détails  qui  ren- 
;nt  notre  tarif  vraiment  absurde  par  ses  minuties?  11  se 
ouve  quelques  articles  plus  bas  dans  la  catégorie  des  racines, 
y  a  un  droit  déterminé  sur  le  ginseng,  espèce  d'épice  incon« 
le,  qu'on  n'a  pas  voulu  confondre  avec  d'autres.  Je  me  suis 
îmandé  la  cause  de  cette  distinction  (il  n'y  a  que  huit  ra- 
nes  dénommées),  et  j'ai  consulté  le  dictionnaire  d'histoire 
iturelle  pour  avoir  une  idée  de  la  vertu  de  ce  produit,  et  le 
bleau  des  importations  de  la  douane  pour  apprécier  son 
iporlance  commerciale.  Le  premier  livre  m'a  appris  qu'en 
line  on  se  servait  jadis  du  ginseng  pour  prolonger  la  vie  des 
iillards  ;  le  second,  qu'on  n'importait  pas  en  France  cette 
cine  exotique,  mais  qu'on  en  a  exporté  cependant  21  kilo- 
ammes  en  1844!...  11  y  a  évidemment  erreur  quant  à  la 
ïtislique;  mais,  d'ailleurs,  à  quoi  bon  compliquer  le  tarif  de 
tte  substance  taxée  à  184  francs  et  à  195  fr.  50  c.  les  100 
iogrammes,  suivant  qu'elle  vient  par  navire  français  ou  par 
ivires  étrangers?  A  quoi  bon  imprimer  une  instruction  pour 
te  le  douanier  ne  confonde  pas  le  vrai  ginseng  avec  l^  ^«sn. 


356  NOTES  ET   PETITS   TRAITÉS. 

ginseng  ou  mandragore,  qui  ne  paye  que  22  francs  les  iOO  ki- 
logrammes? Ce  chiffre  explique  comment  les  exportateurs  de 
cette  drogue,  s*il  y  en  a,  se  gardent  bien  de  déclarer  qu'elle  est 
vraie  à  l'entrée;  et  cest  ainsi  que  les  statisticiens  de  Fadmi- 
nistration  portent  quelquefois  la  bienheureuse  racine  à  la 
sortie,  mais  ne  la  voient  jamais  à  1  enlrée. 

Nous  ne  citerons  pas  d'autre  exemple;  mais  il  y  a,  dans  le 
tarif  actuel,  des  centaines  d'articles  de  cette  nature,  parfaite- 
ment inutiles,  dans  les  diverses  catégories  des  plantes,  des 
feuilles,  des  graines,  des  couleurs,  des  liqueurs,  des  résines, 
des  bois  tinctoriaux,  etc. 

Les  difficultés  augmentent  avec  les  produits  fabriqués.  — 
C'est  tout  une  encyclopédie  que  la  volumineuse  instruction 
qni  accompagne  le  long  tarif  des  tissus.  La  matière  première 
est-elle  pure  ou  mélangée?  Comment  est  la  cbaîne,  comment 
est  la  trame  ?  Le  tissu  est-il  destiné  à  être  tapis,  couverture, 
meuble,  tenture,  literie,  vêtement  ou  autre  chose?  Vient-il 
de  Belgique  ou  d'ailleurs,  par  terre  ou  par  mer?  En  est-il 
déjà  entré  la  quantité  fixée  par  la  loi  ?  Où  finit  la  qualité  du 
tissu  écru?  où  commence  celle  du  tissu  mi-blanc  et  celle  du 
tissu  blanc?  Le  compte-fils  indique-t-il  huit  fils,  douze  fils  ou 
seize  fils?  Et  les  toies  cirées,  imprimées  ou  teintes,  qu'il  faut 
soigneusement  classer;  et  les  toiles  croisées,  et  les  toiles  ou- 
vragées, et  les  toiles  damassées  ;  et  cent  autres  distinctions 
qu'il  faut  faire  pour  appliquer  le  tarif  et  obéir  aux  circulaires 
de  l'administration  centrale  ! 

Dans  le  tableau  des  droits  de  douane  il  n'est  question  que 
de  la  mercerie  fine  et  de  la  mercerie  commune,  taxées  à  des 
taux  différents.  Mais  quand  une  boîte  pleine  d'objets  se  pré- 
sente, il  faut  que  le  douanier  apprécie  si  elle  contient  de  la 
mercerie  Une  ou  de  la  mercerie  commune.  Pour  le  guider, 
l'administration  a  dressé  une  liste  des  articles  regardés  comme 
communs,  et  une  seconde  liste  des  articles  regardés  comme 
plus  fins.  La  plus  humble  mercière  trouverait  cette  liste  très- 
incomplète  et  même  assez  grotesque.  On  a  mis,  par  exemple, 
dans  la  mercerie  commune  :  les  baguettes  de  fusil,  les  allu- 


LIBERTÉ   DU   COMMERCE.  —  TARIF  FRANÇAIS.     •  357 

mettes  chimiques,  les  cages  d'oiseaux,  les  casse-noisettes,  les 
chapelets,  les  couvercles  de  pipe,  les  crucifix,  etc.,  etc.,  et 
ainsi  de  suite  jusqu'à  la  vingt-quatrième  lettre  de  Talphabet» 
Arrêtons-nous.  Aussi  bien  ces  détails  pourraient  fournir 
matière  à  un  volume.  Mais  nous  en  avons  assez  dit  pour  dé- 
montrer encore,  sous  ce  point  de  vue,  la  nécessité  d'une  sim- 
plification. 11  y  a  vraiment  urgence  de  supprimer  toutes  ces 
absurdités  que  le  temps,  les  préjugés  économiques  et  les  petites 
influences  intéressées  y  ont  introduites.  Il  est  impossible  que 
de  pareilles  vieilleries  trouvent  des  défenseurs  à  la  tribune. 
S*il  en  était  autrement,  les  partisans  de  la  réforme  se  borne- 
raient à  ouvrir  le  tarif  au  hasard,  et  Tesprit  français  ferait  au 
moins  justice  des  articles  niais  et  ridicules,  surtout  lorsqu'il 
lui  serait  prouvé  qu'ils  ne  produisent  qu'un  déficit  au  trésor. 

Si  ce  n'était  pas  un  véritable  volume  à  publier,  il  serait  facile 
de  tirer  des  écrits  émanés  des  directeurs  de  la  douane,  des 
exposés  des  motifs  des  lois  que  nous  avons  citées  et  des  dis- 
cussions sans  fin  dont  le  tarif  a  été  l'objet  au  sein  de  nos 
assemblées  politiques,  l'origine  et  la  cause  de  celte  innombra- 
ble quantité  de  droits  qui  ne  laissent  échapper  aucune  des  pro- 
ductions de  la  nature,  aucune  des  choses  qui  sortent  des 
mains  de  l'homme.  Nous  nous  bornerons  à  indiquer  les  causes 
premières,  qui  sont  au  nombre  de  cinq  :  la  théorie  mercan- 
tile, le  génie  fiscal,  le  sytème  protecteur,  l'esprit  de  régle- 
mentation et  l'esprit  bureaucratique. 

Sous  i'empire  des  idées  mercantiles  encore  si  généralement 
empreintes  dans  la  majorité  des  esprits,  on  a  taxé  le  plus  de 
produits  possibles  à  l'entrée,  afin  de  diminuer  les  importa- 
tions, c'est-à-dire  la  sortie  du  numéraire.  Ceux  qui  partagent 
encore  les  erreurs  de  ce  système  ne  connaissent  rien  à  la  cir- 
culation monétaire  ;  ils  ignorent  que  plus  on  importe  et  plus 
on  exporte. 

Le  fisc  comnience  à  peine  à  se  persuader  que  le  droit  le  plus 
productif  est  celui  qui  est  assez  bas  pour  né  pas  nuire  à  la 
consommation  et  qui  porte  d'ailleurs  sur  des  articles  ^ç.ç.^^%\- 


558  •  NOTES    ET   PETITS   TRAITES. 

bles  aux  masses  :  il  a,  lui  aussi,  beaucoup  contribué  à  Taggra- 
vaiion  et  à  la  multiplicité  des  taxes. 

Le  système  protecteur  n'est  pas  précisément  intéressé  à 
tout  repousser,  à  tout  prohiber,  soit  par  des  prohibitions 
absolues,  so.t  par  de  hauts  tarifs  :  c'est  ainsi  que  les  manu- 
facturiers de  laines,  protégés  par  des  droits  sur  les  fils  et  les 
tissus  étrangers,  ont  quelquefois  demandé  la  hbre  entrée  des 
laines  étrangères;  mais  alors,  on  les  battait  par  cette  variété 
d'arguments  que  les  rhétoriciens  appellent  ad  hominem.  Les 
grandes  manufactures  sont  môme  intéressées  à  ce  qu'on 
donne  la  liberté  à  des  milliers  de  produits  que  créent  toutes 
les  branches  de  travail  ;  mais  il  y  a  toujours  eu,  dans  chacune 
de  ces  branches,  des  producteurs  qui  ont  voulu  avoir  part  a» 
gâteau  et  qu'on  n'a  pas  pu  éconduire,  puisqu'ils  invoquaient 
logiquement  le  même  principe  qui  triomphait  ailleurs,  lien 
est  résulté  que,  d'année  en  année,  le  réseau  de  la  protection 
a  tout  envahi. 

Depuis  Golbert,  la  manie  delà  réglementation  est  une  ma- 
ladie générale  de  l'esprit  français.  Cette  maladie  a  ses  princi- 
paux foyers  au  sein  des  administrations.  De  toutes  parts  et  à 
propos  de  tout  vous  entendez  dire  :  L'État  devrait  faire  ceci, 
l'État  devrait  faire  cela.  Or,  tout  administrateur,  se  persua- 
dant volontiers  qu'il  est  l'État  fait  homme,  se  creuse  l'esprit 
pour  réglementer  et  organiser  tout  ce  dont  on  le  rend  res- 
ponsable. Et  c'est  ainsi  que  la  manie  de  la  réglementation, 
poussée  d'ailleurs  par  l'ambition  envahissante  de  la  bureau- 
cratie, a  contribué  à  insérer  dans  le  tarif  toutes  les  inutilités, 
toutes  les  facéties  qui  nous  servent  aujourd'hui  d'argument, 
et  dont  l'abus  a  fatalement  provoqué  une  réaction  à  laquelle 
les  libres  échangistes  travaillent  avec  tant  d'ardeur. 

§  II.  lies  Prohibilions. 

Avant  d'entrer  dans  les  détails,  constatons  que  le  tarif  d'au- 
jourd'hui contient  deux  espèces  de  prohibitions  :  les  prohfti- 
tions  avouées  et  nettement  spécifiées  dans  la  Hste  des  droits 
par  ce  mot  barbare,  prohibé^  et  les  prohibitions  honteuses  dé- 


LIBERTÉ   DU   COMMERCE.  — TARIF   FRANÇAIS.  359 

guisées  sous  les  droits  élevés  qui  repoussent  à  peu  près  toute 
importation  régulière. 

Nous  nous  occuperons  d*abord  des  premières,  des  prohi- 
bitions dénommées.  Ces  prohibitions  portent  sur  les  articles 
suivants  : 

La  mélasse  étrangère,  depuis  l'an  II. 

Le  tabac,  importé  pour  le  compte  des  particuliers. 

Le  curcuma  en  poudre.  Cette  racine  -vient  de  l'Inde,  et  sert  à  la  tein- 
ture en  jaune.  La  prohibition  ne  date  que  de  1826. 

Le  cristal  de  roche  ouvré.  Cette  prohibition  date  de  l'an  V.  Le  cristal 
non  ouvré  paye  62  fr.  les  100  kilogr. 

La  fonte.  Le  tarif  ne  comprend  sous  ce  nom  que  la  fonte  non  ouvrée  ; 
il  n'admet  avec  des  droits  protecteurs,  depuis  la  loi  du  6  mai  1841,  que 
la  fonte  brute  en  masses  pesant  au  moins  25  kilog.,  et  la  fonte  épurée  si 
les  masses  pèsent  au  moins  35  kilogr.  Toutes  les  autres  fontes  sont  pro- 
hibées, conformément  à  la  loi  du  21  décembre  1814. 

Les  massiaux  de  fer  forgé.  Ce  sont  des  prismes  de  fer  afliné  pesant  au 
moins  35  kilogr.  Toutes  les  autres  qualités  de  fer  sont  soumises  à  des 
droits  proteclo-proliibitifs. 

La  ferraille  et  mitraille.  Toujours  depuis  1814,  et  pour  les  mêmes 
raisons  que  la  fonte. 

Le  fil  de  laiton  poli.  Cette  prohibition  date  de  1811.  On  a  bien  voulu 
excepter  les  cordes  d'instruments  et  les  fils  propres  à  la  broderie  (que 
les  protégés  de  1811  ne  voulaient  sans  doute  pas  faire],  toutefois  en 
chargeant  ces  produits,  pour  l'honneur  des  principes,  d'un  droit  de  1  fr. 
et  de  2  fr.  86  c.  le  kilogr. 

Le  sel  marin,  de  marais  ou  de  salines. 

Les  produits  chimiques  non  dénommés  (1826).  Dans  le  doute,  le  système 
.  actuel  prohibe  toujours. 

Les  extraits  de  bois  de  teinture  (1820). 

Vextrait  de  quinquina  (1826-36),  concret  ou  pulvérulent. 

Tous/^«  médicaments  (1817),  à  moins  que  l'École  de  pharmacie  en  ait 
reconnu  la  nécessité,  ce  qui  ne  s'est  vu  jusqu'à  présent  que  pour  l'flw^t- 
goutte  deia  Martinique,  l'esprit  de  genièvre,  l'esprit  de  succin  et  les 
tablettes  de  bouillon  venant  d'Orient  et  dites  d'Hockiac.  La  douane  a  la 
générosité  de  recevoir  ces  divers  articles  au  droit  de  20  pour  100  de  la 
valeur.  La  prohibition  des  médicaments  est  de  1817  et  de  1820. 

Les  savonSy  autres  que  ceux  de  la  parfumerie.  Cette  prohibition  date 
de  1810;  elle  est  accompagnée  d'une  prime  à  la  sortie.  Marseille  ne  veut 
plus  ni  de  l'une  ni.de  l'autre. 

La  chicorée  moulue  (1820),  pour  protéger  les  pulvérisateurs  nationaux 
comme  pour  le  curcuma  en  poudre. 

Les  cigares  (1816),  pour  le  compte  des  particuliers. 

Les  sucres  raffinés  (1816),  qu'ils  soient  en  pain,  en  poudre  ou  soui? 
forme  de  candi,  aihi  de  protéger  les  raffineurs  nationaux^  même  contre 
les  raffineurs  des  eolonies. 


d 


ie 


560  NOTES   ET  PETITS  TRAITÉS. 

Les  eaux-de-vie  (1816),  autres  que  celles  de  vin,  le  kirsch,  le  rhum,  1 
tafia  et  le  rack  Ceau-de-vie  de  riz),  soumises  d'ailleurs  à  des  droits  trè  f 
sensiblement  prohibitifs,  de  50  el  200  fr.  l'hectolitre. 

La  poterie  degrés  fin  ou  de  terre  de  pipe  (an  V). 

Les  bouteilles  vides  (an  V)  ;  quand  elles  sont  pleines,  le  droit  estd  ',* 
15  cent.  ^ 

Les  verreries  autres  que  les  miroirs,  les  verres  à  lunettes  et  le  veri 
cassé  (an  \). 

Les  fils  de  coton  (1806  et  1899)  autres  que  ceux  du  n«  143  et  au- 
que  nos  hlateurs  ne  savent  pas  faire  ou  font  mal,  et  que  Ton  protège 
des  droits  de  8  fr.  le  kilogr. 

Le  fils  de  laine  (an  V),  excepté  ceux  de  longue  laine  peignée  que  non  t 
ne  produisons  pas  et  que  l'on  taxe  à  7  fr.  le  kilogr.  1^ 

Les  fils  de  poils  (an  Y),  autres  que  ceux  de  poils  de  chèvre,  de  vache  4(1 
de  chien. 

Le  nankin  (1820),  à  moins  qu'il  ne  vienne  en  droiture  de  l'Inde  et  p 
navire  français,  auquel  cas  il  n'est  reçu  en  concurrence  du  nankin  n 
tional  que  moyennant  5  fr.  le  kilogr. 

Le  tulle  de  colon  (1809),  à  moins  qu'il  n'ait  des  applications  endeiH 
telles  de  fil. 

Tous  les  autres  tissus  de  coton  (an  V,  1806,  1816)  ;  on  n'en  excepte  que  te 
dentelle  de  coton  depuis  1836. 

Les  tissus  de  crin  (an  V,  1806,  1816),  excepté  la  toile  à  tamis,  la 
menterie  et  les  chapeaux. 

Les  tissus  d'écorce  (1791-1820),  qu'ils  .soient  purs  ou  mélangés, 
l'exception  seulement  de  ceux  en  palmier  dits  pagnes  ou  rabanes. 

Les  tissus  de  laine  (an  V,  1816-1820),  à  l'exception  des  couvertures, 
des  tapis,  du  crépon  de  Zurich,  de  la  toile  à  blutoir  et  de  la  passeniente-i 
rie,  tous  articles  repoussés  par  des  tarifs  prohibitifs.  Les  couvertures 
payent  2  fr.  le  kilogr.,  les  tapis  2  fr.  50  à  3  fr.  le  kilogr.,  etc. 

Le  tulle  de  lin  (1809). 

l^s  tissus  de  cachemire  (1841),  à  l'exception  des  châles  de  l'Inde,  laxësl 
è  50  et  100  fr.,  grâce  à  la  contrebande.  I 

Les  tissus  de  poils  (anV),  à  l'exception  des  tapis  et  de  la  bonneterie, 
qui  payent  des  droits  élevés. 

Les  tissus  de  soie  et  d'argent  ou  d'or  faux  (1791).  C'est  l'application  de^ 
l'idée  mercantile,  craignant  la  sortie  du  numéraire.  \ 

Les  tissus  bourre  de  soie  façon  cachemire  (1820).  { 

Les  contrefaçons  d'ouvrage  (1817).  La  liberté  du  commerce  anéantira 
ce  brigandage  bien  mieux  que  la  prohibition. 

Les  cartes  à  jouer  (1791),  sur  lesquelles  le  gouvernement  prélève  un  j 

impôt.  à 

les  peaux  préparées  (an  V),  à  l'exception  de  celles  d'agneau  el  de  che-  i 

vreau  en  poil,  du  parchemin  ou  vélin,  des  peaux  de  cygne  ou  d'oie  pour  • 

éventails,  du  cuir  de  Russie  et  des  grandes  peaux  tannées  pour  senjelles. 

La  sellerie  (an  V).  La  douane  ne  permet  que  limportation  des  bâts.       ^ 


LIBEUTÉ   DU   COMSiEIlCE.    ^  TARIF   FRANÇAIS.  301 

Ijes  ouvrages  en  peaux  (an  Y),  quels  qu'ils  soient.  On  en  excepta  ce- 
(ndant  les  ou  1res  vides  1 
Le  plaqué  {  an  V). 
La  coutellerie  (an  V). 

Les  armes  blanches  et  à  feù  (1816-18).  La  fabrication  et  le  dépôt  dfis 
rmes  doivent  être  autorisés.  La  douane  excepte  de  la  prohibition  les  ar- 
^3  dites  de  commerce,  c'est-à-dire  les  armes  de  chasse,  les  armes  de 
bie,  les  armes  de  traite^  qui  sont  de  qualité  inférieure  et  destinées  à 
kiporlation. 
^  Les  muniliom  de  guerre  (an  IY-1841),  poudre,  capsules,  balles  et  autres 


Les  ouvrages  en  métaux,  fonte,  fer,  tôle,  fer-blanc,  acier,  cuivre  (pur 
u  allié  et  à  l'exception  de  ceux  qui  sont  simplement  tournés),  en  zinc, 
ïétain  (autre que  la  poterie]  (au Y). 

Les  voitures  (an  Y),  autres  que  les  tombereaux,  wagons  de  terrasseoi^t 
l  gros  chariots. 

Les  bâtiments  de  mer  en  état  de  servir  (1795). 

U  tabletterie  (1816),  à  l'exception  seulement  des  billes  de  billard  en 
Foire  et  des  peignes  d'ivoire  ou  d'écaillé,  articles  auxquels  i'auti^  n'est 
emiise  que  moyennant  4  et  5  fr.  le  kilogr. 

Telle  est  la  liste  des  articles  que  la  prohibition  repousse 
Tune  manière  absolue.  C'est,  je  crois,  la  plus  longue  qu'il  y 
jt  après  celle  du  tarif  autrichien,  qui  prohibe  presque  tous 
is  articles.  Quand  on  feuillette  la  nomenclature  sans  fin  des 
bits,  ou  n'aperçoit  le  mot  pfiouisÉ  que  çà  et  là,  et  l'on  iest 
imposé  à  se  faire  illusion  sur  le  Qombre  et  l'ijuporiance  de 
es  monstruosiiés  économiques.  Mais  quand  la  liste  des  pro- 
ibitions  est  dressée  sans  interrupiiou,  comme  dans  les  lignes 
ui  précède^itf  tout  le  monde  peut  apprécier  jusqu'où  va  la 
uimnce  (comme  disent  les  Anglais) dune  pareille  insUtutiou. 
Cependant  toutes  les  prohibitions  proprement  dites  de 
Dire  tarif  ne  sont  pas  là  :  il  y  a  encore  les  prohibitions  à 
sortie,  qu'il  ne  faut  pas  confondre  non  plus  avec  les  droits 
robibitifs. 
Sont  prohibés  à  la  sortie  : 

Les  bûches,  rondins  et  fagots!!  Ainsi  le  veulent  deux  lois,  une  deiK  et 
le  de  Tan  XII;  et  tout  douanier  qui  arrive  au  port  de  Saint-Jean-d6>-Lu;£ 
it  savoir  qu  un  décret  du  31  mai  180)$  fait  exception  pour  quatre 
[lie  stères  qui  peuvent  être  exportés  pour  l'Espagne  tous  les  ans! 
Le  ekarbon  de  bois  et  les  chenevottes,  sauf  les  exceptions  nombreuse 
le  la  toi  permet  à  l'administration.  Trois  lois,  une  ordonniMice  royale  et 
s  circulaires  forment  la  législation  sur  ce  point. 


362  NOTES   ET   PETITS   TRAITÉS. 

Le  tan  (1816),  afin  que  les  tanneurs  n'aient  pas  le  souci  d'en,  manquer, 
Les  drilles  ou  clùffons  (an  IV,  an  VIII),  pour  éviter- le  même  souci  aux 

fabricants  de  papier. 
Le  minerai  de  fer  (an  IV,  1841).  On  voit  que  dans  cette  industrie  on: 

n'a  rien  négligé. 

Faul-il  démontrer  encore  que  la  prohibition  est  une  houlej 
en  général  pour  le  pays  tout  entier  qui  la  tolère,  et  ensuitfl 
pour  rindustrie  qui  la  réclame?  Non,  assurément  ;  car  c'es^ 
là  une  question  vidée.  Mais  on  abandonne  maintenant  ce  mot 
brutal,  et  l'on  se  réfugie  dans  l'idée  très  complexe  de  protec^ 
lion,  A  l'aide  de  ce  mot,  on  voudrait  obtenir  les  mêmes  ré-j 
sultats,  grâce  à  une  série  de  propositions  plus  ou  moia 
jésuitiques  qui  se  reproduisent  sous  mille  faces  différentes, 
mais  qui  ont  toutes  un  point  très-visible  de  suture  avec  II 
prohibition^  but  et  moyen  du  système. 

Prohibition  et  protection  sont  au  fond  la  même  chose; 
mais,  en  principe,  c'est  bien  différent.  La  prohibition  est  m 
muable;  l'idée  de  protection  admet  au  contraire  le  progrè 
des  réductions  décroissantes,  et  même  l'exemption  de  droits 
La  prohibition  est  un  roc  qui  ne  remue  pas  ;  la  protection  eil 
un  obstacle  mobile.  La  prohibition  est  un  principe  plus  absolu;! 
la  protection  est  un  principe  plus  relatif,  si  tant  est  cependant 
que  ce  soit  un  principe. 

Nous  pouvons  donc  conclure  qu'il  est  plus  probable  que  la 
nouvelle  loi  de  douanes  ne  contiendra  aucune  prohibition^d 
qu'avec  les  prohibitions  disparaîtra  de  nos  lois  et  de  nos  mœur 
cette^  abominable  coutume  de  saisie  intérieure  qui  force  L 
douane  à  faire  une  police  inquisitoriale,  qui  habitue  les  ci 
toyens  à  résister  à  la  loi  (dura  lex  sed  lex),  et  qui  contribue 
plus  qu'on  ne  pense,  à  ajourner  indéfiniment  le  progrès  de 
mœurs  capable  de  fonder  la  véritable  liberté. 

Enfin  nous  répéterons,  pour  l'acquit  de  notre  conscience 
l'argument  tant  de  fois  employé  contre  les  prohibitions ,  i 
savoir  :  qu'avec  elles  (la  raison  le  dit  et  l'expérience  le  prouve) 
rindustrie  nationale  suW.  V  otmeve,  ^^  Va.  tcsuline^  autant  du 

*  La  prohibition  n'a  disparu  qu'^iNecX^  VviîXà  ^'i  V^^^. 


LIBERTÉ    DO    COMMERCE.    —   TAltlF   FRANÇAIS.  365 

moins  que  It  lui  permettent  les  agents  actifs  de  la  contre- 
bande (V.  p.  335).  Car,  Béranger  nous  le  dit  : 

Château,  maison,  cabane^ 
Leur  sont  ouverts  partout. 
Si  la  loi  les  condamne, 
Le  peuple  les  absout. 

Mais  cet  argument  s'adresse  aussi  aux  tarifs  élevés. 


f  §  III.  Droito  prohibilirs.  —  Droite  à  la  sortie. 

L'administration  de  la  douane  pouvant,  en  vertu  de  la  loi 
du  28  avril  i816,  saisir  à  l'intérieur  les  objets  prohibés,  est 
forcée,  avons-nous  dit,  de  faire  une  police  inquisitoriale  ayant, 
comme  toutes  les  polices,  une  mauvaise  influence  sur  les 
mœurs,  sans  compensation  aucune.  Si  les  manœuvres  d*une 
police  ordinaire  ont  pour  effet  Tarreslation  de  malfaiteurs,  on 
peut  tolérer  le  moyen  en  vue  du  but  ;  mais,  en  matière  de 
commerce,  on  a  tous  les  inconvénients  d'un  mauvais  moyen 
pour  arriver  à  un  très-mauvais  but.  En  morale  absolue,  rien 
n'est  plus  innocent  que  le  transport  d  une  marchandise  du 
lieu  où  elle  se  vend  moins  au  lieu  où  elle  se  vend  plus  ;  et  en 
économie  politique,  il  est  démontré  qu'une  importation  lu- 
crative est  toujours  utile  au  pays.  Or,  la  police  de  la  douane 
traque  les  importateurs  du  prohibé  absolument  comme  s'ils 
étaient  des  malfaiteurs. 

A  part  cette  différence,  qui  a  son  importance,  les  prohibi- 
tions et  les  droits  élevés  produisent  les  mêmes  résultats;  notre 
système  douanier  serait  encore  prohibitif,  même  après  la  sup- 
pression des  prohibitions  actuelles  et  leur  remplacement  par 
des  droits  protecteurs  élevés.  En  1854,  avant  la  levée  de  bou- 
cliers provoquée  par  l'enquête,  la  loi  de  finances  du  24  mai 
put  supprimer  la  prohibition  sur  31  articles,  mais  elle  la  rem- 
plaça par  des  droits  à  peu  près  équivalents.  C'est  ainsi,  par 
exemple,  que  les  câbles  en  fer  pour  la  marine,  prohibés  jus- 
que-là, furent  admis  moyennant  un  droit  de  41  fr.  20  c.  les 
lOO  kilogrammes;  ce  qui  veut  dii e  que  la  marine  a  la  permis- 


ri64  SOTES    I^T    IKTITS  TRAITES. 

sion  d*iiii:>orter  des  càblos  ctra'igen»  moyennant  une  taxe 
d*un  peu  plus  de  quatre  sous  par  livre.  C'est  avec  des  facîlUès 
semblables  qu'elle  est  obligi'e  d* élever  son  fret,  et  qu'elle  se 
voit  dans  riinpossibilitê  de  prendre  la  part  qui  lui  revient  sur 
la  masse  des  transports  généraux  du  globe.  Depuis  la  même 
époque,  les  tapis  en  laine  ne  sont  plus  prohibés,  mais  ib 
payent  un  droit  d'entrée  de  5  fr.  50  c.  et  de  5  fr.  50  c.  le  kilo- 
gramme, à  peu  près  équivalente  à  la  prohibition. 

Actuellement,  l 'immense  majorité  des  articles  du  tarif  au- 
quel notre  commerce  est  soumis  appartient  à  la  même  caté- 
gorie des  articles  prohibés  de  fait,  ou  au  moins  aux-  trois 
quarts  repoussés  par  des  droits  excessifs  dont  le  pernicieux 
eflet  saute  a  tous  les  yeux.  D'abord,  ces  droits  gênent  ou  em- 
pêchent l'importation  des  produits  qu'il  serait  plus  naturel  àe 
demander  à  nos  voisins  ;  ensuite,  ils  gênent  ou  empêchent 
l'exporlation  des  produits  que  les  étrangers  ont  envie  ou  be- 
soin de  nous  demander  ;  enfin,  ils  ont  fait  renchérir  tous  les 
produits  fabriqués  à  Tintérieur,  au  grand  désavantage  de  tous 
les  consommateurs,  au  profil  d*un  très-petit  nombre  de  pro- 
ducteurs. Il  nous  a  été  |>ossible  de  faire  le  relevé  des  prohibi* 
tions  proprement  dites  et  d'en  donnei*  la  liste;  mais  un  volume 
ne  nous  suffirait  pas  si  nous  voulions  reproduire  la  nomencla- 
ture des  articles  soumis  à  des  droits  prohibitifs  :  il  faudrait 
repro  luire  purement  et  simplement  les  neuf  dixièmes  de  If  /^ 
liste  dressée  par  la  douane,  qui  n'a  pas  moins  de  76  pactes  l^ 
in-4*.  Nous  nous  bornerons  donc  à  rappeler  ici  quelques  droits  1^ 
qui  peuvent  frapper  plus  que  d  autres  à  la  première  vue,  mais  l  ^ 
en  faisant  remarquer  qu'il  y  a  tel  droit  qui  parait  bien  mo- 
deste et  qui  n'en  est  pas  moins  très  prohibitif  quand  on  le  1^ 
rapproche  des  autres  circonstances  avec  lesquelles  son  action  i  ^ 
s'exj'fce. 

Voici  la  li<te  de  quelques  droits  que  nous  prenons  en  sui- 
vant le  tarifa  et  en  y  comprenant  le  décime  payé  en  sus,  e» 
vertu  de  la  loi  de  1816  : 

bœuCs,  55  fr;  par  tête;  vaches,  27-50;  mouton,  5-^;  viande  de  poRi 
36-30168 100  kilog.;  laine,  22  fr.  pour  160  de  la  valenr;  faines  pdgotai 


i>. 


I 


D 


LIBERTÉ    DU   COMMEnCE.    —   TARIP   FRANÇAIS.  365 

3')  fr.  les  100  kiloff.  ;  laines  teintes,  350  fr.  les  lOOkilog.  ;  cire  blnncbe, 
66  fr  ;  déprras,  44  fr.  ;  graisse  de  poisson.  44  fr.  ;  légumes  secs,  10  fr.  ; 
fruits  confits  à  r<  au-dc-vie,  107  fi\;  graine  de  sésame,  li  fr.  ;  sucre 
étranger.  66  fr.  à  95-Ô0;  sucre  colonial.  42  à  58  Ir.  ;  café,  55  fr.  à  104-50; 
huiles  d'olvo  et  de  graines  grasses.  27-50;  clianvreet  In,  8-80  à  16-50; 
coton,  1 1  à  12  fr.  ;  fers,  suivant  la  forme,  de  20  à  40  ;  lacier  de  66  à  154; 
l'acide  nitrique  100  fr.  ;  l'alun,  97-40  ;  rirage,  123  fr.  ;  chandelles,  25  fr.  ; 
fîafence,  54  fr.;  porcelaine  fine,  360  fr.  ;  bouteilles,  15  centimes  la  prèce; 
flls  de  lin  et  de  chanvre,  137-50  à  286  ir  les  1  0  kilog.  ;  tissus,  66  à 
1-075  fr.  ;  papier  blanc,  165  fr.  ;  cordages  de  ciianvre,  25  fr.  ;  machines, 
environ  50  à  40  pour  100  de  la  valeur;  lim  s  fines,  275  fr.  les  100  kilog.; 
mercerie  commune,  1U0  fr.;  vêtements,  33  pour  lOU  de  la  valeur,  etc., 
etc.,  etc. 

Le  système  protecteur,  nous  Tavons  déjà  vu  pour  les  pro- 
hibitions, a  aussi  porté  son  aciion  sur  la  sortie  des  produits, 
soit  pour  l'encourager  par  dos  primes,  soit  pour  l'entraver. 
Hais  la  liste  des  droits  à  la  sortie  ne  peut  être  comparée,  ni 
par  son  étendue  ni  par  Téiévation  des  chiffres,  à  la  liste  dfs 
droits  d'entrée.  La  régie  générale  est  que  les  produits  payent 
simplement  un  droit  de  25  c. ,  el  quelquefois  moins,  les  100  ki- 
logrammes. C'est  ce  droit  d'inscription  qu'on  appelle  un  droit 
de  balance.  —  Les  droits  au-dessus  forment  l'exception,  et  ils 
sont  autant  fi  eaux  que  protecteurs  ;  plusieurs  sont  fixés  à 
1/4  p.  100  de  la  valeur  : 

Tels  sont  les  droits  sur  le  gibier  et  la  volaille,  les  cornes  en  feuillets, 
Talbâtre  travaillé,  les  pienes,  les  grands  miroirs,  les  outres  vides,  les 
horloges  en  bois,  les  montres,  les  machines,  les  insiruments  d'optique  et 
de  chirurgie,  les  agrès,  les  parapluies,  les  instruments  d-  musique,  etc. 
Les  soies  grèges  payent  à  la  sortie  un  droit  assez  important  de  5  fr.  le 
kilogr.  si  elles  sont  grèges,  et  de  2  fr.  si  elles  sont  moulinées.  Le  droit 
des  boies  teintes  est  encore  plus  élevé,  il  es'  de  6  fr  le  kilog.  La  bourre 
de  soie  est  taxée  à  2  fr.  Cesdr  itssont  d'autant  plus  difficiles  à  légitimer 
que  nous  en  importons  en  France  pour  56  millions  de  Irancs  (1844)  de 
l'Orient,  du  Piémont  et  d'ailleurs.  On  nous  accordera  qu'avec  la  liberté 
du  commerce,  l'agriculture  sera  au  moins  dégrevée  sur  ce  point  Le  bois 
de  noyer  paye  à  la  sortie  le  droit  exhorbitant  de  50  fr.  les  100  k  log. 
Dans  rintérêt  de  notre  marine  on  a  également  mis  des  droits  prohibitifs 
sur  les  bois  de  la  marine.  Tous  les  bois  autres  que  le  pin,  l'orme  et  le 
noyer  sont  taxés  à  27  fr.  50  c.  le  stère;  les  mâts  de  40  centimètres  do 
diamètre  à  41  fr.,  et  les  plus  petits  à  16  fr.  50  cent. 

Donc,  sauf  quelques  exceptions,  c'est  dans  les  droits  d'en- 
trée que  la  prohibition,  déguisée  sous  les  hauts  tarifs,  s'est 


568  HOTES  ET   PETITS  TRAITÉE. 

C'est  fonte  une  science  que  Tart  de  calculer  ces  primest  de 
distinguer  les  catégories,  de  faire  les  exceptions  et  les  reiffic- 
lions  que  les  lois  exigent.  Autant  de  produits,  autant  de  syr 
tèmes  différents. 

Pour  les  sucres  la  prime  se  base  sur  le  rendement,  les  typésde 
sucres  bruts,  la  provenance  et  là  nature  des  navires  qui  impôt" 
tent.  Les  viandes  et  les  beurres  salés  sont  divisés  en  deui  classes. 
La  prime  est  accordée  aux  peaux  apprêtées  sur  un  certain 
nombre  de  peaux  brutes  correspondantes,  nombre  qui  varie 
avec  les  qualités.  Pour  les  métaux,  la  prime  est  basée  sur  un 
poids  moindre  ou  plus  grand  que  la  quadiitc  importée;  pour 
les  savons,  elle  est  basée  sur  la  quaniitô  d'huile  et  de  natron 
que  Ton  suppose  employés  dans  la  fabrication;  pour  les  fils 
et  tissus  de  colon,  elle  est  de  55  p.  100  de  la  valeiir;  pour 
les  machinet,  elle  est  évaluée  à  raison  de  6  fr.  40  c  les  100 
kilog.  de  fonte  par  chaque  force  de  cheval.  On  la  payé  sur 
les  fils  et  (issus  de  laine  au  quintal;  mais  il  y  a  vingt  catégo- 
ries pour  les  fils,  et  environ  soixante-dix  catégories  pour  les 
tissus,  sans  compter  les  iism^non  classés,  du  poids  desquels 
dn  déduit,  pour  calculer  la  prime,  lea  substances  autres  que 
la  laine.  Tout  cela  est  si  compliqué  qu'on  ne  peut  le  faire  que 
dans  un  certain  nombre  de  bureaux.  I  es  savons  ne  doivent 
même  sortir,  avec  le  droit  à  la  prime,  que  par  six  points  dif- 
férents :  Dunkerque,  Marseille,  Bordeaux,  Nantes,  le  Havre  et 
Calais. 

Voici  maintenant  combien  le  commerce  touche  de  pri- 
mes ou  de  restitutions  de  droits.  Nous  prenons  les  chiiïres 
de  1815: 

Fils  et  tissus  de  laine.  .   .  5,134.000  fi\ 

Sucres 13,198,000 

Savons 90*2,000 

Fils  et  tissus  de  coton.   .  1,5*24,000 

Macbines 5,000 

Autres  {)roduits  primés.. .  291,(00 

Total.      21,054,100  fr. 

sur  lesquels  rien  ne  va  au  trésor,  et  dont  une  bonne  partie 


LIBERTÉ   DU   COXMCilGE.    —   TARfP   FRANÇAIS.  369 

sort  néanmoins  de  la  poche  des  contribuables,  sans  compter 
les  salaires  des  douaniers  et  les  frais  d*administration  que 
nécessite  cette  branche  du  système  protecteur. 

Il  n'est  pas  inutile  de  faire  remarquer  que,  sur  les  4  ou 
5  millions  palpés  par  l'industrie  lainière,  les  draps  émargent 
pour  près  de  2  mdiions,  et  les  flanelles  et  tissus  analogues 
(croisés,  ou  lissés,  ou  légèrement  foulés)  pour  plus  de  1  mil- 
lion et  demi. 

11  faut  encore  dire  que  ces  chiffres  de  14  ou  21  millions  ne 
comprennent  pas  les  primes  dontié<*s  par  M.  le  ministre  du 
commerce  pour  l'encouragement  de  la  pêche  à  la  morue. 

g  ▼.  Contrebande»  fraude*  et  «atoiefl. 

(Ce  que  nous  disions  à  ce  sujet  se  trouve  rejproduit  dans 
une  note  précédente,  V.  p.  333.) 

§  Vf.  Revenu  produit  par  la  douane. 

Le  trésor  est  un  des  principaux  intéressés  dans  la  réforme 
commerciale  :  énumérons  les  ressources  qu'il  trouve  dans  les 
droits  perçus  par  Tadministration  des  douanes.  Nous  prenons 
nos  chiffres  dans  les  tableaux  publiés  pour  1844  et  dans  ceux 
publiés  pour  1845. 

Les  droits  touchés  par  les  douanes  se  sont  élevés,  en  1^844, 
à  la  somme  totale  de  215  millions  8  dixièmes,  et  en  184  >  à 
217  millions  4  dixièmes.  Nous  arrondissons  les  chiffres.  Celte 
somme  se  compose  comme  suit  : 

1844  1845 
Droits  d'entrée  sur  les  importations.   .  .  .        152,1  151,8  millions. 
Droits  de  sortie,  de  navigation,  et  droits  ac- 
cessoires.            7,0         7,4       — 

Taxe  de  consommation  sur  les  sels 56.7        58,1        — 

Total       217,5      215,8  millions. 

Écartons  la  taxe  des  sels,  qui  forme  une  question  &  part, 
et  décomposons  les  152  millions  de  droits  d'entrée  perçus 
en  1844. 

21. 


370  NOTES   ET   PETITS   TRAITÉS. 

Le  tableau  suivant  nous  apprend  que  celle  somme  est  obte- 
nue en  grande  partie  avec  une  vingtaine  d'articles.  En  effet. 

Les  sucres  des  colonies  ont  pavé  en   1841.  41,4  raillions. 

Cafés. ' 14,8  — 

Cotons  en  laine 12,7  — 

Laines 10,8  — 

Céréales 10,1  — 

Huiles  d'olive 8,0  — 

Sucres  étrangers 7,6  — 

Fils  de  lin  et  de  chanvre    ., 5,1  — 

Houille 3,7  — 

Fontes. 5.0  — 

Tissus  de  lin  et  de  chanvre 2,7  — 

Bestiaux 2,2  — 

Fruits  de  table 1,6  — 

Suifs  et  saindoux 1,6  — 

Fers. 1,5  — 

Graines  oléagineuses. ...' 1,1  — 

Plomb  brut 1,1  — 

Cacaos 1,1  — 

Bois  de  teinture  et  d'ébénisterie 1,0  — 

Poivres 1,0  — 

Total 151,0  millions. 

c'est-à-dire  environ  152  millions  sur  152,  c'est-à-dire  encore 
plus  de  7  huitièmes  des  droits  d'entrée  et  plus  des  8 
dixièmes  de  la  somme  (159  millions)  qui  forment  ensemble 
les  droits  d'ejitrèe,  les  droits  de  sortie,  les  droits  de  naviga- 
tion, de  transit,  et  autres  droits  de  moindre  importance. 

C'est  là  une  première  série  défaits  sur  lesquels  nous  pour- 
rons asseoir  dans  un  instant  une  partie  de  nos  conclusions. 
En  voici  une  seconde  d'un  tout  autre  ordre.  Un  relevé  pour 
Tannée  1844  montre  quo 

29  Articles  n'avaient  produit  que  dix  à  vingt  mille  fr. 

chacun,   ou 408,000  fr, 

29  Articles  n'avaient  produit  que  cinq  à  dix  mille  fr. 

chacun,  ou 215,000 

17  Articles  n'avaient  produit  que  deux  à  trois  mille  fr. 

chacun,  ou.   ....... 57,000 

55  Articles  n'avaient  produit  que  mille  à  deux  mille  fr. 

chacun,  ou.   ... 49,000 

54  Articles  n'avaient  produit  que  cinq  cents  à  mille  fr. 

chacun,  on 24,000 


LIBEUTK    DU   COMMERCE.    —   TARIF    FRANÇAIS.  57i 

54  Articles  n'avaient  produit  que  cent  à  cinq  cents  fr. 

chacun,  ou 15,000 

56  Articles  avaient  produit  moins  de  cent  francs,  ou. .        1,300 


254  Articles  n'avaient  produit  que 767,000  fr. 

§  Vif.  Rérorme  possible. 

De  ce  court  aperçu  nous  sautons  brusquement  à  la  conclu- 
ion,  et  nous  disons  que  la  chambre  peut,  dès  cette  année,  en- 
amer  la  réforme  douanière  que  demandent  non-seulement  les 
bres  échangistes,  mais  encore  Tintérêt  des  diverses  indus- 
ries  protégées,  nonobstant  la  coalition  qu'elles  cherchent  à 
tablir  entre  elles. 

Dès  cette  session  (184647),  la  chambre  peut  être  saisie,  soit 
lar  l'initiative  ministérielle,  soit  par  l'initiative  parlementaire, 
l'un  projet  de  loi  qui 

1"  Supprimerait  toutes  le  prohibitions  à  l'entrée  et  à  la 
ortie,  et  les  remplacerait  par  des  droits  progressivement  dé- 
poissants  et  qui  seraient,  pour  commencer,  basés  sur  la  prime 
e  la  contrebande  ; 

2°  Supprimerait  tous  les  droits  de  sortie,  et  les  réduirait  à 
éro  ou  au  droit  minime  de  balance; 

5°  Supprimerait  tous  les  droits  de  navigation,  de  transit  et 
utres; 

¥  Supprimerait  complètement  les  droits  sur  les  300  articles 
ui  produisent  le  moins  ; 

5<»  Partagerait  les  articles  qui  donnent  un  produit  au  trésor 
1  deux  catégories  :  —  la  première,  comprenant  ceux  qui 
ont  pas  de  similaires  en  France,  sur  lesquels  les  droits  sont 
jrement  fiscaux,  et  pour  lesquels  une  commission  étudierait 
jel  est  le  taux  des  droits  qui  peut  le  moins  gêner  la  consom- 
ation  et  amener  le  plus  grand  revenu  au  trésor;  la  seconde, 
jmprenant  les  articles  qui  ont  en  France  des  similaires,  sur 
squelsles  droits  sont  à  la  fois  protecteurs  et  fiscaux,  et  pour 
squels  il  serait  fixé  une  première  diminution  immédiate 
ai  les  rapprocherait  de  la  prime  de  la  contrebande  et  leur 
Tait  perdre  le  caractère  prohibitif;  puis  après,  une  seconde 


S73  NOTES   ET  PETITS  TRAITÉS. 

diminution  de  iijl  diliérfié  pàv  ati,  jusqu'à  complet  affran- 
chissement ou  jusqu'à  un  taux  aussi  fiscal  et  aussi  peu  protec- 
teur que  possible,  suivant  les  exigences  du  trésor; 

6"  Supprimerait  toutes  les  primes  à  la  sortie  et  réduirait,  au 
fur  et  à  mesure  de  la  diminution  des  droits  d'entrée,  les  resti- 
tutions de  droits  on  drawbacks. 

D'après  les  faits  que  nous  avons  signalés  dans  les  articles 
précédents,  peu  de  mots,  ce  nous  semble,  suffisent  pour  légi- 
tîrtier  ces  conclusions. 

D*abord^  les  prohibitions  sont  jugées  :  elles  sont  injustes 
et  barbares;  elles  engendrent  la  contrebande  et  la  fraude  et 
l'ignoble  saisie  à  l'intérieur.  Il  s'est  trouvé  tout  récemment 
encore  des  défenseurs  de  ce  système  dans  le  comité  des  in- 
dustriels de  l'Est,  à  Mulhouse;  ils  ont  immédiatement  consti- 
tué vis-à^vis  de  la  protection  éclairée,  eux-mêmes,  les  in* 
troûvables  du  parti  protecteur. 

Un  très-petit  nombre  de  droits  de  sortie  ont  quelque  im- 
portance ;  ils  produisent  moins  qu'ils  ne  coûtent  à  percevoir< 
Sauf  deux  ou  trois  exceptions  qu'on  rendrait  temporaires  et 
à  échéance  flxe^  rieii  n'empêche  de  les  supprimer  complète- 
ment ou  de  les  convertir  tous  en  un  droit  de  balance  de 
25  centimes  les  100  kilogrammes. 

Personne  ne  réclamera  sur  la  suppression  des  droits  de 
navigalidlt  de  transit  et  autres  droits  qui  équivaudront  à  un 
perfectionnement  des  voies  de  comnmnication  ;  personne»  pas 
même  le  trésor,  qui  multiplie  ses  frais  pour  une  recette  rela- 
tivement insignifiante. 

Personne  non  plus  n'élèvera  la  voix  en  faveur  des  article» 
qui  ne  produisent  rien  ou  à  peu  près,  et  ne  servent  qu'i 
compliquer  le  service  et  grossir  les  paperasses  administra* 
tiVes. 

Les  droits  prohibitifs,  les  droits  ultrà-^protecteurs,  qui 
haussent  la  barrière  pour  que  la  contrebande  passe  dessous  à 
son  àise,  sont  condamnés  par  les  mêmes  raisons  que  les  pre- 
liibitions.  I  es  fabricants  habiles,  les  manufacturiers  de  bonne 
foi,  ne  le»  défendent  réellement  pas;  et  la  première  partie  de 


LIFERTÉ   DO   ti01lllEIM:E.   —  TAftlF  FRANÇ.US.  575 

notre  cinquième  conclasion  est  plus  facile  â  appliquer  qu'on 
ne  pense. 

Les  primes  proprement  dites,  ne  peuvent  être  défendues, 
(i'est  bien  le  moins  que  ceux  qui  ne  savent  pas  lutter  avec  les 
étrangers  s'abstiennent  et  ne  fassent  pas  payer  à  leurs  conci- 
toyens le  bon  marché  qu'ils  veulent  offrir  aux  étrangers.  Que 
les  drawbacks  (légitimes  avec  des  droits  à  l'entrée,  quand  ils 
8ontt  bien  calculés,  chose  rare  et  presque  impossibl»*)  dimi- 
nuent avec  ces  droits,  c'eçt  encore  ce  qui  est  on  ne  peut  plus 
naturel  et  on  ne  peut  plus  juste. 

Reste  le  nœud  de  la  difflculté  :  la  réforme  et  le  maintien 
dés  droits  (iscaux  product  fs  au  trésor  jusqu'à  ce  que  l'on  ait 
amélicifé  l'assiette  de  l'impôt,  au  point  de  s'en  passer;  puis 
l'exclusion  progn^ssive  du  principe  protecteur  et  Taffrancliis- 
sement  graduel  du  plus  grand  nombre  possible  des  impor- 
tations. 

Le  système  protecteur,  qui  a  hérité  des  entraves  du  sys- 
tème mercantile  et  qui  s'êtaye  de  la  manie  réglementaire, 
laquelle  s'est  implantée  dans  les  mœurs' adminislmtives,  n'a 
ptys  eu  de  défenseurs  en  principe  absolu.  On  s'est  boiné  à  dire 
en  sa  faveur;  premièrement,  qu'il  pouvait  exciter  et  dévelop- 
per les  branches  du  travail  na'ssant;  secondement,  qu'il  exis- 
tait en  fait,. et  qu'il  y  aurait  danger  à  le  changer. 

Indépendamment  de  l'expéiience  qui  a  démontré  que  cette 
influence  était  plus  que  douteuse,  et  (jue  loin  d'exciter  la  pro- 
duction elle  l'engourdissait,  nous  répondons  à  la  première 
observation,  qu'en  ce  qui  touche  la  France,  la  protection  dure 
depuis  asèez  longtemps  pour  qu'elle  ait  produit  son  effet  utile 
(ri  tant  est  qu'il  soit  dans  sa  nature  d'en  produire  un  de  ce 
genre),  et  qu'il  y  a  lieu  de  diminuer  son  intensité.  C'est  ce 
que  le  gouvernement  sarde,  par  exemple,  a  fait  il  y  a  quelques 
années,  notamment  au  sujet  de  l'industrie  cotonnière  qui 
avait  obtenu  une  protection  élevée,  mais  temporaire  ;  c'est  ce 
queprotnettaient  de  laisser  faire  les  industriels  français,  qui 
ont  proclamé  à  diverses  reprises   qu'apvèA  di\c^«îv^^4.vk^xN^ 


574  KOTES    ET    PETITS   TRAITÉS. 

OU  quinze  ans,  ils  n'auraient  plus  besoin  de  la  protection. 
Or,  la  lettre  de  change  qu'ils  ont  souscrite  est  échue  depuis 
longtemps.  Et  voyez  où  no\\s  en  sommes  arrivés  par  leur 
refus  :  de  1815  à  1820,  époque  où  le  système  protecteur  a  été 
généralisé,  comme  l'industrie  française  était  peu  avancée,  la 
protection  qu'on  lui  accordait  la  protégeait  bien  moins  qu'au- 
jourd'hui ;  de  sorte  que  plus  les  branches  de  travail  se  sont 
développées,  et  plus  elles  ont  été  protégées.  Le  statu  quo  est 
donc  illogique. 

Cette  remarque,  que  nous  croyons  jusie,  répond  à  la  se- 
conde observation  des  partisans  du  système  que  nous  com- 
battons, et  prouve  le  peu  de  danger  qu'il  y  a  à  se  mettre  en 
marche  graduellement  vers  le  régime  de  la  liberté  :  même 
avec  des  tarifs  décroissants,  la  protection  serait  pour  quel- 
que temps  encore  aussi  intense  que  dans  les  premières  années. 
'  Tenez  maintenant  compte  de  ceci,  que  la  majorité  des  in- 
dustries n'est  réellement  pas  protégée  et  qu'elle  est  simple- 
ment dupe  d'une  illusion,  puisqu'elle  donne  d'une  main  cl 
qu'elle  reçoit  de  l'autre.  Tenez  comple  de  l'élan  qu'une  réforme 
va  donner  à  toutes  les  branches  du  travail  :  rappelez-vous 
enfin  qu'il  est  de  fait  avoué  que  nos  grandes  industries  savent 
et  peuvent  produire  aussi  bien  que  les  industries  étrangères, 
et  vous  verrez  que  le  danger  signalé  par  les  associations  pro- 
tectionnistes n'est  qu'une  manœuvre  de  guerre. 

Dans  cet  élan  de  l'industrie  et  des  importations  provoquant 
les  exportations,  dans  cet  accroissement  de  travail  national, 
le  fisc  verrait  augmenter  ses  recettes  et  môme  celles  de  la 
douane. 

Certes,  il  ne  faut  pas  abuser  do  ce  principe,  que  la  dimimi- 
tion  des  taxes  augmente  la  recelte  ;  mais  on  doit  avouer  qu'en 
France  il  y  a  de  la  marge,  puisqu'on  n'a  encore  rien  fait. 
Les  prohibitions  qui  ne  produisent  que  des  frais  de  surveil- 
ance  et  de  saisie  faisant  place  à  des  droits  modérés,  il  y  au- 
rait des  importations  en  articles  prohibés,  et  celles-ci  donne- 
raient  un  revenu  au  trésor.   Les  milHons  de  primes  et  de 


UnERTÉ    00   COMMERCE.    —    RÉFORMES    DODAKIÈRES.  575 

ivbacks  disparaîtraient  des  dépenses  de  la  douane.  Enfin, 
ministration  ayant  moins  à  saisir,  moins  à  surveiller, 
ns  à  examiner,  moins  de  lois  et  de  documents  à  compul- 
moins  de  paperasses  et  de  choses  inutiles  à  faire,  emploie- 
moins  d'hommes,  et  M.  le  ministre  des  finances  récla- 
mait moins  pour  elle  au  budget. 

st-il  bien  difficile,  après  ces  explications,  de  concevoir 
le  revenu  public  trouverait  dans  la  réforme  de  quoi  com- 
ser,  dès  la  première  année,  les  sept  à  huit  millions  de 
its  de  sortie,  de  navigation  et  autres  auxquels  le  fisc  peut 
oncer  tout  d'abord? 

îous  avons  assez  prouvé  que  la  suppression  des  prohibi- 
is  et  le  premier  abaissement  des  droits  prohibitifs  ne  pro- 
raient aucun  déficit  au  trésor,  aucune  inquiétude  même 
ir  les  industries  protégées.  Les  conditions  de  transition  ne 
raient  être  plus  douces  par  ce  temps  de  paix  :  c'est  donc 
moment  de  commencer,  et  Ton  peut  mener  de  front  avec 
réforme  de  nos  tarifs  quelques  autres  réformes ^conomi- 
îs  et  financières  qui  sont  arrivées  à  un  point  de  maturité 
fisante  (écrit  en  1846). 


V.  SUR  LES  RÉFORMES  DOUANIÈRES  RÉCENTES  EN  FRANCE, 

LE  TRAITÉ  DE  1860 

ET  LES  MESURES  QUI  S'Y  RATTACHENT. 

torique.  —  Lettre  de  l'Empereur  du  5  jan-vier  1860.  —  Mesures  qui 
ont  suivie.  —  Analyse  du  traité  de  commerce  entre  la  France  et 
Angleterre.  —  Conséquences  de  ce  traité.  —  Les  promoteurs  de  ce 
'aité.  —  Paroles  de  Robert  Peel. 

§  f.  Historique. 

iC  tarif  de  1791,  dressé  sous.Tinfluence  dos  idées  écono- 
jtes,  était  très-libéral.  Les  droits  furent  successivement  aug- 
ntés,  dans  un  esprit  de  représailles  et  d  hostilité  contre 
agleterre,  sous  la  Convention,  le  Directoire  et  l'Empire,  par 
ifluence  des  intérêts  agricoles  et  manufacturiers  mal  iusi^v- 


576 


KOTE»  ET  PETlTa  TRAITES. 


rés  et  coalisés  sous  les  gouverneinents  de  la  Restauration  et 
de  Juillet  (1815-1848).  La  seconde  Hépublique  (1848-1851) 
fut  tout  à  fait  inintelligente  à  cet  éirarâ  et  ne  songea  à  aucune 
réforme.  Les  publidstes  économistes  n*ont  cessé  de  lutter 
pour  arrêter  les  progrès  de  ce  système  fatal  à  1  industrie  et 
aux  finances  publiques  et  pour  éclairer  l'opinion  des  hommes 
d'État  et  des  masses.  En  1 846,  après  les  succès  de  la  réformeen 
Angleterre,  ils  formèrent  à  Paris  et  dans  les  principales  villes 
de  France^  une  association  militante  dont  la  propagande  fut 
arrêtée  par  l'ayitation  politique  survenue  après  les  événements 
de  février  1848,  mais  qui  n'a  pas  été  sans  porter  quelques 
fruits*. 

En  1851,  une  proposition  de  réforme  douanière,  due  à 
l'initiative  d'un  jeune  député  libre  échangiste  (feu  Sainte* 
Beuve),  et  d'ailleurs  peu  opportune  à  cetle  époque  i*inxiélé 
politique,  fut  rejelée  par  l'Assemblée  législative  après  un 
discours  de  M.  Thiers,  organe  di  s  protectionnistes,  et  une  dé- 
claration* formelle  du  goùvernenjenl  contre  la  proposition, 
par  l'organe  de  M.  Fould,  minisire  des  finances. 

Cependant,  deux  ans  après,  en  1853,  l'Empereur  suspen- 
dait 1  échelle  mobile  des  droits  sur  les  céréales,  faisait  une 
réduction  radicale  des  droits  prohibitifs  sur  les  bestiaux  (55  fr. 
à  5,30  pour  la  race  bovine),  et  une  réductioii  notable,  quoi- 
que insuffisante,  des  droits  sur  les  fers,  les  tôles,  les  aciers  et 
les  houilles.  Le  régime  des  laines  et  de  quelques  autres  ar- 
ticles moins  importants  fut  aussi  amélioré  ;  mais  un  projet 
de  loi  pour  la  levée  des  prohibitions,  présenté  au  Corps  légis- 
latif, en  1856,  ayant  été  repoussé  par  cette  assemblée,  il  fut 

*  Bordeaux,  MarseiUe,  Lyon,  le  Havre.  Il  se  forma  également  des  asso- 
ciations à  Bruxelles  et  à  Berlin,  qui  durent  céder  le  pas  à  l'agitation 
politique.  Celle  de  Bruxelles,  qui  avaitCh.de  Brouckère  à  sa  tête,  convo- 
qua le  Congrès  des  économistes  de  1847,  pour  discuter  la  question  de 
la  réforme  douanière. 

*  V.,  pour  la  comfAsition  et  les  travaux  de  cetle  association,  Twliele 
mERTt  DES  ÉCHANGES  (Associatlon  pour  la),  dans  le  Dictiwnnaire  4e  l^é^onoÊ^ 
politique j  par  M  G.  de  Holinari,  une  des  plus  brillantes  plumes  de  raaso- 
dation  et  plus  tard  principal  promoteur  de  la  réforme  en  Belgique.       T 


LIBERTÉ   DU   COHIIERCE.    —    RÉFORHRS   DOUANIÈRES.         577 

èelarè  par  le  gouvernement  que  la  proposition  ne  serait  pas 
spriae  avant  cinq  ans;  et,  au  commencennent  de  1859,  avant 
i  départ  de  l'armée  pour  Tltalie,  Téchelle  mobile  fut  remise 
n  vigueur. 

I  II.  lieCtre  ûe  rEnperear  «a  ft  JmiTier  !••#« 

Après  la  campiigne  dMtalie,  utic  leltre  de  l'Empereur,  adres- 
se à  M.  Fould,  ministre  d  État,  datée  du  5  janvier,  mais  pu- 
liée  seulement  dans  le  Moniteur  du  i5  janvier,  annonçait  le 
lan  bien,  arrêté  d'une  politique  commerciale  nouvelle  dans 
ivoie  des  réformes  douanières  et  fiscales. 

«  ...  Je  vous  donne,  disait  TKmpereur,  les  bases  d'un  pro- 
ramme  dont  plusieurs  devront  recevoir  1  approbation  des 
hambres  et  sur  lequel  vous  vous  concerterez  avec  vos  collé- 
Ties,  afin  de  préparer  les  mesures  les  plus  propres  à  donner 
ne  vive  impulsion  à  l'agriculture,  à  l'industrie  et  au  com- 
nerce.  t 

Ce  programme  était  ainsi  formulé  à  la  fin  de  la  lettre  : 
.  «  Ainsi  en  résumé  : 

((  Suppression  des  droits  sur  la  laine  et  les  cotons  ; 

«  Réductions  successives  sur  les  sucres  et  les  cafés; 

«  Amélioration  énergiquement  poursuivie  des  voies  de  com- 
nunicntion  ; 

«  lléduction  d^'s  droits  sur  les  canaux,  et,  par  suite,  abais- 
ement  général  des  frais  de  transport; 

«  Piôlsà  l'agriculture  et  à  l'industrie; 

«  Travaux  considérables  d'utilité  publique  ; 

«  Suppression  des  probibitions; 

«  Traités  de  commerce  avec  les  puissances  étrangères. 

«  Telles  sont  les  bases  générales  du  programme  sur  lequel 
e  vous  prie  datlirer  l'attention  de  vos  collègues,  qui  devront 
^réparer  sans  retard  les  projets  de  lois  destinées  à  les  réaliser. 
I  obtiendra,  j'en  ai  la  ferme  conviction,  l'appui  patriotique 
la  Sénat  et  du  Corps  législatif^  jaloux  d'inaugurer  avec  moi  une 
louvelle  ère  de  paix,  et  d'en  as'surcr  les  bienfaits  à  la  France.  » 

L'intérêt  de  ce  programme  inattendu  se  \to\x^;v\V  ài«x\^  Vs. 

i 


378  NOTES   ET   PETITS   TRAITÉS. 

deux  derniers  articles  indiquant  la  fin  du  système  barbare 
des  prohibitions,  et  l'inauguration  d'un  système  de  réduc- 
tions successives  des  droits  protecteurs  et  de  progrès  dans  la 
voie  du  libre  échange;  car  il  n'est  plus  possible  de  faire  des 
traités  de  commerce  sans  marcher  dans  cette  voie.  C'est  la 
partie  qui  a  le  plus  vivement  impressionné  l'opinion  publique 
amie  du  progrès,  mais  qui  était  en  général,  en  matière  éco- 
nomique, sous  l'influence  des  sophismes  dont  l'ensemble  con- 
stitue la  doctrine  de  la  protection,  et  redoutait  les  importations 
de  Tétranger. 

Les  autres  parties,  qui  ont  une  importance  réelle  pour  les 
intérêts  et  les  finances  du  pays,  n'ont  cependant  qu'une  im- 
portance secondaire  relativement  à  cette  dernière.  L'affran- 
chissement  des  laines  élait  presque  un  fait  accompH  par  les 
réductions  déjà  faites.  L'affranchissement  des  cotons,  la  dimi- 
nution des  tarifs  sur  les  sucres  et  les  cafés,  la  diminution  des 
droits  sur  les  canaux  ne  soulevaient  que  des  difficultés  fiscales; 
le  développement  des  voies  de  communication  pour  les  com- 
pagnies ne  soulevait  aucune  difficulté.  Quant  à  un  prêt  à 
l'agriculture  et  à  Tinduslriepar  l'État,  et  au  déve'oppementdes 
travaux  publics  par  l'État,  qui,  par  spécialité,  consomme  des 
capitaux  le  plus  souvent  improductivoment,  rien  déplus  popu- 
laire en  général,  eten  France  particulièrement.  Des  économistes 
théoriciens  seuls  pourraient  y  trouver  à  redire;  car,  au  point 
de  vue  pratique  ou  politique,  il  faut  avouer  qu*elle  a  servi  de 
dorure  à  la  pilule  amère  de  la  levée  des  prohibitions  et  de  la 
réduction  des  tarifs. 

§  Iff .  Mesures  qui  onl  suivi  la  lettre  impériale. 

Par  suite  de  ce  programme,  les  droits  sur  les  laines  et  les 
cotons  ont  été  supprimés  (à  l'importalion  par  navires  français), 
ainsi  que  ceux  sur  quelques  autres  matières  premières  :  la 
potasse,  les  nitrates,  les  gommes,  l'indigo,  la  cochenille,  etc. 
(loi  du  5  mai  1860),  et  ceux  sur  les  peaux,  les  graisses,  les 
graines  oléagineuses,  le  caoutchouc,  la  gulta-percha,  les  bois 
odorants,  les  chanvres  et  autres  textiles  non-dénommés,  l«i 


LIBERTÉ   DU   COMMERCE.    —    RÉFORMES    DOUANIERES.         579 

garance  en  racines,  les  minerais  de  toutes  sortes,  les  os  et 
noir  d'os,  etc.  (décret  du  5  janvier  4861).  —  Les  tarifs  sur 
les  sucres,  les  cafés  et  les  cacaos  ont  èlé  remaniés  et  diminués 
d'environ  50  p.  100  (loi  du  25  mai  1860  applicable  le  lende- 
main). La  surtaxe  sur  les  sucres  étrangers  a  été  supprimée 
(décret  du  16  janvier  1860).  Les  droits  de  navigation  à  Tem- 
bouchure  des  fleuves  ont  été  supprimés  (loi  du  22  mars  1860); 
et  le  rachat  des  canaux  a  été  autorisé  (loi  des  28  juillet  et 
l"août  1860),  pour  pouvoir  diminuer  les  tarifs  du  péage  et  les 
frais  de  transport  des  matières  nécessaires  à  l'industrie.  — 
Des  lignes  nouvelles  de  chemins  de  fer  ont  été  concédées. 
oO  millions  ont  été  consacrés  à  l'amélioration  des  chemins  vi- 
cinaux (1861),— aux  travaux  pour  le  dessèchement  des  marais, 
la  mise  en  culture  des  terrains  communaux,  le  reboisement, 
etc.  On  a  destiné  (loi  du  l*"^  août  1860)  un  prêt  de  40  mil- 
lions à  l'industrie  pour  le  renouvellement  et  Tamélioralion  de 
son  matériel  ;  —  enfin  il  a  été  conclu  avec  l'Angleterre  (le  23 
janvier  1860)  un  traité  de  commerce,  adopté  par  le  Parle- 
ment en  mai  1860,  mis  en  vijçueur  en  186(1  et  1861 ,  qui  a  été 
suivi  d'un  nouveau  traité  avec  la  Belgique  et  avec  l'Italie,  et 
qui  doit  être  suivi  d'une  série  d'aulres  traités. 

Le  traité  de  commerce  avec  l'Angleterre,  voilà  le  point  ca- 
pital; car  il  a  naturellement  entraîné  la  levée  des  prohibitions, 
etla  réduction  d'une  série  de  droits  sur  les  produits  manufac- 
turés de  l'Angleterre,  en  môme  temps  qu'une  forte  réduc- 
tion à  l'entrée  dans  la  Grande-Bretagne  des  droits  sur  les  vins 
et  alcools  français,  et  l'affranchissement  de  divers  autres 
produits-  De  là  bien  des  criailleries  des  deux  côtés  du  dé- 
troit contre  les  promoteurs  de  ce  traité  :  ceux-ci  trahissant 
les  intérêts  de  la  France  ;  ceux-là  trahissant  les  intérêts  de 
l'Angleterre. 

La  conclusion  d'un  traité  était  dans  les  attributions  du  chef 
de  l'État  étendues  par  la  constitution  de  1852;  mais  il  a  dû  être 
soumis  à  l'approbation  du  Parlement  anglais,  qui  l'a  adopté 
fin  mars  1860  après  une  assez  vive  discussion  (V.  p.  386). 


380  NOTES  ET   PETITS  TBAITÉS. 

§  VW,  Analyse  du  traité  de  eommeree  entre  la  Franee 
et  l'Angleterre. 

Par  ce  traité,  la  France  s^engage  à  admettre,  moyennant  un 
droit  ne  dépassant  pas  30  p.  100,  les  produits  anglais  soumis 
à  la  prohibition,  entre  autres  :  sucres  raifinés,  —  fer  forgé,— 
produits  chimiques,  —  savons,  —  poteries  et  verreries,  — 
fils  de  coton,  de  laine,  de  chanvre,  de  lin,  de  poil,  —  tissus 
de  coton,  de  crins,  de  laine,  de  soie,  de  lin,  de  chanvre,  de 
tous  autres  filaments,  de  caoutchouc,  de  gutta  percha,  -- 
bonneterie,  —  pa^sementerie,---mercerie5 —  peaux  préparées 
et  cuirs,  —  plaqué,—  coutnllerie,  ouvrages  en  métaux,— 
fers  et  aciers,  —  machines  et  outils,  —  tabletterie,  —  voi- 
tures, —  bâiiments,  etc. 

En  outre,  les  droits  sur  les  houilles  et  cokes  ont  été  abaissés 
à  15  centimes  les  100  kilogrammes,  plus  de  deux  dixièmes;  et 
il  a  été  stipulé  que  dans  quatre  ans  il  n*y  aurait  plus  de  droits 
diiTérentiels  pour  ces  produits. 

Les  droits  à  percevoir  bur  les  divers  produits  jusqu*ici  pro- 
hibés ont  été  fixés  après  une  enquête  à  laquelle  ont  été  enten- 
dus les  producteurs  français,  anglais  et  auires.  Le  nouveau 
tarif,  encore  très-protecteur,  a  été  niis  en  vigueur  pourla 
houille  et  le  coke,  à  partir  du  1*'  juillet  1860;  —  pour  les 
fers,  fontes  et  aciers  non  frappés  de  prohibition,  les  ou- 
vrages en  métaux,  les  machines,  ouiils  et  mécaniques,  etc., 
le  1"  octobre  et  le  31  décembre  1860;  —  pour  les  fils  et 
tissus  de  lin  et  de  chanvre,  à  partir  du  1"  janvier  1861,  et 
pour  tous  les  autres  articles,  à  partir  du  i<^''  octobre  1861. 

L'Angleterre  s'est  engagée  :  —  à  recevoir  les  vins  français 
aux  droits  de  3  schellings  par  gallon,  à  partir  du  1*^'  avril  1861, 
et  aux  droits  de  1  schelliiig,!  schellingO  pences,  2  schellings, 
selon  le  degré  d'esprit,  et  au  droit  de  2  schellings  pour  les 
vins  en  bouteille;. —  à  recevoir  les  eaux-de-vie  au  droit  de 
8  schellings  2  pences,  équivalant  au  droit  d'accise  sur  te 
esprits  en  Angleterre  :  — à  recevoir  les  papiers  de  tenture  et 
les  cotons  à  des  droits  de  1-4  et  15  schellings  le  quintal;  — 


LIBERTÉ    DU    COMMERCE.    —    RÉFORMES    DODANIÈRES.  381 

à  recevoir  franc  de  droits  un  grand  nombre  de  produits  fran- 
çais, les  uns  agricoles  (rruits  frais,  raisins,  huiles),  les  autres 
manufactui  es  et  embrassant  les  articles  si  variés  connus  sous 
le  nom  d'articles  de  Paris. 

Il  a  été  convenu  que  les  droits  sur  la  valeur  seraient  convertis 
en  droits  spécifiques  ;  que  l'orfèvrerie  payerait  en  Angleterre 
le  droit  de  marque  et  d'accise  ;  que  les  nationaux  des  deux 
pays  jouiraient  delà  même  protection  pour  tout  ce  qui  concerne 
la  propriété  des  marques  de  commerce  et  des  dessins  de  fa« 
brique  de  toute  espèce. 

%  V*  Coiu»éqaenee«  du  traité. 

Il  n'y  est  pas  question  des  céréales;  mais  une  loi  de  1801 
a  supprimé  dénnitivement  Tabsurde  et  fallacieux  système  de 
l'échelle  mobile,  et  remplacé  les  droits  variables  et  prohibitifs 
par  un  petit  droit  fixe  qui  permet  au  commerce  de  spéculer 
en  toute  sécurité.  Par  une  clause  spéciale  *,  le  gouvernement 
n'aura  plus  la  faculté  de  suspendre  lexportation,  mesure  à 
laquelle  il  se  voyait  souvent  forcé  pour  complaire  aux  préju- 
gés populaires. 

Le  traité  a  déjà  élé  complété  par  des  simplifications,  des 
facilités,  des  inlerpré!ations  libérales  de  la  pari  de  l'adminis- 
tration des  douanes  et  de  la  part  des  agents  politiques.  L*abo- 
liiion  du  passe-port  entre  la  France  et  TAnglelcrre,  qui  est 
désirable  pour  tous  pays,  entrave  qui  dale  de  179^,  a  élé  le 
résultat  de  cet  esprit  de  rapf»rocliement. 

U  [sera  complété^  dans  un  autre  sens,  par  tous  les  nouveaux 
traités  que  la  France  sera  amenée  à  faire  avec  les  autres  puis- 
«ances,  pour  mettre  tous  ses  rapports  internationaux  en  har* 
tnonie:  chaque  facilité  nouvelle  devant  être  accordée  à  l'An- 
gleterre et  aux  autres  pays  avec  lesquels  la  France  aura 
contracté.  Déjà  deux  nouveaux  traités  ont  été  passés,  l'un  avec 

•  Par  suile  d'un  heureux  alnondenicnt  de  M.  Léopold  Ja\^\,  dé^\i\«,  vXr. 
)  Yonne,  ^ 


582  iNOTES  ET   PETITS  TRAITÉS. 

la  Belgique,  l'autre  aviic  l'Italie.  Celui  avec  la  Belgique,  du 
!•'  mai  1861,  a  été  exécutoire  à  partir  du  l®*"  octobre  de  la 
même  amiée.  Un  traité  avec  le  Zollverein  a  été  conclu  le  2  août 
1860,  mais  la  mise  à  exécution  a  été  depuis  arrêlée  par  l'in- 
tluence  des  intérêts  proteclionistes  et  des  idées  de  politique 
exclusive;  un  traité  avec  l'Italie  du  17  janvier  1863,  et  exé- 
cutoire à  partir  du  19  janvier  1864  ;  un  traité  avec  la  Suéde 
et  la  Norwége,  un  autre  avec  la  Suisse  sont  en  préparation 
au  moment  où  nous  écrivons.  C'est  une  révolution  géné- 
rale dans  la  politique  commerciale  de  l'Kurope ,  bien  que 
nous  soyons  encore  loin  du  libre  échange,  quoiqu*en  aient 
pu  dire  et  penser  les  enthousiastes  et  les  détracteurs  de  la 
mesure. 

Les  résultats  politiques  et  moraux  de  ce  grand  acte  seront 
considérables  quoi  qu'il  arrive.  Il  consolidera  la  paix  euro- 
péenne, et  si  la  guerre  vient  à  se  rallumer,  il  contribuera  à 
en  faire  abréger  la  durée.  —  Les  résultats  économiques  sont 
également  considérables  :  la  théorie  et  Texpérience  nous  en 
donnent  rassurance  positive,  si  la  paix  se  maintient  et  même 
dans  le  cas  contraire;  mais  dans  le  cas  d*une  crise,  le  traité 
Reviendrait  le  bouc  émissaire  des  malheurs  du  temps,  comme 
en  Angleterre  les  réformes  de  1846  ont  été  successivement 
accusées  d'avoir  produit  la  crise  causée  par  l'excès  des  entre- 
prises de  chemins  de  fer,  par  le  contre-coup  des  révolutions 
du  continent,  et  par  l'abondance  des  récoltes  qui  firent  baisser, 
en  1849,  Iqs  prix  des  denrées  agricoles. 

Les  résultats  financiers  ne  seront  pas  moins  certains  dans 
quelques  années,  si  la  paix  se  maintient,  et  si  les  mesures 
économiques  prises  peuvent  produire  tout  leur  elîet.  Les  90 
millions  de  déficit  prévu  par  suite  des  suppressions  ou  dimi- 
nutions des  droits,  ne  tarderont  pas  à  être  comblés  et  au  delà, 
soit  par  le  revenu  des  produits  prohibés  qui  sont  entrés  en 
payant  des  droits  soit  par  Taugmentation  des  importations 
causée  par  la  diminution  ou  \a  ^uç^te^À^xv  «ii^^  A.mt&^les- 


LIBERTÉ   BD   COMMERCE.   «—    RÉFOllUES    DOUANIÈRES.  585 

quelles  provoqueront  de  plus  eu  plus  un  accroissement  de 
production,  de  transactions,  et  la  fécondilé  de  toutes  les  bran- 
ches des  contributions. 

Mais  en  attendant  que  ces  effets  se  produisissent,  le  fisc,  qui 
n'a  pas,  comme  le  fisc  anglais,  l'impôt  sur  lé  revenu  à  sa 
disposition,  a  voulu,  dès  le  début,  se  faire  autoriser  à  de- 
mander quelque  chose  de  plus  aux  impôts  existants,  et  c'est 
uiiisi  que  le  prix  du  tabac  a  été  porté  de  8  à  1 0  francs  le  kilo- 
gramme, en  même  temps  qu'on  a  baissé  le  prix  des  cigares 
pour  en  provoquer  la  consommation  sans  doute  (décret  du 
19  octobre  1860).  C'est  ainsi  que  les  droits  sur  les  alcools  ont 
été  relevés  au  budget  de  1861. 

Les  premiers  résultats  industriels  et  commerciaux  ont  été 
des  plus  satisfaisants. 

Depuis  que  le  traité  existe,  les  protectionnistes  ont  en  vain 
cherché  à  trouver,  dans  les  faits  qui  se  sont  produits,  des  ar- 
guments en  leur  faveur;  leurs  orateurs  ont  en  vain  voulu, 
à  l'occasion  de  l'adresse,  faire  ressortir  les  pertes  éprouvées 
par  la  France. 

Dans  la  dernière  session  (1864),  la  discussion  s'est  réenga- 
gée à  propos  d'un  passage  répondant  à  l'Empereur  :  «  Votre 
Majesté  a  eu  raison  de  devancer  l'opinion  publique  dans  la 
voie  de  la  liberté  induslrielle  et  commerciale...  » 

Le  fond  de  l'argumentation  des  adversaires  du  traité  de 
commerce  et  des  réformes  opérées  consistait  à  dire  qu'ils  ne 
voulaient  pas  formuler  de  blâme;  mais  qu'il  fallait,  avant  de 
louer,  attendre  les  résultats  ultérieurs  du  traité  qui  n'avait 
pas  produit  les  bons  effets  qu'on  avait  promis,  et  qui  en  avait, 
au  contraire,  produit  de  mauvais  ;  car  la  marine,  l'agricul- 
ture, l'industrie  pouvaient  se  plaindre  justement  de  cet  acte. 
Les  manœuvres,  celles  de  M.  Touyer-Quertier  surtout,  ont 
consisté  à  confondre  les  effets  de  la  crise  américaine  et  de  la 
disette  de  coîon  avec  ceux  du  Irailé  ;  et  à  faire  sur  les  chilfres, 
qui  sont  ceux  des  tableaux  des  douanes,  des  groupements  et 
des  décoinposhions  que  nous  appellerons  çe\x  meoMv^vij^* 


584  kÔtes  et  petits  traites. 

pour  refiler  parlementaires.  C'esl  à  ce  genre  d'éclaircisse- 
ments et  de  réfutation  qu'ont  dû  s'attacher  MM.  de  Forcnde 
la  Roquette,  Aug.  Chevalier,  L.  Javal,  etc. 

Il  a  été  prouvé  :  que  le  commercé  extérieur  avait  prospéré 
d'une  manière  notable  depuis  trois  ans,  malgré  la  guerre 
civile  des  Etats-Unis  et  la  crise  colonniére  ;  que  la  navigation 
elles  constructions  maritimes  étaient  également  on  progrès; 
que  ragricuUure n'a  ressenti  que  de  bons  effets  delà  réforme, 
et  que  l'industrie  viticole  elles  soieries  n'ont  qu'à  s'en  louer; 
qu'il  en  est  de  même  des  ports,  et  que  les  diminutions  dont 
s'est  plaint  le  Havre  sont  le  fait,  non  du  traité,  mais  de  la  guerre 
civile  en  Amérique  ;  que  toutes  les  industries  qui  redoutaient 
la  concurrence  anglaise  sont  en  prospérité,  celle  des  laines 
notamment,  et  que  la  ruine  annoncée  de  Roubaix,  Elbeuf  et 
Turcoing  s'est  transformée  en  prospérité  éclatante;  que  les 
industries  du  chanvre  et  du  lin,  qui  devaient  aussi  succomber, 
expoKent  en  Angleterre  au  point  d'inquiéter  les  fabricants 
de  ce  pays;  que  l'industrie  du  fer  a  vu  s'éteindre  un  certain' 
nombre  de  iourneaux,  ce  qui  était  inévitable,  et  ce  qui  serait 
arrivé  sans  le  traité,  car  plusieurs  entreprises  n'étaient  pas 
dans  des  conditions  normales  ;  mais  que  l'outillage  a  été  re- 
nouvelé, et  que  la  production  du  fer,  dans  son  ensemble, 
a  augmenté  de  40  pour  100,  etc.,  etc. 

Ces  résultats  sont  plus  que  satisfaisants  si  on  considère 
qu'ils  se  sont  produits  concurremment  avec  la  crise  des  États- 
Unis,  la  crise  de  l'industrie  colonniére,  hs  guerres,  les  em- 
prunte et  la  préoccupation  constante  des  luttes  internationales. 
En  vériiè,  les  progrés  auraient  été  moindres  ei  les  pertes 
individuelles  de  quelques  entreprises  dans  les  industries  trop 
priviiégiées  —  plus  grandes,  qu'il  n'y  aurait  pas  encore  eu 
lieu  à  s'étonner  et  à  se  plaindre. 

Sans  doute  on  ne  peut  attribuer  la  prospérité  des  villes 
industrielles  que  nou»  venons  de  nommer  au  traité  de  com- 
inelYse,  puisque  ces  villes  ont  profité  de  la  disette  du  coton 
qiii  â  fait  rechercher  les  lainages  ;  mais  on  n'a  toujours  pas 
à  déplorer  les  désastres  de  ce«  cU.^  ^  ^wic«i&  oQuime  consé- 


LIBERTÉ    DU. COMMERCE.    —    RÉFORMES  DOUANIÈRES.         385 

[uences  fatales  du  trarté  de  comuîerce.  —  De  même  le  Iraîlé 
le  peut  être  responsable  de  la  souffrance  momentanée  de 
[uelques  intérêts  du  Havre,  qui  est  le  fait  de  la  guerre 
ivile  aux  États-Unis  ;  —  ni  de  la  décadence  relative  du  cabo- 
age,  résultat  naturel  du  développement  des  autres  voies  de 
ommunication  ;  —  ni  de  la  crise  que  Jraverse  l'industrie 
aétallurgique,  et  qui  est  le  fruit  naturel  immédiat  de  la  pro- . 
sction.  —  Que  8*est-il  passé,  en  effet?  Après  les  événements 
le  1851,  les  chemins  de  fer  et  les  constructions  urbaines 
yani  pris  un  grand  développement,  les  forges  françaises  ont 
Mii  du  monopole  des  fournitures.  lia  production  a  été  solli- 
i(ée;  les  prix  ont  haussé;  les  usines  se  sont  agrandies  ou 
onstruites  à  nouveau  sur  ces  données  de  prospérité  excep* 
onnelle.  Puis  sont  survenues  la  période  inévitable  du  ralen- 
ssement,  la  diminution  des  prix,  par  le  fait  de  la  concur- 
ence  intérieure  surexcitée  par  la  protection  (au  point  que 
!s  prix  anglais  sont  plus  élevés  et  que  quelques  usines  ex- 
»rtent  en  Angleterre!),  et  finalement  la  nécessité  d'éteindre 
es  feuif  inutiles,  allumés  imprudemment  et  dans  des  con- 
itions  anormales. 

U  est  à  re-marquer  que  la  discussion  ^  a  presque  entièrement 
>rté  sur  les  faits,  et  que  la  question  de  principes  n  a  pas 

*  6m*  Î31  v«lpiits,  4SI  se  sont  prononcés  pour  et  50  contre  ;  mais  on 
l^t  dire  que  U  Chambre  compte  181  libres  écliaa^'istee  décidés» 
Btre  50  protectionnistes  Le  conti  aire  serait  tout  au  plus  vrai  !  On  ne 
ut  pas  dire  non  plus  que  181  membres  approuvent  franobement  la 
uvelte  politîfl[ue  commerciale,  le  traité  de  \tS^\i  et  le  commencement 
la  réforme  douanière,  parce  qu'il  y  en  a  beaucoup  qui  ont  voté 
litiqnement}  tioimiie  cela  a  lieu  dans  toutes  les  assemblées  politiques, 
cijours  est-il  que  50  voix  seulement  (bien  que  ce  soit  lit  un  gros 
ilire  dans  Une  a^isemblée  aussi  di:«ci|Jlinée)  se  sont  prononcées  contre 
te  réfortneî  qu^en  d'autres  temps  les  pt^tectionnistes  auraient  rallié 
is  d'adhérents,  et  que  nous  pensions  que  la  minorité  serait  plus  consi- 
rable.  11  «st  enodre  à  remarquer  qiie  M.  Tiiiers,  le  plus  notable  des 
ilectioBiiieles,  4|ut  en  1850  prononçait  contre  la  pro^ttion  Sainte^ 
ive  un  dbicourstrès-applaudi,  et  ratUait  les  èconom  stes  avec  la  désin- 
Uire  que  dumient  le  talent  et  l'appui  de  la  nisjonté,  quoique  signa^ 
«  et  proliaUemeAt  auteur  de  l'amendement,  n'a  pas  jugé  à  prdpM 
prendre  la  parole. 


586  MÛTES   ET   PETITS   TRAITES, 

été  engagée.  G*est  un  symptôme  qui  témoigne  de  la  fai- 
blesse des  arguments  des  adversaires  de  la  liberté  com- 
merciale. 

§  Wl,  lies  promoteurs  du  traité. 

Ce  traité  de  commerce  avec  l'Angleterre  est  une  des  plus 
heureuses  et  fécondes  mesures  qui  auront  été  prises  dans  ce 
siècle.  Inspirée  par  la  propagande  des  économistes  en  An- 
gleterre et  en  France,  elle  est  un  vrai  titre  de  gloire  pour  les 
gouvernements  des  deux  pays  et  pour  les  hommes  d'État 
qui  en  sont  les  promoteurs  :  en  France,  le  chef  de  FÉtat, 
M.  Rouher,  ministre  du  commerce,  et  M.  Michel  Chevalier;— 
ne  Angleterre,MM.  Cobden,  Bright  et  Gladstone  chancelier  de 
FÉchiquier. 

M.  Michel  Chevalier  et  M.  Cobden  ont  justement  compris  que, 
malgré  les  complications  de  la  politique  contemporaine,  mal- 
gré la  surexcitation  des  susceptibilités  nationales,  à  la  suite  de 
changements  en  Italie  et  de  l'adjonction  de  la  Savoie  et  de 
Nice  à  la  France,  malgré  l'accroissement  des  armements  en 
France  et  en  Angleterre,  il  y  avait  possibiUté  d'accroître  entre 
les  deux  pays  riverains  de  la  Manche,  («  ces  ennemis  natu: 
rels,))  selon  la  vieille  politique  traditionnelle),  les  transactions 
commerciales,  de  multiplier  les  relations  des  personnes,  et 
de  cimenter  la  bonne  harmonie  par  un  intérêt  progressif,  eu 
dépit  des  canons  rayés  et  des  navires  blindés  ou  cuirassés, 
au  grand  avantage  des  producteurs  et  des  consommateurs  des 
deux  pays.  Us  ont  été  les  deux  premiers  promoteurs  du  traité^ 

*  Voir  d'intéressants  détails  sur  les  premières  démarches  et  les  pre 
raières  négociations  dans  Traités  de  Commerce  par  M.  Paul  Boileau, 
in-S"*,  1863,  chez  Guillaumin. 

Lorsque  M.  Michel  Chevalier  fit  les  premières  ouvertures  à  M.  Cobden, 
celui-ci  n'était  pas  d'avis  de  procéder  par  voie  de  traité  ;  il  préférait  tra- 
vailler à  obtenir  des  réductions  de  tarifs  des  deux  gouvernements  sans 
acte  diplomatique.  Mais  le  procédé  du  traité  parut  plus  opportun  tant  à 
cause  de  la  constitution  de  1852  donnant  à  l'empereur  le  droit  de  con- 
clure des  traités  de  commerce  qu'à  cause  de  Topinion  qui  aurait  mal  com- 
pris la  réiorme  sans  un  engagement  réciproque  et  solennel  des  deui 
S'ouvemements  {V.  ce  qui  cal  à\l  dcs'XmVfe?»  d^i  tomvsvevce,  ç.  527.) 


:\ 


LIBERTÉ    DD    COMMERCE.    RÉFORMES   D^UAKIÈRES.         587 

i  auprès  des  deux  gouvernements,  et  ils  ont  travaillé  sans  relâ- 
\  che  à  aplanir  les  difficultés  des  négociations,  de  Tenquête  et 
•  de  rétablissement  des  nouveaux  tarifs. 
\  L'Empereur,  protectionniste  dans  ses  premiers  écrits,  selon 
\  \iè%  Idées  napoléonniennes,  mais  qui,  dès  1852,  souslëpre- 
i>  mier  ministère  de  M.  de  Persigny  vivement  sympathique  à  la 
cause  de  la  liberté  commerciale,  avait  diminué  les  droits  sur 
les  fers,  les  fontes,  les  aciers,  les  houilles,  et  suspendu 
ici  l'échelle  mobile,  —  qui,  dès  1 856,  avait  voulu  supprimer  le  ré- 
:u;  gime  barbare  de  la  prohibition,  —  a  compris  que  le  moment 
lai  était  venu  de  changer  la  pohtique  commerciale  de  la  France, 
r;-  fille  des  systèmes  mercantile  et  ultra-protectionniste,  et  d'en- 
ril-  trer  dans  les  voies  de  dégrèvements  douaniers,  tant  pour 
exciter  rindusl rie  nationale,  lui  permettre  de  s'approvision- 
ner de  matières  et  d'outils,  et  lui  ouvrir  des  débouchés, 
ina;|  que  pour  faire  participer  les  classes  populaires  aux  avan- 
ie d  tages  qu'elles  ont  retirés,  en  Angleterre,  des  diminutions  et 
eU  entravis  commerciales.  Il  a  utilisé  l'immense  prérogative 
ts  a  que  lui  donne  la  constitution  de  i  852  pour  inaugurer  en  France 
en!i  les  réformes  analogues  à  celles  qui  ont  tant  profilé  au  peuple 
nat:  anglais  ;  et  ce  sera  peut-être  là  le  plus  glorieux  acte  de  son 
:ti«  ;ègne  aux  yeux  de  la  postérité,  —  acte  qui.  n'aura  cotJté 
de  larmes  à  personne,  qui  aura  contribué  positivement  à  la 
prospérité  générale  et  foitifié  la  Fiance,  plus  que  des  cen- 
tainesde  vaisseaux  et  des  milliers  de  canons. 


if, 

S  ci 

aii' 


H.  Rouher  a  eu  bientôt  saisi  les  grands  avantages  de  la  li- 
berté commerciale  et  la  force  des  raisons  invoquées  en  sa  fa- 
veur, et  il  a  puissamment  contribué  à  amener  à  bonne  fm 
celte  grosse  affaire,  difficile  à  cause  des  complications  nom- 
breuses qui  ont  surgi  des  inlérêts  privés,  effrayés  ou  faisant 
semblant  de  Têtre.  Tout  le  monde  s'accorde  à  dire  qu'il  a  pré- 
sidé l'enquête  avec  une  merveilleuse  entente  de  toutes  les 
questions. 

En  Angleterre ,  M.  Gladstone ,  au  sein  du  gouvernement 
et  du  parlement,  M.  Bright,  dans  les  meetings,  ont  montré  les 
avantages  de  l'œuvre  de  M.  Cobden,  etrèçoTvàvx  kç>^\vkV5^\ 


388  HOTES   ET   PETITS  TRAÎTÉi?. 

accusaient  l'illustre  apôtre  du  Fre  treade  d'avoir  sacrifié  1( 
intérêts  de  l'Angleterre,  en  même  temps  que  des  recrimin; 
tions  inverses  se  produisirent  en  France,  dont  les  intérêli 
disent  encore  bien  des  gens,  ont  été  sacrifiés  à  l'Angleterre. 


YI    LE     LIBRE     ËGHANGEi 

Évidence  du  principe  du  Libre  Échange.  —  La  Protection  vaincue  e 
Théorie.  — obstacles  que  recontre  la  Réforme,  en  pratique.  —■  L 
Libre  Échange  au  point  de  vue  économique  et  au  point  de  vu 
politique.  —  EfTets  économiques,  politiques  et  moraux  de  la  Réforme 
—  Le  Libre  Échange  absolu  et  le  Fisc. 

I 

Cette  formule  Libre  échange  est  nouvelle  dans  notre  lan 
gue*.  Elle  est  le  synonyme  récent  de  liberté  du  commerce,  di 
fameux  laisse7,-passer  ^  des  économisâtes  du  dix-liuilièin( 
siècle,  tant  calonmié  et  si  peu  compris,  le  synonyme  de  liberti 
des  échanges  et  de  liberté  des  transactions^  qui  sont  aussi  dfô 
formules  contemporaines. 

Elle  signifie  rechange,  la  transaction  entre  acheteurs  el 
vendeurs  entièrement  libre,  c'est-à-dire  sans  entraves  adini- 
nis'ratives  ou  fiscales  d'aucune  espèce  qu'il  s'ajrisse  d'indi- 
vidus isolés,  de  localités,  de  provinces  ou  de  nations.  Maison 
l'entend  plus  particulièrement  de  la  libeité  du  comm»*rce 
international  par  opposition  aux  prohibitions  à  la  frontière. 

*  Extrait  du  Dictionnnaire  de  politique,  i86t,  sous  la  direction  de 
M.  Maurice  Block,  publié  par  M.  Otto  Lorentz,  Paris,  3  vol.  grand  io-8*. 

^  Elle  ne  date  que  de  1846,  et  nous  avons  peut-être  été  le  premier  à 
l'employer.  Elle  est  la  traduction  de  free  tradCj  mis  en  honneur  en  An- 
gleterre par  la  célèbre  Ligue  de  Manchester,  créée  pour  combattre  1» 
lois  dites  lois-céréales  empêchant  l'entrée  des  blés  étrangers,  et  amenée 
à  réclamer  la  liberté  entière  du  commerce.  Elle  a  été  vulgarisée  par 
l'Association  pour  la  liberté  des  échanges  formée  en  France  à  celle  épo- 
que, et  qui  a  publié  un  journal  hebdomadaire  sous  ce  nom,  le  fÀbre 
Échange,  jusqu'au  milieu  de  1848. 

'•  Laissez  circuler  d'un  pays  à  l'autre.  Us  disaient  aussi  :  «  Laissez  faire,» 
pour  ff  laissez  travailler,  laissez  produire,  sans  privilèges,  en  dehors  des 
tions,  sans  règlements  ^ 


URERTÉ    DU   COBIMERCE.    —   LIBRE   ÉCHANGE.  389 

aux  tarifs  et  autres  entraves  constituant  le  régime  douanier. 
On  Tui  a  fait  signifier  quelque  chose  de  filus  ab>olu,  de  plus 
radical,  de  plus  compromettant  que  liberté  du  commerce,  au- 
quel la  langue  usuelle  attribue  soit  le  sens  de  liberté  de  pro- 
fession, Suit  celui  d'une  liberté  commerciale  relative  ou  mo- 
dérée, de  sorte  qu'il  n'est  pas  nue  d'entendre  des  gens  se 
proclamer  partisans  de  la  liberté  du  commerce,  mais  adver- 
saires du  libre  échange  ! 

Le  princip»»  de  la  liberté  du  commerce,  de  la  liberté  des 
échang.  s,  du  libre  échange  est  un  des  principes  fondamen- 
taux de  la  science  économique,  qui  la  démontré  au>si  victo- 
rieusement par  les  déductions  théoriques  que  par  Tétude 
desTaitsacc  mplis. 

Ce  principe  e^t  uii  corolla're  de  celui  de  propriété  et  de 
libre  conçut rence,  basé  comme  ces  prin«ipes,  snr  la  justice 
et  l'utilité,  générateur  de  Tordre  ^onal,  stimulant  du  progrès. 

La  propriété  et  la  liberté  du  producteur  et  du  consomma- 
teur sont  violées  toutes  les  fois  que  !e  premier  ne  peut  point 
échanger  son  produit  et  son  travail  à  sa  convenance;  s'il 
n'^sl  pas  libre  de  rechercher  l'acheteur  qui  peut  lui  (onvenir, 
pour  obtenir  le  plus  haut  prix  possible;  si,  d'autre  part,  le 
consommateur  ne  peut  obtenir  en  échange  de  son  avoir  ce 
dont  il  a  besoin,  aux  meilleures  conditions  possibles.  La  li- 
lH»rté  de  l'échange  ressort  de  la  nature  de  rechange,  dont 
elle  est  fâme.  Sans  elle,  rechange  est  incomplet,  l'influence 
de  Toffre  et  de  ia  demande  contrariée,  la  valeur  et  le  prix 
altérés  et  injustes;  c^r  la  valeur  n*esl  légitime,  le  prix  n'est 
naturel  et  exact  que  lorsqu'ils  sont  le  résultat  du  libre  cun- 
couis  entre  les  acheteurs  et  les  vendeurs,  des  concessions 
mutuelles  qu'ils  se  font  librement  par  suite  des  circonstances 
de  la  production  et  du  marché,  ainsi  que  de  leurs  besoins  et 
de  leurs  devoirs  i  éciproques. 

En  théorie,  et  pour  ceux  qui  raisonnent  d'après  la  nature 
des  choses,  le  libre  échange  est  un  principe»  évident,  de  sim- 
ple Ion  sens.  L'expérience,  de  son  c<ilé,  a  partout  et  toujours 
montra  la  prospérité  marchant  parallèleme\Al  ^n^ç.  WK^^^Vè. 


390  50TES   ET   PETITS   TRAITAS. 

des  transactions,  s'accroissant  à  mesure  que  les  entraves  di- 
minuaient ou  disparaissaient,  diminuant  à  mesure  que  les 
obstacles  se  produisaient  ou  se  multipliaient. 

Scientifiquement  il  nVa  plus  de  question.  La  plus  entière 
liberté  du  commerce  est  le  corollaire  de  toute  étude,  de 
toute  analyse  économique,  c'est-à-dire  qu1l  est  démontré 
jusqu'à  l'évidence  :  que  l'absence  de  toute  entrave  en  général, 
de  toute  entrave  douanière  en  particulier,  est  la  meilleure 
condition  d'une  industrie,  d'une  localité,  d'un  peuple,  de 
tous  les  peuples,  de  l'humanité  entière,  pour  l'accroissement 
de  la  richesse,  le  maintien  de  la  paix,  le  progrès  de  la  civi- 
lisation. Le  jour  n'est  pas  loin  où  les  traités  d'économie  poli- 
tique ne  s'arrêteront  plus  pour  démontrer  la  légitimité  de  ce 
principe  passé  à  l'état  d'axiome,  ni  pour  réfuter  les  objections 
ou  plutôt  les  sophismes  émanant  de  théories  erronées,  d'in- 
térêts inintelligents  ou  prétendant  au  monopole. 

Il 

Pratiquement,  c'est-à-dire  dans  l'opinion  publique  ou  dans 
l'esprit  des  administrations  et  des  gouvernements,  l'utilité.et 
la  nécessité  de  la  réglementation  et  de  l'entrave  ont  encore  la 
majorité,  qu'il  s'agisse  du  commerce  individuel  ou  du  com- 
merce interprovincial  ou  du  commerce  international .  Pour  les 
deux  premiers  points,  toutefois,  on  invoque  des  motifs  tirés 
de  l'intérêt  du  consommateur  surtout  à  propos  de  substances 
alimentaires;  tandis  que  pour  le  troisième  on  invoque  Tinlé- 
rêt  du  producteur  qu'on  veut  protéger,  c'est-à-dire  l'intérêt 
du  producteur  nation  d  qu'on  veut  préserver  contre  la  con- 
currence des  producteurs  étrangers,  en  donnant,  entre  au- 
tres m  luvaises  raisons,  celle-ci,  que  cette  répulsion  des 
produits  étrangers,  par  voie  de  prohibitions  ou  de  tarifs,  est 
également  favorable  aux  consommateurs,  tandis  qu'en  réalité 
ce  mode  de  protection,  loin  d'être  favorable  aux  producteurs 
et  aux  consommateurs,  nuit  à  la  masse  des  uns  et  des  autres 
et  ne  constitue  un  avantage  réel  que  pour  un  petit  nombre  de 
détenteurs  des  monopoles  naturels  :  terres,  mines  ou  exploi- 


LIBERTÉ    DU   COMMERCE.    —   LIBRE   ÉCHANGE.  591 

talions  exceptionnelles  par  leur  nature  et  leur  situation.  C'est 
ce  qu*il  nous  serait  facile  de  démontrer,  si  nous  avions  à  par- 
ler ici  du  système  prolecteur  par  la  douane,  que  par  méta- 
phore on  a  appelé  la  protection. 

Le  principe  du  libre  échange  a  donc  eu  et  a  encore  contre 
lui  les  arguments  tirés  du  système  prolecteur,  qui  s'est  ap- 
puyé— sur  les  arguments  tirés  du  vieux  système  mercantile  ou 
de  la  balance  du  commerce  basé  sur  une  fausse  notion  de  la 
richesse,  de  la  monnaie  et  du  commerce,  —  plus,  sur  les 
arguments  tirés  des  non  moins  vieux  et  non  moins  erronés 
systèmes  de  la  réglementation  el  du  privilège,  lesquels  ont 
groupé  une  série  de  sophismos  coiilraires  aux  saines  notions 
de  propriété,  de  travail,  de  production,  d'échange,  de  valeur, 
de  monnaie,  de  sécurité,  de  justice,  de  nationalité  et  de  pa- 
triotisme. Signaler  ces  sophismes,  les  classer,  les  réfuter  ;  éta- 
blir pour  cela  les  principes  ou  véritables  notions  à  l'aide 
desquels  on  peut  les  combattre  ;  faire  les  observations,  les 
analyses,  les  découvertes,  à  l'aide  desquelles  on  peut  établir 
ces  principes  ;  se  reconnaître  dans  toutes  ces  discussions,  dans 
toutes  ces  luttes,  dans  toutes  ces  explications  au  milieu  des 
difficultés  soulevies  par  les  avocats  des  intérêts,  les  partisans 
des  systèmes,  les  défenseurs  des  théories  ;  modifier,  pour  s'en- 
tendre, les  sens  d'une  série  de  mots  les  plus  usités  de  la  langue 
usuelle  :  telle  aura  été  la  tâche  des  fondateurs  de  la  science 
économique,  à  la  fm  du  dernier  siècle  el  dans  la  plus  grande 
partie  de  celui-ci, 

m  »  4 

De  tous  ces  efforts,  de  toutes  ces  veilles,  de  toutes  ces  dis- 
cussions, comme  aussi  de  toutes  les  expériences  des  gouver- 
nements et  des  peuples  par  prohibitions,  tarifs,  entraves, 
traités  plus  ou  moins  violés,  posst^ssions  lointaines,  esclavage  ; 
de  toutes  ces  guerres  et  représailles,  de  ces  myriades  de  ri- 
chesses el  de  labeurs  perdus,  de  ces  fleuves  de  sang  et  de 
larmes,  étudiés,  analysés,  appréciés,  sont  résultées  ces  vérités 
fondamentales  : 


5Ô2  NOTES  ET   PETITS  TRAITES. 

Que  le  travail  libre  est  le  plus  productif  et  le  plus  fécond; 
—  que  le  travail  est  d'autant  plus  libre  que  la  propriéfé  du 
travailleur  est  plus  garantie  ;  —  que  le  travail  est  d*autant 
plub  libre,  et  la  propriété  est  d'autant  mieux  garantie,  que 
Téf-hange  est  plus  libre. 

En  d'autres  termes,  le  libre  échange  est  la  condition  par 
excellence:  pour  ti'^cr  le  meilleur  parti  du  travail  et  du  capi» 
lai,  des  avantages  du  sol,  des  aptitudes  des  habitants  ;  pour 
arriver  au  maximum  de  production  et  au  plus  grand  déve- 
loppement agricole,  industriel,  commercial,  intellectuel  des 
peuples, —  à  la  circulation  la  plus  active  des  richesses  natu- 
relles et  immatérielles,  —  à  la  répartition  la  plus  équitable 
entre  les  producteurs,  et  à  l'emploi  le  plus  rationnel  dans 
Tintérêt  des  individus  et  dos  sociétés. 

IV 

Ici,  comme  en  beaucoup  de  sujets,  parler  du  point  de  vue 
éeonomique,  c'est  parler  aussi  du  point  de  vue  politique.  La 
politique  se  propose  pour  but  les  résultats  que  donne  le  libre 
échange;  donc  le  libre  échange  est  l'idéal  vers  lequel  doivent 
tendre  les  gouvernements  et  les  législateurs  de  tous  les  peu- 
ples en  réformant,  dans  l'arsenal  des  lois,  des  règlements  et 
traités  internitionaux  du  passé,  ce  qui  est  contraire  à  la  li* 
berté  des  transactions  entre  individus  dans  la  môme  localité, 
dans  des  localités  différentes,  dans  les  diverses  provinces, 
dans  les  diverses  nations.  C'est  pour  chacun  d'eux  une  forte 
^  tâche,  tant  pour  s'éclairer  eux-mêmes  que  pour  persuader  l'o- 
pinion, vaincre  les  résistances,  fornmler  les  réformes  et  s'en- 
tendre les  uns  avec  les  autres;  tâche  qui  semble  devoir  et  pou- 
voir être  remplie  dans  ce  siècle  :  —  et  ce  sera  dans  les  siècles 
futurs  l'hoimeur  de  l'économie  politique  d'avoir  prèf»arè  cette 
heureuse  et  féconde  transformation  des  esprits  et  des  choses, 
par  des  efforts  commencés  vers  le  milieu  du  dix-huitièuie 
siècle  et  continués  avec  uiie  persévérance  et  un  désintéresse- 
ment qu'il  est  bon  de  constater,  au  milieu  des  récriminations 
qui  retentissent  encore  à  nos  oreilles. 


LIRERTÉ   DV   COMMERCE.    —    LIBRE    ÉCHANGE.  393 

La  plupart  des  complications  internationales  du  pa'^sé  sont 
provenues  des  fnusses  idtM's  des  peuples  et  des  gouvernements 
sur  les  intéi-êts  commiTciaux   et  réciproques  des   nations, 
fausses  idées  qui  ont  produit  les  trois  qu  irts  (U's  guerres  et 
des  spoliations  que  nous  raconte  l'histoire,  les  infamies  de 
la  diplomatie,  les  haines  nè«tiona!es  aussi  stupides  que  bar- 
bares, l'appauvrissement,  la  démoralisation,  l'asservissement 
des  peuples.  Car  (|ui  pourrait  dire  à  quel  degré  le  niveau  éco- 
nomique et  moral  des  peuples  les  plus  civil[>és  serait  aujour- 
d'hui, si  Charles-ijuint  et  ses  imitateurs  eussent  été  inspirés 
par  lidëe  libre  échangiste,au  lieu  de  Tavoir  été  par  I  idée  in- 
°"-    verse?  On  ne  rignore  pas,  les  intérêts  de  religion,  ceux  des 
■'^     dynasties,  les  prétendus  intérêts  d'honneur  des  peuples,  les 
~    questions  de  dignité,  d'influence,  de  sécurité,  n'ont  été,  à 
:    beaucoup  d'é^rards,  que  des    intérêts  matériels  des  castes 
influentes,  que  des  intérêts  commerciaux  mal  entendus  au 
^:    point  de  vue  général  des  peuples  et  des  nationalités. 

ibi-'  V 


ts-l 


Donc  toute  mesure,  toute  réforme,  toute  tentative  des  gou- 
vernements qui  a  pour  effet,  à  un  degré  quel  on(|ue,  de  rap- 
procher les  rapports  internat  onaux  veis  la  liheité  com- 
merciale, ou  simplement  même  la  diminution  des  erreurs 
économiques  dans  l'esprit  des  masses  et  de  leurs  représen- 
tants, est  un  notable  progrés.  C'est  même  à  ce  critérium 
((u'on  pourra  apprécier  déi^ormais  le  degré  d'intelligence  et  de 
moralité  des  gouvernements. 

De  tout  temps  le  commerce  a  été  considéré  comme  le  lien 
des  nations,  comme  un  instrument  de  civilisation,  en  opérant 
le  rapprochement  des  hommes  et  des  choses,  des  hommes  par 
les  choses,  des  idées  par  les  hommes.  Le  moyen  de  provotjuer 
les  développements  du  commerce,  qu*on  a  tant  cherché  dans 
les  moyens  à  rebours  qui  consistent  en  combinaisons  d'en- 
traves et  de  tarifs,  de  prohibitions  et  de  primes,  en  traités  et 
en  fl.iesses  diplomatiques,  ce  moyen  est  le  laissez-passer  à  la 
frontière,  la  liberté  des  transactions,  la  suç^tes^voïv  ôi^VwxVft. 


394  NOTES   ET    PETITS   TRAITÉS. 

entrave,  de  tout  obstacle,  de  tout  tarif,  de  tout  encourage- 
ment ou  découragement;  c'est  le  laissez-faire  à  l'acheteur  etaii 
vendeur,  au  producteur  et  au  consommateur,  à  ceux  qui  ont 
besoin  de  vendre  et  à  ceux  qui  ont  besoin  d'acheter,  —  procédé 
simple  et  efficace  comme  ceux  que  la  Providence  a  mis  à 
la  disposition  des  hommes,  qui  ont  été  en  tout  et  partout 
chercher  bien  loin  ce  qu'ils  avaient  sous  la  main. 

La  levée  des  obstacles  matériels,  le  pont  qui  franchit  le 
fleuve  ou  le  torrent,  le  viaduc  qui  franchit  la  vallée,  le  tunnel 
qui  traverse  la  montagne,  la  route,  le  railway,  la  diligence,  la 
locomotive,  le  fleuve,  le  canal,  la  mer,  la  vapeur,  qui  rappro- 
chent les  distances,  tous  ces  perfectionnements  développent 
les  échanges  locaux,  provinciaux,  nationaux,  continentaux. 
On  l'a  toujours  compris,  mais  on  n'en  a  si  bien  senti  l'impor- 
tance que  depuis  ce  siècle.  Eh  bien,  la  levée  de  l'obstacle 
administratif,  de  l'obstacle  douanier,  agissant  dans  Iç  même 
sens,  avec  la  même  énergie,  la  même  impulsion,  nos  neveux 
auront  de  la  peine  à  comprendre  linconséquencede  ceux  qui, 
d'une  part,  réclament  le  perfectionnement  des  voies  de  com- 
munication, et,  d'autre  part,  le  maintien  des  barrières  commer- 
ciales et  politiques. 

Quoi  qu'il  en  soit,  la  lumière  s'est  faite  et  se  fera  de  plus  en 
plus;  l'aube  blanchit  pour  les  peuples  arriérés,  le  soleil  est  à 
l'horizon  pour  quelques-uns;  Tidéede  libre  échange  pénétrera 
de  proche  en  proche,  et,  se  substituant  aux  vieilles  idées  d'iso- 
lement, de  haine,  de  répulsion,  de  prohibition  et  d'enrichisse- 
ment par  spoliation  et  fourberie,  produira  de  plus  en  plus  les 
heureux  résultats  qui  sont  dans  son  essence.  Les  gouvernements 
et  les  peuples  renonceront  de  plus  en  plus  à  la  vieille  politi- 
que d'accaparement  des  territoires,  de  domination  et  d'op- 
pression des  races,  de  possessions  lointaines  et  d'exploitation 
coloniale,  aux  artificielles  combinaisons  de  la  diplomatie.  Delà 
l'apaisement  des  haines  et  des  vengeances  internationales,  la 
disparition  du  danger  des  invasions,  et,  par  contre,  la  diminu- 
tion des  armements  terrestres  et  maritimes  qui  foulent  tant 
les  penpleSy  comme  disait  Vauban,  —  \ïar  la  conscription  et 


UBERTÉ    DE   COHMERCË.    —   LIBRE    ECHANGE.  595 

I  inscription  maritime,  par  les  impôts  et  les  emprunts  qu'elles 
nécessitent  :  impôts  et  emprunts  qui  se  traduisent  parla  hausse 
les  prix,  par  un  surcroît  de  labeurs  quotidiens,  par  les  pri- 
vations et  la  misère  ;  —  d'où  Tinquiétude  des  masses,  dont  la 
lurveillance  nécessite  une  plus  grande  force  militaire;  de  là 
ncore  une  plus  grande  compression,  qui  s'oppose  à  Texpan- 
ion  des  libertés  publiques. 
Voilà  comment  tout  s'enchaîne  et  comment  la  politique  du 
ibre  échange  est  non-seulement  une  excellente  politique 
:ommerciale,  mais  la  politique  de  la  paix  et  de  la  liberté, 
m  dehors  de  toutes  raisons  tirées  de  la  religion,  de  la  mo- 
rale, de  la  philosophie,  dont  à  tort  ou  à  raison  les  hommes 
l'État  et  les  mécaniciens  politiques  font  peu  de  cas,  au  grand 
applaudissement  des  peuples  qui  se  croient  pourtant  rehgieux 
et  civilisés. 

Yl 

Le  Ubre  échange  n'est  point  une  panacée  qui  opérera  du 
soir  au  matin  pour  produire  instantanément  les  résultats  que 
nous  venons  d'énoncer.  Mais  son  action  progressive,  quoique 
lente,  sera  d'une  efficacité  éclatante.  On  en  peut  juger  par 
les  nombreux  symptômes  qui  se  manifestent  aux  yeux  de  tous 
par  suite  de  toute  facilité  nouvelle  donnée  au  commerce  et  à 
l'industrie,  de  toute  extension  du  marché,  de  toute  ouverture 
de  débouchés.  N'est-ce  pas  à  une  plus  grande  Hberté  com- 
merciale et  industrielle  depuis  la  révolution  de  1789  qu'il 
but  attribuer  le  développement  inouï  jusque-là  de  toutes  les 
branches  de  l'activité  humaine?  n'est-ce  pas  à  l'accroissement 
des  intérêts  et  des  rapports  internationaux  qu'il  faut  attribuer 
en  grande  partie  la  cessation  des  luttes  militaires  du  com- 
mencement du  siècle,  et  les  quarante  ans  de  paix  qui  ont 
suivi,  et  le  peu  d'empressement  des  peuples  à  prolonger  les 
luttes  contemporaines,  malgré  les  nombreuses  causes  de 
guerre  et  l'existence  de  masses  armées  dont  les  chefs  ne  rô- 
dent que  complications  et  querelles  pour  avoir  de  Tavancf*- 
menl,  —  ce  qui  est  naturel,  puisque  telle  eal  \e\XT  ^\Q\'^'Ssi\^w, 


596  NOTES   ET    PETITS   TRAITÉS. 

Si  les  effets  politiques  et  ceux  des  effets  moraux  concomi- 
tants du  iibie  échange  ne  s'accomplissent  que  peu  à  peu,  à  la 
longue  et  à  une  certaine  distance  dans  le  temps,  il  est  juste 
de  dire  que  ces  effets  économiques  et  financiers  se  produisent 
pour  ainsi  dire  immédiatement.  On  a  pu  en  juger  aux  épo- 
ques de  disette  en  1846  1847  en  Angleterre,  depuis  1853  en 
France  et  ailleurs.  On  a  pu  en  juger  en  Angletere  lors  des 
réformes  de  Huskisson  en  1825,  et  tout  récemment  par  suite 
des  réformes  de  Robert  Peel  préparées  par  cette  vigoureuse 
Ligue  de  Manchester  à  la  tête  de  laquelle  ont  commencé  à 
briller  MM.  Cobden  et  Bright,  et  dans  laquelle  ont  admirable- 
ment lutté  des  hommes  d'élite  trop  nombreux  pour  que  nm% 
puissions  mentionner  leurs-  noms  K  La  réforme  était  à  peine 
volée  que  déjà  le  pays  ressentait  les  effets  de  la  libellé  :  l'agri- 
culture, qu'on  avait  tant  effrayée,  voyait  croître  sa  prospérité 
d'une  manière  surprenante  ;  les  manufactures,  le  commerce 
intérieur,  le  couimerce  extérieur,  la  navigation,  le  mouvement 
des  ports,  toutes   les   branches  de  1  industrie  britannique 
voyaient  doubler  leur  activité.  Les  finances  samélioraient 
par  toutes  les  voies,  le  déiicit  était  comblé.  La  richesse  puUi* 
que  s'élevait  comme  la  richesse  privée,  comme  l'aisance  et 
le  bien-être  des  citoyens  produisant  plus  et  consommaut  da- 
vantage de  toutes  choses  indigènes  et  étrangères,  et)  à  côté 
de  ces  résultats  économiques,  les  résultats  moraux  de  premier 
ordre  :  la  satisfaction,  la  tranquillité,  la  moralité  des  masses, 
la  diiuhiution  du  paupérisme  insci  it  et  de  la  criminalité^  av 
point  que  l'on  a  ^u  des  villes  ayant  deux  prisons  et  pouvantes 
supprimer  une.  Or  celte  satisfaction  des  masses  a  étèlelle  que 
la  crise  révolutionnaire  de  1848,  qui  a  ébranlé  pludeurs  Etats 
d'Europe,  n'a,  uaalgré  l'effioyable  disette  de  1846-1847,  es 
aucun  feteutissement  en  Angleterre,  que  l'on  nous  représen- 
tait cependant  comme  assise  sur  un  volcan  populaire  !  Le 
diûHisnie  a  dit^paru  devant  les  réformes  obtenues  par  la  Ligue 
et  la  suppression  du  monopole  des  landlards.  Il  y  a  plus,  kl 

'Vi830â  18i6,  \oy.p.S40. 


LIBERTÉ    on   COMMERCE.  —  LIBUE   ECHANGE.  597 

'ansformations  de  Topiniou  publique  par  les  efforts  de  la 
igue  d'abord,  par  ceux  de  Robert  Peel  ensuite,  ont  amené 
évanouissement  des  anciens  partis  (tories,  wbigs  et  radi- 
lux)  ;  les  hommes  politiques  se  sont  classés  d'une  manière 
loins  étroite  et  plus  rationnelle;  les  hommes  de  Manchester 
mt  intervenus  dans  la  direction  de  l'opinion;  et  si  aujourd'hui 
y  a  encore  des  partisans  de  la  vieille  politique,  de  la  vieille 
iplomatie,  de  la  protection,  de  la  prépondérance  et  des  gros 
rmements,  ils  n'obtiennent  plus  la  majorité  qu'accidentelle- 
lent,  car  ils  ont  en  face  d'eux  des  hommes  de  free  trade,  de 
on-intervention,  de  travail  et  de  liberté  qui  ont  l'oreille  des 
lasses  moyennes  sympathiques  à  toute  mesure  favorable  à 
1  paix  internationale. 

Notons  que  ces  résultats  ont  été  obtenus  par  une  réforme 
elalivement  mémorable  et  relativement  considérable,  mais 
|ui  est  encore  bien  loin  d'être  le  libre  échange;  car  si  Ton  a 
iftranchi  les  substances  alimentaires,  les  matières  premières 
ittous  les  articles  de  moindre  importance  au  point  de  vue  du 
isc,  on  a  conservé  sur  un  grand  nombre  de  produits  des 
Iroits  de  S,  10  et  15  pour  100,  selon  leurs  qualités  et  selon 
eur  valeur,  droits  produisant  plus  de  cinq  cents  millions  de 
fanes,  de  sorte  que  l'Angleterre  est  encore  bien  loin  du  libre 
échange  absolu. 

On  a  de  même  parlé  du  libre  échange  à  propos  du  traité 
le  1860  entre  la  France  et  l'Angleterre,  qui  doit  être  suivi 
l'autres  traités  analogues  entre  la  France  et  d'autres  pays,  — ^ 
)t  par  suite  duquel  les  prohibitions  ont  été  supprimées  en 
France  et  remplacées  par  des  droits  élevés,  divers  droits  ont 
Jlé  abaissés,  et  quelques  articles  complètement  affranchis, 
ians  doute,  c'est  là  une  réforme  très-importante,  vu  l'état  des 
îsprits  et  l'inlluence  des  intérêts  protectionnistes  dans  ce 
[Wiys,  vu  les  nouvelles  facilités  accordées  aux  produits  fran-' 
jais  à  leur  entrée  en  Angleterre,  notamment  aux  vins  et  à 
livers  articles  de  l'industrie  française  en  général  et  à  Tin- 
duslrie  parisienne  en  particulier,  vu  les  facilités  accordées 
au  commerce  des  autres  pays  (Italie,  Belgique)  aNe^Y^^q^^Vi, 


398  NOTES   ET    PETITS   TRAITÉS. 

on  a  passé  des  traités,  avec  lesquels  on  en  passera,  lesquels,  à 
leur  tour,  ont  accordé  ou  accorderont  des  facilités  analogues. 
C*est  encore  un  acte  très-important  en  ce  qu*il  est  le  point  de 
départ  d  une  politique  nouvelle,  d'une  politique  de  paix,  de 
progrès  et  de  liberté.  Mais  cependant  ce  n'est  qu'un  commen- 
cement de  réforme  qui  ne  peut  avoir  que  des  résultats  relati- 
vement restreints,  lesquels  ne  peuvent,  à  deux  ans  de  distance, 
être  ce  qu'ils  seront  après  une  plus  longue  période  de  temps. 
Nous  pouvons  dire  cependant  que  les  ruines  annoncées  par 
les  partisans  des  prohibitions  ne  se  sont  point  réalisées,  que 
les  industries  protégées  par  la  prohibition  se  sont  mises  dans 
de  meilleures  conditions  et  sont  dans  une  situation  plus  pros- 
père, enfm  que  les  tableaux  de  la  douane  accusent  le  fait  d'an 
développement  des  échanges  de  la  France  non-seulement  avec 
l'Angleterre,  mais  avec  le  monde  entier;  et  ce,  malgré  la 
guerre  civile  des  Étals-Unis,  qui  a  privé  de  matière  première 
les  manufactures  de  coton  et  fermé  un  grand  débouché  à  l'ex- 
portation française,  malgré  Tinsécurité  des  affaires  politiques 
m  Europe. 

Vil 

Mais  dans  tout  ce  qui  précède  nous  n'avons  fait  nullement 
mention  d'un  personnage  important  qui  a  une  forte  voix  au 
chapitre,  monseigneur  le  Fisc.  Ajoutons  un  mot  à  son  adresse. 
Le  fisc,  rapace  par  nature  et  par  fonction,  a  été  jusqu'à  ces 
derniers  temps  peu  intelligent,  et  il  faisait  chorus  avec  la  pro- 
tection pour  établir  des  droits  élevés.  On  a  fini  par  lui  faire 
comprendre,  non  sans  peine,  que  les  prohibitions  ne  lui  don- 
naientrien,  que  les  droits  élevés  ou  prohibitifs  ne  lui  donnaient 
guère  plus  ;  mais  que  les  tarifs  bas,  sur  un  petit  nombre 
d'articles  à  grand  commerce,  feraient  bien  mieux  son  affaire. 
Alors  il  est  devenu  réformateur  ;  et  bien  lui  en  a  pris  en  An-   !a 
gleterre,  par  exemple,  où  la  douane  est  bien  plus  productive    ^ 
qu'avant  la  réforme.  Mais  s'il  veut  bien  qu'on  réduise  jusqu'au    ^ 
i&ux  minimum  qui  produit  \a  receW^  \w^'im\3jav^  il  se  lamente    ; 

\ 


LIBEUTË    DU    COUMERCE.    —    LIBRE    ÉCHANGE.  599 

si  Ton  prétend  aller  au  delà,  et  il  argumente  victorieusement 
de  ses  besoins. 

Sur  quoi  Von  a  trois  manières  de  lui  fermer  la  bouche  : 
1"  en  supprimant  ces  besoins,  c'est-à-dire  les  dépenses  pour 
une  somnnc  correspondante;  c'est  un  remède  héroïque  peu 
usité;  2^  en  trouvant  un  meilleur  impôt  plus  facile  à  asseoir, 
chose  rare  ;  3°  en  lui  démontrant  que  la  suppression  de  tous 
les  tarifs  faisant  prospérer  toutes  les  branches  du  travail, 
reudra  les  autres  impôts  plus  productifs  en  proportion  ;  ¥  en 
employant  ces  quatre  moyens  concurremment.  De  sorte  que 
le  libre  échange  absolu,  pour  exister,  doit  non-seulement  faire 
disparaître  les  obslacles  suscités  par  la  théorie  mercantile, 
par  l'esprit  de  privilège  et  de  réglementation,  mais  encore  dés- 
intéresser le  fisc  :  chose  difficile,  mais  pas  impossible. 

En  attendant  cet  idéal  du  libre  échange  absolu,  il  est  par- 
faitement pra^iqt^  de  songer  à  rétablissement  du  Ubre  échange 
relatif  avec  tarifs  purement  fiscaux,  en  dehors  de  toute  idée 
de  protection. 

11  y  aura  bientôt  cent  ans  que  Adam  Smilh  disait,  après 
avoir  démontré  les  avantages  de  la  Hberté  et  signalé  les  in- 
convénients de  la  restriction  :  «  A  la  vérité,  s'attendre  que  la 
liberté  du  commerce  puisse  jamais  être  rendue  à  la  Grande- 
Bretagne,  ce  serait  une  aussi  grande  folie  que  de  s'attendre  à 
y  voir  jamais  se  réaliser  la  rèpubhque  d'Utopie  et  celle  d'O- 
eéana.  »  Tant  lui  paraissait  épaisse  la  couche  des  préjugés 
de  Topinion  et  des  gouvernements.  A  la  même  époque,  et 
même  il  y  a  trente  ans  à  peine,  il  y  aurait  eu  fohe  à  vouloir 
percer  le  mont  Cenis^  et  pourtant  on  le  perce! 

Vlll 

P.  S:  La  question  de  la  suppression  de  la  douane  n*est  plus 
une  utopie.  Elle  est  entrée  dans  le  phase  de  discussion  rela- 
tive aux  moyens  d'application.  Elle  est  aujourd'hui  réclamée 
par  plusieurs  Chambres  de  commerce  belges  sur  rinitialivcs 
partie  de  la  Chambre  de  commerce  d'Anvers,  sm\ft  ^wc  wwfe 


400  NOTES    ET    PETITS   TRAITES. 

proposition  de  M.  Joffroy,  l'un  de  ses  membres*.  Les  par- 
tisans de  la  réforme  douanière  en  Belgique  se  sont  reconsti- 
tuées en  association  par  la  suppression  des  douanes,