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Full text of "Questions d'aujourd'hui et de demain"

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QUESTIONS 


FAUJOURFHUI  ET  DE  DEMAIN 


TROISIEME      SÉRIE 

POLITIQUE 


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LIBRAIRIE    DE    E.   DENTU,    EDITEUR 


DU    MÂME    AUTEUR 


QUESTIONS  D'AUJOURD'HUI  ET  DE  DEMAIN 


PREMIÈRE   SÉRIE 

Le  Pouvoir.  —  Ce  qu'il  doit  être.  —  De  la  Vertu  consi*. 
dérée  comme  principe  de  Gouvernements.  —  Du  Gouver- 
nement direct  du  peuple  par  lui-même.  —  Du  Suffrage 
universel.  —  De  la  Représentation  proportionnelle  des 
minorités.  ^  De  TÉtat  et  de  la  Commune.  —  De  la  Pré- 
sidence dans  une  République,  1  vol.  in-18 3  50 

DEUXIÈME   SÉRIE 

De  l*Unité  sous  ses  trois  aspects.  —  De  la  Royauté  eu 
France,  -r-  Des  Régences.  —  De  la  Pairie  en  France.  — 
Du  système  de  compression.  —  La  France  et  Tltalie.  — 
Du  Gouvernement  personnel  sous  TEmpire.  —  Un  Ernpe- 
reur  malade.  —  Du  Serment  du  vote  public.  —  De  TEm- 
pire  libéral.  —  Le  Concile^  etc.,  1  vol.  in-18 3  ^0 


PARtf .    «-   lliriCtfERIE    ALCAN-LEVY. 


LOTTS    BLANC 


QUESTIONS 


?  n  n  .7 


D'AUJOURD'HUI 


ET 


DE   DEMAIN 


TROISIEME  '  SERIE 


POLITIQUE 


,  La  France  et  T Allemagne.  —  L^Empire 
moins  TEmpereur.  —  Le  Divorce. 
L'État  dans  une  démocratie. —  La  Liberté. 
—  La  Question  des  femmes.  —  La  Fa- 
mille. —  Ld  Monarchie  sous  ses  trois 
formes.  — L'Abolition  de  l'esclavage .  — 
L'Enseignement  clérical.  —  L'Exposition 
de  Philadelphie,  etc.,  etc. 


PARIS 

E.     D'ENTU,     LIBRAIRE-ÉDITEUR 

rALAIt-ROYAL ,  17-19,  OALERIE-d'ORLÉANS 

1880 

(Tous  droits  réservés) 


QUESTIONS 

FAUJOURD'flUI  ET  DE  DEMAIN 


LA  FRANGE   ET   L'ALLEMAGNE 

1843 


I 


SI    l' ALLEMAGNE    DOIT    TRAVAILLER   A  SON    UNITÉ    AVANT 

DE  SONGER  A  SA  LIBERTÉ. 

L'Allemagne  a  deux  grandes  conquêtes  à  Taire  : 
Tunitô  et  la  liberté. 

€  La  liberté  d'abord,  ont  dit  quelques  publicistes 

amis  de  l'Allemagne;  Tunité  ensuite.  »  Nous  dirons, 

nous,  tout  le  contraire.  Avant  d'être  une  nation  libre, 

1^  il  faut  que  l'Allemagne  devienne  une  nation. 

^     Eh  I  comment,  en  effet,  pourrait-elle  arriver  à  la  li- 

é  berté  tant  qu'elle  sera  comme  éparpillée  en  tous  ces 

diminutifs  de  souverains  (^ui  datent  du  passage  do 

Napoléon,  et  qui  tous  puisent  daAS  la  Diète  le  pouvoir 

1 


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2  LA   FRANCE   ET   l'aLLEMAGNE 

de  rendre  leur  tyrannie  invincible?  Les  gouverne- 
ments, en  Allemagne,  ont  leur  ligue  fortement  orga- 
nisée :  c'est  la  Diète  de  Francfort.  Où  donc  est,  en 
Allemagne,  l'institution  qui  représente  la  ligue  des 

■  peuples?  Au-dessus  des  peuples  qui  ne  s'entendent 
pas,  j'aperçois  des  gouvernements  qui  s'entendent  et 
combinent  leurs  moyens  d'oppression.  Comment  la 

"  liberté  serait-elle  possible  là  où  il  y  a  concert  dans 
les  efforts  du  despotisme  et  division  dans  ceux  de  la 
liberté?  Ce  que  les  Allemands  doivent  attendre  de  la 
Diète,  on  en  peut  juger  par  l'acte  trop  fameux,  qui,  en 
1819,  enchaîna  la  presse  par  les  mesures  que  provo- 
quèrent les  démonstrations  de  Hambach,  par  la  créa- 
tion de  ce  tribunal  arbitral  destiné  à  intervenir  entre 
les  gouvernements  constitutionnels  et  leurs  chambres 
électives,  dans  l'unique  but  d'étouffer,  en  Allemagne, 
le  principe  de  l'élection  populaire.  Non,  il  n'y  a  pas 
de  liberté  possible  en  Allemagne  tant  que  TAutriche 
et  la  Prusse,  réunies  au  sein  de  la  Diète,  y  tiendront 
entre  leurs  mains  le  sort  de  la  Germanie  divisée  et 
incertaine;  car,  si  les  Cabinets  de  Vienne  et  de  Berlin 
jsK)nt,  diplomatiquement,  rivaux,  il  est  certain  que, 
politiquement,  ils  sont  et  resteront  alliés. 
L'unité  est  donc  le  premier  besoin  de  l'Allemagne. 
«  Quand  j'ai  vu,  écrivait  Voltaire  au  grand  Fré- 
«  déric,  la  maison  d'Autriche  prête  à  s'éteindre,  j'ai 
«  dit  en  moi-même  :  Pourquoi  les  princes  de  la  com- 
«  munion  opposée  à  Rome  n'auraient-ils  pas  leur 


LA  FRANCE  ET  L*ALLEMAaNE  3 

«  tour?  Ne  pourrait-il  se  trouver  parmi  eux  un  prince 
«  assez  puissant  pour  se  faire  élire  ?  » 

«  Si  le  ciel,  disait  à  son  tour  Napoléon,  m'eût  fait 
€  naître  prince  allemand,  au  travers  des  nombreuses 
€  crises  de  nos  jours,  j'eusse  gouverné  infailliblement 
<  les  trente  millions  d'Allemands  réunis.  » 

De  sorte  que  Napoléon  et  Voltaire  se  sont  rencon^ 
très,  à  près  d'un  siècle  de  distance,  dans  la  môme 
pensée  :  Tunité  de  l'Allemagne.  .  '  ..      /.  .v< .  A  ^ 

p^^^tte  unité  de  l'Allemagne,  faut-il  la  deman-  , 


t  •  « 


(fT^àu  passé?  faut-il  faire  revivre  les  traditions  de 
l'empire  germanique?  Il  y  aurait  folie  à  l'essayer;  car./-  *;  *  - 
l'empire  germanique  n'a  péri  que  par  suite  des  vice»  /m  ^  '  ^, 
qu'il  portait  en  lui-même,  . .  '  • 


II 


EN   QUOI  l'unité    allemande   A-T-ELLE   CONSISTlS 

jusqu'à  nos  jours? 

Remontez  l'histoire  de  ce  vieil  empire  :  quelle  longue 
et  pitoyable  anarchie  I  L'illustre  maison  de  Souaben'a 
pas  plutôt  disparu  de  la  scène,  que  l'autorité  impé- 
riale se  montre  flottante,  avilie,  et  prématurément 
épuisée.  En  1273,  Rodolphe  de  Habsbourg  n'est  élu 
que  parce  qu'on  le  juge  incapable  de  rendre  à  l'Empire 


4  LA   FRANCE   ET   l'aLLEMAGNEÎ 

^^^^  v^^jQ}£lquçi  lorce.  Mais  il  se  montrô  plus  grand  qu*on  ne 
w,  /^â^,V^^^^*  ^^»  ^'  ^^^  électeurs  l'en  punissent  en  repous- 
/^  **  9*^*  son  fils.  Puis  viennent  des  fantômes  d'empereurs 
se  disputant  un  fantôme  de  pouvoir,  jusqu'au  jour  où 
l'anarchie  trouve  son  code  dans  la  célèbre  bulle  d'or 
de  Charles  IV,  consécration  définitive  du  caractère 
électif  de  Tempire,  inévitable  et  emphatique  hommage 
rendu  à  la  haute  féodalité  !  Restait  le  pouvoir  judi- 
ciaire des  empereurs;  la  Diète  de  Worms  l'entame 
par  la  création  d'une  Chambre  impériale  à  laquelle 
il  faut  que  Maximilien  oppose  le  Conseil  aulique  :  l'in- 
térêt autrichien  est  mis  face  à  face  avec  l'intérêt  alle- 
mand. Un  instant,  on  peut  croire  que  la  majesté 
impériale  va  se  relever;  car  c'est  dans  la  main  du 
vainqueur  de  Pavie  que  reluit  le  sceptre  des  Othons. 
•  Mais  Charles-Quint  se  laisse  imposer  le  traité  de  capi- 
tulation, et  détourne  les  yeux  de  T Allemagne,  sa  puis- 
sance ayant  dépassé  les  limites  mêmes  de  son  génie» 
et  l'excès  de  sa  fortune  lui  ayant  donné  à  porter 
presque  le  poids  du  monde. 

Ainsi,  jusqu'au  seizième  siècle,  chaque  phase  de 
l'histoire  allemande  avait  été,  en  quelque  sorte, 
marquée  par  un  démembrement  nouveau  de  l'autorité 
impériale.  Luther  parut;  et  le  seul  genre  d'unité  qui 
eût  survécu,  la  communauté  des  croyances  religieuses, 
reçut  alors  une  atteinte  mortelle.  A  la  Germanie  catho- 
lique, le  moine  de  Wittemberg  venait  opposer  une 
Allemagne  protestante.  Repoussées  par  l'Autriche  et 


I.A   FRANCE   ET   l' ALLEMAGNE  5 

la  Bavière,  les  doctrines  de  Luther  furent  adoptées 

par  la  Saxe  et  la  Thuringe.  Une  lutte  formidable  se 

prépara.  Par  le  traité  d'Augsbourg,  on  avait  cru 

éteindre  l'incendie  naissant;  on  n'avait  fait  qu^en 

recouvrir  de  cendres  Tinextinguible  foyer.  La  guerre 

de  trente  ans  éclata,  et  Tautorité  impériale  reçut  tous 

les  coups  portés  à  Téglise  romaine  qu'elle  couvrait. 

Dans  THistoire  de  la  guerre  de  trente  ans,  Schiller 

a  peint  d'une  manière  saisissante  Tétat  d'humiliation 

et  d'impuissance  dans  lequel  était  tombée,  à  cette 

époque,  la  dignité  impériale.  Lorsque  Wallenstein 

apprit  que  Ferdinand  II  osait  le  destituer,  son  éton- 

nement  l'emporta  sur  sa  colère,  et  il  répondit  :  «  L'em- 

«  pereur  est  trahi  :  je  le  plains  et  je  lui  pardonne.  » 

Et  Schiller  ajoute  :  «  En  rentrant  dans  la  vie  privée, 

«  Wallenstein  s'entoura  d'une  pompe  royale,  dans 

«  l'espoir,  sans  doute,  de  livrer  à  la  risée  de  T  Europe 

«  Tarrêt  qui  l'avait  fait  descendre  du  sommet  des 

«  dignités  où  il  s'était  élevé  par  son  génie.  Six  por- 

«  tiques  conduisaient  au  palais  qu'il  habitait  à  Prague^ 

(£  et  pour  agrandir  la  cour  de  ce  palais,  il  fit  abattre 

«  plus  de  cent  maisons...  Les  fils  des  plus  illustres 

«  familles  ambitionnaient  l'honneur  de  le  servir,  et 

«  plus  d'un  chambellan  remit  à  l'empereur  sa  clef 

«  d'or,  pour  aller  remplir  les  mêmes  fonctions  auprès 

«  du  duc  de  Friedland.  Les  plus  célèbres  professeurs 

n  de  l'époque  dirigeaient  l'éducation  de  soixante  pages 

«  qui  faisaient  partie  de  sa  cour.  Cinquante  gardes 

1. 


6  LA  FRANCE  ET  L' ALLEMAGNE 

«  da  corps  veillaient  sans  cesse  dans  ses  antichambres, 
c  Ses  dîners  ordinaires  se  composaient  de  cent  ser- 
«  vices,  et  son  maître  d'hôtel  était  un  des  grands  sei- 
c  gnears  de  TEmpire.  Six  barons  de  TEmpire  et  autant 
«  de  chevaliers  étaient  attachés  à  sa  personne,  afin 
«  de  faire  exécuter  à  l'instant  même  ses  moindres 
c  ordres.  Douze  patrouilles  à  cheval  écartaient  toute 
«  espèce  de  bruit  du  palais  qu'il  habitait.  Aucune  voi- 
«  ture  ne  pouvait  approcher  de  celui  de  Prague,  dont 
c  il  avait  fait  fermer  les  rues  adjacentes  par  des 
«  chaînes  de  fer.  Autour  de  lui  tout  était  muet  et 
c  silencieux  comme  lui-même.  » 

Ainsi  vivait  en  Allemagne,  à  Fépoque  décrite  par 
Schiller,  un  simple  citoyen  abhorré  de  son  maître,  un 
sujet  disgracié  de  l'empereur  I  On  sait  comment  Wal- 
lenstein  foula  aux  pieds  sa  disgrâce,  comment  son 
nom  souleva  une  armée,  et  par  quels  moyens  ter- 
ribles il  tint  en  échec  l'héroïsme  de  Gustave- Adolphe. 
L'empereur,  qu'il  humiliait  par  ses  services,  se  prit  à 
être  son  courtisan,  n'osant  pas  se  déclarer  son  ennemi, 
et,  pour  dernier  hommage  à  sa  puissance,  il  le  ât 
assassiner  !  Qu'était  donc  devenue  cette  majesté  léguée 
aux  Othons  par  Charlemagne  ? 

La  guerre  de  trente  ans  avait  élargi  outre  mesure 
la  plaie  que  TAllemague  portait  dans  ses  flancs.  Il 
était  impossible  qu'après  tant  d'atteintes  portées  à 
l'unité  allemande,  l'intégrité  du  territoire  allemand  fût 
respectée.  En  plaçant,  pour  ainsi  dire,  T Allemagne 


LA  FRANCE  ET  l'aLLEMAGNE  7 

SOUS  la  double  tutelle  de  la  France  et  de  la  Suôde,  le 
traité  de  Westplialie  ouvrait  carrière  à  d'impatientes 
ambitions  ;  et  Louis  XIV  put  conquérir  TÀlsace,  la 
Franche  -  Comté ,  une  partie  de  la  Flandre  et  da 
Hainaut. 

Mais  là  ne  devait  pas  s'arrêter  la  décadence  de 
l'empire  germanique.  A  côté  de  TAutriche,  héritière 
de  la  pourpre  othonienne,  le  grand  Frédéric  créa  la 
Prusse.  L'Allemagne  avait  déjà  deux  religions  :  ce 
jour-là  elle  eut  deux  têtes.  L'unité  allemande  s'effa- 
çait de  plus  en  plus,  et  l'on  touchait  au  moment  où 
en  Allemagne  même  on  chercherait  l'Allemagne. 

Bientôt^  en  effet,  le  monde  entier  se  sentit  frappé 
de  stupeur  et  d'épouvante  :  la  Révolution  française 
venait  d'éclater.  L'émigration  à  Coblentz ,  il  n'en  fal- 
lut pas  davantage  pour  attirer  sur  Vienne  les  me- 
naces de  l'Assemblée  législative  ;  l'image  de  la  guerre 
se  dressa  sur  l'une  et  l'autre  rive  du  Rhin  ;  puis,  pour 
se  compromettre  sans  retour,  la  Convention  défia 
l'Allemagne  en  livrant  au  bourreau  un  roi,  époux 
d'une  Autrichienne.  Et  c'était  précisément  là  ce  qui 
allait  prouver  qu'il  n'y  avait  plus  d'Allemagne. 

Quel  langage  Dumouriez  avait-il  tenu  aux  membres 
de  l'Assemblée  législative,  lorsqu'il  leur  avait  exposé 
ses  vues  sur  la  guerre  à  entreprendre?  Il  leur  avait 
dit  que  l'empire  germanique  tombait  en  ruines;  que 
les  membres  de  ce  corps  sans  cohésion  et  presque 
sans  vie  pourraient  être  aisément  gagnés  et  détachés 


8  LA   FRANCE   ET   l'aLLEMAGNE 

de  la  cause  commune;  qu'abandonnée  à  ses  seules 
ressources,  l'Autriche  était  trop  faible  pour  résister; 
qu'il  était  facile,  en  s'appuyant  sur  la  jalousie  qui 
animait  le  Cabinet  de  Berlin  contre  celui  de  Vienne, 
de  mettre  la  Prusse  dans  les  intérêts  de  la  France, 
même  de  la  France  révolutionnaire. 

Or,  ces  prévisions  de  Dumouricz  étaient  si  justes 
et  Tunité  allemande  était  devenue  si  chimérique, 
qu'iiprês  une  lutte  soutenue  avec  une  incroyable 
mollesse,  la  Prusse  fut  la  première  à  se  rapprocher 
de  ces  hommes  puissants  et  terribles  qui  faisaient 
trembler  tous  les  trônes  de  TEurope.  De  là,  les  négocia- 
tions qui  nouèrent  les  liens  de  la  paix  entre  la  mo- 
narchie de  Frédéric  et  un  pouvoir  teint  du  sang  de 
Louis  XVI;  delà  le  traité  de  Bâle,  par  lequel  Frédéric- 
Guillaume  II  sortit  de  la  coalition,  entraînant  après 
lui  toute  TAllemagne  du  Nord  et  laissant  l'Autriche 
exposée  aux  coups  de  la  Révolution  française,  insatia- 
ble de  victoires  et  ivre  d'audace. 

Et  ce  qui  montre  encore  mieux  combien  peu  était 
énergique  le  sentiment  de  la  patrie  allemande,  c'est 
que  Texemple  donné  par  la  Prusse,  loin  de  faire  scan- 
'  dale  »  trouva  aussitôt  des  imitateurs.  En  1796,  et 
presque  au  premier  bruit  des  pas  de  l'armée  française, 
rélecteur  de  Bavière,  le  duc  de  Wurtemberg,  le  Mar- 
grave de  Bade,  se  hâtèrent  de  chercher  un  refuge  dans 
la  paix  et  d'abandonner  l'Autriche  impériale.  La  course 
victorieuse  de  Bonaparte  en  Italie  fit  le  reste  ;  et  le 


LA  FRANCE  ET  l'aLLEMAGNE  9 

traité  de  Lunéville,  consécration  et  complément  de 
celui  de  Oampo-Formîo,  bouleversa  de  fond  en  comble 
Tempire  germanique.  La  rive  gauche  du  Rhin  deve- 
nait française. 

Bonaparte,  il  est  inutile  de  rappeler  pourquoi,  ne 
tarda  pas  à  s*élancer  sur  la  rive  droite.  La  bataille 
d'Austerlitz  est  gagnée,  la  paix  de  Presbourg  conclue,  ^'  ^. 
la  Confédération  du  Rhin  établie,  le  hautain  protec- 
torat de  Napoléon  inauguré...  C'en  est  fait  :  Téperon 
d'un  parvenu  a  mis  en  lambeaux  la  pourpre  de  Char- 
lemagne;  Tunité  allemande  a  péri  dans  une  convul- 
sion dernière^  l'Allemagne  véritable  a  disparu. 

Mais  non  :  c'étaient  seulement  les  vieilles  formes 
qui  étaient  tombées  en  poussière;  c'était  seulement 
l'ancien  corps  germanique  qui  venait  de  périr.  Et 
l'esprit  allemand  allait  se  réveiller  comme  en  sursaut, 
au  milieu  d'une  tempête. 

Chose  étrange  !  Napoléon  avait  étouffé  Tnnité  alle- 
mande dans  son  ancienne^  dans  son  imparfaite  enve- 
loppe, et  il  lui  était  réservé  de  ramener  l'Allemagne 
au  sentiment  de  l'unité  par  l'excès  de  la  colère!  Il  se 
montra  si  implacable  à  l'égard  de  la  Prusse,  après 
léna  et  Friedland  ;  il  appesantit  si  durement  sa  ven- 
geance  sur  l'Autriche,  après  Wagram;  il  découpa  tant 
et  si  bien  avec  son  épée  cette  terre  de  Germanie  où 
chacun  de  ses  triomphes  enfantait  une  révolution  et 
jetait  un  roi,  qu'un  beau  jour  toutes  ces  populations, 
depuis  si  longtemps  juxtaposées  ou  ennemies,  se  con- 


10  LA  FRANCE  ET  L'ALLEMAGNE 

fondirent  dans  la  communauté  de  leurs  ressentiments 
et  firent  faisceau.  Qui  ne  se  souvient  du  cri  que  T Alle- 
magne tout  entière  poussa  en  1813?  Jamais  cri  plus 
sauvage,  plus  émouvant,  n'avait  retenti  dans  l'his- 
toire. Et  quel  spectacle  I  Non-seulement  l'Allemagne 
revivait,  mais  elle  revivait  furieuse,  indomptable, 
rugissante,  telle  enfin  qu'elle  n'avait  existé  à  aucune 
époque.  Mort  aux  Français  !  toute  la  poésie  d'outre- 
Rhin  était  là.  De  rêveuse,  de  méditative  qu'on  l'avait 
connue,  peu  d'années  auparavant,  la  littérature  alle- 
mande était  devenue  vivante,  pleine  de  fougue,  palpi- 
tante d'à-propos.  Elle  soufflait  la  haine.  Les  plus  fiers 
guerriers,  c'étaient  les  poëtes.  Koerner  fut  frappé  d'une 
balle  au  front,  en  achevant  le  chant  du  glaive.  Cette 
impartialité,  dont  madame  de  Staël  fait  la  vertu  des 
Allemands,  avait  fait  place  à  une  nationalité  fervente 
et  enflammée.  La  Prusse  était  à  la  tête  du  mouvement, 
elle  qui  avait  renié  et  nié  l'Allemagne  dans  le  traité 
de  Bâle.  La  Bavière  elle-même,  la  Bavière,  que  les 
triomphes  de  Napoléon  avaient  transformée  en 
royaume,  se  préparait  à  entrer  dans  la  ligue,  dans  la 
Guerre  sainte,  comme  on  l'appelait.  Les  universités 
n'étaient  plus  qu'au  bivouac;  les  riches  couraient 
déposer  leur  or  sur  l'autel  de  la  patrie  ;  les  femmes 
allaient  y  déposer  leur  chevelure  :  quelques-unes,  dit- 
on,  prirent  un  déguisement  héroïque,  et  moururent 
une  épée  dans  la  main,  sous  un  habit  de  soldat.  Ce 
qui  en  advint,  nul  de  nous  ne  l'ignore,  hélas!  et  quel 


LA  FRANCE   ET   l'aLLEMA(5NE  11 

cœur  français  ne  saigne  encore  au  souvenir  de  ces 
plaines  de  Leipsick  engraissées  de  notre  sang?  Napo- 
léon tomba.  Sa  chute  prouvait  qu'il  y  avait  bien 
réellement  une  Allemagne. 

Et  cependant,  la  fumée  du  combat  était  à  peine 
dissipée^  que  Tunité  allemande  disparaissait  déjà... 
au  moins  du  domaine  politique.  C'est  assurément  une 
chose  bien  digne  de  remarque  que  l'inanité  des  résul- 
tats produits  par  l'enthousiasme  patriotique  et  les  pro- 
digieux efforts  de  1813.  Qu'on  jette  les  yeux  sur  l'acte 
constitutif  de  la  Confédération  germanique,  tel  qu'il 
est  sorti  des  insolents  débats  du  Congrès  de  Vienne,  et 
l'on  verra  qu'il  a  fait  une  Allemagne  plus  faible,  plus 
incohérente,  plus  divisée  encore  que  n'était  celle  qui 
fut  si  longtemps  représentée  par  ce  Saint-Empire 
romain,  dont  Voltaire  disait  qu'il  n'était  ni  saint,  ni 
empire,  ni  romain. 

Que  porte,  en  effet,  l'article  P'  de  l'acte  constitutif 
de  1815?  t  Lés  princes  souverains,  y  est-il  dit,  et  les 
c  villes  libres  d'Allemagne  établissent  entre  eux  une 
«  confédération  perpétuelle  qui  portera  le  nom  de 
«  confédération  germanique.  »  Et  l'article  3  ajoute  : 
«  Les  membres  de  la  Condéfération,  comme  tels,  sont 
«  égaux  en  droits.  »  Qu'imaginer  de  plus  anarchique 
qu'une  pareille  constitution?  L'Allemagne  partagée 
entre  des  souverains  égaux  en  droits,  c'est-à-dire 
n'étant  liés  l'un  à  Vautre  par  aucun  rapport  hiérar- 
chique, et  n'ayant  de  commun  que  leur  haine  pour  la 


12  LA   FRANCE   ET   l/ ALLEMAGNE 

liberté  des  peuples...  voilà  donc  ce  que  devait  en- 
fanter la  campagne  de  18131 11  est  vrai  que,  dans  le 
cas  d'une  guerre  déclarée  par  la  Confédération,  aucun 
membre  n'a  le  droit  d'entamer  des  négociations  parti- 
culières avec  l'ennemi  ;  mais  de  pareilles  restrictions 
mises  à  l'exercice  de  la  souveraineté^  quand  on  lui  a 
ouvert  un  champ  si  large,  ne  sont  que  des  précautions 
puériles  :  en  posant  le  principe^  il  aurait  fallu  songer 
aux  moyens  d'en  prévenir  ou  d'en  supprimer  la  viola- 
tion. Il  est  vrai  que  les  membres  de  la  Confédération 
s'engagent  à  ne  point  vider  leurs  querelles  en  champ 
clos,  et  à  s'en  rapporter  à  la  Diète  d'abord,  puis  à  un 
tribunal  fédéral  ;  mais,  sur  Torganisation  de  ce  tri- 
bunal, sur  rétendue  de  ses  attributions,  sur  la  portée 
de  ses  jugements,  sur  Tinviolabilité  de  son  pouvoir, 
l'acte  constitutif  garde  le  silence.  11  ne  s'explique  pas 
davantage  sur  la  nature  des  constitutions  à  donner 
aux  divers  États  allemands,  laissant  au  hasard  le  soin 
d'y  développer  les  oppositions  les  plus  anarchiques. 

L'organisation  du  Saint-Empire  romain  nous  of- 
frait, du  moins,  l'image,  ou,  si  l'on  veut,  l'ombre  de 
l'unité.  Le  lien  hiérarchique  noué  entre  les  princes 
était  extrêmement  fragile,  mais  enfin  il  existait. 
L' Allemagne  n'obéisssât  guère  à  son  chef,  mais  enfin 
elle  le  saluait  chef  de  l'Allemagne.  11  y  avait,  de 
l'autre  côté  du  Rhin,  un  suzerain,  des  vassaux,  une 
hiérarchie,  une  majesté  rayonnant  au-dessus  des 
simples  couronnés.  La  Diète ,  au  lieu  de  dépendre^ 


LA   FRANCE   ET   l' ALLEMAGNE  13 

comme  aujourd'hui,  du  plus  fort,  relevait  régulière- 
ment de  l'empereur  ;  et,  au  lieu  de  former,  comme  au- 
jourd'hui, une  sorte  de  cohue  d'intérêts  rivaux  sous  le 
joug  de  fer  de  l'Autriche  et  de  la  Prusse,  elle  se  décom- 
posait en  trois  collèges  superposés  politiquement  Tun  à 
r autre  :  celui  des  électeurs,  celui  des  princes,  et  celui 
des  villes  libres.  Si  bien  que  Tacte  constitutif  de  1815 
pourrait  être  regardé  comme  l'acte  de  décès  de  l'unité 
allemande,  s'il  n'avait  pas  été  lui-même  destiné  à  périr 
dans  la  secousse  qui  devait  venger  des  usurpations  du 
Congrès  de  Vienne  le  monde  indigné. 

Nous  venons  d'exposer  rapidement  par  quelles 
phases  ou,  plutôt,  par  quelles  épreuves  a  passé  jus- 
qu'ici l'unité  allemande.  Voyons  de  quelle  manière 
il  serait  possible  de  la  reconstituer. 


.■■■• 


►- 


III 


COMMENT   CONSTITUER  l'UNITÉ   DE  l'ALLEMAGNE. 


Il  existe  aujourd'hui,  à  cet  égard,  en  Allemagne, 

une  idée  assez  généralement  répandue,  et  que  nous 

L  '  jugeons  funeste.  Pour  beaucoup  d'Allemands,  intro- 

■-  duire  l'unité  en  Allemagne,  ce  serait  tout  simplement 

;• '•  y  resserrer  le  lien  fédératif,  y  rendre  les  institutions 

■  ;■  politiques  des  différents  États  plus  homogènes,  et  y 


14  LA   FRANCE   ET   l'aLLEMAGNE 

établir  un  certain  niveau  de  liberté.  Je  ne  vois  pas 
bien  en  quoi  Tunité,  envisagée  ainsi,  différerait  du 
fédéralisme.  Et  que  renferme  le  fédéralisme,  sinon  le 
germe  des  querelles  les  plus  sanglantes  et  le  principe 
d'une  incurable  faiblesse?  J'ai  eu  ailleurs  occasion  de 
le  dire  :  un  État  fédératif  a  cela  de  particulier,  que  ce 
qui  constitue  pour  les  autres  États  une  situation  anor- 
male est  précisément  ce  qui  fait  son  originalité  et  la 
première  condition  de  son  existence.  Un  État  fédératif 
a  besoin  de  la  guerre  étrangère,  comme  les  autres  ont 
besoin  de  la  paix;  car  c'est  la  guerre  étrangère  qui, 
seule,  peut  lier  en  faisceau  des  forces  qui,  quoique 
divisées,  ont  trop  de  points  de  contact  pour  ne  pas 
finir  par  se  combattre.  Et  F  Allemagne  ne  nous  four- 
nit-elle pas  elle-même  une  preuve  récente  et  décisive 
de  cette  vérité  ?  En  1813,  où  Tunité  allemande  s*est- 
elle  réveillée  ?  Sur  un  champ  de  bataille.  Pour  que  la 
Prusse,  TAutriche,  pour  que  tous  les  États  de  la  Con- 
fédération fissent  cause  commune  et  se  posassent  de- 
vant l'Europe  comme  une  nation,  il  a  fallu  la  pres- 
sion du  pied  d'un  conquérant.  Napoléon  a  ranimé  la 
patrie  allemande,  à  force  de  peser  sur  elle.  Les  États 
qui  composent  une  fédération  apportent  toujours, 
l'histoire  le  prouve,  des  prétentions  égales  où  il  y  a 
inégalité  de  ressources.  Or,  de  l'inégalité  des  res- 
sources, combinée  avec  Pégalité  des  prétentions,  naît 
la  jalousie,  et  après  elle  le  despotisme.  Deux  gouver- 
nements unis  par  un  lien  fédéral  et  tous  deux  poussés 


LA  FRANCE  ET  L  ALLEMAGNE  15 

par  une  ambition  envieuse,  ne  tarderont  pas  à  céder 
au  plaisir  d'écraser  une  rivalité  blessante,  à  moins 
que  la  haine  qu'ils  inspirent  aux  peuples  ne  leur  crée 
un  intérêt  commun^  et  qu'ils  ne  restent  associés  dans 
la  tyrannie.  C'est  le  cas  pour  la  Prusse  et  l'Autriche. 
Ennemis  par  les  entrailles,  ces  deux  gouvernements 
ont  la  volonté  du  mal  pour  lien  :  ils  s'armeraient 
pour  s'entre-détruire  le  jour  où  seraient  dissipés  les 
soucis  que  leur  causent  les  agitations  de  la  liberté. 
Pour  se  faire  une  idée  frappante  des  inconvénients  du 
fédéralisme,  les  Allemands  n'auraient  qu'à  interroger 
rhistoire  dos  républiques  italiennes,  si  leur  propre 
histoire  ne  renfermait  d'assez  graves  enseignements. 
La  ville  de  Milan  étend  la  main  sur  le  sceptre  de  la 
fédération  :  elle  est  asservie  par  Jean  Galéas.  Les 
villes  de  Padoue  et  de  Venise  ne  veulent  pas  d'un  rôle 
subalterne  :  la  première  subit  le  despotisme  de  Fran- 
çois Carrare,  la  seconde  celui  de  Délia  Scalla.  Pour- 
quoi ?  parce  que,  dans  ses  jalouses  ardeurs,  chaque 
ville  a  voulu  lover  une  armée,  et  que  le  manteau  du 
général  victorieux  cachait  le  tyran.  A  moins  de  mettre 
s.s  lois  fondamentales  à  la  merci  du  premier  conqué- 
rant venu,  comme  la  Suisse;  à  moins  d'être  défendue, 
comme  le  peuple  de  Washington,  par  le  Désert  et 
rOcéan,  une  nation  fédérative  n'a,  contre  la  guerre 
civile,  d'autre  préservatif  que  la  guerre  étrangère. 
Qu'ajouter  à  une  pareille  démonstration  des  avantages 
de  l'unité  ? 


16  LA   FRANCE   ET   l'ALLEMAGNE 

C'est  donc  bien  en  vain  que  les  Allemands  s'en  fie- 
raient au  fédéralisme  du  soin  d'assurer  leur  repos  en 
favorisant  chez  eux  le  développement  de  la  vie  poli- 
tique. Si  la  Prusse  est  assez  forte  pour  s'imposer  aux 
États  de  la  Confédération,  le  fédéralisme,  par  les  com- 
plications qu'il  fait  naître,  lui  en  donnera  le  moyen  ; 
et  comme,  dans  ce  cas,  la  Prusse  ne  'pourrait  s'im- 
poser que  par  la  violence,  l'Allemagne  pliera  sous 
l'unité,  au  lieu  de  s'élever  et  de  grandir  par  elle  (i).  Ne 
vaudrait-il  pas  mieux  traiter  avec  la  domination 
prussienne  que  la  subir?  Les  Allemands  ne  devraient- 
ils  pas,  lorsqu'il  en  est  temps  encore,  lui  faire  donner 
en  libertés  pour  le  peuple  ce  qu'on  lui  offrirait  en  ac- 
croissement de  puissance  ?  Voilà  le  problême  à  ré- 
soudre. 

Par  malheur,  les  idées  de  centralisation  n'ont  pas 
fait  fortune  en  Allemagne  :  l'exemple  de  la  France  les 
y  a  discréditées.  Les  Allemands  qui  viennent  visiter 
notre  pays  ne  peuvent  s'empêcher  de  remarquer  que 
la  vie  intellectuelle  y  est  nulle  partout  ailleurs  qu'au 
centre  ;  que  la  plupart  de  nos  communes  végètent  dans 
l'abrutissement  de  l'ignorance;  que  les  diverses  par- 
ties de  la  société  française  sont  glacées,  et  que  le  sang 
qui  les  devrait  animer  reflue  incessamment  vers 
Paris,  où  il  s'arrête  et  bouillonne. 

(1)  Ces  mots,  écrits  en  1843,  c'est  à  dire  il  y  a  vingt-cinq  ans, 
contenaient,  on  le  voit,  une  prophétie  :  elle  ne  s'est  que  trop 
accomplie ,  hélas  ! 


LA   FRANCE   ET   l'aLLEMAGNE  17 

De  fait,  la  centralisation  présente  en  France  un 
assez  triste  spectacle.  Mais  pourquoi?  parce  que  nos 
hommes  d'État  Pont  comprise  et  appliquée  d'une  ma- 
nière insensée.  La  centralisation  politique,  bien  com- 
prise, est  un  grand  bien  :  la  centralisation  adminis- 
trative un  grand  mal. 

Eh  bien  !  de  ces  deux  espèces  de  centralisation,  la 
première  existe  à  peine  en  France,  tandis  que  la  se- 
conde y  est  excessive.  C'est  le  monde  renversé. 

S'agit-il  de  chemins  de  fer  ?  On  en  discute,  on  en 
dérobe  l'exécution  à  l'État,  et  on  le  laisse  intervenir 
par  ses  représentants  communaux  dans  la  nomination 
d'un  garde  champêtre  !  L'uniformité  dans  renseigne- 
ment, c'est-à-dire  dans  Tinitiation  des  générations 
nouvelles  à  la  vie  sociale,  est  considérée  comme  le 
comble  de  la  tyrannie  ;  et  Tunité  de  contrôle  serait  vo- 
lontiers requise  pour  le  placement  d'une  borne-fon- 
taine dans  un  village  ! 

Les  Allemands  auraient  donc  grand  tort  de  juger, 
par  ce  qui  se  passe  en  France,  des  bienfaits  que  la 
centralisation  leur  promet.  Il  y  a  deux  centralisations. 
Nous  n'avons  encore,  nous,  que  la  mauvaise  (1). 

Ceci  posé,  en  quelles  mains  repose  aujourd'hui  le 
sort  de  l'unité  allemande  ? 


(1)  La  question  de  la  centralisation  est  d^une  importance  capi- 
tale. Nous  ne  pouvions  ici  que  l'indiquer.  Voir  Questions  d'au-^ 
jourd^hui  et  de  demain.  Première  série,  Politiqtie,  page  280. 

2. 


18  LA  FRANCE   ET   L'ALLEMAGNE 

C'est  à  Vienne  que  fut  placé  le  siège  du  Saint-Em- 
pire Romain;  c'est  donc  naturellement  sur  rAutriche 
qu'il  faut  arrêter  ses  regards,  quand  il  s'agit  d'unité 
allemande.  «  L'Autriche,  a  dit  madame  de  Staël,  est 
«  un  pays  si  calme,  un  pays  où  l'aisance  est  si  tran- 
se quillement  assurée  à  toutes  les  classes  de  citoyens, 
a  qu'on  n'y  pense  pas  beaucoup  aux  jouissances  intel- 
€  lectuelles.  On  y  fait  plus  pour  le  devoir  que  pour 
«  la  gloire;  les  récompenses  de  l'opinion  y  sont  si 
«  ternes  et  ses  punitions  si  douces,  que,  sans  le  mobile 
a  de  la  conscience,  il  n'y  aurait  pas  de  raison  pour 
«  agir  vivement  dans  aucun  sens.  »  Ce  qui  était  vrai 
du  temps  de  madame  de  Staël  Test  encore  aujourd'hui. 

Le  peuple  autrichien  est  heureux  d'un  bonheur 
épais  et  grossier  dans  lequel  il  se  berce  mollement  et 
s'endort.  Est-ce  une  situation  qu'on  lui  puisse  envier  ? 
Non,  certes.  Le  seul  bonheur  digne  de  l'homme  est 
celui  qui  consiste  dans  le  libre  développement  de  ses 
facultés  les  plus  nobles,  dans  la  conscience  de  sa  gran- 
deur, dans  l'éducation  de  ses  instincts,  dans  le  perfec- 
tionnement de  son  être  moral.  Ne  pas  souffrir  ce  n'est 
pas  être  heureux  ;  être  heureux,  c'est  s'élever.  Quoi 
qu'il  en  soit,  aucune  initiative  ne  saurait  venir  d'un 
peuple  chez  lequel  la  vie  intellectuelle  languit.  Vienne 
est  une  ville  pleine  d'insouciance,  noyée  dans  la  pa- 
resse 2  elle  n'est  donc  pas  faite  pour  la  domination. 

Encore  si  ces   dispositions  du  peuple  autrichien 
étaient  combattues  par  l'action  d'un  gouvernement 


LA  FRANCE   ET  l'aLLEMAGNE  11) 

énergique  1  Mais,  loin  de  les  combattre,  le  despotisme 
de  la  cour  de  Vienne  les  protège,  les  entrelient,  parce 
qu'il  y  trouve  un  appui. 

L'empereur  François  disait  aux  professeurs  de 
Laybach  «  qu'il  n'aimait  pas  les  savants.  »  Cette  dé- 
claration naïve  résume  parfaitement  les  tendances  du 
gouvernement  autrichien.  Qu'on  s'instruise  pour  de- 
venir manufacturier,  mécanicien,  agriculteur,  il  le 
permet  volontiers;  mais  qu'on  aspire  à  devenir 
homme  d'État  ou  philosophe,  voilà  ce  qui  Talarme  et 
l'irrite.  Ce  n'est  pas  qu'il  soit  oppresseur  :  la  tyrannie 
ne  lui  est  pas  nécesiaire.  Le  pouvoir,  en  Autriche, 
est  d'une  douceur  incontestable,  il  est  paternel  et  at- 
tentif à  tout  ce  qui  concerne  le  bien-être  du  peuple; 
mais  il  est  profondément  matérialiste,  et  dans  son 
matérialisme,  il  se  montre  immobile.  On  comptait  en 
Bohême  vingt-six  établissements  consacrés  à  l'ensei- 
gnement des  sciences  et  des  lettres  :  on  a  réduit  ce 
nombre  à  dix-huit,  et,  pendant  ce  temps,  on  créait  des 
écoles  industrielles  à  Nakonitz  et  à  Neichenberg.  Au 
point  de  vue  des  intérêts  matériels,  de  semblables  ten- 
dances sont  fort  bonnes  assurément,  mais  elles  ne 
conduisent  pas  à  Tempire. 
Malheureusement  pour  le  pays  qu'il  gouverne,  M.  de 

'  Metternich  est  un  esprit  sans  clairvoyance  et  sans 
portée.  Eh  quoi  !  il  n'a  pas  compris  qu'en  matérialisant 

'  l'Autriche,  il  couronnait  la  Prusse  ;  qu'en  repoussant 
vers  le  Nord  la  foule  redoutable  et  passionnée  des 


20  LA   FRANCE   ET   l'ALLEMAGNE 

savants,  des  poëtes,  des  philosophes,  des  penseurs,  il 
ôtait  à  l'Autriche  le  sang  et  la  vie  !  Il  n'a  pas  compris 
que  la  Prusse,  appuyée  sur  sa  forte  organisation  mili- 
taire, serait  véritablement  irrésistible,  le  jour  où  en 
elle  seule  rayonnerait  le  génie  allemand  l  Vienne  s'ou- 
blie dans  son  repos,  Berlin  s'agite  sous  les  armes; 
Vienne  s'amuse,  Berlin  pense.  Et  M.  de  Metternich 
n'a  pas  saisi  la  portée  d'un  tel  rapprochement  !  Sans 
doute  il  eût  été  très  difScile  de  communiquer  à  Au- 
triche un  mouvement  intellectuel  bien  décidé  ;  le 
caractère  autridhien  se  prête  peu,  on  en  doit  convenir, 
aux  expériences  fougueuses  :  il  suffirait, pour  le  prouver, 
de  rappeler  dans  quelle  stupeur  le  peuple  de  Marie- 
Thérèse  fut  jeté  par  les  essais  de  Joseph  il,  et  contre 
quelle  puissance  inerte  ils  échouèrent,  et  comment 
périt  l'œuvre  de  ce  grand  homme  dépaysé.  Mais,  sans 
remuer  tout  ce  que  remua  Taudace  de  Joseph  II,  sans 
violenter  trop  ouvertement  la  quiétude  autrichienne, 
M.  de  Metternich  n'aurait-il  pas  dû  faire  quelques 
efforts  pour  associer  son  pays  aux  tentatives  de  l'es- 
prit  allemand?  Frédéric  II,  qui  était  un  despote,  et 
qui,  de  plus,  professait  pour  la  littérature  nationale 
un  souverain  mépris,  s'était  bien  gardé  cependant  de 
décourager  la  pensée  en  Prusse.  Averti  par  l'instinct 
du  génie,  il  favoriï^a  dans  ses  États  la  liberté  d'écrire, 
.  sachant  bien  que,  si  la  liberté  est  un  danger,  elle  est 
aussi  une  force.  «  Peu  m'importe  qu'on  raisonne, 
«  disait-il,  pourvu  qu'on  obéisse.  »  Mot  profond  qui, 


• 


LA   FRANCE   ET   l'aLLEMAGNE  21 

tout  en  révélant  le  despote,  révélait  Thomme  supé- 
rieur !  Mais  M.  de  Metternich  ne  s'est  pas  trouvé  en 
état  d'atteindre  à  cette  hauteur.  Dans  sa  haine  aussi 
étroite  qu'obstinée  contre  la  souveraineté  de  Tintelli- 
gence,  il  a  laissé  la  Prusse  s'emparer  du  sceptre  intel- 
lectuel. Or,  qui  domine  dans  le  monde  des  idées  n'est 
pas  éloigné  de  dominer  dans  celui  des  intérêts. 

Aussi,  que  voyons-nous?  Loin  de  s'étendre  en  Alle- 
magne, l'Autriche  en  sort.  De  plus  en  plus,  elle  devient 
étrangère  à  son  propre  passé  ;  de  plus  en  plus,  elle 
penche  vers  Tltalie,  qui  la  repousse.  De  sorte  qu'il  n'y 
a  pas  aujourd'hui  de  pays  moins  allemand  que  celui 
où  Ton  a  vu  siéger,  durant  plusieurs  siècles,  l'unité 
allemande!  Et  ce  qu'il  y  a  de  plus  singulier,  c'est  que 
M.  de  Metternich,  qui  tend  si  manifestement  à  déna- 
tionaliser son  pays,  se  donne  pour  l'homme  des  vieilles 
traditions  et  marche  au  premier  rang  des  prétendus 
ministres  conservateurs  ! 

G* en  est  assez  pour  démontrer  que  l'Autriche  est 
incapable  d'initiative.  L'initiative,  elle  appartient  évi- 
demment à  la  Prusse,  et  elle  lui  appartient  parce  que 
son  despotisme  n'a  eu  peur  des  idées  que  dans  une 
certaine  sphère.  Qu'il  se  soit  montré  hostile  à  la 
pensée  dans  toute  application  à  la  politique  du  moment 
et  à  la  pratique  des  affaires,  on  ne  le  peut  nier;  mais 
ces  gigantesques  luttes,  provoquées  par  de  glorieux 
penseurs  dans  Tarèno  de  l'idéalisme  pur,  il  les  a 
encouragées,  il  a  su  y  applaudir.  Et  c'était  beaucoup. 


A 


22  LA  FRANGE  ET  L' ALLEMAGNE 

Par  là,  en  effet,  il  a  concentré  sur  la  Prusse  Tatten- 
tîoD  de  TEurope,  et  il  a  fini  par  faire  tenir  toute  l'Ai- 
lemagne  pensante  dans  Berlin. 

D'ailleurs,  les  débats  philosophiques  dont  nous  par- 
lons n'ont  pas  été  des  batailles  purement  fantastiques, 
livrées  au  sein  des  nuages;  ils  ont  efficacement  con- 
tribué au  réveil  de  la  patrie  allemande  en  1813.  Con- 
voquée par  la  philosophie,  la  jeunesse  des  universités 
se  trouva  réunie,  et  prête  à  passer  sous  la  tente.  Elle 
s'exalta  dans  l'étude,  elle  s'enflamma  dans  la  dispute  ; 
par  la  grandeur  épique  de  leurs  systèmes,  par  la  har- 
diesse étrange  de  leurs  fantaisies,  ses  professeurs  lui 
soufflèrent  un  orgueil  national  que  la  présence  de  la 
domination  étrangère  irrita  jusqu'au  délire.  Il  y  eut 
parfois  dans  la  voix  de  Fichte  quelque  chose  des 
accents  de  Tyrtée,  et  Ton  peut  affirmer  que  ce  fut  la 
philosophie  allemande  qui  combattit  à  Leipsick, 

Gela  seul  devait  donner  à  la  Prusse  un  ascendant 
notable.  Et,  depuis,  comme  elle  a  su  l'accroître I  II 
n'est  pas  jusqu'à  l'irrégularité  de  ses  possessions,  bizar- 
rement coupées  par  des  enclaves,  qui  n'ait  servi  à 
faciliter,  à  multiplier  ses  rapports  avec  les  divers  Etats 
de  la  Confédération,  rapports  qu'elle  a  si  merveilleu- 
sement mis  à  profit.  Car,  tandis  que  l'Autriche  allait 
s'égarant  vers  le  Midi  et  semblait  hésiter  dans  son 
choix  entre  l'élément  germanique  et  l'élément  étran- 
ger, la  Prusse  pénétrait,  par  tous  les  côtés  à  la  fois, 
dans  le  cœur  de  la  Germanie.  Non  contente  d'enve- 


LA   FRANCE   ET   l'aLLEMAGNE  23 

lopper  les  petits  États  semés  et  comme  perdus  sur  son 
territoire,  dans  sa  ligne  de  douanes,  elle  attirait  suc- 
cessivement à  elle,  au  moyen  de  cette  ligne  incessam- 
ment reculée  et  agrandie,  la  Hesse  rhénane,  la  Hesso 
électorale,  la  Bavière,  le  Wurtemberg,  la  Saxe,  le 
grand-duchédeBade...  toute  l'Allemagne  enfin,  moins 
r  Au  triche.  Aujourd'hui,  l'Association  des  douanes 
allemandes  touche  à  ses  dernières  limites,  et,  sur 
l'excellence  de  ses  résultats,  il  n'y  a  plus  de  doute  pos- 
sible. Tel  État  de  la  Confédération  qui  voyait  son  indus- 
trie resserrée  dans  un  marché  où  elle  étouffait,  déve- 
loppe son  activité  sur  un  marché  de  plus  de  vingt  mil- 
lions de  consommateurs  ;  et  la  source  des  richesses, 
qui,  en  Allemagne,  avait  été  à  la  veille  de  se  tarir, 
s'est  élargie  tout  à  coup  d'une  façon  extraordinaire. 
Or,  à  quelle  puissance  sont  dus  les  bienfaits  du  régime 
nouveau?  A  la  Prusse.  Et  où  siège  le  bureau  auquel 
est  envoyé  le  tableau  des  taxes  levées  sur  chaque  ter- 
ritoire ?  A  Berlin.  Berlin  réunit  donc  tous  les  éléments 
de  la  force  :  la  science,  l'organisation  militaire,  le 
commerce. 

Arrivée  là^  il  est  clair  que  la  Prusse  ne  peut  s'ar- 
rêter. Reste  à  savoir  ce  que  les  amis  de  la  liberté  per- 
draient à  voir  l'Allemagne  devenir  tout  à  fait  prus* 
sienne,  et  le  problème  de  Tunité  allemande  se  résoudre 
on  faveur  d'une  monarchie  absolue. 

La  question  est  délicate,  je  le  reconnais;  elle  est  de 
nature  à  émouvoir  plus  d'un  cœur  généreux.  Voyons 


24  LA   FRANCE   ET   L'aLLEMAGNE 

pourtant  jusqu'à  quel  point  il  oonvient  de  se  préoc- 
cuper de  ce  qu'elle  paraît  contenir  d'effrayant. 

Je  ne  rappellerai  pas  qu'au  Congrès  de  Vienne  la 
Prusse  plaida  la  cause  des  idées  libérales,  et  qu'au 
sein  de  la  Diète  elle  a  toujours  eu  soin  de  rejeter  sur 
rAutriche  l'odieux  des  mesures  adoptées  contre  la 
liberté  :  il  y  aurait  de  l'enfantillage  à  prendre  au 
sérieux  ces  témoignages  d'une  ambition  hypocrite.  Le 
gouvernement  prussien  est  un  gouvernement  despo- 
tique :  il  faut  le  haïr  comme  tel.  Mais  ici  se  présente 
un  rapprochement  dont  il  est  commandé  au  publlciste 
de  tenir  compte. 

En  Autriche^  le  despotisme  est  d'une  étonnante 
sérénité.  A  la  franchise  de  ses  allures,  à  la  naïveté  de 
son  langage,  à  son  caractère  patriarcal,  à  sa  popula- 
rité presque,  on  sent  qu'il  a,  dans  le  pays,  des  racines 
naturelles  et  profondes. 

En  Prusse,  au  contraire,  le  despotisme  est  inquiet, 
il  est  cauteleux,  il  est  obligé  de  prendre  la  société  de 
biais,  il  porte  un  masque.  C'est  qu'il  ne  vit  là  que 
d'une  vie  factice  et  d'emprunt  ;  c'est  qu'il  n'a  rien  là 
d'énergique,  rien  de  durable.  Eh  I  pourrait-il  donc  eu 
être  autrement?  Allez  à  Berlin  :  à  côté  de  Tarsen  ^ 
voici  l'université;  de  ce  côté  sont  les  soldats,  de  cj 
côté  les  savants.  Si  la  guerre  s'accommode  d'une  régu- 
larité grossière  et  lourde,  la  science  veut  la  sponta- 
néité et  le  mouvement.  Autre  considération  :  la  Prusse 
est  protestante.  Le  Brandebourg  se  leva  le  premier,  au 


LA   FRANCE   ET   l'aLLEMAGNE  25 

cri  de  révolte  du  ^seizième  siècle  contre  Rome,  il  est 
devenu  le  plus  puissant  foyer  de  la  réforme  dont  il 
semble  protéger  le  berceau.  En  peu  de  temps,  vous 
allez  de  Postdam  à  Wittemberg,  de  la  ville  de  Fré- 
déric à  celle  de  Luther.  Le  despotisme  pourrait-il 
s'établir  définitivement  dans  un  pays  où  le  libre  examen 
a  été  proclamé,  il  y  a  trois  siècles,  avec  une  impétuosité 
sans  égale?  A  la  vérité,  le  protestantisme  déploya,  dès 
le  principe,  une  intolérance  non  moins  brutale  que  le 
catholicisme  lui-même.  Après  avoir  maudit  les  ordon- 
nances d'intérim,  par  lesquelles  Charles-Quint  pré- 
tendait leur  imposer  le  rituel  catholique,  les  protes- 
tants, inconséquence  odieuse  I  prétendirent  à  leur  tour 
courber  toutes  les  têtes  dissidentes  sous  le  niveau  de 
leurs  formules  et  de  leurs  interprétations  ;  cette  Bible, 
que  Luther  avait  traduite,  pour  que  chacun  la  pût  exa- 
miner, il  ne  fut  pas  loisible  à  chacun  de  la  comprendre 
selon  les  lois  de  son  intelligence;  et,  au  commencement 
du  dix-septième  siècle,  Grell  mourut  à  Dresde  de  la 
mort  des  scélérats,  pour  n'avoir  pas  partagé  les 
croyances  luthériennes  Hur  la  présence  réelle.  Mais 
qu'importe  ?  Les  passions  humaines  ont  beau  fausser 
les  conséquences  d'un  principe  :  les  conséquences  pas- 
sent ;  le  principe,  dans  ce  qu'il  a  de  nécessaire,  résiste 
et  survit. 

Aussi  bien,  pourquoi  se  le  dissimuler?  L'Allemagne 
n'aurait  pas  la  liberté  par  cela  seul  qu'elle  serait  entrée 
dans  la  route  qui  doit  l'y  conduire.  On  a  dit  :  «  La  vie 

3 


2(5  LA  FRANCE   El^   L*ALLEMAGNE 

est  un  combat.  »  Le  mot  s'applique  aux  peuples  comme 
aux  individus. 


IV 


LES  ALLEMANDS  PEUVENT-ILS  PAR  EUX-MÊMES,  ET 
EN  S'iSOLANT  DE  LA  FRANCE,  ARRIVER  A  LA  VRAIE 
LIBERTÉ  ? 

Pour  répondre  à  cette  question,  il  est  nécessaire  de 
se  rendre  un  compte  exact  de  l'état  moral  de  l'Alle- 
magne, et  d'y  étudier  la  filiation  des  systèmes  philo- 
sophiques. 

L'Allemagne  savante  a  pris  bien  souvent,  il  est 
impossible  de  le  nier,  l'obscurité  pour  la  profondeur, 
le  pédantisme  des  formes  pour  la  nouveauté  des  idées  ; 
semblable  à  la  sibylle  antique,  elle  a  fondé  en  partie 
son  autorité  sur  le  mystère  dont  elle  avait  soin  de 
s'entourer.  Il  est  donc  tout  simple  qu'elle  ne  soit  point 
parvenue  à  s'imposer  à  ce  génie  français^  admirable 
surtout  par  la  précision  et  la  netteté.  Et  toutefois,  le 
dédain  qu'on  affecte  parmi  nous  pour  la  métaphysique 
allemande,  me  parait  injuste  autant  que  frivole.  Les 
destinées  des  empires  tiennent  plus  qu'on  ne  croit  à 
ces  débats  sur  le  moi  et  le  non*moi,  où  l'on  est  d'abord 
tenté  de  ne  voir  que  de  vaines  disputes  de  mots,  et» 


LA  FRANGE  ET  L'ALLEMAONE  27 

selon  Texpression  de  madame  de  Staël,  qu'une  gym- 
nastique de  Tesprlt.  Il  y  a  telle  école  dont  le  jargon 
doit  enfanter  inévitablement  ou  le  despotisme  ou  la 
liberté.  Un  rapide  exposé  des  diverses  phases  de  la 
[xhilosophie  allemande  éclaircira  ce  point. 

Chacun  sait  de  quelle  manière  Leibnitz  rectifia 
la  fameuse  formule  de  Locke  :  «  Il  n'y  a  rien  dans 
c  rintelligence  qui  n'ait  commencé  par  être  dans  les 
€  sens  »  —  €  Si  ce  n'est  l'intelligence  elle-même,  » 
ajouta  Leibnitz.  Et  il  n'en  fallut  pas  davantage  pour 
montrer  combien  était  facile  à  ébranler  la  philosophie 
qui  rapporte  à  nos  sensations  Torigine  de  toutes  nos 
connaissances. 

Mais  Leibnitz  n'avait  fait  que  proclamer  l'indépen- 
dante activité  de  l'âme,  sa  spontanéité  :  Kant  l'ana- 
lysa. 11  reconnut  que  l'intelligence  avait  ses  lois,  lois 
inhérentes  à  sa  nature,  lois  nécessaires^  et  dominant 
l'influence  des  objets  extérieurs.  Est-ce  le  monde  exté- 
rieur, par  exemple,  qui  fournit  à  l'intelligence  les 
notions  de  temps,  d'espace,  d'unité, de  pluralité, etc.  ?... 
Non,  disait  Kant  :  car  si  ces  notions  n'existaient 
pas  dans  Tes  prit  indépendamment  de  l'expérience, 
si  elles  ne  formaient  pas  en  quelque  sorte  l'es- 
sence de  notre  esprit,  n'est-il  pas  évident  que  l'expé- 
rience elle-même  ne  serait  qu'un  chaos,  et  que  les 
objets  extérieurs  nous  apparaîtraient  comme  noyés 
dans  une  effroyable  confusion  ?  Si  l'expérience  nous 
sert,  si  les  sensations  nous  instruisent,  c'est  parce 


28  LA   FRANCE   ET   l'ALLEMAGNE 

que  Tesprit  possède  intrinsèquement  le  pouvoir  de  s'en 
approprier  les  enseignements,  au  moyen  de  certaines 
notions  qui  lui  sont  propres,  telles  que  les  notions  de 
temps,  d'espace,  d'unité,  de  pluralité,  etc.  Ainsi, 
Kant  assignait  deux  sources  à  nos  connaissances  : 
l'une  située  dans  l'homme  intérieur,  l'autre  située  par- 
tout dans  la  nature  ;  il  n'admettait  pas,  comme  Wolf, 
l'exagérateur  de  Leibnitz,  que  tout  vînt  de  l'intelli- 
gence ;  mais  il  n'admettait  pas  non  plus,  comme  Locke, 
que  tout  vînt  de  l'expérience  et  des  sens  ;  en  un  mot, 
il  distinguait  les  idées  subjectives,  celles  qui  naissent 
du  dedans,  et  les  idées  objectives,celle8  qui  naissent  du 
dehors.  Mais,  tout  en  traçant  la  séparation,  il  n'avait 
garde  de  méconnaître  le  lien  ;  et  c'était  de  l'applica- 
tion des  lois  de  l'entendement  aux  objets  extérieurs 
qu'il  faisait  dériver  la  science. ..  Je  me  trompe  ^  il  n'en 
faisait  dériver  que  la  science  du  monde  visible.  Car  — 
et  il  faut  bien  noter  ceci  —  Kant  déclarait  la  raison 
incompétente  en  tout  ce  qui  touche  aux  questions  de 
libre  arbitre,  d'immortalité  de  Tâme,  etc.,  questions 
dan,-^  lesquelles,  suivant  lui,  le  pour  et  le  contre  se 
pouvaient  soutenir  par  des  arguments  également  va- 
lables, et  qui  ne  relevaient  que  du  sentiment,  de  la 
conscience. 

Kant  détruisait  donc,  on  en  peut  juger,  l'impor- 
tance de  la  métaphysique,  ou  plutôt  il  en  niait  radi- 
calement la  légitimité.  En  se  servant  de  la  raison 
pour  lui  assigner  des  bornes,  en  employant  le  raison- 


LA.   FRANCE   ET   l'ALLEMAGNE  29 

nement  pour  prouver  qu'il  y  avait  des  choses  sur  les- 
quelles le  raisonnement  n'a  pas  de  prise,  le  célèbre 
auteur  de  la  Critique  de  la  raison  pure  laissait  subsis- 
ter Tempire  de  la  foi  à  côté  de  celui  de  la  logique.  Il 
rapportait  la  science  à  l'esprit,  la  morale  à  la  con- 
science. Il  n'y  avait  là  ni  mysticisme  ni  matérialisme. 
Et  si  l'Allemagne  eût  pu  rester  dans  cette  voie,  que 
de  discussions  dévorantes  ne  se  serait-elle  pas  épar- 
gnées, et  quels  doutes  cruels  ! 

Mais  Kant  n'avait  rendu  à  la  majesté  de  la  raison 
qu'un  hommage  incertain  et  restrictif  :  Fichte,  avec 
une  incroyable  audace,  déclara  sans  limites  la  souve- 
raineté dont  Kant  avait,  d'une  main  prudente,  resserré 
le  domaine.  Dans  la  théorie  de  Fichte,  l'être  absolu  ce 
fut  la  raison  ;  et  la  nature,  devenue  tout  à  coup  une 
fiction  gigantesque,  ne  fut  plus,  de  son  côté,  qu'une 
création  de  cet  être  absolu.  Jamais  on  n'avait  donné  à 
l'idéalisme  de  telles  proportions.  L'homme  qui  pense, 
voilà  l'univers  de  Fichte. 

Une  réaction  était  inévitable  :  cet  être  absolu  que 
Fichte  faisait  consister  dans  l'homme  intérieur, 
M.  Schelling  se  demanda  pourquoi  il  ne  serait  pas 
répandu  dans  la  nature  tout  entière .  Mais  l'être  ab- 
solu, ou  la  raison  absolue,  ou  Dieu,  pouvait-il  exister 
de  la  même  façon  ?  Dans  la  nature,  Têtre  absolu,  ou 
Dieu,  n'avait  pas  conscience  de  lui-même,  ne  se  con- 
naissait pas,  tandis  que,  dans  l'homme,  il  arrivai^,  à 
se  connaître. 

3. 


30  Lk  FKANCE   ET   L*ALLEMA6N£ 

Qa^onrapproclie  maintenant  Tane  de  Pautre  les  trois 
philosophies  que  Je  Tiens  d'indiquer,  et  qu'on  pèse 
l'influence  de  chacune  d'elles  sur  la  morale,  sur  la 
politique,  sur  la  littérature,  sur  les  arts  :  ce  sont  trois 
mondes  entièrement  divers. 

Sous  l'influence  de  la  méthode  de  Kant,  tout  sera 
réglé  et  contenu  dans  une  juste  mesure. 

Sous  Tempire  du  système  de  Flchte,  quintessence 

de  l'abstraction,  toutes  les  manifestations  de  la  vie 

sociale  présenteront  quelque  chose  de  sec,  d'austère, 

de  rigoureux;  dans  la  politique,  pas  d'élan  ;  dans  la 

littérature,  pas  de  poésie  ;  dans  les  arts,  pas  de  cou- 
leur. 

Avec  le  panthéisme  de  M.  Schelling,  au  contraire, 
l'imagination  reprendra  ses  ailes  ;  la  nature  se  trou- 
vant remplie  de  Dieu  et  sœur  de  l'intelligence,  on  la 
respectera  dans  son  essance  auguste  ;  on  se  saturera 
des  sensations  qu'elle  procure  ;  on  célébrera,  en  tous 
sens  et  avec  enthousiasme,  ses  magnificences,  ses 
bienfaits.  Et  puis,  Tomniprésence  de  Dieu  combattant 
reflet  des  démarcations  sociales,  les  idées  de  nationa- 
lités distinctes  iront  s'aflaibliseant  de  jour  en  jour. 
La  politique  aura  une  force  d'expansion  extraordi- 
naire; la  morale  se  confondra  avec  la  poésie;  la  litté- 
rature deviendra  resplendissante;  les  arts  n'expri- 
meront plus  que  les  rêves  merveilleux  de  l'imagination. 
Mais  aussi,  lapensée  humaine  flottera  dans  les  nuages  ; 
les  énergiques  sentiments  auront  fait  place  à  de  vagues 


LA   FRANCE   ET   l' ALLEMAGNE  31 

et  maladives  aspirations  ;  la  patrie  sera  trop  sacrifiée 
à  une  ivresse  de  cosmopolitisme,  âlle  des  songes  ;  et 
ceux  qui  s'étaient  plongés  avec  délices  dans  Textase 
finiront  par  se  débattre  avec  angoisse  dans  la  satiété  de 
l'infini.  Werther,  René,  Obermann,  c'est  le  panthéisme 
qui  vous  a  créés  !  Et  de  quel  amer  enchantement  n'est 
pas  victime  la  société  que  révèlent  vos  tristesses  im- 
mortelles ! 

Poursuivons.  Le  Dieu  de  M.  Schelling  était  dispersé 
dans  rinfini.  Ce  n'était  donc  pas  un  Dieu  personnel, 
comme  celui  des  chrétiens.  Mais  comment  concevoir 
qu'un  Dieu  impersonnel  puisse  jamais  arriver  à  avoir 
conscience  de  lui-même?  Et  cependant  M.  Schelling 
avait  dit  que  Dieu,  dans  l'homme,  arrivait  à  se  con- 
naître. La  contradiction  était  manifeste.  Hegel  crut 
la  faire  disparaître  en  disant  que  Dieu  se  réalisait 
dans  une  infinie  variété  et  un  nombre  infini  de  per- 
sonnes finies.  Or,  quels  pouvaient  être  le  sens  et  la  va- 
leur de  cette  terminologie  obscure?  Dans  la  pensée  de 
Hegel,  Dieu  pouvait-il  parvenir  à  se  réaliser  complè- 
tement dans  rhumanité,  à  y  prendre  complètement 
connaissance  de  lui-même  ?  Mais  il  aurait  fallu,  pour 
cela,  qu'il  épuisât  l'infinie  variété  et  le  nombre  infini 
des  personnes  finies  destinées  à  servir  sa  réalisation  : 
hypothèse  inadmissible,  puisque  l'infini  qui  s'épuise 
cesse  d'être  l'infini.  Hegel  a-t-il  entendu  que  Dieu  ne 
parviendrait  jamais  à  se  réaliser  complètement  dans 
l'humanité,  tout  en  y  travaillant  sans  relâche  et  sans 


32  LA   FRANCE   ET   l/ ALLEMAGNE 

repos?  Mais qae  signifie  alors  ce  travail  immense,, 
perpétuel,  ce  travail  éternellement  douloureux  et 
éternellement  incomplet,  de  Dieu  pour  arriver  à  se 
posséder,  à  se  connaître,  à  exister,  enfin,  dans  sa  plé- 
nitude ?  Eh  quoi  1  ce  qu'il  y  aurait  de  plus  vrai  et  de 
divin  dans  l'histoire,  ce  serait  je  ne  sais  quel  fatal  et 
fantastique  acheminement  de  Dieu  vers  l'impossible 
possession  de  lui-même  !  Et  un  pareil  acheminement 
s'accomplirait  par  des  calamités  sans  fin,  par  des  tor- 
rents de  larmes  versées,  par  des  fleuves  de  sang  ré- 
pandu, par  l'incessante  destruction  des  foules  humai- 
nes! 

Quand  on  se  figure  les  trésors  d'intelligence  qu'un 
homme  éminent  a  dépensés  pour  produire  d'aussi 
affligeants  résultats,  on  demeure  frappé  de  stupeur. 
Et  c'est  bien  à  cela,  pourtant,  que  viennent  aboutir 
tant  de  travaux  qu'on  n'a  vantés  outre  mesure  que 
parce  que  des  formules  pompeusement  inintelligibles 
en  déguisaient  le  vide.  Il  est  si  facile  de  faire  croire 
aux  hommes  que  ce  qui  est  clair  est  superficiel  I  II  est 
si  facile  de  leur  faire  prendre  l'appareil  scientifique 
pour  la  science!.  Je  n'examinerai  pas,  à  l'exemple  de 
quelques  écrivains  français,  jusqu'à  quel  point  il  est 
permis  d'accuser  la  philosophie  allemande  de  plagiat, 
pour  mieux  glorifier  la  France.  Dieu  me  garde  de  vou- 
loir déprécier  les  savantes  écoles  d'outre  -Rhin  I  Con- 
venons seulement  que  l'originalité  apparente  de  beau- 
coup de  systèmes  ne  gît  que  dans  l'obscurité  de  leur 


i 


LA   FRANCK   ET   l'ALLEMAGNE  33 

enveloppe  ;  qu'on  est  surpris  d'arriver  à  des  idées  toutes 
simples  par  des  raisonnements  compliqués  à  l'excès  ; 
que  la  route  qui  conduit  aux  solutions  métaphysiques 
serait  utilement  abrégée,  sans  ce  malheureux  pen- 
chant qu'ont  la  plupart  des  hommes  à  se  payer  de  mots 
mystérieux,  et  à  s'agenouiller  devant  ce  qu'ils  ne 
peuvent  comprendre. 

La  vérité  est  que  la  doctrine  de  Hegel  confinait  à 
l'athéisme  ;  et  ce  fut  l'athéisme  que  les  plus  fervents 
d'entre  les  disciples  de  Hegel  recueillirent  dans  son 
héritage.  Interrogez  aujourd'hui  les  hégéliens  dé  la 
nouvelle  école,  ils  vous  répondront  sans  détour: 
«  Nous  sommes  de  loyaux  athées.  »  M .  Strauss,  dans 
sa  vie  de  Jésus-Christ,  avait  presque  réduit  le  fait 
chrétien  aux  proportions  d'un  symbolisme  :  on  a  fini 
par  trouver  que  M.  Strauss  manquait  de  hardiesse,  et 
il  s'est  vu  attaqué  pour  n'avoir  pas  rompu  assez  bru- 
talement encore  avec  les  vieux  scrupules  I  On  juge  si 
M.  Schelling  est  épargné  par  la  jeune  Allemagne,  lui 
qui  admet,  Tun  après  l'autre,  tous  les  dogmes  du  chris- 
tianisme I  Et  du  reste,  que  M.  Schelling  succombe  à 
son  impopularité,  c'est  justice  sans  doute:  n'a-t-il 
pas  renié  dernièrement  son  ancien  système,  sous  pré- 
texte de  le  compléter  en  le  corrigeant  ?  N'a-t-il  pas 
cherché  à  rétablir  dans  les  croyances  la  personnalité 
de  Dieu  qu'il  avait  si  fort  contribué  à  en  bannir?  Et 
la  sincérité  de  pareil  retours  n'est-elle  pas  à  bon  droit 
suspecte  à  ceux  qui  savent  combien  est  douce  l'exis- 


34  LA  FRANCE   ET   l'aLLEMAGNE 

tence  qu'ofTre  à  M.  Schelling  là  ville  da  catholicisme, 
cette  énervante  et  dévote  Munich,  au  sein  de  laquelle 
est  aussi  venu  s'amortir  le  fougueux  génie  de  Gœrres  ? 

Aussi  croyons -nous  que  M.  Pierre  Leroux  s'est 
noblement  trompé,  lorsqu'à  la  nouvelle  du  voyage  de 
M.  Schelling  à  Berlin,  il  a  poussé  un  cri  d'espérance. 
M.  Pierre  Leroux,  ce  grand  et  généreux  esprit,  ne 
pouvait  pas,  ne  devait  pas  croire  aisément  que 
M.  Schelling  renoncerait  à  une  partie  de  son  passé, 
et  qu'il  reculerait  dans  la  carrière  par  lui-même  ou- 
verte à  la  jeunesse.  Mais  les  faits  aujourd'hui  n'ont- 
ils  pas  prononcé  ?  Que  nous  a  valu  de  nouveau  le 
cours  de  M.  Schelling  à  Berlin  ?  En  proclamant  lln- 
8uf9sanced6  la  méthode  historique,  M.  Schelling  a- 
t^ii  fait  autre  chose  que  détruire  son  propre  ouvrage, 
sans  oser  toutefois  le  condamner  d'une  manière  radi- 
cale? 

Quoi  qu'il  en  soit,  l'athéisme  en  philosophie  corres- 
pond à  l'anarchie  en  politique.  Chose  singulière! 
Après  avoir  parcouru  d'une  marche  haletante  les  es- 
paces de  la  métaphysique,  voilà  que  TAUemagne  se 
trouve  ramenée  à  notre  dix-huitième  siècle  !  G*est 
le  baron  d'Holbach  qu'on  recommence  de  l'autre  côté 
du  Rhin. 


lA  FKANGE  ET  L*ALL£MAaN£  35 


A  QUBLLKS  CONDITIONS  L*ALLIANGB  INTELLECTUELLE  DE 
L'ALLEMAGNE  ET  DE  LA  FRANCE  PEUT  DEVENIR  FA- 
CONDE* 

Qae  rAIlemagne  eût  beaucoup  à  gaj^er  dans  le 
commerce  intellectuel  de  la  France;  c'est  certain» 
Ceci  nous  amène  naturellement  à  parler  d'un  projet 
dont  l'exécution  est,  dit-on,  prochaine.  Un  Allemand» 
bien  connu,  M.  Arnold  Ruge>  est  à  la  veille  de  fonder, 
parmi  nous,  une  revue  qui  aurait  pour  but  d'établir 
entre  la  France  et  TAUemagne  un  fraternel  échange 
de  sentiments  et  d'idées.  On  ne  saurait  trop  encoura- 
ger un  pareil  dessein  ;  mais,  pour  qu'il  porte^  une  Tois 
réalisé,  tous  les  fruits  qu'on  en  peut  attendre,  il  faut 
que  la  jeune  Allemagne  secoue  les  haines  auxquelles 
elle  a  eu  Timprudence  d'ouvrir  son  cœun 

Parlons  sans  détour  !  ce  qui  nous  a,  plus  que  toute 
autre  chose^  aliéné  T Allemagne ,  c'est  la  question  trop 
fieimeuse  delà  rive  gauche  du  Rhin.  Voyons  quels  sont 
nos  torts. 

Préférer  un  accroissement  de  territoire  à  Tamitié 
d'un  peuple  fort  et  généreux,  ce  serait,  je  me  bâte  de 
le  reeonnattre^  de  la  part  de  la  démocratie  française^ 


30  LA  FRANCE  ET  l'aLLEMAÛNE 

une  puérilité  coapable.  Le  militarisme  est  un  reste  de 
barbarie;  l'esprit  de  conquête  est  antiphilosophique. 
Si,  au  lieu  de  chercher  à  régner  par  la  pensée,  la 
France  cherchait  à  gouverner  par  le  glaive;  si,  au  lieu 
de  se  dévouer  à  la  liberté  des  peuples,  elle  nourrissait 
le  désir  de  les  courber  sous  le  joug  de  ses  victoires;  il 
est  évident  que  la  France  s*abaisserait  gratuitement 
dans  l'estime  du  monde  et  rapetisserait  à  plaisir  ses 
destinées* 

Aussi  les  Allemands  se  trompent-ils  d'une  manière 
étrange  quand  ils  se  figurent  la  démocratie  française 
impatiente  de  combats  et  prête  à  recommencer  l'aven- 
ture impériale.  Sans  doute,  parmi  les  démocrates,  il 
en  est  qui  rêvent  encore  de  gloire  purement  militaire  et 
de  domination  par  la  guerre  ;  mais  [ceux-là  ne  forment 
que  la  partie  la  moins  nombreuse  du  parti  démocra- 
tique français. 

D'où  vient  donc  qu'au  seul  souvenir  des  traités  de 
1815,  ce  parti  tout  entier  s'agite  et  frémit?  D'où  vient 
qu'en  entendant  prononcer  le  nom  de  Waterloo,  nous 
portons  tous  involontairement  la  main  à  la  place  où  le 
soldat  suspend  l'épée?  Cela  vient  de  ce  que  Waterloo 
ne  représente  à  nos  yeux  que  la  ligue,  un  moment 
heureuse,  de  tous  les  tyrans  de  l'Europe  ;  cela  vient 
de  ce  que  les  traités  de  1815  nous  apparaissent,  non 
comme  une  barrière  opposée  à  nos.  projets  d'agrandis- 
sement, mais  comme  la  consécration  du  plus  insolent 
brigandage  qui  fut  jamais.  Ëh  quoi!  nous  ne  pour- 


La  FRANCE  ET  L* ALLEMAGNE  ^7 

rions,  sans  encourir  le  reproche  de  vouloir  tout  enva- 
hir, protester  contre  l'œuvre  impie  du  Congrès  de 
Vienne!  Mais,  par  le  Congrès  de  Vienne,  la  France 
n'a  pas  été  seulement  contenue,  elle  a  été  dépouillée, 
emprisonnée,  livrée,  la  poitrine  nue,  aux  coups  d'une 
invasion  nouvelle.  La  formation  du  royaume  des  Pays- 
Bas,  celle  du  royaume  de  Sardaigne,  Thypocrite  décla- 
ration de  la  neutralité  suisse,  les  fortifications  d'Hu- 
ningue  abattues,  les  villes  de  Sarrelouis  et  de  Landau 
livrées  à  la  Prusse,  l'occupation  de  notre  sol  pendant 
trois  années  par  les  hordes  qui  l'avaient  teint  de  notre 
sang...  Je  n'achève  pas.  La  mesure  de  nos  humilia- 
tions et  de  nos  malheurs  fut  comblée  alors.  Et  qu'est- 
41  besoin  de  le  rappeler?  L'Angleterre  gagna  au  Con- 
grès de  Vienne  un  énorme  surcroît  de  puissance; 
l'Autriche  vit  passer,  en  1815,  sous  sa  domination  deux 
millions  d'âmes  qui,  en  1805,  ne  reconnaissaient  pas 
ses  lois  ;  la  Prusse  devint  plus  grande  et  plus  forte  que 
n'aurait  osé  la  rêver  Torgueil  de  Frédéric  II;   la 
Russie  se  fit  la  part  du  lion.  Et,  quant  à  la  France,  au 
milieu    de    tant  de  nations   rivales   démesurément 
agrandies,  ne  se  trouve-t-elle  pas  aujourd'hui  plus 
petite  qu'elle  ne  l'était  sous  Louis  XV  ? 
*    Encore,  si  son  abaissement  avait  profilé  aux  peu- 
ples! Mais  non.  Les  rois  seuls  ont  recueilli  Théritage 
de  ses  dépouilles  ;  et,  par  un  remarquable^  enchaîne- 
.ment,  toutes  les  nations  faibles  ont  été  malheureuses 
de'  nos  malheurs.  La  France  vaincue,  ce  fut  la  Pologne 


38  hk  FRANCE   ET   L'aLLEMAGNE 

sacriâée  à  la  Russie.  La  France  vaincue,  ce  fat  la 
Belgique  absorbée  par  la  Hollande.  La  France  vain* 
eue,  ce  fut  l'Allemagne  divisée  de  manière  à  dtre  plus 
aisément  opprimée  par  le  despotisme  de  rAutriche  uni 
au  despotisme  de  la  Prusse.  Car  enfin^  qu'ont-'ils  ga^* 
gné  à  rélan  de  1813,  ces  patriotes  allemands  qui  s'ar* 
mèrent  avec  tant  d'enthousiasme  contre  nous?  Le  Con* 
grès  de  Vienne  les  a  enchaînés.  La  victoire  leur  a  valu 
la  servitude;  et  la  France  s'est  vengée,  rien  qu'en  leur 
laissant  subir  les  lois  de  sa  défaite.  Tant  il  est  vrai 
que  les  revers  de  la  France  sont  des  revers  pour  la 
liberté  et  entament  la  civilisation  elle-même  1 

Que  l'Allemagne  ne  s'y  trompe  pas  :  la  question  des 
bords  du  Rhin  est  pour  la  France  non  pas  une  ques- 
tion d'agrandissement,  mais  une  question  de  défense 
hationale.  Il  n'y  a  pas  ici  esprit  de  conquête,  mais  be- 
soin de  sécurité.  La  situation  territoriale  que  les  trai- 
tés de  18i5.nous  ont  faite  ne  laisse^t-elle  pas^  du  côté 
de  la  Prusse,  nos  frontières  ouvertes  ?  Ne  fait-elle  pas 
dépendre  notre  capitale  d^une  marche  rapide  ?  Et  n'est- 
ce  pas  précisément  parce  que  nous  manquions  de  fron- 
tières, que  les  ennemis  de  la  civilisation  démocratique 
bnt  eu  un  prétexte  naturel  pour  embastiller  Paris,  et 
dans  Paris,  la  liberté  du  monde  1  Si  la  jeunesse  alle- 
mande à  laquelle  nous  nous  adressons  ici,  avait  la 
libre  disposition  d'elle-même;  si  l'Allemagne  n*était 
pas  dominée  par  la  Sainte-Alliance,  ohl  certes,  le  voi« 
tinage  de  la  Prusse  nous  inquiéterait  peu.  Mais,  c'est 


LA  FRANCE  ET  l'ALLEMAGNB  39 

au  gouvernement  prussien  que  nous  avons  affaire; 
c'est  son  despotisme  armé  qui  nous  touche;  c'est  le 
génie  malfaisant  des  anciennes  coalitions  qui,  par  la 
Prusse,  frappe  à  nos  portes.  Et  voilà  ce  qu'il  estimpos- 
sible  de  méconnaître.  Pourrions-nous  avoir  oublié  de 
quel  côté  la  Révolution  française  fut  attaquée  à  son 
berceau,  et  où  l'émigration  chercha  son  premier  refuge, 
et  quel  uniforme  portaient  ceux  que  firent  reculer  les 
conscrits  de  Dumouriez  ? 

Je  vais  plus  loin  :  si  la  Révolution  française  devint 
furieuse;  si  elle  sentit  le  terrible  besoin  de  se  compro^ 
mettre  à  jamais,  s'il  lui  avisa  de  se  montrer  à  TEu*^ 
rope  épouvantée,  avec  une  épée  dans  une  main  et  une 
hache  dans  l'autre;  si  elle  comprit  qu'hésiter,  pour 
elle,  c'était  périr,  est-ce  que  la  faute  n'en  fut  pas  à  la 
grandeur  même  de  ses  périls?  Les  journées  des  2  et  3 
septembre  auraient-elles  eu  lieu,. sans  la  nouvelle 
que  les  Prussiens  étaient  dans  Verdun  ?  Rappelons  la 
langage  des  envahisseurs  de  notre  pays.  «  La  villa 
«  de  Paris  et  tous  ses  habitants  sans  distinction, 
«  seront  tenus  de  se  soumettre  sur-le-champ  et  sans 
«  délai  au  roi ,  de  mettre  ce  prince  en  pleine  liberté 
«  et  de  lui  assurer,  ainsi  qu'à  toutes  les  personnes 
«  royales,  l'inviolabilité  et  le  respect  auxquels  le  droit 
«  de  la  nature  et  des  gens  oblige  les  sujets  envers  les 
«  souverains;  leurs  Majestés  Impériale  et  Royale 
«  rendent  personnellement  responsables  de  tous  les 
«  événements,  sur  leur  tête,  pour  être  jugés  militai- 


40  LA   FRANCE   ET   l' ALLEMAGNE 

«  rement,  sans  espoir  de  pardon,  tous  les  membres  de 
«  l'Assemblée  nationale»  du  département,  du  district, 
«  de  la  municipalité  et  de  la  garde  nationale  de 
«  Paris  ;  déclarant,  en  outre,  leurs  dites  Majestés,  sur 
a  leur  foi  et  parole  d'empereur  et  roi,  que  si  le  châ- 
«  teau  des  Tuileries  est  forcé  ou  insulté,  que  s'il  est 
«  fait  la  moindre  violence  à  leurs  Majestés  le  roi ,  la 
«  reine  et  la  famille  royale,  s'il  n'est  pas  pourvu 
«  immédiatement  à  leur  sûreté,  à  leur  conservation, 
«  à  leur  liberté,  elles  en  tireront  une  vengeance  à 
<  jamais  mémorable,  en  livrant  Paris  à  une  exécution 
«  militaire  et  à  une  subversion  totale. . .  »  On  n*a 
pas  oublié  quelle  formidable  réponse  fit  à  cette  provoca- 
tion la  Révolution  française.  Ce  fut  le  manifeste  d'un 
prince  allemand  qui  tua  Louis  XVI. 

Eh  bien  !  c'est  précisément  parce  que  nous,  démo- 
crates français,  nous  ne  voulons  pas  être  condamnés 
aux  effrayants  excès  qui  furent  imposés. à  nos  pères  ; 
c'est  précisément  parce  que  nous  gémissons  de  cet 
élan  de  fureur  auquel  un  peuple  ne  se  livre  pas  deux 
fois,  que  nous  voulons  une  France  forte.  Car  nous 
prévoyons  bien  que,  le  jour  où  notre  démocratie,  enfin 
victorieuse,  pariera  au  cœur  des  peuples,  les  rois 
s'armeront  et  se  ligueront  de  nouveau  pour  l'étouffer. 
Ne  devons-nous  pas  désirer  que  la  force  nous  dispense 
de  recourir  au  désespoir?  Et  la  force  pour  la  France 
démocratique,  est-ce  que  ce  n'est  pas  la  liberté  pour 
l'Allemagne  ? 


ik 


LA   FRANCE   ET    L'aLLEMAGNK  41 

Au  surplus,  nous  préserve  le  ciel  de  caresser  les 
projets  d'envahissement  qu'on  nous  suppose.  Entrer 
en  guerre  avec  TAllemagne  pour  lui  ravir,  par  vio- 
lence, la  rive  gauche  du  Rhin  !  En  vérité,  rien  n'est 
plus  loin  de  notre  pensée.  Mais  nous  croyons  que 
l'Allemagne  n'est  pas  moins  intéressée  que  la  France 
h  demander  l'abolition  des  traités  de  1815  et  le  rema- 
niement politique  de  la  carte.  N'y  aurait-il  pas  lieu, 
dans  ce  cas,  à  s'entendre  amiablement  sur  la  question 
en  litige,  au  moyen  d'arrangements  puisés  dans  Tin- 
térèt  bien  entendu  des  deux  pays  ? 

Dans  le  Congrès  de  Vienne,  un  plan  avait  été  pro- 
posé, qui  nous  eût  épargné  bien  des  débats,  s'il  eût  été 
suivi.  L'empereur  Alexandre  voulait  que  la  Pologne 
fût  rétablie  dans  son  indépendance,  avec  le  grand-duc 
Constantin  pour  souverain  ;  on  aurait  donné  la  Saxe 
à  la  Prusse,  pour  prix  de  la  Pologne  prussienne  ;  et 
on  aurait  indemnisé  le  roi  de  Saxe,  en  l'établissant 
sur  la  rive  gauche  du  Rhin.  Une  pareille  combinaison 
avait  pour  la  France  des  avantages  incontestables, 
puisqu'elle  lui  donnait  pour  voisine,  sur  la  frontière 
la  plus  menacée,  une  puissance  secondaire,  amie, 
constitutionnelle,  au  lieu  d'une  puissance  principale, 
despotique  et  hostile.  La  combinaison  échoua  contre 
les  intrigues  de  l'Angleterre,  suivie  dans  sa  haine  par 
la  perverse  médiocrité  de  M.  de  Talleyrand  ;  mais  on 
peut  voir  par  là  que  le  problème  ne  serait  pas  aussi 
difficile  à  résoudre  pacifiquement  qu'il  semble  au 

i      4. 


42  LA  FRANCE  ET   l'aLLEMAGNE 

premier  abord,  dans  Thypothêse  d'un  remaniement 
européen. 

Au  reste,  il  est  une  éventualité  qui  ôterait  à  la 
question  du  Rhin  une  partie  de  son  importance.  Que 
l'Allemagne  fasse  sa  révolution  :  nous  n'aurons  plus 
qu'à  nous  féliciter  de  son  voisinage.  Encore  une  fois» 
la  démocratie  française  n'est  pas  enrégimentée  pour  la 
conquête.  Attaquée,  elle  saurait  se  sauver  par  la 
victoire,  mais  l'esprit  d'envahissement  répugne  autant 
à  sa  nature  qu'à  ses  traditions  révolutionnaires.  Si  la 
Révolution  parut  sur  les  champs  de  bataille,  c'est 
qu'elle  y  fut  appelée  par  des  défis  dont  elle  avait  le 
droit  de  châtier  l'audace. 

c(  Pas  de  conquêtes,  disait  sans  cesse  Robespierre  ; 
armons-nous  de  la  propagande.  »  Et  pendant  que  les 
Girondins  criaient  aux  armes  î  .à  la  suite  de  Brissot, 
les  Montagnards  et  le  Club  des  Jacobins  prêchaient  la 
paix.  Il  est  vrai  que,  lorsque  la  guerre  fut  devenue 
inévitable,  les  Montagnards  la  soutinrent  avec  une 
vigueur  dont  rien  n'égalera  jamais,  dans  Thistoire, 
l'héroïsme  sauvage;  mais,  même  en  combattant,  la 
Convention  ne  cessait  de  déplorer  la  guerre  et  d'en 
appeler  à  l'union  philosophique  des  peuples.  Quant 
aux  armées  républicaines,  elles  ne  se  composaient  que 
de  citoyens  en  armes,  et  les  généraux  y  étaient  sou- 
mis à  des  commissaires  civils.  Tout  le  génie  révolu- 
tionnaire est  là.  Il  mettait  la  victoire  à  Tordre  du 
jour,  et  il  se  trouva  que  la  victoire  obéissait  plus 


LA  FRANCE  ET  l'aLLEMAGNE  43 

volontiers  au  sombre  enthousiasme  de  Couthon  qu'à 
l'expérience  militaire  de  Dubois-Crancé  I  Mais  le 
génie  révolutionnaire  était-il  le  génie  de  la  France  ? 
Oui,  sans  nul  doute.  La  France  est  faite  pour  agir  sur 
le  monde,  et  non  pour  s'imposer  à  lui  avec  violence. 
Elle  est  glorieusement  impuissante  à  s'établir  en  pays 
conquis.  Comme  le  Nil,  ce  qu'elle  semblait  devoir 
submerger,  elle  le  féconde,  et  elle  passe.  Les  baïon- 
nettes ont  fait  TEmpire  mais  la  Révolution  ne  s*est 
faite  qu'avec  des  piques. 

Je  résume  cet  article  : 

L'Allemagne  doit  marcher  à  la  liberté  par  l'unité. 

Elle  peut,  par  elle-même,  arriver  à  l'unité. 

Pour  devenir  véritablement  libre,  peut-être  aura» 
t-elle  besoin  de  la  France. 

Une  alliance  intellectuelle  entre  les  deux  peuples 
est  donc  une  chose  éminemment  désirable. 

Mais,  pour  qu'une  semblable  alliance  porte  ses 
fruits,  il  faut  que  les  patriotes  allemands  nous  témoi- 
gnent plus  de  confiance,  et  se  persuadent  bien  que  la 
orce  pour  nous,  c'est  pour  eux  la  liberté. 


A  ARMAND  BARBES 


APRES   SA   CONDAMNATION    PAR    LA   COUR    DE   BOURGES 


7  avril  iS^q, 

Mon  cher  Barbes,  ô  le  plus  généreux  des  amis  et  le 
meilleur  des  hommes  !  te  voilà  donc  replongé  dans  les 
cachots,  au  nom  de  cette  République  que  servirent 
toujours  si  vaillamment  ton  âme  altérée  de  justice  et  ton 
indomptable  esprit  !  Hélas  !  en  songeant  à  ce  que  tu 
vas  souffrir  encore  après  avoir  tant  souffert,  quel 
républicain,  digne  de  ce  nom,  ne  se  sentirait  le  cœur 
plein  de  sanglots  ? 

Je  ne  veux  point  parler  ici  de  la  cour  de  Bourges  : 
elle  t'a  condamné  pour  la  journée  de  mai  ;  aux  yeux 
de  tous  les  royalistes,  ton  crime  c'est  ta  vie  entière. 

Parce  que  ta  as  marché  d'un  air  mépri-ant  devant 
leurs  idoles  de  boue  et  leurs  oracles  menteurs  ;  parce 
que  tu  n'as  point  pensé,  à  l'exemple  d'un  sombre 


46  A  ARMAND   BARBES 

philosophe,  qae  des  millions  d'âtres  humains  dussent 
être  sacrifiés  à  la  prospérité  de  quelques-uns,  comme 
des  millions  de  glands  le  sont  à  la  beauté  des  grands 
chênes;  parce  que,  avec  Pascal  disant  :  «  L'humanité 
est  un  homme  qui  vit  toujours  et  qui  apprend  sans 
cesse,  »  tu  as  admis  le  dogme  de  la  solidarité  des  exis- 
tences  et  des  races;  parce  que,  attribuant  à  la  yérité 
seulement  et  à  la  jastice  le  don  d'immortalité,  tu  as 
cru,  d'une  foi  fervente  et  sublime,  à  Tinstabilité  des 
choses  injustes  et  à  la  possibilité  de  bannir  Figno- 
rance,  de  détrôner  le  mensonge,  de  détruire  la  misère, 
de  vaincre  le  mal;  parce  qu'au  Peuple,  que  tu  aimes 
et  pour  qui  tu  demandes  une  place  au  bonheur  ainsi 
qa'au  soleil,  tu  as  oflTert  en  holocauste,  tout  :  ta  jeu- 
nesse, ta  fortune,  ta  liberté,  ta  vie ,  ils  t'ont  maudit, 
ils  t'ont  frappé. 

Mais,  grâce  au  ciel,  les  hommes  prédestinés  appor- 
tent en  naissant  ce  qui  est  nécessaire  à  Taccomplisse- 
ment  de  leur  mission.  T'émouvoir  en  te  calomniant, 
t'humilier  en  t'infiigeant  la  peine  des  voleurs  et  des 
assassins,  firriter  ou  même  t'altrister  en  mettant 
contre  toi  de  leur  parti  le  garde-chiourme  et  le  bour- 
reau, voilà  ce  qui  est  au-dessus  de  leur  pouvoir.  Sous 
leur  domination,  combien  n'es-tu  pas  plus  puissant 
qu'eux,  toi  qu'ils  pourraient  tuer,  mais  non  troubler  ! 

Lorsqu'au  mois  de  juin  1839,  l'on  te  traîna  devant 
la  cour  des  Pairs,  ton  attitude  était  bien  celle  que  tu 
viens  de  garder  devant  la  haute  cour  !  A  l'homme  qui 


I 


À  ARMAND  BARBES  47 

t'interrogeait,  tu  répondis  :  <  Quand  l'Indien  est 
vaincu,  quand  le  sort  de  la  guerre  Ta  fait  tomber  au 
pouvoir  de  son  ennemi^  il  ne  songe  point  à  se  défen- 
dre, il  n'a  pas  recours  à  des  paroles  vaines  :  il  se  rési- 
gne, il  donne  sa  tête  à  scalper.  »  Et  le  lendemain, 
M.  Pasquier  n'ayant  pas  rougi  de  dire  que  tu  avais  eu 
raison  de  te  comparer  à  un  sauvage,  tu  repris  :  «  Le 
sauvage  impitoyable  n'est  pas  celui  qui  donne  sa  tête 
à  scalper,  mais  celui  qui  scalpe.  » 

Le  13  juillet,  vers  le  milieu  du  jour,  on  vit  arriver 
sur  la  place  Vendôme,  se  dirigeant  vers  la  Cbancelle- 
riOi  près  de  trois  mille  étudiants.  Ils  s'avançaient  d'un 
pas  grave,  en  silence,  la  tête  nue,  dans  Tordre  lugubre 
et  avec  le  recueillement  qui  préside  à  la  solennité  des 
funérailles.  C'était  pour  toi  qu'ils  venaient,  mon  cher 
Barbes,  car  on  t'avait  condamné  à  mort.  Non,  non^ 
jamais  consternation  ne  fut  semblable  à  celle  dont 
Paris,  ce  jour- là,  fournit  le  spectacle.  Les  ateliers  fu- 
rent abandonnés,  les  barrières  désertes,  les  places  pu^ 
bliques  et  les  rues  se  remplirent  de  silence  :  le  Peuple 
était  tombé  dans  une  amère  tristesse  I 

Toi,  cependant,  à  la  veille  de  monter  sur  l'échafaud,  tu 
étais  tout  entier,  parla  pensée,  à  tes  amis,  à  ton  parti, 
à  la  France,  et  tu  écrivais  à  Godefroy  Cavaignac  cette 
lettre  que  j'ai  retrouvée  entre  les  mains  d'un  des 
nôtres  et  qu'il  m'est  impossible  de  ne  pas  transcrire  : 
€  Mon  cher  Godefroy, 

t  Je  ne  veux  point  laisser  passer  ces  moments  su«> 


48  A    ARMAND   BAUHKS 

«  prêmes  sans  m'acquitter  d'un  devoir  envers  vous  ; 
«  car,  grâce  au  système  de  division  adopté  par  nos 
«  ennemis,  peut-être  ne  savez-vous  pas  combien  j'ho- 
«  nore  votre  dévouement.  Vous  pouvez  en  croire  la 
«  parole  d'un  homme  qui  va  mourir  pour  la  cause 
«  dont  vous  êtes,  comme  lui,  le  soldat.  J*ai  toujours 
«  professé  pour  vous  le  plus  grand  respect  et  la  plus 
«  vive  amitié,  je  puis  même  dire  que  j'ai  ressenti  pour 
«  votre  caractère  une  de  ces  sympathies  spontanées 
«  qui  font  aimer  sans  connaître.  Conservez  donc,  je 
«  vous  en  prie,  quelque  attachement  pour  ma  mé- 
«  moire  !  Bientôt,  sans  doute,  les  obstacles  qui  s'op- 
«  posent  à  la  marche  de  notre  chère  France  vers  le 
«  but  souverain  assigné  à  sa  nationalité  disparaîtront, 
«  et  le  jour  de  la  régénération  luira  pour  elle.  Puis- 
«  siez-vous  être  de  ceux  qui  dirigeront  ses  destinées 
«  futures  1  » 

Ainsi,  tandis  qu'à  cent  pas  de  la  prison,  des  mains 
sanglantes  clouaient  l'échafaud  où  tu  étais  attendu, 
c'était  vers  la  France  libre,  régénérée  et  glorieuse,  que 
montait  ton  âme  immortelle  I  Mais,  comme  il  te  res- 
tait encore  de  nobles  exemples  à  donner  sur  la  terre, 
et  que  le  peuple  n'avait  pas  encore  suffisamment,  sans 
doute,  bénéficié  de  tes  douleurs,  la  mort  ne  voulut  pas 
de  toi  ;  une  commutation  de  peine  fut  accordée  à  Paris 
en  deuil  ;  les  cachots  delà  monarchie  te  gardèrent, 
et,  depuis,  dans  ce  même  palais  du  Luxembourg  où 
Ton  t'avait  jugé  et  d'où   la  République  vengeresse 


A   ARMAND   BAKBËS  49 

venait  de  chasser  tes  juges,  il  nous  fut  donné,  à  Alber 
et  à  moi,  de  te  voir  revenir,  la  figure  altérée  par  dix 
années  de  souffrance,  mais  le  front  rayonnant,  l'œil 
plein  de  flamme,  aux  acclamations  du  Peuple  vain- 
queur. 

Il  luira  de  nouveau,  le  soleil  de  ces  grandes  jour- 
nées ! 

Ya,  laisse  nos  ennemis  traiter  de  démence  ta  ma- 
gnanime sagesse.  L'injustice,  l'oppression,  le  men- 
songe, le  mal,  voilà  la  folie!  Et  ils  l'auraient  compris 
déjà  si  le  propre  de  la  folie  n'était  pas  de  s'ignorer. 
Car  enfin,  quelle  misère  est  comparable  à  la  vôtre, 
malheureux,  qui  avez  pour  vous  une  armée  et  contre 
vous  votre  conscience  ?  E?t-ce  qu'en  effet  les  soulève- 
ments possibles  de  la  misère  ne  les  tiennent  pas  dans 
une  perpétuelle  anxiété  ?  Est-ce  que,  parmi  les  fantô- 
mes évoqués  par  leur  épouvante,  il  n'y  en  a  pas  un  qu'ils 
entrevoient  toujours,  toujours,  toujours, cherchant  du 
pnin  et  ne  trouvant  qu'un  fusil  ?  Est-ce  que—  demain^ 
—  ce  mot  de  nos  espérances,  n'est  pas  le  mot  de  leurs 
terreurs  ?  C'est  bien  en  vain  qu'ils  essayeraient  de 
s'étourdir  au  bruit  de  leurs  fanfares  ;  il  faut  qu'ils 
écoutent  avec  angoisse  le  silence  des  complots!  C'est 
bien  en  vain  qu'ils  s'étudieraient  à  se  faire  un  rem- 
part de  leur  propre  agitation,  semblables  à  ces  ani- 
maux qui,  menacés,  font  autour  d'eux  de  la  poussière 
et  s'y  cachent  ;  l'inapaisable  sentiment  du  péril  est  un 
supplice  qui  ne  se  supporte  pas. 

€ 


50  A  ARMAND   BARBES 

A  Texaltation  de  leurs  colères  je  mesure  leur  dé- 
tresse, et  par  le  nombre  de  baïonnettes  dont  ils  s'en- 
tourent, je  compte  leurs  tourments!  Oh  !  oui,  insensés 
mille  fois^  ces  hommes  qui  nepeuvent  même  pas,  comme 
les  coQvives  de  la  citadelle  de  Thèbes,  se  couronner  de 
fleurs,  parce  qu'il  n'y  a  plus  à  leur  portée  que  des  cou- 
ronnes ramassées  dans  laguerre  civile,  et  que,  s'ils  ve- 
naient à  se  les  poser  sur  la  tête,  le  saug  leur  coulerait 
sur  le  visage  !  Insensés  mille  fois,  ces  hommes  qui,  avec 
un  désespoir  farouche,  combattent  le  triomphe  d'une 
doctrine  qui  les  condamnerait.  ••  à  être  heureux  t 
Barbés,  Albert,  vos  persécuteurs  sont  vos  vengeurs  l 

Quant  aux  idées  qu'on  frappe  en  vous,  l'heure  ap* 
proche  qui  leur  doit  livrer  i*empire  du  monde.  Elles 
n'ont  point  commencé  avec  notre  siècle,  ces  idées 
puissantes.  Fondées  sur  la  notion  de  la  justice,  qui, 
par  essence^  est  immuable,  elles  sont  contemporaines 
de  Fesprit  humain.  C'est  pourquoi  elles  ont  eu,  à  ton* 
tes  les  époques  de  l'histoire,  des  apôtres,  des  soldats 
ou  des  prophètes.  Platon,  saint  Paul,  saint  Clirysos- 
tôme,  saint  Bazile>  Munzer,  Campanella,  Thomas 
Moms^  Morelly,  Jean- Jacques  Rousseau,  les  vaincus 
de  thermidor,  et,  au-dessus  d'eux  tous,  le  Crucifié, 
ont  marqué  leur  passage  à  travers  les  sociétés  humai- 
nes par  une  trace  ardente,  lumineuse,  que  rien  n'a  pu 
faire  disparaître,  et  qui  toujours  s'est  retrouvée  sous 
les  cadavres  des  victimes  dout  on  a  jonché  les  routes 
de  l'humanité  en  marche. 


A   ARMAND   BARBES  51 

'  Mais  ce  qui  distingue  de  ceux  qui  Tout  précédé  le 
siècle  où  nous  sommes,  ce  qui  constitue  son  origina- 
lité historique,  c*est  le  caractère  de  force  et  de  géné- 
ralité qu'ont  revêtu  des  doctrines  qui,  jusqu'ici, 
n'avaient  été  soutenues  que  par  des  penseurs  solitaires, 
de  mélancoliques  philosophes,  des  tribuns  méconnus, 
ou  des  sectes  rapidement  étouffées.  Le  penseur,  le  phi- 
losophe, le  tribun,  par  qui  a  été  reprise  l'impérissable 
tradition  de  l'égalité  fraternelle,  s'appelle  aujourd'hui 
en  France  le  Peuple.  Or,  pour  le  contenir,  leurs  ca- 
chots sont  trop  petits.  Nous  vaincrons, 

0  mon  cher  Barbes,  si  tu  savais  combien  l'affection 
que  je  t'ai  vouée  me  rend  cette  certitude  plus  précieuse 
encore  et  plus  douce  I  Je  n'ignore  pas  que  la  foi  pro- 
fessée dans  ton  sublime  discours  devant  le  tribunal  de 
Bourges  est  pour  toi  la  source  d'ineffables  consolations; 
que  c'est  là  ce  qui  te  rend  invincible  à  la  souffrance. 
Tu  as  été  doué  de  la  nature  des  héros,  de  la  nature 
des  martyrs,  et  je  connais  ton  cœur. 

Louis  Bl^ANC 


«X. 


L'EMPIRE  MOINS  L'EMPEREUR 


Janvier  1852 

Le  10  août  1849,  j'écrivis  à  Louis  Bonaparte  une 
lettre  que  je  crois  utile  de  réimprimer  aujourd'hui. 

Aux  considérations  qu'elle  contenait  sur  Timpossi- 
bilité  de  recommencer  TEmpire,  de  façon  à  Timplan- 
ter  dans  notre  pays,  je  n  ai  rien  à  changer,  absolu- 
ment rien.  Que  dis-je?  mes  convictions  à  cet  égard  ne 
furent  jamais  plus  vives  que  depais  Tacte  de  brigan- 
dage qui  vient  d'ensanglanter  Paris  et  de  scandaliser 
l'Europe. 

Qu'on  examine  ce  qu'il  en  a  coûté  pour  un  premier 
essai  ! 

Ilafalluarrêter  comme  un  vil  ramas  de  voleurs 
les  représentants  du  peuple  assemblés  ; 

n  a  fallu,  à  la  faveur  d'une  surprise  nocturne  et  en 

5. 


54  l'empire  moins  l'empereur 

yiolation  de  toutes  les  lois  de  la  justice^  saisir  à  domi- 
cile, garrotter,  jeter  pêle-mêle  dans  les  cachots  tout 
ce  que  Paris  comptait  d*hommes  éminents  par  les 
services  militaires,  par  le  talent,  par  la  science,  par 
le  génie  ; 

Il  a  fallu  se  créer  des  satellites  avec  de  lo'r  et  avec 
du  vin  ; 

Il  a  fallu  combattre  l'indignation  publique  à  coups 
de  canon ; 

Il  a  fallu  tuer  au  hasard  une  foule  de  citoyens 
iûoffensifs,  cribler  de  balles  les  maisons,  répandre 
le  sang  des  enfants  et  des  femmes,  assassiner  en 
grand  ; 

Il  a  fallu  publier  des  proclamations  pleines  d'im- 
postures, après  avoir  réduit  au  silence,  par  la  force, 
quiconque  aurait  pu  les  démentir  ; 

Il  a  fallu  se  parer  frauduleusement  d'adhésions 
qu'on  n'avait  pas  et  écrire  dans  une  liste  de  préten- 
due Commission  consultative  le  nom  de  citoyens  dont 
on  avait  l'impudence  d'étouffer  les  protestations  ; 

Il  a  fallu  couronner  la  violence  par  l'hypocrisie, 
enlever  le  Panthéon  au  culte  des  plus  chers  souvenirs 
de  la  patrie  et  descendre  jusqu'à  accepter  un  M.  de 
Montalembert  pour  complice  ; 

11  a  fallu  mettre  en  état  de  siège  la  France  presque 
tout  entière,  après  Tavoir  provoquée  à  la  guerre  ci- 
Yile  ; 

Il  a  fallu  profiter  odieusement  de  la  possession  êx- 


l'empire  moins  l'empereur   ,  55 

clusive  du  télégraphe,  du  monopole  usurpé  des  jour- 
naux, du  pouvoir  avilissant  d'ouvrir  les  lettres  pri- 
vées et  de  les  arrêter  au  passage,  pour  faire  croire  à 
des  scènes  de  viol  et  de  pillage  dans  les  départements, 
de  manière  à  ramener  la  bourgeoisie  en  la  trompant 
et  à  effrayer  l'Europe  ; 

—  Calomnie  atroce  !  Il  a  fallu  imputer  le  projet 
d'une  jacquerie  universelle  aux  socialistes,  comme  si 
le  socialisme  n'était  pas  l'antipode  du  système  absurde 
des  partageux^  système  sorti  de  la  propagande  men- 
songère d'une  réunion  fameuse ,  celle  de  la  rue  de 
Poitiers  ; 

11  a  fallu  confier  le  soin  d'écrire,  jour  par  jour, 
rhistoire  contemporaine  à  un  journal  qui,  le  lende- 
main de  l'insurrection  de  juin,  ne  parlait  que  de  poi- 
gnets de  gardes-mobiles  coupés,  et  du  vin  des  soldat 
empoisonné  par  les  vivandières  ; 

Il  a  fallu  combler  la  mesure  des  insolences,  en  ap- 
pelant le  peuple  à  voter  librement^  sous  le  règne  de  la 
Terreur  ; 

Il  a  fallu  composer  enfin  de  tous  les  genres  de  cri- 
mes réunis  le  grand  crime  de  l'Empire  essayé. 

On  peut  juger  de  la  valeur  et  de  la  durée  probable 
d'un  régime  dont  l'inauguration  a  nécessité  l'emploi 
de  pareils  moyens  ! 

Qu'on  médite  maintenant  sur  la  nature  du  suc" 
ces  obtenu. 

Il  est  très-vrai  que  le  cours  des  rentes  s*est  élevé, 


56  i/empire  moins  i/empereur 

comme  cela  avait  eu  lieu  à  la  nouvelle  de  la  défaite 
de  Waterloo,  comme  cela  a  eu  lieu  toutes  les  fois 
qu'un  immense  désastre  a  frappé  la  France.  Mais  par 
quels  hommes  Louis  Bonaparte  a-t-il  vu  saluer  l'op- 
probre de  sa  victoire  ?  Quelles  adhésions  empressées 
lui  a  values,  môme  Tégoïste  espoir  de  s'atteler  à  sa 
fortune  ? 

En  février  1848,  le  gouvernement  provisoire  n'était 
pas  encore  installé,  que  déjà,  d*un  commun  élan,  ac- 
couraient vers  lui  tous  les  pouvoirs  constitués,  toutes 
les  autorités  établies,  depuis  la  Cour  de  cassation  et 
la  Cour  des  comptes  jusqu'à  la  dernière  justice  de  paix. 
Il  n'avait  à  son  service,  copendaut^  ni  canons  braqués 
sur  les  places  publiques,  ni  armée  de  cent  mille  hom- 
mes, ni  loi  des  suspects.  Pas  un  journal  n'hésita,  on  se 
le  rappelle,  à  faire  acte  d'hommage  à  la  République  ; 
et  pourtant  la  liberté  de  la  presse,  loin  d'être  foulée 
aux  pieds,  avait  été,  dès  l'abord,  proclamée  absolue 
et  resta  telle  pendant  toute  la  durée  du  gouverne- 
ment provisoire. 

Ici,  quelle  différence  !  Louis  Bonaparte  n'est  pas 
plutôt  n'iaitre  souverain  de  Paris,  que  la  haute  cour 
de  justice  le  déclare  coupable  de  trahison  d'Élat.  Des 
hommes  tels  que  M.  Mole  ont  hâte  de  faire  savoir 
qu'ils  étaient  dignes  d'être  mis  en  prison  et  qu'il  n'a 
pas  dépendu  d'eux  de  ne  l'être  point.*  Des  hommes  tels 
que  M.  Léon  Faucher,  un  ministre  de  la  veille,  re- 
poussent à  l'égal  de  la  plus  humiliante  injure  Vhon^ 


l'empire  moins  l'empereur  57 

neur  de  figurer  parmi  les  conseillers  d'un  traître.  Des 
conseils  généraux  protestent.  La  magistrature  résiste. 
L'usurpateur  n'entend  monter  autour  de  lui  que  le 
bruit  des  voix  que  d'avance  il  avait  achetées,  et  il  est 
condamné  à  la  honte  d'enregistrer  l'approbation  de  je 
ne  sais  quelles  municipalités  obscures,  entre  une  let- 
tre de  M.  de  Montalembert  et  une  lettre  de  M.  Veuil- 
lot! 

Parlerai-je  des  illustrations  de  ce  coup  d*Btat,  du 
général  Leroy  dit  de  Saint-Arnaud^  do  M.  Fialin  dit 
de  Persigny  f  Napoléon,  pour  son  18  brumaire,  avait, 
en  tout  cas,  trouvé  d'autres  complices...  Ses  premiers 
collègues  furent  Roger-Ducos  et  Sieyès  qui  tous  les 
deux  étaient  du  gouvernement  qu'on  venait  de  renver- 
ser, et  nul  n'ignore  ce  que  pesait  alors  la  réputation 
de  Sieyès.  Napoléon  trouva  aussi  d'autres  ministres, 
et  à  l'instant  même,  Talleyrand  s'offrit,  Pouché  s'of- 
frit ;  or,  quelque  contestable  que  fût  la  moralité  de 
ces  personnages,  au  moins  n'étaient-ce  pas  des  aven- 
turiers. 

Ce  n'est  pas  que  Louis  Bonaparte  n'ait  chance  d'at- 
tirer à  lui  beaucoup  d'âmes  viles,  pour  peu  qu'il  se 
maintienne  :  de  quoi  n'est  point  ca;  able  la  bassesse 
humaine  !  Seulement,  il  s'agit  de  décider  si  un  homme 
au-dessous  du  médiocre  aura  puissance  d'arrêter  pen- 
dant longtemps  la  Révolution  et  son  cours  indomp- 
table. 

Je  plains  les  commerçants  qui  s'imaginent  que  le 


% 


58  l'empire  moins  l'empereuh 

commerce  atout  à  gagner  aux  saturnales  delà  force  ; 
je  plains  les  industriels  qui  ne  comprennent  pas  que 
le  rogne  de  l'industrie  finit  là  où  commence  celui  du 
sabre.  Un  avenir  prochain  les  éclairera  sur  leur  aveu- 
glement et  sur  leurs  périls.  Qu'ils  se  rallient  à  l'usur- 
pation pour  un  moment,  cela  se  conçoit,  quand  on 
songe  à  la  signification  terrible  qu'avait  prise  à 
leurs  yeux  la  date  de  1852;  quand  on  songe  aux  vio- 
lences inouïes  de  la  réaction,  aux  colères  qu'elle  avait 
allumées,  à  tant  de  prédictions  sinistres  s'autorisant 
d'imprudentes  menaces,  à  tant  de  calomnies  répan- 
dues contre  le  socialisme .  Mais  la  vérité  aura  son  tour. 
Lorsque  ces  commerçants,  lorsque  ces  industriels,  que 
la  peur  de  l'anarchie  va  peut-être  donner  au  despo- 
tisme, auront  enfin  recouvré  leurs  sens,  ils  appren- 
dront : 

Qu'on  ne  leur  a  fait  un  épouvantail  du  socialisme 
qu'afin  de  les  mieux  asservir  ; 

Que  le  socialisme  est  la  science  de  la  paix,  de  la 
concorde,  du  travail  ; 

Qu'il  n'y  a  pas  un  livre  socialiste  dont  les  principes 
et  les  conclusions  ne  soientabsolument  contraires  à  ce 
qu'on  nomme  la  jacquerie,  et  que,  si  quelque  part  en 
France,  une  faction  des  partageux  existe,  ce  sont  les 
libelles  de  la  rue  de  Poitiers  qui  l'ont  créée. 

Une  fois  qu'elle  aura  acquis  cette  conviction  et 
qu'elle  sera  délivrée  d'un  effroi  qui  Taveugle,  la  partie 
industrielle  et  commerçante  de  la  bourgeoisie  s'ac* 


L  EMPIRE   MOINS  L'eMPEREUR  59 

commodera-t-elle  longtemps  d'une  domination  de  ja- 
nissaires ?  Croit-on  cela  possible  ? 

Et  quant  à  la  partie  lettrée  de  la  bourgeoisie,  com- 
ment déjà  ne  ferait-elle  pas  cause  commune  avec  e 
peuple?  En  supprimant  la  liberté  de  la  presse,  on  ne 
viole  pas  seulement  un  droit  sacré  ;  on  blesse  un  m- 
terét  considérable.  En  supprimant  la  liberté  de  la  tri- 
bune, on  ne  porte  pas  atteinte  seulement  à  un  principe 
inviolable,  on  ferme  toute  issue  à  une  foule  de  désirs 
et  d'ambitions  légitimes,  et  ici  encore  c'est  un  intérêt 
considérable  qu'on  met  contre  soi. 

Après  le  18  brumaire,  Napoléon  et  Sieyês  publièrent 
un  manifeste  qui  se  terminait  par  ces  mots  :  La  Révo- 
lution EST  FINIE.  Quelle  prodigieuse  illusion  !  La 
RÉVOLUTION  EST  FINIE,  vout  dire,  aujourd'hui  encore, 
certains  hommes,  dans  le  délire  d'un  crime  heureux. 
Nous  verrons  s'ils  ne  se  seront  pas  trompés  j  là  où  se 
trompèrent  si  grossièrement  le  plus  profond  penseur 
du  xviii*  siècle  :  Sieyès,  et  le  plus  étonnant  génie  des 
temps  modernes  :  Napoléon  ! 

Voici  la  lettre  dont  j'ai  parlé  plus  haut  : 

Monsieur, 
Savez-vous  bien  ce  qui  se  dit  ici  ?  On  parle  de  trois 
grandes  conspirations  qui  s'ourdiraient  en  France,  à 
l'ombre  de  votre  pouvoir,  et  grâce  à  la  manière  dont 
vos  ministres  conduisent  les  affaires  de  la  République. 
Une  couronne,  assure-t-on,  est  suspendue  dans  un 
orage  :  sur  quelle  tête  tombera  cette  couronne  ?  Les 


150  L  EMPIRE   MOINS   L  EMPEREUR 

uns  espèrent  dans  le  prince  de  Joinville  ;  les  autres  mur- 
murent le  nom  de  Henri  V  ;  d'autres  se  rappellent 
TEmpire  et  vous  désignent.  Prenez  garde  !  Prenez 
garde  ! 

Peut-être  vous  souvient-il  des  circonstances  dans 
lesquelles  je  vous  vis  pour  la  première  fois.  Ce  fut  sur 
votre  invitation,  affectueuse  et  pressante,  que  je  me 
rendis  auprès  de  vous.  En  ce  temps-là,  vous  étiez 
entouré  d'un  prestige. . .,  le  seul  que  puisse  consentir  à 
saluer  une  âme  vraiment  républicaine  :  Vous  étiez 
malheureux  !  Boulogne  vous  avait  vu  tomber  dans-  le 
piège  de  vos  illusions  impériales;  on  s'étonnait  d'une 
révolte  qui  s'était  comme  évanouie  dans  la  fumée  d'une 
aventure  :  on  cherchait  votre  parti  ;  et  vous,  abattu, 
jugé,  condamné,  renié  par  vos  amis  d'alors,  raillé  et 
insulté  par  vos  serviteurs  d'aujourd'hui,  vous  gémissiez 
dans  une  de  ces  forteresses  sombres  oii  se  tiennent 
maintenant,  debout  et  invaincus,  plusieurs  de  ceux  par 
qui  la  République  triomphante  vous  a  fait  une  patrie. 

De  ma  visite  au  fort  de  Ham,  je  n'ai  rien  oublié.  Il 
me  semble  vous  voir  encore  marchant,  à  pas  lents  et 
la  tête  penchée,  sur  l'éttoit  rempart  assigné  à  vos  mé- 
lancoliques, promenades  et  que  de  tous  côtés  gardaient 
des  sentinelles  ;  il  me  semble  encore  entendre  les  paro- 
les de  vague  espoir  que  vous  prononciez  à  voix  basse, 
de  peur  que  le  vent  ne  les  portât  au  gardien  sinistre 
qui  nous  suivait  à  cinquante  pas  de  distance,  sans  nous 
perdre  un  seul  instant  de  vue.  Je  vous  disais  : 

«  L'Empire,  vous  ne  l'ignorez  pas,  c'était  l'Empereur  ; 
a  pensez-vous  qu'il  soit  donné  à  l'Empereur  de  revivre  ? 


^ 


l'empcre  moins  j/empereur  61 

€  D'ailleurs,  s'il  sortait  du  tombeau,  il  comprendrait 
€  bien  vite  que  la  marche  du  temps  nous  a  fait  des 
€  conditions  de  vie  toutes  nouvelles  ;  que  la  France  de 
«  nos  jours  n'est  plus  la  France  d'il  y  a  cinquante  ans; 
«  que  l'idée  du  travail  a  pris  le  pas  sur  la  passion  des 
«  batailles  ;  qu'à  d'autres  aspirations  et  à  d'autres 
«  pensées  il  faut  d'autres  institutions  et  d'autres  héros  : 
«  que  le  Peuple  a  cessé  de  mettre  son  ambition  a  revê- 
«  tir  aveuglément  l'uniforme  pour  aller  tuer  et  mourir  ; 
«  que  la  question  n'est  plus-  de  dominer  et  d'étonner 
«  les  hommes,  mais  de  les  rendre  heureux.  Non,  non, 
«  Napoléon,  s'il  revenait  au  monde,  ne  se  repéterait 
«  pas.  Espérez-vous  faire  avec  son  nom  ce  qu'il  ne 
«  ferait  pas  lui-même  avec  son  génie?  Il  n'y  a  de 
«  possible  en  France  désormais  que  la  République. 
«  Vous  souriez?  Je  conviens  que,  chez  nous,  la  Répu- 
«  blique,  en  ce  moment,  n'a  pas  pour  elle  l'opinion  ; 
«  mais  elle  a  pour  elle  quelque  chose  de  bien  plus  puis- 
se sant,  la  force  des  choses  ;  elle  a  pour  elle  l'épuisé- 
«  ment  absolu  des  formes  monarchiques  et  l'impuissance, 
«  constatée,  des  rois.  La  République  est  nécessaire  en 
«  France  parce  que  la  monarchie  y  est  impossible. 
«  Dépouillez  donc  ce  rôle  de  prétendant,  pour  lequel 
«  une  scène  vous  manque.  Fiez-vous  à  votre  désinté- 
«  ressèment  du  soin  de  votre  destinée.  Osez  devenir  et 
«  vous  déclarer  républicain.  » 

Le  malheur  ouvre  à  l'esprit  des  perspectives  que  la 
prospérité  lui  masque.  Du  fond  de  votre  prison,  vous 
pouviez  mieux  voir  les  choses  que  vous  ne  le  pouvez 
aujourd'hui  du  haut  de  votre  fortune.  Non-seulement 

6 


62  l'empire  moins  l'empereur 

mon  langage  vous  plut,  mais  il  vous  causa  une  émotion 
qui,  lorsque  je  vous  quittai,  alla  jusqu'aux  larmes. 

Vous  savez  maintenant  si  je  disais  vrai.  C'est  la 
République  qui  a  amnistié  les  imprudences  de  votre 
jeunesse  ;  c'est  la  République  qui  vous  a  rappelé  de 
l'exil  ;  c'est  elle  qui  vous  a  permis  de  tenter  le  suffrage 
universel  :  et,  comme  si  elle  n'avait  rien  à  craindre  d'un 
homme  comblé  par  elle  de  tant  de  bienfaits,  elle  a  reçu 
votre  serment  et  s'est  livrée  à  votre  honneur. 

Aujourd'hui,  beaucoup  vont  muriiuirant  autour  de 
vous  que  c'est  la  faute  de  la  République  si  le  crédit  est 
épuisé,  si  le  commerce  agonise,  si  l'industrie  s'agite 
convulsivement  sur  des  ruines,  si  l'emploi  manque  aux 
travailleurs  affamés,  si  l'Opéra  se  ferme,  si  les  arts  sont 
dans  un  état  de  langueur  mortelle,  si  les  paysans  suc- 
combent sous  1q  poids  des  impots. 

Mais,  de  bonne  foi,  à  qui  la  responsabilité  de  cette 
situation  désastreuse  ?  Est-ce  à  la  République  considé- 
rée en  elle-même  et  telle  que  la  conçoivent  les  Républi- 
cains, ou  bien  à  la  République  telle  que  l'ont  comprise 
et  faite  les  royalistes  ? 

Lorsque,  arrivé  au  fauteuil  de  la  présidence,  vous 
avez  cru  devoir  abandonner  à  des  ministres  formés  par 
la  monarchie  les  destinées  de  la  révolution  de  Février, 
n'était-il  pas  aisé  de  prévoir  ce  qui  arrive  ?  Ramener 
le  calme  dans  les  esprits  par  une  politique  magnanime 
et  conciliatrice  ;  étudier  le  mouvement  historique  du 
siècle,  et,  au  lieu  do  le  combattre,  le  régler;  donner  pour 
but  et  pour  conséquence  à  l'adoption  d'un  mode  de  gou- 
vernement neuf  et  démocratique  la  régénération  de  la 


l'empire  moins  l'empereur  63 

société  et  rabolition  du  prolétariat  ;  mettre  le  socia- 
lisme aux  affaires  pour  n'avoir  pas  aie  heurter  violem»- 
ment  sur  la  place  publique,  voilà  ce  que  commandait  la 
logique  républicaine,  voilà  ce  qu'auraient  fait  des  minis- 
tres vraiment  républicains,  et  nous  n'aurions  mainte- 
nant à  déplorer  aucune  de  ces  luttes  sanglantes  qui  ont 
frappé  de  paralysie  le  commerce  et  tué  le  crédit.  Il  fallait, 
selon  l'esprit  des  Républiques,  s'appeler  le  mouvement, 
et,  au  contraire,  on  s'est  appelé,  selon  l'esprit  des 
monarchies ,  la  résistance.  La  première  question  à 
résoudre  était  celle  de  la  réconciliation  générale,  et 
l'on  s'est  empressé  d'ouvrir  carrière  à  la  proscription. 
Avec  une  inconcevable  témérité,  on  a  mis  en  présence 
le  passé  et  l'avenir,  et  de  ce  vieux  système  de  compres- 
sion à  outrance  qui  n'a  jamais  ni  rien  guéri  ni  rien 
sauvé,  on  a  fait  sortir,  comme  d'iine  source  empestée, 
les  haines,  les  ressentiments,  les  complots,  la  guerre 
civile.  A  qui,  encore  une  fois,  la  responsabilité  du  sort 
des  gouvernés,  sinon  à  ceux  qui  gouvernent?  Or,  parmi 
les  hommes  qui,  aujourd'hui,  exercent  le  pouvoir  ou 
l'inspirent,  en  est-il  un  seul  qui  ne  porte  écrit  sur  son 
front  le  mot  royaliste  ?  Que  la  République  soit  la  Ré- 
publique, et  l'on  verra  ce  qu'elle  peut  pour  la  dignité 
des  citoyens,  pour  leur  sécurité,  pour  leur  bonheur. 

Et  maintenant  qu'espèrent  les  insensés  dont  le  mot 
d'ordre  est,  dit-on,  rétablissement  de  l'Empire? 

Le  peuple  souverain  consentira-t-il  bien  volontiers  à 
abdiquer  en  faveur  de  quatre  syllabes? 

Le  régime  représentatif,  qui  fraye  à  tous  un  chemin 
vers  le  pouvoir,  qui  jett^  une  promesse  à  chaque  ambi- 


B4  i/empire  moixs  l'bmperecr 

tion  légitime^  qni  appelle  tons  les  talents,  s'offre 
à  récompenser  tons  les  services,  et  met  la  domi- 
nation par  la  parole  au  concours,  ce  régime  repré- 
sentatif qui  vient  de  créer  législateurs  des  ourriers 
et  des  sergents,  s''imagine-t-on  qu'il  va  crouler  au 
premier  coup  de  tambour,  sans  qu'un  cri  de  protestation 
s'élève? 

Les  pay<?an5î  se  verront-ils  enlever  hien  volontiers  ce 
droit  de  suffrage  qui  atténue  leur  dépendance  à  l'égard 
de  nos  modernes  châtelains? 

Les  industriels,  les  commerçants  affront^rcnt-ils  de 
gaieté  de  cœur  les  incalculables  effets  d'une  secousse 
nouvelle? 

Une  nation,  maîtresse  en  ce  moment  de  son  lende- 
main, ira-t-elle  se  lancer  éperdûment  dans  l'imprévu  ? 

Mais  admettons  pour  un  instant  qu'on  pût  passer  le 
Rubicon  sans  y  périr.  Voici  l'Empire   ressuscité.  Fort 
bien.  Que  devrions-nous  en  attendre,  et  quelle  durée 
lui  assigner?  Quoi!  nous  aurions  encore  des  chambel- 
lans, et  dos  pages,  et  des  hérauts  d'armes  à  blason,  et 
tout  le   ridicule   attirail  dont  Napoiêcn  fut  réduit  à 
entourer  le  berceau  de  son  héritier  !  Une  société  essen- 
tiellement industrielle  tomberait  sous  l'humiliante  dic- 
tature de  quelques  traîneurs  de  sabre  !  Sur  un  signe, 
on  pourrait  être  exilé,  si  l'on  s'appelait  madame  de 
Staël  ;  sur  un  signe,  on  serait  fusillé  arbitrairement,  si 
l'on  s'appelait  le  duc  d'Enghien  !  La  liberté  individuelle 
disparaîtrait,  la  France  entière  ferait  silence,  et,  d'un 
bout  du  royaume  à  l'autre,  on  n'entendrait  plus  que 
respiration  d'un  seul  homme 


^ 


i/empirr  moins  i/kmpereur  65 

Ah  !  monsieur  I  songez  à  tout  ce  qu'il  a  fallu  que 
Napoléon  donnât  de  gloire  à  la  France  pour  lui  faire 
accepter  pendant  quelque  temps  ce  régime  de  fer. 
Chaque  coup  porté  par  lui  à  la  liberté  se  perdait  dans 
le  retentissement  de  ses  bulletins.  Il  se  faisait  par- 
donner, hélas  !  d'être  notre  maître  à  force  de  nous  rendre 
maîtres  du  monde.  Les  titres  dont  il  décorait  ses  nobles, 
il  les  empruntait  à  des  triomphes...  Le  parti  de  l'Em- 
pire, s'il  en  existe  un,  veut-il  que  tout  cela  recom- 
mence? Va-t-on,  pour  que  TEmpire  soit  un  peu  moins 
impossible,  faire  venir  à  son  aide  la  conquête,  et  devons- 
nous  compter  sur  la  guerre  comme  diversion  à  la  ser- 
vitude? A  la  bonne  heure,  qu'on  le  dise,  et  qu'une 
seconde  fois,  si  on  l'ose,  on  mette  lo  feu  à  l'univers. 
Reste  seulement  à  savoir  :  d'abord,  si  l'on  est  bien  sûr 
que,  comme  sous  Napoléon,  la  guerre  sera  la  victoire; 
ensuite,  si  les  banquiers,  les  commerçants,  les  indus- 
triels s'accommoderont  de  l'embrasement  universel. 
Napoléon  est  tombé  parce  qu'il  avait  besoin  de  la  guerre 
pour  son  despotisme  et  que  la  bourgeoisie,  au  contraire 
avait  besoin  de  la  paix  pour  ses  affaires.  Une  nation  no 
peut  pas  être  à  la  fois  Rome  et  Carthage.  Napoléon  a 
péri  sous  l'effort  de  la  partie  carthaginoise  du  peuple 
rançais. 

Il  y  a  quelques  années,  monsieur,  alors  que  vous 
rêviez  vous-même  ce  que  quelques-uns  rêvent  aujour- 
d'hui pour  vous,  un  livre  parut  qui  portait  votre  nom, 
et  dans  lequel  vous  vous  efforciez  de  présenter  l'Empire 
comme  n'ayant  été  qu'une  idée  pacifique  et  commer- 
ciale. C'était  là  un  étrange  paradoxe  et  qui  provoqua 

6. 


*V;  LrMPaE   MOCÇ^  1.  EKT-EEEUR 

V  jiia  jAri-  Tjr-**  r-é]»r»ii?^  qre  ;r  -rcti  demande  la  pcr- 

L'^mpereor  Alexandre.  condiÛT  à  Par:?  j»ar  Tin  va- 
klon,  paroourah  un  jour  le  palafs  ôe?  Tuileries  ;  on  lui 
moûTiti  le  Ktioii  de  la  Paix  :  «  A  quvi.  dit-il  en  riant, 
ce  «alon  BcrraîMl  à  Bonaparte:  > 

Napoléon  était  un  homme  de  guerre  :  il  n*était  que 
cela.  Tontes  les  qualités,  tons  les  défauts  nécessaires 
des  conquérants,  il  les  réunissait  en  lui.  On  retrooTO 
dans  cet  homme  extraordinaire  Torgueil  de  Sirlla,  le 
coup  d*œil  de  César,  la  hauteur  de  Charlemagne,  et  la 
pénétration  de  Charles-Quint . 

Pouvait-il  ne  pas  aimer  la  guerre t  Pouvait-il  placer 
ailleurs  que  dans  la  guerre  raccomplissement  de  sa 
destinée?  Ceux  qui  lui  ont  prêté  des  intentions  paci-> 
fiqnes  n*ont  été  qae  des  âatteurs  maladroits  ;  et  Napo- 
léon lui-même  n'était  pas  sincère,  lorsqu'il  voulait  faire 
croire  au  monde  que  la  haine  de  T Angleterre  pour  la 
France  l'avait  seule  forcé  à  être  un  grand  capitaine.  Le 
14  janvier  18(©,il  écrit,  il  est  vrai,  au  roi  d'Angleterre  : 
«  Je  n'attache  pas  de  déshonneur  à  faire  les  premiers 
«  pa««.«  La  paix  est  le  vœu  de  mon  cœur...  Je  conjure 
«  Votre  Majesté  de  ne  pas  se  refuser  au  bonheur  de 
«  donner  la  paix  au  monde.  »  Mensonge  de  conquérant 
que  tout  cela  !  Napoléon  savait  bien  que  ce  langage  ne 
serait  point  entendu.  Pitt  s'était  déjà  écrié  dans  la 
Chambre  dos  Communes  :  «  Tant  que  la  France  aura 
«  cet  homme  à  sa  tête,  TAngleterro  ne  sera  jamais  en 
«  sûreté.  »  Et  ces  paroles  implacables  avaient  retenti 
d'une  manière  terrible  dans  tous  les  cœurs  anglais. 


N 


l'empire  moins  i/empereur  67 

Napoléon  ne  l'ignorait  pas.  Il  révéla  le  fond  de  sa 
pensée  le  4  juin  1805,  lorsque,  après  avoir  reçu  à  Milan 
le  serinent  du  vice-roi  d'Italie,  il  laissa  échapper  ces 
mots,  dont  toute  TEurope  s'émut  :  «  La  force  des  armes 
4c  est  le  principal  soutien  des  Etats.  Il  est  temps  que 
«  cette  jeunesse  qui  vit  dans  l'oisiveté  des  villes  cesse 
«  de  craindre  les  fatigues  et  les  dangers  delà  guerre.  » 

Oui,  Napoléon  était  né  pour  la  guerre.  Il  avait  trop 
la  conscience  de  lui-même  pour  ne  pas  comprendre  que 
la  paix  aurait  rendu  oisives  ses  plus  hautes  facultés,  et 
anéanti  ce  qui  faisait  l'originalité  de  son  rôle. 

Napoléon  a  fait  la  guerre.  Et  il  l'a  faite  parce  qu'à 
l'époque  où  elle  a  eu  lieu,  elle  était  conforme  aux  lois 
de  la  fatalité  historique. 

La  Révolution,  fille  de  la  philosophie  du  dix-huitième 
siècle,  avait,  en  abolissant  le  servage,  relevé  le  peuple 
de  son  abaissement  matériel;  mais  il  fallait  que  la 
guerre,  en  exaltant  les  courages,  en  ouvrant  une  car- 
rière indéfinie  à  toutes  les  ambitions,  vînt  relever  le 
peuple  de  son  abaissement  moral.  C'est  en  ce  sens  que 
Napoléon  fut,  à  son  insu,  le  continuateur  de  l'œuvre 
révolutionnaire, 

La  Révolution  avait  donné  au  peuple  le  sentiment 
de  sa  force  ;  la  conquête  lui  donna  la  conscience  de  son 
génie. 

Par  la  Révolution,  le  peuple  avait  appris  que  toute 
puissance  émanait  de  lui;  par  la  conquête,  il  apprit 
qu'il  portait  en  lui  l'aristocratie  du  talent. 

Sous  le"  régime  de  la  Révolution,  le  peuple  avait  agi 
collectivement  et  avec  une  ardeur  irrésistible  :  souslô 


t>8  i/empire  moins  i/empereur 

régime  de  la  conquête,  il  se  personnifia  dans  une  foule 
d'individualités  d'élite  sorties  de  son  sein  et  qui  allèren 
répandre  partout  Téclat  dont  il  rayonnait. 

La  Convention,  en  faisant  trembler  toute  l'Europe, 
avait  rendu  de  la  démocratie  un  solennel  et  formidable 
témoignage.  Napoléon  le  compléta  involontairement  en 
posant  une  couronne  sur  la  tête  d*un  palefrenier. 

Chose  bien  remarquable,  et  que  je  livre  aux  médita- 
tions des  adversaires  de  la  démocratie  !  il  v  eut  un  mo- 
ment  oii,  par  le  fait  du  plus  orgueilleux  des  despotes, 
la  moitié  des  trônes  de  l'Europe  fut  occupée  par  des 
roturiers. 

Ainsi,  comme  premier  résultat  moral  de  TEmpire, 
nous  voyons  quo  la  pruerre  fut  le  moyen  qui  força 
Napoléon,  ce  père  du  roi  de  Rome,  ce  grand  faiseur 
de  marquis  ot  de  ch.ciiil'ellans,  ce  grand  fondateur  de 
majorats,  à  ébranler  le  piincipo  liêrétlitaire,  et  à  rui- 
ner dans  Fosprit  des  peuples  Tantique  prestige  des 
royautés.  • 

Voilà  co  que  sont  et  ce  que  valent  certains  hommes 
proclamés  grands  par  la  bjiise  humaine  I  Entre  les 
mains  de  cette  mystérieuse  puissance  qui  gouverne  le 
monde,  ils  sont  encore  moins  que  des  instruments,  ils 
sont  des  jouets  ! 

Mais  Napoléon  a  servi  à  autre  chose  qu'à  l'abaisse- 
ment de  la  royauté  :  il  a  servi  aux  progrés  du  cosmo- 
politisme. 

Ici,  son  histoire  devient  et  plus  curieuse  et  plus 
instructive.  Napoléon  a  parcouru  toute  l'Europe  l'épée 
à  la  main  :  suivant  ses  propres  expressions,  il  a  fait 


I 


L  EMPIRE  MOINS   L  EMPEREUR  61> 

voler  son  aigle  sur  les  clochers  de  toutes  les  capitales 
du  continent.  Eh  bien!  de  tant  de  batailles  gagnées, 
de  tant  de  villes  prises  d'assaut,  de  tant  de  royaumes 
maniés  et  remaniés,  qu'est-il  resté  ?  Rien  de  tout  ce 
que  Napoléon  avait  cherché  à  établir,  rien  de  ce  qu'il 
croyait  pouvoir  rendre  durable. 

Transportons-nous  au  mois  de  septembre  1814.  Nous 
sommes  au  Congrès  de  Vienne.  Voici  l'empereur  de 
Russie,  voici  le  roi  de  Prusse,  voici  l'empereur  d'Au- 
triche, et,  à  leur  suite,  une  foule  innombrable  et  con- 
fuse de  petits  rois,  de  princes,  de  ducs,  d'ambassadeurs, 
de  généraux,  de  savants.  Qu'est-ce  que  ceci  ?  Un  con- 
grès. Que  fait  ce  congrès?  Demandez  au  prince  de 
Ligne.  Il  ne  ynarche  pasj  il  danse.  En  effet,  ve  ne  sont 
que  fêtes  splendides,  fêtes  de  jour,  fêtes  de  nuit,  bals, 
galas,  joutes  militaires,  spectacles,  que  sais-je?  tout  ce 
dont  s'amuse  la  vanité  des  hommes,  tout  ce  qui  les 
étourdit  sur  leurs  douleurs,  tout  ce  qui  leur  fait  illu- 
sion sur  leur  petitesse.  Quant  aux  occupations  qui  rem- 
plissent les  journées  de  tant  de  souverains  assemblés, 
elles  sont  très-variées  et  très-agréables.  L'empereur 
Alexandre  va  s'agenouiller,  à  côté  de  Mme  de  Krudner, 
au  pied  des  oratoires,  mêlant  ainsi  des  amours  pro- 
fanes à  de  mystiques  ardeurs.  Le  roi  de  Wurtemberg 
fait  la  cour  à  une  princesse  russe.  Le  roi  de  Danemark 
se  répand  en  grosses  bouffonneries  qui  désarment  la 
gravité  de  ses  augustes  confrères.  Les  galanteries  mi- 
litaires de  lord  Castlereagh  se  croisent  avec  les  galan- 
teries mesquines  de  M.  de  Metternich. . .  Que  vous 
dirai-je  encore?...  Ah  !  j'oubliais  :  entre  autres  passe- 


70  L*EMPIR£  MOINS  L  EMPEREUR 

temps,  ces  messieurs  se  donnent  celui  de  mettre  en 
lambeaux  1  empire  de  Napoléon.  Si  bien  que  c'est  au 
milieu  des  concerts,  des  bals,  des  mascarades,  des  folles 
bouffées  de  la  joie,  que  tombe,  pierre  à  pierre,  cet  im- 
mense édifice  qui  a  coûté  des  fleuves  de  sang  répandu 
et  près  d'un  million  d'hommos  tués  !  Que  vous  semble 
de  ce  rapprochement?  Quand  la  fortune  se  mêle  de  don- 
ner des  leçons  à  l'orgueil  humain,  elle  les  donne  terri- 
bles, n'est-ce  pas? 

I)u  reste,  l'œuvre  de  ce  trop  fameux  Congrès  de 
Vienne  fut  complète.  Il  fit  table  rase  de  toutes  les  con- 
quêtes de  Napoléon, 

En  1805,  Napoléon  avait  détourné  sur  l'Autriche  les 
coups  qu'il  préparait  à  l'Angleterre.  Le  vieil  empire 
germanique  était  resté  sur  le  champ  de  bataille  d'Aus- 
terlitz,  et  Napoléon  avait  créé  la  Confédération  du 
Rhin,  dont  il  s'était  fait  le  protecteur  suprême. 

Eh  bien,  au  Congrès  de  Vienne,  la  Confédération  du 
Rhin  fut  anéantie;  elle  fut  remplacée  par  une  confédé- 
ration nouvelle,  par  l'établissement  d'une  Diète  dont 
l'Autriche  obtint  la  présidence ,  et  qui  fit  rentrer  dans 
leur  ancienne  condition  de  dépendance  les  princes  que 
la  paix  de  Presbourg  avait  émancipés. 

En  1806  et  1807,  Napoléon  avait  touIu  faire  des- 
cendre la  Prusse  au  rang  de  puissance  de  second  ordre. 
Vainqueur,  à  léna,  des  vieilles  bandes  du  grand  Fré- 
déric, vainqueur  des  Russes  à  Friedland,  il  avait  comme 
coupé  en  deux,  à  Tilsitt,  la  monarchie  prussienne.  Qui 
aurait  jamais  pu  croire  que  cette  monarchie  se  relève- 
rait, après  avoir  perdu  le  duché  de  Magdebourg,  le 


l'empire  moins  l'empereur  71 

comté  de  la  Marche,  les  principautés  d'Halberstaed, 
d'Hildesheim,  d'Eichfeld,  de  Munster,  d*Ost-Frise,  les 
abbayes  d'Essen,  d'Elten,  de  Werden,  et,  à  Test  de 
l'Elbe,  le  cercle  de  Koltbres,  la  Prusse  méridionale,  la 
nouvelle  Prusse  orientale,  etc.  ? 

Kh  bien,  au  Congrès  de  Vienne,  non-seulement  la 
Prusse  fut  relevée,  agrandie;  mais  elle  gagna  plus 
qu'aucune  autre  puissance  au  partage  des  dépouilles 
de  l'Empire,  et  ce  fut  son  représentant,  le  prince  de 
Hardenberg,  qui  joua  dans  cette  réunion  de  rois  et  de 
princes  le  rôle  le  plus  important. 

En  1809,  rappelé  en  Allemagne  par  Thostilité  de 
rAutrJche,  que  venait  de  séduire  encore  une  fois  ror 
des  Anglais,  Napoléon  avait  voulu  laisser  sur  la  mo- 
narchie autrichienne  des  traces  ineffaçables  de  sa 
colère.  Vainqueur  à  Wagram  comme  partout,  il  avait 
enlevé  à  l'Autriche,  par  la  paix  de  Schœnbrunn,  la 
Gallicie  occidentale,  le  rayon  de  Cracovie,  la  Dalmatie 
hongroise,  le  cercle  de  Zamosc,  la  Carniole,  le  Frioul 
autrichien^  le  territoire  de  Trieste,  la  Haute-Carinthie, 
Saltzbourg,  Berchtolsgaden,  etc.  Quel  terrible  usage 
de  la  victoire  ! 

Eh  bien,  au  Congrès  de  Vienne,  l'Autriche  demanda 
et  obtint  plus  que  ne  lui  avait  promis  le  traité  de  Tœ- 
plitz  ;  ce  fut  trop  peu  pour  son  ambition  de  tout  le  pays 
situé  entre  le  Pô^  le  Tessin  et  le  lac  Majeur,  et  elle 
acquit,  par  un  singulier  retour  de  la  fortune,  une  popu- 
lation qui  excédait  de  près  de  doux  millions  d'âmes  celle 
qui,  en  1805,  reconnaissait  ses  lois. 

Je  pourrais  pousser  plus  loin  cette  démotistràtion 


72  l'empire  moins  i/empereur 

historique.  Mais  qui  ne  sait  tout  cela?  Qui  ne  se  rap- 
pelle en  frémissant  avec  quelle  foudroyante  rapidité  h 
France  se  vit  enlever  toutes  ses  conquêtes,  et  fut  refou- 
lée loin  des  bords  du  Rhin,  dont  elle  avait  si  longtemps 
dominé  le  cours  ?  Les  Pays-Bas,  dont  T Empereur  vou- 
lait faire  un  poste  militaire  contre  l'Angleterre,  deve- 
nant contre  la  France  un  poste  de  débarquement  à 
l'usage  des  Anglais; le  royaume  do  Sardaigne  créé,  for- 
tifié, pour  servir  de  rempart  à  Tltalie  contre  Tinvasion 
française;  toutes  les  couronnes  qu'avait  distribuées  la 
main  de  Napoléon,  tombant  Tune  après  l'autre  des 
fronts  qui  les  portaient;  nos  millions  servant  à  nouer 
autour  de  nous  une  ceinture  do  places  fortes  occupées 
par  nos  ennemis  ;  nos  propres  places  démantelées  ou 
passant  sous  le  joug. . .  voilà  oh  devaient  aboutir  les  efforts 
les  plus  gigantesques  qu'ait  jamais  tentés  une  grande 
nation  conduite  au  combat  par  un  grand  capitaine. 

Et  ce  sont  dos  pygmées  qui  renversent  l'œuvre  du 
géant.  Quoi  qu'en  aient  dit  les  étrangers,  qui  avaient 
besoin  de  lui  crôcr  une  grande  influence  pour  mieux 
profiter  de  ses  trahisons,  M.  do  Talloyrand  n'était  qu'un 
lomme  médiocre;  M.  de  Metternich  n'a  jamais  eu  que 
Âo  l'esprit  et  la  science  vulgaire  de  l'intrigue.  Qu'était-ce 
que  cet  empereur  Alexandre  qui  prit  une  part  si  active 
au  Congres  de  Vienne?  Un  esi>rit  superstitieux  et  faible, 
une  àme  dévorée  de  tristesse  et  livrée  à  tous  les  vagues 
tourments  de  l'illuminismo.  Lord  Castleroagh,  le  diplo- 
mate anglais,  était  d'une  ignorance  telle,  qu'on  le  sur- 
prit, à  Vienne,  entièrement  étranger  aux  premières 
notions  do  la  géographie.  Voilà  de  quels   hommes  Ut 


L*EMPIRE  MOINS   L'eMPERÈUR  73 

fortune  se  servit  pour  mettre  en  pièces  le  sceptre  du 
nouveau  Charlemagne  1  Oh  !  que  Pascal  disait  une  chose 
vraie  et  profonde  quand  il  s'écriait  :  «  L'homme  est  sus- 
«  pendu  entre  deux  abîmes,  entre  le  néant  et  Tinfini!  » 

Ainsi,  de  tout  ce  que  Napoléon  a  cru  établir,  rien 
n'est  resté;  de  tout  ce  qu'il  a  jugé  durable,  rien  n'a 
duré.  Ce  qui  reste  de  lui,  c'est  précisément  ce  qu'il  ne 
voulait  pas  faire,  ou,  même,  ce  qu'il  aurait  voulu  em- 
pêcher. 

Prenons  l'Allemagne  pour  exemple.  Napoléon  cherche 
à  la  mettre  sous  la  dépendance  de  l'Empire  français. 
Pour  cela,  que  fait-il?  Il  déchire  la  vieille  pourpre  des 
Othons,  et  la  Confédération  du  Rhin  est  créée.  Mais 
pour  que  les  princes  confédérés  sous  la  protection  de 
Napoléon  puissent  se  maintenir  contre  ce  qui  restait 
encore  de  l'Empire  germanique,  il  fallait  qu'ils  exer- 
çassent sur  leurs  sujets,  nobles  ou  plébéiens,  une  auto- 
rité directe  et  souveraine  ;  il  fallait,  par  conséquent, 
que,  dans  les  pays  delà  Confédération  du  Rhin,  les  sei- 
gneurs cessassent  de  relever  immédiatement  de  l'Em- 
pire germanique.  De  là,  les  articles  24  et  25  de  l'acte 

e  confédération,  qui  enlèvent  aux  soigneurs  allemands 
toute  suprématie  territoriale  et  politique.  Voilà  donc 
la  féodalité  allemande  frappée  au  cœur.  Ce  n'est  cas 
tout  :  le  régime  féodal,  en  tombant,  ouvre  accès  au 
régime  représentatif.  C'est  en  vain  que  le  Congrès  de 
Vienne  essaye  d'inaugurer  dans  l'Allemagne  remaniée 

'v 

le  principe  du  despotisme ,  peu  à  pou  nou»S;  voyons  tous 
les  petits  Etats  qui  relèvent  de  la  Diète  demander  à 
grands  cris  des  chambres  représentatives.  Il  faut  céder 


■t 


74  L*ÈMPiRB  MOINS  l'eMPEREUR 

à  cette  voix  du  siècle  ;  il  faut  adopter  cette  conséquence 
suprême  de  la  féodalité  allemande  anéantie.  Les  deux 
puissances  despotiques  qui  se  partagent  l'autorité  déci- 
sive de  la  Diète,  l'Autriche  et  la  Prusse,  s'efforcent  de 
lutter  contre  l'esprit  nouveau.  Efforts  inutiles  !  L'esprit 
nouveau  triomphe  ;  le  principe  électif  s'est  installé  dans 
plusieurs  Etats  allemands,  et  une  lutte  sourde,  une  lutte 
redoutable,  reste  engagée  entre  ce  principe,  représenté 
par  les  Chambres  constitutionnelles,  et  le  principe  des- 
potique, représenté  par  la  Prusse  unie  à  l'Autriche.  Les 
choses  en  sont  là  aujourd'hui  ;  mais  cette  situation  ne 
saurait  durer.  Comment  se  dénouera-t-elle?  Il  est  aisé 
de  le  prévoir. 

Tant  que  l'Autriche  et  la  Prusse  demeureront  unies 
ou  sembleront  telles,  le  principe  électif  aura  tout  à 
craindre  de  cette  double  dictature.  Que  peuvent  contre 
deux  grandes  nations  agissant  de  concert  tous  ces  pe- 
tits peuples  qui  vivent  séparés  les  uns  des  autres  et 
dans  l'impossibilité  absolue  d'associer  leurs  espérances, 
de  faire  faisceau  de  leurs  haines,  de  combiner  leurs  ef- 
forts î  II  est  clair  que  l'Allemagne  ne  peut  arriver  à  la 
démocratie  qu'en  passant  par  l'unité.  Mais  cette  unité, 
elle  se  prépare,  elle  est  inévitable.  L'Allemagne  ne 
saurait  longtemps  avoir  deux  têtes.  C'est  le  sort  de 
tous  les  pays  fédératifs  d'arriver  à  l'unité  par  la  guerre  ^. 
de  deux  puissances  jalouses.  Ces  deux  puissances  fu- 
rent Sparte  et  Athènes  dans  l'ancienne  Grèce;  Milan 
et  Pavie  dans  Vltalie  du  moyen  âge.  Dans  l'Allemagne 
moderne,  ces  deux  puissances  sont  Vienne  et  Berlin; 
et  voyez  si  d^à  le  combat  n*est  point  commencé  I  Voyez 


l'empire  moins  l'empereur  75 

avec  quelle  habileté  la  Prusse  étend  sur  toute  l'Aile- 
magne  la  législation  de  ses  douanes  et  lui  impose  sa 
monnaie  1  L'avenir  de  TAllemagne,  si  je  ne  me  trompe, 
pourrait  se  résumer  de  la  sorte  :  elle  sera  Prussienne 
pour  devenir  le  lendemain  démocratique.  Oui,  démo* 
cratique,  car  Tinvasion  française  n'a  pas  eu  seulement 
pour  effet  de  tuer  la  féodalité  allemande,  elle  a  secoué 
dans  son  sommeil  cette  Allemagne  rêveuse;  elle  Ta 
ravie  pour  jamais  à  cette  métaphysique  lourde,  espèce 
d'opium  que  lui  versent  depuis  si  longtemps  ses  philo- 
sophes. Si  la  jeunesse  allemande  est  aujourd'hui  moins 
pensive  et  plus  disposée  à  l'action,  si  son  cœur  bat  plus 
vite,  si  elle  ne  se  berce  plus,  comme  la  génération 
qu'elle  remplace,  dans  l'oisiveté  des  anciennes  études, 
à  qui  attribuerons-nous  ce  grand  changement,  si  ce 
n'est  au  contact  des  habitudes  et  de  l'esprit  français  ? 

Demanderez^vous  maintenant  ce  que  Napoléon  a  fait 
en  Allemagne  ? 

Il  a  fait  passer  son  cheval  dans  les  rues  où  avait  été 
célébrée,  sous  Frédéric  le  Grand,  la  funeste  journée 
de  Rosbach.  Qu'est-ce  que  cela  ?  En  1815,  les  Prussiens 
se  sont  rangés  en  bataille  sur  la  place  du  CarrouseL 

Il  a  trôné  à  Vienne  :  qu'importe  ?  l'empereur  d'Au- 
triche a  signé  plus  tard  la  sentence.fatale  qui  l'envoyait 
mourir  à  Sainte-Hélène. 

U  a  partagé  l'Allemagne  avec  son  épée,  donnant  une 
couronne  à  celui-ci,  enlevant  une  couronne  à  celui-là. 
C'est  peu  de  chose  en  vérité,  si  l'on  se  rappelle  que  la 
carte  politique  de  l'Allemagne  a  été,  depuis,  entière- 
ment remaniée. 


76  l'empire  moins  l'empereur 

Mais  c'est  en  Espagne  surtout  que  paraissent  ces 
jeux  de  la  fortune  qui  ont  si  singulièrement  donné  le 
change  au  génie  de  Napoléon. 

Vous  souvient-il  de  ces  paroles  sévères  de  Chateau- 
briand :  «  Il  n'est  pas  besoin  de  monter  sur  des  tré- 
teaux et  de  se  déguiser  en  histrion  lorsqu'on  est  tout- 
puissant  et  qu'on  n'a  pas  de  parterre  à  tromper  :  rien 
ne  sied  moins  à  la  force  que  l'intrigue.  Napoléon  n'était 
point  en  péril,  il  pouvait  être  franchement  injuste  :  il 
ne  lui  en  aurait  pas  plus  coûté  de  prendre  l'Espagne 
que  de  la  voler  ?»  Il  essaya  de  la  voler,  cependant,  et 
il  le  fallait  pour  l'accomplissement  de  ces  desseins  su- 
prêmes que  Napoléon  servit  sans  les  comprendre. 
L'Espagne  se  leva  indignée,  frémissante.  La  haine 
universelle  qu'alluma  le  guet-apens  de  Bajonne  fut  le 
lien  mystérieux  qui  rapprocha  tant  de  provinces  désu- 
nies. C'était  l'ancien  fédéralisme  qui  succombait.  Quel 
prodigieux  enchaînement  de  faits  !  Partout  oii  cet 
homme  étonnant  se  présente,  sa  présence  porte  atteinte 
à  un  mauvais  principe.  Et  ce  n'est  pas  sa  volonté  qui 
opère  ces  merveilles  ;  elles  résultent  au  contraire  de  la 
nécessité  de  résister  à  ses  vues  envahissantes,  à  ses 
passions,  à  sa  tyrannie.  Depuis  le  règne  de  Philippe  II 
jusqu'à  celui  de  de  Philippe  V,  les  Certes  d'Espagne 
s'étaient  montrées  muettes  ou  avilies.  Depuis  Phi- 
lippe V  jusqu'à  l'invasion  de  la  Péninsule  par  Napoléon, 
les  Certes  avaient  à  peine  donné  signe  de  vie.  On  les 
avait  dérisoirement  consultées  lors  du  couronnement 
de  Ferdinand  VI;  de  la  jura  de  Charles  III  comme 
prince  des  Asturies  ;  de  celle  de  Ferdinand  VII  :  on  eût 


l'empire  moins  l'empereur  77 

dit  d'une  institution  irrévocablement  frappée  de  mort. 
Mais  Napoléon  entre  en  Espagne  :  tout  change  de  face. 
Les  juntes  de  défense  et  de  désarmement  s'improvi- 
sent; bientôt  elles  se  fondent  dans  une  junte  centrale 
qui,  au  milieu  des  dangers  de  la  guerre,  déploie  toute 
la  majesté  du  sénat  romain.  Poursuivie  de  poste  en 
poste  par  l'ennemi  victorieux,  cette  junte  lègue  ses 
pouvoirs  à  des  Certes  générales,  issues,  à  peu  de  chose 
près,  du  suffrage  universel,  et  ce  qui  reste  en  Espagne 
de  l'invasion  des  Français,  c'est  la  Constitution  démo- 
cratique de  1812,  constitution  qui  plus  tard  sera  mé- 
connue, violée  par  un  roi  parjure,  mais  servira  de 
drapeau  à  toutes  les  révolutions  de  l'Espagne  mo« 
derne. 

Pour  suivre  jusqu'au  bout  le  développement  de  la 
même  idée,  je  pourrais  montrer  Napoléon  jetant  en 
Egypte  les  fondements  d'une  société  nouvelle,  et  pré- 
parant l'Italie,  par  l'unité  des  lois  civiles,  à  l'unité  du 
gouvernement.  Mais  ces  détails  m'entraîneraient  trop 
loin.  Je  crois  en  avoir  dit  assez  pour  prouver  que  Na- 
poléon n'a  rien  laissé  de  ce  qu'il  voulait  établir,  et  a 
laissé  beaucoup  de  choses  qu'il  n'eut  jamais  l'intention 
de  fonder. 

Napoléon  était  donc  l'homme  de  la  fatalité  par 
excellence  ;  il  le  savait  bien  lui-même.  Il  portait  dans 
son  cœur  je  ne  sais  quelle  voix  pénétrante  qui  l'aver- 
tissait de  toutes  les  phases  de  cette  fortune  si  éclatante 
et  si  diverse.  On  a  remarqué  que,  dans  ses  premières 
campagnes,  il  n'avait  jamais  songé,  en  marchant  au 
combat,  à  s'assurer  quelques  moyens  de  retraite  en 

.    7. 


ly<  l'empise  m>i>"s  l'empereur 

cas  de  reTcrs.  Sa  condiLC-r  ca  l'iî-même  était  immense 
alori^.  presque  aussi  grande  qae  son  génie.  Mais  elle 
alla  s'affaiblissant  de  jour  en  joar,  â  mesure  quMl  avan- 
rait  dans  sa  carrière.  Qa'on  rétodie  pendant  les  Gent- 
Joars  :  son  front  est  derenn  soucieux;  il  passe  une 
revue  au  Champ-de-Mar«,  et  il  s'en  retourne  tout  ef- 
frayé de  la  Tue  de  ce  peuple  qui  pourtant  ridolàtre. 
Son  génie  hésite  devant  la  franchise  toute  répablicaine 
de  Carnot  ;  sa  volonté  plie  devant  les  artifices  connus 
de  Fouché  ;  il  a  peur  du  bavardage  de  quelques  bour- 
geois, lui  qui,  au  18  brumaire,  faisait  sauter  la  repré- 
sentation nationale  par  les  fenêtres,  et  il  s*en  Ta  répé- 
tant avec  amertume  :  <  On  ne  reconnaît  plus  le  rieux 
bras  de  Tempereur.  >  Pourquoi  cette  mélancolie  si  pro- 
fonde? Pourquoi  ce  balancement  d'idées  si  imprévu? 
>'e  s'était-il  pas  vu  entouré  de  plus  grands  périls  ?  et 
la  France,  reconquise  en  vingt  jours,  ne  devait-elle  pas 
lui  fournir  une  preuve  suffisante  de  Tascendant  mira- 
culeux et  funeste  qu'il  exerçait  sur  la  nation  ?  Ce  n'é- 
tait pas  d'ailleurs  son  génie  qui  Tabandonnait  :  jamais 
il  ne  s'est  montré  plus  grand  capitaine  que  la  veille  de 
sa  dernière  défaite.  Mais  c'est  que,  dans  ces  pressenti- 
ments que  n'ont  point  les  hommes  vulgaires,  U  voyait 
son  étoile  pâlir  et  son  heure  appi*ocher.  Chateaubriand 
a  bien  compris  et  bien  rendu  cette  grande  défaillance 
do  cœur,  lorsqu'il  a  dit  dans  sa  touchante  description 
do  la  bataille  de  Waterloo  :  <  Quelques  grenadiers 
blcHHés  restent  debout,  appuyés  sur  leurs  mousquets, 
baïonnette  brisée,  canon  sans  charge.  !Non  loin  d'eux, 
riiommo  des  batailles,  assis  à  l'écart,  écoutait,  l'œil 


l'empire  moins  l'empereur  79 

fixe,  le  dernier  coup  de  canon  qu'il  devait  entendre  de 
sa  vie.  » 

Préparer  l'Europe  à  l'unité  démocratique,  au  moyen 
de  la  guerre  et  par  la  diffusion  du  génie  français,  tel 
me  paraît  javoir  été  le  rôle  assigné  à  Napoléon  dans 
l'histoire.  Ce  rôle,  il  Ta  rempli  doublement  :  d'abord 
en  répandant  la  France  sur  l'Europe  par  ses  conquêtes, 
et  surtout  en  amenant  l'Europe  en  France  par  sa 
défaite.  Livrée  aux  étrangers  qui  foulaient  son  sol,  la 
France  les  a  moralement  et  déûnitivement  conquis.  De 
telle  sorte  que  notre  œuvre  cosmopolite  s'est  accomplie 
par  nos  revers,  après  avoir  commencé  par  nos 
triomphes. 

Napoléon,  vaincu,  a  plus  fortement  agi  sur  le  monde 
que  Napoléon,  victorieux. 

Telle  a  été  l'œuvre  historique  de  l'Empire.  Mais  qui 
ne  sent  qu'elle  est  aujourd'hui  terminée?  Non,  non,  il 
n'est  pas  de  main  qui  puisse  désormais  soulever  la 
pierre  de  ce  tombeau,  cette  pierre  que  Dieu  semble 
avoir  scellée  lui-même.  Napoléon  pensait  se  survivre  ; 
il  s'était  dit,  dans  son  orgueil  :  Je  fonderai  une  dynastie, 
et  il  montrait  son  ôls  au  monde.  Or,  ce  ûls  pour  lequel 
il  créa  tant  de  nobles,  où  est-il? 


Hélas  !  dans  un  caveau  par  la  mort  rétréci , 

Un  moine,  en  soupirant,  répond  :  Il  est  ici. 

L*Empire  est  étendu  sous  la  pierre  plombée; 

Sa  dernière  lueur  est  avec  lui  tombée, 

Et  ceux  qui  le  cherchaient  dans  leur  vague  désir 

Entre  deux  grands  cercueils  n*ont  plus  rien  à  saisir. 


80  l'empire  moins  l'empereur 

Oui,  une  épitaphe!  là  est  toute  Thistoire  de  votre 
héritier  direct,  6  fondateur  d'une  dynastie  qui  ne  devait 
pas  mourir! 

Un  jour,  deux  hommes  se  rencontrèrent,  dont  l'un 
dit  à  l'autre  :  «  Vous  aurez  la  Turquie  européenne  et 
«  toutes  les  comquêtes  que  vos  armées  feront  en  Asie 
<  Moi,  je  me  rendrai  maître  de  l'Espagne  et  du  Por 
«  tugal  ;  je  réunirai  Rome  et  ses  dépendances  au 
«  royaume  d'Italie  ;  je  passerai  en  Afrique  ;  je  m'empa- 
«  rerai  de  Tunis  et  d'Alger  ;  je  posséderai  Malte  ; 
«  j'envahirai  l'Egypte  ;  la  Méditerranée  ne  reconnaî- 
«  tra  que  mes  voiles  et  les  vôtres.  Voilà  qui  est  bien 
€  entendu  :  vous  prenez  l'Orient  et  me  laissez  l'Oc- 
€  cident.  » 

Depuis,  l'empereur  Alexandre  est  allé  s'éteindre  de 
langueur  dans  un  pays  sauvage,  oii  on  l'entendait  répéter 
souvent  :  €  Je  tomberai  au  coin  de  quelque  bois,  au 
'  €  bord  de  quelque  fossé,  et  l'on  n'y  pensera  plus.  > 
Comment  l'autre  empereur  est  mort  et  oii  il  est  mort. .  • 
qui  l'ignore? 

Et  voici  qu'on  vous  dirait,  monsieur  :  Il  faut  refaire 
l'Empire  !  Mais  c'est  parce  que  la  mission  de  Napoléon 
était  épuisée,  entièrement  épuisée,  qu'oa  l'a  laissé 
mourir  sur  ce  rocher  où  on  Vapercevait,  cependant^ 
de  toute  la  terre. 

Est-ce  l'œuvre  de  votre  oncle  avec  la  guerre  qu'on 
veut  ?  Il  faut  pour  cela  une  autre  Europe  et  un  second 
Bonaparte.  ' 

Est-ce  l'œuvre  de  votre  oncle  moins  la  guerre  ?  Mais 
c'est  le  despotisme  moins  la  gloire  ;  ce  sont  les  grands 


ï/empire  moins  l'empereur  81 

seigneurs  tout  couverts  de  broderies  moins  les  soldats 
tout  couverts  de  cicatrices  ;  ce  sont  les  courtisans  sur 
nos  têtes  moins  le  monde  à  nos  pieds  ;  c'est  un  grand 
nom  moins  un  grand  soldat  ;  c'est  TEmpire  moins  l'Em- 
pereur. 


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LA  HONGRIE  EN  1848 


PUBLIÉ  BN   1849. 


L^Europe  assiste»  en  ce  moment,  à  un  des  plus  nobles 
et  des  plus  imposants  spectacles  que  lui  ait  jamais 
fournis  Thistoire.  Armés  au  nom  de  Tindépendance, 
conduits  au  combat  par  le  génie  même  de  la  liberté,  les 
Hongrois  renouvellent,  dans  TAllemagne  émue,  les 
prodiges  guerriers  par  où  s'immortalisèrent  les  Sué- 
dois pendant  la  guerre  de  trente  cms.  Gustave-Adolphe 
a-t-il  rien  fait  que  n'égalent,  que  ne  surpassent  les 
exploits  de  Bem,  de  Georgey,  de  Dembinski?  De  leur 
côté,  les  impériaux  ont  eu,  dans  Windischgraëtz  et 
Jellachich,  des  héros  dignes  de  figurer,  sinon  pour  le 
génie  du  moins  pour  la  cruauté,  à  côté  de  ces  deux 
renommées  sinistres  :  Wallenstein  et  Till  j.  La  priée  de 
Vienne  n'a*t-elle  pas  fait  revivre,  tout  récemment 


84  LA   HONGRIE   EN    1848 

encore,  les  horreurs  de  ce  sac  de  Magdebourg^  qai 
brille  sur  l'histoire  militaire  du  xvn^  siècle  comme 
une  immense  tache  de  sang? 

Ajoutez  que,  comme  les  Suédois  pendant  la  guerre 
de  Trente  Ans,  les  Hongrois  combattent  ici  pour  une 
idée,  dans  l'intérêt  d'une  cause  européenne»  ce  qui 
donne  à  la  lutte  qu'ils  soutiennent  contre  TAutriche  et 
la  Russie,  odieusement  coalisées,  un  caractère  particu- 
lier de  grandeur  et  je  ne  sais  quelle  beauté  vraiment 
épique. 

Aussi  les  ennemis  de  la  civilisation  moderne  ont-ils 
fait  des  efforts  inouïs  pour  rapetisser  cette  admirable 
guerre.  A  les  entendre,  il  s'agirait  ici  tout  simplement 
d'une  question  de  susceptibilité  nationale,  compliquée 
d'une  rïTAlité  de  races.  La  cause  de  TAutriche,  au  lieu 
d'être  celle  du  despotisme  contre  la  liberté,  de  Top- 
pression  contre  l'indépendance,  de  la  barbarie  contre 
la  civilisation,  serait  celle  des  Croates  et  des  Serbes 
contre  les  Madgyars,  c'est-à-dire  d'une  race  conquise 
contre  la  race  conquérante.  Mais  cette  explication 
hypocrite  se  trouve  victorieusement  démentie  par  les 
faits  ;  et  l'Europe  qui,  les  yeux  tournés  du  côté  de 

l'Allemagne^  suit  avec  trouble  les  péripéties  de  ce 
grand  drame>  l'Europe  sent  bien  que  là  s'agite  la  ques* 

tion  de  ses  destinées. 

Disons  l'origine  et  la  nature  de  cette  guerre. 
Ce  fut  vers  894  que,  sous  la  conduite  d'Arpad,  leâ 
Madgyars,  peuple  d'origine  finnoise,  entrèrent  dans  la 


£À   HONGRIE   EN   1848  85 

Hongrie^  occupée  alors  par  de  nombreuses  tribus  qu'ils 
rangèrent  sous  leur  domination.  Etienne  l"*',  dit  le 
Saint t  soumit  les  Slaves  et  les  Bulgares;  ses  héritiers 
conquirent  successivement  la  Croatie,  la  Slavonie,  la 
Dalmatie;  de  sorte  que  la  victoire  réunit  autour  de  la 
croix  de  saint  Etienne  des  populations  dont,  aujour- 
d'hui  encore,  on  doit  en  convenir,  la  diversité  origi- 
nelle n'est  point  effîicée. 

En  1526,  la  ligne  royale  des  Jagellon  s*étant  éteinte 
sur  le  champ  de  bataille  de  Mohacs^  où  Louis  II  fut 
vaincu  par  les  Turcs  et  tué,  les  Hongrois  offrirent  la 
couronne  à  un  prince  de  la  maison  de  Habsbourg,  à 
Ferdinand  1*'  d'Â.utriche.  Mais  Ferdinand  1*'  ne  fut 
élu  roi  de  Hongrie  qu'à  une  condition  :  c'est  que  Tin- 
dépendance  de  ce  pays  serait  reconnue  et  sa  eonstitu* 
tion  respectée.  Le  seul  lien  qui  fut  alors  noué  entre 
TAutriche  et  la  Hongrie,  ce  fut...  le  roi  (1). 

Depuis,  quatorze  princes  de  la  maison  de  Habsbourg 
ont  régné  sur  la  Hongrie,  et  pas  un  n'a  été  sacré  à 
Presbourg,  pas  un  ne  s'est  vu  poser  sur  le  front  la 
couronne  de  saint  Etienne,  sans  avoir  préalablement 
juré  de  gouverner  la  Hongrie  d'après  ses  lois  natio- 
nales, en  respectant  ses  coutumes  et  avec  le  concours 
de  la  Diète. 

Dans  le  manifeste  publié  dernièrement  au  nom  du 

(1)  Voy.  la  Déclaration  de  Pindépendance  de  la  nation  Hon^ 
g  r  Oise, 

S 


86  LA   HONGRIE    EN    1848 

gouvernement  hongrois,  par  le  comte  Ladislas  Téléki, 
on  lit  que  l'empereur  Joseph  II  ayant  tenté  de  renver- 
ser la  Constitution  hongroise  et  d'appliquer  à  la  Hon- 
grie le  sjrstème  de  Tunité  autrichienne,  la  Diète  de 
1790  exigea  de  son  successeur  des  garanties  nouyelles, 
et  qu'il  fut  solennellement  reconnu  par  Léopold  II  : 
<  Que  la  Hongrie  était  un  pays  libre  et  indépendant 
c  dans  tout  son  système  de  législation  et  d'adminis- 
«  tration  ;  qu'elle  n'était  subordonnée  à  aucun  autre 
c  peuple  ou  à  aucun  autre  Etat,  mais  qu'elle  aurait 
«  toujours  sa  propre  existence,  sa  propre  Constitution, 
c  et  serait,  conséquemment,  gouvernée  (1)  par  des 
c  rois  couronnés  d'après  ses  lois  et  coutumes  natio- 
c  nales.  » 

Ce  serait  donc  une  hérésie  historique  que  de  regar* 
der  la  Hongrie  comme  une  province  de  VAutriche» 
Autant  vaudrait  dire  que  l'Angleterre  est  une  province 
du  Hanovre,  depuis  qu'un  prince  de  la  maison  de  Ha« 
novre  a  ceint  la  couronne  d'Angleterre, 

Voilà  pourtant  Terreur  que  les  scribes  aux  gages 
du  Cabinet  de  Vienne  se  sont  étudiés  ardemment  & 
accréditer,  pendant  que,  de  son  côté,  la  politique  au- 
trichienne faisait  converger  vers  l'anéantissement  dô 
Tinvlépendance  des  Hongrois  tous  ses  efforts  et  tons 
ses  artifices.  , 

Dans  les  derniers  temps,  la  pensée  d'usurpation  que 


(1)  Manifeste  publié  par  le  comtA  i^adislas  Tél'^ki. 


LA   HONGRIE   EN    1848  87 

nourrissait  le  Cabinet  de  Vienne  étant  devenue  plus 
manifeste,  une  formidable  opposition  se  forma  en 
Hongrie^  et  Kossuth  ât  son  apparition  sur  la  scène  de 

:  rhistoire.  La  santé  de  cet  homme  puissant  s'était 
altérée  dans  les  cachots  de  l'Autriche,  mais  la  souf- 
france et  la  solitude  avaient  mûri  son  génie.  Une  fer- 
meté calme,  un  remarquable  talent  d'organisateur, 
une  éloquence  où  la  magnificence  orientale  se  mariait 
à  l'esprit  de  l'Occident ,  des  vues  d'homme  d'État 
colorées  de  mysticisme  et  poétisées  par  l'enthousiasme, 
voilà  ce  que  Kossuth  venait  mettre  au  service  de  sa 
patrie  et  de  la  liberté.  Ce  fut  lui  qui  contribua  le  plus 
à  taire  de  l*indépendance  de  son  pays  une  question 
européenne.  Non  content  de  mettre  les  esprits  en  garde 
contre  les  projets  envahissants  de  la  cour  de  Vienne, 
non  content  de  demander  un  ministère  national  et  un 
pouvoir  exécutif  responsable,  il  prêcha  l'abolition  de  la 
dîme,  rabolition  de  la  corvée,  une  pi  us  juste  répartition 

^des  impôts,  l'égalité  des  droits  politiques,  et  intéressa 
de  la  sorte  les  paysans  à  faire  cause  commune  avec  les 
nobles. 

Toi  était  donc  l'état  des  choses,  lorsque  éclata  ce  coup 
de  foudre  de  février  qui  fit  tressaillir  toute  TBurope. .. 
Non,  je  n'oublierai  jamais  ce  qui,  peu  d^  jours  après, 
«8  passa  au  Luxembourg.  Les  membres  du  gouverne- 
ment provisoire  y  étaient  venus  rendre  visite  aux 
délégués  des  corporations,  rassemblés  dans  rancienne 
Chambre  des  pairs.  Un  fraternel  échange  de  bons  sen- 


88  LA   HONGRIE   EN    1848 

timents  ayant  eu  lieu  entre  les  visiteurs  et  les  visités, 

le  gouvernement  avait  quitté  la  salle  et  allait  sortir 

du  palais,  quand,  soudain,  s*approchant  de  moi,  M.  de 

Lamartine  me  dit  avec  un  joyeux  enthousiasme: 
«  Grande  nouvelle  1  Vienne  est  en  révolution  et  M.  de 

Metternichen  fuite,  d  Je  remonte  aussitôt  dans  l'as- 
semblée ;  j'annonce  ce  que  je  viens  d'apprendre. . .  Ce 
ne  fat  qu'un  mouvement,  ce  ne  fut  qu'un  cri.  Debout, 
le  visage  altéré,  les  yeux  humides,  ils  s'écrièrent 
tous,  par  une  même  inspiration,  d'un  commun  élan: 
Vive  la  république  universelle  !  Hélas  !  hélas  !  ces 
heures  de  sublime  exaltation  sont  déjà  loin  de  nous  I 
Mais  elles  reviendront,  car  la  justice  est  immortelle. 

La  Révolution  de  Vienne,  allé  de  la  nôtre,  avait 
rendu  l'Autriche  constitutionnelle  ;  la  Diète  hongroise 
ne  perdit  pas  un  instant  :  ministère  national  et  res- 
ponsable, égalité  civile  et  politique  sans  distinction 
de  langue  ou  de  communion ,  participation  proportion- 
née des  citoyens,  nobles  ou  non,  aux  charges  publiîii* 
ques,  la  Diète  vota  toutes  ces  réformes  avec  une  sorte 
de  transport,  et  la  noblesse  y  accomplit  l'oeavre  de 
régénération  en  concédant  gratuitement  aux  cultiva- 
teurs les  terres  qu'ils  avaient  reçues  d'elle  comme 
tenanciers.* 

Qu'on  juge  du  désespoir' des  conseillers  absolutistes 
de  l'empereur  I  Cette  uniformité  autrichienne  dont  ils 
avaient  tant  caressé  le  rêve  échappait  à  leurs  illusions^ 
et,  pour  comble  de  malheur,  ils  voyaient  se  dresser 


LA   HONGRIE   EN    1848  89 

devant  eux  le  spectre  de  là  démocratie.  Mais  que 
faire?  Combattre  à  visage  découvert  un  mouvement 
auquel  les  magnats  eux-mêmes  avaient  applaudi^  et 
à  la  tête  duquel  se  montrait  la  noblesse  hongroise  ? 
c'eût  été  hasardeux.  Repousser  à  Pesth  ce  qu'on  était 
forcé  d'admettre  à  Vienne,  et  prétendre  imposer  à  la 
Hongrie  et  à  l'Autriche  un  ministère  hermaphrodite  : 
irresponsable  à  l'égard  de  la  première,  responsable  à 
l'égard  de  la  seconde?  On  ne  le  pouvait,  ne  fût-ce  que 
par  un  sentiment  de  pudeur.  Jusqu'à  ce  que  la  fougue 
de  Tesprit  révolutionnaire  se  fût  un  peu  ralentie.  La 
sanction  de  l'empereur  fut  donc  obtenue  ;  un  ministère 
hongrois  fat  nommé,  dont  le  comte  Bathiany  eut  la 
présidencf^  et,  le  11  avril  1848,  Ferdinand  se  rendit 
à  Presbourg  où,  entouré  de  sa  famille,  il  donna  solen- 
nellement aux  Hongrois  sa  royale  parole. 

Vaine  cérémonie I  Pompeux  mensonge  où  se  cachait 
une  trahison  !  La  révolution  de  Vienne  amena  des 
changements  de  cabinet  sans  amener  un  changement 
de  système.  L'avènement  de  ministres  populaires,  tels 
que  Pillersdorf  et  Schwarzer,  ne  devait  servir  qu'à 
masquer  l'action  politique  du  baron  de  Wessenberg, 
deKrauss,  de  Bach,  de  Latour,  seuls  dépositaires  des 
secrets  et  des  vues,  des  traditions  et  des  projets  du 
despotisme  autrichien.  La  personne  de  Mettemich 
était  à  Londres^  son  esprit  était  resté  à  Vienne. 

Quant  à  Ferdinand  V,  on  assure  que,  plus  d'une  fois, 
sa  conscience  se  révolta  à  l'idée  de  renverser  la  cons- 

8. 


90  LA   HONGRIE   EN    1848 

titution  de  Hongrie  ;  on  assure  qu'à  ceux  qui  Ty  exhor- 
taient, il  répondit  plus  d'une  fois  :  c  Et  mon  serment?» 
Mais  de  quelle  autorité  pouvaient  être  les  scrupules 
d'un  prince  tombé  dans  un  idiotisme  absolu,  qui  pas- 
sait son  temps  à  prendre  des  mouches  dans  un  livre, 
et  qui  sut  égaler  cet  empereur  Claude,  dont  Tacite  a 
peint  si  énergiquement  Timbécillité  ? 

L'intrigue  fut  l'arme  dont  les  politiques  de  la  cour 
de  Vienne  se  servirent.  La  question  des  races  fut  la 
mine  qu'ils  songèrent  à  allumer.  Ils  pensèrent  qu'a- 
vant d'asservir  la  Hongrie,  il  fallait  trouver  moyen 
del'aâaiblir  par  des  discordes  intestines.  Atkx  yeux 
des  Serbes  et  des  Croates,  les  Madgyars  n'avaient  été 
longtemps  que  les  hommes  de  laconiuôt»,  et  Ja  subs- 
titution de  la  langue  des  Madgyars  à  la  langue  latine 
dans  les  régions  officielles  n'avait  pas  été  sans  éveiller 
au  sein  de  la  Croatie  un  sourd  mécontentement.  Ce 
fut  sur  ces  germes  de  dissension  que  la  cour  de  Vienne 
•  fonda  ses  calculs  :  Livide  et  imjpera.  En  conséquence, 
nommé  ban  ou  gouverneur  de  la  Croatie,  Jellachich 
reçut  secrètement  mission  d'agiter  dans  le  pays  la  ques- 
tion des  races,  c'est-à-dire  les  torches  de  la  guerre 
civile,  avec  cette  clause  qu'on  désapprouverait  publi- 
quement sa  âdélité,  jusqu'au  jour  où  l'on  se  sentirait 
en  mesure  de  lever  le  masque. 

A  cet  égard,  nul  doute  possible,  tant  fut  grossière 
la  façon  dont  les  acteurs  jouèrent  cette  indigne  comé- 
die! A  peine  installé,  Jellachich  avait  décrété  la  loi 


Là   HONGRIE   EN    1848  91 

martiale  contre  tout  Croate  qui  reconnaîtrait  le  lien  qui 
unissait  la  Croatie  à  la  Hongrie  ;  il  avait  hautement  dé- 
noncé rétablissement  d'un  ministère  hongrois  comme 
une  usurpation  sur  le  pouvoir  de  Tempereur-roi  ; 
il  avait,  de  sa  propre  autorité,  contrairement  aux  lois 
constitutionnelles,  convoqué  l'Assemblée  générale  de 
Croatie.  Et,  là-dessus,  l'empereur  de  fulminer.  Mais, 
désavoué  hautement,  Jellachich  ne  fait  qu'en  riro. 
Mandé  à  Inspruck,  il  désobéit  tout  net.  Suspendu  par 
ordonnance  impériale  de  toutes  ses  charges  et  digni- 
tés, il  redouble  de  fanatisme  pour  le  gouvernement 
antrichien  et  lés  droits  de  l'empereur,  semblable 
à  ces  animaux  qui  lèchent  la  main  qui  les  frappe. 

Pourquoi  d'ailleurs  les  Croates  se  seraient-ils,  en  un 
tel  moment,  déclarés  contre  la  Hongrie  ?  Est-ce  que 
la  Croatie  n'avait  pas  été  appelée  au  bénéfice  des  ré- 
formes votées  par  la  Diète  de  Presbourg?  Est-ce  que 
les  pouvoirs  de  ses  Assemblées  générales  n'avaient  pas 
été  étendus  ?  Est-ce  que  le  nombre  de  ses  représen- 
tants à  la  Diète  de  Hongrie  n'avait  pas  été  élevé  de 
trois  à  dix-huit?  Est-ce  que  les  citoyens  de  la  Croatie 
ne  venaient  pas  d'être  admis  à  exercer  tous  les  emplois 
de  l'État  ?  Eat-ce  que  deux  sections  croates  n'avaient 
pas  été  créées  pour  faire  place  aux  Croates  dans  les 
charges  nouvellement  instituées  ?  Est-ce  que  les 
paysans  de  la  Croatie  n'avaient  pas  reçu  des  terres 
comme  ceux  de  la  Hongrie  ?  Quoi  ?  pour  se  rappeler 
qu'ils  étaient  un  peuple  conquis,  les  Croates  auraient 


92  LA    HONGRIE   EN    1848 

d'eux-mêmes  choisi  le  moment  où  la  conquête  abdi- 
quait ?  Non  !  non  I  ce  qui  était  au  fond  de  Tagitation, 
c'était  la  main  de  l'Autriche. 

Et  notez  bien  que,  pendant  ce  temps,  les  Serbes,  eux 
aussi,  avaient  leur  Jellachich  dans  le  colonel  Etienne 
Suplikacz.  Or  la  révolte,  ici,  ne  fut  pas  moins  quMne 
guerre  d'extermination.  Les  bandes  venues  de  la  Ser- 
bie couvrirent  les  contrées  du  Bas-Danube,  rasant  les 
villages,  incendiant  les  villes,  égoi^eant  les  popula- 
tions. Car  le  gouvernement  autrichien  voyait  tout 
eela  d'un  œil  sec,  et  c'est  ainsi  qu'était  récompensé 
le  dévouement  chevaleresque  de  ceux  qui  avaient 
poussé  ce  cri  célèbre  :  Moriamur  pro  rege  nostro 
Maria  Theresâ  1 

Dans  ce  grand  danger  de  la  patrie  hongroise,  une 
nouvelle  Assemblée,  basée  sur  la  représentation  na« 
tionale  élargie,  s'était  ouverte  àPesth  le  2  juillet  1848. 
Aussitôt  deux  décrets  parurent  :  l'un,  ordonnant  une 
levée  qui  portait  l'armée  à  200,000  hommes  ;  l'autre, 
ouvrant  un  crédit  à  cet  effet. 

Le  dénoûment  approchait,  comme  on  voit.  Après 
avoir  éludé  la  sanction  qui  lui  était  demandée,  l'em- 
pereur, ou  plutôt  son  conseil,  laissa  tomber  le  voile.  On 
déclarait  que  les  concessions  faites  à  la  Diète  de  Près- 
bourg  avaient  été  extorquées.  Extorquées?  Et  com- 
ment donc  ?  N'était-ce  pas  librement ,  dans  l'exercice 
de  sa  puissance  impériale,  en  dehors  de  toute  coerci- 
tion et  de  toute  menace,  que  Ferdinand  était  allé  don- 


LA   HONGRIE  EN    1848  93 

ner  aux  Hongrois,  dans  la  ville  de  Presbourg,  sa  pa- 
role pour  gage  ?  N'y  avait-il  pas  eu,  là,  consécration 
pacifique  de  vœux  pacifiquement  exprimés  ?  Et  puis, 
de  quel  droit  le  despotisme  appelle-t-il  extorqués  les 
biens  que  la  liberté  lui  reprend  ?  A  ce  compte  notre 
nuit  française  du  4  août,  en  1789,  n'aurait  été  qu'un 
vol  immense  fait  à  la  féodalité  ;  et  Topprimé,  en  se- 
couant ses  chaînes,  se  rendrait  coupable  de  spoliation 
envers  l'oppresseur  ! 

La  Diète  tint  bon,  et,  au  commencement  de  septem- 
bre 1848,  Jellachich,  qu'une  ordonnance  impériale  v^ 
nait  de  rétablir  dans  ses  cliarges  et  dignités^'JellacliicIi 
passait  la  Drave. 

Ici  les  événements  se  pressent.  Mis  par  les  Hongrois 
à  la  tête  de  leur  armée,* le  palatin  déserte  son  camp, 
où  il  laisse  sa  démission^  et  se  réfugie  à  Vienne.  Fran- 
çois Lamberg  est  nommé  par  l'empereur  commandant 
général  des  troupes  de  Hongrie  ;  mais  Tordonnance 
est  violée  par  un  meurtre.  Jellachich  entre  en  Hongrie  ; 
à  quatre  mille  de  Bude-Pesth,  il  est  victorieusement 
repoussé  par  les  Hongrois,  dont  un  comité  de  défense, 
que  préside  Eossuth,  va  désormais  conduire  les  destins. 

L'insurrection  de  Vienne,  au  mois  d'octobre,  empê- 
chaseule  que,  dès  ce  moment,  la  Hongrie  ne  fût  de  toutes 
parts  et  complètement  envahie,  l'armée  autrichienne 
ayant  été  pendant  quelques  semaines  employée,  sous 
le  commandement  de""  Windischgraetz,  à  réduire  la 
capitale  de^utriche. 


94  LA   HONGRIE   EN    1848 

Il  est  à  remarquer  que,  lorsqu'une  cause  est  juste 
au  fond,  elle  le  devient  ordinairement  sous  tous  les 
aspects.  Pendant  que  les  Hongrois  s'armaient  pour  dé- 
fendre un  droit  sacré,  un  droit  incontestable,  la  cour 
de  Vienne  anéantissait  elle-même  le  seul  titre  sur 
lequel  pussent  s'appuyer  en  apparence  ses  prétentions 
à  regard  de  la  Hongrie.  Ferdinand  V,  en  effet,  dépo- 
sait une  couronne  trop  lourde  pour  son  front,  et  c'était 
sur  celui  de  son  neveu  François-Joseph  qu'elle  passait, 
grâce  aux  artifices  d'une  princesse  qui  a  été  justement 
■surnommée  la  moderne  Agrippine.  Or,  «  aux  termes 
«delà  Constitution,  la  loyauté  en  Hongrie  repose 
«  sur  un  double  traité  conclu  entre  le  peuple  et  le  sou- 
«  verain,  traité  par  lequel  celui-ci  ne  reçoit  la  cou- 
«  ronne  qu'en  échange  de  ses  serments  aux  lois.  Aussi 
M  le  couronnement  seul  donne-t-il,  en  Hongrie,  titre 
«  et  qualité  de  roi.  L'empereur  François-Joseph,  re- 
«  vendiquant  la  Hongrie  au  nom  des  droits  qu'il  pré- 
c  tend  tenir  de  son  oncle,  et  sans  avoir  conclu  avec 
«  le  peuple  Hongrois  le  pacte  qui  seul  donne  la  cou- 
«  ronne,  n'est  plus  qu'un  prétendant  étranger  entre- 
«  prenant  la  conquête  d'un  pays  libre  et  indépen- 
«  dant  (1).  » 

Maintenant,  qu'est-il  besoin  de  dire  par  quels  efforts 
de  courage,  par  quels  traits  de  prudente  audace,  par 
quelle  étonnante  sérte  de  victoires  coup  sur  coup  rem - 


■■é 


(1)  Maaifeste  publié  p«r  le  comte  Laditlas  TMfcki.     ' 


LA  HONGRIE  EN    1848  95 

portées,  les  Hongrois  ont  immortalisé  leur  résistance? 
On  sait  comment  s'engagea  la  lutte  devenue  générale. 
Maître  de  Vienne,  Windischgraetx  affichait  le  plus 
orgueilleux  délire,  et  la  cour  de  Vienne  disposait  déjà 
de  la  Hongrie  comme  ferait  un  propriétaire  de  son 
domaine.  Jellachich  fut  d'avance  donné  pour  gouver- 
neur à  la  Dalmatie  ;  les  fauteurs  de  l'insurrection  des 
Serbes,  Etienne  Suplikacz  et  Joseph  Rajacsics,  furent 
nommés,  le  premier  vayvode,  le  second  patriarche  de 
la  principauté  de  Serbie  ;  et  l'invasion  autrichienne  se 
fit  précéder  par  des  proclamations  où  l'injure  servait 
de  prélude  au  meurtre.  Le  plan  de  l'expédition  avait 
été  conçu  de  telle  sorte,  qu'on  eût  dit  qu'il  s'agissait, 
non  pas  de  conquérir  un  royaume,  mais  de  cerner  des 
brigands,  et  de  les  cerner  de  manière  à  ce  qu'il  n'en 
pût  échapper  un  seul.  L'armée  autrichienne  fut  en 
effet  divisée  en  quatre  corps  principaux,  qui  devaient 
envahir  la  Hongrie  par  l'Autriche,  par  la  Gallicie^  par 
la  Transylvanie^  par  la  Croatie,  en  communiquant  l'on 
avecPautre  et  en  formant  un  cercle  mouvant,  de  plus 
en  plus  resserré  à  mesure  qu'il  allait  vers  son  centre. 
On  espérait  pouvoir  ainsi  presser  les  Hongrois,  les 
ramasser  sur  un  point  et  en  finir  d'un  seul  coup. 
C'était,  suivant  l'expression  de  Kossuth,  un  vaste  plan 
d'assassinat.  Or,  telle  était  la  confiance  de  Windis* 
chgraetz,  qu'en  quittant  Schoenbrunn,  il  se  donnait 
déjà  le  surnom  de  Victtrienx.  L'insensé  I  II  n'avait  pas 
fait  entrer  dans  ses  caiçals  lliérQïsme  de  ses  ennemis  I 


96  LA  HONGRIE  EN    1848 

La  fioDgrie  ât  alors  ce  que,  pendant  notre  grande 
révolution,  la  France  avait  fait  après  le  fameux  rap- 
port de  Barrère.  Deux  cent  mille  combattants  sorti- 
rent de  terre  comme  par  enchantement.  Poudrières, 
manufactures  d*armes,  fonderies  de  canons,  t'enthou- 
siasme créa  du  jour  au  lendemain  tout  ce  que  récla- 
mait la  guerre.  Et,  au  bout  de  quatre  mois,  battus, 
décimés  par  le  froid,  décimés  par  la  faim,  découragés, 
consternés,  les  Autrichiens  en  étaient  réduits  à  im- 
plorer les  secours  de  la  Russie. 

Ainsi,  par  un  bien  juste  châtiment,  TAu- 
triche,  pour  avoir  vouhi  attenter  à  l'existence 
d'un  peuple  libre,  se  trouvait  amenée  à  courir  elle- 
même  ua-devant  de  la  servitude.  Car  les  hommes 
d'État  du  Cabinet  d'Olmiîtz  auraient  dû  se  rap- 
peler que,  depuis  Pierre  le  Grand,  les  flatteries  de 
la  Russie  ont  toujours  été  funestes,  ses  caresses 
toujours  .empoisonnées,  ses  em  brassements  toujours 
mortels  ;  ils  auraient  dû  se  retracer  l'image  de 
la  Perse,  de  la  Pologne,  de  la  Bessarabie,  de  la 
Moldavie,  de  la  Valachie,  de  la  Turquie  surtout, 
j^rotëgëes  par  les  Russes  ;  ils  auraient  dû,  rien  qu'en 
regardant  autour  d'eux,  se  demander  si  l'établisse- 
ment russe  fondé  aux  embouchures  du  Danube,  en 
vertu  du  traité  d' Andrinople ,  n'avait  eu  rien  de 
menaçant  et  pour  la  navigation  intérieure  de  l'Au- 
triche et  p«ur  ses  communications  avec  la  Mer-Noire.  ' 
M$tis  non  :  il  était  écrit  que  la  puissance   autri* 


LA   HONGRIE   EN    1848  97 

chienne  pousserait  jusqu'au  suicide  la  passion  de 
s'agrandir.  Que  son  sort  s'accomplisse  1 

Malheureusement,  s'il  y  a  danger  pour  TÂutriche^  il 
y  a  danger  aussi  pour  l'Europe  occidentale.  Et  c'est 
précisément  ce  qui  donne  à  cette  guerre  de  Hongrie 
une  incalculable  portée.  Aveugles  .les  gouvernements 
qui  ne  voient  pas  que,  depuis  Pierre  le  Grand,  la 
Russie  n'a  pas  cessé  un  seul  jour  de  marcher  au  com- 
plet asservissement  des  divers  peuples  européens  ! 
Qu'on  la  suive  à  travers  les  deux  derniers  siècles.  En 
1774,  elle  est  conduite  sur  les  bords  de  la  Mer-Noire 
par  la  paix  de  Kaidnarji,  puis  dans  le  Kouban  et  la 
Crimée,  par  le  traité  de  Constantinople.  En  1812,  la 
paix  de  Bucharest  lui  livre  les  rives  du  Pruth  et  la 
Bessarabie.  En  1829,  le  traité  d'Andrinople  l'établit 
dans  le  Delta  formé  par  les  embouchures  du  Danube 
et  sur  un  littoral  de  deux  cents  lieues.  En  1830,  elle 
pèse  déjà  sur  la  ville  des  sultans;  car,  Constantinople  ! 
voilà  le  but  suprême  marqué  par  le  doigt  de  Pierre 
le  Grand. 

Lord  Chatam  disait  :  «  Avec  un  homme  qui  ne  voit 

<  pas  les  intérêts  de  l'Angleterre  dans  la  conservation 

<  de  l'empire  ottoman,  je  n'ai  pas  à  discuter.  »  Il 
avait  bien  raison  ;  il  comprenait  que  Toccupation  de 
Constantinople  par  les  Russes  enlèverait  à  l'Angle- 
terre son  influence  dans  la  Méditerranée,  ses  moyens 
de  communication  airec  l'Inde  par  la  Turquie,  une 
partie  de  rimportance  de  ses  possessions  du  Levant  et 

0 


98  LA  HONGRIE  EN    1848 

ua  débouché  ouvert  à  Texportation  de  trente  millions 
dé  produits  anglais.  Or,  ainsi  que  le  fait  observer  la 
Bévue  d'Edimbourg,  pour  le  Cabinet  de  Saint-James, 
la  question  aujourd'hui  est  de  savoir  si  les  Russes,  par 
Vienne,  n'iront  pas  aussi  directement  à  Constanti- 
nople  que  par  Bucharest  1 

En  ce  qui  touche  la  France,  ce  n'est  pas  seulement 
son  pouvoir  matériel  qui  est  mis  en  péril,  c'est  sa 
puissance  intellectuelle  et  morale,  c'est  sa  vie  politi- 
que. L'empereur  Nicolas,  en  envoyant  ses  armées  à 
TAutriche,  ne  s'est  pas  caché  de  ses  desseins.  «  La 
c  Russie,  a-t-il  crié  fièrement  au  monde  attentif,  la 
«  Russie  remplira  sa  sainte  mission  !  »  C'est-à-dire  : 
«  Les  Français  veulent  Êiire  l'Europe  républicaine,  eh 
€  bien  !  les  Russes  la  feront  cosaque.  »  n  est  certain, 
en  effet,  que  deux  principes  irréconciliables  se  dispu- 
tent aujourd'hui  le  monde,  et  que  ces  deux  principes 
sont  représentés,  l'un  par  la  France  de  la  démocratie, 
Tautre  par  la  Russie  de  l'empereur  Nicolas. 

Et  le  gouvernement  français  reste  enveloppé  dans 
son  insouciance  !  Et  plus  effrayés  de  la  perte  possible 
de  leurs  privilèges  que  des  périls  de  la  patrie,  les 
réactionnaires  parlent  des  Cosaques  en  se  jouant  !  Et 
Louis  Bonaparte  prête  une  oreille  charmée  aux  félici- 
tations insidieuses  qui  lui  viennent  de  Saint-Péters- 
bourg 1  Que  dis-je  ?  comme  si  ce  n'était  pas  déjà  trop 
de  ce  grand  laissez^passer  accordé  aux  envahisseurs 
de  rAUemagûe,  voilà  qu'on  vient  de  tuer  la  Républi- 


te 


LA   HONGRIE   EN    1848  99 

que  romaine,  de  manière  à  ménager  à  l'invasion  russe 
le  secours  des  troupes  de  Radetzki,  redevenues  dispo- 
nibles !  Ah  !  quel  Français  digne  de  ce  nom  pourrait, 
à  un  tel  spectacle,  ne  pas  sentir  saigner  son  cœur  ? 

En  Angleterre,  on  doit  le  reconnaître^  Tapprôciation 
de  l'état  des  choses  est  plus  vive,  elle  est  plus 
vraie.  Nul  doute  qu'ici  la  sympathie  pour  la  cause  des 
Madgyars  ne  soit  générale.  Les  souscriptions  ouvertes 
en  leur  faveur,  les  meetings  où  Ton  exalte  leur 
héroïsme,  les  débats  du  parlement  où  retentit  leur 
nom,  le  langage  des  journaux,  les  interpellations 
adressées  aux  ministres,  la  nature  des  réponses  de 
lord  Palmerston,  tout  montre  que,  pour  l'Angleterre, 
les  événements  de  la  Hongrie  sont  le  sujet  d'une  préoc- 
cupation profonde.  L'aristocratie  britannique  elle- 
même  s'en  émeut,  et  si  le  caractère  démocratique  de 
la  lutte  soutenue  par .Kossuth  l'inquiète,  cela  du  moins 
ne  l'empêche  pas  de  comprendre  ce  qu'au  point  de  vue 
de  l'intérêt  anglais  l'intervention  des  Russes  a  d'alar- 
mant. Mais  qu'importent  les  souscriptions  et  les  vœux 
et  les  meetings  et  les  paroles?  U  faudrait...  un  acte. 

Toutefois,  gardons-nous  de  désespérer  de  la  Hon- 
grie, alors  même  que,  par  une  pusillanimité  qui  serait 
le  comble  de  la  folie,  les  gouvernements  européens  la 
laisseraient  abandonnée  à  ses  propres  forces.  A  ce 
qu'elle  a  déjà  fait,  on  peut  juger  ce  dont  elle  est 
capable.  Avec  des  politiques  tels  que  Eossuth,  Szemere, 
Duscheck^  Csanyii  ;  avec  des  généraux  tels  que  Georgey , 


100  LA   HONGRIE   EN    1848 

Bem,  Dembinski,  Klapka,  que  ne  peavent  des  soldats 
qui  sont  évidemment  de  la  race  des  héros? 

Aussi  bien,  la  configuration  géc^raphique  de  la 
Hongrie  se  prête  à  une  défense  désespérée.  La  chaîne 
de  montagnes  qui,  séparant  la  Hongrie  et  la  Transyl- 
yanie  de  la  Glallicie  et  de  la  Moldavie^  s'étend  en  cercle 
de  Presbourg  à  Cronstadt,  et  de  Gronstadt  à  Weîss- 
kirchen  le  long  de  la  Yalachie,  se  trouve  merveilleu- 
sement appropriée  à  la  guerre  de  guérillas,  attendu 
qu'elle  offre  une  foule  d'étroits  défilés  où  un  petit 
nombre  de  partisans  hardis  peuvent  tenir  tête  à  une 
armée.  Entre  Presbourg  et  Pesth,  les  rivières  forment 
tantôt  des  torrents  rapides,  tantôt  des  marais.  Les 
chemins^  là  où  il  y  en  a,  sont  mauvais  même  dans  la 
plus  belle  saison  et  impraticables  pendant  Thiver.  Au 
reste,  ce  n'est  pas  seulement  à  la  guerre  de  bandes 
que  la  configuration  de  la  Hongrie  est  adaptée;  elle 
offre  aussi  des  ressources  pour  la  grande  guerre.  Les 
plaines  immenses  du  centre  permettent  à  la  cavalerie 
de  se  déployer,  et  chacun  sait  que  la  cavalerie  hon- 
groise est  une  des  premières  du  monde. 

D'un  autre  côté,  il  convient  de  ne  pas  trop  s'exagérer 
les  forces  de  la  Russie.  A  vrai  dire,  c'est  par  sa  diplo- 
matie bien  plu^i  que  par  ses  armes  qu'elle  a  fait  tant 
de  conquêtes.  Formidable  chez  ^lle.  en  se  répandant 
elle  s'expose  et  se  découvre.  Sans  compter  que  le  ser- 
vage est  une  plaie  creusée  dans  son  flanc,  plaie  à  demi 
voilée,  mais  qui  tôt  ou  tard  deviendra  mortelle.  Quel- 


». 


LA   HONGRIE   EN    1848  101 

que  fastueuse  que  soit  Tâutocratie  du  czar,  les  serfs 
n'ont  pas  encore  dit  le  dernier  mot  de  leurs  vengeances, 
et  nul  ne  sait  au  juste  ce  qui  se  passe  au  fond  de  ces 
populations  qu'une  infranchissable  barrière  sépare  de 
tout  ce  qui  n'est  pas  elles.  En  1T73,  elles  fournirent  à 
Pougatchef  l'armée  d'esclaves  révoltés  qui  flttrembler 
Moscou  !  Qui  oserait  jurer  qu'un  autre  Pougatchef  est 
impossible? 

Quoi  qu'il  en  soit,  les  Madgyars  sont  debout;  ils 
ont  le  glaive  en  main,  et,  suivant  l'expression  du  con« 
ventionnel  Isnard,  ils  ont  au  loin  jeté  le  fourreau.  Non, 
ne  désespérons  pas  de  leur  fortune  puisqu'elle  est  con- 
fiée à  leur  héroïsme.  Et  n'oublions  pas^  non  plus,  que, 
dans  ce  moment,  les  Hongrois  rendent  à  l'Europe 
occidentale  un  service  immortel,  c  J'ai  trouvé  la  Russie 
«  rivière,  a  dit  Pierre  le  Grand  dans  son  testament, 
<  je  la  laisse  fleuve;  mes  successeurs  en  feront  une 
a  vaste  mer.  »  Eh  bien,  les  Hongrois  sont  destinés  & 
faire  mentir  cette  prophétie  orgueilleuse,  par  la  grâce 
de  Dieu  et  de  leur  épée. 


* .  y 


9. 


LE  DIVORCE 


PUBLIÉ    LB    15   OCTOBRB    1849 


«  Que  les  hommes  sont  heuisoux  d'aller  à  la  guerre, 
dit  Madame  de  Staël  dans  Corinne^  qu'ils  sont  heu- 
reux d'exposer  leur  vie,  de  se  livrer  à  l'enthousiasme 
de  rhonneur  et  du  danger  I  Mais  il  n'y  a  rien  au  dehors 
qui  soulage  les  femmes.  » 

La  destinée  des  femmes,  en  effet,  s'accomplit  tout 
entière  dans  Tenceinte  du  foyer  domestique.  Un  moi 
résume  toute  la  poésie  de  leur  existence  :  I'amour  I  un 
mot  en  exprime  les  devoirs  :  la  famille  1 

L'homme  peut  i)artager  sa  pensée  entre  mille  pré- 
occupations diverses.  Ouverte  de  toutes  parts  aux  sou- 
cis de  Tambition,  à  Tavidité  des  richesses^  aux  émo- 
tions de  la  gloire,  son  âme  trouve  quelquefois  lerepos, 
ne  fût-ce  qu'en  changeant  d'agitation  et  de  fatigue. 


104  LE   DIVORCE 

Il  a,  pour  échapper  au  vide  du  cœur,  mille  issues  que 
lui  offrent  sans  cesse  les  événements  auxquels  se  mêle 
sa  vie.  Il  n'en  est  pas  ainsi  de  la  femme.  Quand  elle 
souffre,  qui  pourrait  la  distraire  de  sa  souffrance?  Qui 
Tempêchera  de  se  consumer  dans  la  contemplation 
muette  de  sa  blessure?  Oui,  c'est  pour  les  femmes  sur- 
tout qu'écrivent  ceux  qui  cherchent  les  moyens  de 
rendre  plus  douce  la  vie  de  famille  :  la  famille!  asso- 
ciation primordiale,  unité  élémentaire  de  toute  nation, 
société  antérieure  à  l'individu  même,  institution  vrai- 
ment sacrée  et  indestructible  parce  qu'on  ne  détruit 
pas  la  nature  ! 

S'il  était  au  monde  une  absurdité,  un  mensonge, 
une  calomnie  dont  les  socialistes  fussent  en  droit  de 
s'étonner  de  la  part  de  leurs  adversaires,  quelle  ne 
devrait  pas  être  leur  surprise  de  s'entendre  appeler 
ennemis  de  la  famille,  eux  qui  admirent,  qui  vénèrent 
la  famille  au  point  de  la  proposer  pour  modèle  à  la 
société  de  l'avenir  ! 

Sur  quel  principe,  en  effet,  repose  la  famille?  N'est- 
ce  pas  sur  celui-ci  :  «  A  chacun  selon  ses  facultés,  à 
chacun  selon  ses  besoins  ?  » 

Examinez  la  famille.  Est-ce,  je  le  demande, à  sa  force , 
à  son  intelligence,  à  son  savoir,  que  s'y  mesure  la  part 
attribuée  à  chacun  des  frères?  Est-ce  que  le  plus  vi- 
goureux n'y  travaille  pas  pour  le  plus  faible,  celui  qui 
est  plein  de  vie  pour  celui  qui  se  meurt?  Est-ce  que  les 
préférences  de  la  mère  ne  sont  pas  pour  celui  de  ses 


LE   DIVORCE  105 

enfants  qui  est  malade  ou  infirme?  Est-ce  que  le  père, 
lui  qui  porte  tout  le  fardeau  de  l'association  domes- 
tique, n'y  retranche  pas  volontiers  de  ses  jouissances 
pour  accroître  le  bien-être  d'un  fils  ignorant  et  débile? 
Tout  le  socialisme  est  là. 

Qu'on  nous  conteste  la  possibilité  d'étendre  à  la  so- 
ciété la  pratique  d'une  morale  aussi  haute;  qu'on 
refuse  au  perfectionnement  de  l'éducation,  aux  pro- 
grès de  l'esprit  humain,  à  la  sagesse  des  lois,  à  la  no- 
blesse des  mœurs  le  pouvoir  de  créer  des  relations 
semblables  à  celles  qui,  sans  effort,  dérivent  de  la 
nature,  c'est  ce  que  nous  n'admettons  pas,  et  toutefois 
nous  le  concevons;  mais  qu'on  dénonce  comme  fonda- 
mentalement ennemie  de  la  famille  une  doctrine  que 
le  respect  de  la  famille  a  si  évidemment  inspirée... 
est-ce  mauvaise  foi?  est-ce  folie? 

Une  commission  vient  d'être  chargée  d'étudier  l'en- 
semble du  Code  de  procédure  civile  et  d'indiquer  les 
réformes  utiles  à  introduire  dans  la  condition  des  per- 
sonnes incapables  :  Nous  allons  voir  ce  que  les  protec- 
teurs officiels  de  Tinstitution  de  la  famille  sauront  faire 
pour  elle.  En  attendant,  hâtons-nous  de  remarquer 
que  la  condition  de  la  famille  est  liée  intimement  à  la 
condition  des  femmes,  et  que  les  lois  actuelles  rangent 
les  femmes  parmi  les  incapables,  c'est-à-dire  parmi 
les  mineurs,  les  interdits,  les  prodigues,  les  gens  d'une 
inconduite  notoire! 

Et  le  législateur  n'a  pas  fait  de  cette  mcAPi^iTi  de 


106  LE   DIVORCE 

la  femme,  si  injustement  et  si  outrageusement  burinée 
sur  Tairain  de  la  loi,  une  simple  affaire  de  définition  : 
non,  le  principe  une  fois  posé,  il  en  a  déduit  toutes  les 
conséquences  avec  une  impitoyable  logique  :  a  Le 
mari  administre  seul  les  biens  de  la  communauté..  » 
(Art.  1421.)  —  Le  mari  peut  vendre,  aliéner  et  hypo- 
théquer, sans  le  concours  de  sa  femme,  tous  les  biens 
de  la  communauté.  (Art.  1425.)  —  C'est  le  père  seul 
qui  exerce  en  fait  l'autorité  qui  appartient  en  droit  au 
père  et  à  la  mère  sur  l'enfent.  (Art.  372.)  L'enfant 
ne  peut  se  marier  sans  le  consentement  de  son  père  et 
de  sa  mère  ;  mais^  en  cas  de  dissentiment,  le  consen- 
tement du  père  suffit.  (Art.  148.)  —  Le  père  peut  em- 
pêcher ren&nt  de  quitter  la  maison  paternelle  ;  s'il  a 
des  sujets  de  mécontentement,  il  peut  le  faire  détenir 
pendant  un  mois.  Et  la  mère  ?  La  loi  se  tait. 

a  Ainsi,  dit  dans  un  excellent  travail  M.  Ernest 
Legouvé,  digne  fils  du  célèbre  et  gracieux  auteur  du 
Mérite  des  Femmes^  ainsi  la  mère  est  légalement  im- 
puissante à  défendre  ses  enfants,  impuissante  à  les 
corriger,  impuissante  à  les  diriger,  impuissante  à  les 
marier,  impuissante  à  les  éloigner  de  la  maison  com- 
mune, impuissante  à  les  y  retenir.  Une  telle  loi  n'est- 
elle  pas  un  crime  de  lèse-majesté  maternelle  (1)  ?  > 

Nous  ne  sommes  certes  pas  de  ceux  qui  désirent 
pour  les  femmes  Torageuse  existence  du  Forum,  la 


(1)  Voir  le  Crédit  du  %  octobre  1849. 


LE  DtVOtlCË  107 

mêlée  violente  des  combats  parlementaires,  le  bruit 
et  l'agitation  de  la  politique  militante  :  les  fonctions 
particulières  de  la  femme  lui  ont  été  assignées^  indé' 
pendamment  de  toute  convention  sociale,  par  son 
organisation  même,  par  la  nature  ;  son  domaine,  et  il 
n'en  est  pas  de  plus  beau,  c^est  celui  du  sentiment  ; 
sa  part,  et  il  n^en  est  point  de  préférable,  c'est  celle 
du  cœur  ;  son  influence,  et  il  n'en  est  pas  de  plus 
grande,  c'est  celle  qui  s'exerce  par  l'amour.  Mais  de 
ce  que  la  femme  n'est  point  semblable  à  l'homme,  s^en- 
suit-il  qu'elle  ne  soit  point  son  ^gale  ?  Et  s'il  y  avait 
une  autocratie  à  établir  au  sein  de  la  famille,  estn» 
qu'elle  ne  devrait  pas  plutôt  appartenir  à  la  mère  ? 

Tels  sont  les  graves  et  intéressants  débats  que  sou* 
lève  le  rapport  adressé,  le  25  août  dernier,  au  prési-^ 
dent  de  la  République,  sur  les  réformes  à  introduire 
dans  la  condition  des  personnes  incapables.  Nous  au- 
rons occasion  d'y  revenir  ;  mais  il  est  une  question 
que  nous  sommes,  dès  à  présent,  conduit  â  traiter,  â 
cause  de  sa  portée  morale  et  philosophique,  â  cause 
de  ses  rapports  avec  Tunité  de  la  famille^  la  constita- 
tien  de  la  société  et  l'intérêt  sacré  de  la  femme.  Nous 
voulons  parler  du  divorce. 

CoTlÊ  HISTORIQUE  DE   LA.  QUESTION.  —  La  lol  deS  Juifk 

consacrait  la  répudiation.  La  répudiation  convient  à 
l'enfance  des  sociétés,  dont  le  propre  est  de  placer  l'u- 
nité dans  le  despotisme,  au  lieu  de  la  placer  dans 
l'harmonie. 


108  LE   DIVORCE 

Quoi  de  plus  tyrannique,  en  effet,  que  d'accorder  ici 
à  l'homme  un  droit  qu'on  refuse  à  la  femme  ? 

Toutefois,  la  répudiation  était  la  reconnaissance  de 
ce  principe,  que  le  but  social  du  mariage  étant  la  re- 
production de  l'espèce,  il  faut  que  le  mariage  soit 
dissous,  quand  ce  but  ne  peut  être  atteint.  (La  répu- 
diation avait  lieu  à  cause  de  la  stérilité  ou  des  infir- 
mités corporelles  de  la  femme .  ) 

Ainsi,  la  répudiation,  tout  odieux  qu'en  était  le 
caractère,  avait  quelque  chose  de  plus  raisonnable, 
de  plus  social  que  l'indissolubilité  absolue  du  ma- 
riage. 

Mais,  encore  une  fois,  une  pareille  loi  est  de  celles 

qui  ne  conviennent  qu'à  Tenfance  des  peuples .  Le 
pouvoir  y  étant  toujours  violent,  l'unité  de  la  famille 
s'y  confond  avec  la  dictature  du  chef,  et  la  femme  y 
est  esclave  du  mari.  Aussi  le  sauvage  rejette-t-il  sur 
la  femme  tout  le  fardeau  des  travaux  pénibles,  et 
M.  de  Donald  rappelle  que,  dan»  quelques-unes  de  nos 
province»  méridionales,  le  même  paysan,  qui  ne  voit 
le  divorce  qu'avec  horreur,  croirait  manquer  aux  lois 
de  l'hospitalité,  s'il  faisait  asseoir  sa  femme  à  la  table 
où  prend  place  l'étranger  reçu  chez  lui. 

Au  reste,  le  fréquent  usage  de  la  répudiation  en  fit 
bientôt  sentir  tout  l'abus.  Pouvait-on  aller  plus  loin 
qujB  l'école  du  rabbin  ffillel,  qui  enseignait  qu'un 
homme  a  le  droit  de  répudier  sa  femme  pour  avoir 
aissé  brûler  son  bouillon^  et  que  celle  du  rabin  Akiba^ 


mL 


LE   DIVORCE  109 

qui  permettait  la  répudiation  de  sa  femme  à  quicon- 
que en  trouvait  une  plus  belle  ? 

Qu'advint-il  de  là?  Qu'après  avoir  permis  à  l'homme 
de  répudier  sa  femme,  on  permit  à  la  femme  de  ré- 
pudier son  mari.  Ce  fut  Salomé,  sœur  d'Hérode»  qui, 
la  première,  fit  l'application  de  ce  droit  de  réciprocité 
conquis  par  les  femmes.  M.  de  Bonald,  dans  son  livre 
sur  le  divorce,  s'élève  avec  emportement  contre  une 
semblable  conquête,  qu'il  appelle  une  usurpation.  Je 
comprends  cette  colère.  La  constitution  de  la  fa- 
mille se  lie  intimement  à  celle  de  l'État.  Ceux  qui 
veulent  le  despotisme  dans  l'une,  doivent  naturelle- 
ment le  vouloir  dans  l'autre. 

Heureusement,  la  justice,  elle  aussi,  a  sa  logique» 
à  laquelle  l'histoire  finit  toujours  par  donner  raison. 

Ainsi,  nous  voyons  que  ce  qui  était  arrivé  dans  la 
société  juive,  arrive  dans  la  société  romaine. 

Les  lois  de  Romulus  permettaient  au  mari  de  répu- 
dier sa  femme,  lorsqu'elle  avait  commis  un  adultère, 
ou  préparé  du  poison,  ou  falsifié  les  clefs  ;  mais  ces 
lois  n'accordaient  point  à  la  femme  le  droit  de  répu- 
dier son  mari. 

Plutarque  appelle  cette  législation  très  dure.  Il  a 
raison  ;  mais,  pas  plus  que  la  loi  de  Moïse,  elle  ne  put 
résister  au  temps.  Si  elle  eut  autorité  dans  les  pre- 
miers siècles  de  Rome,  cela  tint  uniquement  à  ce  que 
les  Romains,  pendant  cet  intervalle,  n'y  eurent  point 
recours.  Les  historiens  assurent  que,  jusqu'en  523,  il 

10 


110  LE   DIVORCE 

n'y  eut  pas  un  seul  exemple  éclatant  de  répudiation. 
Carvilius  Ruga,  qui  répudia  sa  femme  pour  cause  de 
stérilité,  donna  le  premier  exemple  de  la  dissolution 
du. lien  conjugal.  Et  ce  fait  est  rapporté  parDenys 
d'Halycamasse,  Valère-Maxime,  Aulu-Gelle. 

Mais  une  fois  que  les  maris  se  furent  avisés  d'user 
de  la  rigueur  de  leur  droit,  les  femmes  ne  tardèrent 
pas  à  obtenir  la  faculté  du  divorce.  Cicéron  dit  que  la 
faculté  du  divorce  fut  une  disposition  ou  du  moins  une 
conséquence  de  la  loi  des  Douze  Tables,  11  résulterait 
d'un  passage  de  Plaute,  dans  sa  Comédie  du  Marchand, 
que^vers  Tan  563  de  Rome,  le  droit  de  répudier  n'était 
pas  encore  accordé  à  la  femme.  Enân,  plusieurs  au- 
teurs axent  la  date  de  cette  partie  de  la  législation  au 
règne  de  Julien  le  Jurisconsulte. 

Ce  qui  est  certain,  c'est  que,  légalisé  ou  non,  le  di- 
vorce fut  pratiqué  peu  de  temps  après  la  mise  en  action 
du  droit  rigoureux  de  répudiation. 

Les  causes  du  divorce,  à  Rome,  étaient,  ou  récipro- 
ques, ou  particulières  contre  la  femme.  Il  y  avait  lieu 
pour  le  mari  à  obtenir  la  rupture  du  lien  conjugal: 

V  Lorsque  la  femme  s'était  fait  avorter  volontaire- 
ment  ; 

2^  Lorsqu'elle  était  allée  au  bain  avec  des  hommes; 

3*"  Lorsqu'elle  avait  mangé  avec  des  étrangers  contre 
a  volonté  de  son  mari  ; 

4°  Lorsqu'elle  était  allée  aux  jeux  publics  ; 


LE   DIVORCE  111 

5*»  Lorsqu'elle  avait  passé  la  nuit  hors  de  la  maison 
conjugale. 

Du  reste,  c'était  une  coutume,  chez  les  Romains, 
quand  ils  revenaient  de  voyage,  d'envoyer  faire  savoir 
leur  arrivée  à  leurs  femmes,  pour  ne  les  point  sur- 
prendre. 

Quoi  qu'il  en  soit,  chez  les  Romains  comme  chez  les 
Juifs^  nous  voyons  l'enfance  de  la  société  produire  la 
répudiation  et  les  progrès  de  la  société  amener  irré- 
sistiblement le  divorce. 

Et  qu'on  ne  dise  pas  que  ce  fut  de  la  corruption  des 
mœurs  romaines  que  le  divorce  naquit:  il  était  des- 
cendu dans  les  mœurs,  alors  que  la  République  était 
encore  dans  tout  Téclat  de  sa  robuste  et  saine  viri- 
lité. 

Chez  les  Athéniens,  qui  se  distinguèrent  toujours 
par  l'urbanité  de  leurs  mœurs  et  la  douceur  de  leurs 
habitudes,  le  divorce  ne  fut  point  précédé,comme  chez 
les  Romains  et  les  Juifs,  par  la  répudiation  :  il  se 
trouve  solennellement  consacré  par  les  lois  de  Solon. 
Seulement,  les  formes  du  divorce  et  les  termes  qui 
l'exprimaient  étaient  à  l'avantage  du  mari  (là,  comme 
partout,  les  lois,  même  relatives  aux  femmes,  ayant 
été  faites  par  les  hommes)  :  le  divorce  demandé  parle 
mari,  s'appelait  renvoi;  demandé  par  la  femme,  il 
s'appelait  abandon;  de  plus,  la  femme  était  soumise 
à  l'obligation  de  présenter  sa  requête  au  magistrat, 
obligation  qui  ne  pesait  point  sur  le  mari. 


112  LE   DIVORCE 

M.  de  Bonald  admire  beaucoup  les  Lacédémoniens, 
parce  que,  chez  eux,  dit-il,  le  divorce  n'était  point 
établi.  Il  y  avait  une  bonne  raison  pour  cela  :  c'est 
qu*à  Sparte,  d'après  les  lois  de  Lycurgue,  les  femmes 
étaient  communes,  quand  les  maris  voulaient  bien 
les  prêter.  Voltaire  cite,  dans  son  Dictionnaire  philo* 
tophique,  au  mot  adultère ^  la  fameuse  chanson  que 
chantaient  les  Lacédémoniens  au  sujet  d^Acrobatus  et 
de  la  femme  de  son  ami,  chanson  que  Plutarque  nous 
a  conservée  : 

Allez,  gentil  Acrobatus, 
Donnez  de  braves  citoyens  à  Sparte. 

Le  divorce  se  trouve  donc  et  dans  la  société  juive  et 
dans  la  société  païenne.  11  se  trouve  aussi  dans  la  so- 
ciété chrétienne. 

11  est  bien  vrai  que  le  catholicisme  a  prêché  Findis- 
solubilité  du  mariage,  mais  encore  faut-il  faire  observer 
que  les  Pères  de  l'Église  n'ont  pas  été  unanimes  sur  ce 
point. Car,si  saint  Augustin  plaida  la  cause  du  divorce, 
elle  trouva  d'éloquents  adversaires  dans  saint  £pi- 
phane  et  saint  Ambroise. 

Dans  les  conciles,  pas  plus  d'unanimité  que  chez  les 
Pères  de  l'Église.  Au  huitième  siècle,  suivant  l'abbé 
Millot,  les  conciles  de  Compiêgne  et  de  Verberie  con- 
4Bacrent  le  divorce. 

On  doit  convenir,  cependant,  que,  vers  la  an  du 


LE    DIVORCE  113 

neuvième  siècle,  les  doctrines  de  TÉglise  romaine 
admettaient  l'indissolubilité  du  mariage.  Le  principe 
en  fut,  par  exemple,  soutenu  avec  beaucoup  de  vivacité 
par  le  pape  Nicolas  T',  lorsqu'il  prit  le  parti  de  forcer 
Lothaire  à  garder  sa  femme  Teutberge,  que  celui-ci 
voulait  répudier  pour  épouser  sa  concubine. 

Mais  la  proclamation  des  doctrines  de  l'Église  sur 
l'indissolubilité  des  mariages  se  rapporte  précisément 
à  l'époque  dps  luttes  sanglantes  qui  s'engagèrent  entre 
le  pouvoir  spirituel  et  le  pouvoir  temporel.  En  décla- 
rant les  mariages  indissolubles,  ou  plutôt  en  se  réser- 
vant exclusivement  le  droit  de  les  dissoudre,  les  papes 
rendaient  leur  intervention  dans  la  famille  des  princes 
régulière  et  nécessaire. Ils  s'assuraient  le  pouvoir  d'as- 
servir les  passions  des  rois  aux  vues  ambitieuses  du 
Saint-Siège,  en  faisant  de  la  conservation  d'un  lien 
détesté  le  châtiment  des  princes  rebelles,  et  de  la  rup- 
ture de  ce  lien,  la  récompense  des  princes  dociles. 

Voilà  ce  qui  explique  l'énergique  appui  que  Rome  a 
prêté  au  principe  de  l'indissolubilité.  Elle  y  a  vu  une 
question  de  prépondérance  politique,  et  non  pas  une 
question  de  religion.  Car^  nulle  part,  l'indissolubilité 
du  mariage  n'est  consacrée  dans  l'Évangile,  cet  admi- 
rable code  des  chrétiens.  C'est  ce  que  fit  ressortir  vie  • 
torieusement  Luther,  lorsqu'il  vint  porter  une  main 
hardie  sur  le  catholicisme  et  protester  tout  haut  contre 
la  dictature  de  la  papauté. 

Que  le  patriarche  de  la  réformation  ait  poussé  trop 

10. 


111  LE   DIVORCE 

loin  les  conséquences  de  cette  faculté  du  divorcf*  qu'il 
avait  si  audacieusement  proclamée  ;  qu'il  ait  permis 
au  landgrave  de  Hesse,  par  sa  consultation  du  mois  de 
décembre  1539,  d'épouser  une  seconde  femme  en  rete- 
nant la  première  ;  qu*il  se  soit  attiré  de  la  part  de 
Stork  et  de  Carlostadt  le  reproche  d'avoir  introduit 
ainsi  dans  le  monde  moral  une  dissolution  semblable 
à  celle  du  mahom^tisme  :  ce  n'est  évidemment  pas  là 
la  question.  L'application  exagérée  d'un  principe  vrai 
n'en  fait  point  un  principe  faux,  et  il  y  a  certaine- 
ment un  milieu  entre  l'indissolubilité  da  lien  conjugal 
et  la  consécration  d'une  sorte  de  concubinage. 

Voilà  donc  l'Europe  divisée  sur  la  grande  question 
du  divorce.  Il  continue  à  être  maudit  partout  où  le 
catholicisme  a  résisté  aux  atteintes  de  la  réforme  ;  il 
s'introduit,  au  contraire,  partout  où  le  catholicisme 
est  vaincu,  c'est-à-dire  en  Angleterre,  en  Hollande, 
en  Prusse,  en  Russie,  etc. 

Jusque-là,  le  divorce,  comme  on  voit,  avait  été  sur- 
tout envisagé  par  les  peuples  comme  un  point  de  théo- 
logie :  il  appartenait  à  la  Révolution  française  d'ap- 
précier toute  la  portée  sociale  et  politique  de  la 
question.  Permis  aux  politiques  de  l'école  de  M.  de 
Bonald  de  comprendre  la  loi  du  20  septembre  1792 
dans  la  malédiction  qu'ils  lancent  contre  tout  ce  qui 
se  rattache  à  cette  terrible  mais  imposante  et  féconde 
époque  :  qu'importent  ces  colères  fougueuses  et  ces 
haines  intraitables!  Tous  les  hommes  d'un  esprit  mo- 


LE   DIVORCE  115 

déré  et  d'un  cœur  droit  seront  d'avid  qu'en  accordant 
aux  époux  la  faculté  du  divorce,  la  Révolution  fran- 
çaise posa  un  principe  juste,  un  principe  puisé  aux 
sources  du  cœur  humain  et  conservateur  non-seule- 
ment  de  )a  moralité,  mais,  comme  Je  le  prouverai  plus 
bas,  de  l'unité  de  la  famille. 

Il  faut  tout  dire  cependant  :  la  loi  de  1792  offrait 
trop  de  facilités  au  divorce,  et,  sous  ce  rapport,  vou- 
lait être  modifiée.  Elle  le  fut  par  le  Gode  civil.  Tel 
qu'il  fut  rédigé  sous  le  Consulat,  le  Code  civil  admet- 
tait quatre  causes  de  divorce  : 

1°  L'adultère  ; 

2"*  Les  excès,  sévices  ou  injures  graves  ; 

3^  La  condamnation  à  une  peine  in&mante; 

4**  Le  consentement  mutuel  des  époux. 

Cette  dernière  cause  n'était  pas  admise  de  la  part 
d'un  mari  ayant  moins  de  vingt-cinq  ans  et  d'une 
femme  en  ayant  moins  de  vingt  et  un,  ni  avant  le 
terme  de  deux  ans  de  mariage,  ni  après  celui  de  vingt 
ans  de  mariage.  Les  époux  devaient  faire  leur  décla- 
ration devant  le  juge,  écouter  ses  observations,  et 
apprendre  de  lui  toutes  les  conséquences  de  leur 
démarche  ;  ils  étaient  tenus  de  produire  les  autorisa- 
tions authentiques  de  leurs  père  et  mère  ou  autres 
ascendants  vivants  ;  ils  devaient  renouveler  leur 
déclaration  en  personne,  trois  fois,  de  trois  mois  en 
trois  mois  ;  et  enfin,  après  l'expiration  de  Tannée 
consacrée  à  Taccomplisssment  de  ces  formalités,  le 


118  LE  DIVORCE 

tout  se  rapporte,  et  qa*il  est  la  raison  de  l'union  so- 
ciale des  deux  autres.  » 

Voilà  un  curieux  raisonnement  !  Je  suppose,  comme 
cela  arrive  quelquefois^  que  le  mariage,  qui  a  eu  pour 
raison  la  naissance  de  Tenfant,  n'ait  pas  eu  cette 
naissance  pour  effet,  qu'aura,  dans  ce  cas,  représenté 
le  pouvoir  ?  Il  aura  représenté  un  désir  trompé,  une 
espérance  non  réalisée  !  il  aura  représenté  le  n^ant  !  Ce 
serait  donc  en  vertu  de  cette  représentation  imaginaire 
qu'il  serait  interdit  aux  époux  de  rompre  un  contrat 
devenu  sans  exécution  possible,  sans  objet,  relative- 
ment à  la  reproduction  de  l'espèce  !  En  vérité,  c'est  là 
une  plaisante  logique,  ou,  pour  mieux  dire,  une  plai- 
sante logomachie  I  Dans  l'hypothèse  où  l'enfant  n'est 
pas  encore  né,  le  mariage,  d'après  M.  de  Bonald,  se 
romprait  donc  au  préjudice  de  ce  qui  n* existe  pas^  et, 
dans  le  cas  où  la  femme  est  stérile,  il  se  romprait  au 
préjudice  de  ce  qui  ne  peut  pas  exister  !  Qu'est-ce  que 
tout  cela  signifie  ?  Mais  lorsque  l'enfant  est  né  ?  Eh 
bien ,  prétendre,  dans  ce  cas,  que  ce  n'est  qu'à  son 
préjudice  que  l'engagement  conjugal  peut  se  rompre, 
c'est  poser  en  principe  ce  qui  est  précisément  en  ques- 
tion ;  car  on  verra  plus  bas  que  nul  n'est  plus  inté- 
ressé que  l'enfant  à  la  rupture  d'un  lien  devenu  in- 
supportable aux  deux  époux. 

Mais  laissons  là  cette  creuse  métaphysique,  qui  ne 
nous  aurait  pas  arrêté,  si  la  légitimité  du  divorce  ne 
ressortait  de  la  puérilité  même  des  arguments  em- 


% 


îiE   DIVORCE  li9 

ployés  pour  la  combattre.  Il  est  clair  que  rindîssolu- 
bilité  des  mariages  est  contraire  à  la  reproduction  de 
l'espèce  humaine,  et  il  n'est  pas  surprenant  que  ce 
soit  sous  Napoléon  qu'on  ait  régularisé  le  divorce  en 
France.  Gomme  tous  les  conquérants,  Napoléon  favo- 
risait Taccroissement  de  la  population.  On  se  rappelle 
son  mot  à  madame  de  Staël.  Louis  XIV  donnait  des 
pensions  à  ceux  qui  avaient  dix  enfants,  et  César  dé* 
fendit  aux  femmes  de  quarante-cinq  ans,  sans  maris 
ni  enfants,  Tusage  des  pierreries  et  des  litières. 

Du    DIVORCE    DANS   SES    RAPPORTS    AVEC   LA    SOCHStB 

DOMESTIQUE.  —  Les  advcrsaircs  du  divorce  ont  cherché 
à  s'appuyer  sur  l'intérêt  de  la  femme.  N'est-il  pas 
souverainement  injuste,  ont-ils  dit,  que  la  femme/ 
entrée  dans  la  famille  avec  la  jeunesse  et  la  fécondité, 
puisse  en  sortir  avec  la  stérilité  et  la  vieillesse  ?  Oui , 
cela  serait  souverainement  injuste,  si  cela  était.  Mais 
ne  dirait-on  pas,  à  entendre  ces  singuliers  raison- 
neurs, que  le  divorce  est  la  faculté  donnée  au  mari  de 
chasser  sa  femme  quand  il  lui  plait^  comme  il  lui  plaît^ 
et  sans  rendre  compte  à  qui  que  ce  soit  de  la  brutalité 
de  ses  caprices  ?  Et  qui  donc,  grand  Dieu  !  a  jamais 
entendu  le  divorce  de  cette  étrange  sorte  ?  Relisez  ce 
Code  civil  que  vous  attaquez  avec  tant  de  fureur, 
vous  verrez  que  les  causes  du  divorce  y  sont  claire- 
ment spécifiées,  qu'elles  sont  graves,  qu'elles  sont 
toutes  protectrices  de  la  femme,  qu'elles  consacrent 


120  LE   DIVORCE 

en  sa  farear  un  droit  de  réciprocité  qui  exclut  toute 
idée  de  tyrannie  de  la  part  da  plus  fort  sur  le  plus 
faible,  que  ces  causes  enfin  sont  appréciées  par  le  ma- 
gistrat, gardien  naturel  de  la  stabilité  et  de  la  paix 
des  familles. 

Ooi,  c'est  l'intérêt  de  la  femme  surtout  qui  exige  le 
rétablissement  du  divorce.  Car,  dans  Tétat  actuel  de 
nos  mœurs,  l'indissolubilité  du  mariage  leur  crée  la 
plus  intolérable  de  toutes  les  servitudes.  Comparez 
les  situations.  Pour  l'homme,  le  mariage  est  une  con- 
trainte ;  pour  la  femme,  il  est  une  chaîne.  L'homme 
trouve  mille  moyens  de  se  soustraire  à  la  rigueur  de 
ses  devoirs  d'époux;  la  société  dédaigne  de  s'arrêter  à 
ses  infidélités,  que  dis-je  ?  il  peut  s'en  faire  gloire  : 
Tapprobation  ne  lui  manquera  pas;  le  titre  à^homme 
à  bonnes  forttmes  lui  rapportera  au  besoin,  en  jouis- 
sances de  vanité,  de  quoi  le  consoler  des  atteintes  de 
quelques  rares  probités  grondeuses.  Tandis  que  la 
femme,  que  les  lois  ont  en  quelque  sorte  rivée  à  sa 
destinée,  pleurera  dans  le  silence  du  foyer  désert  un 
malheur  dont  la  confidence  même  serait  pleine  d'hu- 
miliation et  d'amertume,  il  affichera,  lui,  ses  capri- 
ces, ses  prétentions,  ses  conquêtes,  et,  avec  tout  cela, 
les  tristesses  mortelles  et  la  honte  irréparable  de 
l'épouse  abandonnée,  abandonnée  et  cependant  tou- 
jours épouse.  Voilà  l'accueil  que  la  société  garde  aux 
erreurs  triomphantes  du  mari  :  quel  accueil  garde* 
t-elle  aux  faiblesses  de  la  femme?  Ah!  qui  ne  sait  qu'ici 


LE  DIVORCE  121 

ropinlon  est  sans  pitié  ?  Pour  la  femme  innocente,  pas 
de  liberté  :  tous  les  regards  Tépient;  la  malignité  pu- 
blique prend  possession  de  sa  conduite  ;  on  cherche  un 
commencement  de  roman  dans  son  sourire;  on  inter- 
prète méchamment  son  moindre  geste,  et  souvent  sa 
vertu  n'est  pas  un  sûr  abri  pour  sa  réputation  :  elle 
fait  des  envieuses  quand  elle  ne  fait  pas  des  mécon- 
tents. Mais  que  dire  de  la  femme  coupable  d^un  mo- 
ment d'oubli  ?  Pour  elle,  plus  de  repos  :  la  voilà  irré-  . 
vocablement  perdue.  Les  femmes  se  détournent  d'elle 
avec  insulte  ou  dédain,  quelques-unes  avec  pitié.  Les 
hommes  se  croient  autorisés  à  la  poursuivre  de  leurs 
plus  insolents  hommages.  Vainement  donnerait-elle 
comme  excuse  de  sa  conduite,  son  amour  trahi,  son 
foyer  devenu  solitaire,  ses  caresses  brutalement  re- 
poussées, ses  larmes  raillées,  sa  couche  flétrie:  il  lui 
est  défendu  d'oublier  qu'elle  est  épouse  devant  celui 
à  qui  il  est  permis  d'oublier  qu'il  est  époux.  Elle  a 
succombé  ;  elle  portera  son  châtiment  jusqu'au  tom- 
beau. En  butte  à  la  fois  au  mépris  qui  la  fuit  et  au 
mépris  qui  la  poursuit,  où  trouverait-elle  consolation 
et  asile?  Toute  une  vie  de  repentir,  de  larmes,  de 
vertus  ne  suffit  point,  aux  yeux  du  monde,  pour  faire 
oublier  une  heure  d'égarement  et  la  défaite  d'un  cœur 

séduit  ! 

Et  quelle  raison  donne-t-on  pour  justifier  cette 
monstrueuse  inégalité?  Prétendre  que  Tinfidélité  de 
la  femme  met  dans  la  famille  des  enfants  étrangers 


12â  LE  blVORCË 

au  lieu  que  les  désordres  du  mari  sont  sans  consé- 
quence pour  la  famille,  n'est-ce  pas  se  jouer  de:»  mots? 
Si  le  mari  n'introduit  point  par  ses  désordres  des  en- 
fants dans  sa  propre  famille,  il  en  introduit  dans  celle 
des  autres.  Pour  la  société,  considérée  dans  son  en- 
semble, le  résultat  n'est-il  pas  absolument  le  même? 

M.  Sturt,  membre  du  parlement  d'Angleterre,  ayant, 
au  commencement  de  ce  siècle,  intenté  un  procès  au 
marquis  de  Blanfort,  pour  adultère  commis  avec  Anne 
Sturt,  fllle  du  comte  de  Shaftesbury,  lord  Kenyon,  qui 
présidait  au  jugement,  crut  devoir  atténuer,  dans  le 
résumé  qu'il  ât  de  Taâaire,  les  torts  de  la  femme  et 
même  ceux  de  son  séducteur,  par  la  considération  de 
torts  du  même  genre  de  la  part  du  mari.  Eh  bien ,  en 
Angleterre,  où  les  femmes  ont  toujours  été  bien  moins 
respectées  qu'en  France,  l'attitude  de  lord  Kenyon 
dans  ce  célèbre  procès  fut  généralement  approuvée. 
Pourquoi?  Parce  que  le  mariage  est  un  contrat  égale- 
ment sacré  pour  l'un  et  pour  l'autre  des  deux  époux, 
et  dont  la  violation  est  surtout  blâmable  chez  celui 
qui,  dans  la  famille,  représente  le  pouvoir  et  possède 
la  force. 

Il  est  singulier  que  ceux  qui  se  montrent  si  rigou- 
reux pour  rètre  le  plus  faible,  se  montrent  si  indul- 
gents pour  l'être  le  plus  fort.  Aht  c'est  qu'il  y  a  loin 
du  rigorisme  à  la  véritable  sagesse  ! 

Necnon  ]ibelli  stoïci  inter  socios 
Jacere  puivUlos  amant. 


m 


LE  DIVORCE  123 

Souvent  ces  petits  livres  qu'on  trouve  sous  les  cous- 
sins de  nos  belles  sont  les  ouvrages  des  stoïciens^ 
comme  dit  Horâce. 

A  Dieu  ne  plaise  qu'on  doive  prêcher  dans  un  siècle 
aussi  corrompu  que  le  nôtre  une  philosophie  de  re- 
lâchement et  de  mollesse  !  Mais,  pour  que  la  sévérité 
de  Topinion  soit  la  sauvegarde  des  mœurs,  il  faut  que 
la  crainte  qu'elle  inspire  ne  soit  point  combattue  par 
des  nécessités  trop  impérieuses.  Les  lois  de  la  société, 
quoi  qu'on  en  dise,  ne  l'emporteront  jamais  sur  celles 
de  la  nature.  La  sévérité  de  l'opinion^  quelque  formi* 
dable  qu'on  la  suppose,  ne  fera  pas  qu'un  engagement 
irrévocable  ne  devienne  quelquefois  un  joug  abhorré. 
Quand  vous  aurez  placé  les  femmes  dans  cette  dange- 
reuse alternative,  de  subir  un  esclavage  éternel,  ou 
d'encourir  le  blâme  du  monde,  qui  vous  assure  qu'elles 
préféreront  toutes  à  la  honte  du  second  supplice  les 
douleurs  et  les  angoisses  du  premier? 

Aussi,  qu'arrive-t-il?  Que  cette  injuste  inégalité 
dont  nous  parlions  tout  à  l'heure  ne  pèse  de  tout  son 
poids  que  sur  les  femmes  qui  ont  succombé  par  fai- 
blesse, et  dont  rame  serait  accessible  au  repentir. 
Quant  à  celles  qui  succombent  par  corruption,  que 
leur  importe  le  blâme  I  Elles  en  viennent  à  tirer  vanité 
du  courage  qu'elles  mettent  à  le  braver;  elles  pren- 
nent orgueilleusement  en  pitié  ce  qu'elles  appellent 
un  préjugé  brutal,  et  ainsi  ce  qui  devait  servir  de 
frein  à  leurs  passions  devient  pour  elles  un  nouvel 


124  LE   DIVORCE 

eDooQrageinent  à  déchirer  jiuqa'aa  Toile  delà  padeor. 

Rétablir  le  divorce, oe  serait  donn^  aux  âmes  (aibles 
le  pouToir  de  se  décider  librement  entre  les  plaisirs 
de  rinûdélité  et  la  crainte  de  l'opinion;  ce  serait 
rendre  au  blâme  public  toute  sa  puissance,  parce 
qu'alors  seulement  il  serait  répressif  avec  intelligence, 
et  sévère  sans  cruauté. 

Car  vojrez  ce  qui  se  passe  aujourd'hui  (ced  est  sou- 
Tent  vrai  dans  les  villes;  mais  c^est  principalement 
sur  ces  tumultueux  théâtres  qu*il  faut  étudier  l'effet 
des  lois,  les  campagnes  ne  communiquant  jamais  leur 
pureté  aux  villes,  et  les  villes  communiquant  avec 
une  facilité  désastreuse  leur  corruption  aux  cam- 
pagnes) :  on  marie  une  jeune  flile.  Que  son  cœur  se 
soit  donné  ou  qu'il  lui  reste,  on  s'en  inquiète  peu.  Un 
bon  parti  se  présente,  cela  suffit;  les  parents  Sauront 
bien  conclure  le  marché  sans  elle.  Un  bon  parti,  du 
reste,  c'est,  comme  on  sait,  un  homme  qui  a  beaucoup 
d^argent,  eût-il  avec  cela  beaucoup  de  sottise  et  beau- 
coup de  vices.  Quelque  temps  après  la  célébration  du 
mariage  ou  la  conclusion  du  marché,  la  pauvre  épouse 
i'aperçoit  qu'on  la  délaisse  et  qu'on  l'outrage.  Chaque 
jour  lui  révèle  un  vice  nouveau  dans  celui  qu'on  lui 
a  Imposé  pour  mari;  chaque  jour  vient  ajouter  à  la 
vivacité  de  ses  répugnances.  Elle  les  avait  combattues 
d'abord  :  peu  à  peu  elle  arrive  à  les  trouver  légitimes. 
Llrrévocabilité  du  mariage  donne  aux  injures,  aux 
emportements,  aux  mépris  dont  la  pauvre  femme  est 


LE   DIVORCE  125 

victime,  tous  les  caractères  d'une  tyrannie  qui  lui  pa- 
raît sans  meaure,  par  cela  seul  qu'elle  est  sans  terme. 
Eh  bien,  lorsqu'elle  aura  longtemps  fait  taire  les 
plaintes  de  son  cœur  ;  lorsqu'elle  se  sera  vertueusement 
aveuglée  sur  la  profondeur  de  sa  blessure  ;  lorsque, 
oubliant  la  violence  primitivement  faite  à  sa  volonté, 
elle  se  sera  épuisée  en  efforts  douloureux  pour  faire 
au  moins  accepter  son  sacrifice;  lorsqu'elle  aura  cou- 
rageusement renfermé  au-dedans  d'elle-même  le  trésor 
de  ses  affections  condamnées ,  si  on  continue  à  rire  de 
ses  pleurs,  à  abuser  insolemment  de  sa  patience,  à 
s'autoriser  de  son  calme  apparent  pour  accroître  ses 
humiliations,  ne  craignez-vous  pas  que  le  décourage- 
ment ne  la  saisisse  et  que  la  fatalité  de  son  destin  ne 
la  pousse  enfin  à  la  corruption  par  le  désespoir?  Ne 
craignez-vous  pas  que  sa  douleur  ne  lui  fournisse  do 
dangereux  sophismes,  et  qu'elle  n'en  vienne  &  consi- 
dérer l'infidélité  comme  une  protestation  contre  le 
despotisme? 

Que  si  elle  a  le  courage  de  repousser  jusqu'au  bout 
toute  tentation  périlleuse,  quelle  existence  que  la 
sienne  !  Elle  sera  donc  d'autant  plus  malheureuse, 
qu'elle  aura  plus  de  vertu,  et  la  dignité  de  ses  dou- 
leurs n'aura  fait  que  mieux  assurer  l'impunité  delà 
tyrannie  qui  pèse  sur  elle  ! 

Ces  conséquences  sont  odieuses,  et  comment  y 
échapper? 

Ecoutez  M.  de  Bonald  :  —  «  Toute  femme  séparée 

11. 


126  LE  nn'ORCE 

de  son  époux,  même  pour  violence  et  mauvais  traite- 
ments, devrait,  à  l'avenir,  se  retirer  dans  le  sein  de 
la  société  religieuse,  seule  société  à  laquelle  elle  ap- 
partienne encore.  » 

J'entends  !  il  faut  que  la  femme  outragée  se  ren- 
ferme dans  la  retraite  et  se  résigne  !  Se  résigne  ? 
Vous  croyez  donc  cela  bien  facile  ?  Sans  doute  il  est 
des  peines  que  le  temps  emporte  om  adoucit  ;  mais  il 
en  est  qui,  à  force  de  tourner  sur  elles-mêmes,  pour 
ainsi-dire,  creusent  dans  Tâme  des  blessures  éternel- 
lement saignantes.  Il  est  des  chagrins  qui  s'avouent, 
qui  se  font  partager,  et  trouvent  à  se  répandre  ainsi 
au  dehors  je  ne  sais  quoi  de  consolant  et  de  doux  ; 
mais  il  est  des  amertumes  cachées,  il  est  des  ardeurs 
muettes  qui  sont  le  poison  lent  des  cœurs,  et  qui  des- 
sèchent sans  compensation,  sans  relâche^  toutes  les 
sources  de  la  pensée  et  de  la  vie.  Il  faut  que  la  femme 
outragée,  avilie,  persécutée,  se  résigne!  Mais  on  ne  dit 
pas  jusqu'où  elle  doit  pousser  le  stoïcisme  de  cette 
résignation.  On  la  condamne  à  la  douleur  :  la  con- 
damnera-t-on  aussi  à  la  honte  ?  Le  mari  a  commis 
une  lâcheté,  un  crime  ;  forcera-t-on  la  femme  inno- 
cente à  porter  un  nom  flétri?  Elle  appartient  déjà  aux 
vices  de  son  époux;  appartiendra-t-elle  encore  à  son 
déshonneui*  ? 

Que  veut  dire  M.  de  Bonald  quand  il  s'écrie  :  «  C'est 
à  l'homme  à  assortir,  dans  le  mariage,  les  humeurs  et 
les  caractères.  Mais  lorsqu'il  s'est  décidé  dans  son 


LE    DIVORCE  1*21 

choix,  contre  toutes  les  lois  de  la  raison,  et  unique- 
ment par  des  motifs  de  caprice  et  d'intérêt,  lorsqu'il 
a  empoisonné  lui-même  les  douceurs  d'une  union  rai- 
sonnable ;  malheureux  par  sa  faute,  a-t-il  le  droit  de 
demander  à  la  société  compte  de  ses  erreurs  ou  de  ses 
torts  ?»  M.  de  Bonald  oublie  qu'il  y  a  ici  deux  inté- 
rêts distincts  ;  il  ne  prend  pas  garde  que  ce  qui  serait 
juste  à  regard  de  Tépoux  coupable,  devient  à  l'égard 
de  répoux  innocent,  la  plus  flagrante  iniquité.  S'il  est 
des  époux  malheureux  par  leur  faute,  il  en  est  qui 
le  sont  par  la  faute  d'ajitrui.  Et  on  punirait  ceux-ci 
dans  la  crainte  de  ne  pas  punir  assez  ceux-là  !  Et  on 
fonderait  Tiadissolubilité  du  mariage  sur  la  nécessité 
de  n'accorder  aucun  droit  au  tyran,  sans  songer  que 
c'est  éterniser  la  tyrannie,  pour  le  malheur  de  la  vie* 
time! 

Ne  vous  étonnez  pas,  après  cela»  si  le  même  écrivain 
ose  dire  :  «  Dans  un  État  bien  réglé,  le  mariage,  per- 
mis à  tous  les  hommes,  devrait  être  interdit  aux 
époux  divorcés,  par  la  même  raison  que  la  carrière 
de  l'administration  publique,  accessible  à  tous  les  ci- 
toyens, est  fermée  sans  retour  à  tous  ceux  qui  ont  été 
négligents  ou  prévaricateurs  dans  l'exercice  de  leurs 
fonctions.  »  Un  fonctionnaire  se  montre  incapable  ou 
prévaricateur  :  ce  n'est  pas  la  faute  des  fonctions,  c'est 
la  sienne  :  qu'on  les  lui  retire,  rien  de  plus  juste. 
Mais  une  femme,  par  exemple,  a  tout  à  souffrir  des 
vices  et  des  désordres  de  son  mari.  Est-ce  la  faute  de 


128  LE   DIVORCE 

répouse?  La  punir  de  toutes  les  douleurs  qu'on  lui  in- 
flige, la  déclarer  incapable  de  faire  le  bonheur  d'un 
honnête  homme,  parce  qu'elle  n'aura  pu  rester  unie  à 
un  misérable,  cela  est  odieux  et  inique  ! 

On  invoque  contre  le  divorce  l'intérêt  des  enfants. 
Si  l'objection  a  quelque  force,  pourquoi  ne  pas  inter- 
dire aussi  les  séparations  de  corps  ?  Les  enfants  sont 
bien  plus  malheureux  dans  le  cas  d'une  séparation, 
qui  ôte  à  leurs  parents  toute  considération  et  les  livre 
à  tous  les  entraînements  d'une  vie  illicite,  que  dans 
le  cas  du  divorce,  qui  leur  permet  de  retrouver 
dans  la  société  une  place  honorable  et  fixe. 

D'ailleurs,  est-ce  veiller  d'une  manière  bien  intel- 
ligente sur  leur  bonheur  et  leur  moralité,  que  de  les 
emprisonner  dans  la  famille  lorsqu'elle  est  devenue 
le  théâtre  d'une  lutte  affreuse  et  de  tous  les  instants  ? 
Gomment  !  alors  même  que  les  époux  laissent  éclater 
leurs  antipathies  ou  leurs  ressentiments  dans  Tamer- 
tume  des  reproches,  la  violence  bruyante  des  accusa- 
tions, Temportement  des  querelles,  on  veut  que  les 
enfants  restent  là,  toujours  là,  pour  apprendre  à  mé- 
priser leurs  parents,  à  les  haïr,  peut-être  !  Mais  c'est 
donner  à  ces  pauvres  créatures  une  précocité  désas- 
treuse, c'est  dévoiler  à  leurs  yeux  les  plus  hideux 
mystères  de  la  société,  à  un  âge  où  tout  savoir  est  le 
plus  grand  de  tous  les  malheurs  ! 

Que  le  divorce  ait  des  inconvénients  graves  lors- 
qu'il a  été  prononcé,  qui  le  nie  ?  Mais  cela  même  est 


LE   DIVORCE  129 

une  garantie  contre  l'abus  possible  de  la  facalté  de 
divorcer.  Un  père  peut  bien  vouloir  enlever  leur  raôre 
k  ses  enfants,  lorsqu'elle  a  trahi  ses  devoirs;  mais  le 
fera-t-îl  sans  hésitation,  lorsque,  au  lieu  de  les  trahir, 
elle  les  remplira  avec  courage  et  dignité  ?  Une  mère 
peut  bien  vouloir  priver  ses  enfants  de  leur  protecteur 
naturel  et  premier  ami,  lorsqu'elle  en  est  venue  à  ne 
plus  voir  dans  leur  père  qu'un  homme  qui  les  perver- 
tit par  ses  leçons  ou  ses  exemples  ;  mais  quand  de  tels 
motifs  n'existent  pas,  ne  trouvera-t-elle  rien  dans  son 
cœur  qui  îa  retienne  ?  Eh  quoi  !  braver  l'éclat  d'un 
procès,  affronter  le  ridicule,  s'humilier  devant  la  cen- 
sure publique,  ouvrir  en  quelque  sorte  aux  passants 
toutes  les  portes  de  sa  maison,  provoquer  la  disper- 
sion d'une  famille,  tout  cela  est-il  donc  chose  si  sim- 
ple, qu'on  en  vienne  à  de  semblables  extrémités  sur 
un  frivole  prétexte,  par  pur  caprice  ?  Ne  calomnions 
pas  gratuitement  la  nature  humaine.  Non-seulement 
il  est  faux  de  dire  que  le  divorce  serait  une  provoca- 
tion continuelle  à  la  rupture  des  mariages,  mais  on 
peut  affirmer  que  la  crainte  d'une  demande  en  divorce 
agirait  puissamment  dans  beaucoup  de  cas,  prévien- 
drait bien  des  désordres  et  introduirait   en  général 
dans  les  familles  un  système  de  ménagements  et  d'é- 
gards qui  ne  saurait  exister  dans  un  régime  où  la 
femme  est  considérée  moins  comme  la  compagne  de 
l'homme    que  comme  sa  propriété.    Encore  faut-ii 
ajouter  que  ce  qui  est  forcé  en  devient  d'autant  moins 


130  LE   DIVORCE 

toléraWe.  L'esprit  humain  est  ainsi  fait.  Trop  de 
gêne  et  trop  de  laisser-aller  mènent  également  à  la 
licence.  Montaigne  a  critiqué  l'indissolubilité  absolue 
des  mariages  d*une  manière  charmante,  lorsque,  en 
parlant  du  mariage,  il  a  dit  :  Il  en  advient  ce  qui  se 
voit  aux  cages  :  les  oiseaux  qui  sont  dehors  dësespè^ 
rent  d'y  entrer^  et  d^un  'pareil  soing  en  sortir  ceux 
qui  sont  au  dedans. 

Et  puis,  la  séparation  de  corps  I  quelle  contradiction 
grossière!  La  séparation  de  corps  dissout  le  mariage 
matériellement;  elle  le  dissout  moralement  :  que  faut- 
il  de  plus?  Elle  rend,  dit-on,  un  rapprochement  pos- 
sible. Eh  mon  Dieu,  non.  Quand  deux  époux  en  sont 
venus  à  rompre  aussi  violemment  tout  commerce, 
même  extérieur,  c'est  qu'à  leurs  yeux  l'impossibilité 
d'une  union  plus  longue  est  constatée.  Être  marié 
tout  à  la  fois  et  ne  l'être  pas  ;  porter  le  nom  d'une 
famille  de  laquelle  on  est  exclu  ;  ne  pouvoir  réparer 
une  erreur  que,  souvent,  on  vous  a  forcé  de  commet- 
tre; ne  pouvoir  retrouver  dans  la  société  une  place 
que,  souvent,  on  n'a  pas  mérité  de  perdre...  voilà  la 
situation  ridicule  et  dangereuse  que  crée  la  sépara- 
tion de  corps;  vous  craignez  de  consacrer  le  divorce, 
et  vous  légalisez  l'adultère  1 

Du    DIVORCE    DANS    SES    RAPPORTS    AVEC    LA    SOClÉTiS 

PUBLIQUE.  —  On  n'a  pas  remarqué  que  Tindissolubi- 
litô  matérielle  du  mariage  ne  faisait  que  servir  de 
prétexte,  d'excuse,  de  provocation  à  sa  dissolution 


LE  DIVORCE  131 

morale.  Or,  en  quoi  doivent  résider  la  force  du  ma- 
riage, sa  majesté,  les  gages  de  sa  durée?  Est-ce  dans 
le  rapprochement  légal  d'un  tyran  et  d'une  esclave, 
ou  dans  l'union  volontaire  de  deux  cœurs  associés 
pour  porter  en  commun  le  poids  de  la  vie  et  s'en  par- 
tager les  plaisirs?  Et  s'il  est  vrai  que  l'indissolubilité 
officielle  du  mariage  ne  fait  que  hâter  sa  dissolution 
morale,  que  penser  de  ces  philosophes  à  courte  vue 
qui,  en  luttant  contre  le  divorce,  s'imaginent  défendre 
la  cause  des  bonnes  mœurs  contre  Tinvasion  du  liber- 
tinage? Le  libertinage?  l'indissolubilité  des  mariages 
le  crée  ;  elle  l'introduit  au  sein  de  la  famille,  elle  Vj 
installe  ;  elle  fait  plus  :  elle  lui  donne  les  dehors  de  la 
justice,  et  ajoute  souvent  à  ses  séductions  Fattrait 
funeste  de  la  vengeance. 

La  grande  erreur  de  presque  tous  les  moralistes  est 
d'étudier  les  passions  individuelles  en  dehors  du  mi- 
lieu social  où  elles  se  développent.  On  ne  saurait  trop 
répéter  que  c'est  de  la  nature  de  ce  milieu  que  dépend 
le  caractère,  bon  o  u  mauvais,  de  nos  passions.  Le  vé- 
ritable philosophe  n'est  pas  celui  qui  élève  un  mur 
d^airain  devant  les  passions  humaines,  mais  bien  celui 
qui  leur  donne  à  ti  averser  librement  une  atmosphère 
où  elles  soient  obi  gées  de  s'épurer.  Ce  n'est  donc  pas 
à  réfréner  les  pass  ions,  mais  à  régulariser  leur  jeu  et 
à  diriger  leur  acti'tité,  que  doit  s'attachqr  le  législjt* 
teur  philosophe.  L^s  institutions  qui  n'ont  pas  pris  m 
point  de  départ  ont  créé  bien  plus  de  crimes  qu'elles 


132  LE   DIVORCE 

n'en  ont  empêché,  et  provoqué  plus  de  résistances  vic- 
torieuses qa*elles  n'ont  établi  d'obstacles  infranchis- 
sables. La  contrainte  rend  la  passion  plus  vive,  plus 
énergique,  plus  ingénieuse.  Qui  ne  sait  quel  attrait 
donnent  au  succès  les  difficultés  de  la  lutte,  et  com- 
bien, au  contraire,  la  facilité  de  satisfaire  un  désir  en 
émousse  l'aiguillon?  Tacite  rapporte  que  Messaline 
commença  par  cacher  ses  déportements.  Bientôt, 
voyant  qu'elle  avait  afEaire  à  un  mari  imbécile,  elle 
ne  garda  plus  de  mesure.  Mais  ses  passions  se  las- 
sèrent de  la  facilité  même  qu'elles  trouvaient  à  se 
satisfaire»  et  Messaline,  après  avoir  épuisé  tous  les 
moyens  d'éveiller  la  jalousie  de  son  époux»  s'avisa,  lui 
vivant,  d'épouser  Silius,  afin  de  trouver  dans  la  colère 
de  Claude  un  stimulant  au  plaisir. 

C'est  bien  là,  en  efiët,  la  marche  des  passions.  La 
défense^  comme  dit  Montaigne,  les  incite  et  convie. 
Pauvres  philosophes  que  ceux  qui  ne  voient  que  dans 
Vindissolubilité  du  mariage  la  garantie  des  bonnes 
mœurs  et  la  sainteté  de  la  vie  de  famille  1 

Et  lorsqu'à  cette  corruption  vient  se  Joindre  la  vio- 
lence 1...  car  ces  liens  qu'il  est  impossible  de  dénouer^ 
ne  peut-il  pas  arriver  qu'on  les  brise?  La  passion 
donne  quelquefois  des  conseils  étranges  et  terribles. 
Malheur  à  celui  qui  les  écoute,  mais  malheur  aussi 
au  législateur  imprudent  qui  n'a  pas  su  tout  ce  qu'il 
pouvait  y  avoir  de  violences  cachées  et  de  tentations 
Afemales  dans  les  abîmes  du  cœur  !  Que  d'exemples 


LE   DIVORCE  13â 

ne  pourrais-je  pas  citer  ici?  Jeanne  V^  de  Naples  fait 
étrangler  Andréa  son  premier  mari,  et  le  fait  pendre 
aux  grilles  de  sa  fenêtre  avec  un  cordonnet  de  soie 
qu'elle  avait  tressé  de  sa  propre  main.  Henri  VIII, 
qui  ne  sait  cela?  fait  mourir  Anne  de  Boleyn  pour 
épouser  Jeanne  Seymour. 

Il  est  vrai  que,  dans  ces  hautes  sphères,  l'impunité 
sert  de  provocation  au  crime  :  le  meurtre  y  est  plus 
facile,  parce  qu'il  se  déguise  sous  les  insignes  de  la 
toute-puissance.  Mais  quelle  horrible  démonstration 
les  fastes  judiciaires  ne  donnent-ils  pas  des  excès  aux- 
quels peut  se  porter  la  passion  trop  violemment  com- 
primée I  Rappelons  ici  un  des  procès  les  plus  fameux 
du  dix-huitième  siècle,  celui  de  la  Lescombat.  Mariée 
à  un  architecte  dont  la  jalousie  veillait  attentivement 
sur  toutes  ses  actions,  la  Lescombat  aimait  un  Jeune 
homme  nommé  Mongeot,  âme  faible  et  qui  pouvait 
devenir  criminelle  par  faiblesse.  Lescombat  découvre 
les  liaisons  coupables  de  sa  femme,  et  Mougeot  est 
ignominieusement  chassé  de  la  maison.  La  Lescombat 
en  conçoit  un  vif  ressentiment,  et  se  voyant  invinci- 
blement enchaînée  à  son  époux ,  elle  forme  l'affreux 
projet  de  se  défaire  de  lui.  C'est  à  son  amant  qu'elle 
s'adresse. 

Il  faut  lire  les  lettres  qu'elle  lui  écrirait  à  ce  sujet 
et  qui  nous  ont  été  conservées,  pour  se  faire  une  idée 
des  afbreux  ravages  que  les  passions  auxquelles  on 
oppose  un  insurmontable  obstacle  peuvent  faire  dattt 


134  LE  DIVORCE 

un  oœor  blessé  :  c  Qae  je  sois  malheoreose  de  t'avoir 
conna  !  écrivait  la  Lescombat  à  son  amant.  Puisque  le 
cœur  te  manque  lorsqu'il  8*agit  de  me  délivrer  et  de  te 
veuger, pourquoi  m'as-tu  séduite?  Tu  me  fais  une  pein- 
ture horrible  des  tourments  que  subissent  les  criminels  ; 
tu  me  menaces  même  de  cette  mort.  Tu  m'apprends 
que  tu  n'aurais  pas  le  courage  de  résister  aux  tour- 
ments, et  que  tu  m'avouerais  ta  complice.  N'importe  : 
poursuis,  ne  t'embarrasse  pas  du  soin  de  mes  jours,  etc.» 
Le  malheureux  Mongeot  résistait  ;  mais  elle  :  c  C'en 
est  fait,  monsieur,  lui  écrivait-elle,  je  vais  me  récon-^ 
ciller  avec  mon  mari  ;  je  vais  me  jeter  à  ses  genoux, 
lai  avouer  tous  les  horribles  desseins  que  mon  cœur 
renfermait.  J'avais  compté  sur  vous  :  je  vous  aurais 
cru  capable  de  tout  entreprendre  pour  moi.  Faut-il 
que  j'aie  aimé  un  homme  tel  que  vousl  J'en  rougis, 
etc.  » 

On  peut  voir  dans  les  Causes  célèbres  la  an  et  les 
détails  de  cette  tragique  histoire. 

Si  de  pareils  exemples  étaient  très-rares,  ils  accnse-^ 
raient  seulement  la  perversité  de  certaines  natures  ; 
mais  ils  occupent  trop  de  pages  dans  l'histoire  des 
grands  crimes  et  des  grands  châtiments  pour  ne  pas 
appeler  Tattention  du  législateur  sur  le  mérite  de  tou- 
tes ces  institutions  inflexibles.  Non,  ils  ue  connaissent 
pas  la  nature  humaine,  ceux  qui  s'imaginent  que 
l'impeccabilité  des  hommes  se  *  décrète.  Autant  vau-« 
drait  porter  une  loi  pour  nou«i  défendre  d'être  malades. 


LE  DIVORCE  135 

Oh  !  qu'il  avait  bien  mieux  pénétré  les  mystères  de  nos 
âmes,  le  sublime  législateur  qui  disait,  à  propos  de  la 
femme  adultère  :  <  Que  celui  qui  n'a  jamais  péché  lui 
jette  la  première  pierre.  »  On  confond  toujours  la  force 
des  institutions  avec  leur  rigidité.  Quelle  déplorable 
erreur  î  La  force  des  institutions,  c'est  leur  sagesse, 
et  leur  sagesse  consiste  à  éviter  également  ce  qui  en- 
courage les  passions  et  ce  qui  les  irrite,  ce  qui  pousse 
à  la  mollesse  et  ce  qui  excite  à  la  violence. 

€  Si  la  dissolution  du  lien  conjugal,  dit  M.  de 
Bonald  (1),  est  permise,  même  pour  cause  d'adultère, 
toutes  les  femmes  qui  voudront  divorcer  se  rendront 
coupables  d'adultère^  et  l'accusation  d*adultère  sera  la 
monnaie  courante,  n  Mais  quoi  1  s'il  pouvait  en  être 
ainsi,  c'est  que  la  société  serait  corrompue  jusqu'à  la 
moelle  des  os.  Or,  dans  une  société  corrompue  à  ce 
point,  supposez  que  le  divorce  n'existe  pas, croyez-vous 
que  les  mœurs  en  soient  plus  pures  ?  Ces  femmes  que 
vous  jugez  capables  de  tomber  dans  l'adultère  pour 
arriver  au  divorce,  les  jugez-vous  incapables  d'avoir 
des  amants  quand  la  faculté  du  divorce  leur  aura  été 
enlevée  ?  Comment  1  vous  les  supposez  assez  dépravées 
pour  faire  de  l'infidélité  un  moyen  de  rompre  le 
mariage,  et  trop  peu  dépravées  pour  goûter  la  douceur 
d'en  enfreindre  les  lois  !  La  contradiction  est  mani- 
feste. Vous  craignez  que,  dans  notre  société,  après  le 

(1)  Considérations  sur  le  Divorce,  Chap.  XI, 


136  LE   DIVORCE 

rétablissement  du  divorce,  Vaccusation  d'adultère  ne 
soit  la  monnaie  courante  ?  Eh  bien  !  si  nous  en  som- 
mes là,  craignez  plutôt  que,  le  divorce  n'existant  pas, 
la  monnaie  courante  ne  soit  V adultère  lui-même  ! 

Aussi  bien,  quelle  est  depuis  la  loi  de  1816  Thistoire 
des  mœurs  en  France  ?  Où  sont  les  magnifiques  résul« 
tatsque  devait  produire  cette  loi,  sortie  des  ateliers 
pieux  de  la  congrégation  ?  Les  devoirs  du  mariage 
sont-ils  plus  respectés  aujourd'hui  qu'à  cette  époque 
de  corruption  élégante  et  systématique  où  Ton  se 
moquait  des  dames  c?e|jpamZZ^e5,  et  où  il  était  de  bon 
goût,  de  la  part  de  toute  femme  mariée,  à* estimer  un 
mousquetaire  ou  un  jeune  abbé  ?  Allez  au  théâtre  :  vous 
y  verrez  dans  Vautrin  la  réhabilitation  du  bagne;  dans 
Mademoiselle  de  5eZ?e-/5?^,rapothéose  des  roués;  dans 
Robert-Macaire^  l'implacable  et  bouflTonne  satire  de 
tout  sentiment  honnête.  Ouvrez  un  roman  :  les  trahi- 
sons conjugales  y  sont  raisonnées  avec  une  précision 
mathématique,  quand  elles  n'y  sont  pas  présentées 
comme  le  fonds  poétique  de  la  vie.  Arrête z-vous  un 
instant  devant  ces  boutiques  où  l'art  à  la  mode  étale 
ses  productions,  et  voyez  tout  ce  qu'il  y  a  de  calculs 
voluptueux,  de  provocations  raffinées  dans  les  sujets 
de  ces  enluminures  et  les  poses  de  ces  statuettes.  Il  ne 
faut  plus  rappeler  le  carnaval  de  Venise  :  les  hivers  de 
Paris  ne  nous  montrent-ils  pas  réunis,  depuis  quel- 
ques années,  tout  ce  que  la  publique  ivresse  peut  avoir 
de  plus  délirant  et  la  soif  du  plaisir  de  plus  sauvage  ? 


LE  DIVORCE  137 

L'indissolubilité  du  mariage  n'est  donc  pas  un  pré- 
servatif contre  la  dépravation  des  mœurs. 

Pour  ce  qui  est  du  scandale,  s*imagine-t-on  qu'il  ne 
puisse  résulter  que  de  l'éclat  rapide  du- divorce  et  du 
retentissement  des  procès  ?  Ah  !  ce  n'est  pas  là  qu'est 
le  plus  grand  danger.  Le  danger  est  dans  la  malignité 
publique,  si  prompte  à  dévoiler  les  mystères  des  fa- 
milles, si  habile  à  donner  à  ses  divulgations  l'attrait 
de  la  confidence. 

Au  reste,  la  preuve  que  la  faculté  du  divorce  est 
loin  d'exercer  sur  la  société  une  influence  corruptrice, 
c'est  que  les  mœurs  en  général  ont  toujours  été  plus 
sévères  dans  les  pays  protestants,  où  le  divorce  est 
admis,  que  dans  les  pays  catholiques,  où  il  ne  l'est 
pas.  De  toutes  les  contrées  du  monde,  quelle  est  celle 
où,  selon  l'expression  du  major  Weiss,  les  faiblesses 
de  l'amour  sont  traitées  avec  le  plus  d'indulgence  ? 
L'Italie.  Et,  en  Italie,  quelle  est  la  ville  la  plus  cor- 
rompue sous  ce  rapport  ?  Le  siège  même  de  la  pa- 
pauté, Rome  moderne.  Le  fait  n'ayant  pu  être  nié  par 
les  plus  ardents  adversaires  du  divorce,  ils  ont  cher- 
ché  de  leur  mieux  à  en  atténuer  l'importance.  Voici 
ce  que  dit  à  ce  sujet  madame  Necker  qui,  bien  que 
protestante,  a  écrit  contre  le  divorce  : 

a  C'est  en  vain  qu'on  voudrait  faire  valoir  en  faveur 
du  divorce  la  bonne  intelligence  des  époux  dans  les 
pays  protestants.  Cet  argument  me  paraît  nul  ;  car  il 
prouve  seulement  que  la  permission  du  divorce  n'a 

n. 


138  LE  DIVORCE 

aucune  iofinence  dangereuse  dans  les  lieux  où  Ton 
n'en  profite  Jamais,  i 

L'aveu  est  remarquable,  et  par  la  manière  même 
dont  elle  combat  cet  argument^  qui  lui  paraît  nul^ 
madame  Necker  prouve  qu^il  a  beaucoup  de  force  et 
de  valeur.  Car,  s*il  est  des  lieux  où  Ton  ne  profite  pas 
du  divorce,  quoiqu'on  en  ait  la  faculté,  que  conclure 
de  là?  Qae  le  divorce  n'est  point  par  lui-même  un  en- 
couragement à  la  rupture  du  lien  conjugal;  que  c*est 
à  de  tout  autres  causes  qu'il  faut  rapporter  la  dépra- 
vation des  mœurs  dans  une  société  ;  en  un  mot,  que 
rétablissement  du  divorce  est  parfaitement  compa- 
tible avec  l'ordre  et  l'harmonie  au  sein  des  familles. 

Dira-t*-on,  après  cela,  que  nouer  fortement  les 
nœuds  de  la  vie  domestique,  c'est  préparer  T unité 
sociale  ?  Sans  doute.  Aussi  est-ce  au  nom  de  Tunité 
que  nous  demandons  le  rétablissement  du  divorce.  La 
vie  du  foyer  doit  être  une  initiation  aux  devoirs  de  la 
vie.  Or,  quelle  initiation  que  celle  qui  consiste  à 
rendre  les  enfants  spectateurs  obligés  des  divisions 
domestiques  ?  On  ne  saurait  trop  s'étonner  que  le  ca- 
tholicisme qui,  dans  Tordre  des  idées  religieuses,  a 
pris  pour  point  de  départ  l'unité,  ait  fait  de  l'abolition 
du  divorce  une  conséquence  nécessaire  de  ses  lois. 
Car  enfin  n'est-il  pas  évident  que,  dans  beaucoup  de 
cas,  l'abolition  du  divorce  n'aura  fait  que  créer  dans 
la  famille  une  école  tumultueuse,  où  les  enfants  re- 
cevront l'éducation  de  la  révolte  ?  Et  croit-on  qu'ils 


LE   DIVORCE  139 

apportent  dans  la  vie  sociale  une  moralité  heureuse- 
ment éprouvée,  un  respect  bien  vif  pour  le  principe 
d'autorité,  lorsque  le  sentiment  de  toute  hiérarchie 
aura  été  violemment  étouffé  dans  leur  âme  par  le 
spectacle  des  discordes  de  famille;  lorsque,  placés 
peut-être  entre  des  ordres  contradictoires,  leur  déso- 
béissance envers  leur  mère  sera  devenue  la  preuve  et 
le  gage  de  la  soumission  que  leur  père  aura  réclamée? 

Ainsi,  de  quelque  façon  qu'on  veuille  envisager  la 
question  du  divorce,  elle  n'a  qu'une  solution  équitable 
et  conforme  à  la  raison.  Intérêt  de  la  famille,  intérêt 
de  la  société,  tout  se  réunit  pour  prouver  la  nécessité 
d'en  revenir  aux  règles  si  sagement  posées  par  le  Code 
ivil  avant  la  Restauration. 

Encore  si  les  mariages  se  contractaient  sou*?  la  loi 
des  sympathies  réciproques,  des  affections  du  cœur, 
des  convenances  de  caractère  !  Mais,  ceci  est  une  vé- 
rité bien  triviale  :  tout  mariage  aujourd'hui  n'est-il  pas 
un  mariage  d* argent  ?  Hélas  !  ce  grossier  mercanti- 
lisme a  si  bien  envahi  nos  mœurs,  qu'il  s'est  glissé 
jusque  dans  notre  grammaire.  On  épouse  dix,  vingt, 
trente  mille  livres  de  rente  :  càr  telle  est  l'élégante 
expression  qui  caractérise  le  plus  important  contrat 
de  la  vie.  0  Montaigne  l  Montaigne  I  c'est  aujourd'hui, 
surtout,  que  vous  pourriez'pousser  ce  cri  accusateur  : 
On  se  marie  sans  s'espouser  !  Et  c'est  quand  on  donne 
au  mariage  une  base  aussi  fragile  qu'on  ose  en  dé- 
créter la  pérennité  !  On  en  fait  un  objet  de  négoce,  une 


140  LE  DIVORCE 

manière  d'entreprise  industrielle,  la  condition  de 
quelque  place  accordée,  un  moyen  d'achalandage  pour 
quelque  boutique  :  que  sais-je?  Puis  on  le  déclare 
trois  fois  saint,  et  on  prononce  le  mot  éternel  ! 

Autre  inconséquence  :  ces  unions  auxquelles  nos 
lois  actuelles  n'assignent  d'autres  limites  possibles 
que  celles  de  la  vie,  de  quelle  façon  se  contractent- 
elles?  Les  époux  comparaissent  devant  un  monsieur 
ordinairement  vêtu  de  noir,  qui,  après  avoir  psalmodié 
un  article  du  Code,  leur  demande  d'un  ton  machinal  : 
«  Vous  plaît-il  être  mariés?  »  On  répond  oui;  et  cela 
fait,  trois  ou  quatre  noms  sont  écrits  sur  quelque  re- 
gistre. Voilà  le  mariage  conclu  civilement.  N'étaient 
Tintervention  d'un  prêtre  et  les  rites  d'une  religion  à 
laquelle  même  on  ne  croit  plus,  là  se  borneraient 
toutes  les  formalités.  Aht  du  moins,  qu'on  parle  un 
peu  mieux  à  l'imagination  des  hommes,  si,  pour  les 
gouverner,  le  raisonnement  ne  suffit  pas.  Les  anciens 
étaient  bien  plus  sages  que  nous.  Chez  les  Romains, 
par  exemple,  on  n'avait  garde  de  déclarer  d'une  ma- 
nière absolue  le  mariage  indissoluble,  et,  d'un  autre 
côte,  on  avait  recours  à  tout  le  prestige  des  cérémo- 
nies symboliques  pour  lui  donner  un  caractère  de 
sainteté  et  de  majesté.  Le  jour  des  noces,  on  séparait 
avec  le  fer  d'une  javeline  les  cheveux  de  la  mariée,  et 
on  les  partageait  en  six  tresses,  à  la  manière  des  Vas 
ta.leSy  appel  symbolique  à  la  chasteté.  On  revêtait  la 
mariée  d'une  robe  blanche  retenue  par  une  ceinture 


ft 


LE    DIVORCE  141 

que  nouait  le  nœud  herculéen,  et  il  n'appartenait 
qu'au  mari  de  le  dénouer.  Le  soir,  on  allumait,  en 
l'honneur  de  Jupiter,  de  Junon,  de  Vénus,  de  Diane, 
de  la  déesse  de  la  Persuasion,  cinq  flambeaux  qu'agi- 
talent  les  jpueri  lauti^  élégamment  vêtus  et  parfumés 
d'essence.  Conduite  par  deux  enfants,  précédée  par  un 
troisième  qui  portait  le  flambeau  de  l'hymen,  et, 
suivie  par  un  nombreux  cortège,  la  jeune  femme  s'a- 
vançait, au  bruit  du  chant  nuptial,  vers  la  maison  de 
son  époux,  et,  pour  marquer  qu'elle  devait  y  entrer 
pure,  on  jetait  sur  la  route  de  Teau  lustrale.  Arrivée 
sur  le  seuil,  on  lui  présentait  l'eau  et  le  feu,  symbo- 
lique désignation  de  la  part  qui  lui  revenait  dans  la 
fortune  de  son  mari  ;  puis  on  lui  remettait  les  clefs  de 
la  maison,  et  on  la  faisait  asseoir  sur  un  siège  cou- 
vert d'une  peau  de  mouton  avec  sa  laine,  pour  indi- 
quer à  quel  genre  de  travaux  son  sexe  l'assujettissait. 
11  serait  trop  long  d'énumérer  ici  toutes  les  autres  cé- 
rémonies employées  à  Rome  pour  rendre  l'union  des 
époux  sérieuse,  touchante,  solennelle.  Et  pourtant  les 
Romains  admettaient  le  divorce  ! 

Lequel  vous  paraît  le  plus  sage  du  législateur  qui 
fait  de  l'union  des  époux  un  pacte  majestueux  et  vrai- 
ment saint,  sans  déclarer  toutefois  le  mariage  indis- 
soluble, ou  de  celui  qui  déclare  le  mariage  indisso- 
luble, après  l'avoir  dépouillé  de  tout  ce  qui  lui  don- 
nait un  grand  caractère? 


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L'ÉTAT  Di^S  UNE  DÉMOCRATIE 


Publié  le  15  novembre  1849. 


Qa'68t-ce  que  TÉtat? 

L'État,  en  un  régime  monarchique,  c'est  le  pouvoir 
d'un  homme,  la  tyrannie  dans  un  seul. 

L'État,  en  un  régime  oligarchique,  c'est  le  pouTOir 
d'un  petit  nombre  d'hommes,  la  tyrannie  dans  quel- 
ques-uns. 

L'État,  en  un  régime  aristocratique,  c'est  le  pou- 
voir d'une  classe,  la  tyrannie  dans  plusieurs. 

L'État,  en  un  régime  anarchique,  c'est  le  pouvoir 
du  premier  venu  qui  se  trouve  être  le  plus  intelligent 
ou  le  plus  fort,  c'est  la  tyrannie  dans  le  chaos. 

L'État,  dans  un  régime  démocratique,  c'est  le  pou« 
voir  de  tout  le  Peuple,  servi  par  ses  élus,  c'est  le  règne 
de  la  liberté. 


144  l'jStAT   dans   une   DÉMOCRAtlfî 

Oui^  TEtat»  là  liberté  I  ces  deux  termes  sont  corré- 
latifs. 

En  quoi  consiste  la  liberté  ?  Dans  le  développement 
complet  des  facultés  de  chacun. 

Tous  les  hommes  ont-ils  les  mêmes  facultés,  tous 
sont-ils  égaux  en  force  et  en  intelligence  ?  Non. 

Qu'arrivera-t-il  si  on  laisse  le  plus  intelligent  ou  le 
plus  fort  mettre  obstacle  au  développement  des  facul- 
tés de  qui  est  moins  fort  ou  moins  intelligent  ?  Il  ar- 
rivera que  la  liberté  sera  détruite. 

Gomment  empêcher  ce  crime  ?  En  faisant  intervenir 
entre  l'oppresseur  et  Topprimé  tout  le  pouvoir  du  Peu- 
ple. 

Si  Jacques  opprime  Pierre,  les  trente-quatre  mil- 
lions d'hommes  dont  la  société  française  se  compose 
accourront-ils  tous  à  la  fois  pourprotéger  Pierre,  pour 
sauvegarder  la  liberté  ?  Le  prétendre  serait  une  bouf- 
fonnerie. 

Comment  donc  la  société  interviendra-t-elle  ?  Par 
ceux  qu'elle  aura  choisis  pour  la  représenter  à  cet  ef- 
fet. 

Mais  ces  représentants  de  la  société,  ces  serviteurs 
de  tout  le  Peuple,  qui  sont-ils  ?  L'État. 

Donc  l'État  ici  n'est  autre  chose  que  la  société  elle- 
même,  agissant  comme  société^  pour  empêcher... quoi? 
'oppression;  pour  maintenir...  quoi?ia  liberté. 

Donc,  demander  la  suppression  de  l'État,  même 
quand  il  n'exprime  que  le  pouvoir  de  tous,  à  l'égard 


L*ÉTAT   DANS   UNE  DÉMOCRATIE  145 

de  chacuriy  c*est  demander  que  la  société  soit  dissoute 
en  tant  que  société  ;  c'est  livrer  les  hirondelles  aux 
oiseaux  de  proie  ;  c'est  faire  qu'il  y  ait  toujours  des 
exploiteurs  et  des  exploités, des  riches  et  des  pauvres; 
ccst  installer  la  tyrannie  au  sein  de  la confasion uni- 
verselle \  c'est  non-seulement  sortir  des  voies  du  So- 
cialisme, mais  prêcher  l'individualisme  dans  ce  qu'il 
a  de  plus  frénétique  ;  c'est  pousser  droit  à  la  des- 
truction de  la  liberté . 

Ceux  qui  s'en  vont  criant  :  «  Que  l'État  soit  ceci  ou 
cela,  il  nous  importe  peu,  nous  n'en  voulons  plus 
d'aucune  sorte,  »  ceux-là  se  rendent-ils  bien  compte 
de  ce  qu'ils  veulent?  Le  comprennent-ils  eux-mêmes? 
Je  n'hésite  pas  â  répondre  :  Non. 

S'ils  n'acceptent  pas  le  principe  do  la  souveraineté 
du  Peuple,  qu'ils  en  conviennent.  S'ils  l'acceptent, 
tout  est  dit.  Car  il  est  bien  manifeste  que  la  souverai- 
neté  du  Peuple  ne  saurait  consister  dans  le  droit  rc^ 
connu  à  plusieurs  millions  d'hommes  de  s'entre-égor« 
ger  jusqu'à  ce  que  les  plus  forts  régnent  sur  des  cada- 
vres, ou  sur  des  esclaves,  cadavres  vivants. 

Si,  par  souveraineté  du  Peuple,  on  ose  entendre  une 
cohue  de  volontés  se  livrant,  en  toute  liberté,  une 
guerre  d'extermination,  il  faut  qu'on  s'en  explique 
franchement.  Nous  saurons  alors  à  quoi  nous  en  te^ 
nir  ;  et  s'il  nous  faut  absolument  choisir  entre  deux 
tyrannies,  eh  bien,  nous  nous  résignerons  à  subii* 
celle  qui  se  montrera  prête  à  nous  frapper  sans  noud 

13 


.  146  l'état  dans  une  démocratie 

tromper.  Car  l'anarchie,  c'est  Toppression  doublée 
d'hypocrisie,  et  elle  nous  fait  deux  fois  horreur. 

En  attendant,  nous  dirons,  nous  qui  croyons  d'une 
foi  profonde  à  la  souveraineté  du  Peuple,  nous  qui 
la  voulons  pleinement  et  nettement  réalisée,  nous  qui 
ne  mettons  pas  des  mots  à  la  place  des  choses,  que  la 
souveraineté  du  Peuple  est  le  pouvoir  exercé,  au 
nom  du  Peuple,  sous  son  regard,  sous  sa  dépendance, 
dans  son  intérêt,  par  ceux  qu'il  a  choisis  pour  l'exer- 
cer. 

Or,  voilà  justement  ce  qu'exprime,  au  point  de  vue 
démocratique,  le  mot  Etat. 

Prétendre  qu'on  aspire  à  remplacer  l'État  par  la 
société,  dans  un  régime  vraiment  démocratique,  c'est 
mettre  en  avant  une  sottise  qui  ne  vaut  pas  qu'on  s'y 
arrête  ;  cela  revient  à  dire  qu'on  aspire  à  remplacer 
la  société. . .  par  la  société. 

Dans  un  livre  qu'il  vient  de  publier  sous  ce  titre  : 
hes  Confessions  d'un  Révolutionnaire^  et  que  je  défi- 
nis sans  détour:  le  Code  de  la  tyrannie  par  le  Chaos, 
Proudhon  dit:  «  Quiconque  met  la  main  sur  moi  pour 
«  me  gouverner  est  un  usurpateur  et  un  tyran  :  je  me 
«  déclare  son  ennemi  (1).  »  Et  moi  aussi. 

Mais  c'est  justement  pour  empêcher  ce  crime  inso- 
lent que  j'affirme  l'État,  alors  que  Proudhon  le  nie. 
Car,  si  mon  ennemi  est  plus  fort  que  moi,  et  qu'entre 

(1)  Les  Confessions  d'un  Révolutionnaire ^  p.  6.  ' 


l/ÉTAT   DANS    UNE   DÉMOCRATIE  147 

lui  et  moi  il  n*y  ait  absolument  rien,  qui  l'empêchera 
de  devenir  mon  tyran? Dans  le  royaume  des  animaux, 
l'Etat  n'est  pas  connu,  que  je  sache,  et  c'est  pour  cela 
que  les  tigres  y  mangent  les  gazelles. 

J'ai  nomme  Proudhon.  Quoique  depuis  longtemps 
en  butte  de  sa  part  à  ce  système  d'attaques  dont  il  n'a 
épargné  jusqu'à  ce  jour  à  aucun  ami  du  Peuple  nL 
l'injure,  ni  l'honneur,  j'avais  constamment  gardé  le 
silence.  Il  me  répugnait  d'offrir  en  spectacle  aux  con* 
tre-révolutionnaires  de  toutes  les  nuances  des  divi-- 
sions  qui  leur  font  venir  le  sourire  aux  lèvres  et  leur 
réjouissent  le  cœur.  Je  laisse  aux  gladiateurs  de  pro- 
fession le  grossier  plaisir  de  combattre  sans  autre  but 
que  de  faire  admirer  la  vigueur  de  leurs  muscles  aux 
imbéciles  du  cirque.  Aussi  longtemps  que  Proudhon, 
en  me  menaçant,  n'a  menacé  que  moi,  je  n'ai  pas  trouvé 
mauvais  qu'il  s'escrimât  à  son  aise  et  frappât  l'air  & 
coups  redoublés. 

Aujourd'hui  encore,  je  donnerai  mon  permis  de  pas* 
ser  à  tout  ce  qu'il  dit  de  mes  actes  comme  membre 
du  gouvernement  provisoire  ;  de  la  réaction  du  17 
mars  contre  Blanqui  —  ceci  est  écrit  dans  son  livre 
en  propres  termes  !  —  du  droit  qu'on  avait  de  repous- 
ser le  peuple  au  16  avril,  et  de  saisir  à  la  gorge  la  Ré- 
volution, le  tout  pour  m'apprendre  à  vivre  ;  enfin  de 
mes  aspirations  vers  une  dictature  armée  de  flèches... 
Grâce  au  ciel  !  tout  ce  que  j'ai  fait,  je  l'ai  fait  en  plein 
jour,  sur  la  place  publique,  devant  le  Peuple,  de  con- 


148  l'état  dans  une  dèmucratie 

cert  avec  lui,  pour  lui.  Le  Peuple  est  un  contradic- 
teur redoutable  :  il  se  souvient,  il  sait,  il  répon- 
dra. 

Si  donc  j'ai  nommé  Pro  udbon  et  si  je  m'occupe  de 
son  nouveau  livre,  c'est  parce  que  ce  livre  est  la  plus 
audacieuse  négation  du  Socialisme  qui  se  soit  jamais 
produite; c'est  parce  que  les  prodigieuses  contradic- 
tions et  les  hérésies  dont  il  fourmille  sont  de  nature, 
non  pas  à  séduire  le  Peuple,  Dieu  merci  !  mais  àtroa- 
bler  les  consciences  vacillantes  et  à  jeter  Tincertitude 
dans  les  esprits  faibles,  par  je  ne  sais  quel  renverse- 
ment inouï  de  tous  les  principes,  par  un  obscurcisse- 
ment calculé  des  notions  les  plus  simples  du  bon 
sens,  par  une  rage  de  paradoxe  sans  exemple  et  sans 
limites. 

Le  livre  de  Proudhon  n'est  pas  sérieux,  mais  son 
nom  l'est.  Proudhon  a  rendu  à  la  cause  de  la  Révo- 
lution d'incontestables  services,  en  proclamant  la  gra- 
tuité du  crédit,  en  relevant  d'une  main  courageuse  le 
drapeau  que  les  vainqueurs  de  juin  traînaient  dans 
le  sang  du  Peuple, en  criant  à  Louis  Bonaparte  :  Vous 
êtes  responsable  !  Raison  de  plus  pour  qu'on  s'in- 
quiète de  le  voir  employer  une  force  légitimement  ac- 
quise à  faire  descendre  la  nuit  sur  tout  le  domaine  de 
la  pensée,  à  semer  le  doute  par  manière  de  jeu,  à  dé- 
chirer les  renommées  populaires,  à  réhabiliter  le  nom 
des  tyrans  corrupteurs,  à  déjouer  tour  à  tour  la  pu- 
blique reconnaissance  et  le  mépris  public,  à  ruiner 


l'état  dans  une  démocratie  149 

enfin  le  Socialisme  de  fond  en  comble,  sous  le  masque 
du  Socialisme. 

Proudhon  croit  savoir  que  €  lorsque  les  premiers 
(c  hommes  s'assemblèrent  au  bord  des  forêts  pour  fon- 
«  der  la  société,  ils  ne  £e  dirent  point,  comme  fe- 
«  raient  les  actionnaires  d'une  commandite  :  Organi- 
«  sons  nos  droits  et  nos  devoirs,  de  manière  à  pro- 
c  duire  pour  chacun  et  pour  tous  la  plus  grande 
«  somme  de  bien-être,  et  amener  en  même  temps  no* 
«  tre  égalité  et  notre  indépendance.  »  J'ignore  si  les 
preiiniers  hommes  qui  s'assemblèrent  au  bord  dos  fo- 
rêts tinrent  exactement  ce  langage  ;  mais  je  m'assure 
que  les  hommes,  en  formant  les  sociétés,  n'ont  pu 
avoir  d'autre  but  que  de  se  protéger  mutuellement 
contre  les  entreprises  des  plus  rus^s,  des  plus  auda- 
cieux ou  des  plus  forls.  De  sorte  que  l'idée  de  I'État 
est  précisément  née  du  besoin  do  se  garantir  de  la 

TYRANNIE. 

Maintenant  que,  par  suite  de  sa  mauvaise  constitu- 
tion, Tautorlté  ait  menti  à  son  origine;  que  les  gardiens 
de  la  liberté  commune  se  soient  servis  de  la  puissance 
qui  leur  était  confiée  contre  la  liberté  elle-même  ; 
qu'à  l'oppression  pcir  voie  d'anarchie  ait  succédé  l'op- 
pression par  voie  de  gouvernement  ;  qu'un  despotisme 
artificiel,  convenu,  habilement  et  odieusement  réduit 
en  système,  ait  fait  suite  à  l'ancien  despotisme  du  pre- 
mier venu,  c'est  très-vrai.  Seulement,  là  n'est  point  la 
question.  Comment.!  voici  des  raisonneurs  qui  ont 

13. 


JTiO  l/ÉTAT   IMXS   rXK   DEMOCRATIE 

(o\  au  pro^A«JI»  Doaii»IoJorent,  et,  de  ce  que  jus- 
quMci  les  moyens  n'ont  pas  été  mis  en  rapport  avec  le 
but,  ils  concluent  que  le  but  est  chimérique!  De  ce 
que,  sous  les  monarchies,  les  aristocraties,  les  oli- 
garchies, leiT démagogies  qui  ont  rempli  le  monde  du 
Kcaodale  de  leur  histoire^  TKtat  n'a  été  qu'oppression, 
ils  concluent  que,  dans  une  démocratie,  il  en  sera  fata- 
lement de  môme.  Que  ne  vont-ils  alors  jusqu'à  con- 
clure des  misères  connues  de  l'existence  humaine  à  la 
consécration  du  néant  ?  0  logique  ! 

Des  maîtres,  nous  n*en  voulons  plus  sous  aucun  nom, 
sous  aucun  prétexte,  d'aucune  sorte  :  voilà  qui  est  bien 
entendu. 

Mais  le  Peuple  a  bien,  JMmagine,  le  droit  d'avoir  des 
oommiSi  élus  par  lui,  et  qu'il  renvoie  quand  ils  s'acquit- 
tent mal  de  leur  emploi.  Trente  -  quatre  millions 
d'hommes  pouvent-ils  se  passer,  pour  faire  leurs  af- 
falros,do  co  dont  il  est  impossible  au  moindre  négociant 
do  so  passorY  Si  vous  répondez  oui  J'admire  l'audaco  de 
votre  folle  ;  si  vou8  répondez  non,  votre  guerre  à  TÉtat 
est  un  non-sens. 

Chose  inconcevable  !  Pour  arriver  t  celte  notion  : 
rÉtat-sorviteur,  il  y  a  eu  mille  combats  terribles  à 
soutenir,  mille  révolutions  meurtrières  à  traverser; 
ot  maintenant  que  cette  notion  libératrice  est  à  la 
veille  de  triompher  dans  les  esprits  ;  maintenant  que 
lu  sulTrage  universel  tend  à  rendre  le  Peuple  maître 
absolu  do  ses  destinées  ;  maintenant  que  la  puissance 


LETAT   DANS    UNE    DÉMOCRATIE  151 

exercée  jusqu*ici  contre  le  Peuple  est  à  la  veille  de 
s'exercer  pour  lui  ;  maintenant  que  le  soleil  de  la 
démocratie  se  lève  à  l'horizon,  il  se  trouve  des  gens 
qui  viennent  nous  proposer  de  reculer  dans  Thistoire 
jusqu'à  la  tyrannie  du  premier  venu,  de  nous  rendre 
libres  à  la  manière  des  sauvages,  de  nous  rendre  sou- 
verains à  la  manière  des  habitants  de  la  Terre  de  Feu 
ou  de  Van  Diéraen  I 

On  retient  la  foule  amusée  autour  d'un  tapis  vert, 
on  jongle  avec  des  phrases,  quand  on  oppose  sans  rire 
à  l'idée  de  l'État  par  la  démocratie»  à  l'idée  de  la 
souveraineté  du  Peuple,  les  grands  mots  :  initiative 
des  masses j  Révolution  par  en  bas.  Et  en  quoi  donc 
est-il  contraire  à  l'initiative  des  masses,  le  système 
qui  appelle  cette  initiative  à  se  manifester  par  le 
scrutin  ?  En  quoi  est-il  opposé  à  la  Révolution  par 
en  bas^  le  système  qui  rapporte  tout^  absolument  tout, 
â  Taction  souveraine  du  Peuple,  nommant  ou  révo- 
quant ses  élus,  faisant  ou  défaisant  le  personnel  du 
pouvoir,  en  un  mot  formant  l'Etat  ?  Serait-ce  qu'on 
espère  gagner  les  masses  en  parlant  de  l'initiative  des 
masses,  alors  que  soi-même  on  se  pose  en  initiateur 
infaillible,  ego  sum  qui  sum  ?  Il  faudrait  désespérer  à 
jamais  du  bon  sens  du  Peuple,  s'il  pouvait  se  laisser 
prendre  au  gluau  de  ces  lourdes  flatteries.  Ceux  qui 
le  flattent  ainsi  le  calomnient. 

Proudhon  demande  qui  osera  dire  enfin  :  tout  pour 


152  l'état  dans  rxE  démocratie 

le  People,  et  tout  par  le  Peuple,  même  le  goayerne- 
ment  (1)  ? 

Qui  l'osera  ?  Quiconque  admet  autrement  qu'en 
paroles  le  jHiDclpe  de  la  souyeraineté  du  Peuple^  qui- 
conque met  an-dessus  des  tyrannies  indÎTiduelles  la 
puissance  de  tous  ou  l'État,  quiconque  est  un  yrai 
démocrate  socialiste. .  • 

Qui  Posera  ?  Moi. 

Elle  n'est  pas  neuve,  au  surplus,  la  théorie  que  je 
combats,  et,  dans  cette  voie,  l'on  n'a  pas  même  la 
gloire  d'être  absurde  d'une  façcin  originale.  Quelle 
pitié  de  Toir  des  hommes  qui  s'appellent  socia-- 
listes  se  traîner  sur  le  champ  de  bataille  où  les 
libéraux  fuient  en  déroute,  et  s'y  traîner  serTilement 
au  fond  des  bagages  du  Constitutionnel  /  Mais  les 
libéraux  étaient  conséquents  ,  eu\.  Adorateurs  de 
Baal,  ardents  à  écarter  du  capital  tout  ce  qui  aurait 
pu  le  gêner  dans  son  action,  ils  ayaient  imaginé  les 
belles  maximes  que  l'on  sait  :  Laissez  faire ,  laissez 
passer;  chactcn  chez  soi ^  chacun  pour  soi.  C'était  la 
liberté  comme  on  l'entend  chez  les  sauvages  :  Je  suis 
plus  fort  que  toi,  je  te  tue.  Seulement  on  disait  ici  : 
Je  suis  plus  riche  que  toi,  je  te  ruine.  Nous  ne  nous 
attendions  guère  à  entendre  les  adversaires  du  capital 
recommander  Tadoption  du  procédé  au  moyen  duquel 

(1)  Les  Confession*  d*un  révolutionnaire^  p.  8. 


l'état  dans  une  démocratie  153 

ses  docteurs  sont  parvenus  à  fonder  si  heureusement 
son  empire  ! 

Quand  lesTallien  et  les  Bourdon  (de  l'Oise)  eurent 
juré  la  perte  de  la  Révolution,  rappelons-nous  com- 
ment ils  s'y  prirent.  Ils  firent  sonner  bien  haut  leur 
haine  du  pouvoir,  et  ce  fut  avec  le  mot  dictaturej 
aiguisé  en  couperet,  qu'ils  assassinèrent  Robespierre. 

Il  est  vrai  que,  bon  logicien  en  ceci  du  moins, 
Proudhon  n'y  trouve  pas  trop  à  redire.  Je  cite  textuel- 
lement : 

«...  Admirez  la  puissance  des  principes.  A  peine 
€  réunis  pour  venger  la  Révolution  des  parjures  de 
a  la  royauté,  ces  hommes  furent  saisis  d'une  véritable 
«  fureur  de  gouvernement.Des  mesures  de  salut  public, 
«  affranchies  des  formalités  légales,  étaient  devenues 
€  nécessaires  ;  bientôt  le  bon  plaisir  des  dictateurs  fut 
«  toute  leur  raison  ;  ils  ne  surent  que  proscrire  et 
«  guillotiner.  Us  étaient  le  pouvoir,  ils  agissaient  corn- 
«  me  des  rois.  L'absolutisme  revivait  dans  leurs 
«  décrets  et  dans  leurs  œuvres.  C'étaient  des  philo- 
€  sophes,  pourtant  l  II  fallut  réagir  contre  cette 
€  frénésie  despotique  :  le  9 thermidor  fut  un  avertis- 
€  sèment  donné  par  le  pays  à  l'autorité  convention- 
€  nelle.  Tant  que  le  peuple  avait  craint  pour  les  con- 
€  quêtes  de  la  Révolution,  pour  Tindépendance  du 
€  territoire  et  T  unité  de  la  République,  il  avait  toléré 
«  la  dictature  des  comités.  Le  jour  où  la  Terreur 
«  devint  un  système,  où  ce  provisoire  de  sang  parut 


I 


154  l'état  dans  une  démocratie 

«  vouloirdevenir  définitif,  où  l'utopie  pénétra  dans 
«  les  conseils,  où  Robespierre,  l'homme  des  vengean- 
ce ces  plébéiennes,  ne  fut  plus  qu'un  chef  de  secte, 
c  ce  jour-là  une  crise  devint  inévitable.  La  logique 
€  du  vertueux  réformateur  le  poussait  à  supprimer  les 
«  hommes  en  même  temps  que  les  abus  :  c'est  le  pou- 
€  voir  qui  a  perdu  les  Jacobins  (1).» 

Vous  l'entendez,  socialistes  révolutionnaires  ?  lors- 
que, après  avoir  défendu  avec  un  indomptable  courage 
la  Révolution  contre  les  prêtres  et  les  rois,  Robes- 
pierre et  Saint-Just  voulurent,  non  pas  que  la  Terreur 
devînt  mais  cessât  d'être  un  système,  ils  ne  savaient 
que  PROSCRIRE  ET  GUILLOTINER  !  Lorsquc,  avec  un 
dévouement  presque  fabuleux,  ces  héros  du  salut 
public  abandonnaient,  volontairement  et  d'avance, 
leurs  cœurs  à  d'incomparables  tortures,  leurs  têtes  au 
bourreau,  leurs  corps  aux  gémonies,  leurs  noms  aux 
mensonges  de  l'histoire  écrite  par  les  vainqueurs,  ils 
agisssaient  comme  des  rois  !  Lorsque,  succombant  à  la 
coalition  des  fourbes  et  des  égoïstes,  des  lâches  et  des 
corrompus,  Robespierre  s'écriait  :  Les  brigands  l'em- 
portent !  il  ne  s'apercevait  pas  que  c'était  le  pays  qui 
l'emportait,  et  c'était  le  peuple  qui,  fatigué  de  la 
dictature  des  comités,  et  incarné  probablement  dans 
l'honnête  Tallien,  envoyait  à  un  chef  de  secte  ce 
célèbre  avertissement.  . .  qui  fut  un  coup  de  hache  ! 

(1)  Lts  Confessions  d'un  révohuionnairs,  p.  10. 


l/ÉTAT   DANS    UNE   DÉMOCRATIE  155 

Eh  bien,  socialistes  révolationnâires,  que  vous  en 
semble? 

Proudhon  dit  que  ce  fut  le  pouvoir  qui  perdit  les 
Jacobins  ;  mais  il  oublie  d'ajouter  que  ce  furent  les 
contre-révolutionnaires  qui  se  déchaînèrent  contre  le 
pouvoir  des  Jacobins.  Et  ce  faisant,  ils  ne  se  trompaient 
I)a8  d'ennemis  ;  car,  entre  les  mains  de  Robespierre  et 
de  Saint-Just,  le  pouvoir  des  Jacobins  c'était  la  Révo- 
lution même. 

Voilà  ce  que  comprirent  bien,  quoique  trop  tard, 
hélas  I  les  quelques  patriotes  qui^  tels  que  Billaud- 
Varennes  et  Cambon,  eurent  le  malheur  de  tremper 
dans  l'attentat  de  Thermidor.  Depuis  ce  moment  fatal, 
Cambon  fut  poursuivi  d'un  remords  dont  il  ne  parve- 
nait à  calmer  qu'en  l'avouant  l'amertume  poignante, 
et  Billaud-Varennes  est  mort  en  se  frappant  la  poi- 
trine, il  est  mort  en  demandant  pardon  aux  mânes 
de  Robespierre. 

Ceux  qui,  aujourd'hui,  ne  craignent  pas  d'écrire 
cette  étrange  phrase  :  «  L'histoire  des  nations  est  le 
martyrologe  des  rois  :  c  témoin  Louis  XVI,  Robes- 
pierre et  Napoléon  (1),  »  ceux  qui  insultent  à  la  mé- 
moire des  vaincus  de  Thermidor,  prétendent-ils,  oui 
ou  non,  continuer  ceux  qui  leur  coupèrent  la  tête  ? 

Encore  si  Proudhon  embrassait  dans  une  malédic- 
tion commune  toutes  les  personnifications  historiques 

(1)  Les  Confessiotis  d'un  Révolutionnaire,  p.  11. 


156  L*éTAT  DANS   UNE   DEMOCRATIE 

de  cette  idée  qni  le  fait  frissonner  :  le  Pouvoir  !  Mais 

non  :  dans  Robespierre,  qni  s'en  serrit  ponr  venger  le 

Peuple  et  rélever,  Prondhon  flétrit  le  Pouvoir,  et,  par 

une  contradiction  8acriléj;e,  il  le  vante,  il  le  célèbre,  il 

l'exalte  dans  Louis-Philippe,  qui  s'en  servit  ponr  avilir 

la  société  et  la  corrompre. 
Tout  cela  est  si  monstrueux,  si  difBcile  à  croire, 

qu'il  faut  absolument  citer  : 

«  Attaqué  à  la  fois  dans  son  origine,  dans  sa  poli' 
c  tique,  dans  sa  moralité,  le  gouvernement  de  Louis- 
«  Philippe  a  épuisé  la  haine  et  le  mépris  du  Peuple, 
c  Et  cependant  I'équitable  histoire  dira  que  jamais 
«  règne  ne  fut  mieux  rempli,  par  conséquent  plus 
«  légitime,  plus  irréprochable  que  celui  de  Louis- 
c  Philippe  (1).  »  Et,  quelques  lignes  plus  loin  :  «  J'ad- 
a  hère  pleinement  et  sans  réserve  à  l'inexorable 
«  gouvernement  de  Louis-Philippe  (2).  » 

Si  ces  affirmations  surprenantes  n'avaient  été  in* 
spirées  à  Proudhon  que  par  cette  déesse  de  l'ironie 
qu'il  invoque  en  terminant  son  livre  ;  si  c'étaient  là 
tout  simplement  des  phrases  à  effet,  un  scandale  lit- 
téraire, un  moyen  de  faire  dresser  l'oreille  à  l'audi- 
toire inattentif,  je  n'aurais  garde  de  m'y  arrêter,  et 
ce  n'est  pas  devant  le  Peuple,  occupé  de  graves  pen- 
sées, que  je  m'amuserais  à  discuter  le  bon  goût.  Ta- 


(1)  Les  Confessions  d'un  Révolutionnaire,  P»  1^* 
(2;  Ibid. 


l/ÉTAT  DANS   UNE  DÉMOCRATIE  157 

propos  d'un  puéril  artifice  de  rhéteur.  Maïs  Proudhon, 
cette  fois,  veut  qu'on  le  prenne  au  sérieux;  il  s'efforce 
de  prouver  ce  qu'il  avance,  et,  ce  qu'il  y  a  de  plaisant, 
c'est  qu'il  cherche  ses  preuves,  cet  intrépide  ennemi 
du  POUVOIR,  dans  la  légitimité  du  pouvoir  exercé  par 
Louis- Philippe. 

Ainsi,  qu'on  n'aille  pas  croire  que  Proudhon  se 
fasse  illusion  sur  la  nature  ou  la  portée  du  règne  de 
Louis-Philippe.  Lui-même  il  a  soin  da  le  montrer 
polluant  les  caractères,  empestant  les  consciences, 
désignant  tous  les  nobles  instincts  aux  coups  de  Tu- 
niverselle  moquerie,  faisant  de  l'ignoble  morale  des 
gros  sous  la  seule  divinité  digne  des  adorations  du 
genre  humain,  prenant  pour  ministres  des  corrup- 
teurs en  sous-ordre,  et  pourrissant  la  nation  de  ma- 
nière à  se  maintenir  plus  sûrement  par  le  mépris  que 
César  no  le  fit  par  la  gloire  ou  Sylla  par  le  glaive. 
Mais  quoi  l  c'est  devant  ce  Dieu  d'opprobre  que  Prou- 
dhon, avec  horreur,  se  découvre  et  tombe  à  genoux. 
«  Qu'il  faut  de  petitesse,  s'écrie-t-il,  pour  ne  pas 
«  comprendre  ce  qu'un  tel  rôle  eut  de  profond  et  de 
«  grand  !  » 

Et  pourquoi  ? 

Laissons  parler  Proudhon  : 

€  L'homme  moral,  parce  qu'il  fut  l'hommb  pb 
«  l'époqub,  ce  fut  Louis-Philippe  (1).  —  Napoléon, 

(1)  Le$  Confessions  dun  Révolutionnaire^  p.  17. 


158  l'état  dans  une  démocratie 

«  DOMINE  PAR  UNE  FATALITÉ  qa*il  Sentait  sans  la  com- 
«  prendre,  put  donner  de  sang-froid  le  signal  qui 
i  précipita  des  millions  d'iiommes  dans  le  trépas  : 
€  fut-il  pour  cela  un  Néron  ou  un  Domitien?  Ainsi, 
c  Louis-Philippe,  père  de  famille,  sévère  dans  son 
«  intérieur,  maître  de  lui-même,  a  fait  un  pacte  avec 
c  l'enfer  pour  la  damnation  de  son  pays.  11  reste  sans 
«  reproche  devant  Dieu  et  devant  l'histoire.  » 

Je  vous  le  disais  bien  :  Si,  après  avoir  peint  Louis- 
Philippe  comme  l'Attila  du  monde  moral,  devant  qui 
les  consciences  tombaient  par  milliers,  plus  nom- 
breuses et  plus  pressées  que  les  soldats  sur  les  champs 
de  bataille  devant  Napoléon,  si  Proudhon  proclame 
Louis-Philippe  Thomme  moral,  c'est  parce  qu'il  fut 
rhomme  de  son  époque,  l'expression  de  Tunité  so- 
ciale, le  Pouvoir  enân. 

Et,  pour  qu'on  ne  s'y  trompe  pas,  il  a  bien  soin  de 
distinguer  les  gouvernés  du  gouvernant*  Aux  premiers 
toute  la  honte,  au  second  toute  la  gloire.  Écoutez  : 

<  Que  les  misérables  qu'il  corrompt  abjurent,  pour 
€  un  brevet,  pour  une  place,  ce  qu'ils  croient  encore 
€  être  la  vertu,  la  justice  et  l'honneur;  à  eux  Tim- 
€  moralilé,  la  honte.  Mais  lui,  le  chef  de  l'État,  le 
«  REPRÉSENTANT  DE  LA  SOCIÉTÉ,  Tinstrumeut  de  la 
€  Providence,  en  quoi  est-il  immoral  ?  » 

De  sorte  que,  sous  la  plume  du  même  écriv  lin,  le 
POUVOIR,  odieux  et  exécrable  lorsqu'il  sert  le  \  euple 
et  résume  les  vertus  de  la  sociétéi  devient  tout  à  coup 


L^ÉTAT   DANS   UNE   DÉMOCRATIE  159 

irréprochable  et  vraiment  sublime  lorsqu'il  corrompt 
la  société  et  n'en  résume  que  les  turpitudes.  Crachez 
donc  en  passant^  niais  que  70us  êtes,  sur  Téchafaud 
où  mourut  Robespierre,  et  à  genoux  devant  le  fumier 
où  Louis-Philippe  enfonça  son  trône  l 

Quel  prodige  d'inconséquence  !  quelle  prostitution 
de  ces  mots  précieux  :  la  morale,  la  grandeur,  la 
gloire  l  Et  quelles  ténèbres  dans  un  esprit  où  peuvent 
s*opërer,  tantôt  ces  effroyables  confusions,  tantôt  ces 
déchirements  mortels  I  0  race  des  Thrasymarque,  qui 
sans  cesse  nous  donnes  et  prends  toi-même  des  feux 
follets  pour  le  soleil  ;  qui  joues,  selon  la  comparaison 
de  Lysandre,  avec  des  affirmations  contraires,  comme 
les  enfants  jouent  avec  des  osselets;  race  à  la  fois 
trompeuse  et  sincère,  qui  apportes  à  soutenir  des 
opinions  éternellement  changeantes  une  ardeur  de 
conviction  qui  ne  change  point;  race  des  sophistes,  tu 
existeras  donc  toujours  ! 

Quant  à  nous,  nous  n'avons  pas,  ainsi  que  Proudhon^ 
le  fanatisme  de  l'anarchie,  mais  nous  n'avons  pas  non 
plus  celui  du  pouvoir.  Nous  Taimons  tutélaire,  géné- 
reux, dévoué,  prenant  pour  devise  ces  profondes 
paroles  de  l'Évangile  :  «  Que  le  premier  d'entre  vous 
soit  le  serviteur  de  «  tous  les  autres^  »  et  nous  le 
haïssons  dépravé,  corrupteur,  oppressif,  faisant  du 
Peuple  sa  proie.  Nous  l'admirons  représentant  la 
partie  généreuse  et  vivante  de  l'humanité,  nous  l'ab- 
horrons quand  il  en   représente  la  partie  cadavé- 


160  l'état  dans  une  démocratie 

reuse.  Nous  nous  révoltons  contre  ce  qu'il  y  a  d'in- 
solence,  d'usurpation,  de  brigandage  dans  cette  notion  : 
l'État*maitre,  el  nous  applaudissons  à  ce  qu'il  y  a 
de  touchant,  de  fécond  et  de  noble  dans  cette  notion  : 
l'État-serviteur. 

Disons  mieux  :  il  est  une  croyance  à  laquelle  nous 
tenons  mille  fois  plus  qu'à  la  vie,  c'est  notre  croyance 
dans  la  prochaine  et  définitive  transformation  du 
POUVOIR.  Là  est  le  passage  triomphal  du  monde  ancien 
au  monde  nouveau.  Tous  les  gouvernements  de  l'Eu- 
rope aujourd'hui  reposent  sur  la  notion  de  l'État- 
MAITRE  ;  mais  les  voilà  qui  dansent,  éperdus^  la  ronde 
des  morts.  Le  dix-neuvième  siècle  assistera  certaine- 
ment aux  dernières  fureurs  de  leur  dernière  orgie. 
Qu'ils  sîeflforcent,  comme  Louis- Philippe,  d'empoi- 
sonner Tesprit  humain,  ou  bien  que,  comme  les  em- 
pereurs de  Russie  et  d'Autriche,  ils  fassent  moisson 
de  têtes  coupées,  et  vident,  en  se  la  passant  de  main 
en  main,  leur  coupe  royale  rernplie  du  sang  des 
Peuples  asservis  :  je  vois  s'ébranler  déjà  la  cloche 
qui  va  sonner  les  funérailles  de  tous  les  vieux  pou* 
voirs  et  la  disparition  du  vieux  monde. 

Louis-Philippe  a  ouvert  la  marche  funèbre  :  les 
autres  suivront. 

Car,  à  quoi  pense  Proudhon  quand  il  écrit  de  Louis- 
Philippe  que  tout  lui  a  réussi  (1)  ?  Est-ce  que  Louis- 


(l)  Les  Confessions  d'un  Révolutionnaire,  p.  17. 


l'état  dans  cne  démocratie  161 

Philippe  n'est  pas  tombé  de  la  chute  la  plus  humi- 
liante et  la  plus  soudaine  qui  ait  jamais  étonné  les 
hommes  ?  Est-ce  que  la  rapidité  avec  laquelle  s'est 
écroulé  de  lui-môme,  et  sans  qu'on  le  poussât  du 
pied,  ce  règne  si  longtemps  vanté,  ne  suffit  pas  pour 
en  prouver  l'impuissance  honteuse  et  la  misère?  Je 
me  souviens  qu'après  la  Révolution  de  février  nous 
fûmes  huit  ou  dix  jours  au  gouvernement  provisoire 
sans  parler  de  Louis-Philippe,  faute  de  songer  à  lui. 
Tant  il  était  mort!  Ahl  c'est^  au  contraire,  la  plus 
saisissante  de  toutes  les  leçons  fournies  par  l'histoire 
de  ce  siècle,  que  le  merveilleux  insuccès  de  l'homme 
pour  qui  le  succès  fut  la  morale. 

Je  m'arrête.  Dans  un  prochain  article,  je  montrerai  : 

Que  la  thèse  soutenue  par  Proudhon  estnon-seule- 
ment  fausse  dans  son  principe,  mais  désastreuse  dans 
chacune  de  ses  conséquences; 

Qu'elle  efface  du  vocabulaire  lé  mot  solidarité; 

Que,  dans  l'admirable  devise  qui  nous  fut  léguée 
par  nos  pères,  elle  supprime  les  deux  tormes  (égalité 
et  fraierniië^  ce  qui  réduit  le  troisième,  liberté^  à  ne 
plus  exprimer  que  l'hypocrisie  de  l'oppression; 

Que  la  négation  de  l'État  se  trouve  avoir  pour  co- 
roliaire  la  formule  :  c  A  chacun  suivant  ses  œuvres,  » 
formule  qui  est,  en  effet,  elle  de  Proudhon,  et  qui 
conduit  logiquement  à  consacrer  l'esclavage  des 
faibles  et  à  noyer  les  enfants  mal  constitués  :  conclu- 
sions abominables  devant  lesquelles,  du  reste,  ne 

14. 


162  L  ÉTAT   DANS   UNE   DEMOCRATIE 

recula  poiût  la  logique  des  anciens  réformateurs, 
encore  étrangers,  comme  Lycurgue  et  Platon,  au 
sentiment  de  la  fraternité  humaine; 

Je  montrerai  que  la  Banque  du  Peuple  de  Proudhon 
est  en  économie  politique  ce  que  la  précédente  formule 
est  en  morale  ; 

Que  si  tout  rapportera  la  liberté  exclusivement  (1), 
c'est  consacrer  la  tyrannie  par  voie  d'individualisma 
en  théorie,  tout  rapporter  à  la  circulation  exclusive- 
ment, c'est  mettre  cette  déplorable  théorie  en  pra- 
tique; 

Que,  fort  heureusement,  l'absurdité  d'une  telle 
conception  en  prévient  le  danger  ; 

Que  Tassociation  est  le  seul  moyen  de  réaliser  la 
gratuité  du  crédit; 

Qu'en  niant  l'État,  qui,  par  la  solidarité  établie 
entre  toutes  les  associations  diverses,  mènerait  sans 
spoliation  et  sans  secousse  à  l'abolition  du  prêt  à 
intérêt,  Proudhon  rond  lui-même  stérile  sa  guerre 
au  capital  ; 

Que,  loin  d'être  un  socialiste,  Proudhon  pousse 
Tindividualisrae  jusqu'à  une  sorte  de  frénésie  et  qu'il 
se  met  ainsi  complètement  en  dehors  du  mouvement 
de  ce  siècle. 


(1)  «  Liberté!  voilà  le  premier  et  le  dernier  mot  de  la  philoso- 
phie sociale.  > 

{Les  Confessions  d'un  Révolutionnaire ^  p.  lOG.) 


L*ÉTAT   DANS    UNE   DÉMOCRATIE  163 

En  attendant,  il  est  probable  que  les  journaux  con- 
serrateurs  et  contre-révolutionnaires  le  loueront  fort 
d'avoir  recommencé  la  lutte  contre  les  socialistes.  On 
ne  manquera  pas,  comme  on  Ta  déjà  fait,  d'admirer 
avec  quelle  vigueur  d*hercule  il  les  a  terrassés.  On 
s'extasiera  perfidement  devant  cette  audace  amou- 
reuse du  chaos.  On  s'étudiera,  avec  un  soin  moqueur 
et  par  de  flatteuses  injures,  à  enivrer  de  plus  en  plus 
de  l'idolâtrie  de  lui-même  celui  qui  se  croit  Dieu 
quand  on  lui  crie  qu'il  est  Satan.  En  un  mot,  son 
orgueil,  pris  au  piège  de  ces  grossières  amorces,  con- 
tinuera d'être  une  arme  à  Tusage  des  roués  de  la 

réaction.  Qu'il  y  prenne  garde  !  Il  he  perd Et  le 

socialisme  est  indomptable. 

Quant  à  vous,  hommes  du  Peuple,  veillez  sur  votre 
souveraineté,  de  quelque  côté  que  viennent  les  atta- 
ques. N'oubliez  pas  que  le  suffrage  universel,  éclairé, 
mène  à  la  constitution  d'un  pouvoir  qui  sera  le  vôtre. 
Louis  XIV  disait  :  l'Etat,  c'est  moi.  Dans  le  monde 
nouveau  où  la  démocratie  vous  appelle,  hommns  du 
Peuple,  l'État,  c'est  vous  ! 


il: 


PROUDHON  ET  SA  DOCTRINE 


Publié   le  15  décembre  1849. 


AUX  DÉLÉGUÉS  DU  LUXEMBOURG. 


Mes  chers  Amis, 

C'est  du  citoyen  Proudhon,  de  ses  fausses  doctrines 
et  de  sa  déplorable  conduite  que  je  vais  parler  ;  mais 
c'est  à  vous  que  j'adresserai  la  parole,  à  vous  qui  venez 
de  me  donner  publiquement  une  marque  si  touchante 
d'affection. 

Vous  êtes  des  ouvriers,  et,  comme  le  citoyen  Prou- 
dhon l'assure,  il  est  possible  que  vous  ne  sachiez  pas 
le  grec  ;  car  vous  ne  comptez  pas,  frères,  parmi  les 
enfants  privilégiés  de  cette  société  marâtre  cortre 
laquelle  s'élève  le  cri  de  toute  conscience  généreuse- 
ment agitée,  et  vous  n'avez  pas  eu  la  chance  heureuse 
recevoir  au  collège  de  Besançon,  par  exemple,  cette 
éducation  gratuite  qui  nous  est  due  à  tous.  Mais  ceux 


166  PRODDHON  ET   SA  DOCTRINE 

qui,  à  cause  de  cela,  vous  mépriseraient,  je  les  mé- 
prise. Vos  loyales  mains  cherchant  la  mienne  m'ins- 
pirent encore  plus  d'orgueil  que  les  injures  de  certains 
lettrés  ne  m'inspirent  de  dédain,  et  je  m'honore  hau- 
tement de  vous  avoir  pour  interlocuteurs,  ayant  tou- 
jours préféré,  en  fait  de  démocratie,  à  ceux  qui  con- 
naissent l'étymologie  du  mot  ceux  qui  comprennent 
la  grandeur  de  l'idée. 

Vous  êtes  sincères  :  vous  portez  donc  avec  vous  une 
lampe  qui  éclaire  mieux  que  les  vaines  lueurs  du  bel 
esprit.  Vous  êtes  sincères  :  si  je  dis  vrai,  ce  n'est  pas 
vous  qui  m'accuserez  de  mensonge  ou  d'erreur,  par 
fanatisme  de  contradiction,  et  pour  qu'on  en  parle.  Si 
je  me  trompe,  ce  n'est  pas  vous  qui,  au  lieu  de  cher- 
cher à  me  ramener  par  une  discussion  bienveillante  et 
grave,  me  ferez  signe  de  descendre  dans  l'arène  réser- 
vée aux  pugilats  des  sophistes  grossiers.  Devant  vous, 
hommes  du  Peuple  qui  souffrez  des  souffrances  du 
Peuple,  je  pourrai  me  sentir  ému  de  son  sort,  sans 
que  cette  émotion  vous  paraisse  une  sentimentalité 
affectée.  Vous  qui  ne  prenez  pas  un  chiffre  pour 
un  battement  de  cœur ,  vous  admettrez ,  j'en  suis 
sûr,  qu'il  est  possible  d'apporter  une  'passion  vraie  à 
vouloir  le  bonheur  de  ses  semblables,  et  vous  me  com- 
prendrez, frères,  si  je  refuse  de  reconnaître  la  doc- 
trine de  la  fraternité  humaine  dans  le  seul  fait  du  libre 
échange  entre  ceux  qui  ont  tout  et  ceux  qui  n'ont  rien, 
dans  le  système  de  la  solidarité  en  compte  courant. 


PROUDHON    ET    SA  DOCTRINE  167 

Je  viens  de  lire  cette  réplique  du  citoyen  Proudhon, 
si  pompeusement  annoncée  par  lui  :  mes  amis,  Tavez- 
vous  lue?  Quelle  mystification,  justeciel!  Quoi!  c'était 
avec  des  armes  de  cette  trempe  qu'on  venait  fièrement 
réduire  en  poudre  la  société!  Quoi!  c'était  pour  arri- 
ver là  qu'on  avait  juré  de  mettre  en  lambeaux  toute 
renommée,  ouvrage  du  peuple  !  Quoi  l  sous  ces  gue- 
nilles dont  on  composait  avec  tant  d^apparat  la  laide 
toilette  de  THébertisme,  il  n'y  avait  pas  même  un 
squelette  !  O  misères  de  la  vanité  l  Allons,  allons,  ce 
brave  homme  n'est  pas  dangereux.  Bonnes  âmes  que 
nous  sommes,  cessons  de  l'appeler  Léviathan  :  c'est 
un  démon  pour  rire.  Sous  ce  masque  de  maître  d'école 
j'ai  reconnu  un  écolier.  L'armet  de  Mambrin  n'était 
qu'un  plat  à  barbe.  Tout  restera  debout,  si  nul  autre 
ne  s'en  mêle,  même  les  moulins  à  vent.  Respirons. 

Je  le  vois  d'ici  s'indigner  de  cette  franchise,  et  se 
désespérer  de  ce  qu'on  ne  le  compare  pas  plus  long- 
temps au  roi  des  Huns  s'écriant  :  «  Où  le  cheval  d'At- 
tila  passe,  l'herbe  ne  croît  plus.  »  Mais  le  moyen  d'avoir 
peur  de  lui,  dans  l'unique  but  de  lui  plaire  I  Et  puis, 
n'a-t-il  pas,  pour  se  consoler,  le  grand  cas  que  fait  de 
lui,  comme  démolisseur,  la  presse  de  Pitt  et  Cobourg? 
La  Patrie  et  le  Constitutionnel,  muets  sur  les  atta- 
ques qu'on  dirige  contre  lui,  ne  s'accordent-ils  pas  à 
extraire  compiaisamment  le  venin  de  ses  injures?  Les 
dévots  de  V  Univers  n'ont-AXs  pas  mis  un  soin  religieux 
à  embaumer  ses  hardiesses  et  ses  utiles  impiétés?  Ne 


168  PROUDHON  ET  SA  DOCTRINE 

vient-il  pas  de  fournir  au  correspondant  du  Times  à 
Paris,  Béotien  qui  date  ses  lettres  d'Athènes,  l'occasion 
de  dire,  avec  une  grâce  tout  aimable,  que  les  socia- 
listes sont  des  imposteurs;  que  leurs  journaux  se  font 
des  querelles  de  boutique^  —  ni  plus  ni  moins  que  le 
Times  et  ses  émules  en.  mensonges  payés;  —  que  le 
citoyen  Proudhon  m'a  atteint  et  convaincu  d'être  Ro- 
bespierre, et  qu'il  n'en  fallait  pas  douter  puisque  je 
portais  du  linge  blanc?  Citoyen  Proudhon,  voilà  de  vos 
coups!  Il  lui  faut  des  flatteries  monstrueuses.  Or,  est-il, 
en  ce  genre,  un  encouragement  que  la  presse  de  Pitt 
et  Cobourg  lui  ait  refusé?  Son  encre  est  du  vitriol. 
C'est  le  sanglier  du  Socialisme.  C'est  un  géant.  C'est 
Galimafron.  Et  lui,  loin  d'être  averti  et  arrêté  par 
l'exagération  même  de  ces  perfides  éloges,  il  y  puise 
une  ivresse  qui  touche  à  la  folie.  Comment!  je  suis  un 
sanglier?  Vite^  aiguisons  nos  défenses.  On  m'appelle 
Galimafron,  le  géant?  Je  serais  perdu  de  réputation  si 
îe  ne  faisais  mine  de  dévorer  quelqu'un.  Ainsi,  on 
l'emploie  contre  lui-même,  et  il  ne  s'en  aperçoit  pas  l 
On  se  sert  de  lui,  en  le  déclarant  très  redoutable,  pour 
combattre  l'influence  de  ceux  qu'on  redoute  en  eflet, 
et,  frappé  d'une  triste  cécité,  il  s'y  prête  l  On  aspire  à 
susciter  parmi  les  amis  de  la  Révolution  des  luttes 
semblables  à  celles  que  se  livrent  les  Yadius  et  les 
Trissotins  du  royalisme,  et  c'est  le  citoyen  Proudhon 
qui  sert  ce  complot  de  haut  goût!  Si  je  ne  répugnais  à 
parler  le  langage  dont  il  a  fourni  tant  de  modèles, 


PROUDHON  ET   SA  DOCTRINE  169 

je  le  préviendrais  qu'il  est,  entre  les  mains  des  roués 
de  la  réaction,  le  Polichinelle  du  spectacle  desmarion- 
neltes,  ce  pantin  furieux  qu'un  charlatan  caché 
montre  toujours  battant  et  toujours  battu. 

Un  républicain  qui  doit  compte  à  son  parti  de  son 
temps  et  de  sa  dignité  peut-il  accepter  un  rôle  dans 
une  pièce  de  ce  genre  ?  Non.  Je  laisserai  donc  de  côté, 
dans  la  réplique  du  citoyen  Proudhon,  après  les  avoir 
châtiées  en  passant,  et  ces  grossièretés  à  effet,  et  ces 
provocations  à  distance,  et  ces  attaques  qu'on  croit 
avoir  remplies  d'idées  quand  on  les  a  gonflées  de  gros 
mots,  et  enfin  tout  ce  qui  constitue  cette  rage  de  dis- 
puter pour  disputer  qui  nous  ramènerait,  si  nous 
nous  lassions  de  nous  en  moquer,  à  l'imbécillité  du 

Bas-Empire. 

Un  mot  seulement  sur  certaines  sommations 

J'ai  accusé  le  citoyen  Proudhon  d'avoir  écrit  :  «  Le 
€  gouvernement  de  Louis-Philippe  a  épuisé  la  haine 
«  et  le  mépris  du  Peuple.  Et  cependant,  l'équitable 
«  histoire  dira  que  jamais  règne  ne  fut  plus  légitime, 
€  plus  irréprochable  que  celui  de  Louis-Philippe.  » 
Et  j'ai  cité.  (Voy.  les  Confessions  d'un  Révolu,tion- 
naire,  p.  17.) 

J'ai  accusé  le  citoyen  Proudhon  d'avoir  écrit  : 
a  L'homme  moral  parce  qu'il  fut  l'homme  de  l'é- 
«  poque,  ce  fut  Louis-Philippe.  »  Et  j'ai  cité.  (Voy. 
les  Confessions  d'v/n  Révolutionnaire^  p.  17.) 

J'ai   accusé  le  citoyen   Proudhon  d'avoir  écrit  : 

15 


170  PROUDHON   ET   SA   DOCTRINE 

«  Loui«-Philippe,  père  de  famille,  sévère  dans  son  in- 
c  tériear,  maître  de  lui-Diême^  a  fait  un  pacte  avec 
«  Tenfer  pour  la  damnation  de  son  pays.  Il  reste  sans 
€  reproche  devant  Dieu  et  devant  Thistoire.  »  Et  j'ai 
cité.  (Voy.  les  Confessions  d'un  Révolutionnaire j 
p.  17.) 

Si  le  citoyen  Proodhon  renie  ces  horribles  para- 
doxes, qu'il  le  dise.  S'il  ne  les  a  pas  émis  sérieuse- 
ment, qu'il  en  demande  pardon  au  Peuple.  S*il  ce 
veut  faire  ni  l'un  ni  l'autre,  qu'il  se  taise. 

Il  me  reproche  d'avoir  travesti  *ses  sentiments, 
parce  que,  la  tyrannie  du  plus  intelligent  ou  du  plus 
fort  étant,  selon  moi,  l'aboutissement  logique  de 
ranarchie,  je  l'ai  appelé  le  théoricien  de  la  tyrannie 
par  le  chaos.  «  Vous  me  devez,  dit-il,  de  rétracter  vos 
«  paroles.  »  —  Je  vous  devais,  monsieur,  eu  égard  à 
leur  énormité,  de  citer  textuellement  les  vôtres. 
Je  Tai  fait  avec  une  lo3^uté  scrupuleuse,  et  je  vous 
trouve  plaisant  de  me  crier  de  loin  :  Rétractez^vous. 
—  Il  ajoute  :  Je  l'exige.  —  Vous  ne  me  connaissez 
guère,  monsieur,  et  c'est  trop  de  bouffonnerie.  Ah! 
vous  voulez?  Eh  bien,  je  ne  veux  pas,  moi.  Et  après? 

Mais,  encore  une  fois,  laissons  cela,  et  que  le  ci- 
toyen Proudhon  ait  seul  l'honneur  d'avoir,  dans  un 
débat  provoqué  par  lui,  mis  sa  personnalité  à  la  place 
du  débat  même.  Ce  que  le  Peuple  attend,  c'est  un 
exposé  franc,  c'est  une  discussion  claire  et  appro- 
fondie des  principes.  Le  Peuple  n'aime  pas  les  noms 


PROUDHON  ET  SA  DOCTRINE         171 

propres  qui  s'adorent,  et  il  a  raison.  Parlons  doc- 
trines. 

«  La  Révolution  économique  accomplie,  dit  le  ci- 
«  toyen  Proudhon,  le  gouvernement  doit-il  subsister 
«  encore  ?  » 

O  grand  docteur,  il  est  possible  que  vous  sachiez  le 
grec,  mais  à  coup  sûr  vous  en  êtes  à  TA  B  C  de  la 
science  du  raisonnement.  Car  voilà  que  vous  faites,  en 
débitant,  une  pétition  de  principes,  La  Révolution 
économique  accomplie,  TÉtat  doit-il  subsister  encore? 
Mais  la  question,  grand  docteur,  est  justement  de  dé- 
cider si  Tintervention  de  TEtat  n'est  pas,  d'abord,  né- 
cessaire pour  que  la  Révolution  économique  s'accom- 
plisse. S'il  avait  mieux  profité  de  l'éducation  que  les 
délégués  du  Luxembourg  peuvent  n'avoir  pas  reçue, 
il  n'aurait  pas  ainsi  supposé  ce  qui  est  en  question. 
N'est-ce  pas,  mes  amis? 

€  Nous  affirmons,  et,  jusqu'à  présent,  nous  sommes 
€  les  seuls  à  l'affirmer,  —  je  le  crois,  parbleu,  bien  I 
€  —  que  la  disparition  de  l'État  est  la  conséquence 
€  nécessaire  de  l'organisation  du  crédit  et  de  la  ré- 
4c  forme  de  l'impôt.  » 

C'est  ce  qu'il  faudra  voir  ;  mais,  en  attendant,  vous 
comprenez  parfaitement,  mes  amis,  que  le  citoyen 
Proudhon  s'enfonce  de  plus  belle  dans  son  péché  fa- 
vori :  la  pétition  de  principes.  Car,  avant  d'affirmer 
que  la  disparition  de  l'Etat  est  la  conséquence  néces- 
saire de  l'organisation  du  crédit  et  de  la  réforme  de 


172  PROUDHON   ET   SA   DOCTRINE 

rimpôt,  il  serait  bon  de  prouver  que  Torganisation 
du  crédit  et  la  réforme  de  l'impôt  ne  sont  pas  les 
conséquences  nécessaires  d'une  intervention  de  l'État. 
Or,  je  me  permets  de  croire  que  la  Banque  du  citoyen 
Proudhon  témoigne  faiblement  en  faveur  des  essais 
d'organisation  du  crédit  tentés  en  dehors  de  l'État,  et 
j'ose  mettre  en  doute  que  l'impôt  se  réforme  lui- 
même  ! 

«  Pour  eux,  —  Louis  Blanc  et  Pierre  Leroux,  —  la 
a  question  politique,  au  lieu  de  s'annihiler  en  s'ideu- 
«  tiflant  à  la  question  économique,  subsiste  toujours; 
4c  ils  maintiennent,  en  Tagrandissant  encore,  l'État, 
€  le  pouvoir,  l'autorité,  le  gouvernement.  Ce  qu'ils 
«  font,  c'est  de  changer  les  appellations  ;  de  dire, 
«  par  exemple,  au  lieu  de  VÉtat  maître,  VÉtat  servi- 
€  lem%  comme  s'il  sufOsait  de  changer  les  mots  pour 
€  transformer  les  choses  l  » 

Vous  m'avez  lu,  mes  amis,  et  par  conséquent  vous 
n'ignorez  pas  qu3  j'ai  défini  avec  précision  ce  qu'il  y 
avait  à  entendre  par  VÉtat  serviteur.  J'ai  expliqué 
que,  dans  un  régime  démocratique,  le  pouvoir  devait 
être  issu  du  suffrage  universel;  que  ceux  qui  l'exer- 
çaient, en  vertu  de  la  volonté  du  Peuple,  n'avaient 
aucun  droit,  comme  serviteurs  du  Peuple,  à  un  sur- 
croît de  jouissances  ou  de  fortune,  et  contractaient 
seulement,  en  cette  qualité,  de  plus  grands  devoirs; 
que  la  durée  de  leur  mandat  devait  être  aussi  courte 
que  possible;  qu'ils  devaient  être  révocables;  qu'ils 


PROUDHON   ET   SA   DOCTRINE  173 

devaient  être  responsables  ;  qu'il  importait  de  leur 
enlever  dans  la  libre  disposition  de  l'armée  un  moyen 
de  tyrannie,  et  dans  le  maniement  clandestin  du  trésor 
public  un  moyen  de  corruption.  Que  vous  en  semble  ? 
Est-ce  changer  les  mots  sans  transformer  les  choses, 
que  de  vouloir,  à  la  place  d'un  maître  qui  commence  à 
régner  dans  le  rentre  de  sa  mère,  des  commis  chargés 
par  le  Peuple  de  s'occuper  des  affaires  do  la  commu- 
nauté ?  Est-ce  changer  les  mots  sans  transformer  les 
choses  que  de  faire  du  pouvoir  une  charge  et  une 
haute  occasion  de  dévouement,  au  lieu  d'en  faire  un 
appât  pour  Tégoïsme  et  une  proie  offerte  à  ce  qu'il  y  a 
de  plus  cupide  et  de  plus  vil  dans  l'ambition?  Avoir 
des  serviteurs  qu'on  renvoie  quand  ils  s'acquittent 
mal  de  leur  emploi  et  posséder  la  faculté  de  les  punir, 
est-ce  la  même  chose  que  de  vivre  courbé  sous  un  chef 
inviolable  et  qui,  pour  maintenir  son  inviolabilité,  a 
sous  la  main  des  canons  chargés  à  mitraille?  J'admire 
le  procédé  de  notre  raisonneur  :  il  supprime,  puis  il 
triomphe  d  3  la  lacune  ! 

«  Pour  vider  le  différend,  nous  avons  à  considérer 
€  rètàt,  non  plus  au  point  de  vue  de  l'ancienne  so- 
«  ciété,  qui  Ta  naturellement  et  nécessairement  pro- 
<K  duit,  et  qui  va  fiair.  mais  au  point  de  vue  de  la  so- 
«  ciété  nouvelle.  » 

C'est  cela  même. 

«  Or,  si  nous  prouvons  qu'à  ce  dernier  point  de 
«  vue,  l'Etat,  considéré  dans  sa  nature,  repose  sur  une 


174  PROUDHON   ET   SA   DOCTRINE 

€  hypothèse  complètement  fausse  ;  qu'en  second  lieu, 
a  considéré  dans  son  objet,  TÉtat  ne  trouve  de  raison 
c  d'existence  que  dans  une  seconde  hypothèse  égale- 
€  ment  fausse;  qu'enfin,  considéré  dans  les  motifs 
«  d'une  prolongation  ultérieure,  l'État  ne  peut  invo- 
c  quer  encore  qu'une  hypothèse,  aussi  fausse  que 
«  les  deux  premières  :  ces  trois  points  édaircis,  la 
«  questionsera  jugée;  l'État  sera  reconnu  chose  su- 
c  perflue,  par  conséquent  nuisible,  impossible;  le 
«  gouvernement  sera  une  contradiction.  » 
D'accord.  Nous  écoutons. 

1°   DE   LA    NATURE   DE   l'ÉTAT. 

Après  avoir  cité  la  définition  donnée  par  moi  des 
diverses  formes  de  gouvernement,  le  citoyen  Prondhon 
dit: 

«  Il  paraît  que  personne,  parmi  les  citoyens  délé- 
f  gués,  n'a  appris  le  grec.  Autrement,  ils  auraient  vu 
«  que  leur  maître  et  ami  Louis  Blanc,  au  lieu  de  dire 
€  ce  que  c'est  que  l'État,  n'a  fait  autre  chose  que  tra- 
«  duire  en  français  les  mots  grecs  monosy  un  ;  oligoï\ 
€  quelques-uns;  am^oi',  les  grands;  démos,  \e  Peuple, 
«  et  a  privatif,  qui  veut  dire  :  Non.  C'est  à  l'aide  de 
€  ces  qualificatifs  qu'Aristote  a  difierencié  les  dilfé- 
«  rentes  formes  de  l'Etat,  lequel  s'exprime  par  arche, 
€  autorité,  gouvernement.  État.  Nous  en  demandons 
€  bien  pardon  à  nos  lecteurs,  mais  ce  n'est  pas  notre 


PROUDHON   ET   SA   DOCTRINE  175 

«  faute  si  la  science  politique  du  président  du  Luxem- 
«  bourg  ne  va  pas  plus  loin  que  l'étymologie.  • 

C'est  la  première  fois,  peut-être,  depuis  qu'on  dé- 
raisonne en  ce  bas  monde,  qu'on  s* est  avisé  de  repro- 
cher à  une  définition  d'être  conforme  à  l'étymologie. 
Mais  ne  nous  étonnons  pas  pour  si  peu  :  nous  allons 
en  voir  bien  d'autres. 
€  L'Etat  est  la  constitution  extérieure  de  la  puis- 
sance sociale. 


4C 


€  Cette  constitution  externe  de  la  puissance  collec- 
«  tive,  à  laquelle  les  Grecs  donnèrent  le  nom  d'arche^ 
«  principauté,  autorité,  gouvernement,  repose  donc 
«  .sur  cette  hjrpothèse,  qu'un  Peuple,  que  l'être  col- 
«  lectif  qu'on  nomme  une  société,  ne  peut  se  gou- 
«  verner,  penser,  agir,  s'exprimer,  par  lui-même, 
«  d'une  manière  analogue  à  celle  des  êtres  doués  de 
«  personnalité  individuelle;  qu'il  a  besoin,  pour  cela, 
«  de  se  faire  représenter  par  un  ou  plusieurs  indi- 
c  vidus,  qui,  à  un  titre  quelconque,  sont  censés  les 
«  dépositaires  de  la  volonté  du  Peuple,  et  ses  agents, 
a  II  y  a  impossibilité,  suivant  cette  hypothèse,  à  ce 
«  que  la  puissance  collective,  qui  appartient  essentiel- 
«  iement  à  la  masse,  s'exprime  et  agisse  directement, 
«  sans  l'intermédiaire  d'organes  constitués  exprès,  et 
a  pour  ainsi  dire  apostés  ad  hoc.  » 

Comment  !  c'est  là  une  des  hypothèses  fausses  dont 
on  nous  parlait  tout  à  l'heure.  Comment  !  nous  aurons 


176  PllOUDirON    ET    SA    DOCTRINE 

fait  une  hypothèse  fausse  quand  nous  aurons  supposé 
que  trente-quatre  millions  d'hommes,  disséminés  sur 
cette  vaste  étendue  qu'on  appelle  la  France,  ne  peu- 
vent pas  s'entendre  sans  se  servir  d'intermédiaires, 
ne  peuvent  pas  former  un  être  collectif  sans  s'être 
,  associés,  ne  peuvent  pas  s'associer  sans  que  l'associa- 
tion ait  des  bases  convenues,  ne  peuvent  pas  convenir 
de  ces  bases  sans  donner  une  réalité,  une  action,  une 
vie,  à  ce  qu'il  y  a  de  collectif  dans  la  volonté  de  Pierre, 
de  Jacques,  de  Paul,  de  François,  lesquels  ne  forment 
justement  un  être  collectif  qu'au  moment  où  ils  s'unis- 
sent pour  suivre  des  règles  communes  et  choisir  de 
communs  mandataires!  Ne  seriez-vous  pas  bien 
curieux,  mes  amis,  d'apprendre  de  quelle  façon  l'être 
collectif,  sans  cette  hypothèse  qu'on  déclare  si  risible- 
ment  fausse^  se  dégagerait  du  niilieu  de  trente-quatre 
millions  d'hommes  dont  chacun,  après  tout^  a  son 
organisation  particulière,  une  vie  individuelle,  une 
volonté  qui  lui  est  propre?  Si  cet  être  collectif  dont 
le  citoyen  Proudhon  avoue  l'existence  est  autre  chose 
qu'une  collection  de  syllabes  vides  de  sens,  il  faut 
bien  qu'il  se  réalise  Mais  Têlre  collectif  réalisé  c'est 
précisément  l'État.  De  sorte  qu'en  voulant  prouver 
que  l'Etat  ne  doit  pas  exister,  le  citoyen  Proudhon 
élablit  lui-même,  sans  y  prendre  garde,  qu'il  est  néces- 
saire que  l'État  existe.  Car,  s'il  n'y  a  point  d'État, 
l'être  collectif  n'est  point  réalisé,  et  s'il  n'est  point 
RÉALISE,  c'est  comme  s'il  n'était  pas. 


PROUDHON    «T   SA    DOCTRINE  177 

J'ignore  si  le  citoyea  Proudhoa  voudra  bien  con- 
sentir, jusqu'à  nouvel  ordre,  à  conserver  une  forme 
quelconque  de  sociélé;  mais,  dans  ce  cas,  il  serait 
urgent  qu'il  daignât  nous  dire  en  quoi  consistera 
le  lien  de  ceux  qui  la  composeront  et  ce  qui  consti- 
tuera l'Unité  sociale.  Pour  peu  que  l'Anarchie  du  ci- 
toyen Proudhon  borne  ses  bienfaits  à  nous  assurer  Tin- 
dépendance  du  polype  sur  son  pied  de  corail,  plus  de 
chemins  de  fer,  plus  de  canaux,  plus  d'écoles,  plus 
d'atelierai,  plus  de  bazars.  Seulement,  il  restera  un  je 
ne  sais  quoi  qui  flottera  dans  l'air,  pour  que  le  citoyen 
Proudhon  l'appelle  l'Être  collectif!  Mais  l'échange, 
mais  le  crédit  gratuit  par  la  mutualité  des  services, 
mais  la  Banque  du  Peuple...  Un  instant.  Tout  cela 
ne  dispense  pas  de  l'État  le  moins  du  monde.  Rappe- 
lez-vous, mes  amis,  que  lorsqu'il  s'est  agi  d'expliquer 
la  chute  de  la  Banque  du  Peuple,  le  citoyen  Proudhon 
s'est  plaint  de  n'avoir  pas  été  suffisamment  secondé  : 
on  avait  voulu  lui  imposer  des  idées  qui  n'étaient  pas 
les  siennes;  on  avait  fait  obstacle  à  son  Pouvoir;  enfin 
il  avait  subi  l'épreuve  de  sa  chère  Anarchie,  et  la 
Banque  du  peuple  avait  péri,  en  partie,  faute  d'une 
constitution  assez  unitaire,  assez  forte,  de  l'Ètat- 
Proudhonl 

«  Nous  nions  le  gouvernement  et  l'État,  parce  que 
«  nous  affirmons,  ce  à  quoi  les  fondateurs  d'Etats 
«  n'ont  jamais  cru,  la  personnalité  et  l'autonomie  deî^ 
«  masses.  9 


178  PBOUDHON   ET   SA   DOCTRI.NB 

Permettez.  Nous  croyons  parfaitement  à  Tante- 
nomie  des  masses,  c'est-à-dire  à  lear  gouYernement 
par  elles-mêmes.  Mais  nous  ne  nous  contentons  pas 
du  mot,  nous  voulons  la  chose;  et  c'est  pour  réaliser 
eette  autonomie,  que  nous  affirmons  TÊtat. 

Jusqu'ici,  on  le  voit,  le  citoyen  Proudhon  n*a  pro- 
cédé que  par  assertions  tranchantes  :  sur  quelles 
preuves  les  fonde-t-il?  Il  établit,  dit-il,  la  nécessité  de 
Tan-archie  de  deux  manières  : 

«  D'abord,  par  la  méthode  historique  et  négative, 
c  en  démontrant  que  toute  constitution  de  pouvoir, 
«  toute  organisation  de  la  force  collective  par  exté- 
«  rioration  est  devenue  pour  nous  impossible.  —  C'est 
c  ce  que  nous  avons  commencé  de  faire  dans  les  Conr- 
«  fessions  â^un  Révolutionnaire ^&Ci  racontant  la  chute 
c  de  tous  les  gouvernements  depuis  soixante  ans,  en 

<  dégageant  la  cause  de  leur  abolition,  et  signalant 

<  en  dernier  lieu  l'épuisement  et  la  mort  du  pouvoir 
c  dans  le  règne  corrompu  de  Louis-Philippe,  dans  la 

<  dictature  inerte  du  gouvernement  provisoire,  et  la 
c  présidence  insignifiante  du  général  Cavaignac  et  de 

<  Louis  Bonaparte.  » 

En  d'autres  termes,  le  pouvoir  de  Louis-Philippe 
étant  mort  de  corruption,  il  est  clair  qu'un  pouvoir 
non  corrompu  périrait  de  même  ;  la  dictature  dii  gou- 
vernement provisoire  ayant  été  inerte,  un  gouverne- 
ment actif  est  impossible;  et  la  présidence  insigni- 
fiante du  général  Cavaignac  et  de  Louis  Bonaparte 


PROUDHON   ET   SA   DOCTRINE  179 

montre  de  reste  que  l'État  ne  signifie  rien  du  tout. 
Ah!  cela  se  nomme  la  méthode  historique?  On  fait 
bien  de  nous  en  prévenir.  Jamais,  au  grand  jamais, 
nous  ne  l'aurions  deviné.  Passons  à  la  seconde  preuve. 

a  Nous  prouvons,  en  second  lieu,  notre  thèse,  en 
€  expliquant  comment,  par  la  réforme  économique, 
«  par  la  solidarité  industrielle,  et  l'organisation  du 
«  suffrage  universel,  le  Peuple  passe  de  la  Spontanéité 
«  à  la  Réflexion  et  à  la  Conscience;  agit,  non  plus  par 
<(  entraînement  et  fanatisme,  mais  avec  dessein;  se 
a  comporte  sans  maîtres  ni  serviteurs,  sans  délégués 
«  comme  sans  aristocrates,  absolument  comme  ferait 
c  un  individu.  Ainsi,  la  notion  de  personne,  l'idée  du 
«  moiy  se  trouve  étendue  et  généralisée  :  il  y  a  la  per- 
ce sonne  ou  le  moi  individuel,  comme  il  y  a  la  per- 
ce sonne  ou  le  moi  collectif;  dans  l'un  comme  danii 
«  l'autre  cas,  la  volonté,  l'action,  l'âme,  Tesprit,  la 
(c  vie,  inconnus  dans  leur  principe^  insaisissables  dans 
c(  leur  essence,  résultant  du  fait  animique  et  vital» 
«  Torganisation.  La  psychologie  des  nations  et  de  Phu- 
«  manité  devient,  comme  la  psychologie  de  l'homme, 
«  une  science  possible.  C'est  à  cette  démonstration 
oc  positive  que  nous  avons  préludé,  tant  dans  les  publi- 
ée cations  que  nous  avons  faites  sur  la  circulation  et 
«  le  crédit,  que  dans  le  chapitre  XIV  du  manifeste  de 
«  la  Voix  du  peuple,  relatif  à  la  Constitution.  » 

A  la  suite  de  ce  passage  que,  dans  l'irrespectueuse 
crudité  de  son  bon  sens,  Voltaire  aurait  appelé  du 


180  PROUDHON   ET  SA  DOCTRINE 

galimatias  double,  croirai t-oa  que  l'auteur  s'écrie  fiè- 
rement :  «  Il  nous  semble,  qu'en  dites-vous,  lecteurs, 
«  que  la  question  de  l'Etat  commence  à  devenir  quelque 
peu  claire?  »  Oh!  pour  le  coup,  c'est  trop  fort,  et  le 
public  n'est  pas  si  sot  qu'on  l'imagine. 

Tout  ce  qu'il  nous  est  possible  de  comprendre,  c'est 
que  le  citoyen  Proudhon  compare  le  mot  col  ectif  au 
moi  individuel  et  veut  qu'ils  se  comportent  de  la  même 
façon.  Eh  bien!  nous  admettons  d'autant  mieux  cette 
comparaison  que^  selon  nous,  le  corps  humain  est  le 
modèle  proposé  à  l'imitation  des  hommts  par  la  nature 
elle-même,  modèle  dont ,  à  mesure  qu'elles  se  per- 
fectionnent, les  sociétés  tendent  à  se  rapprccher  de 
plus  en  plus,  et  dont  la  reproduction  fidèle  au  sein 
de  l'organisme  social  serait  le  dernier  terme  où  puisse 
conduire  le  génie  de  la  politique. 

Or,  il  y  a  cela  de  remarquable  dans  le  corps  humain 
que  tous  les  membres  y  sont,  sous  la  loi  d'une  soli- 
darité parfaite,  serviteurs  les  uns  des  a'jtres;  et,  loin 
d'entraîner  l'esclavage  d'aucun  d'eux,  cette  dépen- 
dance, par  cela  seul  qu'elle  est  mutuelle,  assure  leur 
liberté  commune.  Pas  un  membre  du  corps  qui,  dans 
Taccomplissement  de  sa  fonction  spéciale,  soit  tenu 
au  delà  de  ce  qu'il  peut,  —  De  chacun  suivant  ses 
facultés!  —  Pas  un  qui,  pour  l'accomplissement  do 
sa  fonction  spéciale,  reçoive  moins  que  ce  qui  lui  est 
nécessaire,  —  A  chacun  selon  ses  besoins  !  —  C'est 
l'image  de  l'égalité.  Le  pied  ou  la  main  viennent-ils  à 


PROUDHON  ET  SA  DOCTRINE  181 

être  affectés  d'une  manière  fâcheuse,  tout  le  corps 
souffre.  C'est  l'image  de  la  fraternité.  Mais  n'y  a-t-il 
rien  qui  explique  ce  merveilleux  accord,  qui  préside  à 
cette  harmonie?  Voici  un  objet  à  saisir,  qu'arrive-t-ilî 
L'œil  le  discerne»  le  pied  y  mène>  la  main  le  prend. 
Mais  ces  fonctions  çliverses  ne  sont-elles  pas  amenées 
à  concourir  au  même  résultat  par  quelque  chose? 
Evidemment,  et  ce  quelque  chose,  c'est  la  tête. 

La  tête  est  donc,  dans  le  corps  humain^  ce  qui  en 
constitue  et  en  représente  l'Unité.  Il  est  vrai  qu^elle 
n'en  tire  pas  avantage  pour  mépriser  les  autres  mem- 
bres ou  absorber  à  son  profit  la  part  de  bien-être  qui 
leur  est  due  ;  il  est  vrai  qu'elle  s'intéresse  à  ce  qui  les 
touche  comme  à  ce  qui  la  concerne  elle-même;  il  est 
vrai,  ainsi  que  le  fait  observer  saint  Paul,  qu'elle  ne 
dit  pas  à  la  main  :  Je  n'ai  pas  besoin  de  vous  ;  ni  aux 
pieds  :  Vous  ne  m'êtes  pas  nécessaires  ;  il  est  vrai 
enfin  que  son  Pouvoir  consiste  à  servir  le  corps  tout 
entier.  Mais  quoi!  c'est  là  justement  l'image  de  l'État, 
dans  une  société  qui  serait  véritablement  fondée  sur 
l'admirable  formula  :  Liberté,  Égalité,  Fraternité.  Si 
donc,  dans  une  pareille  société,  le  citoyen  Proudhon 
demande  qu'on  supprime  l'État,  c'est  comme  si,  dans 
le  corps  humain,  il  demandait  qu'on  supprimât  la 
tête  ! 


16 


182  PROUDHON   ET   SA   DOCTRINE 

2.   DU  BUT  OU   DE  l'oBJET  DE   l'ÉTAT 

Gomme  suite  à  la  définition  que  j*ai  donnée  de  TÉtat, 
le  citoyen  Froudhon  dit  : 

«  Voilà  qui  est  clair.  L'État  est  une  représentation 
«  de  la  société,  organisée  extérieurement  pour  pro- 

•  léger  le  faible  contre  le  fort;  en  autres  termes,  pour 
«  mettre  la  paix  entre  les  combattants  et  faire  de 
((  l'ordre  !  Louis  Blanc  n'est  pas  allé  loin,  comme  Ton 
«  voit,  pour  trouver  la  destination  de  TÉtat.  Elle 
«  traîne,  depuis  Grotius,  Justinîen,  Cicéron,  etc.,  dans 
«  tous  les  auteurs  qui  ont  parlé  de  droit  public.  C'est 
«  la  tradition  orphique,  rapportée  par  Horace.  » 

Je  suis  tout  à  fait  charmé  qu'on  en  convienne.  Cela 
prouve  que  le  bon  sens  n'est  pas  d'hier. 

c  Le  pouvoir  est  né  de  la  barbarie  ;  son  organisation 
c  atteste,  chez  les  premiers  hommes,  un  état  de  féro- 
«  cité  et  de  violence,  effet  de  l'absence  totale  de  corn- 
er merce  et  d'industrie.  C'est  à  cette  sauvagerie  que 
«  rÉtat  dut  mettre  fin,  en  opposant  à  la  force  de  chaque 
«  individu  une  force  supérieure ,  capable ,  à  défaut 

•  d'autre  argument,  de  contraindre  sa  volonté.  La 
c  constitution  de  l'Etat  suppose  donc^  nous  le  disions 
tt  tout  à  l'heure,  un  profond  antagonisme  social,  homo 
«  homini  lupus  :  c'est  ce  que  dit  Louis  Blanc  lui-* 
«  même,  lorsqu'après  avoir  distingué  les  hommes  en 
«  forts  et  faibles^  se  disputant,  comme  des  bêtes  fé- 


PROUDHON   ET   SA   DOCTRINE  183 

«  roces,  leur  nourriture,  il  fait  intervenir  entre  eux, 
«  comme  médiateur,  l'État. 

€  Donc  rÉtat  serait  inutile,  l'État  manquerait 
«  d'objet  comme  de  motif,  l'État  devrait  s'abroger 
«  lui-même,  s'il  venait  un  moment  où,  par  une  cause 
«  quelconque,  il  n'y  eût  plus  dans  la  société  ni  forts  ni 
t  faibles^  c'est-à-dire  où  l'inégalité  des  forces  physi- 
«  ques  et  intellectuelles  ne  pût  pas  être  une  cause  de 
«  spoliation  et  d'oppression,  indépendamment  de  la 
«  protection  plus  fictive  d'ailleurs  que  réelle  de  l'Etat. 

«  Or,  telle  est  justement  la  thèse  que  nous  soute- 
«  nous  aujourd'îiui. 

«  Ce  qui  adoucit  les  mœurs,  et  qui  fait  peu  à  peu 
«  régner  le  droit  à  la  place  de  la  force,  qui  fonde  la 
«  sécurité,  qui  crée  progressivement  la  liberté  et- 
«  régalité,  c'est  bien  plus  que  la  religion  et  l'État,  le 
(£  travail  ;  c'est,  en  premier  lieu,  le  commerce  et  l'in- 
«  dustrie;  c'est  ensuite  la  science,  qui  le  spiritualise; 
(c  c'est,  en  dernière  analyse,  l'art,  sa  fleur  immortelle. 
«  La  religion  par  ses  promesses  et  ses  terreurs,  l'État 
«  par  ses  tribunaux  et  ses  armées,  n'ont  fait  que 
((  donner  au  sentiment  du  droit,  trop  faible  chez  les 
«  premiers  hommes,  une  sanction,  la  seule  intelligible 
«  à  des  esprits  farouches.  Pour  nous,  que  l'industrie, 
«  les  sciences,  les  lettres^  les  arts,  ont  corrompus, 
a  comme  disait  Jean- Jacques,  cette  sanction  réside 
«  ailleurs  :  elle  est  dans  la  division  des  propriétés, 
«  dans  Tengrenage  des  industries,  dans  le  développe- 


184  PROi:i»HON   ET   SA  DOCTRINE 

«  ment  du  luxe,  dans  le  besoin  impérieux  de  bien- 
«  être,  besoin  qui  fait  à  tous  une  nécessité  da  travail . 
«  Après  la  rudesse  des  premiers  âges,  après  Torgneil 
«  des  castes  et  la  constitution  féodale  des  premières 
€  sociétés,  un  dernier  élément  de  servitude  restait 
«  encore  :  c'était  le  capital.  Le  capital  ayant  perda  sa 
«  prépondérance,  le  travailleur,  c'est-à-dire  le  corn- 
«  merçaot,  l'industriel,  le  savant,  l'artiste,  n'a  plus 
c  besoin  de  protection  :  sa  protection,  c'est  son  talent, 
«  c'est  sa  science,  c'est  son  industrie.  Après  la  dé- 
c  chéance  du  capital,  la  conservation  de  l'Etat,  bien 
c  loin  de  protéger  la  liberté^  ne  peut  que  compro- 
«  mettre  la  liberté.  » 

Ainsi,  Ton  accorde  que  lorsqu'il  n'y  avait  ni  com- 
merce ni  industrie,  l'État  c  dut  mettre  an  à  cette  sau- 
c  vagerie  en  opposant  à  la  force  de  chaque  individu 
c  une  force  supérieure.  »  Ce  n'était  pas  de  la  sorte 
qu'on  s'exprimait  dans  les  Confessions  d*un  Révolte- 
tionnaire^  p.  6,  en  rappelant  l'origine  de  Tidée  État  ; 
mais  enfin,  n'importe.  Avec  le  citoyen  Proudhon,  les 
contradictions  ne  comptent  pas.  Voici  donc  un  premier 
peint  de  gagné  :  Lorsque  le  commerce  et  l'industrie 
n'existaient  pas,  lorsquo  la  force  physique  décidait  de 
tout,  lorsque  le  plus  faible  était  la  proie  du  plus  vigou- 
reux, il  a  fallu  que  l'État  mît  fin  à  cette  sauvagerie, 
au  droit  du  plus  fort. 

Mais,  depuis  qu'à  cette  première  phase  des  sociétés  a 
succédé  l'ère  de  l'industrie»  est-ce  qu'un  autre  genre 


PROUDHON   ET   SA   DOCTRINE  185 

(le  tyrannie  ne  s'est  pas  produit?  Est-ce  que  nous 
n'avons  pas  vu  succéder  à  l'inégalité  des  forces  mus- 
culaires celle  des  moyens  de  développement,  à  Tabus 
de  la  supériorité  physique  celui  de  la  supériorité  intel- 
lectuelle, au  règne  des  Antée  et  des  Procuste  la  domi- 
nation des  Rotshchild,  et  au  droit  matériel  du  plus 
fort,  le  pugilat,  le  droit  industriel  du  plus  fort  :  la  con* 
currence?  Or,  si  l'État  a  été  nécessaire  contre  l'inéga- 
lité sous  sa  forme  ancienne^  pourquoi  ne  le  serait-il 
pas  contre  l'inégalité  sous  sa  forme  moderne?  Si  l'État 
a  dû  être  invoqué  pour  couper  court  à  l'écrasement 
des  faibles  par  les  forts,  pourquoi  ne  Tinvoquerait-on 
pas  pour  empêcher  l'asservissement  du  travailleur  au 
capitaliste  ? 

Et  à  ce  propos,  comment  le  citoyen  Proudhon  peut- 
il  prétendre  que  ce  qui  fait  peu  à  peu  régner  le  droit 
à  la  place  de  la  force,  c'est  le  travail  ?  Fait-il  régner 
le  droit  à  la  place  de  la  force,  le  travail  du  nègre  amé- 
ricain, qui  se  courbe  et  gémit  sous  le  fouet  du  com- 
mandeur? Fait-il  régner  le  droit  à  la  place  de  la  force, 
le  travail  du  prolétaire  d'Europe,  qui,  après  avoir 
creusé  le  sol  nourricier,  fabriqué  des  étoffes  d'or  et  de 
soie,  bâti  des  palais  magnifiques,  est  exposé  à  manquer 
de  pain,  de  vêtement  et  d'asile?  Tel  f^'il  est  compris 
aujourd'hui,  le  travail,  loin  de  faire  régner  le  droit  à 
la  place  de  la  force,  est  le  produit  de  la  force  rempla- 
çant le  droit.  Ce  n'était  donc  pas  du  travail  pris  en 
lui-même  qu'il  fallait  parler  ici,  mais  de  la  manière 


186         PROODHON  ET  SA  DOCTRINE 

de  l'organiser.  Or,  nous  le  prouverons  plus  loin,  qui 
dit  meilleure  et  équitable  organisation  du  travail,  dit 
transformation  et  intervention  de  l'Etat. 

11  ne  sert  à  rien  d'affirmer  qu'aujourd'hui  :  la  sanc- 
tion du  sentiment  du  droit  est  dans  la  division  des 
propriétés,  —  car,  de  quelle  division  des  propriétés 
s*agit-il?  ou  dans  l'engrenage  des  industries»  —  car, 
de  quelle  espèce  d'engrenage  est-il  question?  ou  dans 
le  développement  du  luxe,  —  car,  en  vertu  de  quelle 
organisation  sociale  ce  développement  sera-t-il  profi- 
table à  tous?  ou  dans  le  besoin  impérieux  de  bien-être, 
—  car,  à  quelles  conditions  ce  besoin  sera-t-il,  dans 
tous  également,  reconnu  légitime  et  satisfait?  Si  le 
citoyen  Proudhon  entend,  par  division  des  propriétés, 
laloi  agraire;  par  engrenage  des  industries,  la  con- 
currence; par  développement  du  luxe,  Tessor  de  ce 
faste  insolent  au  moyen  duquel  on  cherche  à  éclipser 
ou  à  humilier  son  voisin;  par  besoin  impérieux  de 
bien-être,  la  soif  d'un  bonheur  solitaire  ou  violemment 
conquis..., ce  ne  sera  point  là  le  règne  du  droit,  ce  sera 
celui  de  la  force.  Si,  au  contraire,  le  citoyen  Proudhon 
veut  que  la  propriété  soit  le  trésor  des  joies  com- 
munes, que  les  industries  deviennent  solidaires,  que 
le  luxe  se  déveroppe  collectivement,  que  le  besoin  de 
bien-être  soit  satisfait  chez  tous  par  Tapplication  de 
cette  formule  :  A  cnAcuN  suivant  ses  besoins...,  oh! 
alors,  c'est  à  merveille  I  la  force  expire  aux  pieds  du 
droit  triomphant.  Mais  alors  aussi,  voilà  le  citoyen 


PROUDHON   ET    SA   DOCTRINE  187 

Proudhon  condamné  à  avoir  la  même  doctrine  que  ces 
pauvres  délégv>és  du  Luxembourg  ;  le  voilà  condamné 
à  vouloir  l'unité  sociale,  c'est-à-dire  TLtat  dans  la 
société,  et,  dans  le  corps  humain,  là  tête  ! 

Vous  souvient-il,  délégués  du  Luxembourg,  que, 
sous  le  gouvernement  provisoire,  le  17  mars,  et  au 
moyen  d'une  manifestation  très  respectable,  ma  foi  ! 
— celle  que  le  citoyen  Proudhon  appelle  la  réaction  de 
Louis  Blanc  !  -^  nous  réclamâmes  de  concert  Téloi- 
gnement  des  troupes  ?  Vous  souvient-il  que  les  pro- 
cédés d'espionnage  pratiqués  contre  nous  par  THôtel- 
de- Ville  nous  inspiraient  un  incomparable  mépris; 
que  la  répartition  actuelle  des  impôts  nous  paraissait 
le  comble  de  l'iniquité  et  une  des  premières  choses  à 
détruire  ;  que  le  règne  des  loups-cerviers  nous  faisait 
horreur,  et  que  je  fus  le  fidèle  interprète  de  vos  senti- 
ments lorsque  je  fis,  au  Conseil,  la  proposition  de  sup< 
primer  les  marchands  d'argent,  pour  inaugurer  l'ère 
du  crédit  national?  Eh  bien, tout  cela,  de  notre  part, 
amis,  a  été  peine  perdue.  Avec  la  nature,  nous  ne  trou- 
vons pas  mauvais  que  le  corps  humain  ait  une  tête  ? 
C'en  est  assez  :  nous  sommes  des  traîneurs  de  sabre» 
nous  sommes  Garlier,  nous  sommes  M.  Fould,  nous 
sommes  feu  M.  Humann.  C'est  le  citoyen  Proudhon 
qui  l'assure.  Et,  en  effet,  suivez  bien  son  raisonne* 
ment  ! 

Jusqu'ici  les  gouvernements  ont  employé  des  sol- 
dats à  opprimer  la  liberté.  Il  est  donc  évident  quo 


IK8  PROUDHO^Ç  ET   SA   IX»CTRIXE 

nous,  qui  avons  toujours  protesté  contre  Tapplication 
de  Tannée  à  la  compression  des  troables  cîTiis,  noos 
sommes  des  complices  de  Changamier. 

Josqu^ici  les  gooTernements  OLt  en  général  usé  et 
abosé  de  TesiHonnage.  Donc,  nont  qoi  croyons  qae, 
dans  une  société  bien  organisée  et  dirigée  loyalement, 
un  Fonché  serait  de  trop,  nous  sommes  manifestement 
de»  espions. 

Jusqu'ici  le  Peuple  a  été  cruellement,  abominable- 
ment pressuré  par  les  impôts.  En  conséquence,  si  un 
des  caractères  de  la  transformation  de  TEtat  est,  à 
C03  yeux,  la  disparition  de  cet  odieux  abus,  il  n^y  a 
pas  à  s*en  dédire,  nous  sommes  des  rats  de  cave. 

Enfin,  il  y  a  une  dette  publique.  Ainsi,  nous  n'avons 
qu'à  choisir:  ou  crions  bien  vite  :  Plus  d'État!  ou 
nous  sommes  des  Turcarets. 

Telle  est  la  triomphante  logique  du  citoyen  Proudhon. 
Toutefois,  comme  il  est  homme  à  commettre  des  espiè- 
gleries, il  est  possible  que,  sous  sa  plume,  des  argu- 
ments de  ce  genre  ne  soient  que  de  charmantes  malices, 
auquel  cas  voici  le  meilleur  parti  à  en  tirer. 

Le  correspondant  du  Times,  celui  qui  vous  soup- 
çonne net  d'avoir  tué  Danton,  dès  que  vous  portez  du 
linge  blanc,  est  un  de  ces  honnêtes  gens  qui  font 
métier  d'insulter  incognito.  Mais  encore  faut-il,  quand 
on  veut  se  cacher,  savoir  attacher  son  masque.  L*é- 
crivain  en  question  se  nomme  Patrick  Joseph  Meagher. 
11  a  si  bien  oublié  la  profession  de  son  père,  qui  était 


PROUDHON  ET   SA   DOCTRINE  189 

un  pai3vre  charpentier,  qu'il  a  mis  les  agréments  de 
son  esprit  léger  aux  gages  des  lords,  et  il  demeure 
n**  9,  boulevard  des  Capucines.  Que  le  citoyen  Prou- 
dhon  lui  envoie  son  article.  M.  Patrick  Joseph  Meagher 
sera  enchanté  de  tenir  de  première  main  les  injures 
auxquelles  il  sert  de  truchement  ;  il  s'empressera  de 
faire  savoir  à  tous  les  marchands  de  la  Cité  que  les 
socialistes,  au  dire  d'un  socialiste,  sont  des  rats  de 
cave,  des  routiers,  des  Perrin  Dandin,  des  émules  de 
Vhomme  aux  quarante  (feus  ;et  si,  de  la  sorte,  le 
citoyen  Proudhon  n'a  pas  la  gloire  de  propager  très 
efficacement  le  socialisme,  il  aura  celle  d'être  appelé 
par  le  Times,  ni  plus  ni  moins  que  par  le  ConstitU" 
tionnel,  un  homme  terrible. 

3°  d'une  destination  ultérieure  de  l'état. 

«  Quant  à  une  transformation  utilitaire  de  TÉtat, 
«  nous  la  considérons  comme  une  utopie  que  contre- 
«  disent  à  la  fois  et  la  tradition  gouvernementale,  et  la 
«tendance  révolutionnaire,  et  l'esprit  des  réfornies 
«  économiques  désormais  admises.  Dans  tous  les  cas, 
«  nous  disons  qu'à  la  Liberté  seule  appartiendrait  de 
«  réorganiser  le  pouvoir,  ce  qui  équivaut  aujourd'hui 
«  à  une  exclusion  complète  du  pouvoir.  » 

Quatre  assertions  dans  ce  passage  :  quatre  erreurs 
fondamentales. 

l""  Il  n'est  ni  exact  en  fait  ni  vrai  en  principe  que  la 


190        PRODDHON  ET  SA  DOCTRINE 

transformation  utilitaire  de  l'État  soit  une  utopie  con- 
.tredite  parla  tradition  révolutionnaire.  Car  la  tradi- 
tion révolu tionnaire  nous  montre  dans  le  Ck)mité  de 
Salut  Public  un  pouvoir,  violent  sans  doute  comme 
la  situation  qui  l'engendra,  mais  intrépide,  dévoué, 
initiateur  dans  le  sens  le  plus  magnanime  du  mot  et 
dévoué  au  Peuple  jusqu'à  la  mort.  Mais,  alors  même 
que  rhistoire  ne  nous  offrirait  rien  de  semblable,  on  ne 
saurait  conclure  légitimement  de  ce  qui  a  été  à  ce  qui 
doit  être.  Autant  vaudrait  alors  nier  le  progrès,  et  à 
ce  compte,  M.  Fould  s'empresserait  d'établir,  au 
moyen  de  la  tradition  capitaliste,  que  Téquation  du 
travail  et  du  capital  est  une-chimère.  Le  citoyen  Prou- 
dhon  raisonne  absolument  comme  les  réactionnaires. 

r 

Qu'il  y  prenne  garde  ! 

2"*  11  n'est  pas  vrai  que  la  transformation  utilitaire 
de  rÉtat  soit  une  utopie  contredite  par  la  tendance 
révolutionnaire.  Ce  qui  est  vrai,  au  contraire,  c'est 
que  la  doctrine  de  l'initiative  du  Peuple  dans  l'État  et 
par  l'État  est  la  doctrine  de  l'immense  majorité  de 
notre  parti.  Et  je  n'en  veux  pour  preuve  que  les  pré- 
dictions du  citoyen  Proudhon  lui-même,  qui,  par  une 
de  ces  contradictions  dont  il  nous  a  enlevé  le  droit 
d'être  surpris, nous  appelle,  Pierre  Leroux  et  moi,  les 
derniers  représentants  de  l'idée  ÉTAT,et  aussitôt,  sans 
changer  de  plume,  écrit  ce  qui  suit  : 

a  D'après  cette  disposition  de  notre  chère  et  malheu- 
<  reuse  patrie,  et  vu  la  rapidité  des  événements,  mes 


PROUDHON   ET   SA  DOCTRINE  191 

«  prévisions,  très-impartiales,  comme  tous  allez  j uger , 
«  sont  que  la  République  démocratique  et  sociale  s'éta- 
«  blira  sous  l'influence  des  idées  dont  vous  êtes  l'or- 
«  gane;  et  qu'un  jour,  bientôt  peut-être,vou3  occuperez 
<  ce  poste  éminent  que  vous  ambitionnez  dans  l'État.  Il 
t  faut  que  le  carnaval  démagogique,  prédît  par  moi, 
«  s'accomplisse.  Les  événements  allant  plus  vite  que 
«  les  idées,  votre  théorie  de  TÉtat,  toute  d'imagina- 
«  tion,  étant  plus  facilement  saisie  que  la  théorie 
«  scientifique  de  la  Liberté,  il  me  paraît  presque  iné^ 
«  vitàble  que  nous  échappions  i  l'expérience  des  théo- 
«c  ries  du  Luxembourg.  » 

3<>  L'esprit  des  réformes  économiques  admises,  loin 
de  contredire  ce  que  le  citoyen  Proudhon  nomme  l'uto- 
pie de  la  transformation  utilitaire  de  l'État,  est,  au 
contraire^  ce  qui  démontre  le  plus  victorieusement  la 
nécessité  de  cette  transformation.  Exemple  :  la  gra-^ 
tuité  du  crédit.  Pour  que  les  travailleurs  jouissent  de 
la  gratuité  du  crédit,  ne  faut-il  pas  qu'ils  cessent  d'avoir 
besoin  du  capital  individuel,  qui  se  prête  à  intérêt? 
Pour  qu'ils  cessent  d'avoir  besoin  du  capital  individuel 
qui  se  prête  à  intérêt^  ne  faut-il  pas  qu'ils  trouvent 
moyen  de  se  créer  un  capital  collectif  ?  Pour  qu'ils  se 
créent  un  capital  collectif,  ne  faut-il  pas  qu'ils  s'as- 
socient fructueusement?  Pour  qu'ils  s'associent  fruc- 
tueusement,  ne  faut-il  pas  qu'on  leur  fasse  des  avances 
considérables,  qu'ils  se  partagent  en  associations  soli- 
daires les  unes  des  autres?  Et  pour  que  cette  solidarité 


192  PROUDHON  ET  SA   DOCTRINE 

soit  maintenue,  dirigée,  protégée  contre  la  pression 
d'un  milieu  hostile  d'abord  et  ensuite  contre  les  pré- 
tentions tyranniques  de  l'égoïsme  individuel,  ne  faut- 
il  pas  qu'il  y  ait  un  centre,  une  unité  d'action,  un 
pouvoir  :  le  Peuple  résumé,  l'État?  Le  crédit  gratuit 
ne  saurait  s'établir  sans  l'association  universalisée, 
l'association  ne  saurait  être  universalisée  et  se  main- 
tenir telle  sans  l'État.  Donc,  entre  le  crédit  actuel  et 
l'État,  il  existe  une  relation  impossible  à  nier  ou  à  dé- 
tmire. 

Ici,  je  ferai  remarquer  en  passant,  puisque  l'occasion 
s'en  présente,  que  l'abolition  du  prêt  à  intérêt,  le 
crédit  gratuit,  constituent  justement  le  fond  du  sys- 
tème développé  par  moi  dans  V  Organisation  du  ira- 
vail,  alors  que  je  ne  connaissais  rien  du  citoyen  Prou- 
dhon,  pas  même  son  nom.  De  sorte  qu'il  aurait  fort 
mauvaise  grâce  i  s'attribuer  l'invention  de  la  gratuité 
du  crédit,  dont  l'excellence  a  été  proclamée  il  y  a  si 
longtemps  et  avec  tant  d'éloquence  par  saint  Grégoire 
de  Nysse,  saint  Ambroise,  et  maint  père  de  l'Église. 
Ce  qu'il  est  juste  de  reconnaître,  et  je  me  plais  à  le 
faire,  c'est  que  le  citoyen  Proudhon  a  puissamment 
contribué  à  répandre,  i  vulgariser  cette  vérité.  Mais 
il  ne  suffît  pas  de  crier  :  Le  crédit  gratuit  !  le  crédit 
gratuit  !  L'important,  c'est  de  le  réaliser  ;  et  lorsque, 
dernièrement,  mes  amis,  vous  disiez  au  citoyen  Prou- 
dhon: —  Nous  vous  mettons  au  déâ,  sans  l'associa- 
tion, d'établir  la  gratuité  du  crédit,  —  vous  lui  portiez 


PROUDHON  ET  SA  DOCTRINE        193 

un  défi  auquel  je  jure  bien  qu*il  ne  répondra  pas. 

4°  Affirmer  qu'à  la  liberté  seule  il  appartient  d'or- 
ganiser le  pouvoir,  c'est  dire  vrai,  en  tant  que  par 
liberté  ici  on  entend  la  volonié  du  Peuple  s'exprimant 
librement  par  le  suffrage  universel  ;  mais  ajouter  que 
cela  «  équivaut  aujourd'hui  à  une  exclusion  complète 
«  du  pouvoir,  •  c'est  dire  une  chose  tout  à  fait  incom- 
préhensible, et  dont  nous  attendrons  l'explication,  si 
toutefois  le  citoyen  Proudhon  s'est  compris  lui-même. 

«  Je  vous  en  préviens  à  l'avance^  vous  ne  goaver- 
<  nerez  pas  comme  vous  l'imaginez,  ni  vous  ni  per- 
€  sonne.  L'ouvrier,  quelque  faveur  qu'il  montre  pour 
€  VOS  idées,  ne  vous  laissera  pas,  cette  fois,  l'initia- 
«  tive;  il  entend  gouverner  lui-même;  vous  serez 
«  rinstrument  d'une  multitude  désorganisée,  et  vous 
<c  aurez  compromis,  pour  laseconde  fois,  la  Révolution 
€  de  février,  en  agitant  sans  cesse,  au  lieu  de  l'idée, 
<K  la  passion  révolutionnaire .  » 

Cette  menace  de  voir  le  Peuple  gouverner,  nous 
l'acceptons,  nous,  comme  une  espérance.  Le  Peuple 
gouvernera  ?  Mais  c'est  bien  ainsi  que  nous  l'enten- 
dons 1  Lorsque  nous  poussons  si  vivement  les  ouvriers 
à  s'associer  et  les  associations  à  s'entendre,  quel  est 
donc  notre  but,  sinon  d'amener  le  Peuple  à  avoir 
toujours  l'œil  et  la  main  dans  ses  propres  affaires  ? 
sinon  de  préparer  l'avènement  de  l'État  serviteur  ? 
Nous  redoutons  peu  cette  multitude  qu'on  annonce 
comme  devant  être  désorganisée^  à  moins  sans  doute 

17 


194        PROUDHON  ET  SA  DOCTRINE 

que  Van-archie  ne  l'organise  l  Et  quant  à  devenir  son 
instrument,  ce  n'est  pas  une  honte,  c'est  un  honneur 
quand  on  est  résolu  à  n'abdiquer  devant  elle  ni  sa 
dignité,  ni  sa  conscience,  ni  sa  raison.  Or,  vous,  mes 
amis,  sous  les  regards  de  qui  j'ai  traversé  ces  deux 
mois  orageux  de  mars  et  d'avril,  dites,  dites  si  J'ai 
jamais  encouragé  une  exigence  injuste,  ou  seulement 
une  prétention  trop  hâtive,  si  j'ai  jamais  sacrifié  le 
devoir  de  servir  le  Peuple  au  désir  de  lui  plaire.  Ah  I 
ils  ne  vous  comprennent  pas,  ils  vous  calomnient, 
travailleurs  qui  serez  bientôt  le  vrai  souverain,  ceux 
qui  s'imaginent  qu'il  vous  faut,  comme  aux  rois,  des 
complaisants  et  des  flatteurs.  Que  le  citoyen  Prou- 
dhon  l'apprenne  et  s'en  souvienne  :  le  Peuple  a  un 
instinct  merveilleux  pour  savoir  qui  Taime;  jusque 
sous  les  paroles  qui  lui  déplaisent,  il  est  capable  de 
deviner  les  palpitations  de  tout  cœur  qui  est  à  lui,  et 
il  applaudit  quand  on  lui  résiste  pour  lui  être  utile . 

Et  maintenant,  accusé  par  le  citoyen  Proudhon 
d'avoir  compromis  la  Révolution  de  février,  essayerai* 
je  de  me  laver  d'un  crime  dont  les  plus  cruels  châti- 
ments, si  je  l'avais  commis,  ne  seraient  pas  une  expia- 
tion suffisante?  Non,  ce  ne  serait  pas  assez  que  de 
répondre  à  une  semblable  accusation  :  elle  est  do  celles 
dont  on  se  venge,  et  c'est  le  citoyen  Proudhv'n  lui- 
même  qui  se  charge  de  me  venger. 

Voici  ce  qu'il  a  écrit  : 

c  II  y  avait  au  Oouvernement  provisoire  uu  i  omme 


PROUDHON  ET   SA  DOCTRINE  195 

• 

«  d'une  célébrité  précoce,  engagé  par  ses  antécédents, 
«  et  bien  décidé  par  caractère  à  ne  pas  manquer  Toc- 
«  casion.  Cet  homme  était  Louis  Blanc.  Ce  fut  lui  qui 
<  posa  la  question  révolutionnaire. 

«  Quelques  années  avant  la  Révolution,  il  avait 
«  publié  une  brochure  qui,  malgré  son  titre  :  Organi- 
«  sation  dic  travail^  ne  contenait  guère  autre  chose 
«  qu'une  critique  éloquente  de  la  concurrence,  avec 
<r  quelques  aperçus,  plus  ou  moins  exacts,  sur  les 
«  associations  ouvrières.  Je  puis  dire  aujourd%ui, 
((  sans  faire  tort  à  l'ouvrage  pas  plus  qu'à  Técrivain, 
ce  ce  que  je  pense  de  cet  écrit,  dont  le  contenu  dis- 
€  paraît  sous  ce  frontispice  :  Organisation  du  travail. 
«  Qu'importe,  en  effet,  le  contenu,  la  valeur  scienti- 
«  fique  du  livre?  C'est  le  but  qu'il  faut  voir.  La  veille 
«  de  la  Révolution,  le  livre  de  Louis  Blanc  n'était 
«  qu'un  admirable  morceau  de  littérature  ;  le  lende- 
«  main,  c'était  un  événement  politique.  L'envie  a  pu 
«  dire  que  l'auteur,  agitant  au  Luxembourg  la  ques- 
a  tion  du  travail,  faisait  des  réclames  pour  son  li- 
«  braire  :  l'historien  sérieux  ne  s'arrête  point  à  ces 
€  vilenies.  L'Organisation  du  travail,  tel  est  le  pro- 
«  blême  de  la  Révolution  de  février;  et  ce  problème, 
«  c'est  Louis  Blanp  qui  Ta  poHé.  Gela  suffit  pour 
fc  rendre  immortels  le  nom  de  l'auteur  et  le  titre  de 
«  l'ouvrage. 

c  Maintenant,  qu'est-ce  que  l'organisation  du  tra- 
<  vail?...  Louis  Blanc  a  pu  se  tromper  sur  la  réponse  : 


196  PROUDHON   ET   SA   DOCTRINE 

€  nul  n'est  en  droit  de  lui  en  faire  un  reproche.  Son 
«  droit,  à  lui,  son  devoir,  sa  gloire,  était  de  dire,  de 
«  manière  à  être  entendu  de  tout  le  monde:  Le  pro- 
c  blême  de  la  Révolution  de  février^  c'est  le  problème 
«  de  rorganisation.au  travail  1 

<  Louis  Blanc,  pamphlétaire,  journaliste,  orateur, 
a  historien,  homme  d'imagination,  de  sentiment  et 
«  de  symbolisme,  avait  auprès  de  lui,  comme  collègue 
«  et  assesseur,  un  ouvrier,  Albert  :  le  travailleur 
«  donnant  la  main  à  Thomme  de  lettres!...  Leur  mis- 
«  siOD,  à  tous  deux,  fut  de  préparer  les  âmes,  de  ré- 
tt  pandre  la  semence  révolutionnaire,  de  la  faire 
«  germer  en  Tarrosant  de  poésie  et  d'éloquence. 

«  Avec  la  propagande  socialiste,  naquit  bientôt  la 
c  réaction.  Dès  que  la  République  connut  son  nom 
ff  et  son  prénom,  elle  connut  aussi  ses  adversaires, 
a  Le  temps  des  tribulations  commença  pour  ell*).  Lu 
<£  secte  économiste  fulmina  contre  les  conférences  du 
«  Luxembourg,  rinstitut  se  mit  de  la  partie,  les  jour- 
€  naux  prêtèrent  leurs  colonnes.  Quiconque  alors 
«  voulait  faire  son  chemin  sous  le  nouveau  gouverne- 
a  ment,  gagnait  ses  grades  en  attaquant  Louis  Blanc. 
«  Combattre  le  socialisme  devint  la  meilleure  recom- 
<  mandation  sous  une  République  essentiellement 
a  socialiste.  MM.  Falloux  et  Faucher  sont  au  mi- 
«  nistère  :  Louis  Blanc  est  à  Londres,  Albert  à 
«  Vincennes.  Ce  fut  une  mode  de  dire  que  VOrganisa- 
«  tion  du,  travail  de  Louis  Blanc  avait  désorganisé  le 


k 


PROUDIfON    ET    SA    DOCTRINE  197 

«  travail.  Je  voudrais  savoir  si  la  confiniicc-Faucher 
((  rétablit  mieux  nos  affaires?....  (1)  » 

Dans  un  précédent  article  j'ai  prouvé  que  la  guerre 
à  rÉtat  aboutissait  à  la  négation  de  la  liberté  :  je  ne 
quitterai  pas  la  plumo  sans  avoir  prouvé  qu'elle 
aboutit  du  même  coup  à  la  négation  de  l'égalité  et  de 
la  fraternité. 

Et  n'est-il  pas,  en  effet,  bien  remarquable  que 
rhomme  si  ardent  à  vouloir  supprimer  TÉtat  soit 
celui  qui  ose  écrire  :  a  chacun  selon  ses  besoins,  c'est 
moins  que  Végalitëf  Comme  si  l'égalité  pouvait  être 
là  où  les  besoins  de  l'un  sont  satisfaits  sans  que  les 
besoins  de  Tautre  le  soient,  là  où  les  lois  de  la  nature, 
obéies  chez  le  premier,  sont  méconnues  chez  le  second  ! 

A  chacun  selon  ses  œuvres,  telle  est  donc  la  doc- 
trine saînt-simonienne  de  ces  grands  adversaires  de 
TEtat.  Mais  qui  décidera  de  la  valeur  et  de  la  légitimité 
des  œuvres?  Sera-ce  un  pouvoir  quelconque?  Le 
citoyen  Proudhon  n'en  admet  d'aucune  sorte,  moins 
conséquent  en  cela  que  les  saint-simoniens  qui,  eux 
du  moins,  reconnaissaient  un  pape.  Sera-ce  cette  règle 
tant  vantée  par  les  économistes  de  l'école  libérale, 
cette  règle  fille  du  hasard  et  mère  de  Toppression,  ce 
fait  brutal  insolemment  érigé  en  principe  :  Le  rapport 
de  l'offre  à  la  demande?  Résignons-nous  alors.  Nous 
voilà  emprisonnés  à  jamais  dans  la  société  actuelle. 

(1)  Le  Peitjple  du  19  fémer  1849. 


198  PROUDHON    ET   SA   DOCTRINE 

Laissez  Ostirele  capital,  laissez  passer  lajosticedela 
concurrence. 

€  A  CHACUN  SELON  SES  ŒUVRES  I  »  Cette  loi  de  répar- 
tition est  si  fausse,  si  évidemment  absurde  et  injuste, 
que  la  société  deviendrait  impossible  le  jour  où  on 
cesserait  de  la  violer.  Est-ce  la  formule  à  chacun 
SELON  SES  ŒUVRES  OU  Celle  à  chacun  selon  ses  besoins 
que  met  en  pratique  la  mère  qui  allaite  son  fils,  dont 
les  œuvres  présentes  sont  nulles  et  les  œuvres  à  venir 
ignorées? 

*  Est-ce  la  formule  a  chacun  selon  ses  œuvres,  ou 
celle  A  CHACUN  selon  ses  besoins  que  met  en  pratique 
le  fils  qui  soigne  son  vieux  père,  sans  mesurer  les 
soins  qu'il  lui  rend,  soit  aux  œuvres  présentes,  soit 
aux  œuvres  passées?  Est-ce  la  formule  a  chacun  se- 
lon SES  ŒUVRES,  ou  CellC  A  CHACUN  SELON  SES  BESOINS, 

que  les  yeux  de  Tâme  lisent  sur  la  porte  des  collèges 
OÙ  Ton  élève  les  enfants,  des  hôpitaux  où  l'on  panse 
les  blessés,  des  hospices  où  Ton  recueille  les  vieillards, 
des  maisons  où  l'on  nourrit  les  fous?  O  société  incon- 
séquente, qui  hésites  à  appliquer  logiquement  et  com- 
plètement un  principe  sans  lequel  tu  laisserais  mourir 
les  vieillards  et  les  enfants,  sans  lequel  tu  perdrais  ce 
qui  fut  et  ce  qui  sera,  hier  et  demain  ! 

Mais,  objecte  le  citoyen  Proudhon,  comment  donner 
pour  règle  à  la  répartition  la  loi  des  besoins,  puisque 
le  besoin  de  consommation  est  infini  et  la  production 
limitée?  Ah  vraiment?  Ainsi,  des  gens  se  trouvent  de 


PROUDHON    ET   SA   DOCTRINE  199 

par  le  monde,  qui  ont  le  besoin  infini  d'habiter  en 
même  temps  cent  palais  et  plus,  de  porter  à  la  fois 
mille  vêtements  et  plus,  de  faire  dix  mille  repas  et 
plus  par  jour!  Nous  avions  cru  jusqu'ici  que  la  con- 
sommation avait  pour  limites  nécessaires  les  limites 
mêmes  de  la  production.  Mais  il  paraît  que  c'était  une 
grave  erreur  économique,  et  qu'il  est  possible  à  un 
homme,  sans  courir  risque  d'être  envoyé  à  Charenton, 
de  vouloir  manger  plus  de  blé  que  la  terre  entière  n'en 
produit  ! 

Que,  dans  une  société  construite  comme  celle  d'au- 
jourd'hui, au  point  de  vue  de  l'individualisme,  la  for- 
mule à  chacun  selon  ses  besoins  soit^  en  sa  généralité, 
d'une  application  Impossible  et  ne  soit  applicable 
qu'au  régime  de  l'association  fraternelle  ;  que  même 
dans  ce  cftrnier  régime,  s'il  était  immédiatement  in- 
auguré,  le  développement  du  vrai  principe  d'égalité 
et  de  justice  rencontrât  des  obstacles,  parce  que  la 
civilisation  corrompue  qui  nous  tient  encore  sous  son 
empire  a  créé  maint  besoin  factice  et  maint  goût  dé- 
pravé qui  pourraient  donner  lieu  à  des  exigences  in- 
justes, c'est  ce  que  je  suis  le  premier  à  reconnaître. 
Mais  il  n'en  est  pas  moins  certain  que  c'est  là  le  prin- 
cipe à  adopter,  le  but  à  marquer,  et  que  c'est  en  vue 
de  cette  réforme  suprême  que  la  Révolution  sociale 
doit  s'accomplir. 

Après  tout,  rhomme  a  des  besoins  physiques  dont 
la  nature  elle-même  assigne  la  limite.  Il  a  des  besoins 


200  PROUDHON   ET   SA    DOCTRINE 

moraux  qui,  dans  uae  association  régulière  et  pro- 
gressive, trouveraient  à  se  satisfaire  et  à  se  développer 
collectivement.  Pour  ce  qui  est  des  besoins  purement 
factices  que  crée  une  civilisation  vicieuse  et  qui  peu- 
vent faire  naître  des  exigences  extravagantes,  ou  ils 
ne  se  produiraient  pas  dans  une  association  régulière, 
ou  ils  y  constitueraient  des  maladies  individuelles  que 
la  société  se  devrait,  non  pas  d'alimenter  mais  de 
guérir. 

Ces  paroles,  mes  amis,  je  les  ai  écrites  dans  VHis-- 
toire  de  Dix  ans,  il  y  a  bien  longtemps  déjà,  et  je  n'ai 
pas  été  peu  surpris  d'entendre  le  citoyen  Proudhon 
me  reprocher  d'avoir  récemment  abandonné  pour  la 
formule  a  chacun  selon  ses  besoins  celle  de  l'égalité 
des  salaires.  Vous  savez>  vous,  les  anciens  hôtes  du 
Luxembourg,  combien  ce  reproche  est  nfàl  fondé. 
Vous  n'ignorez  pas  que,  le  3  avril  1848,  au  Luxem- 
bourg, en  pleine  assemblée,  vous  présents,  je  disais  : 

a  Nul  doute  que  l'inégalité  des  salaires  ne  soit  le 
système  le  plus  approprié  à  notre  éducation,  à  nos 
habitudes,  à  nos  mœurs,  à  l'ensemble  des  idées  géné- 
ralement répandues.  Nu)  doute,  par  conséquent,  que 
ce  système  ne  fût  préférable  au  point  de  vue  purement 
pratique  ;  aussi  n*avons-nou8  eu  garde  de  l'exclure, 
quoi  qu'en  aient  pu  dire  des  critiques  superficiels  ou 
intéressés  peut  être  à  obscurcir  la  vérité,  quoi  qu'en 
aient  pu  dire  des  hommes  qui  trompent  le  Peuple, 
voulant  continuer  de  l'asservir.  Non,  il  n'est  pas  vrai 


PROUDHON   ET   SA   DOCTRINE  201 

que  nous  ayons  condamné  absolument  le  système  de 
l'inégalité  des  salaires,  combinée  avec  l'égale  réparti- 
tion des  bénéfices.  Ce  qui  est  vrni,  c'est  qu*à  ce  sys- 
tème, plus  conforme  à  la  situation  présente,  nous  en 
avons  opposé  un  autre  plus  en  rapport  avec  nos  pres- 
sentiments de  l'avenir.  Et  pourquoi  l'avons-nous  fait, 
alors  surtout  que  nous  laissions  aux  travailleurs  la 
liberté  du  choix?  Parce  qu'il  est  du  devoir  de  ceux  qui 
conduisent  les  affaires  de  songer  à  la  fois  aux  choses 
du  jour  et  à  celles  du  lendemain.  Ce  que  je  disais  na- 
guère, je  le  répète  avec  une  conviction  réfléchie  :  Les 
pouvoirs  qui  nous  ont 'procédés  se  vantaient  d'être  la 
résistance  ;  nous,  nous  sommes  le  mouvement.  Il  nous 
était  donc  commandé,  en  nous  élevant  à  ces  hauteurs, 
d'examiner  si  l'égalité  des  salaires  n'était  pas  dès  à 
présent  acceptable  dans  les  ateliers  nouveaux,  du 
moins  pour  les  travailleurs  les  plus  impatients  de  jouir 
des  bienfaits  de  la  fraternité. 

<  Et  avant  tout,  posons  bien  en  fait  que  nous  n'avons 
jamais  entendu  appliquer  l'égalité  des  salaires  à  l'in- 
dustrie privée  et  dans  le  régime  actuel  de  concurrence. 
11  est  manifeste  que  là  où  les  travailleurs  ne  sont  atta- 
chés l'un  à  l'autre  par  aucun  lien,  les  rétribuer  égale- 
ment, ce  serait  offrir  une  prime  à  la  paresse  et  détetit- 
dre  le  ressort  de  l'activité  individuelle. 

«  En  effets  dans  un  atelier  où  chaque  ouvrier  traite 
isoUment^  séparément^  avec  l'entrepreneur,  avec  celui 
que,  jusqu'à  la  Révolution  de  février,  on  avait  appelé  le 


202  PROUDHON   ET   SA   DOCTRINE 

maître,  qui  donc  a  intérêt  à  ce  que  son  voisin  rem- 
plisse consciencieusement  sa  journée  ?  Qui  pourrait 
s'en  inquiéter?  Nous  travaillons  pour  le  compte  d'au- 
trui,  au  profit  d'autrui;  si  mon  camarade  se  croise  les 
bras,  que  m'importe  ?  C'est  l'affaire  du  patron,  ce 
n'est  pas  la  mienne.  Voilà  justement  ce  qui  £ait  que, 
dans  le  régime  d'individualisme  où  nous  vivons  en  ce 
moment»  l'inégalité  des  salaires  est  un  aiguillon  in* 
dispensable. 

«  Aussi  ne  saurions-nous  trop  insister  sur  ce  point, 
que  l'égalité  des  salaires  n'a  été  indiquée  par  nous 
qu'en  vue  d'un  régime  tout  différent  de  celui  d'aujour- 
d'hui, qu'en  vue  d'un  régime  d'association  et  d'étroite 
solidarité.  Car  alors  tout  change  :  c'est  alors  que  cha- 
cun est  intéressé  à  stimuler  le  zèle  de  ses  camarades, 
à  activer  un  labeur  dont  chacun  recueillera  les  fruits  ; 
c'est  alors  que  le  point  d'honneur  devient  d'une  éner- 
gie souveraine.  Qui  oserait  ne  pas  payer  sa  dette  de 
travail,  quand,  à  l'égard  de  ses  associés, de  ses  frères, 
sa  paresse  serait  une  lâcheté  et  un  vol?  (Bravo  !  bravo  !) 
Sans  parler  ici  de  l'entraînement  physique  et  presque 
machinal  qui  fait  aller  du  même  pas  une  multitude  en 
marche,  est-ce  donc  si  peu  connaître  la  nature  hu- 
maine que  de  croire  à  cette  électricité  morale  qui  se 
dégage  du  contact  d'hommes  associés,  coopérant  à 
une  œuvre  commune  sous  l'empire  d'une  même  idée, 
sous  l'impulsion  d'un  même  sentiment  ?    •    •    •     • 

a  A  Dieu  ne  plaise,   au  surplus,  que  nous  considé- 


PROUDHON  ET    SA  DOCTRINE  203 

rions  Tégalité  des  salaires  comme  réalisant  d*une  ma- 
nière complète  le  principe  de  la  justice  !  Nous  avons 
donné  tout  à  l'heure  la  vraie  formule  :  Que  chacun 
produise  selon  son  aptitude  et  ses  forces^  que  chacun 
consomme  selon  ses  besoins 

«  Pour  moi,  je  vous  le  déclare  :  je  mefSûs  une  si 
haute  idée  du  pouvoir,  que  celui  qui  y  verrait  une 
question  d'émoluments  me  paraîtrait  le  dernier  des 
hommes.  Il  y  a  dans  le  fait  de  commander  à  ses  sem- 
blables je  ne  sais  quoi  de  présomptueux  qui  a  besoin 
d'être  amnistié  par  la  passion  de  leur  être  utile.  Gou- 
verner>  c'est  se  dévouer.  » 

Le  gouvernement  de  chacun  par  tous,  est-ce  là  ce 
que  le  citoyen  Proudhon  appelle  le  gouvernement  de 
rhomme  par  Thomme  ?  J'attends  qu'il  s'explique. 

Je  voudrais  pouvoir  m'arrêter  ici;  mais,  an  point  où 
on  a  conduit  les  choses,  il  faut  tout  dije. 

Le  citoyen  Proudhon  se  plaint  d'avoir  été  désigné 
par  moi  à  la  défiance  du  parti»  il  parle  de  ma  haine 
FRANCHE  iT  CORDIALE.  Ma  haiuo  !  Mais  lorsqu'il  pu- 
blia son  fameu^ livre  :  Qu'est-ce  que  la  Propriété?  je 
ne  le  connaissais  pas,  j'étais  loin  de  partager  ses  idées, 
et  cependant  un  seul  journal  lui  fut  hospitalier,  un 
seul  le  défendit  contre  les  attaques  dont  il  était  as^ 
sailli  de  toutes  parts  :  ce  fut  le  mien.  Plus  tard,  quand 
il  fonda  sa  Banque  du  Peuple,  il  eut  recours  à  mes 
amis,  aux  délégués  du  Luxembourg,  après  avoir  so- 
lennellement affirmé  que  sa  conception  était  tout  le 


204  PRÔUDHON   ET    SA  DOCTRINE 

socialisme  ;  que  hors  de  là  il  n'y  avait  point  de  salut; 
que  c'était  là  la  loi  et  les  prophètes  ;  que  s'il  m'était 
échu  en  Février  cette  bonne  fortune  d'avoir  posé   kt 

question, à  lui  revenait  la  gloire  de  Tavoir  résolue 

Eh  bien,  qu'il  cite  une  démarche  que  j'aie  faite,  une 
ligne  que  j'aie  tracée  pour  lui  enlever  le  bénéfice  d'une 
coopération  utile.  Depuis  bientôt  un  an,  il  n'a  cessé  de 
me  provoquer,  non  par  une  discussion  sérieuse  et  po- 
lie de  mes  croyances,  discussion  que  j'aurais  acceptée 
avec  plaisir,  avec  gratitude,  mais  par  une  série  d'in- 
sinuations malveillantes,  par  des  épigrammes  journa- 
lières, lancées  à  la  dérobée,  par  des  qualifications  qui 
simulaient  le  dédain^  par  des  épithètes  auxquelles  on 
a  fait  parcourir  toutes  les  gammes  do  l'impertinence... 
Eh  bien,  pendant  tout  ce  temps  et  jusqu'à  la  publica- 
tion de  son  dernier  livre,  qu'il  cite  un  mot  de  moi 
dont  il  ait  pu  se  blesser.  Et  parce  que,  à  la  fin,  j'ai  pris 
la  liberté  grande  de  répondre  ;  parce  que  vous,  mes 
amis,  qui  êtes  des  hommes  du  Peuple,  vous  m'avez 
donné  raison,  il  jette  les  hauts  cris  !  on  le  désigne  à  la 
défiance  des  patriotes,  on  lui  enlève  son  public,  on 
conspire  au  fond  des  ateliers  la  ruine  fle  son  journal  ! 
Lui  qui  fait  son  métier  de  frapper  à  droite  et  à  gau- 
phe,  aveuglément,  brutalement,  sur  ceux  qui  combat- 
tent à  ses  côtés  autant  et  plus  que  sur  les  ennemis 
qu'il  a  en  face  ;  lui  que  la  Patrie  et  le  Constitution^ 
nel  admirent  à  cause  ^de  cela  ;  lui  qui  a  successive- 
ment vilipendé  Cabet  et  déchiré  Ledru-RoUin  ;  lui 


PROUDHON  ET   SA  DOCTRINE  205 

qui,  eu  sa  verve  délicate,  a  fait  dire  une  messe  pour 
l'âme  de  Considérant  ;  lui  qui,  dans  Tillustre  philoso- 
phe Pierre  Leroux,  ayant  à  réfuter  Técrivain,  ose  me- 
nacer l'homme;  lui  qui  a  reproché  à  Barbes  lui-même, 
à  ce  grand  et  magnanime  Barbes,  de  n'avoir,  à  la  Ré- 
volution de  février,  ni  rien  oublié  ni  riôn  appris  ;  lui 
qui,  réservant  pour  M.  Bastiat,  le  défenseur  du  prêt  à 
intérêt,  et  pour  M.  Blanqui,  de  l'Institut,  toute  l'ur- 
banité de  sa  polémique,  a  écrit  dans  le  Système  des 
Contradictions  économiques^  tome  II,  p.  355  :  a  Loin 
«  de  moi,  communistes!  votre  présence  m'est  une 
K  puanteur  et  votre  vue  me  dégoûte,  »  il  se  pose  en 
victime  !  Mais  quelle  idée  s'était-il  donc  faite  de  ces 
républicains,  qui  probablement  ont  quelque  chaleur 
dans  le  sang  et  du  sang  dans  le  cœur,  puisqu'ils  ont 
déclaré  la  guerre  aux  rois?  S'était-il  figuré  d'aven- 
ture qu*ils  s'inclineraient  devant  l'inviolabilité  de 
Pinsolence,  eux  qui  ont  poussé  droit  à  Piuviulabilité 
de  la  force,  et  qu'ils  lui  permettraient  de  se  bâtir  un 
trône  dans  l'injure,  eux  qui  ne  veulent  de  trône  nulle  ^ 
part? 

En  ce  qui  me  concerne,  au  reste  Je  le  lui  déclare  :  s'il 
s'était  borné  à  diriger  contre  moi  ce  livre  où  il  me 
range  au  nombre  des  réactionnaires  et  fait  peur  aax 
ignorants  de  ma  dictature  armée  de  flèches,  je  n'au- 
rais eu  garde  d'attribuer  à  de  telles  facéties  le  pouvoir 
de  me  nuire,  et  je  ne  lui  aurais  pas  reconnu,  poar  si 
peu,  le  droit  de  m'émouvoir.  Mais,  quand  je  l'ai  vu  at- 

is 


206  .PROUDHON   ET   SA   DOCTRINE 

taquer  la  foi  démocratique,  prendre  à  tâche  d'étonner 
les  consciences,  bafouer  la  tradition  révolutionnaire, 
amnistier  le  9  thermidor,  rendre  comptables  de  la  pre- 
mière Révolution  perdue  ceux  qui  en  eussent  été  les 
sauveurs  s'ils  n'en  avaient  été  les  martyrs  ;  quand  je 
Pal  vu  proclamer  grand  un  corrupteur  fameux  tout 
en  flétrissant  les  malheureux  qu'il  corrompit,  et  de- 
vant nos  ennemis  si  fortement  organisés  prêcher  au 
Peuple  la  désorganisation,  et  décrier  le  socialisme  en 
s'appelant  socialiste,  et  baptiser  an-archie  la  liberté, 
qui  demande  à  garder  son  nom  glorieux,  oh  !  alors 
j'ai  pensé  qu'il  était  temps  de  l'interroger  sur  son  rôle 
de  républicain  amphibie,  et  de  lui  dire  :  plus  d'hési- 
tation sur  le  seuil  du  parti  ;  il  faut  y  rentrer  ou  en  sor- 
tir! 

Après  juin^Proudhon  fut  admirable.  Les  esprits  hon- 
nêtes étaient  atterrés;  la  calomnie  marchait  la  tête  haute 
et  les  pieds  dans  le  sang  ;  la  vérité  se  taisait  et  se  ca- 
chait ;  la  République  semblait  n'avoir  plus  que  la  force 
de  porter  son  propre  deuil.  Lui,  avec  un  talent  qui 
n'eut  d'égal  que  son  courage,  il  ralluma  la  flamme  des 
généreux  sentiments,  il  tint  la  victoire  en  échec,  il 
rappela  l'imposture  à  la  pudeur,  il  mit  son  journal  en 
travers  de  la  réaction,  à  laquelle  il  défendit  flèrement 
de  passer  outre  ;  il  fut,  je  le  répète,  admirable.  Les 
feuilles  intrépides  qu'il  lançait  chaque  matin,  le  Peu- 
ple se  les  arrachait  avec  une  ardeur  mêlée  de  recon- 
naissance^ et  je  retrouve  vivante  au  fond  de  mes  sou- 


PROUDHON   ET   SA   DOCTRINE  207 

venirs  Pimpression  que  me  fit  cette  conduite  pleine  de 
force  et  d'éclat. 

Mais  voilà  que,  tout  à  coup,  le  citoyen  Proudhon 
change  d'ennemis.  Oubliant  que  les  bonnes  actions 
obligent,  et  jouet  de  je  ne  sais  quel  démon  moqueur, 
il  devient  dans  le  parti  qu'il  servait  un  embarras  et 
un  tourment.  Il  y  souffle  la  discorde  ;  il  cherche  à  s'y 
créer,  à  force  de  coups  de  théâtre  et  d'attaques  impré- 
vues, une  situation  originale.  Après  les  élections  de 
mai  qui  conduisirent  le  socialisme  à  l'Assemblée  et 
lui  en  ouvrirent  les  portes  à  deux  battants,  il  gâte  à 
plaisir  ce  triomphe  en  signalant  les  divisions  intesti- 
nes, en  les  aggravant,  en  nous  interdisant  l'audace,  au 
risque  de  redonner  du  cœur  aux  royalistes  consternés, 

a 

et  en  soutenant,  contre  le  journal  la  Vraie  Républi- 
que, une  politique  toute  d'indécision  et  de  mollesse. 
Quand  l'époque  des  réélections  partielles  arrive,  il 
oppose  à  la  liste  du  comité  central  sa  liste  à  lui,  et, 
par  cette  diversion  déplorable,  il  enlève  aux  socia- 
listes l'appoint  qui  assurait  leur  succès.  Survient  le 
procès  de  Versailles.   De  concert  avec  les  accusés, 
les  défenseurs  veulent  entière  et  absolue  la  liberté  de 
la  défense  ;  ne  pouvant  l'obtenir,  ils  se  retirent  ;  les 
accusés  se  trouvent  ainsi  condamnés  sans  avoir  été 
entendus  ;  on  s'émeut  de  leur  noble  attitude,  de  leur 
inflexibilité  vraiment  républicaine,  de  la  fermeté  de 
leurs  défenseurs.,.  Aussitôt  le'  citoyen  Proudhon  se 
présente.  Il  outrage  les  avocats  ;  il  persiste,   malgré 


208  PROUDHON   ET   SA    DOCTRINE 

la  protestation  des  accusés  ;  il  détourne  de  la  Haute 
Cour,  pour  la  rejeter  sur  une  bravade  du  parti,  la 
responsabilité  de  l'arrêt  ;  et,  soigneusement  repro- 
duit», reproduits  avec  éloge  par  les  feuilles  réaction- 
naires, par  le  Constitutionnel  en  France,  par  le  Mor- 
ning  Herald  qWq  Times  en  Angleterre,  les  articles 
du  citoyen  Proudhon  vont  apprendre  à  toute  TEurope 
que,  si  des  républicains  ont  été  condamnés  sans  avoir 
été  entenduB,  c'est  la  faute  des  républicains  !  Aujour- 
d'hui  enfin....  mais  je  cède  la  parole  à  la  Patrie, 

«  Comment  donc  se  fait-il  que  la  Voix  du  Peuple, 
«  cette  ennemie  du  gouvernementalisme,  s*unisse  à 
«  MM.  Ledru-RoUin  et  Louis  Blanc,  ces  ultra-gouver- 
.«  nementalistes,  lorsqu'il  s'agit  d'attaquer  le  parti 
«  modéré?  Ne  serait-il  pas  beaucoup  plus  logique  de 
«  sa  part  de  s'unir  au  parti  modéré  pour  ruiner  les 
«  théories  de  MM .  Ledru-Rollin,  Louis  Blanc  etau- 
«  trcs  adeptes  de  la  déclaration  des  droits?  Les  mo- 
«  dérés,  qui  veulent  un  gouvernement  à  attributions 
«  restreintes,  ne  sont-ils  pas  plus  près  de  la  Voix  du 
«  Peuple  que  les  révolutions  lires,  qui  veulent  un 
«  gouvernement  à  attributior  multiples?  Nous  si- 
«  gnalons  cette  contradiction  û  l'esprit  perspicace  de 
«  M.  Pfoud&on,  et  nous  invitoxs,  au  nom  de  la  lo- 

«    GIQUE,    CET    ÉMINENT     DIALECTICIEN   A     RENTRER    AU 

«  BERCAIL  DU  PARTI  MODÉRÉ.  »  (La  Patrie,  numéro  du 
12  décembre.) 
Le  Peuple  a  entendu  :  qu'il  prononce  ! 


L'ÉTAT-ANARGfllE  DE  PROUDHON 


i5  janvier  1850. 


Lorsque,  voulant  éclabousser  de  loin  un  honnête 
homme,  quelque  enfant  mal  élevé  s'avise  de  frapper  du 
pied  dans  le  ruisseau,  que  fait  Thonnête  homme?  Se 
détourne-t-il  de  son  chemin?  Non.  Il  laisse  le  mal» 
heureux  se  couvrir  de  boue  pour  en  envoyer  aux  pas- 
sants, et  il  va  où  ses  affaires  l'appellent. 

Même  ennoblie  par  le  coi^pge,  toute  injure  me  fait 
pitié  ;  mais  je  manque  de  mots  pour  exprimer  le 
mépris  que  m'inspire  toute  injure  irresponsable.  Non, 
des  grossièretés  auxquelles  une  prison  et  un  bras  de 
mer  assurent  Timpunité  ne  sauraient  m'émouvoir,  et 
je  renvoie  â  Tantichambre,  son  théâtre  naturel,  l'in- 
solence qui  n'a  pas  même  le  mérite  d'un  péril  af- 
fronté ! 


210  l/ÉTAT-ANARCHIE    DE    PROUDHON 

Que  le  citoyen  Proudhon  continue  donc  son  rôle  ; 
que,  non  content  d'attaquer,  l'un  après  l'autre,  tous 
ceux  qui  ont  combattu,  tous  ceux  qui  ont  souffert 
pour  la  République  et  le  socialisme,  il  livre  le  socia- 
lisme et  la  République  aux  huées  des  laquais  :  la  cour 
applaudira,  et  si  le  Peuple  se  détourne  de  lui  avec 
dégoût,  le  Constitutionnel  le  dédommagera  en  servant 
d'écho  à  ses  attaques.  Qu'il  continue  son  rôle,  et  qu'il 
descende  à  comparer  aux  chevaliers  du  lustre,  cet  in- 
sulteur  du  Peuple,  les  prolétaires  qui,au  Luxembourg, 
représentèrent  l'idée  du  travail  avec  tant  de  dignité . 
Pour  que  rien  ne  manque  au  martyre  des  travailleurs, 
il  faut  qu'ils  aient  contre  eux,  en  même  temps  que  les 
sergents  de  ville  et  la  faim,  les  lazzis  de  cet  homme. 
Et  vous,  génies  puissants  par  qui  fut  allumée  cette 
flamme  de  la  Révolution  que  le  citoyen  Proudhon  n'a 
aperçue  que  «  dans  les  chaufferettes  des  tricoteuses,  » 
étranges  tyrans  qui  fîtes  consister  votre  pouvoir  à 
vaincre  et  à  mourir  pour  l'humanité,  ro25  du  Comité 
de  Salut  public  dont  le  règne  ne  fut  qu'une  agonie 

sublime  et  féconde,  terminée  sur  le  trône de 

réchafaud,  vous  que  les*  calomniateurs  des  grandes 
choses  et  des  grandes  âmes  avaient  jusqu'ici  respectés 
même  en  vous  insultant,  vous  qui  du  moins  n'aviez  eu 
jusqu'ici  à  subir  que  de  tragiques  anathèmes,  devenez 
la  proie  d'un  bouffon,  et  recevez  ce  dernier  outrage  : 
an  éclat  de  rire  sur  vos  tombeaux  ! 

S'il'pouvaiVêtre  de  quelque  intérêt  pour  le  Peuple, 


l'état-anarchie  de  proudhon  211 

dans  les  graves  circonstances  où  nous  sommes,  qu'on 
discutât  la  valeur  de  cet  homme  sérieusement  et  à 
fond,  il  me  serait  facile  de  montrer  qu'il  n'a  pas  jus- 
qu'ici produit  une  idée,  pas  une  seule,  et  que  chez^ui 
l'indigence  du  fond  n'est  comparable  qu'à  l'effronterie 
de  la  forme  ;  en  témoignage  des  plagiats  dont  sa 
menteuse  célébrité  se  compose,  j'invoquerais  Kant, 
Hegel,  Feuerbach,  Fourier,  Saint-Simon,  Brissot  de 
Warville,  Mazel  ;  aux  adorateurs  ébahis  de  son  infail- 
libilité, je  rappellerais  que,  suivant  ses  propres  décla- 
rations, il  a  été  tour  à  tour  <  protestant,  papiste. . . . , 
panthéiste,  4?artésien,  éclectique,  monarchique,  aristo- 
crate^ constitutionnel  et  communiste  ;  »  à  ceux  qui  le 
croiraient  versé  dans  l'économie  politique,  je  recom- 
manderais l'étude  de  sa  Banque  du  Peuple  et  l'examen 
de  la  manière  vraiment  déplorable  dont  il  défend  con- 
tre M.  Bastiat  la  cause  du  crédit  gratuit;  devant  ceux 
enfin  qui  le  croiraient  sur  parole  un  dialecticien  sub- 
til, j'ouvrirais  le  livre  où  Marx  l'abandonne  tout  nu  à 
la  risée  des  étudiants  de  Berlin. 

Mais  qu'importe  cela  ?  À  un  peuple  en  proie  aux 
plus  vives  souffrances  et  plein  de  graves  pensées, 
qu'importe  une  polémique  où  il  serait  en  droit  de  ne 
voir  qu'une  misérable  guerre  de  noms  propres?  Ah!  il 
s'agit  bien  aujourd'hui  de  la  valeur  scientifique  ou  lit- 
téraire de  tel  ou  tel  homme  !  c'est  de  la  chute  de  toutes 
les  oppressions  qu'il  s'agit,  c'est  de  la  défaite  défini- 
tive de  ce  tyran  qu'on  nomme  la  misère,  c'est  de  Tabo- 


212  L  ETAT-ANAIICIIIE   DE    PROUDHON 

lition  du  prolétariat,  c'est  de  la  destinée  du   monde  ! 
Occupons-nous  des  choses  sérieuses. 

Dira-t-on  que  c'est  une  chose  sérieuse  que  cette 
question  de  l'anarchie,  si  pompeusement  soulevée? 
Mais,  d'abord,  est-ce  bien  Tanarchie  que  veut  le  ci- 
toyen Proudhon,  l'anarchie  dans  son  audacieuse 
logique  ? 

Est -on  bien  sûr  qu'après  avoir  tonné  contre 
l'État,  qu'après  avoir  injurié  quiconque  veut  se  servir 
de  rÉtat  comme  du  grand  levier  de  la  Révolution, 
qu'après  avoir  juré  haine  à  toute  espèce  de  gouver- 
nement, le  citoyen  Proudhon  saura  être  jusqu'au 
bout  conséquent  avec  lui-même  et  nous  assurera  les 
bénéfices  —  s'il  pouvait  y  en  avoir  —  du  monstrueux 
régime  dont  il  appelle  sur  nous  les  dangers?  Je  cite 
textuellement  : 

«  Il  faut,  pour  qu'une  nation  se  manifeste  dans  son 
unité,  que  celte  nation  soit  centralisée  dans  sa  reli- 
gion, centralisée  dans  sa  justice,  centralisée  dans  sa 
force  militaire,  centralisée  dans  son  agriculture,  son 
industrie  et  son  commerce,  centralisée  dans  ses 
finances,  centralisée,  en  un  mot,  dans  toutes  ses 
fonctions  et  facultés;  il  faut  que  la  centralisation 
s'effectue  de  bas  en  haut,  de  la  circonférence  au 
centre,  et  que  toutes  les  fonctions  soient  indépen- 
dantes et  se  gouvernent  chacune  par  elle-même. 

«  Groupez  ensuite,  par  leurs  sommités,  ces  admi- 
nistrations différentes  :  vous  avez  votre  conseil  des 


l'état-anarchie  de  proudhon  213 

ministres,  votre  pouvoir  executif,  qui  pourra  très 

»  » 

bien  alors  se  passer  de  conseil  d'Etat.    . 

«  Elevez  au-dessus  de  to.it  cela  un  grand  jury,  lé- 
gislature ou  assemblée  nationale,  nommée  directe- 
ment  par  la  totalité  du  pays,  et  chargée,  non  pas  de 
nommer  les  ministres  —  ils  tiennent  leur  investiture 
de  leurs  commettants  spéciaux  —  mais  de  vérifier  les 
comptes,  de  faire  les  lois,  de  fixer  le  budget,  de  jugef 
les  diflFérends  entre  les  administrations,  le  tout  après 
avoir  entendu  les  conclusions  du  ministère  public,  ou 
ministre  de  l'intérieur,  auquel  se  réduira  désormais 
tout  le  gomrèrnement  :  et  vous  avez  une  centralisa- 
tion d'autant  plus  forte,  que  vous  en  multipliez  da- 
vantage les  foyers,  une  responsabilité  d'autant  plus 
réelle,  que  la  séparation  entre  les  pouvoirs  sera  plus 
tranchée  :  vous  avez  une  constitution  à  la  fois  poli- 
tique et  sociale. 

«  Là  le  gouvernement,  TÉtat,  le  pouvoir,  quel  que 
soit  le  nom  que  vous  lui  donniez,  ramené  à  ses  Justes 
limites,  qui  sont,  non  de  légiférer  ni  d'exécuter,  pas 
même  de  combattre  ou  de  juger,  mais  d'a«»i^t^r, 
comme  ministère  public,  aux  débats  de»  trlbun/iux  «t 
aux  discassions  du  parlement;  de  rappeh^r  In  %m%  d^» 
lois  et  d'en  prévenir  les  contradictions  ;  d«  «iirvitillitr, 
comme  police,  leur  exécution,  et  d«  poiir^iilvrM  \h^ 
infractions  :  là,  dis^-je,  le  KOfivern^rn^^rit  n*t^t^i  /lutf'H 
chose  que  le  provisieur  de  la  %(j('àMA,  ht  %^sUi\m\Ui  iUi 

peuple.  »  (Cffafe^^iom  4:un  ÎUtMuWmuuOih,  \u  ^') 


214  l'état- ANARCHIE   DE    PROUDHON 

Voilà  donc  que  ce  terrible  adversaire  de  l'État,  de 
rÉtat  en  principe,  de  l'État  quel  qu'il  soit,  vient  ici 
nous  parler  de  centraliser  toutes  choses,  d'avoir  une 
représentation  nationale^  un  pouvoir  exécutifs  un 
ministère  public,  un  ministère  de  t  intérieur  ;  il  ne 
dédaigne  pas  les  vérifications  de  comptes,  il  admet 
un  budget^  il  s'accommode  fort  de  l'existence  de  tri- 
hunaux^  il  veut  des  'poursuites  contre  tout  infracteur 
des  lois,  horreur  !  il  demande  une  pohce,  et  il  va  jus- 
qu'à proposer  un  gouvernement,  oui  —  le  mot  est  de 
lui  —  un  GOUVERNEMENT  PROVISEUR  I 

Et  c'est  le  même  homme  qui,  dans  le  même  livre, 
crie  :  Plus  de  gouvernement  !  Plus  d'État  !  Comment  ! 
Cette  merveilleuse  nouveauté  :  l'anarchie,  cette  néga- 
tion intrépide  du  pouvoir  se  réduit  à  la  centralisation 
séparée  de  toutes  les  fonctions  et  de  toutes  les  facultés! 
C'est  en  s'indignant  contre  les  révolutions  par  en  haut, 
qu'on  s'en  va  grouper  les  administrations  par  leurs 
sommités!  C'est  quand  on  invoque  un  pouvoir  chargé 
de  poursuivre  Us  infractions,  qu'on  ose  accuser 
calomnieusement  quiconque  prononce  le  mot  Etat  de 
tenir  en  réserve  contre  le  peuple  des  charges  de  cava- 
lerie! Et,  contradiction  sans  exemple,  querelle  de 
mots  sans  dignité,  c'est  en  vue  du  GOUVERNEMENT 
PROVISEUR  qu'on  dénonce  aux  ennemis  de  l'oppres- 
sion le  GOUVERNEMENT  SERVITEUR  ! 

Qu'on  presse  le  citoyen  Proudhon,  qu'on  lui  de- 
mande d'exposer  ses  projets,  de  bien  expliquer  corn- 


l'état- ANARCHIE  DE  PROUDHON      215 

.    ment  il  entend  qu'à  Tavenir  la  société  subsiste,   et 
;    Ton  verra  que  sa  grande  innovation  revient  à  cette 
r     pitoyable  vieillerie.  —  Je  cite,  et  toujours  textuelle- 
j     ment,  le  Catéchisme  socialiste,  publié  dans  la  Voix  du 
Peuple  du  29  octobre  1849.  —  «  Élection  par  spécia- 
le lité  de  fonctions,  de  travail  ou  d'intérêt.  Agricul- 
<i  teurs,  industriels,  commerçants,  marins,  savants, 
«  artistes,  tous  sont  convoqués    dans  chacune  des 
«  branches  de  leur  spécialité  pour  choisir  parmi  ceux 
a  qui  les  composent  les  plus  propres  à  en  représenter 
«  les  intérêts  communs.  » 

Voilà  donc  l'idéal  du  citoyen  Proudhon  ! 

Ce  que  nous  voulons,  nous,  c'est  le  suffrage  univer- 
sel compacte. 

Ce  qu'il  veut,  lui,  c'est  le  suffrage  universel  mor- 
celé. 

Ce  que  nous  proposons,  nous,  c'est  une  représen- 
tation nationale  issue  de  l'élection  de  tous  les  citoyens 
votant  comme  membres  d'une  vaste  famille. 

Lui,  ce  qu'il  propose,  c'est  une  représentation 
nationale  issue  de  l'élection  des  citoyens,  divisés  en 
corporations  ayant  chacune  sa  volonté  propre  et  son 
but  particulier. 

11  part  de  la  séparation  des  intérêts  qu'il  suppose 
éternelle. 

Nous  partons  de  leur  solidarité,  que  les  lois  de  This- 
toire  nous  montrant  certaine. 

Dans  la  société  de  l'avenir,  il  voit  une  classe  d'agri- 


216  L  ÉTAT-ANARCHIE   DE   PROUDHON 

culteurs,  une  classe  de  commerçants,  une  classe  de 
marins,  une  classe  de  savants,  et  toutes  ces  classes 
forcées  d'avoir  une  représentation  spéciale  qui  réponde 
à  régoïsme  de  chacune  d'elles. 

Dans  la  société  de  l'avenir,  nous  voyons  des  citoyens 
travaillant  par  Tapplication  de  facultés  diverses,  par 
l'exercice  de  fonctions  différentes,  à  l'œuvre  frater- 
nelle de  leur  commun  bonheur. 

Il  règle  d'avance  les  conditions  de  la  guerre. 

Nous  tendons  à  l'harmonie. 

Comme  ces  vainqueurs  de  Thermidor  qu'il  admire, 
il  prêche,  non  plus  au  point  de  vue  du  territoire,  mais, 
ce  qui  est  bien  autrement  grave,  au  point  de  vue  des 
fonctions....  le  fédéralisme. 

Gomme  ce  Robespierre  qu'il  insulte,  nous  sommes 
pour  l'unité. 

Qu'après  cela,  le  citoyen  Proudhon  se  vante  d'être 
Thomme  de  l'anarchie,  il  en  a  certes  le  droit,  en  ce 
sens  que  le  POUVOIR,  tel  qu'il  l'entend,  serait,  effec- 
tivement, un  POUVOIR  désordonné  et  qui  porterait  la 
guerre  dans  son  propre  sein.  Mais  que  le  citoyen  Prou- 
dhon ne  se  pose  pas  en  destructeur  de  l'État  ;  car,  ce 
qu'il  propose,  c'est  toujours  l'État,  seulement  l'État 
avec  l'antagonisme  des  forces,  avec  l'hostilité  reconnue 
et  réglée  des  intérêts,  l'État  avec  le  fédéralisme,  l'État 
sans  la  solidarité,  sans  la  fraternité,  sans  l'unité. 

Convenons-en  :  c'était  bien  la  peine,  pour  en  venir 
là,  de  provoquer^  d'insulter,  de  calomnier,  de  faire 


L'ÉTAT-ANARCHIE   DE   PRODDHON  "217 

fumer  Tencens  aux  pieds  de  Louis-Philippe,  de  sacri- 
fier Saint-Just  h  Bourdon  (de  TOise),  et  de  mettre  le 
Comité  de  Salut  public  sur  la  même  ligne  que  Louis 
XIV! 

Il  est  yrai  que,  si  Ton  s'était  contenté  de  dire  tout 
simplement  : 

<  Voici  notre  manière  d'entendre  la  Constitution 
future  de  TEtat,  »  on  aurait  manqué  son  effet  ;  on 
n'aurait  eu  rien  à  opposer  à  la  formule  luxembour- 
geoise :  plus  d'exploitation  de  l'homme  par  V homme  ; 
on  n'aurait  point  marqué  comme  un  novateur  sans 
frein  ;  on  n'aurait  pks  ramené  à  goi  l'attention  d'un 
public  engourdi.  Il  fallait  donc  frapper  un  coup  de 
tamtam.  Des  hommes  de  cœur  avaient  commencé  en 

faveur  du  Peuple  d'heureux  efforts  :  il  fallait faire 

diversion. 

Mais,  grâce  au  ciel,  le  Peuple  ne  s'y  est  pas  trompé. 
Quelque  dangereux  que  pût  être  le  mot  anarchie, 
lancé  au  milieu  d'hommes  que  tous  les  genres  d'op- 
pression accablent  et  pour  qui  les  divers  gouverne- 
ments n'ont  été  jusqu'ici  que  des  formes  diverses  de 
tyrannie,  le  Peuple,  avec  un  bon  sens  admirable,  a 
compris  que  nier  le  principe  de  l'État,  au  moment 
même  où,  par  le  suffra^^e  universel,  l'Etat  allait  se 
confondre  avec  le  Peuple,  c'était  faire  acte  de  contre- 
révolutionnaire. 

Et  maintenant,  que  dire  de  l'initiative  qui  nous  a 
valu  le  scandale  de  cette  polémique  ?  Que  dire  de  l'à- 

19 


218         l'état-anarchie  de  proudhon 

propos  de  celte  incroyable  agression? Quoi!  les  enne- 
mis de  la  Révolution  redoublent  de  violence";  le  Socia- 
lisme est  assailli  de  toutes  parts  et  d'attaques  vraiment 
furieuses;  inextinguible  foyer  des  mâles  ardeurs,  des 
idées  libératrices,  la  France  démocratique  n'est  plus, 
aux  yeux  des  rois,  qu'un  immense  incendie  allumé  au 
centre  du  monde  et  qu'à  tout  prix,  pour  jamais,  il  faut 
éteindre  ;  un  nouveau  manifeste  de  Brunswick  est  le 
secret,  mal  gardé,  des  chancelleries;  TAttila  de  la 
Hongrie  s'apprêtant  à  réaliser  ses  menaces,  bientôt 
peut-être  nous    entendrons  le  bruit  du  pas  de  ses 
armées....  Et  c'est  en  ces  heures  solennelles,  c'est  en 
présence  de  la  contre-révolution  partout  organisée, 
c'est  quand  il  est  si  impérieusement  commandé  aux 
hommes  de  l'avenir  de  serrer  leurs  rangs,  qu'on  vient 
nous  proposer  la  théorie  de  la  désorganisation  comme 
élément  de  force  et  Tinjure  comme  élément  d'union  ! 
Assez,  assez.  Car  je  sens  que  Tindignation  me  ga« 
gne,  et  Tindignation  est  faiblesse  devant  qui  ne  mériic 
que  le  dédain. 


LA  LIBERTÉ 


Publie  le  15  juiUet  }850 


Que  des  esprits  généreux,  des  philosophes  dans  le 
talent  desquels  j'ai  senti  si  souvent  palpiter  le  cœur  de 
rhomme,  aient  été  souvent  si  mal  inspirés  dans  leurs 
recherches  sur  la  question  du  travail,  c'est  là  certai 
nement  une  des  preuves  les  plus  poignantes  de  Tem- 
pire  des  préjugés  en  vogue,  et  de  la  force  de  résistance 
que  possèdent  les  erreurs  de  longue  data. 

Quoi  I  ils  parlent  de  Liberté,  et  ils  ne  comprennent 
pas  que  Tignorance  et  la  misère  constituent  le  plus 
dur  de  tous  les  genres  d'esclavage  ! 

Et  ils  appellent  sectaires  —  mot  emprunté  de  la 
grammaire  de  l'inquisition  —  ceux  qui  mettent  an 
premier  rang  des  devoirs  sociaux  le  devoir  d'inter- 
venir pour  empêcher  l'oppression  de  qui  ne  saurait^ 
abandonné  à  sa  faiblesse,  se  défendre  i 


220  lA   LIBERTÉ 

Et  ils  trouvent  inattaquable  ce  sj'stème  immense  de 
réglementation^  en  vertu  duquel  un  homme  pauvre, 
parce  qu'il  est  né  d'un  pauvre,  n'a  pas  le  droit  do 
gratter  ce  morceau  de  terre,  de  boire  à  cette  fon- 
taine, de  cueillir  ce  fruit,  de  tuer  cet  oiseau  pour  s'en 
nourrir,  de  jeter  sa  ligne  dans  cette  rivière. 

Et  ils  refusent,  sous  prétexte  de  réglementation, 
tout  dédommagement  social  à  ces  millions  d*homnies 
à  qui  cependant  ils  demandent  de  respecter  et  de  ché- 
rir la  loi,  réglementaire  s'il  en  fut  jamais,  qui  tend, 
par  rhérédité,  à  la  concentration  de  tous  les  instru- 
ments de  travail  ! 

Et  lorsqu'ils  déclarent  le  droit  de  propriété  un  droit 
naturel,  un  droit  essentiel  à  la  nature  de  l'homme,  œ 
qui  est  vrai,  ils  ne  voient  pas  que  c'est  à  cause  de  cela 
même  qu'il  iaut,  par  l'association,  rendre  ce  droit 
accessible  à  tous,  afin  que  nul  ne  manque  de  ce  qui 
e^t  essentiel  à  sa  nature! 

Et  ceux  qui  ne  doutent  pas  de  l'équité  d'un  sys- 
tème général  d'impôts  qui  appelle  tant  de  travailleurs 
à  contribuer  [au  maintien  d'un  ensemble  d'institu- 
tions dont  profitent  tant  d'oisifs,  ils  s'indignent  à  l'i- 
dée d'une  taxe  ayant  pour  but  de  fournir  du  travail 
à  ceux  qui,  voulant  travailler,  meurent  de  faim,  faute 
d'emploi  ! 

Et  ceux  qui  n'ont  rien  à  objecter  à  l'intervention 
de  FÈtat  quand,  sous  forme  de  gendarme,  de  soldat, 
ou  de  sergent  de  ville,  il  protège  la  propriété  du  ri- 


LA   LIBERTÉ  221 

che,  ils  lui  crient  anathème,  quand  on  lui  demande 
de  s'exercer,  sous  forme  scientifique,  pour  la  protec- 
tion de  la  vie  du  pauvre  ! 

Et  il  leur  échappe  que,  dans  une  démocratie,  rÊtat, 
c'est  tout  le  monde  prenant  souci  de  ce  qui  est  l'inté- 
rêt de  tout  le  monde  ! 

Et  parce  que,  en  droit,  nul  abîme  ne  peut  se  creu- 
ser entre  «  le  travail  et  le  capital,  »  ils  ne  veulent  pas 
qu'on  s'inquiète  de  savoir  si  cet  abîme  se  creuse  en 
fait  ! 

Et  parce  que,  «  le  capital  a  autant  besoin  du  talent 
et  de  la  main-d'œuvre,  que  le  talent  et'  la  main- 
d'œuvre  du  capital,  »  ils  s'imaginent  que  le  capita- 
liste a  autant  besoin  du  travailleur,  que  le  travailleur 
du  capitaliste,  ne  prenant  pas  garde  que  le  premier  sti- 
pule pour  son  gain,  et  le  sfcond  pour  son  pain,  le  pre- 
mier pour  s'enrichir,  le  second  pour  ne  pas  mourir  ;  — 
ce  qui  établit  entre  eux  toute  la  différence  qu'il  y  a 
entre  pouvoir  attendre  et  ne  le  pas  pouvoir,  entre  être 
libre  et  ne  l'être  pas  ! 

Et  ils  pensent  être  des  partisans  de  la  liberté,  quand 
ils  ont  dit  que  <  le  marché  s'établit  par  la  force  des 
choses,  »  comme  si  la  loi  du  plus  fort  était  la  liberté^ 
et  comme  s'ils  n'avaient  jamais  lu,  sur  ce  point,  une 
des  plus  saisissantes  fables  de  la  Fontaine  ! 

Et  ils  nient  le  droit  au  travail  :  pourquoi  pas  le 
droit  à  la  vie?... 

Si  l'on  me  demandait  quel  est  le  mot  dont  on  a  le 


222  LA  LIBERTÉ 

plus  abusé  dans  notre  civilisation  moderne,  celui  qui 
a  le  mieux  fervi  à,  masquer  l'oppression  et  à.  déjouer 
le  désespoir  de  ses  victimes,  je  répondrais  :  c'est  le 
mot  Liberté. 

De  ces  deux  hommes,  faits  tous  les  deux,  dit-o»,  à 
rimage  de  Dieu,  le  premier  vend  la  vie,  oui,  la  vie 
même,  et  le  second  l'achète  :  laissez  passer  >a  liberté 
des  transactions  ! 

Shylock ,  un  contrat  dans  une  main  et  ub  couteau 
dans  l'autre,  va  tailler  dans  la  poitrine  de  son  débi- 
teur Antonio  la  livre  de  chair  conven=ue  :  laissez 
passer  la  liberté  du  capital  l 

La  concurrence  donne  la  nature  inanimée  pour 
rivale  à  la  nature  qtui  pense,  qui  sent  et  qui  souffre  ; 
elle  remplace  par  le  travail  d*une  machina,  qui  n'a 
jamais  faim,  celui  d'un  être  vivant,  qui  meurt  si 
l'emploi  manque;  elle  montre  à  la  place  de  rhoawDx> 
èiS'parH  une  maMvelle  qui  tourne  :  laissez  passer  ta 
liberté  de  Tradustrie  I 

La  Bourse  est  ouverte  :  laissez  passer  îa  liberté  de 
Fagiotage  I 

Mais  que  ce  malheureux  au  visage  pâle  n'invoque 
pas  la  pitié  du  passant;  que  ce  prolétaire  sans  asile 
ne  s'endorme  pas  sur  le  pavé  entre  deux  rangées  de 
palais  vides  :  est  ce  qu'on  laisse  passer  la  liberté  de  la 
miscre  ? 

Le  ciel  en  soit  loué  1  On  n'est  pas  encore  parvenu  à 
s^pproprier  exclusivement  les  rayons  du  soleil.  Sans 


LA  LIBERTÉ  223 

cela,  on  noiM  aurait  Ht  :  t  Vous  paierez  tant  par 
minute  pour  Id  clarté  du  jour  ;  »  et  le  droit  de  nous 
plonger  dans  urne  Auit  éternelle,  on  Faurait  appelé 
Liberté  ! 

O  Lkberté  \  Liberté  l  déeéee  des  cœurs  fier»,  que  d» 
tyrannies  se  sont  donné  carrière  en  se  couyrant  de  ton 

noml 

Il  est  temp»  de  ^'entendre.  Vous  me  parles  de  ce 
que  la  Liberté  vaut  ?  Je  yeux  d'abord  savoir  ce  qu'eMe* 

est. 

Or,  je  la  trouve  définie  avec  autant  de  netteté  que 
de  profondeur  dans  la  Déclaration  des  Droits,  par 
Robespierre  :  •  La  Liberté  est  le  pouvoir  qui  appar- 
«  tient  à  l'homme  d'exepcer,  à  son  gré,  toutes»  ses 
«  facultés  :  elle  a  la  }us<âce  p€w»  r^le,  les  droit» 
«  d*autrui  pour  bornies,  la  nat^re^fonir  priseipe  et  là 
«  loi  pour  sauregarde.  » 

Qu'on  reittwque  bien  le  aiot  poirvoiR,  car  il  con- 
tient toute  une  doctrine. 

Droit,  pouvoir  !  Entre  ces  deux  Wées,  H  exte(e-la 
même  différence  qu'entre  la  théorie  et  la  pratique, 
l'abstraction  et  la  réalité,  l'ombre  et  te  corps.  Qu'im- 
porte que  vous  disiez  à  ce  paralytique  qu'il  a  le  droit 
de  se  lever  et  de  marcher  ?  Il  lui  en  faut  le  pouvoir. 

La  question  se  réduit  donc  à  rechercher  quel  est 
Fordre  social  dans  lequel  chacun  pourrait  le  mieux 
développer,  à  son  gré,  toutes  ses  facultés,  sans^  nuire 
au  développement  de  celles  d'autrui. 


224  LA   LIBERTÉ 

On  a  reproché  aux  idées  que  nous  servons  de  con- 
duire à  ranéantisspment  de  la  liberté  individuelle,  au 
pur  despotisme.  Nous,  ennemis  de  la  Liberté  ?  Mais 
ce  qui  a  fait  couler  en  nos  veines,  dès  notre  entrée 
dans  la  vie,  l'amour  de  la  République  avec  le  sang,  ce 
qui  a  toujours  été  l'objet  de  nos  aspirations  les  plua 
vives,  ce  qui  nous  rend  le  principe  d'association  si 
cher,  ce  qui  nous  pousse  à  réclamer  si  ardemment 
l'intervention  démocratique  de  TÉtat  dans  la  grande 
affaire  du  Peuple  à  affranchir,  c'est la  liberté* 

Et  voilà  ce  que  je  me  propose  d'établir  ici  d'une 
manière  péremptoire,  une  fois  pour  toutes. 

Et  d'abord,  dans  quel  monde  nouveau  a-t-elle  la 
prétention  de  conduire,  cette  doctrine  au  bout  de 
laquelle  on  nous  montre  d'un  air  eff'rayé  la  compres- 
sion de  tout  élan  spontané,  rétoufferaent  d'un  régime 
réglementaire  à  l'excès,  la  discipline  d'un  couvent, 
comme  a  dit  quelque  part  M.  de  Lamartine,  ou  le 
gouvernement  de  Méhémet-Ali,  comme  disait  un 
jour  du  haut  de  la  tribune  M.  de  Lamoricière? 

Le  monde  au  milieu  duquel,  sous  tant  d'aspects 
divers,  on  s'étudie  à  faire  apparaître  le  spectre  du 
despotisme,  c'est  celui  que  j'ai  décrit  déjà  (1),  c'est 
celui  : 

«  Où,  grâce  à  l'éducation  commune,  gratuite  et 
obligatoire,  tous  les  citoyens  seraient  admis  à  s'élever 

(1)  Catéchisme  des  Socialistes,  1849. 


LA   LIBERTÉ  225 

aussi  haut  que  possible  par  rintelligence  et  par  le 
cœur; 

«  Où,  par  conséquent,  seraient  étouffés,  à  leur  ori- 
gine, les  vices,  les  crimes  et  les  malheurs  qui  nais- 
sent de  l'ignorance  ; 

«  Où  le  domaine  de  l'industrie  et  celui  de  l'agricul- 
ture, au  lieu  de  présenter  le  spectacle  d'un  champ  de 
bataille  couvert  de  ruines  et  de  morts,  seraient  fécon- 
dés par  des  associations  fraternelles,  solidairement 
liées  l'une  à  l'autre  ; 

«  Où  la  distribution  du  travail  et  la  répartition  de 
ses  fruits  seraient  basées  sur  ce  principe,  qui  est  au- 
jourd'hui le    principe  constitutif  de  la  famille  :  De 

CHACUN  SELON  SES  FACULTÉS  ET  A  CHACUN  SELON  SES 
BESOINS  ; 

«  OÙ,  l'intérêt  de  chacun  se  trouvant  inséparable- 
ment uni  à  l'intérêt  de  tous,  l'émulation  cesserait 
d'être  dans  l'envie,  dans  la  cupidité,  dans  l'orgueil, 
dans  la  haine  ; 

«  Où  la  richesse  publique,  dont  la  concurrence 
aveugle  et  anarchique  arrête  les  progrès,  recevrait  de 
rharmonieuse  combinaison  de  toutes  les  aptitudes  et 
de  toutes  les  forces  un  accroissement  indéfini  ; 

f  Où  ne  se  presserait  plus,  pour  en  dévorer  la 
substance,  cette  foule  d'agents  parasites  que  la  sépa- 
ration des  intérêts  et  leur  antagonisme  rendent  seuls 
maintenant  nécessaires  ; 

€  Où  la  fraternité,  rapprochant  les  peuples  après 


226  LA  LIBERTE 

aToir  rapproché  les  individus,  finirait  par  rendre  la  \ 
guerre  impossible  et  aboutirait  à  la  suppression  des  \ 
armées  ;  l 

€  Où  rÉtat  ne  serait  que  le  pouvoir  de  tous  em- 
ployé à  garantir  les  droits  et  à  aider  au  développe- 
ment des  facultés  de  chacun. 

«  Où  l'impôt  ne  serait  qu'une  portion  du  bénéfice      \ 
commun  affectée  aux  choses  d'utilité  générale  ; 

«  Où,  les  méchants  étant  considérés  comme  des 
malades,  on  songerait  moins  à  s'en  venger  qu'à  s'en 
préserver,  et  moins  à  les  torturer  qu'à  les  guérir  ; 

Où  enfin  la  civilisation,  qui  fait  reculer  devant  elle» 
en  s'avançant^  les  bêtes  fauves  et  tend  à  en  détruire 
la  race,  serait  arrivée  de  même  à  détruire  la  misère, 
et,  avec  la  misère,  tous  les  vices,  tous  les  crinaes, 
tous  les  malheurs  dont  elle  est  la  source.  » 

Voilà  le  Monde  Nouveau  :  voyons  comment  le  des- 
potisme pourrait  y  avoir  accès. 

Dans  un  pareil  état  social,  la  société  tout  entière 
étant  appelée  à  veiller  à  l'existence  de  chacun  de  ses 
membres,  les  enfants  grandiraient  sous  l'aile  des 
parents  sans  avoir  à  souffrir  de  la  pauvreté  pater- 
nelle. Donc,  plus  de  malheureuses  créatures  forcées 
pour  vivre  de  travailler  à  sept  ans  ou  de  se  prostituer 
à  dix-sept;  plus  d'infanticides  par  misère;  plus  d'hos- 
pices ouverts  à  la  maternité  qui  s'abdique;  plus  de 
tours  ménagés  à  la  pudeur  de  la  femme  qui^  en  sacri-' 


LA  LIBERTE  2?7 

fiant  le  froît  de  ses  entrailles,  ne  garde  plus  que  la 
force  de  rougir.  Et  ainsi,  pour  des  milliers  d'êtres,  la 
LIBERTÉ  DE  VIVRE  SB  trouvcrait  au  seuil  même  de  la 
vie. 

L'éducation  étant  commune,  gratuite  et,  au  profit 
de  tous,  obligatoire,  nul  n'aurait  à  gémir  de  cet 
étouffement  de  Tesprit,  de  cette  compression  du 
cœur,  par  où  se  révèle  le  despotisme  de  l'ignorance  •, 
nul  ne  serait  privé  de  cette  éducation  qui  est  au  libre 
développement  de  l'homme  ce  qu'est  l'eau  dont  elles 
sont  arrosées  au  libre  développement  des  plantes. 

Toutes  les  fonctions  utiles  étant  réputées  également 
honorables  et  leur  diversité  n'ajant  point  pour  effet 
de  mettre  les  jouissances  d'un  côté  et  les  privations 
de  l'autre,  plus  d'obstacle  à  ce  que  chacun  choisît  la 
fonction  qui  correspondrait  le  mieux  à  ses  goûts  et 
à  ses  aptitudes;  un  homme  né  pour  être,  comme 
Louis  XVI,  un  brave  et  excellent  serrurier,  ne  se- 
rait pas  mis  au  faite  de  l'Etat,  proie  destinée  à 
l'échafaud;  un  homme  né  avec  du  génie  ne  se  trou- 
verait pas  relégué,  dès  sa  naissance,  dans  l'abrutis- 
sante obligation  de  façonner,  sa  vie  durant,  à  douze 
heures  de  travail  par  jour,  des  têtes  d'épingle;  de 
sorte  que  le  despotisme  du  hasard  serait  chassé  du 
classement  des  fonctions  sociales  et  remplacé  par  la 
première  des  libertés  :  la  liberté  des  vocations. 

La  répartition  des  jouissances  sociales  ne  se  ï*égle- 
rait  plus  sur  )a  différence  des  grades  hiérarchiques  ; 


228  LA   LIBERTÉ 

ces  grades,  quels  qu'ils  fussent^  ne  conféreraient  plus 
aucun  privilège,  et,  d'un  autre  côté,  nul  n'aurait  pour 
supérieurs  hiérarchiquement  que  ceux  qu'il  aurait  eu 
lui-même  intérêt  à  élire  tels.  Il  y  aurait  donc  com- 
mandement désintéressé  de  la  part  des  uns  et  volon- 
taire obéissance  de  la  part  des  autres  :  où  serait  le 
despotisme  ?  Et  quelle  part  plus  grande  pourrait  être 
faite  à  la  liberté  ? 

Comme  nul  ne  serait  tenu  de  travailler  ni  au  delà 
de  ses  forces  ni  en  dehors  de  ses  aptitudes,  et  que 
nul,  —  dans  un  état  de  société  où  la  masse  des  ri- 
chesses serait  centuplée  par  l'union  des  forces  substi- 
tuée à  leur  ruineux  antagonisme,  —  n'aurait  à  rece- 
voir moins  que  ses  besoins  et  ses  goûts  n'exigeraient, 
le  despotisme  du  travail  répugnant  et  imposé  ferait 
place  à  la  liberté  du  travail  choisi,  en  même  temps 
que  la  liberté  de  l'abondance  se  montrerait  où  nous 
ne  voyons  aujourd'hui  que  le  despotisme  de  la  faim. 

Et  qu'on  n'objecte  pas  Timpossibilité  ou  la  difficulté 
d'atteindre  à  cet  idéal.  Car  il  ne  s'agit  pas,  en  ce  mo- 
ment, pour  nous,  de  prouver  que  nos  doctrines  sont 
graduellement  réalisables,  chose  bien  facile  du  reste 
à  démontrer  :  ce  qu'on  nous  oppose,  ce  à  quoi  nous 
avons  à  répondre,  c'est  qu'elles  contiennent  le  despo- 
tisme. Là  est  Tunique  point  en  discussion,  et  on  ne 
doit  point  s'en  écarter,  sous  peine  de  tout  confondre. 

Or,  y  eut-il  jamais  erreur  comparable  à  celle  de  noà 
adversaires,  lorsqu'ils  s'en  viennent  déclarer  contraire 


F. 


LA   LIBERTÉ  229 

i  la  liberté  un  ordre  social  dans  lequel  chacun  rece- 
vrait le  POUVOIR  de  satisfaire  tous  ses  besoins  et  tous 
ses  goûts,  le  pouvoir  enfin  de  vivre  selon  les  lois  de 
la  nature  ? 

Mais  combien  Tétonnement  redouble  quand  on 
songe  à  la  défense  de  quel  régime  s'appliquent  ceux 
qui  se  préî?entent  contre  nous  comme  les  amants  de  la 
liberté.  Interrogeons  la  société  actuelle,  et  cher- 
chons-y l'histoire  de  Thomme  libre. 

A  peine  est-il  pour  entrer  dans  la  vie,  que  le  flls  du 
pauvre  rencontre,  debout  sur  le  seuil,  un  despotisme 
impalpable,  mystérieux,  mais  plus  cruel  mille  fois 
que  tous  les  despotismes  à  visage  humain,  lequel 
s'empare  aussitôt  de  lui  comme  d'une  proie.  Ne  de- 
mandez pas  si  l'enfant  qui  vient  de  naître  a  reçu  de 
la  nature  le  goût  des  arts,  la  passion  de  la  science,  la 
flamme  du  génie  :  est-ce  que  l'esprit  et  Tàme  du 
pauvre  ne  sont  pas  d'avance  condamnés  à  un  étouffe- 
ment  prématuré?  Ne  demandez  pas  sa  vocation: 
est-ce  que  le  fils  du  pauvre  n'est  pas  aux  ordres  de  la 
misère,  tyran  stupide,  aveugle  et  sourd,  qui,  dans  la 
distribution  du  travail  impoisé  à  ses  victimes,  ne  s'in- 
quiéta jamais  de  leurs  aptitudes  ou  même  de  leurs 
forces?  Mais  voici,  pour  iViifant,  l'âge  de  l'insou- 
ciance et  des  jeux  :  cet  âge,  du  moins,  lui  appartien- 
dra-t-il  ?  Le  laissera-t-on  respirer  l'air  à  pleins  pou- 
mons ,  jouir  librement  de  l'espace  et  courir  au  so- 
leil? Non  :  il   faut  que  déjà,  iîéjà,  il  s'épuise   à 

20 


âSÔ  t'A  LiBERTé 

grossir  de  quelques  centimes,  douloureusement  ga- 
gnés, rinsuffisant  budget  de  la  famille.  Ce  qu'on  lui 
donne  à  respirer,  au  lieu  de  Tair  embaumé  des  jar- 
dins, c*est  une  atmosphère  chargée  de  coton.  Adieu 
l'espace,  adieu  le  soleil!  La  manufacture  voisine  ré- 
clame rinfortuné,  et  peut-être  n'en  sortira-t-il ,  à 
vingt  ans,  que  le  corps  débile,  le  visage  hâve,  le  dos 
voûté  comme  un  vieillard.  Nouvelle  phase  de  sa  li- 
berté :  il  devient  soldat.  Cette  terre  où  ni  lui  ni  les 
siens  n'ont  une  pierre  où  reposer  leur  tête  et  que  ceux 
qui  la  possèdent  se  dispensent  à  prix  d'or  de  défendre, 
il  la  lui  faut  défendre,  lui,  au  péril  de  sa  vie,  trop 
heureux  si  on  l'envoie  contre  Tennemi  et  si  on  ne  lui 
fait  pas  un  point  d'honneur  d'aller  tuer,  pour  obéir  à 
son  caporal,  des  citoyens  parmi  lesquels  peut  se  trou- 
ver son  père  l  Le  temps  du  service  militaire  expiré^ 
le  voilà  gagnant  sa  vie  comme  il  peut^  travaillant  jus^ 
qu'à  dix  heures  par  jour  rien  que  pour  ne  pas  mourir, 
perpétuellement  réduit  à  côtoyer  la  faim  entre  la  ma- 
ladie jet  le  chômage,  puis  se  mariant  et  mettant  au 
monde  des  enfants  à  nourrir,  au  risque  de  renou- 
veler, non  plus  dans  la  solitude  d'un  cachot,  mai3 
sur  le  passage  de  ses  semblables,  au  bruit  des  fêtes, 
devant  des  tables  somptueusement  servies,  le  funèbre 
épisode  d'UgoIin  1  Yieux,  s'il  lui  est  donné  de  devenir 
vieux,  quUl  meure  vite  !  Le  commencement  de  sa  li- 
berté^ c'est  la  mort  I 
Voilà  l'histoire  de  I'hommb  libre. 


LA  LIBERTE  231 

Qae  Ton  comparé  maintenant,  et  que  Ton  juga« 

Il  est  vrai  que  ce  qui  précède  n'est  point,  dans  la 
société  actuelle,  applicable  à  tous  :  mais  n'est-ce  donc 
pas  assez,  n'est-ce  pas  trop  qu'on  le  puisse  appliquer 
à  un  grand  nombre?  Encore  me  serait-il  facile,  après 
avoir  analysé  la  mensongère  liberté  du  pauvre,  de 
montrer  à  combien  de  vicissitudes  le  régime  aléa- 
i^oîre  où  nous  sommes  expose  la  liberté  réelle  du  ri- 
che et  combien  d'amertumes  le  vice  de  nos  institu- 
tions cache  dans  le  bonheur  ! 

n  est  vrai  aussi,  que,  dans  l'ordre  social  nouveau, 
personne  n'aurait  : 

Ni  la  liberté  d'empiéter  sur  la  part  de  ses  frères, 
dans  l'exploitation  du  grand  domaine  donné  par  la 
nature  à  l'humanité  ; 

Ni  celle  de  s'assurer,  par  l'accaparement  des  instru- 
ments du  travail,  le  moyen  de  jouir  des  fruits  du  tra- 
vail, à  l'exclusion  du  travailleur  ; 

Ni  celle  d'asservir  l'homme  au  capital,  la  richesse 
vivante  à  la  richesse  morte; 

Ni  celle,  comme  dit  énergiquement  saint  Ambroise, 
de  s'enrichir  par  des  malheurs,  de  chercher  son  profit 
dans  les  larmes^  de  se  nourrir  de  la  faim  d'autrui  ; 

Ni  [celle  d'armer  la  moitié  des  pauvres  pour  con- 
tenir par  elle  l'autre  moitié. 

Si  ce  sont  là  des  libertés  dont  on.  redoute  la  perte, 
qu'on  ose  le  dire  ;  qu'on  ose  recommander  à  nos  res- 
pects la  liberté  d'être  l^ran  I 


232'  LA   LIBERTÉ 

Qu'on  reprochât  à  nos  doctrines  de  reposer  sur  une 
hypothèse  difficilement  admissible,  celle  d'une  égale 
liberté  pour  tous,  nous  concevrions  ce  reproche,  sans 
toutefois  Tadmettre  ;  mais  qu*on  nous  combatte 
comme  prôneurs  d'un  régime  de  compression  et  de 
despotisme,  voilà  ce  qui  nous  confond. 

«  Admettons,  dit  excellemment  Morelly,  dans  le 
deuxième  chapitre  de  la  Basiliade^  admettons  que  la 
libre  activité  de  l'homme  verse  dans  le  fonds  commun 
plus  que  n'y  peuvent  puiser  les  besoins,  il  est  clair 
•  que  les  lois,  les  règlements  sont  à  peu  près  inutiles, 
puisque  à  toute  fonction  nécessaire  répond  un  goût 
.naturel,  une  vocation  arrêtée  dans  les  individus.  Les 
avis  des  chefs  seront  reçus  avec  plaisir;  personne  ne 
se  croira  dispensé  d'un  travail  que  le  concours  una- 
nime des  efforts  rendra  attrayant  et  varié,  et  les  dif- 
férents emplois  ne  seront  plus  des  travaux,  mais  des 
amusements.  Rien  ne  serait  plus  facile  que  la  législa- 
tion d'une  telle  réunion  fraternelle;  car,  de  la  liberté 
la  plus  illimitée  résulterait  Tordre  le  plus  parfait. 
C'est  bien  alors  vraiment  qu'on  pourrait  s'en  remettre 
à  la  bonne  nature  et  n'accepter  pour  règle  de  con- 
duite que  ce  précepte  inscrit  par  Rabelais  sur  la  porte 
de  l'abbaye  de  Thélème  :  Fay  ce  que  vouldras,  > 

On  a  vu  qu'en  les  supposant  appliquées  dans  ce 
qu'elles  peuvent  avoir  de  plue  hardi  et  de  plus  idéal, 
nos  doctrines  réalisaient  la  liberté  pour  tous  aussi 
complètement  qu'il  soit  permis  de  le  concevoir.  Il  nous 


LA   LIBERTÉ  233 

reste  à  examiner  si  c'est  dans  le  système  par  lequel 
nous  entendons  amener  leur  triomphe  que  réside  ce 
prétendu  despotisme  de  nos  tendances  dont  on  fait 
peur  aux  ignorants. 

Ce  système,  on  sait  en  quoi  il  consiste.  Nous  vou 
drions  qu'au  milieu  de  la  société  actuelle,  l'État  créât 
le  modèle  de  la  société  future,  de  telle  sorte  que,  gra- 
duellement et  par  le  seul  fait  d'un  éclatant  exemple, 
la  seconde  arrivât  à  absorber  la  pçemière.  Où  y  a-t-ll 
là  trace  de  despotisme?  Car,  il  importe  de  "ne  pas  ou- 
blier que  lorsque  nous  invoquons  Tintervention  de 
rÉtat,  ce  n'est  que  dans  l'hypothèse  de  la  démocratie 
organisée  et  de  la  souveraineté  du  peuple  rendue  vi- 
vante. 

Ceux  devant  qui  l'on  ne  peut  prononcer  le  motKxAT 
sans  les  faire  frémir  s'imaginent  toujours  que  l'Etat 
c'est  nécessairement  le  pouvoir  exécutif,  tel  ministre 
tout  puissant,  ti^l  monarque  absolu,  tel  dictateur,  que 
sais-je?  Louis  XIV  ou  Cromwell.  Prenant  le  passé 
pour  mesure  et  pour  règle  de  Tayenir,  mêlant  tous 
les  principes,  confondant  tous  les  régimes,  ils  se  figu- 
rent que  l'État  n'existe  qu'à  la  condition  d'être  un 
homme  et  de  porter  un  nom  propre. 

Erreur!  Dans  une  démocratie,  l'État  c'est  la  so- 
ciété même  agissant  en  cette  (jualité  par  des  manda- 
taires responsable  s  et  révocables. 

Or  une  société  ne  saurait-elle,  sans  despotisme, 
modifier  et  améliorer  sa  constitution  sociale  aussi 


3d4  lA  LIftfiRti 

\Aen  qtie  s»  erattitortiôû  potttifiuô  ?  nim-t-t>ii  'qtr^air 
malade  se  eomporte  tyraimi^ement  eâv^rs  hit-mâme 
lorsqu'il  pourvoit  fi  sa  gtiéfisoû  f  Bh  quoi  t  hi  nation 
résumée  dans  la  réunion  de  ses  m^ndatairéisr  péot 
améliorer  le  régime  des  prisons,  et  ôlte  ne  pourrait 
pas,  sstns  encotrrlr  racettsfttton  de  despôtistise,  amé- 
Norer  le  régime  du  tintait  !  n  f  aùi^it  tyf  aânie  ât 
fimdef ,  Su  nom  de  la  volonté  généfàle,  des  associa- 
tions de  ttÀTalUeufs,  et  il  n'y  en  a  pas  â  fonder,  atï 
nom  de  qtrelqnes  intérêts  patrtiôutiers,  deS  compagnies 
de  capitalistes!  Chose  étrange  I  Que  deiï  lots  soient 
faites  pour  protéger  et  maintenir  la  possession  exclu- 
sive par  un  petit  nombre  de  tous  les  instruments  de 
travail,  ou  bien  pour  livrer  à  une  centaine  de  privi- 
légiés les  toies  de  communication,  c'est-ft-dire  îa  f  es- 
ptmtlon  de  l'industrie,  ou  bien  encore  potrr  procTâ- 
mer  que  la  misère  est  de  At(At  Aîtrfa  et  d^^séncé 
Immortelle,  personne  ne  protestera  dta  notn  de  la  ïi- 
berté;  mais  qu'où  propose  de  faire  des  lois  pour  ban* 
nit  de  ce  monde  rignorance  et  la  pauvreté,  double 
Ii»ine  de  resctavage  du  peupfe,  tous  entendt'éz  Crier 
ftû  despôtisnîe.  Comme  si  ramélioràtion  morale  et 
physique  du  sort  de  totcs  ne  devait  pas  être  la  grande 
préocctipation  de  tons  et  leur  principale  affaire! 
Comme  sî  la  société  agissant  en  qualité  de  société 
—  en  d'autres  termes  l'État  —  n'était  pas  compétente 
ponf  ra^efClrer  et  détrnfri  ta  cause  dés  sôuérances 
de  ttt  mt^mte  pâf  tf  e  de  ses  membres  ! 


ï 


LA  LIBERTÉ  235 

Yi^là  poi^rtasit  à  quoi  se  r6duit  toute  la  question  ! 

Car  enfin,  est-ce  que  nous  avons  jamais  parlé  de 
doctrines  particulières  ayant  le  droit  de  s'imposer  par 
la  force? 

Est-ce  que  nous  avons  jamais  reconnu  à  un  homme, 
quel  qu'il  fût,  le  droit  de  plier  violemment  les  autres 
hommes  au  joug  de  ses  convictions  ? 

Est*  ce  que  nous  n'avons  pas  toujours  réclamé, 
vanté;  invoqué  le  suffrage  universel  comme  l'épreuve 
suprême  A  laquelle  toute  idée  devait  humblem^t  s& 
soumettre  ? 

Est-ce  que  nous  avons  jamais  tenu  pour  légitima 
un  pouvoir  autre  que  celui  du  peuple  manifestant  sos 
vouloir  par  une  assemblée  sortie  de  son  choix? 

Est-<;e  que  la  subordination  absolue  de  la  puissance 
exéculive  à  la  souveraineté  législative  n'a  pas  été 
mille  fois  présentée  par  nou»  comme  une  des  grandes 
nécessités  du  réginae  républicain  ? 

Est-ce  tpam  nous  n'avons  pas,  tout  en  soutenant  la 
centralisation  politique,  combattu  la  centralisaticm 
administrative,  au  nom  delà  liberté  communale? 

£»t-ce  que  ce  n'est  point  la  liberté  du  faible  et  du 
pauvre  que  nous  avons  défendue,  en  attaquant  la 
concurrence,  lutte  inégale  dans  laquelle  le  pauvre  et 
le  faible  sont  inévitablement  opprimés? 

Est-'ce  que  nous  n'avons  pas  montré  enfin  jusqu'à 
quel  point  nous  redoutions  Tabus,  soit  de  la  force^ 
soit  du  nombre^  quand  nous  avons  déclaré  supérieurs 


i 


236  hk   LIBERTÉ 

au  droit  même  des  majorités  et  absolument  invio- 
lables : 

La  liberté  de  la  presse, 

La  liberté  de  conscience, 

La  liberté  d'association, 

Le  droit  de  réunion, 

Le  droit  au  travail  ? 

Notre  profession  de  foi,  la  voici  en  quelques  mots  : 

1*  Notre  idéal  est  Tétat  de  société  dans  lequel,  cha- 
cun ayant  le  pouvoir  d'exercer  complètement  toutes 
ses  facultés  et  de  satisfaire  pleinement  tous  ses  be- 
soins, jouirait  de  la  plus  grande  somme  de  liberté  qui 
se  puisse  concevoir  ; 

2°  Convaincu  que  cet  idéal  diffère  trop  de  l'organi- 
sation actuelle  de  la  société  pour  être  réalisé  immé- 
diatement, nous  avons  proposé  des  mesures  transi- 
toires propres,  selon  nous,  à  y  conduire  progressive- 
ment et  sans  secousse  ;  mais  ces  mesures,  nous  n'en- 
tendons pas  qu'on  les  impose.  Elles  appartiennent  à  la 
discussion  :  que  Topinion  publique  les  juge,  et  que 
l'opinion  publique,  s'exprimant  au  nom  du  suffrage 
universel,  les  rejette  si  elle  les  croit  mauvaises  ou  les 
adopte  si  elles  les  croit  bonnes.  Voilà  ce  que  nous  de- 
mandons et  nous  n'avons  jamais  demandé  autre 
chose. 

La  liberté!  àh  !  qu'on  la  définisse  donc  une  fois 
pour  toutes;  qu'on  ne  la  sépare  pas  de  l'égalité  et  de 
la  fraternité,  ses  divines  compagnes;  qu'on  recon- 


la'  liberté  237 

naisse  qu'elle  doit  exister  pour  tous,  pour  tous  sans 
exception,  sous  peine  de  n'exister  pas...,  et  alors 
nous  osons  afârmer  que  jamais  homme  sur  la  terre  ne 
porta  plus  loin  que  nous  Tamour,  le  culte,  la  passion 
de  la  liberté. 


â 


n 


LA  MALADIE  DE  BAIBES 


PnUy  le  sa  luin  1S70. 


Je  suis  atiprès  de  Barbés. 

Avànt*hieri  Je  recevais  à  Londres^  de  M.  Caries,  son 
neveu,  une  lettre  qui  disait  : 

«  Depuis  mon  dernier  bulletin,  Tétat  de  notre  cher 
malade  a  été  tel,  qu'il  m'eût  été  impossible  de  vous 
donner  tin  peu  d'espoir.  La  maladie  de  cœur  a  &it 
des  progrès  menaçants.  L'enflure  des  pieds  a  gagné  les 
jambes.  Les  genoux  sont  engorgés.  Depuis  une  se- 
maine, pas  un  moment  de  calme  sommeil.  Tantôt  le 
cœur  bat  à  rompre  la  poitrine,  tantôt  il  s'arrête 
comme  anéanti.  A  des  crises  nerveuses  qui  ont  les 
apparences  d'un  redoublement  de  vitalité,  succède  une 
prostration  efDrayànte.  Toute  la  famille  est  ici.  Le  lan- 
gaj^e  des  médecins  nous  épouvante  et  nous  accable...! 


240  LA   MALADIE   DE   BARBES 

Je  tremblais  de  ne  pas  arriver  à  temps.  Mais  enfin 
j'ai  pu  le  voir;  j'ai  pu  serrer  une  fois  encore  sa  vail- 
lante main  ;  j'ai  pu  lui  dire  une  fois  de  plus  ce.  qu'il  y 
a  pour  lui  dans  mon  âme  d'affection  profonde  et  de 
respect  douloureux.  Quelle  existence  que  la  sienne  ! 
Quel  martyre  prolongé  !  Après  le  combat,  la  prison; 
puis  Texil  ;  puis,  dans  l'exil,  une  maladie  implacable  ; 
et,  au  milieu  d'incessantes  tortures  physiques,  cette 
torture  morale  :  la  spectacle  de  la  patrie  abaissée,  de 
la  France  asservie  ! 

Et  le  voilà  qui  se  meurt,  avant  que  la  France  ait 
repris  possession  d'elle-même,  avant  que  la  patrie  se 
soit  relevée  !  11  se  meurt;  et  quand  cette  lettre  vous 
parviendra,  peul-étre  ne  nous  resterat-il  plus  de  lui 
que  ce  qui  ne  meurt  pas  :  le  souvenir  d'une  vie  ma- 
gnanime. 

Ils  ne  sont  en  effet  que  trop  visibles  \ts  ravages  des 
maux  dont  il  a  souffert  durant  tant  d'années.  Son 
âme,  on  la  voit  encore  tout  entière  dans  ses  yeux  fer- 
més à  demi  ;  mais  quelle  altération  dans  les  traits  de 
ce  fier  et  doux  visage  I  L'actif,  l'infatigable  com- 
battant des  jours  où,  en  France,  la  justice  avait  des 
soldats,  est  condamné  maintenant  à  une  immobilité 
presque  absolue.  Sa  haute  et  noble  intelligence  no 
peut  plus  se  faire  jour  que  par  quelques  paroles  entre- 
coupées, dites  avec  un  tel  effort  qu'on  a  peur  d'eu- 
tendre  sa  voix  —  cette  voix  brisée  dont  ceux  qui  l'ont 
entendue  n'oublierontjamais  le  charme  lndéâniss;ible. 


Là  MALADIE  DE   BARBES  241 

Mais  elles  annoncent,  cas  paroles  entrecoupées,  un 
esprit  qui  n'a  rien  perdu  de  sa  sève  et  de  sa  vigueur, 
une  raison  supérieure,  une  sérénité  indomptable,  une 
âme  enfin  habituée  à  gouverner  souverainement  le 
corps. 

Ai-je  besoin  d'ajouter  que  j'aitrouvé  Barbes  pen- 
sant, comme  toujours,  à  la  France,  s'inquiétant  d'elle, 
d'elle  surtout  ?  A  la  France  se  rapportaient  le  peu  de 
mots  qu'il  lui  a  été  possible  de  murmurer;  et  s'il  se 
croyait  encore  capable  de  se  sacrifier  utilement  pour 
elle,  cotte  idée  le  réconcilierait  avec  la  vie.  Mais  à 
ceux  qui  sont  jeunes,  à  ceux  qui  ont  vigueur  et  santé, 
à  ceux  qu'éclaire  l'expérience  des  fautes  commises 
par  nous  et  à  qui  échoit  l'héritage  de  leur  dévouement, 
Barbes  se  fie  du  triomphe  de  la  République.  Quanta 
lui,  avec  la  modestie  et  le  désintéressement  absolu 
qui  sont  un  des  traits  caractéristiques  de  sa  généreuse 
nature,  il  a  cru  sa  tâche  terminée  le  jour  où  son  exil 
a  servi  —  ce  sont  ses  propres  paroles  —  à  interrom- 
pre la  prescription  !.,, 

C'est  donc  sans  découragement  et  sans  regret  qu'il 
se  sent  mourir.  Et  même,  la  mort,  qui  s'avance  vers 
lui,  semble,  par  je  ne  sais  quel  enchantement  mysté- 
rieux, le  séduire  et  l'attirer.  Qu'il  l'eût  contemplée 
avec  une  sérénité  parfaite,  c'était  tout  simple  de  la 
part  d'un  homme  de  sa  trempe.  La  mortl  II  est  de 
ceux  qui  sont  nés  pour  ne  pas  la  craindre  ;  il  l'avait 
abordée  au  pied  de  l'échafaud,  et  il  y  avait  longtemps 

31 


à 


243  LA  Maladie  de  barbes 

qu'il  était  entré  en  familiarité  avec  elle.  Mais  le 
dirai-je  ?  Il  m*a  semblé  qu'en  la  voyant  venir,  il  ne 
pouvait  se  défendre  d'un  sentiment  de  joie. 

Une  seule  chose  le  trouble  :  Tépreuve,  la  poignante 
épreuve  du  dernier  adieu.  Car  ils  sont  tous  là^  autour 
de  rbéroïque  malade,  les  membres  de  son  héroïque 
famille  :  son  frère  ;  son  neveu,  Caries  Barbes  ;  le  mari 
de  sa  nièce,  M.  Fages,  et  ces  deux  anges  de  dévoue- 
ment, sa  nièce,  sa  sœur.  Ohl  qu'il  est  doux,  et, 
dans  certaines  circonstances,  qu'il  est  poignant  d'être 
aimé  ainsi  1 

Je  voudrais  pouvoir  raconter  tout  ce  qui,  dans  cette 
visite,  hélas  I  trop  courte,  m'a  frappé  et  m'a  ému. 
Mais  n'y  a*t-il  pas  des  choses  qu'on  risque,  en  les  pu- 
bliant, de  profaner? 

Une  indiscrétion,  cependant;  et  que  la  faute  en  soit 
à  moi,  sll  y  a  faute» 

Un  des  plus  alarmants  symptômes  de  l'état  de  notre 
ami,  c'est  sa  répugnance,  presque  invincible,  à  pren- 
dre une  nourriture  quelconque,  bien  que  celle  qui  lui 
est  offerte  soit  très  légère,  ne  se  composant  que  de 
laitage  et  de  fruits.  Combien  il  importe  de  vaincre 
cette  répugnance,  vous  le  devinez.  Eh  bien,  hier,  au 
moment  où  j^embrassais  Barbes,  sa  nièce^  profitant  de 
l'émotion  que  lui  causait  ma  visite  à  la  fois  inattendue 
et  attendue,  me  mit  dans  les  mains  une  tasse  de  lait. 
Je  ne  compris  pas  d'abord  ce  que  cela  signifiait  ;  mais 
un  signe  me  mit  tout  de  suite  au  courant.  Avec  cet 


LA  MALADIE  DE  BARBES  243 

admirable  instinct  des  femmes  qui  est  Tinfaillibilit^ 
même,  madame  Fages  ayait  calculé  que  Barbés,  en  un 
pareil  moment,  ne  refuserait  pas  une  tasse  de  lait, 
présentée  par  moi.  Ah  I  que  c'était  bien  connaître 
rame  de  Barbés,  âme  si  douce,  si  tendre,  qu'on  se 
demanderait  comment  elle  a  pu  être  si  forte,  n'était 
cette  loi  de  nature  qui  enveloppe  la  force  dans  la 
bonté  ! 

Notre  ami  François-Victor  Hugo  vous  a  traHS- 
mis  la  navrante  dépêche  :  t  Plus  d'espoir  I  >  Moi  j'es- 
père encore.  Lorsque,  il  y  a  environ  deux  heures,  j'ai 
quitté  Barbés,  il  était  calme,  sans  trop  d^abattement. 
La  nuit  avait  été  moins  mauvaise  qu'à  l'ordinaire. 
S'il  pouvait  reprendre  à  la  vie  I  Et  pourquoi  non  ?  Les 
arrêts  funèbres  de  la  science  sont-ils  donc  sans  appel? 
Il  a  tant  souffert,  qu'an  dédommagement  lui  est  dû 
par  la  destinée.  Puisse  la  France  devenir  libre  avant 
que  ce  grand  cœur,  où  elle  a  occupé  une  si  large 
place,  ait  tout  à  fait  cessé  de  battre! 


FUNÉRAILLES   DE   BARBES 


Prononcé  le  22  juin  1870 


«  Ils  D'échouent  point,  ceux  qui  tombent  pour  une 
cause  juste;  car  ils  ajoutent  à  la  masse  des  pensées 
profondes  qui  conduisent  le  monde  à  la  liberté.  » 

Ces  belles  paroles  de  lord  Byron,  Barbes  les  avait  en 
mémoire,  la  veille  du  jour  où  il  était  attendu  sur 
jPéehafaud. 

C'est  qu'en  effet,  pour  les  amis  de  la  justice,  le 
succès  se  compose  de  défaites,  dont  chacune  prépare 
la  victoire  définitive  de  la  vérité  sur  Terreur,  du  bien 
sur  le  mal. 

Des  amis  delà  justice  on  peut  dire,  par  une  appli- 
cation détournée  d'un  mot  fameux  de  Pascal  :  t  Ils  sont 
plus  forts  que  ceux  qui  les  tuent,  parce  qu'ils  savent 
pourquoi  ils  meurent  et  que  ceux  qui  les  tuent  ne  le 
savent  pas.  0 


246  FUNÉRAILLES  DE   BARBES 

Les  rois,  lorsqu'ils  ont  mis  Uur  couronne  sur  leur 
tète;  les  ministres,  lorsquHs  ont  placé  leur  signature 
au  bas  d'un  décret;  les  diplomates,  lorsqu'ils  ont  bien 
intrigué  autour  d'un  tapis  vert;  les  traîneurs  de  sabres 
lorsqu'ils  ont  bien  traîné  ces  sabres  dans  le  sang,  se 
croient  des  puissances.  Risible  orgueil  I  Ils  ignorent 
que  c'est  la  pensée,  et  elle  seule,  qui  mône  le  monde  ; 
ils  ignorent  que,  bien  souvent,  les  vivants,  lorsqu'ils 
s'imaginent  commander,  ne  font  qu'exécuter  sans  les 
comprendre  les  ordres  silencieux  de  certains  grands 
morts.  Les  vrais  puissants  de  la  terre,  ce  sont  ceux 
dont  les  idées  créent  les  choses  de  l'avenir  ;  ceux  dont 
l'esprit  façonne,  longtemps  à  l'avance,  la  vie  des  géné- 
rations futures;  eeux  qui,  par  la  parole  ou  l'exemple, 
élèvent  le  niveau  de  l'âme  humaine.  Oui,  ceux-là  sont 
les  vrais  puissants  de  la  terre.  Je  sais  tel  apôtre  du 
drmt,  tel  martyr  du  droit,  qui  gouverne  plus  réelle- 
ment les  hommes  du  fond  de  son  tombeau,  que  le  pre-^ 
mier  des  potentats  ne  saurait  le  faire  du  haut  de  son 
Mue* 

Eh  bien,  Burbés  ftit  un  âe  ces  apôtres,  un  de  ces 
Martyrs. 

A  l'âge  où  la  plupart  des  hommes  ne  s'occupent  que 
de  leurs  plaisirs^  d'une  fortune  à  acquérir  &a  à  aug- 
iBenter,  de  leur  carrière,  comme  on  dit  •—  ce  qui  l'ab* 
serba  tout  entier,  lui,  ee  fut  le  ^ectaele  de»  douleurs 
èm  painmy  qui  deirinreni  aastttôi  ses  propres  don- 
leurs.  Il  vit  au-dessous  de  l'oisiveté  repue  le  travair 


ik 


FUNÉRAILLES  DE  BARBES  247 

affamé;  aQZ  «Kh  tout -«  aux  autres»  rien.  Il  rit  la 
société  diyk^»  selon  rexpresstou  si  amàrement  spiii* 
taelle  et  si  sMeusement  légère  de  Ghamfort,  eu  gens 
qui  ont  plus  de  dîners  que  d*appétit  et  gœs  qui  ont 
plus  d'appétit  que  de  dîners.  Et  ee  tableau  révolta  son 
âme  altérée  de  )ttstice.Il  se  demanda  si  un  ordre  sodal 
qui  consacrait  un  parrtl  partage  était  bieft  le  dernier 
mot  de  la  j^losophie^  le  dernier  mot  de  la  merale,  le 
dernier  mot  de  la  science.  On  lui  parlait  de  liberté; 
mais  il  ne  vous  comprit  pas»  ce  grand  coeur  intelligent, 
à  liberté  des  meurt-de-faim,  liberté  des  ra-nu-pieds, 
liberté  des  paralytiques  à  qui  l'on  accenrde  le  droit 
d'être  ingambes,  liberté  de  ceux  qui  plient»  dès  leur 
naissance,  sous  la  misère,  lourd  fardeau,  et  auiquels 
on  crie  :  courez  1  le  prix  de  la  course  est  aux  «filet  ! 
Ce  qif  il  comprit,  c'est  que  la  liberté  sans  l'égalité  e«t 
un  leurre»  et  la  liberté  saâe  la  fralenrtté  m  mrm 
enïel.  Il  consulta  l'histoire;  et  la  Sktp^tmM  âw  ^«Mm 
liât  M  apparut  eoniBe  le  âèrékfpêmmft,  f^-mm 
moins  procbain  maie  inéf  HâMe^  êiÊ  ff^tt^ê  ffoU  «H^H 
mis  fin  à  resdaTsge  et  M  ser^^ge.fafeftfl»  f'fi(Mf^ftttm, 
détrdner  le  inefMMgey  Aétrs^»  U  itA^ëi  éirflU^ 
possible?  BirM#  m  péfmtàéà  éptë  «^HêH  pmflM^f 
puisque  c'était  )ttst# '^  H  ii  féHftHl;  ffffHf  UfH^  t^^tté 
déreloppement  de  leurs  fbtmitM  tnéfHftim^^  U  ^mUlli 
pour  tous  l'égale  satisbetion  de  Murs  ^mm^^  tkitUM*: 
Hais  comme  il  ne  se  dissimulait  pM  eemMM  >»  fMh 
sation  d'un  semblable  idéal  était  dlfMk  es  ^u'^iit 


248  FUNÉRAILLES   DE   BARBES 

exigeait  d'efforts,  et  ce  qu'elle  commandait  de  sacri- 
fices, il  éleva  son  dévouement  à  la  hauteur  de  cette 
généreuse  conception,  et  il  offrit  en  holocauste  au 
peuple.  qu*il  brûlait  d'affranchir,  sa  jeunesse,  sa  for- 
tune, sa  liberté,  sa  vie. 

C'est  ainsi  qu'en  lui  le  penseur  engendra  le  soldat. 

Une  rénovation  sociale  fondée,non  sur  l'iramolation 
du  droit  individuel  au  droit  social,  mais,  au  contraire, 
sur  le  développement  du  droit  individuel  par  le  droit 
social,  c'est-à-dire  sur  la  force  de  tous  employée  à 
rendre  effective  et  réelle  la  liberté  de  chacun,  voilà  ce 
qu'il  avait  en  vue,  voilà  ce  qu'il  nomma  «  la  souverai- 
neté du  but;  »  et  le  seul  moyen  de  l'atteindre  lui  pa- 
raissant être  la  République,  il  fut  républicain. 

Croire  que,  dans  ion  ardente  guerre  au  gouverne- 
ment de  Louis-Philippe,  il  ne  songeait  qu'à  renverser 
les  quatre  planches  lecouvertes  d'un  morceau  de  ve- 
lours qu'on  appelle  trône,  ce  serait  prendre  bien  mal 
la  mesure  do  son  intelligence  et  méconnaître  singuliè- 
rement la.  portée  de  ses  aspirations  !  Elles  montaient 
bien  plus  haut. 

Mais  il  mit  au  service  de  sa  pensée  un  si  éclatant 
courage;  il  y  avait  dans  les  allures  de  son  dévouement 
et  dans  le  fceulasfect  de  sa  personne  quelque  chose  qui 
rappelait  d'une  manière  si  frappante  les  anciens  preux, 
qu'aux  yeux  des  observateurs  superficiels,  le  philo- 
sophe disparut  en  lui  derrière  le  chevalier.  Ils  crurent 
avoir  tout  dit  en  rappelant  le  Bayard  de  la  démo- 


FUNÉRAILLES   DE   BARBES  249 

cratie.  Il  en  fut  le  Bayard  sans  doute  ;  mais,  si  je  puis 
m'exprimer  ainsi,  le  Bajard  méditatif. 

Autre  trait  caractéristique  de  cette  noble  nature  :  si 
jamais  homme  eut  à  un  haut  degré  le  sentiment  du 
cosmopolitisme  et  de  la  solidarité  humaine,  ce  fut 
Barbes.  A  quel  peuple  opprimé  n'aurait-il  pas  offert 
avec  joie  tout  ce  qu'il  avait  de  sang  dans  les  veines  ? 
Le  23  mars  1863,  en  proie  déjà  à  cette  terrible  ma- 
ladie de  cœur  qui  vient  de  nous  i'enlever,il  m'écrivait, 
d'une  plume  désespérée  :  <c  Moins  malade,  je  serais 
f  allé  me  faire  tuer  en  Pologne.  Mais  le  moyen  d'aller 
«  recevoir  un  coup  de  fusil  à  quatre  cents  lieues  d'ici, 
«  lorsque  je  puis  à  peine  faire  quelques  pas  sans  re- 
«  courir  à  mon  flacon  d'éther?  »  Seulement,  chez 
Barbes,  le  cosmopolitisme,  loin  d'avoir  une  existence 
distincte,  se  confondait  avec  un  violent  amour  de  la 
patrie  et  en  faisait  en  quelque  sorte  partie  intégrante. 
Son  cosmopolitisme  consistait  à  vouloir  que  toutes  les 
nations,  devenues  sœurs,  marchassent  à  la  conquête 
du  bonheur  commun  sous  la  direction  civilisatrice  de 
la  France,  à  laquelle  Barbes  attribuait  une  sorte  de 
mission  divine,  lui  réservant  le  droit  des  grandes  ini- 
tiatives et  la  gloire  des  grands  dévouements.  La  lettre 
citée  plus  haut  disait  :  «  Hélas  1  Tinsurrection  de  ces 
«  pauvres  Polonais  est  venue  trop  tôt  ou  trop  tard 
«  pour  moi,  et  trop  tôt  aussi  pour  l'héroïque  nation 
«  qui  va  de  nouveau  être  accablée,  parce  que  la  Répu- 
€  blique  française  n'est  pas  là  pour  prêter  force  au 


250  FUNÉRAILLES  DE  BARBES 

<  droit;  »  et  encore:  «  Je  ne  vis  pluâ  qa*à  condition 
«  de  ne  faire  aucun  acte  de  vie  humaine,  et  il  est  triste 
«  de  prolonger  ainsi  son  existence,  lorsque  notre  chère 
c  et  pauvre  patrie  sembla  n'exister  qu'à  condition  de 
c  ne  iaire  aucun  acte  de  France.  » 

Aucun  acte  de  France  I  Le  mot  est  étrange;  mais 
combien  cette  étrangeté  même  accuse  avec  énergie  le 
genre  de  sentiment  qui  Ta  dicté  I 

Le  fait  est  que  Barbes  aimait  la  France  avec  une 
passion  dont  on  peut  dire  qu'elle  fut,  avec  Tamour  du 
peuple,  la  passion  dominante  de  sa  vie.  De  là  son  inapti* 
tode  à  oublier  le  mal  que  nous  avait  ùAi  la  longue  riva- 
lité de  l'Angleterre.  De  là  l'accablement  où  le  jetèrent, 
après  Sadowa,  les  agrandissements  de  la  Prusse  sous 
les  auspices  d'un  roi  despote.  De  là  aussi  les  inquiétudes 
exprimées  dans  ce  passage  d'une  de  ses  lettres  :  c  Qui 
«  sait  si,  dans  25  ans,  les  Anglo-Saxons  d'Amérique  ne 
«  seront  pas  cent  millions  d'hommes  ?  Que  deviendra, 
c  en  face  de  cette  agglomération,  notre  pauvre  petite 
«  France  que  Ton  ne  veut  pas  même  étendre  jusqu'au 
«  Rhin  ?  Le  monde  serait-ii  donc  aux  Anglais  ?  Et 
€  Tavenir  n'aura-t-il  qu'un  tombeau  pour  la  nation 
€  qui  fit  la  Révolution,  pour  la  patrie  du  dévouement 
s  et  de  l'égalité, de  Jeanne  d'Arc  et  du  socialisme?  »> 

J'ai  prononcé  le  nom  de  Jeanne  d'Arc;  pas  de  nom 
qui  revint  plus  souvent  sur  les  lèvres  de  Barbes;  pas 
de  nom  qui  se  retrouvât  plus  naturellement  sous  sa 
plume.  Il  ne  parlait  d'elle  qu'avec  attendrissement.  Il 


FUNÉRAILLES   DE   BAUBès  251 

associait  le  souvenir  de  cette  sublime  fille  du  peuple 
à  tous  ses  élans  d'enthousiasme.  C'était  comme  sa 
vierge  Marie  à  lui,  et  Ton  eût  dit  qu'il  lui  avait  con- 
struit une  chapelle  au  fond  de  son  cœur.  Avec  quel 
orgueil  il  s'écriait  un  jour  :  «  Il  est  possible  que  d'au- . 
«  ires  nations  aient  produit  d^aussi  grands  hommes 
«  que  la  nôtre.  Mais  quelle  autre  nation  jusqu'à  pré- 
c  sent  s'est  montrée  capable  de  produire  une  femme 
«  de  génie  comme  George  Sand,  et  une  sainte  comme 
«  Jeanne  d'Arc?  »  Ai-je  besoin  d'expliquer  ce  culte 
de  Barbes  pour  Jeanne  d'Arc  ?  Elle  avait  sauvé  la 
patrie  ! 

Et  quand  on  songe  que  l'homme  qui  aimait  la  France 
au  point  de  faire  tenir  dans  cet  amour  celui,  bien  vaste 
pourtant  et  bien  profond,  qu'il  éprouvait  pour  l'hu- 
manité, s'est  condamné  à  vivre  loin  d'elle,  et  que  c^est 
là,  là,  dans  une  fosse  creusée  sur  une  terre  étrangère, 
qu'il  a  voulu  dormir  le  sommeil  dont  on  ne  se  réveille 
plus! 

Car  c'était  aussi  un  exilé  volontaire  que  Barbes.  Que 
dis-je,  volontaire?  Est-il  donc  un  exil  plus  forcé  que 
celui  qui  est  décrété  par  la  conscience  ?  Ah  !  vous  ne 
soupçonnez  pas,vous  ne  savez  pas  ce  que  contient  d'an- 
goisses le  regret  de  la  patrie  absente,  vous  qui  croyez 
qu'il  y  a  des  exilés  volontaires  I  Les  républicains, 
qu'on  nomme  tels,  obéissent,  il  faut  qu'on  le  sache, 
à  un  souverain  dont  le  trône  est  au  fond  d'eux- 
mêmes,  et  dont  les  ordres  sont  d'autant  plus  difficiles 


i 


252  FUNÉRAILLES  DE   BARBES 

à  éluder,  qu'ils  s'imposent  invinciblement  au  respect 
des  cœurs  qu'ils  déchirent! 

On  n'approfondira  jamais  ce  qu'a  été  pour  Barbes 
ce  long  exil,  que  lui  ont  rendu  si  douloureux  d'into- 
lérables souffrances  physiques,  l'idée  de  Ja  patrie  cour- 
bée sous  un  maître,  et  le  froissement  d'une  âme  sur  la- 
quelle les  affections  de  famille  avaient  tant  d'empire  ! 
Qu'elles  sont  touchantes  et  qu'elles  le  peignent  bien, 
les  lignes  qui  suivent  :  a  Je  veux  épargner  à  ma  sœur, 
a  à  mon  frère,  la  peine  de  mes  derniers  instants.   Je 
f  n'ai  laissé  dans  mon  logis  de  là-bas  que  des  souve- 
«  nirs  de  force  et  de  jeunesse,  qu'al-je  à.  gagner  de  les 
«  faire  disparaître  sous  ceux  do  mon  épuisement?  Après 
«  moi,  il  y  aurait  tel  fauteuil,  telle  place  à  table  que 
«  les  êtres  que  j'aime  ne  pourraient  regarder  sans  se 
«  dire:  t  C'est  là  qu'il  s'asseyait;  là  qu'il  a  mangé 
«  pour  la  dernière  fois  avec  nous,  près  de  nous,  et  leur 
«  cœur  se  briserait  à  ce  souvenir  !  Mort  au  loin,  il  leur 
«  semblera  que  je  suis  toujours  vivant,  i  Qu'on  me- 
sure, si  Ton  peut,  la  profondeur  d'une  souffrance  qui 
lui  faisait  redouter  la  présence  de  parents  qu'il  aimait 
comme  ils  étaient  dignes  d'être  aimés,  qu'il  aimait  du 
fond  des  entraiiles.  Mourir  au  loin,  mourir,  seul  1  Ah! 
il  pouvait  bien,  par  excès  d'affection,  ne    vouloir  pas 
franchir  la  distance  qui  le  séparait  de  son  frère,  de  sa 
sœur,  de  sa  nièce,  du  mari  de  sa  nièce,  et  de  la  char- 
mante enfant,  leur  fille  ;  mais  eux,  quelle  puissance 
au  monde  aurait  pu  les  empêcher  d'accourir,  à  la  pre- 


FUNÉRAILLES   DE   BARBES  253 

miôre  nouvelle  qui  alarmerait  leur  tendresse  ?  Aussi 
a-t-il  quitté  la  vie,  entouré  de  leurs  soins  et  comme 
enveloppé  de  leur  dévouement. 

Mais  quelle  est  donc  cette  fatalité  terrible  qui  pour- 
suit les  dévoués  ?  Louis,  le  frère  de  Barbés,  ce  frère 
dont  le  cœur  a  toujours  si  complètement  battu  à 
l'unisson  du  sien,  dont  les  traits  rappellent  les  siens, 
dont  la  voix  est  presque  la  sienne,  le  voilà  étendu  à 
son  tour  sur  un  lit  de  douleur,  dans  la  maison  mor- 
tuaire, désolé,  navré,  inconsolable  —  inconsolable  de 
n^être  pas  près  de  ce  cher  tombeau. 

Quant  aux  amis  de  Barbes,  combien  j'en  connais  qui 
seraient  ici  eu  ce  moment  fuaèbre,  si  pour  presser  sa 
main  mourante  et  raccompagner  au  champ  du  repos 
qui  dure,  il  ne  leur  avait  fallu  que  s'arracher  m  leurs 
affaires,  traverser  lainer!  Mais,  comme  Ta  écrit  l'un 
d'eux,  leur  deuil  du  moins  est  avec  nous. 

Barbes  a  été  bien  méconnu,  bien  calomnié,  par 
ceuxqui  ne  le  connaissaient  pas;  mais,  en  revanche, 
11  a  été  aimé  de  ceux  qui  l'ont  connu  comme  personne, 
peut-être,  ne  le  fut  jamais.  Et  à  cela  quoi  de  surpre- 
nant ?  Il  était  si  indulgent  aux  autres,  cet  indomp- 
table esprit  !  Elle  était  si  douce,  cette  âme  stoïque  !  Le 
sourire  avait  quelque  chose  de  si  pénétrant  sur  ces 
lèvres  austères!  O  vous  tous  qui  avez  approché  Armand 
Barbés,  vous  savez  s'il  était  possible  do  le  voir  sans 
l'aimer  !  C'était,  dans  toute  la  force  du  mot»  un  char- 
meur, que  cet  inflexible  représentant  de  l'inflexibilité 

22 


254  PtJNlklAILLBS   DB  BARBÉS 

républicaine,  que  ce  Taillant  homme,  que  ce  modèle 
des  Tertus  fortes.  Jamais  nul  ne  parla  mieux  aux  en- 
fants le  langage  qui  leur  conrenait.  Il  y  a  des  lettres 
de  lui  à  la  fille  de  sa  nièee  qui  sont  yraiment  adora- 
bles. Il  avait  des  délicatesses  de  femme.  La  dernière 
fois  qu'il  me  ftit  donné  de  le  roir  rlrant,  ému  de  Té- 
molion  que  j'éprourai  au  moment  de  lui  dire  adieu, il 
rassembla  toutes  ses  forces  pour  sourire,  et  cria  à  sa 
sœur  d'une  voix  étouffée  mais  qu'il  s'efforçait  de  rendre 
gaie  :  t  Augusta,  des  verres  ;  et  buvons  tous  à  la  Ré- 
publique 1  »  C'est  ce  que  nous  fîmes,  et  ce  que  lui-même 
essaya  de  fttire,  en  se  donnant  un  air  joyeux.  Hélas  ! 
j'y  fus  trompé,  tant  je  tenais  à  me  tromper  sur  son 
état  !  Je  crus  à  un  retour  possible  de  la  vie.  Mais  non  : 
c'était  un  admirable  artifice  de  l'amitié.  Il  voulait 
consoler,  rassurer  ceux  qui  pleuraient  &  cause  de 
loi! 

Encore  un  mot  ;  quelque  valeur  Intrinsèque  qu'on 
attribue  aux  conceptions  métaphysiques,  elles  ont,  en 
tout  cas,  cela  d'important  qu'elles  indiquent  la  pente 
générale  de  notre  esprit,qu'elles  sont  comme  la  contre- 
épreuve  de  nos  sentiments  les  plus  intimes.  £h  bien, 
dans  sa  dernière  lettre,  Barbes  m'écrivait  :  «  Tu  éprou- 
a  verasune  peine  bien  vive  si  je  meurs.  Car  tu  auras 
«  un  ami  de  moins  dans  ce  monde.  Je  voudrais  que  le 
«  système  de  Jean  Reynaud  fût  vrai,  pour  qu'il  nous 
«  fût  donné  de  nous  revoir  ailleurs.  »  Ces  quelques 
lignes  donnent  la  clef  des  opinions  métaphysiques  de 


FUNÉRAILLES   DE   BARBES  255 

Barbes;  elles  en  montrent  la  source.  C'était  ce  qu*il  y 
avait  en  lui  d'affectueux  et  de  tendre  qui  le  faisait 
croire  à  l'immortalité  de  Tâme  en  lui  rendant  insup- 
portable ridée  des  séparations  absolues,  déflnitiyes. 
Là  était  le  secret  de  sa  foi  dans  la  permanence  de  Tétre, 
dans  la  continuité  de  son  développement  progressif, 
dans  l'existence,  disait  Barbes  lui-même,d*une  échelle 
sublime  de  Jacob,  appuyée  sur  la  terre  et  montant, 
sans  finir  jamais,  de  sphère  en  sphère  et  d^astre  en 
astre. 

Du  reste,  dans  quel  moment  mieux  que  dans  celui* 
ci  pourrait-on  être  porté  à  admettre  l'idée  de  la  dn- 
rée  éternelle  ?  quoi  !  Ce  qui  fut  Armand  Barbés  il  y  a 
quatre  jours  à  peine,  ne  serait  plus  aujourd'hui 
qu'un  peu  de  ponssière  l  Pour  moi,  je  ne  saurais  y 
souscrire.  Barbés,  au  revoir,  au  revoir  I  Pour  les 
hommes  d'élite  surtout,  pour  les  grands  hommes^  dont 
aucun  ne  fut  meilleur  que  toi,  la  mort  est  une  porta 
ouverte  sur  l'immortalité. 


LA  QUESTION  DES  FEMMES 


Publié  le  13  juin  1872. 


I 


Quand  on  réfléchît  que  la  femme  est  ia  source  de  la 
vie,  l'âme  de  la  famille,  Télément  générateur  et  con- 
servateur de  la  race  humaine,  on  s'étonne  que  la  con- 
dition des  femmes  ne  soit  pas  Fobjet  de  préoccupations 
plus  générales,  plus  vives.  Et  i'étonnement  redouble, 
quand  on  songe  qu'il  s*agit  ici  de  la  destinée  de  l'être 
humain,  —  oui,  de  l'être  humain;  car  l'être  humain 
n'est  ni  l'homme  ni  la  femme  :  il  est  les  deux. 

Mais,  hélas  !  il  n'est  que  trop  vrai  :  «  Sur  beaucoup 
de  questions,  à  cette  heure,  les  gouvernants  sont  en 
retard.  »  Ils  sont  en  retard  sur  l'amnistie,  attendue  par 
nous  depuis  si  longtemps  tt  avec  une  si  douloureuse 
impatience.  Ils  sont  en  retard  sur  la  nécessité  d'en  fi- 
nir arec  la  peine  de  mort^  question  à  laquelle  des  ajour- 


258  LA   QUESTION   DES    FEMMES 

nements  successifs  disputent  la  lumière  d'un  débat 
public,  et  qui  figure  inutilement  à  l'ordre  du  jour, 
pendant  que  «  Téobafaud  sévit  »  !  Ils  sont  en  retard 
sur  bien  d'autres  questions  encore  !  L'émancipation 
civile  des  femmes  est  du  nombre. 

Je  ne  rechercherai  pas  jusqu'à  quel  point  l'orageuse 
existence  de  la  place  publique,  la  mêlée  des  combats 
parlementaires,  le  bruit  et  l'agitation  de  la  politique 
militante  sont  incompatibles  avec  les  fonctions  par- 
ticulières qui,  en  dehors  de  toute  convention  sociale, 
semblent  assignées  à  la  femme  par  son  organisation 
même  ;  je  n*examinerai  pas  si  ceux-là  ont  tort  ou  rai- 
son qui,  tout  en  admettant  cette  incompatibilité  d'une 
manière  générale,  veulent  qu'on  laisse  à  la  nature  le 
80ia  d'«n  déterminer  les  effets  et  demandent  que  -des 
r^lements  faits  de  main  d'hommes  ne  soient  pas  ar- 
bitrairement et  artiâciellement  substitués,  pour   la 
&mme^  à  ia  loi  naturelle  des  vocations  et  des  a^^ti^u- 
des  :  de  quelque  façon  que  l'avenir  doive  résoudre  ua 
problème  dont  de  graves  considérations  font  redouter 
à  de  fort  bons  esprilâ  Ja  solution  immédiate,  ce  n'est 
pas  celui  qui  était  posé  par  les  promoteurs  du  banquet 
d'avant-bier, 

L'toancipatioQ  cîmle  des  femmes ,  voilà  Tœuvi^ 
l^r  laquelle  ils  iBvoquaieot  le  concours  des  esprits 
élevés  et  des  âmes  'généreuses.  Leur  appel  sera  en- 
tendu% 

<Q|]e>  éàVÊ  i'état  de  êM  moanm^  et  ea  vertu  de  eao- 


LA.  QUESTION   DES   FEMMES  259 

se^  qtt^  j  anali^^Ferai  plu6  loln^  toutes  Jes  femm^  ne 
«eûtent  pais  ia  pesanteur  du  joug  légal  forgé  pourries, 
et  même  que  plusieurs  Tignorent,  soit  ;  maid  combien 
le  connaissent,  «t^&souAr^t,  et  eu  gémissent  i  Que 
£aut-il  de  plus  poar  qu*oQ  le  brise  ?  Comme  M.  John 
StuartMillTa  très  bien  faitobser^er,  ionsqa 'un  homme 
âe  marie,  la  loi  n'exige  pas  de  lui  la  preure  qa'il  est 
parfaitement  digne  d'exero^r  l'autorité  absolue  dont 
elle  rinFestit*  Celte  autorilé,  elle  la  deone  d'avance 
à  tous  les  maris,  saos condition,  sans  distinction  { elle 
la  livre  aux  natures  grosstôres  et  brutales  comme  aux 
jiatures  d'élite.;  elle  la  conâe,  chose  effi^^ayante  à  pea- 
4Kr^  au  premier  venu*  « 

Eh  biexi^  pour  peu  qu'on  fasse  le  compte  des  êtres 
vloleuts  et  penrers  qu'enfantent  les  vices  d'une  civili- 
sation imparfait^  on  aura  de  la  peine  à  comprendre 
que  le  législateur  n  ait  pas  irémi  à  la  eeule  idée  de 
consacrer,  au  p.roâtde  chacun  d'eux,  oeluide  tous  les 
despotismss  dont  l'abus  est  le  plus  diifâcile  A  répdmer 
et  le  plus  terrible»  Qu'est-ce,  en  eâet,  que  la  tyraimie 
politique,  comparée  4  cette  tyrannie  domestique  qui^ 
là  où  elle  existe,  place  continuellement  le  bourreau 
iace  Â  face  av^c  la  victime,  pénétre  dans  tous  les  dé- 
tails de  la  vie,  et,  p9>esque  toujours,  frappe  iuipuné- 
meiit,  parce  qu'elle  Chappe  dans  Tcmbre,  et  parœ  ^'il 
&ut  41a  femme,  pour  s'en  plaindre  avec  éclat,  un  ef- 
fort plus  grand  que  pour  la  subir  en  sitence? 

JL.e  point  à  considérer  n'est  donc  pas  «elni  de  isav^r 


260  LA   QUESTION   DES   FEMMES 

si  Tautorité  que  la  loi  donne  au  mari  est  toujours 
exercée  despotiquement,  mais  si  son  essence  est  d'être 
despotique. 

Interrogeons  à  cet  égard  le  Code  civil.  —  Je  l'appel- 
lerai le  Gode  Napoléon,  afin  de  le  mieux  distinguer  du 
code  de  la  Convention,  avec  lequel  il  serait  par  trop 
injuste  de  le  confondre. —  Interrogeons,  dis-je,  le  Gode 
Napoléon,  et  voyons  ce  qu'il  répondra. 

En  échange  de  la  protection  qui  lui  est  due  par  son 
mari,  la  femme  lui  doit  obéissance. 

La  fidélité  est-elle  un  des  devoirs  mutuels  des  époux? 
Nul  doute  à  cela,  répond  le  Code  Napoléon.  Mais  ad- 
mirez de  quelle  manière  il  comprend  la  réciprocité  de 
cette  obligation  suprême!  Pour  la  femme  adultère, 
trois  mois,  six  mois,  un  an,  deux  ans  de  prison.  Pour 
le  mari  adultère,  quelques  cents  francs  d'amende.  Au 
mari,  si  sa  femme  est  infidèle,  le  droit  de  demander 
la  séparation  de  corps  ;  à  la  femme,  si  son  mari  la 
trompe,  nul  droit  correspondant,  à  moins  qu'il  n'ait 
c  tenu  sa  concubine  dans  la  maison  commune ,  »  et 
ajouté  ainsi  la  souillure  du  lit  conjugal  à  la  violation 
de  la  foi  jurée. 

Trouvez  donc  étrange,  après  cela,  que  la  société, 
inexorable  pour  les  faiblesses  de  la  femme,  ait  des  tré- 
sors d'indulgence  pour  les  désordres  du  mari  !  L'opi- 
nion est  si  pou  disposée  à  lui  faire  un  crime  de  ses 
galanteries)  et  il  le  sait  si  bien,  qu'il  s'en  fait  gloire. 
Ses  infidélités  !  ne  les  appelle-t-on  pas  des  con-- 


LA   QUESTION   DES   FEMMES  261 

quêtes  f  Mais  malheur  à  la  femme  qui  succombe,  si  sa 
faute  cesse  d'être  un  secret  !  La  voilà  irrévocablement 
perdue.  Les  femmes  se  détournent  d'elle  avec  insulte 
et  dédain,  quelques-unes  avec  pitié.  Les  hommes  sa 
croient  autorisés  à  l'assiéger  de  leurs  plus  insolents 
hommages.  En  butte  à  la  fois  au  mépris  qui  la  fuit  et 
au  mépris  qui  la  poursuit,  c'est  à  peine  si  toute  une 
vie  de  repentir  et  de  vertus  sera  pour  elle,  aux  yeux 
du  monde,  Texpiation  d'une  heure  d'égarement  ! 

Or,  n'oublions  pas  que  c'est  la  loi  ici  qui  enseigne 
à  l'opinion  TiDjustice. 

Et  que  fait-elle  du  mariage,  cette  loi  ?  Une  ehaîne. 
Ài-je  besoin  de  dire  pour  qui  ? 

Dans  quelque  pays  qu'il  plaise  au  mari  d'aller,  dans 
quelque  lieu  qu'il  lui  prenne  fantaisie  d'habiter,  fût-ce, 
écrivait  Pothier,  dans  un  lieu  infecté  de  la  peste,  sa 
femme  est  obligée  de  le  suivre. 

Qu'elle  ne  s'échappe  pas  de  la  maison  conjugale  !  Elle 
risquerait  d'y  être  ramenée  de  force  par  les  huissiers 
et  les  gendarmes. 

La  femme,  ester  en  jugement  sans  l'autorisation  de 
son  mari  !  Allons  donc  ! 

Et  voyez  dans  quelles  inconséquences,  dans  quelle 
pitoyable  confusion  le  parti  pris  de  rabaisser  la  femme 
a  fait  tomber  les  rédacteurs  du  Gode  Napoléon.  Si  le 
droit  d'administrer  les  biens  de  la  communauté  n'ap- 
partient qu'au  mari  sous  le  régime  de  la  communauté, 
0^  n'a  pas  du  moins  refusé  à  la  fei^me  le  droit  d'^d- 


262  LA   QUESTION   DFS  FEMMES 

ministration  soias  le  régime  ooûtractuel  ou  judiciaire 
de  la  eéparation  de  bien»,  soub  le  régime  dotal  à  Tégard 
des  parapheruauSL,  et  même  sous  les  deux  autres  ré« 
gimes  &  l'égard  des  biens  réservés.  Mais  administrer 
•ans  avoir  le  droit  de  donner ,  ni  d^aliéner^  ni  d'hypo^ 
tbéquer,  ni  d'ii^uérir,  eèt-ce  possible?  Cette  difflculté 
et  la  prévision  ût^  eontroverses  qui  en  pouvaient  sortir 
n'ont  point  arrêté  les  (facteurs  du  Gode  Napoléon^  et 
la  plième  n'a  pas  tremblé  entre  leurs  doigts  lorsqu'ils 
ont  écrit  dans  rarticle  917  :  «  lia  femme,  même  non 
commune  ou  séparée  de  biens,  ne  peut  âonner>  alié^ 
ner,  hypothéquer,  acquérir  à  titre  onéreux  ou  gratuit, 
sans  le  concours  du  mari  dans  l'acte  ou  son  consente- 
ment par  écrit.  »  Tester  sans  autorisatioui  la  loi  veut 
bien  te  permettre  à  la  femme  ;  mais  toute  acquisition 
gratuite,  même  par  testament,  lui  est  interdite,  ai 
elle  n'est  autorisée.  Caractéristique  est  la  raison  qu'on 
en  trouve  dans  les  commentaires  :  il  &ut  sauver  le 
sete  féminin  de  la  tentation  de  «"avilir  ( 

Le  mari  meurt.  On  pourrait  croire  que  <Miie  qui  a 
t30û00ur«i)  Binon  A  le  rendre  riche,  du  moins  &  le  ren- 
dre heureux,  mérite  une  part  dans  sa  suocêSsion.  Dèl 
n'est  pas  l'avis  du  Code. 

Ainsi,  en  ce  qui  concerne  les  droits  et  les  devoirs 
respectif  des  époux,  la  loi  se  place  invariablement  au 
point  de  vue  de  l'infériorité  et  de  Tîncapacité  de  la 
femme. 

Et  ce  point  *é  vue  est  aussi  celui  d'où  elle  part 


La  question  d£S  feMmss  2d3 

pour  régler  les  rapports  de  la  mère  avec  ses  enfknts. 

Que  la  recherche  de  la  paternité  soit  interdite,  et 
la  recherche  de  la  maternité  permise,  on  le  comprend» 
à  la  rigueur.  La  loi  ne  permet  pas  qu'on  recherche 
la  paternité»  parce  que  c'est  un  fait  qui  échappe  à 
Tobservation»  sinon  à  la  preuve;  et  elle  permet  qu\>n 
recherche  la  maternité,  parce  que  c'est  un  fiiit  très 
observable,  et  plus  susceptible  d'être  démontré.  Mais 
puisque  la  maternité  repose  sur  des  bases  plus  cer- 
taines que  la  paternité,  il  semble  que  si,  à  regard 
des  enfants,  il  fallait  absolument  établir  un  pouvoir 
autocratique  au  sein  de  la  fttmillo,  c'est  plutôt  à  la 
mère  que  ce  pouvoir  devrait  appartenir.  C'est  le  con- 
traire qui  a  lieu. 

TITRE  IX  :  De  la  puissance  paternelle.  Et  c'est 
bien  en  effet  la  puissance  paternelle  que  le  titre  IX  a 
pour  but  de  constituer. 

Vainement  l'article  872  nous  assure-Ml  que,  Jusqu'à 
sa  majorité  ou  son  émancipation,  l'enfont  reste  sous 
l'autorité  de  ses  père  et  mère  :  ce  qu'une  pareille  com- 
munauté de  droits  a  de  dérisoire,  l'article  373  nous 
rapprend  en  ces  mots  :  «  Le  père  seul  exerce  cette 
autorité  pendant  le  mariage.  » 

Voilà  le  principe  ;  et  certes  on  ne  reprochera  pas 
au  Code  Napoléon  d'avoir  reculé  devant  les  consé- 
quences. 

L'enfant  veut-il  quitter  la  maison  commune  ;  il  n'a 
besoin  pour  cela  que  de  la  permission  du  père  :  celle 


264  LA  QUESTION  DES   FEMMES 

de  la  mère  et  les  déchirements  de  son  cœur  ne  comp- 
tent pas... 

L'enfant  donne-t-il  à  ses  parents  des  sujets  de  mé- 
contentement très  graves  ;  au  père  seul  le  droit  de 
correction,  soit  par  voie  de  réquisition,  soit  par  voie 
d'autorité.  Lui  mort,  ou  dans  l'impossibilité  légale 
d'exercer  la  puissance  paternelle,  cette  puissance 
passe  à  la  mère,  c'est  vrai;  mais,  dans  ce  cas,  elle  n'en 
saurait  faire  usage  qu'avec  le  concours  des  deux  plus 
proches  parents  paternels,  et  par  voie  de  réquisition 
seulement. 

Le  père  est  toujours  maître  d'abréger  la  durée  de 
la  détention  du  âls  qu'il  a  fait  emprisonner.  Sur  ce 
point,  le  Gode  est  formel.  Et  la  mère?  La  mère  peut- 
elle  pardonner  à  son  enfant  ?  Sur  ce  point,  le  Code  est 
muet. 

Que  dire  encore  ?  Vienne  pour  l'enfant  l'heure  du 
mariage,  il  lui  faudra,  jusqu'à  un  à^e  déterminé,  le 
consentement  de  ses  père  et  mère.  Mais  que  vaut  celui 
de  la  mère,  puisque,  en  cas  de  dissentiment,  celui  du 
père  suffit  ? 

La  mère  ne  peut  donc  rien  'par  elle-même^  en  ce 
qui  regarde  ses  enfants;  elle  ne  peut  ni  travailler  d'une 
manière  indépendante  à  leur  fortune,  ni  disputer  aux 
prodigalités  de  son  mari  leur  bonheur  à  venir,  ni  les 
retenir  auprès  d'elle,  ni  les  corriger,  ni  leur  pardon- 
ner, ni  les  marier. 

Et  maintenant,  si  Ton  se  rappelle  que  le  divorce  a 


LA  QUESTION   DES   FEMMES  265 

été  aboli  ;  que  celle  dont  le  lot  est  d'avoir  un  mauvais 
maître  est  privée  de  la  ressource  d'en  chercher  un 
meilleur  ;  que  l'indissolubilité  du  mariage  imprime  à 
la  servitude  légale  dont  le  tableau  vient  d'être  tracé, 
l'aggravant  caractère  de  la  permanence,  et  que  l'uni- 
que moyen  d'échapper  à  la  servitude  est  la  séparation 
de  corps,— triste  et  dangereux  expédient  qui  condamne 
une  femme  à  être  mariée  sans  l'être,  à  porter  le  nom 
d'une  famille  qui  n'est  plus  la  sienne,  et  à  ne  pouvoir 
retrouver  dans  le  monde  une  place  qu'elle  n'a  point 
mérité  de  perdre,  — ^on  aura  une  idée  à  peu  près 
exacte  de  la  situation  que  le  Gode  Napoléon  crée  à  la 
femme,  à  Tépouse,  à  la  mère  ! 


II 


J'ai  décrit  la  condition  légale  des  femmes  en  France, 
et  je  n'ai  pas  caché  combien  je  là  trouvais  injuste  et 
dure. 

Heureusement,  la  nature  humaine  est  soumise  à 
l'action  d'une  foule  d'influences  qui  contrebalancent, 
mitigentet  finissent  par  détruire  Tinfluence  des  mau- 
vaises lois.  Sans  cela,  les  mauvaises  lois  seraient  éter- 
nelles et  le  progrès  serait  impossible.  Le  Code  Napo- 
léon a  bien  pu,  comme  je  l'ai  dit,  mettre  à  la  disposi- 
tion d'êtres  vils  et  grossiers  une  autorité  funeste, 
mais  il  n'a  pu  faire  que  cette  autorité  fût  exercée 

23 


dd6  Là  question  DBS  FBMIlEfl 

detpetiquemeût  par  des  hommea  au  codup  iiobla  et  à 
I*osprit  délioat.  La  tyrannie  de  la  loi  expire  au  tieuU 
de  toute  maison  bien  ordonnéia.  L*affection,  la  eon^ 
flanoe  et  le  respect  qu'inspire  à  tout  honnête  mari 
celle  qu'il  admet  au  partage  de  sa  destinée,  lorsqu'elle 
est  digne  d*avoir  fixé  son  choix  ;  la  douceur  dee  soina 
journaliers  qu'elle  lui  rend,  le  oharme  des  habitude» 
de  flimiUe,  et  surtout,  en  ce  qui  concerne  les  enftmts, 
la  communauté  des  intérêts,  des  Inquiétudes,  des 
chagrins,  et  des  joies,  en  voilà  certes  plus  qu'il  ne 
faut  pour  qu'à  l'égard  d'un  pareil  ménage,  la  loi  soit 
lettre  morte .  De  là  ce  mot  dMne  femme  qui,  appre* 
nant  en  quoi  consistait  sa  situation  légale»  s'écria,  le 
sourire  sur  les  lèvres  :  f  Franchement,  je  ne  me  sa-^ 
vais  pas  si  esclave  que  cela  !  » 

Mais  le  mérite  des  institutions  se  juge  par  le  carac-^ 
tère  de  ce  qu'elles  prescrivent  ou  défendent,  non  par 
la  manière  plus  ou  moins  stricte  dont  on  les  applique^ 
Elles  sont  radicalement  vicieuses,  lorsqu'elles  laissent 
flotter  à  la  merci  des  méchants  un  pouvoir  qui,  pou^ 
être  tolërable,  a  besoin  d'être  exercé  par  les  gens  de 
bien.  Il  en  est  du  despotisme  domestique  comme  du 
despotisme  politique»  qu'on  ne  saurait  à  coup  sûr 
absoudre  en  opposant  aux  crimes  de  Callgula  et  de 
Néron  les  vertus  d'Antonin  et  de  Marc-Aurèle. 

Je  vais  plus  loin  :  Je  reconnais  que  Tautorité  ab- 
solue n'est  paSj  à  beaucoup  près,  dans  tous  les  mé- 
nages, du  côté  où  elle  a  été  mise  par  la  loi.  Au  pou-* 


^  LÀ  QUESTION  DES  FEMMES  S07 

Toir  légal  établi  contre  elles^  il  eit  des  femtntec  qui 
opposent  atec  araatage  le  pouvoir  naturel  qu'elles 
doivent  soit  à  la  supériorité  de  leur  espdt^  soit  à  la 
forée  d*un  oaraotère  indomptable,  isoit  au  suocès  de 
eés  mille  artiâced.dont  la  fatalité  d^lne  existence  dé- 
pendante suggère  et  conseille  remploi.  Mais,  outt^e 
qu'il  y  a  dans  remploi  dé  la  violence  ou  de  la  ruse 
tine  t^use  de  dépratation,  les  ftinmee  qui  (Hit  recours 
&  dès  ï&oyens  ée  ce  géâfe  pour  se  protéger  sont  pré- 
eisément  celles  qui  ont  le  Ynoiâs  beioin  de  protèotion, 
qui  quelquéfbfs  en  sont  le  moin^  dignes.  Et,  â*uti 
tXxVée  côté,  les  isïétiB  qui  se  laissent  enlever  de  b 
sorte  Tusâge  de  leur  i^UYoir  sont  en  général  cent 
qui,  dans  aucun  cas,  n'auraient  été  portés  à  en  faire 
abus.  Qu\)n  ne  cite  donc  pas  comme  Compensation 
aux  maûi  qu'entraîne  i'ass^irvissement  dès  femmes 
trop  douces  pont  résister  avec  énergie  on  trop  Bères 
ponr  ramper  Jusqu'à  la  dominalâon,  l'autorité  dont 
jouissent  oellè»  qnt  ent  hérité  diô  la  quènoullte  d'Orne 
phale  tX  de  la  tobô  de  Déjanlrè. 

Que  la  subordination  du  sexe  le  plus  faible  au  sexe 
te  pins  ftrt  soit  un  fait  ^ui  remonté,  de  siècle  en 
siècle,  Jusqu'à  Torîjgîne  connue  des  sociétés,  rien  de 
plus  Vfal.  Et  c'est  en  ôeci  surtout  que  les  exceptions 
Confirment  la  règle .  Si  nous  voyons  la  femme  reli- 
gieusement honorée  parmi  les  races  germaniques,  au 
temps  des  Anrinla  et  des  Yelléda^,  si,  pins  tard,  an 
mo^j^n  âgé,  elle  nous  apparaît  laimée  avec  respect  et 


268  LA  QUESTION   DES   FEMMES 

protégée  avec  dévouement»  dans  le  monde,  bien  res- 
serré d'ailleurs^  de  la  chevalerie,  que  nous  apprend, 
en  revanche,  Thlstoire,  je  ne  dirai  pas  des  peuplades 
sauvages,  mais  des  nations  même  les  plus  policées? 

En  Grèce>  pour  ne  citer  qu'un  exemple,  dans  cette 
Grèce  ancienne  où  la  civilisation  eut  son  berceau, 
était-ce  bien  la  femme  qu'honoraient  les  Athéniens  ? 
Non,  c'était  la  courtisane,  c'est-à-dire  la  femme  as- 
servie aux  plaisirs  de  l'homme.  Lorsque  Hypéride, 
pour  faire  absoudre  Phryné,  faisait  tomber  devant  les 
juges  les  voiles  qui  leur  cachaient  les  mystères  de  sa 
beauté,  que  signifiait  cela,  sinon  qu'aux  yeux  d'Hypé- 
ride,  comme  aux  yeux  des  juges,  le  mérite  de  la  femme 
consistait  à  charmer  le  sexe  dont  elle  n'est  pas  ? 

De  l'idée  qu'on  se  faisait  de  la  mission  des  femme« 
dans  les  temps  bibliques,  on  peut  juger  par  ce  tsAt 
qu'elles-mêmes,  à  cette  époque,  regardaient  la  stéri- 
lité comme  un  signe  de  réprobation  —  jusque-là 
qu'elles  avaient  recours,  faute  d'une  fécondité  réelle, 
à  une  fécondité  fictive,  à  une  fécondité  d'emprunt  ! 
—  c  Vous  savez  »,  disait  Sara  parlant  à  son  mari 
Abraham,  «  vous  savez  que  le  Seigneur  m'a  mise  hors 
«  d^état  d'avoir  des  .en&nts  ;  prenez  donc  ma  ser- 
<  vante,  afin  que  je  voie  si  j'aurai  des  enfants  par 
€  elle.  »  C'est  qu'en  effet  les  croyances  religieuses  de 
l'époque  des  patriarches  demandaient  que  la  race 
d'Abraham  se  multipliât  par  tous  les  moyens,  de  telle 
çorte  que  cette  parole  du  Seigneur  fût  accomplie  ; 


LA   QUESTION   DES   FEMMES  269 

r 

^  «  Je  vous  ai  établi  pour  être  le  père  d'une  multitude 
«  de  nations.  »  Voilà  pourquoi  la  destination  reconnue 
de  la  feinme,  dans  les  âges  bibliques,  n'allait  pas  au 
delà  de  ce  qu'exige  la  multiplication  de  Uespèce. 

Mais  s'il  est  une  chose  dont  on  doive  s'étonner, 
c*^st  qu'une  notion  aussi  grossière  ait  si  longtemps 
survécu  au  moment  où  elle  <ivait  sa  source,  et  que  le 
progrès  ne  Tait  pas  encore  bannie  du  domaine  de 
l'esprit  humain.  «  La  première  des  femmes  est  celle 
qui  fait  le  plus  d'enfants,  »  disait  un  jour  Bonaparte, 
mot  brutal,  bien  digne  de  son  brutal  génie  l  Car  si 
Bonaparte  n'avait  pas  pour  penser  ainsi  les  raisons 
qu'on  trouve  dans  la  Genèse»  il  en  avait  d'autres  qui 
sont  propres  aux  égorgeurs  de  peuples,  aux  meurtriers 
en  grand.  Il  leur  faut  beaucoup  d'hommes  qui  nais- 
sent, parce  qu'il  leur  faut  beaucoup  d'hommes  qu'on 

Il  n'y  a  donc  point  à  le  nier,  hélas  I  la  méconnais- 
sance des  droits  de  la  femme,  de  son  importance  so- 
ciale, de  sa  dignité,  est  un  fait  qui  a  le  double  carac- 
tère de  l'ancienneté  et  de  la  permanence.  Mais  en 
est-il  pour  cela  plus  légitime  ?  Autant  vaudrait  pro- 
clamer la  légitimité  de  l'esclavage  parce  qu'il  a  tra- 
versé toute  Thistoire,  ou  celle  du  despotisme  politique 
parce  qull  est  aussi  vieux  que  le  monde. 

Et  c'est  bien  en  vain  qu'on  chercherait  à  justiâer 
l'assujettissement  d'un  sexe  à  l'autre  par  les 
dues  différences  qui»  au  point  de  vue  itfteUt 


270  ul  question  dbs  femmes 

«K»ml,  les  difltifigtteot»  Af tut  4e  trancher  la  ^«esUon , 
U  y  «i«raU  i  examiner  ti  ees  ^UTiirencefl  ont  été  suffi- 
«amaieat  étudiées;  si  eUes  ont  pu  l^être;  6t  le  s^ce 
féminîA»  dans  «a  miUea  où  il  lui  «emt  persiit  ds  se 
déFetofiper  JilNwneiit,  eerait  tout  Jt  iait  tel  qu'il  bous 
>a|)pal!^  aiyourd'àui;  «i^  dans  te  lûlîett  où  nouis  setii- 
«leSh  ce  qu'ea  «appelle  te  «.tul^  de  te  fenuce  a'«  itoa 
«d'artifloîeli;  si  «ea  iaiftrionté  supposés  n'est  pas  te  ré^ 
«iltat  des  lois  auxq«eUes  elle  a  été  eouttitee,  4e 
l'édmaiion  iMoispt^  <et  fa«sse  «qu'on  tei  «  donnée^ 
4tt  tC6rde  eu  ses  pFéûceufyatioas  ont  été  tonfiaéesie^ps^ 
éé»atiq«ement,  d«  moule  où  de  «bonne  Iseure  <nit  «été 
Jetéesses idées;  il  y  aurait  Jt  examiner 4ri «n  repro- 
<olMn!t  e«x  ienunM  d'être  trof  peu  instruHss^  trop  mo 
•oessibles  à  ^des  influeaees  najrstîqnss,  trop  iacuptea^on" 
mMeSy  to>p  passionnées,  trop  avides  d'iteop^ages 
frivoles,  trop  absorbées  dans  le  désir  de  plaire^ltfop 
portées  à  suliorâonner  les  grandes  dioses  aiux  petites 
et  à  des  întérâts  particuliers  rintérèt  général,  tes 
faoaunes  ine  leur  neprocbent  ^as  d^étre  oe  que  tes 
jiommes  tes  ont  Mies. 

Quand  on  parte  de  ta  fmture^  on  cntblte  toujours 
jusqu'à  quel  yoînt  ^«  est  suraeptiibte  d\g(re  tnodiâée 
{MOT  les  irifKMMstMMSSs  sodetes,  par  te  direc<ten  i«.pri^ 
mée  aux  idées,  par  Tédncatii»  eN;  tes  ttsagesqu'^te 
déitmnane.  A  qwfein'un  lofù  «dtaît  devant  tet  te  vieil 
este^e  :  «  h'hÊMUnlm  eet  une  neooids  mi»t%  *>  «n 
mMMte  «Mbm  Tépondil  --^  parole  fMftndel  -^ 


mà^ 


LA  QUESTION   DES  FEMMES  271 

«  Vcns  yo«8  ttxmpea,  monBèeur,  le'est  la  premiëf^  i 
Du  reste,  que  le  sexe  dont  le  long  assemssemeût 
n'a  été,  après  tout,  que  Pappltcatioli  du  droit  du  ^lus 
^rt^  possède  des  qualités  distindives;  que  son  do- 
maine ^  et  il  n'eu  est  pas  de  plus  kmM  ^^  «oit  celui 
du  8«atiuie^t  ;  que  ^  part  ^  «t  il  n'en  est  pas  de  plus 
belle  ^^  soit  C6!l«  du  eœor  ;  que  £oa  luâueiroe  ^  et  il 
n'en  eet  fAS  de  fbaa  douce  «*^  soit  cette  q«M  s^eieroe 
par  ramoufs  (m  peut  omettre  tout  cela,  sam  qu*U  y 
ait  rien  A  en  conclure  contre  r«^alifê  des  ses«s.  De  ùe 
que  la  femme  mi«Bt  pass  ^ntblaèîfe  &  Tfacnnii)^  il  ne  «uit 
en  aucune  ftmn  quelle  nie  soit  ps^  «M  ifffwle.  St 
métne.  Cette  dissèttf^nce  <»»t  une  raison  de  pluis  pour 
qu'on  s'apj^ique  A  K^oYnjpUter  par  le  lit^re  <eon^sours  de 
la  femme  toute  <eeuTre  qui  intéresse  la  destinée  4e 
l'être  hufusin. 

C'est  ce  qu'avait  compris  <ou  du  in<4nâ  entrevu  te 
<3ode  de  *a  Oonventîo»)  ^  «uj^érie^ir,  ï»r  ce  c6*é-4à 
surfout,  au  Oe^te  «ropd^fowren.  Partant  de  œ  principe, 
que  le  mat^age  =est  uoe  asscciation  t<^ontaît^  fon^dée 
sur  ra.inour,  «et  qui  a  pour  -essence  la  liberté  -et  f  éga- 
lité, le  €ode  de  la  Contention  appelait  les  époux  : 
«  !•  à  régler  librement  les  conditions  de  leur  unten; 
^*  à  exercer  un  droit  égal  pour  l'fedminîstraHfon  de 
leurs  biens.  » 

n  -est,  je  le  suif,  un  argument  spécieux  qu'on  ap- 
pose &  la  consécration  du  prilieipe  de  Tégalilé  en  tta^ 
tière  de  marié  ge  t  c'est  celui  qui  se  ïii^  de  »a  dif*îu«*, 


i 


272  L.\   QUESTION   DES   FEMMES 

pour  les  époux,  d'arriver  à  une  décision  en  cas  de 
désaccord. 

Mais,  comme  Ta  écrit  M.  John  Stuart  Mill,  lors- 
qu'une association  industrielle  ou  commerciale  est 
formée  entre  deux  ou  plusieurs  personnes,  est-ce  que 
la  loi  intervient  et  désigne  d'avance  celle  à  qui  ap- 
partiendra la  conduite  de  l'entreprise  ?  Et  Texpérience 
prouve-t-elle  que  la  marche  d'associations  de  ce  genre 
soit  rendue  impossible  par  l'absence  de  conditions 
différentes  de  celles  qui  résultent  du  commun  con- 
sentement des  associés  et  des  arrangements  dont  ils 
conviennent  entre  eux?  L'unité  de  direction  est  né- 
cessaire, sans  doute;  mais  s'ensuit-il  qu'elle  doive 
d'avance,  invariablement,  aveuglément,  être  assignée 
à  la  même  personne  ?  La  division  des  fonctions  et  la 
détermination  des  droits  respectifs  que  celte  division 
implique  ne  peuvent-elles  pas  être,  dans  le  mariage 
aussi  bien  que  dans  toute  autre  association  volon- 
taire, l'objet  d'un  arrangement  préalable  et  librement 
consenti  ?  Enfin,  n'est-ce  pas  de  la  sorte  que,  bien 
souvent,  les  choses  se  passent  dans  la  famille,  même 
sous  l'empire  d'une  loi  de  contrainte  et  en  dépit 
d'elle  ? 

Je  m'arrête.  Dire  ce  que  la  condition  sociale  des 
femmes  du  peuple  ajoute  aux  misères  de  leur  condi- 
tion civile;  dire  ce  que  le  mariage  réserve  de  douleurs 
à  celles  pour  qui  le  mariage  n'est  que  ralliance  tra- 
gique de  la  pauvreté  avec  la  pauvreté;  expliquer 


LA.  QUESTION  DES   FEMMES  273 

comment  il  est  des  mères  à  qui  la  maternité  n'apporte 
que  tentations  funèbres  ou  terreurs»  et  des  jeunes 
allés  qui,  dans  un  amant,  chose  effroyable,  Toient 
une  ressource  contre  la  faim ,  ce  serait,  non  pas  pré- 
cisément sortir  de  la  question  soulevée,  mais  aborder 
un  sujet  qui,  par  son  importance  poignante  et  les 
développements  qu'il  nécessite,  dépasserait  le  cadre 
où  il  faut,  cette  fois,  que  je  me  renferme.  Je  finis  donc, 
en  répétant  ces  paroles  d'un  penseur  que  l'aime  à 
citer  :  «La  moralité  des  premiers  âges  était  dans 
l'obligation  de  se  soumettre  à  Tautorité.  La  moralité 
des  âges  qui  ont  suivi  a  été  dans  le  droit  qu'avait  le 
plus  faible  à  la  tolérance  ou  à  la  protection  du  plus 
fort.  Il  est  temps  que  la  moralité  qui  s'est  appelée  tour 
à  tour  la  soumission  et  la  gënérositë^  fasse  place  à 
celle  qui  se  nomme  la  justice.  > 


L^EÎSCLAVA6E  DANS  NOS  COLONIES 


f^\^i  1«  ^  mw  \B,1%. 


L^eselaTage,  à  la  MaptInIqHe  et  à  la  duadeloupe) 
a-t-il  blea  réeUemrat  eessA  d'exister  t 

Voilà  ee  qu-on  est  presque  tenté  de  se  demander 
qnand  on  a  lu  la  brochure  que  Victor  Schœldier  vient 
de  publiePi  sous  ee  titre  :  L^ Arrêté Ot^y don  à  la  Mm*' 
tiniquCy  et  Parréfé  Su$sony  à  la  Guadeloupe  (1). 

Le  sentiment  qu*on  éprouve  à  la  lecture  de  cet  opus^ 
cule  est  de  ceux  qui  tout  à  la  fois  élèvent  l'ftme  et 
l'attristent. 

Ck>mment,  en  effet,  assister  sans  une  sorte  d*émo« 
tion  aère  à  la  lutte  soutenue  depuis  tant  d^années 
contre  le  mal  par  un  honnête  homme  ?  Bt,  d'un  autre 

(1)  Chez  Le  Chevalier,  rue  Richelieu»  , 


276         l'esclavage  dans  nos  colonies 

côté»  comment  se  défendre  d^une  émotion  douloureuse 
en  voyant  combien  le  mal  est  difficile  à  dompter? 

Ce  que  Schœlcher  a  fait  pour  l'abolition  de  l'escla- 
vage, nul  ne  Tignore.  Passionné  pour  le  droit,  austère 
et  inflexible  amant  de  la  justice,  on  peut  dire  qu'en 
ce  qui  touche  les  opprimés  à  peau  noire,  il  a  été  pour 
la  France  ce  que  Wilberforce  fut  pour  TAngleterre. 
Pas  de  dépense,  pas  de  fatigue,  pas  de  danger  qui 
l'aient  fait  hésiter  un  moment  dans  la  poursuite  de  ce 
qui  a  été  le  noble  but,  et  j'ajoute  la  grande  victoire  de 
sa  vie.  Lorsque  la  Révolution  de  février  éclata,  il  reve- 
nait du  Sénégal»  où  il  était  allé  étudier  la  condition 
des  esclaves,  question  qu'il  s'était  mis  en  état  de  bien 
l^ésoudre,  par  de  longs  travaux  et  de  courageux 
voyages.  II  fut  dû  à  son  initiative,  le  décret  qui  com- 
mençait par  ces  simples  et  belles  paroles  :  a  Considé- 
rant que  nulle  terre  française  ne  peut  plus  désormais 
porter  d'esclaves...  » 

Je  n'oublierai  jamais  l'attitude  des  membres  du 
gouvernement  provisoire  lorsque,  le  21  avril  1848, 
l'acte  d'émancipation  leur  fut  présenté.  Elle  révélait, 
cette  attitude,  le  même  enthousiasme  grave  et  profond 
qui  les  animait  lorsqu'ils  abolirent  la  peine  de  mort 
en  matière  politique.  De  fait,  en  abolissant  l'esclavage, 
ils  consacraient  le  principe  de  l'inviolabilité  de  la  vie 
humaine;  car .  ne  pas  s'appartenir,  c'est  ne  pas  vivre  ! 

Depuis,  un  quart  de  siècle  s'est  écoulé;  et  si  l'on  veut 
savoir  quelle  force  de  résistance  il  y  a  dans  le  mal,  on 


l'esclavage  dans  nos  colonies  2*77 

n*a  qu'à  lire  ce  que  Tinfatigable  champion  de  la  race 
noire  nous  apprend  de  la  police  du  travail  à  la  Mar- 
tinique et  du  régime  du  travail  à  la  Guadeloupe. 

Voici  quelques  traits  du  régime  auquel  le  contre- 
amiral  Gueydon  a  soumis  la  première  de  ces  co- 
lonies : 

Aux  termes  d'un  arrêté  publié  le  10  septembre  1855, 
toute  personne  de  Tun  et  de  l'autre  sexe,  âgée  de  seize 
ans,  iBst  tenue  de  se  munir  d'un  passeport  à  l'intérieur. 
Il  faut  que  ce  passeport  soit  visé  chaque  année  par  le 
maire,  et  qu'il  dise  si  le  porteur  a  payé  son  impôt  per- 
sonnel; s'il  est,  oui  ou  non,  sujet  à  livret.  Obligation 
de  montrer  le  passeport  au  premier  gendarme  venu 
qui  le  demande.  A-t-on  oublié  de  le  prendre  sur  soi, 
ou  se  trouve-t-il  irrégulier,  on  est  condamné  à  une 
amende  que  les  frais  de  poursuite  peuvent  élever  jus- 
qu'à 40  fr., somme-considérable  pour  la  plupart  de  ceux 
que  cette  pénalité  menace,  dans  un  pays  où,  selon  la 
déclaration  du  directeur  de  l'intérieur,  M.  Trillard, 
«  les  sept  huitièmes  de  la  population  n'offrent  pas  de 
gages  saisissables  »,  c'est-à-dire  ne  possèdent  rien. 
Et  s'il  arrive  que,  dans  ces  conditions,  l'amende  ne 
puisse  pas  être  payée?  L'arrêté  Gueydon  a  prévu  le 
cas.  On  en  jugera  par  les  dispositions  suivantes,  que 
cite  Schœlcher  : 

«  Les  amendes,  ainsi  que  les  condamnations  aux 
frais  et  dépens,  prononcées  par  les  tribunaux  de  police, 
seront  converties  de  droit  en  travail  à  la  journée  ou 

24 


à 


278         l'esclavage  dans  nos  colokîes 

en  travail  à  la  tâche,  à  défaut  de  payement  dans  la 
quinzaine  des  premières  poursuites. 

c(  Tout  dettief  qui  refusera  de  s'acquitter  envers 
l'enregistrement,  au  moyen  d'un  travail  fourni  dans 
les  conditions  ci-dessus  indiquées,  sera  mis  dans  un 
atelier  de  discipline.  » 

C'était  la  contrainte  par  corps  appliquée  au  recou- 
vrement de  l'impôt.  «  En  effet,  dit  très  bien  Schœl- 
cher,  le  passeport  ne  pouvant  être  visé  qu'autant 
qu'on  avait  justifié  du  payement  de  l'impôt,  et  le  por- 
teur d'un  passeport  irrégulier  étant  condamné  à  une 
amende  qui  le  rendait  passible  de  l'atelier  de  disci- 
pline s'il  ne  pouvait  l'acquitter,  c'était  bien  la  con- 
trainte par  corps  qu'il  subissait.  » 

Il  y  avait  là  une  atteinte  si  flagrante  aux  principes 
en  matière  de  recouvrement  d'impôts,  que  le  conseil 
général  de  la  Martinique  fut  enfin  conduit  à  décider, 
dans  sa  séance  du  28  novembre  1871,  que  l'impôt  per- 
sonnel serait  à  l'avenir  perçu  par  les  voies  ordinaires 
appliquées  aux  autres  impôts  et  sans  contrainte  par 
corps.  Il  a  même  été  ultérieurement  supprimé. 

Le  conseil  général  voulait  davantage  ;  il  demandait 
que  le  passeport  lût  aboli.  Ce  vœu  n'a  pas  été  exaucé* 
Et  pourquoi  ?  Il  faut  voir  dans  le  livre  de  Schœlcher 
avec  quel  mélange  d'éloquence  indignée  et  de  liaute 
raison  il  démontre  que  les  fâcheux  résultats  de  ce  sys- 
tème de  compression  ne  sont  compensés  par  aucune 
sorte  d'avantages;  qu'il  attente  à  la  liberté  sans  profit 


l'bsclavage  dans  nos  colonies         279 

pour  rordrô;  qu'il  ne  sert  de  rien  contre  les  vaga- 
bonds; qu'il  soumet  à  une  humiliation  gratuite  les 
prolétaires  de  la  Martinique,  et  ne  fait  qu'agiter  dans 
leur  cœur  le  souvenir  amer  de  l'esclavage  ! 

Car,  bien  que  l'arrêté  Gueydon  n'établisse  aucune 
distinction  entre  les  blancs  et  les  noirs,  c'est  sur  ces 
derniers  seulement  qu'il  pèse.  Abandonner  à  l'arbi- 
traire des  agents  de  police  et  des  gendarmes  la  liberté 
de  ceux  qui  appartiennent  à  la  race  dominatrice  !  Ef- 
facer à  ce  point  la  ligne  de  démarcation  qu'a  si  profon- 
dément creusée  entre  les  habitants  le  préjugé  de  la 
peau!  Impossible.  Le  despotisme  des  mœurs  colo« 
niales  est  là  l  L'application  à  un  blanc  de  ce  même 
édit  qu'on  applique  rigoureusement  aux  nmrsl  mais 
ce  serait  un  scandale  ! 

L'esclavage  aboli  a  donc  laissé  après  lui  une  lourde 
chaîne.  Un  des  anneaux  de  cette  chaîne,  c'est  l'obli- 
gation du  passep(H*t  à  l'intérieur;  une  autre  plus  gê- 
nante encore,  c'est  l'obligation  du  livret. 

En  quoi  consiste,  à  la  Martinique,  la  tyrannie  du 
livret?  Quels  sont  ceux  qui  y  sont  assujettis?  A  partir 
de  quel  âge?  Qu'est-ce  que  «  l'atelier  de  discipline?  » 
Pour  quel  genre  de  délit  les  noirn,  coupables  du  crime 
de  pauvreté,  sont-ils  condamnés  à  subir  les  rigueurs 
d'un  régime  qui  tait  du  travail  un  châtiment  et  un 
déshonneur?  Que  résulte-t-il  du  système  qui  consiste 
à  convertir  en  jouinées  de  travail  tes  amendes  pro- 
noncées par  les  tribunatix  d^e  simple  jpoli^, ou,  si  vous 


à 


280  l'ESCL.WAGE    dans    nos    COLONrES 

aimez  mieux,  à  appliquer  la  peine  des  travaux  forces 
au  payement  d'une  amende? 

La  réponse  à  ces  interrogations  est  dans  la  bro- 
chure dont  je  rends  compte,  et  elle  s'y  trouve  accom- 
pagnée de  remarques  dont  chacune  porte  la  dou- 
ble empreinte  d'un  esprit  judicieux  et  d'une  âme 
élevée. 

Mais  de  toutes  les  nécessaires  et  légitimes  dénoncia- 
tions que  contient  le  livre,  les  plus  frappantes  sont 
celles  qui  concernent  la  question  du  vagabondage. 

On  sait  de  quelle  manière  l'article  270  du  Code  pénal 
définit  le  vagabond  :  c'est  celui  qui  n'a  ni  domicile 
certain  ni  moyens  d'existence,  et  qui  n'exerce  habi- 
tuellement ni  métier  ni  profession.  N'appartiennent 
point,  par  conséquent,  à  la  catégorie  des  vagabonds 
ceux  qui  possèdent  des  moyens  de  subsistance^  quelque 
modiques  qu'ils  soient.  Eh  iiien  !  par  une  violation 
flagrante  de  Tarticle  270  du  Code  pénal,  l'arrêté 
Gueydon  veut  qu'on  poursuive  comme  vagabond  qui- 
conque, n'ayant  ni  domicile  propre  ni  employeur  hahi- 
tuelj  ne  peut  justifier  de  l'emploi  de  son  temps. 

Mais  si  cet  homme  auquel  vous  vous  arrogez  le 
droit  de  demander  compte  de  son  temps  a  de  quoi 
vivro  sans  être  habituellement  emi^loyé;  si  le  salaire 
de  deux  jours  de  travail  par  semaine  suffit  à  ses  be- 
soins, parce  qu'il  est  sobre,  parce  qu'il  boit  de  l'eau, 
parce  qu'avec  10  ou  15  centimes  il  pourvoit  à  sa  nour- 
riture, parce  que  la  douceur  du  climat  des  colonies 


l/ ESCLAVAGE   DANS*  NOS    COLONIES  281 

lui  permet  de  n'avoir  pour  vêtement  qu'une  chemise 
ou  un  pantalon  de  toile,  et  pour  abri  qu'une  cabane 
de  feuillage,  en  vertu  de  quel  principe  prétendez-vous 
le  contraindre  à  travailler  au  delà  de  ce  qu'exigent  - 
ses  besoins? 

A-t-il  bien  réellement  cessé  d'être  esclave, 
celui  auquel  vous  ôtez  la  libre  disposition  de  son 
temps,  alors  qu'il  n'a  commis  et  ne  commet  aucun 
acte  dont  vous  ayez  sujet  de  vous  plaindre?  Est-il 
bien  réellement  devenu  libre,  celui  contre  qui,  selon 
rénergique  expression  de  Schœlcher,  vous  vous  auto- 
risez des  bienfaits  mêmes  de  la  nature  pour  l'asservir 
à  vos  convenances? 

J'aurais  trop  à  noter  et  trop  à  citer  si  je  voulais 
mettre  en  saillie  tout  ce  que  la  brochure  qui  est  sous 

mes  yeux  renferme  d'intéressant  et  d'instructif.  On  y 
trouve,  à  la  suite  du  tableau  des  vexations  infligées 
aux  noirs  de  la  Martinique,  une  saisissante  peinture 
du  régime  auquel  l'arrêté  Husson  a  soumis  ceux  de 
la  Guadeloupe.  Il  est  vrai  que  cet  arrêté  est  moins 
strictement  moins  généralement  appliqué  dans  cette 
seconde  colonie  que  l'arrêté  Gueydon  ne  l'est  dans  la 
première.  Mais  que  prouve  cela?  qu'il  est  inutile? 
Alors,  qu'on  l'abroge. 

Je  n'ajoute  plus  qu'un  mot  :  excellent  au  point  de 
vue  de  ce  qu'il  dit,  l'opuscule  en  question  Test  aussi 
au  point  de  vue  de  la  manière  dont  les  choses  y  sont 
dites« 


û 


388          l'esclavage  ùans  nos  colonjes 

Le  %ty\e  «a  est  sioiple,  clair,  et  d'une  précision 
releT^  4e  ^nips  en  ienps  par  l^M64uHlce  -^  celle  qui 
a  «a  «emroe  da&e  les  éaaotJoM  d'«ne  âme  viiile,  et 
lAeiit  Je  ^îraki  ^loêiteri  qu'elle  est  te  battem^it  éé 
cœur  d'un  homme  de  bien. 


ON  MOT  SUR  FRANKUN 


Publié  le  1"  juillet  1873. 


Le  livre  où  Franklin  nous  fait  connaître  les  événe- 
ments ie  sa  vie  pourrait  être  intitulé  VArt  d'être  heu- 
veux  par  la  vertu, 

tDet  art,  Franklin  te  pôssë Ja  an  snprëtne  degré.  La 
preuve,  c'est  qn 'arrivé  à  ïa  fin  de  &a  tsarriêre,  il  n*en 
aurait  pas  choisi  une  autre,  s'il  M  Bivatt  été  donné  de 
recommencer  A  vivre. 

Toutefois,  l'enseignement  qnî  reiîsôrt  des  pages  du 
livre  de  Franklin  ne  saurait  tronver  son  application 
que  dans  la  pratique  ordinaii^e  de  la  vtê>  «t  1V)B  ne 
peut  pas  dire  qu'il  soit  à  l'usage  es  <oes  fortes  ^t 
grandes  natures  dont  la  destinée  est  d^e  hitter  OMtre 
le  mal,  et  de  faire  triompher  dans  ie  motid^  «ans  te- 
garder  à  ^  qu*il  «n  coûte,  la  v^itéet  te  jiMtice. 


284  UN    MOT    SUR    FRANKLIN 

Franklin  partait  de  ce  point  de  vue  «  qu'il  est  de 
notre  intérêt  d*être  vertueux  .»  De  là  Tidée  qu'il  eut 
de  réunir  sous  treize  noms  de  vertus  tout  ce  qui  lui 
paraissait,  à  cette  époque,  t  nécessaire  ou  désirable.  » 

La  liste  dressée  par  lui  est  singulièrement  caracté- 
ristique. Il  y  inscrit  : 

La  Tempérance  y  parce  qu'à  la  Tempérance  il  attri- 
bue la  bonne  santé  dont  il  a  joui  ; 

Le  Silence^  parce  que,  souvent,  la  parole  est  com- 
promettante ; 

L'Ordre,  parce  qu'il  économise  le  temps,  au  profit 
de  celui  qui  est  capable  de  s'y  assujettir  ; 

La  Résolution^  parce  que  le  succès  est  *à  qui  sait 
bien  ce  qu'il  veut  et  le  veut  bie»  ; 

La  Frugalité,  parce  qu'elle  conduit  à  l'aisance  ; 

L'Industrie,  parce  qu'elle  mène  à  la  fortune  ; 

La  Sincérité  et  la  Justice,  parce  qu'elles  inspirent 
confiance  et  frayent  la  route  aux  emplois  honorables; 

La  Modération,  parce  qu'elle  est  une  puissance  ; 

La  Propreté,  parce  qu'elle  contribue  au  bien-être  ; 

La  Tranquillité,  parce  que  les  émotions  fatiguent 
l'âmé  et  usent  le  corps  ; 

La  Chastetéy  parce  que  l'homme  chaste  conserve  sa 
tête  libre,  ses  forces  intactes,  et  ne  risqi^  de  compro- 
mettre ni  sa  réputation,  ni  celle  des  autres  ; 

V Humilité  enûïïy  parce  que  la  modestie  avec  la- 
quelle oû  énonce  aes  opinions  leur  assure  un  accueil 


UN    MOT    SUR    FRANKLIN.  285 

plus  favorable,  et  les  expose  moins  à  être  contre- 
dites. 

N'est-il  pas  bien  remarquable  que,  dans  cette  liste, 
une  place  ne  se  trouve  marquée  pour  aucune  des  ver- 
tus qui,  telles  que  le  courage,  la  constance,  la  fer- 
meté, la  passion  du  vrai,  Thorreur  de  Toppression,  le 
mépris  de  la  mort,  se  rapportent  à  des  idées  de  sacri- 
fice et  de  dévouement  ? 

Et  pourtant,  c'est  dans  l'exercice  de  ces  vertus-là 
que  consiste  le  culte  de  Thumanité  qui,  sans  elle?, 
n'aurait  jamais  été  disputée  au  mensonge  et  à  la 
tyrannie.  Ce  sont  ces  vertus-là  qui  font  les  héros,  les 
réformateurs...  et  les  martyrs. 

La  théorie  de  Franklin  sur  VArt  de  la  vertu  n'est 
donc  paS|  tant  s'en  faut,  d'une  application  universelle. 
J'ignore  quand  arrivera,  et  s'il  arrivera  jamais,  le 
temps  où  il  n'y  aura  plus,  pour  les  esprits  d'élite  et 
les  grands  cœurs,  d'imposteurs  à  confondre,  de  des- 
potes à  combattre,  d'opprimés  à  défendre  ;  mais  tant 
que  le  mal  régnera  sur  la  terre,  le  monde  aura  besoin 
d'hommes  qui  soient  vertueux  sans  avoir  intérêt  à 
l'être,  et  qui  donnent  pour  but  à  leur  existence,  non 
le  bonheur,  mais  la  justice. 

D'ailleurs,  même  dans  la  vie  privée,  il  est  des  cir- 
constances qui  rendent  impérieux  le  devoir  du  dé- 
vouement et  l'exercice  des  austères  vertus  que  l'ac- 
complissement de  ce  devoir  comporte.  Pour  être  ver- 
tueux, même  dans  les  conditions  les  plus  obscures,  ne 


I 


886  .    UN  MOT  SDR   FRANKLIN 

fout-U  pafs  eœyeût)  prtférer  la  pauvreté  A  la  rtehec^e, 
la  souffrance  au  bien-être^  et  avoir  la  force  de  s'élever 
itU'^deMiis  du  dâoir  d*ôtre  heureux  ? 

Franklia  «ousidère  et  recommande  la  probité  et 
l'intégrité  comme  d'ez^ell^ts  moyens  de  faire  for* 
tufi^  a'est^^ë  pas  les  rabaisser  que  de  leui*  dôHniEr 
un  but  «eibUaUe?  Mais^  outre  que  eettid  théorie 
manquo  de  noblesse,  ne  mai^ue»t  elle  pa«  un  peu 
de  vérité  dans  ee  qu'elle  ^  d'absolu  ?  N^est'il  pas  ttial- 
kâureusemettt  certaia  qu'en  mainte  oeéasien  une  prc- 
bité  rigide)  une  intégrité  à  toute  épreuve,  (créent  aux 
gens  de  bien  des  obstadee  qui  n'existent  pas  pour  les 
hommes  légers  de  scrupules  ? 

On  le  voit 9  reaseignement  ixmténu  dans  l'autobio- 
graphie de  Franklin  demande  à  U'étre  accepté  qa'avtBc 
beaucoup  de  réserves.  Au  fond^  les  vertus  dont  le  phi- 
losophe américain  adressé  te  liste^  qu'il  s'est  appliqué 
&  acquérir^  et  auxquelles  il  a  dû  le  bonheur  de  ea  vie, 
appartienneat  moine  à  la  îoatégorie  des  devoirs  dont 
riiomme  art  (eau  eUvers  lea  autres  qu'A  celle  dés  de- 
voirs dent  il  est  tenu  «avare  lui^-mémev  Car  «'est  de 
ces  denifei^  «eulelhént  qu'il  est  vrai  de  dire  d'une  tuà- 
nière  générale  qu'on  trouin»  avantage  à  les  reih{^ilri 

Mais  ^^i)  €a  toi»  oaB-,  il  est  très  utile  de  tè  nà^ttre 
Ml  lémiéret  e'esi  ee  qu'a  fliii  Franklin,  ajoutant  à 
l'éU tenté  Ad  «es  makimes celle  de  «on  exemple^ 

«eus  os  rapport)  «en  iivf^  a  una  tuteur  pratique 
fcrt  graiida,  plus  ti'uii^u  prubablem^t  que  sll  ett 


tN   MOT  SUR  FRANKLIN  287 

I  été  écrit  sous  l'inspiration  d'un  sentiment  moins  indi 
I  viduel.  Il  y  a,  hélas  1  un  tel  fonds d'égoïsme  dans  la  na- 
ture, qu'en  e^ssayant  de  gagner  les  hommes  à  la  vertu 
par  l'appât  de  leur  intérêt,  on  est  plus  sûr  de  réussir 
qu'en  s'adressant  chez  eux  à  des  mobiles  plus  élevés. 
La  sagesse  est  plus  facile  à  enseigner  que  Théroïsme. 


i 


»-/ 


"**-  '. 


DE  LA  PROROGATION 
DES  POUVOIRS  DU  MARÉCAHL  MAC-MAHON 


Publ  é  le  2r>  novembre  1873. 

Mes  chers  concitoyens. 

Quelques-uns  d'entre  vous  m'ont  écrit  pour  savoir 
comment  il  se  fait  que,  dans  le  grand  débat  qai  vient 
d'avoir  lieu,  TUnion  républicaine  ait  borné  son  action 
à  la  protestation  muette  du  vote. 

La  pensée  du  gouvernement,  disent-ils,  a  été  ex« 
primée,  à  la  tribune,  par  M.  de  Broglie;  celle  de  la 
droite,  par  M.  Dèpeyre;  celle  du  centre  gauche,  par 
M.  Laboulaye;  celle  de  la  gaache,  par  MM.  Jules 
Simon  et  Jules  Grévy  :  d'où  vient  que  l'extrême  gau- 
che ne  s'est  pas  mêlée  à  la  discussion  ?  Car  si  M.  Al- 
fred Naquet  a  parlé,  c'est  en  son  nom  personnel,  comme 
il  Ta  déclaré  lui-même.  Par  qael  motif  ceux-là  ont- 
ils  cru  devoir  se  taire  que  Topinion  publique  regarde 


.r- 


290     DE  LA.  PROROGATION  DES  POUVÔÎÉS 

comme  ses  interprètes  les  plus  énergiques  et  la  réac* 
tion  comme  ses  adversaires  les  plus  résolus? 

A  cette  question  je  suis  heureux  de  répondre , 
parce  que  la  réponse  est  de  nature  à  honorer  le  parti 
que  je  sers. 

Personne  n*ignore  que,  dans  TAssemblée  si  singa- 
iièrement  hétérogène  qui  est  sortie  des  élections  de 
février,  la  majorité  n'a  rien  de  fixe,  et  que  le  pouvoir 
de  la  déplacer,  en  penchant  soit  à  droite  soit  à  gau- 
che, appartient  à  un  très^  petit  nombre  d'esprits  flot- 
tants. 

£h  bien,  ces  hommes  qui,  dans  les  batailles  parle- 
mentaires, décident  de  la  victoire,  semblent  n'avoir 
qu'une  idée,  qu'un  sentiment,  qu'une  préoccupation, 
qu'un  mobile  :  la  peur  —  la  peur  de  ce  qu'on  est  con- 
venu d'appeler  le  radicalisme. 

Ne  leur  demandez  pas  s'ils  ont  étudié  les  doctrines 
dont  ils  8'alarment>  s'ils  s'en  rendent  bien  compte^ 
s'ils  ont  lu  les  écrits  où  elles  sont  professées  ;  ne  leur 
demandez  pas  s'ils  connaissent  ce  qu'ils  redoutent  :  ce 
qu'ils  redoutent»  c'est  un  mot,  un  mot,  rien  qu'un  moU 

Mais  les  fhtyeurs  les  moins  raisonnées  sont  les  plus 
Vives.  Quel  genre  d'e&oi  est  comparable  à  celui  que 
cause  l'apparition  d'un  fantôme,  quand  on  croit  aux 
fantômes  ? 

Et  puis,  à  côté  de  Ceux  qui  tremblent  à  force  d'igno- 
rer pourquoi»  il  y  a  les  habiles  qui  font  semblant  de 
trembler;  et  les  seconds  mènent  les  premiers» 


DU  MARÉCHAL  MAC-MAHON  291 

De  là,  pour  les  républicains  qui,  dans  l'Assemblée, 
ont  reçu  le  nom,  le  terrible  nom,  le  nom  mystérieux 
de  radicauoOf  une  situation  qui  leur  impose  une  ex- 
trême réserre  et  qui  a  mis  plus  d'une  fois  au  prix  de 
leur  abnégation  le  salut  de  la  République.  Quelque 
intolérable  que  leur  semble  un  abus,  doiyent«ils  le 
dénoncer  ?  ils  risqueraient  par  cela  seul  d'en  assurer 
le  maintien.  Une  propositîon  leur  paraît-elle  indis- 
pensable, qui  sait  s'ils  ne  doivent  pas  s'abstenir  de  la 
faire  ?  elle  serait,  peut-être,  repoussée  venant  d'eux, 
et  uniquement  à  cause  de  cela.  S'il  y  a  de  bonnes 
mesures  à  prendre,  ils  pourraient  compromettre  le 
succès,  pour  peu  qu'ils  hésitassent  à  en  laisser  à  d'au^- 
tres  l'initiative  et  la  gloire.  Bien  souvent,  il  faut  qu'ils 
se  taisent;  il  faut  qu'ils  écartent  comme  un  péril  ce 
qu'Us  ont  dans  l'esprit  et  dans  le  cœur  ;  il  faut  que, 
pour  le  bien  de  la  République,  ils  se  gardent  de  trop 
la  défendre;  il  faut  qu'ils  s'étudient  à  se  faire  ou- 
blier ;  quelquefois,  il  faut  que,  s'effaçant  derrière  la 
gauche  ou  même  derrière  le  centre  gauche,  ils  s'ex- 
posent à  être  mal  compris  au  dehoi's,  et  accusés  d'avoir, 
par  excèi^  de  timidité  ou  impuissance,  pris  rang  dans 
l'arriôre-garde,  eux  les  hommes  de  l'avant-garde. 

Impossible  à  qui  n'a  point  traversé  une  semblable 
épreuve  de  savoir  tout  ce  qu'elle  contient  d'amer- 
tume, —  et  pourquoi  ne  le  dirais -je  pas,  à  l'honneur 
du  plus  calomnié  des  partis  ?  —  tout  ce  qu'elle  exige 
de  patriotisme,  de  dévouement  et  de  force  d'âme. 


292     DE  LA  PROROGATION  DES  POUVOIRS 

Ajoutez  à  cela  que  tant  de  sacrifices  sont  souvent 
en  pure  perte  :  témoin  le  résultat  de  la  séance  du 
19  novembre. 

Si  ce  résultat  avait  été  dans  Tordre  des  choses  pro« 
bables  ;  si  l'on  avait  pu  prévoir  qu'il  se  trouverait 
dans  TAssemblée  soixante-huit  voix  de  majorité  pour 
assigner  une  durée  de  sept  ans  au  plus  élevé  des  fonc- 
tionnaires, sans  avoir  d'abord  déterminé  le  caractère 
et  limité  l'étendue  de  sa  fonction  ;  pour  livrer  au  plus 
responsable  des  mandataires  un  mandat  en  blanc  ; 
pour  faire  passer  l'homme  avant  la  loi,  au  lieu  de 
faire  passer  la  loi  avant  l'homme,  personne,  je  le  sup- 
pose, n'aurait  été  empêché  de  prendre  vivement  part 
au  combat  par  la  crainte  de  compromettre  la  victoire 
ou  d'aggraver  la  défaite,  et  des  choses  auraient  été 
dites  utilement,  qui  ne  l'ont  pas  été. 

Que  plusieurs  orateurs,  MM.  Jules  Grévy  et  Jules 
Simon,  surtout,  aient  traité  la  question  avec  beaucoup 
d'ampleur,  beaucoup  d'édat,  et  une  rare  éloquence, 
c'est  certain.  Mais  la  prorogation,  si  bien  dénoncée  au 
point  de  vue  du  présent,  Ta-t-elle  été  suffisamment 
au  point  de  vue  de  l'avenir?  A-t-on  suffisamment 
éveillé  l'attention  du  pays  sur  les  dangers  qui  peu- 
vent sortir  de  la  prorogation,  lorsque,  l'Assemblée 
actuelle  ayant  cessé  d'être,  l'Assemblée  qui  lui  suc- 
cédera se  trouvera  face  à  face  avec  un  pouvoir  qui 
ne  relèvera  point  d'elle  ?  A-t-on  mesuré  la  portée  d'un 
antagonisme  possible  entre  le  futur  pouvoir  législatif 


DU    MARÉCHAL   MAG-MAHON  293 

et  le  chef  actuel  da  pouvoir  exécutif,  survivant  à  ceux 
qulTauront  nommé?  A- t-on  montré  l'abîme  qui  ris- 
querait de  s'ouvrir  devant  la  France,  s'il  arrivait  que 
rAssemblée  du  lendemain  regardât  comme  un  em- 
piétement sur  son  domaine  la  nomination  anticipée 
d'un  délégaé  qui,  au  lieu  d^ètra  le  sien,  serait  celui 
de  l'Assemblée  de  la  veille? 

Cette  considération,  indiquée  par  M.  Jules  Grévy, 
n'aurait  certes  rien  perdu  à  être  approfondie,  dé- 
veloppée, ne  fût-ce  que  pour  bien  établir  de  qael  côté 
sont  ceux  qui  se  préoccupent  d'asseoir  l'ordre  sur  une 
base  solide,  de  quel  côté  sont  ceux  qui,  dans  l'orga- 
nisation des  pouvoirs  publics,  s'inquiètent  de  tout  ce 
qui  pourrait  devenir  une  cause  d'anarchie,  de  quel 
côté  sont  les  conservateurs  véritables. 

Quoi  qu'il  en  soit,  le  vote  du  19  novembre  n'a  rien 
dont  les  monarchistes  aient  sujet  de  se  réjouir  si 
fort.  En  demandant  la  prorogation,  ils  poursuivaient 
deux  buts  contradictoires  :  ils  n'ont  atteint  ni  l'un  ni 
Tautre. 

Ils  avaient  demandé  la  prorogation,  parce  que  leurs 
espérances  avaient  survécu  à  l'insuccès  de  leurs  ten- 
tatives; parce  que,  n'ayant  pu  avoir  le  définitif  avec 
un  roi,  ils  ne  voulaient  pas  du  définitif  sans  un  roi  ; 
parce  qu'il  leur  fallait  une  sorte  de  monarque  transi- 
toire qui  gardât  la  place  du  monarque  à  poste  fixe  ; 
parce  qu'il  leur  fallait  du  temps  pour  fliire  le  lit  de 
la  royauté  et  attendre  qu'elle  vînt  s'y  coucher. 


294     DB  LA.  PROROGATION  DES  POUVOIRS 

Mais  ils  avaient  aussi  demandé  la  prorogation, 
parce  qu'ils  s'étaient  imaginés  que  ces  mots  :  «  Le 
pouvoir  du  maréchal  est  prorogé  pour  sept  ans  », 
donneraient  un  faux  air  de  stabilité  à  la  situation, 
ramèneraient  la  sécurité  dans  le  monde  des  afiaires, 
masqueraient  le  provisoire  aux  yeux  de  ropinion 
publique  abusée. 

C'était  trop  espérer,  vraiment.  Le  provisoire,  ils 
ont  réussi  à  le  prolonger,  non  à  le  masquer. 

Le  provisoire^  en  effet,  ne  unira  que  de  deux  ma- 
nières :  ou  par  rétablissement  définitif  de  la  monar- 
chie, que  la  droite  ajourne,  ou  par  l'établissement 
définitif  de  la  République,  qu'elle  repousse.  Cela, 
chacun  le  comprend. 

Or,  dire  que  le  préjudice  causé  aux  affaires  par 
l'incertitude  du  lendemain  est  immense,  intolérable, 
c'est  dire  que  le  moment  de  se  décider  entre  la  mo- 
narchie et  la  République  ne  saurait  être  retardé  sans 
péril.  Car  on  peut  bien,  quand  on  possède  la  force, 
avoir  impunément  contre  soi  —  au  moins  pour  un 
temps  —  les  opinions  d'un  pays  ;  mais  les  intérêts 
d'un  pays,  voilà  ce  qu'on  ne  peut  jamais  avoir  impu- 
nément contre  soi. 

Eh  bien,  comme  il  n'y  a  de  monarchie  aujourd'hui 
qu'une  monarchie  ajournée,  et  que,  d'un  autre  côté, 
il  est  absurde  de  supposer  à  des  monarchistes  la  vo* 
lonté  ou  le  pouvoir  de  constituer  la  République  d'une 
façon  définitive,  tout  concourt  à  rendre  inévitable 


DU  MARÉCHAL  MAC-MAHON  295 

remploi  da  seul  moyen  qa*ait  la  France  de  sortir  de 
rimpasse  où  elle  se  trouve. 

Ce  moyen  ne  consiste  pas  à  peser  dans  les  urnes  la 
république  et  l'empire,  la  république  et  la  royauté  ;  à 
mettre  également  en  question  la  vie  et  la  mort  ;  à 
demander  au  principe  de  la  souveraineté  nationale, 
sous  prétexte  de  lui  rendre  hommage,  s'il  est  d'hu- 
meur à  se  suicider  ;  ce  moyen  ne  consiste  pas  à  sup- 
poser que  la  génération  présente  ait  le  dro  it  imbécile 
de  s'enchaîner  par  le  choix  d'un  maître  héréditaire,  et 
d'enchaîner  du  même  coup  les  générations  à  naître  ;  il 
ne  consiste  pas  à  se  servir  du  peuple  oontre  lui-même. 

Non  :  le  vrai  moyen  d'en  finir  avec  le  provisoire  et 
d'organiser  la  République  conformément  à  son  es- 
sence et  à  la  nature  des  choses,  c'est  d'appeler  le  peu- 
ple à  nommer  des  mandataires  qui  soient  les  organes 
de  sa  pensée  et  les  exécuteurs  intelligents  de  sa  vo- 
lonté souveraine  ;  c'est  de  faire  couvrir  les  clameurs 
discordantes  des  partis  par  la  grande  voix  du  suffrage 
universel. 

Cette  solution,  tous  ont  intérêt  à  la  réclamer,  depuis 
le  riche  industriel  qui  descend  la  pente  de  la  ruine, 
jusqu'au  pauvre  ouvrier  que  la  faim  conduit  à  la  mort. 
Aussi  est-elle,  je  le  répète,  inévitable;  et  c'est  pour- 
quoi, après  le  vote  du  19  novembre,  il  nous  est  per- 
mis de  dire  avec  assurance  ce  que  nous  disions  avant 
ce  vote,  en  parlant  de  la  République  :  elle  est  et  elle 
sera. 


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LE  JURY  AUX  COLONIES 


Publié  le  25  avril  1874 

Il  s*est  trouvé  des  hommes  pour  demander  que  la  re- 
présentation coloniale  fût  abolie.  Il  n'y  a  qu'un  argu- 
ment à  leur  opposer,  et  il  est  péremptoire  :  les  colonies 
ont  des  représentants  qui  s'appellent  Schœlcher,  La- 
serve  et  de  Mahy ,  et  qui  figurent  à  la  Chambre  parmi  les 
plus  vaillants  champions  de  la  justice  et  de  la  liberté. 

Avec  leur  collègue,  M.  Pory-Papy,  qui  vient  de 
mourir  regretté  de  nous  tous,  les  trois  honorables  dé- 
putés des  cplonies  ont  récemment  publié  un  livre  mo- 
destement intitulé:  le  Jury  aux  colonies  (1).  Qu'on 
le  lise,  et  Ton  verra  combien  sont  graves,  combien 
sont  émouvantes  les  questions  qui  y  sont  agitées. 


(1)  Pari?,  Le  Chevaier,  cdit-'u»». 


298  LE  JURY  AUX  COWNIES  / 


t 


De  tristes  préjqgés  ont  survécu  à  Tesclayage  :  il 
s'agit  de  leur  porter  le  dernier  coup. 

Des  appels  sont  faits,  aujourd'hui  encore,  aux  hai« 
nés  nées  de  la  longue  domination  des  hommes  à  peau 
blanche  sur  les  hommes  à  peau  noire  :  il  s'agit  d'y  ré- 
pondre par  la  propagande  d'une  politique  d'apaisé^ 
ment. 

Les  déshérités  d'une  autre  époque  sont  injustement 
désignés  aux  soupçons  et  dénoncés  à  la  peur  :  il  s'agit, 
en  ce  qui  les  concerne,  eux  aussi,  d'être  vrai  et  d'être 
juste. 

Et  d'abord,  il  ne  faut  pas  croire  qu'il  y  ait  aux  co- 
lonies une  distinction  absolument  tranchée  entre  deux 
races  impénétrables  l'une  à  l'autre.  On  y  trouve  plus 
que  des  blancs  et  des  noirs  :  on  y  trouve  des  hommes 
de  couleur  issus  du  mélange  des  deux  races.  Les  ter- 
mes extrêmes  de  la  série  y  sont  rapprochés  Tun  de 
l'autre  par  mainte  nuance  intermédiaire.  Le  sang  eu- 
ropéen s'y  est  mêlé  depuis  longtemps  et  s'y  mêle  de 
plus  en  plus  au  sang  africain.  Où  commence,  dès  lors, 
et  où  finit  l'élément  d'origine  européenne? 

La  classe  à  laquelle  les  aristocrates  de  la  peau  —  il 
en  est  encore  de  tels  —  s'efforcent  de  disputer  les 
sympathies  de  l'Europe,  a  des  représentants,  et  de 
fort  distingués,  dans  la  magistrature,  dans  l'univer- 
sité, dans  le  barreau,  dans  le  haut  commerce,  dans 
le  clergé,  dans  les  lettres.  La  voilà  entrée  dans  la  ci- 
vilisation par  toutes  les  avenues  qui  y  conduisent  ; 


LE  JÙKT  AUt  COLONIES  290 

il  est  trop  tard  pour  en  refermer  sur  elle  les  portes. 

Et  elle  est  laborieuse,  cette  classe,  quoi  qu'en  puis- 
sent dire  ses  détracteurs. 

Si  la  paresse  était  la  divinité  qu'on  adore  à  la  Gua- 
deloupe>  les  petits  planteurs  de  cette  colonie  n'y  au- 
raient pas  porté,  en  1871,  aux  diverses  usines  centrales, 
34,610,631  kil.  de  cannes  qui  ont  produit  3,123^936  kil. 
de  sucre. 

Si  le  travail  n'était  pas  en  honneur  à  la  Martini- 
que, Tamiral  Cloué  n'aurait  pas,  en  sa  qualité  de 
gouverneur  et  preuves  en  main»  affirmé  le  fait. 

Si,  à  la  Réunion,  lespetits  créoles  et  les  noirs  créoles 
n'étaient  pas  aussi  actifs  qu'intelligents,  on  n'aurait 
pas  vu  cette  colonie  atteindre,  après  l'émancipation» 
un  haut  degré  de  prospérité. 

En  tout  cas,  l'esclavage  a  laissé  derrière  lui  le  con- 
cubinage. On  comprend  que,  sous  le  régime  de  la  pro- 
priété de  l^homme  par  l'homme,  les  maîtres  n'aient 
pas  encouragé  le  mariage  dans  leurs  domaines.  Us  y 
auraient  perdu  de  pouvoir  donner  libre  carrière  à 
leurs  caprices  amoureux,  d'une  part,  et,  d'autre  partj 
dto  se  voir  gênés  dans  le  plein  exercice  de  leur  droit 
de  projpriét^y  €  le  mariage  de  Tesclave  ne  permettant 
ff  pas  de  vendre  séparément  sans  scandale  le  mari,  la 
«  femme  et  les  enfants.  »  C'est  ce  dont  M.  Lareinty 
aurait  bien  dû  se  souvenir»  lorsqu'après  avoir  dit  qu'à 
la  Martinique  il  y  a  plus  de  3»000  naissances  illégiti- 
tiimes  sur  moins  de  5,000,  il  s'écrie  :  C'est  épouvanta*^ 


300  LE  JURY  AUX   COLONIES 

ble  !  Mais  c'était  bien  plus  épouvantable  encore  ayant 
Tabolition  de  Tesclavage  ;  car  nous  tirons  ce  fait  de  la 
brochure  des  quatre  députés  :  en  1837,  il  fut  officielle- 
ment constaté  que  la  proportion  des  esclaves  mariés 
était  de  1  sur  5,570.  A  qui  la  faute? 

Oui,  MM.  Schœlcber,Pory-Papy,  Laserve  et  de  Mahy 
ont  eu  raison  de  dire  que  le  concubinage  aux  colonies 
était  un  legs  de  l'esclavage.  Encore  le  mot  ne  serait-il 
pas  exact  si  on  l'appliquait  à  la  Réunion,  où  le  ma- 
riage est  aussi  honoré  qu'en  aucun  lieu  du  monde. 

Quant  à  l'antagonisme  des  races,  qui  a  déjà  dis- 
paru de  la  Réunion,  qui  tend  visiblement  à  disparaître 
de  la  Guadeloupe,  et  dont  tout  annonce  que  la  Marti- 
nique elle-même  finira  par  être  quitte ,  il  n'a  rien  de 
beaucoup  plus  violent  que  les  divisions  politiques  dont 
mainte  société  européenne  est  travaillée. 

Qu'on  ne  prétende  donc  pas  que  les  colonies  sont  11* 
vrées  au  démon  des  passions  de  caste  ;  que  nos  pays 
d'outre-mer  sont  des  «  pays  d'exception  »  ;  qu'ils  doi- 
vent être  traités  comme  tels  ;  que  tout  essai  de  réforme 
y  est  un  danger,  et  que  le  jury,  par  exemple,  n'y 
saurait  être  introduit  qu'au  risque  d'un  déchirement. 
Ce  sont  là  des  assertions  fausses,  des  terreurs  vaines 
et  de  vaines  menaces.  La  crainte  de  voir  le  jury  enle- 
ver toute  sécurité  aux  blancs  et  assurer  l'impunité 
aux  noirs  ou  aux  sang-mêlés  est  simplement  absurde. 
A  l'adversaire  qu'ils  ont  si  vigoureusement  pris  à  par- 
tie, MM.  3chœlcher,  Pory-Papy,  Laserve  et  de  Mahy 


LE  JORY   AUX  COLONIKS  301 

ont  posé  cette  question  embarrassante  :  «  M.  La- 
«  reînty  suppose-t-il  que  ce  soit  le  jury  qui  mettra 
«  dorénavant  Faction  publique  en  mouvement,  et  quïl 
€  ira  chercher  des  innocents  sur  leurs  terres  pour  les 
«  traduire  à  sa  barre  et  se  donner  le  plaisir  de  les 
«  condamner  ?»  La  loi  du  jury  ne  favorise  aucune 
classe,  et  elle  les  protège  toutes.  Il  importe  à  la  bonne 
administration  de  la  justice  qu'au  lieu  d'assesseurs 
prononçant  tout  à  la  fois  sur  la  culpabilité  et  sur  Tap- 
plication  de  la  peine,  il  y  ait  aux  colonies,  comme  en 
France,  des  jurés  prononçant  sur  la  culpabilité  seule 
et  laissant  l'application  de  la  peine  aux  magistrats. 
Cette  loi  du  jury  aurait,  en  outre,  l'avantage  de  faci- 
liter la  fusion  des  classes,  que  le  caractère  exception- 
nel de  la  législation  est  si  propre  à  retarder. 

Je  regrette  de  ne  pouvoir  donner ,  faute  d'espace, 
une  idée  plus  complète  du  livre  de  mes  honorables 
collègues  et  amis.  Il  exercera,  je  Pespère,  une  influence 
décisive  sur  la  décision  parlementaire  à  intervenir. 
La  lecture  en  est  aussi  attachante  qu'instructive.  Le 
style  en  est  clair,  élégant  et  sobre.  Rien  n'y  est  donné 
à  la  déclamation.  La  compétence  des  auteurs  s'y  ma- 
nifeste à  chaque  ligne.  Sous  leur  plume,  la  raison 
trouve  sans  effort  ce  qu'il  lui  faut  pour  convaincre,  et 
la  justice  ce  qu'il  lui  faut  pour  s'imposer. 

Elle  s'imposera. 

Lorsqu'il  fut  question  de  rendre  à  la  race  noire  la 
possession  d'elle-même,  les  planteurs  avaient  un  sen- 

2ô 


âÔè  LE  JURY  AUX  COLONIES 

timent  si  vif  de  Taversion  que  resclavage  avait  dû 
inspirer  à  ses  victimes  pour  tout  ce  qui  est  travail» 
qu'ils  s'écrièrent  en  chœur  :  C'en  est  fait  des  colonies 
le  jour  où  elles  seront  données  à  la  liberté.  Eh  bien, 
révénementa  démenti  cette  noire  prophétie.  L'his- 
toire des  colonies  ne  se  résume  plus  dans  le  fait  d'un 
vaisseau  arrivant  aux  îles  chargé  de  nègres  et  dans  ce- 
lui d'un  vaisseau  retournant  en  France  chargé  de  su- 
cre. Et  cependant,  les  nègres  n'ont  pas,  comme  on 
nous  le  prédisait,  jeté  au  loin  leurs  serpes  ;  les  ailes 
des  moulins  ne  se  sont  pas  arrêtées  ;  les  lisières  des 
plantations,  chemins,  sentiers,  ne  se  sont  pas  effacés 
sous  les  couches  touffues  des  halliers  ;  la  vie  d'un 
principe  n'a  pas  été  la  mort  des  colonies. 

Ce  qui  est  mort,  c'est  ce  que  les  législateurs  de  l'es- 
clavage eurent  l'audace  de  proclamer  impérissable. 
Que  reste-t-il  de  ce  Code  noir  auquel  Louis  XIV  dé- 
clara qu'il  apposait  son  scel^  afin  que  ce  fut  chose  sta* 
ble  à  toujours  f  Bt  de  la  monarchie  de  Louis  XIV  elle^o 
même,  que  reste-t-il  ? 


LA  FAMILLE 


Prononcé  le  12  aTiil  1874 
an  Banquet  de  famille  de  la  loge  des  Amis  bienfaisants. 


L'idée  qn'éveille  tout  d'abord  la  vue  de  ce  banquet, 
où  les  maris  ont  amené  leurs  femmes,  où  les  enfants 

sont  venus  s'asseoir  à  côté  de  leurs  mëres^  c'est  ridée 

de  la  famille,  dans  ce  qu'elle  a  de  plus  charmant  et  de 

plus  doux. 

Association  primordiale,  unité  élémentaire  de  toute 
nation,  on  pourrait  presque  dire  que  la  famille  est  an- 
térieure à  l'individu  même . 

Indestructible,  il  faut  bien  qu'elle  le  soit,  puisqu'on 
ne  détruit  pas  la  nature.  Il  n'y  aurait  vraiment  pas 
autre  chose  à  répondre  à  ceux  qui  affectent  de  trem- 
bler pour  le  maintien  de  la  famille. 

Et  toutefois,  —  comment  le  nier  ?  —  la  fkmille  au- 
jourd'hui n'est  pas  sans  subir  les  atteintes  ^u  milieu 


3C4  LA  rjLXULï 

Koal  qui  Taireloppe,  De  quelles  tngédies  domesti- 
qoes  DOS  amnlet  jadidAÎ?»  De  Doas  ont-elles  pas,  de 
lûn  en  loin,  tirré  ie  Sëcret  ?  Qne  de  fois  des  procès 
pleins  de  scandaïe  De  dgos  ont-ils  pas  montré,  en  dé- 
diinnt  le  TQîle  qui  oonTre  la  rie  prirée,  lamseanx 
prises  aTee  le  despotisme,  et  le  litooojqgal  sooillé  par 
Ilnfldélitè,  mfime  par  le  menitre  !  yaTons-noos  ja- 
mais Ta  des  firères  se  disputant»  à  quelques  pas  d*ane 
fœse  récemment  ooTerte,  des  lambeaax  de  lliéritage 
paternel;  des  mères  renonçant  anx  joies  de  la  mater- 
nité et  en  méconnaissant  lesdercûrs,  (ante  de  se  croire 
en  état  d'en  supporter  les  charges  ;  des  pères  GTrant 
leurs  enfants,  sous  l'aiguillon  de  la  pauvreté,  à  des 
labeurs  accablants  ;  de  pauTres  petits  êtres  arrachés 
à  la  Tie  de  famille  pour  être  enterrés  dans  des  manu- 
Êctures,  pour  être  transformés  en  suppléments  de 
salaire,  pour  devenir  valets  d'une  machine,  et  cela, 
hélas  !  à  un  âge  où  Tenfance  a  tant  besoin  de  vivre 
au  grand  air,  de  s  ébattre  au  soleil  et  d'apprendre  & 
aimer  la  vie  ? 

Mais  les  fidts  douloureux  qui  assombrissent  lliis« 
toire  de  la  famille  ne  tiennent  pas  à  son  essence;  ils 
tiennent  à  ce  que  la  ikmille  et  le  régime  social  dans 
lequel  elle  est  comme  plongée  reposent  sur  des  prin- 
cipes opposés. 

Dans  la  famille,  en  effet,  le  principe  qui  domine  est 
celui-ci  :  qui  peut  le  plus  doit  le  plus.  Dans  la  famille, 
la  part  attribuée  aux  membres  qui  la  composent  n'a 

26 


LA   FAMILLE  305 

pour  mesure  ni  leur  force,  ni  leur  savoir,  ni  leur  in- 
telligence. Le  père,  qui  porte  presque  tout  le  fardeau 
de  l'association  domestique^  y  retranche  volontiers  de 
ses  jouissances  pour  ajouter  au  bien-être  de  Tenfant 
qui,  débile,  infirme  ou  malade,  n*a  rien,  n'aura  peut- 
être  jamais  rien  à  donner  en  échange  de  ce  qu'il  reçoit. 
Et  n'arrive-t-il  pas  bien  souvent,  chose  admirable  et 
touchante,  que  c'est  précisément  pour  celui-là  que  sont 
les  préférences  de  la  mère? 

Je  sais  que  ce  caractère  des  relations  domestiques 
s'explique  par  un  sentiment  naturel  d'affection  qui  ne 
saurait  former  le  fond  des  relations  sociales.  Mais  en- 
tre les  secondes  et  les  premières  il  n'y  a  pas,  aujour- 
d'hui, dissemblance  seulement,  il  y  a  opposition.  Cha- 
cun pour  soi  :  telle  est,  en  dehors  de  la  famille,  la 
maxime  dominante. 

Or,  pour  que  la  lutte  des  forces  et  la  mêlée  univer- 
selle des  intérêts  résultant  de  Tapplication  de  cette 
maxime  fissent  place  au  système^  généralisé,  de  l'as- 
sociation ;  pour  qu'à  ce  genre  d'émulation  qui  répond 
à  ridée  de  guerre  succédât  ce  genre  d'émulation  qui 
répond  à  l'idée  de  concours,  il  ne  serait  pas  même  né- 
cessaire que  les  hommes  conformassent  leur  conduite 
à  ce  précepte:  Aimez-vous  les  uns  les  autres;  il  suf- 
firait qu'ils  arrivassent  à  comprendre  qu'ils  sont  plus 
intéressés  à  unir  leurs  efforts  qu'à  se  faire  l'un  à  l'au- 
tre une  guerre  sans  trêve  ni  merci.  A  cet  égard,  la 
lumière  commence  à  briller  ;  elle  éclairera  de  \^V\^  <s^ 


306  hiL  FAMirxB 

pins  la  route  où  nous  cheminons.  Mais,  en  attendant, 
l'on  peut  dire  qu'entre  le  caractère  constitutif  de  la 
famille  et  le  caractère  constitutif  du  milieu  où  elle 
se  trouve  placée^  le  désaccord  est  complet. 

D'un  côté,  l'association  des  intérêts,  la  convergence 
des  volontés,  la  faiblesse  reconnue  créancière  de  la 
force;  de  l'autre,  l'antagonisme,  l'insolidarité,  et, 
sons  mille  aspects  divers,  la  consécration  du  droit  du 
plus  fort. 

Comment^  dès  lors,  la  famille  ne  souffrirait-elle 
pas  de  Tinâuence  du  milieu  qui  Tenveloppe? 

Oui,  si  le  Code  semble  traiter  le  mariage  comme  un 
établissement  d'une  espèce  particulière  dont  le  mari 
est  gérant  ; 

Si  le  mariage  est,  pour  certaines  gens,  un  marché, 
une  spéculation,  et,  selon  la  grammaire  du  Code,  une 
des  différentes  manières  dont  s'^ acquiert  la  propriété; 

Si  l'on  en  est  venu  à  dire  ^  langage  bien  étrange 
mais  caractéristique  —  :  «  Monsieur  un  tel  a  épousé 
dioOf  quinze^  vingt  mille  livres  de  rente.. .j  et  des  espé* 
rancesj  »  les  espérances  signifiant,  dans  ce  cas,  la 
mort,  prévue,  des  parents; 

Si  dans  le  monde  des  pauvres,  il  se  rencontre  de 
malheureuses  mères  réduites  à  gémir  de  leur  fécon- 
dité; 

Si  des  pères  que  la  misère  tient  à  la  gorge  préfè- 
rent, pour  leurs  enfants,  à  l'école  où  pii  les  instruirait» 
Vatelier  où  on  le^  paye,  mais  oA  un  travail  prématuré 


LA  FAMILLE  307 

risque  de  rainer  &  jamais  leur  santé,  de  flétrir  lenr 
âme,  d^éteindre  leur  intelligence  ; 

Tout  cela  dénonce  Tinâuence  que  le  régime  social 
actuel  exerce  sur  les  conditions  de  la  vie  de  famille. 

Savez-Yous  quels  sont  les  deux  grands  ennemis  de 
la  famille?  Je  les  dénonce,  et  je  vais  les  nommer;  ce 
sont  :  la  cupidité,  en  haut,  et,  en  bas,  la  misère. 

On  ne  saurait  mieux  défendre  ta  famille,  qu'en  les 
combattant;  mais  pour  les  combattre  avec  efficacité» 
que  faut-il  ?  Il  faut  se  placer,  dans  l'étude  des  réfor- 
mes à  accomplir,  au  point  de  vue  de  cette  religion 
de  la  fraternité  humaine  dont  c'est  l'honneur  de  la 
Franc-Maçonnerie  de  professer  et  de  chercher  à  ré- 
pandre le  culte. 

Car  ce  qui  importe  dans  les  conventions  symboli- 
ques qui  lient  ses  adeptes  et  dans  les  épreuves  qu'on 
leur  donne  à  traverser,  c'est  le  but  philosophique  en 
vue  duquel  ces  conventions  et  ces  épreuves  ont  été 
établies.  La  Franc-Maçonnerie  n'aurait  pas  enrôlé  tant 
d'intelligences  sérieuses,  tant  de  cœurs  passionnés 
pour  le  progrès  ;  elle  n'aurait  pas  attiré  dans  ses 
loges  tant  d'acteurs  fameux  du  grand  drame  de 
la  Révolution  française,  depuis  GARAT  jusqu'à  LA- 
FA  YETTB,  depuis  BAILLY  jusqu'à  PÉTION,  depuis 
CHAMFORT  jusqu'à  RABAUD  SAINT-ETIENNE, 
depuis  les  LAMETH  jusqu'à  CAMILLE  DESMOU- 
LINS, depuis  CONDORCBT  jusqu'à  DANTON,  si  elle 
n'avait  eu  pour  objet  que  de  séduire  let^  vm^vcï^^'c^^ 


308  LA  FAMILLE 

en  goût  de  cérémonies  mystiques  ou  d'allégories  et 
de  fournir  un  aliment  à  Tamour  du  merveilleux.  Non, 
non  :  honorer  le  travail  ;  effacer,  en  ce  qu'ils  ont  d'in- 
juste, les  privilèges  de  là  couleur,  de  la  naissance  et 
du  rang  ;  pousser  au  triomphe  de  la  tolérance  et  à 
l'extirpation  des  haines  nationales;  en  un  mot,  ga- 
gner les  hommes  au  culte  de  la  lEraternitë  humaine  ; 
voilà  ce  que  la  Franc-Maçonnerie  avait  à  faire  dans 
le  monde. 

Et  voilà  pourquoi  il  lui  a  plu  d'appeler  à  elle  des 
citoyens  de  tous  les  pays;  voilà  pourquoi  dans  ses 
Loges,  temples  ouverts  à  la  pratique  d'une  vie  su- 
périeure, elle  a  admis  riches  et  pauvres^  nobles  et 
plébéiens  :  tous  se  reconnaissent  égaux,  tous  se  don- 
nent le  nom  de  Frères. 

Aussi  n'est-il  pas  une  de  ses  fêtes  qui  ne  soit  bien 
véritablement,  comme  celle-ci,  une  f^te  de  famille. 
Je  vous  propose  de  boire  :  A  LA  FAMILLE. 


LA  MONARCHIE 


sous  SBS   TROIS  FORMES 


Publié  le  30  ayril  1874. 

La  France  serait  la  risée  du  monde,  si  elle  était 
pour  quelque  chose  dans  le  spectacle  qui  se  donne  en 
haut  lieu. 

Mais  ce  qu'elle  pense  elle-même  de  ce  spectacle^  de 
la  distribution  des  rôles  et  des  acteurs,  le  monde  le 
sait. 

Il  sait  aussi  pourquoi  la  France  se  borne  à  regarder, 
et  attend. 

Cela  nous  sauve  du  reproche  d'être  un  peuple  d'en- 
fants ou  de  fous . 

Gomment  !  parce  que  quelques  hommes,  qui  ont  ab- 
solument besoin  d'avoir  un  maître,  veulent  en  imposer 
un  à  la  France,  qui  a  cent  vingt-sept  fois,  depuis  le 
8  février  1871,  déclaré  n'en  pas  vouloir  ;  parce  que*,  sur 


310  LA  MONARCHIE 

le  choix  de  ce  maître,  ces  hommes  ne  s'entendent  pas  ; 
parce  que»  sans  même  savoir  quand  et  de  quelle  ma- 
nière ils  pourront  jamais  s'entendre,  ils  tiennent  à 
gagner  du  temps,  il  faut  que  toute  une  nation  ajourne 
indéfiniment  la  notification  de  sa  volonté  souveraine, 
et  que  le  suffrage  universel  soit  comme  s'il  n'était 
paSj  et  qu'il  n'y  ait  de  lendemain  assuré  pour  per-- 
sonne,  et  que  le  commerce  agonise,  et  que  le  travail 
manque  aux  meurt-de-&im,  et  qu'en  attendant  mieux, 
Tintelligence  d'un  grand  peuple  s'épuise  à  deviner  le 
sens  de  tel  ou  tel  mot,  à  chercher  la  signification  de 
telle  ou  telle  énigme  proposée  sous  forme  de  vote,  à 
déchiffrer  des  rébus  ? 
Ce  serait  à  en  rire,  si  ce  n'était  pas  &  en  pleurer. 
Les  monarchistes  eussent-ils  un  roi  sous  la  main, 
cela  ne  les  autoriserait  certes  pas  à  nous  l'infliger, 
avant  d'avoir  demandé  au  pays  ce  qu'il  en  pense.  Mais 
la  bouffonnerie  suprême,  c'est  de  prétendre  nous  faire 
les  sujets  d'un  monarque  introuvable,  les  serviteurs 
d'un  maître  impossible. 

II  faut  qu'une  porte  soit  ouverte  ou  fermée.  Eh  bien, 
non;  les  régulateurs  officiels  de  nos  destinées  ont  dé- 
cidé que  la  porte  qu'ils  ne  peuvent  pas  ouvrir  reste- 
rait fermée,  et  que  cette  même  porte,  qu'ils  ne  veulent 
pas  fermer,  resterait  ouverte. 

Cette  prodigieuse  absurdité  constitue  la  situation. 

Comment  se  dénouera-t-elle  ? 

Ce  qui  est  certain,  c'est  qu'il  ne  sera  donné  ni  aux 


ÎA  ttONARCfilE  âll 

bonapartistes,  ni  aux  légitimistes,  ni  aux  orléanistes 
de  façonner  la  France  à  leur  gré. 

Un  bloc  de  marbre  était  si  beau 
Qa*un  statuaire  en  fit  Templette; 
Qu*en  fera,  dit-il,  mon  ciseau? 
Sera-t-il  Dieu,  table,  ou  cuvette? 

Mais,  outre  qu'il  y  a  ici  trois  statuaires  pour  un 
seul  bloc  de  marbre,  le  bloc  de  marbre  est  un  peuple, 
et  un  peuple  qui  sait  ce  que  valent  les  trois  statuaires 
dont  il  s'agit. 
L'empire  s'est  assez  fait  connaître. 
Heureuse  encore  la  France,  si  le  chiffre  de  sept  mil-* 
liards  ajouté  au  capital  de  sa  dette  disait  tout  ce  que 
lui  a  coûté  rhonneur  d'appartenir  à  quelqu'un  !  Mais 
notre  sol  envahi,  nos  armées  prisonnières  en  masse 
ou  écrasées^  nos  campagnes  dévastées,  nos  villes  pil- 
lées, nos  villages  en  feu,  des  Bavarois  dansant,  à  Paris, 
sur  la  place  de  la  Concorde,  à  la  face  des  Parisiens 
frémissants...  Je  n'achève  pas.  Il  est  des  humiliations, 
des  déchirements,  des  désespoirs  qu'on  ne  rappelle  pas 
sans  que  la  plume  tombe  des  mains.  Par  ses  résultats 
comme  par  son  origine,  le  2  décembre  s'est  montré 
digne  du  18  brumaire. 

Quant  à  la  monarchie  cléricale,  elle  ne  nous  a  pas 
laissé  ignorer,  sous  la  Restauration,  à  quel  prix  on 
jouissait  de  ses  bienfaits.  La  loi  du  sacrilège  ne  fut 
qu'une  page  de  son  histoire,  mais  elle  en  est  la  page 
caractéristique.  Si  la  liberté  de  conscience  pouvait 


312  LA  MONARCHIE 

périr,  si  la  superstition  pouvait  devenir  la  loi ,  si  la 
raison  pouvait  être  mise  à  la  raison,  si  la  voix  de 
rintelligence  humaine  pouvait  être  dominée  par  le 
fameux  cri  :  a  Abétissez-vous  »|  qui  sait  jusqu'où  la 
France  serait  descendue?  Il  Oallut  une  révolution 
pour  l'arracher  h  la  mort  de  l'esprit. 

Ce  fut  aussi  à  une  révolution  que  nous  conduisit  la 
monarchie  constitutionnelle,  et  cela,  ne  l'oublions  pas, 
après  une  longue  succession  de  conflits  désordonnés, 
après  une  guerre  de  tous  les  jours  déclarée  aux  jour- 
naux indépendants,  après  mainte  émeute  étouffée 
dans  le  sang,  après  une  incessante  lutte  parlementaire 
née  des  efforts  du  monarque,  tantôt  pour  tourner  les 
obstacles  mis  à  l'exercice  de  son  pouvoir  personnel, 
tantôt  pour  les  briser.  Car  il  est  dans  la  nature  des 
monarchies  que  le  chef  de  TÈtat  soit  un  despote  ou 
travaille  à  le  devenir.  La  théorie  du  «  cochon  à  l'en- 
grais »  —  expression  impériale  —  demande,  pour 
être  applicable  et  appliquée,  des  conditions  telle- 
ment exceptionnelles  qu'il  n'y  a  rien  à  en  con- 
clure. Grâce  à  ce  que  Victoria  est  une  reine  unique 
dans  son  genre,  la  royauté,  en  Angleterre,  est  aigour- 
d'hui  une  somme  de  quelques  millions  mangée  par 
une  femme,  et  pas  beaucoup  plus:  c'est  vrai;  mais 
qu'on  remonte  aux  règnes  précédents.  Que  de  dé- 
sordres, et  quels  effroyables  désordres  sous  la  domina- 
tion des  quatre  Georges  !  Que  de  combats  livrés  par  la 
prérogative  royale  pour  le  compte  de  la  prérogative 


LA   MONARCHIE  313 

royale  !  Que  de  tentatives  pour  intimider  le  parlement 
ou  le  corrompre  !  Que  de  coups  portés  à  la  liberté  d'é- 
crire et  à  toutes  les  libertés  I  Que  de  complots  terminés 
par  la  pendaison  I  Qu'on  remonte  encore  plus  haut. 
Est-ce  que  Thistoire  des  troubles  monarchiques  de 
TAngleterre  diffère  de  celle  de  nos  troubles  monar- 
chiques? Est-ce  que  l'Angleterre  n*a  pas  été  la  pre- 
mière à  décapiter  un  roi,  la  première  à  proscrire  une 
race  de  rois?  Est-ce  qu'elle  n'a  pas  eu  son  21  janvier, 
sa  maison  de  Bourbon  dans  la  famille  des  Stuarts>  sa 
restauration  de  Louis  XVIII  dans  la  restauration  de 
Charles  II? 

Pour  que  la  monarchie^  vue  à  l'œuvre  sous  ses  trois 
formes,  parût  acceptable  à  la  France,  il  faudrait  que 
la  France  eût  perdu  le  sens  et  la  mémoire.  Mais  que 
certains  hommes  l'appellent  de  tous  leurs  vœux  et, 
quoique  divisés  sur  le  point  de  savoir  laquelle  est  pré* 
férable,  se  réunissent  contre  ce  qui  n'est  aucune  des 
trois,  cela  s'explique  de  reste. 

La  monarchie,  en  effet,  qu'elle  se  nomme  bonapar- 
tisme, légitimisme  ou  orléanisme«  est  un  privilège»  le 
plus  énorme  de  tous  :  celui  qui  consiste  à  commander 
aux  hommes,  par  cela  seul  qu'on  s'est  «  donné  la 
peine  de  naître.  » 

Or,  un  tel  privilège  ne  saurait  se  maintenir  sans 
appui,  n  en  nécessite  d'autres  qui  lui  servent  de  base. 
Qui  dit  un  roi  dit  une  cour,  des  courtisans  et,  au-des- 
SOU",  une  plèbe. 


314  MONARCtilË 

Cela  est  si  vra  j,que  Napoléon  I",  tout  parvenu  et 
tout  Napoléon  qu'il  était,  ne  se  crut  pas  en  état  de 
Tivre  sans  une  noblesse.  A  lui  aussi  il  fallut  des  ducs, 
des  comtes^  des  marquis,  des  chambellans,  des  valets 
titrés,  et,  en  outre,  des  victoires  héréditaires. 

Et  Louis-Philippe,  roi  bourgeois  sll  en  fut  jamais, 
put-il  se  passer  de  ce  nécessaire  attirail  de  la  royauté? 
Non.  Seulement,  à  une  aristocratie  de  naissance  il 
sgouta  une  aristocratie  de  fortune.  Il  y  eut,  pendant 
son  règne^  au-dessous  des  nobles,  les  censitaires.  Un 
privilège  fut  greffé  sur  un  autre  privilège.  Le  peuple 
ne  compta  point. 

Il  compte,  sous  la  République  :  d'abord,  parce 
qu*elle  est  le  gouvernement  du  suffrage  universel,  et 
ensuite  parce  que  la  participation  de  tous  au  pouvoir 
électoral  implique  la  participation  de  tous  aux  avan^ 
tages  résultant  de  l'état  de  société  et  des  progrès  de 
la  civilisation. 

Voilà  ce  que  comprennent  fort  bien  les  partisans  de 
la  monarchie,  soit  qu'ils  la  veuillent  sous  la  forme  de 
Tempire,  ou  sous  celle  de  la  légitimité  de  droit  divin, 
ou  sous  celle  du  constitutionnalisme. 

Et  voilà  ce  qu'ils  redoutent,  les  uns  par  dévouement 
&  un  faux  principe  et  sans  arrière-pensée  d'égoïsme, 
les  autres  par  un  calcul  ou  un  instinct  de  Tambition. 

Tous  ils  sentent  que  Tabsence  d^un  trône  est  Tab- 
sence  des  privilèges  qui  se  groupent  autour  d'un 
trône. 


LA  MONARCHIB  315 

Mais  ce  qni  fait  la  force  delà  Répnbliqne,  c'est  pré- 
cisément sa  glorieuse  incompatibilité  avec  l'existence 
des  avantages  qui  n'ont  leur  raison  d*être,  ni  dans  an 
service  rendu  au  pays,  ni  dans  un  mérite  reconnu,  ni 
dans  un  travail  utile.  Ce  qui  rend  le  triomphe  de  la 
République  inévitable,  c'est  qu'il  mène  à  l'équitable 
rémunération  des  travaux  du  paysan,  de  rouvrier,  de 
l'homme  de  lettres,  de  Tartiste,  dû  penseur. 

Que  peut  contre  ce  grand  intérêt  de  la  justice  TaU 
liance  de  ceux  que  leurs  préjugés  aveuglent  avec  ceux 
que  leurs  appétits  égarent  ?  Pendant  qu'ils  perdent 
en  petites  intrigues  le  temps  qu'ils  s'imaginent  gagner  « 
l'idée  républicaine  poursuit  son  invincible  éours.  Pen- 
dant qu'ils  ont  le  visage  tourné  vers  l'occident,  c'est  à 
l'orient,  comme  toujours,  que  le  soleil  se  lève. 


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L'ABOLITION  DE  L'ESCLAVAGE 


Prononcé  le  7  mai  1874, 


Messieurs^  nous  nous  sommés  réunis  ce  soir  pour 
célébrer  rabolition  de  Tesclavâge . 

Lorsqu'on  pense  à  tout  ce  que  Tesclavage  a  de  bar- 
bare»  on  s*étonne  qu'il  ait  duré  si  longtemps;  et^ 
d'autre  part,  lorsqu'on  réfléchit  au  caractère  d'uni- 
versalité, de  généralité  et  de  force  que  présente  cette 
odieuse  institution,  on  est  tenté  de  se  demander  com-* 

ment  il  a  été  possible^  même  si  tardivement,  de  la  dé- 
truire. 

Qui  ne  sait  que,  chez  les  Juifs,  l'esclavage  existait 

du  temps  même  des  patriarches?  Les  118  serviteurs 

nés,  d'après  la  Genèse,  dans  la  maison  d'Abraham, 

étaient  la  propriété  de  ce  patriarche.  11  pouvait  les 

vendre ,  leur  infliger  des  châtiments  ocyc^w^V%  >  V»» 


318  L  ABOLITION   DE   l'eSCLAVAGE 

tuer.  Et  ce  n'étaient  pas  seulement  des  étrangers,  des 
prisonniers  de  guerre  qu'on  faisait  esclaves;  il  y  avait 
aussi  ceux  qui  se  vendaient  par  excès  de  pauvreté, 
ceux  qui  avaient  commis  un  vol  ;  il  y  avait  les  débi- 
teurs insolvables,  et  leurs  femmes,  et  leurs  enfants. 

Le  commerce  des  esclaves  date  de  si  loin,  qu'on  en 
chercherait  vainement  l'origine.  Quoi  de  plus  frappant 
que  l'exemple  de  Joseph  vendu  par  ses  frères  à  des 
marchands  arabes,  et  revendu  ensuite  en  Egypte? 
Vendre  des  êtres  humains,  après  les  avoir  volés,  fut  le 
grand  moyen  de  s'enrichir  qu'employèrent  les  colonies 
qui  s'établirent  dans  les  lies  de  la  mer  Egée  et  sur  les 
côtes  de  rAsie-Aiineure.  Les  Phéniciens,  les  Tyrrhé- 
niensj  les  Ciliciens,  les  Etrusques,  les  Cretois  vécurent 
de  ce  trafic  infâme. 

Et  la  Grèce,  cette  Grèce  tant  vantée  !  sur  elle  aussi 
s'étendit  la  lèpre  de  Tesclavage.  A  Athènes, — pour  ne 
parler  que  de  la  ville  qui  fut  par  excellence  la  ville  du 
goût,  de  l'art,  de-  la  grâce,  du  génie, —  à  Athènes,  aux 
plus  beaux  jours  de  sa  puissance,  dans  le  plus  vif  éclat 
de  sa  grandeur,  le  nombre  des  esclaves  dépassait  celui 
des  citoyens  libres.  Rien  que  dans  les  campagnes 
de  TAttique,  on  en  comptait  150,000.  Et  remarquez 
que  parmi  tant  de  philosophes  réputés  pour  leur  sa- 
gesse, c'est  à  peine  s'il  y  en  eut  qui,  comme  Diogène, 
protestèrent  au  nom  de  la  raison  indignée.  (Applau- 
dissements.) Platon  exprime  le  désir  qu'aucun  Grec  ne 
soit  (ait  esclave  ;  sa  philosop]iie  n'alla  pas  plus  loin. 


l'abolition  de  l'esclavage  319 

Les  ^^C9  avaient  donné  pour  fondement  à  Tescla- 
vage  la  loi  naturelle  et  la  permanente  diversité  des 
races:  les  Romains  n'admirent  pas  cette  doctrine. 
Mais  ils  n'en  consacrèrent  pas  moins  Tesclavage,  le 
jugeant  justifié  d* une  manière  suffisante,  soit  par  le 
droit  civil,  lorsqu'un  homme  usait  de  sa  liberté  pour 
la  vendre,  soit  par  le  droit  des  gens,  lorsque  le  vain- 
queur aimait  mieux  asservir  le  vaincu  que  le  tuer.  Et, 
du  reste,  l'esclave,  à  Rome,  ne  fut  pas  mieux  traité 
qu'en  Grèce.  Regardé  comme  une  chose,  il  ne  put  ni 
poursuivre  ni  être  poursuivi  en  justice.  Le  mariage 
lui  fut  interdit.  Sa  cohabitation  avec  une  personne  de 
sa  classe  fut  appelée  coniubernium^  nom  par  lequel  on 
désignait  aussi  Taccouplement  des  animaux.  On  ne 
lui  reconnut  pas  la  puissance  paternelle.  Il  eut  des 
petits,  il  n'eut  pas  de  famille.  (Applaudissements.) 

Rien  ne  met  plus  vivement  en  lumière  la  cruauté 
des  traitements  auxquels  il  était  sujet,  que  la  nature 
même  des  lois  qui,  de  loin  en  loin,  furent  rendues 
pour  le  protéger  :  témoin  la  loi  Pétronia,  qui  dé- 
fendait aux  maîtres  de  forcer  leurs  esclaves  à  se  bat- 
tre dans  le  cirque  contre  les  bêtes  féroces.  Et  dire 
que  cette  afireuse  condition  était  celle  d'hommes  qui 
se  comptaient  par  centaines  de  mille  I  L'esprit  reste 
confondu  quand  on  lit  le  chiffre  auquel  s'élevait  le 
nombre  d'esclaves  que  possédaient  certains  Romains 
opulents.  Scauru3  en  avait  8,0QQ.  Aussi»  lorsque,  sur 
le  déclin  de  la  République,  on  proposa  de  çlQQi^^r  aqx 


320  l'abolition  de  l'esclavage 

esclaves  un  vêtement  distinct,  cette  proposiiion  fut 
rejetée  comme  très  dangereuse.  Elle  eût  montré  de 
combien  les  opprimés  étaient  plus  nombreux  que  les 
oppresseurs.  (Très  bien  !) 

Le  christianisme  ayant  proclamé  l'égalité  des 
hommes  devant  Dieu,  il  semble  que  son  avènement 
aurait  dû  marquer  le  terme  de  l'esclavage.  Eh  bien, 
non;  Jésus  n'avait  pas  parlé  expressément  contre  la 
servitude; saint  Paul  avait  parlé  pour:  les  propaga- 
teurs du  christianisme,  tout  en  conseillant  aux  maî- 
tres la  douceur,  prêchèrent  aux  esclaves  l'obéissance. 

Longtemps  après  l'établissement  du  christianisme  » 
nous  trouvons  les  propriétaires  d'hommes  continuant 
à  exercer  sur  leurs  victimes  le  pouvoir  de  vie  et  de 
mort.  Ceux  des  successeurs  de  Ck)nstantin  qui  s'appli- 
quèrent  à  adoucir  la  condition  des  esclaves  ne  le  âreat 
que  par  un  sentiment  d'humanité,  dont,  au  sur- 
plus, quelques  empereurs  païens  leur  avaient  donné 
l'exemple.  C'est  ainsi  que  Domitien  avait  défendu 
qu'on  mutilât  les  esclaves;  Adrien,  qu'on  les  cédât  à 
des  maisons  de  débauche  ;  Septime-Sévère,  qu'on  les 
contraignît  à  se  prostituer.  La  vérité  est  que  le 
monde  chrétien  et  catholique,  en  ce  qui  touche  l'es- 
clavage, continua  le  monde  païen  jusqu'à  l'époque 
de  la  transformation  des  esclaves  en  serfs. 

Le  Coran  ne  condamne  le  droit  de  réduire  les  hom- 
mes en  servitude  que  dans  Tapplication  de  ce  droit 
impie  aux  sectateurs  du  prophète.  On  vit  donc  les 


l'auolïtion  de  l'esclavage  321 

marchés  de  l'Asie  et  da  nord  de  TAfrique  se  couvrir 
d'esclaves  chrétiens  asservis  par  les  musulmans;  et» 
à  leur  tour,  des  musulmans,  lorsque  des  chrétiens  — 
les  chevaliers  de  Rhodes,  par  exemple — purent  s'em- 
parer d'eux,  tombèrent  à  l'état  d'esclaves. 

L'idée  religieuse  était  tellement  étrangère  à  l'aboli- 
tion de  l'esclavage,  qu'après  que  l'Amérique  eut  été 
découverte,  les  nègres  achetés  pour  Tcxploitation  du 
nouveau  monde  le  furent  par  des  nations  chrétiennes 
(C'est  vrai  !  c'est  vrai  I),  par  les  Portugais  d'abord. 
Et,  après  eux,  quel  prince  autorisa  l'importation  en 
masse  des  nègres  aux  Indes  occidentales  ?  Un  roi  de 
la  catholique  Espagne,  Ferdinand  le  Catholique.  Et 
qui  scella  de  son  sceau,  en  France,  l'abominable  Code 
noir?  Louis  XIV,  un  roi  très  chrétien  (sensation).  Et 
par  qui  furent  fondées  dans  nos  colonies  les  plus  belles 
plantations  livrées  au  travail  des  noirs  ?  Par  des  fran- 
ciscains, par  des  dominicains,  par  des  jésuites,  par 
des  frères  prêcheurs. 

Et  si  maintenant,  comme  dernier  trait  à  ce  triste 
tableau,  Je  rappelle  que  le  peuple  protestant  d'Angle- 
terre, que  le  peuple  protestant  et  républicain  des 
États-Unis,  ont  eu  leur  large  part  de  responsabilité 
dans  l'établissement  et  dans  la  trop  longue  durée  de 
l'esclavage,  n'aurai-je  pas  démontré  ce  que  je  disais, 
en  commençant,  du  caractère  d'universalité  et  de  gé- 
néralité que  présente  cette  institution  odieuse  ?  (Ap- 
plaudissements. 


322  l'abolition  de  l'esclavage 

De  quelle  force  d'âme  alors,  de  quelle  intrépidité 
d'esprit  n'ont  pas  dû  être  doués  les  généreux  penseurs 
qui  se  sont  attaqués  à  un  mal  enraciné  depuis  si  long- 
temps dans  les  mauvais  instincts  de  la  nature  hu« 
maine  !  Pour  le  vaincre,  quelle  puissance  de  convie^ 
tion  ne  leur  a-t-il  pas  fallu,  à  ces  hommes,  dont  la 
gloire  est  si  différente  de  celle  des  saccageurs  de  villes, 
des  ravageurs  de  provinces,  des  conquérants  de  grand 
chemin  ?  Ah  I  les  véritables  héros,  ceux  de  l'avenir, 
ce  sont  les  Brissot,  les  Grégoire,  les  Thomas  Clarke- 
son,  les  George  Harrisson,  les  William  Allen,  les 
Wendell  Phillips,  et,  au  premier  rang,  à  côté  de  Wil- 
berforce,  notre  Wilberforce  à  nous  :  Victor  Schœlcher. 
(Bravo  !) 

C'est  en  effet  à  Victor  Schœlcher  que  la  France  et 
l'humanité  doivent  le  décret  qui  parut  le  5  mars  1848 
et  qui  commence  par  ces  simples  et  belles  paroles  : 

«  Considérant  que  la  terre  de  France  ne  peut  plus 
désormais  porter  d'esclaves...  »  (Acclamations.) 

L'esclavage  I  Pas  un  des  membres  du  gouvernement 
provisoire  qui  ne  voulût,  pas  un  qui  n'attendît  avec 
impsktience  le- moment  de  Tabolir.  Mais  ce  moment 
était-il  venu  ?  Des  colons  qui  résidaient  à  Paris  ne  né- 
gligèrent rien  pour  faire  paraître  la  question  dou- 
teuse :  Schœlcher 9  récemment  arrivé  du  Sénégal,  la 
trancha.  Au  nom  de  l'expérience  qu'il  avait  acquise 
par  ses  travaux  et  par  ses  voyages,  avec  l'autorité 
que  lui  donnaient  les  études  qui  ont  été  l'emploi  et  le 


L*ABOLITION  DE  L*KSCLAVÀGB  323 

glorieux  tourment  de  sa  vie  entière,  il  proura  aux 
membres  du  gouvernement  provisoire  qu'il  n'y  avait 
pas  à  hésiter,  qu'il  fallait  courir  au  plus  pressé,  au 
triomphe  de  Thumanité.  (Vif  assentiment.)  Il  Tem- 
porta,  n'ayant  pas  beaucoup  à  faire  pour  cela  —  je  le 
dis  à  rhonneur  des  membres  du  gouvernement  pro- 
visoire. —  Il  l'emporta,  et  en  dégageant  de  toute 
crainte  puisée  dans  les  considérations  d'une  fausse 
sagesse  le  plus  cher  désir  de  leur  cœur,  il  les  mit  en 
état  d'accomplir,  avec  une  joie  sans  mélange,  un  acte 
d'impérissable  mémoire.  (Applaudissements  chaleu- 
reux.) 

Oh  1  certes,  en  déclarant  la  pensée  libre  de  toute 
entrave,  en  supprimant  le  serment  politique,  en  pré- 
parant un  vaste  plan  d'éducation  gratuite  et  uni  ver - 
verselle,  en  donnant  aux  ouvriers  une  tribune  offl- 
ciolle,  en  ouvrant  dans  le  domaine  du  travail  Tère  de 
Tassociation,  en  abolissant  la  peine  de  mort,  en  pro  - 
clamant  le  suffrage  universel,  la  République  de  1848 
a  réglé  ses  comptes  avec  la  postérité.  Qu'on  l'attaque 
tant  qu'on  voudra,  qu'on  l'insulte,  qu'on  la  ca- 
lomnie :  de  tels  actes  suffisent^  et  au  delà,  pour  la  dé- 
fendre  et  la  venger.  (Oui  1  oui  I)  Mais  quel  admirable 
complément  de  son  œuvre  que  le  décret  d'émancipa- 
tion du  27  avril  1848 1  C'était  une  seconde  et  noble 
consécration  du  principe  de  l'inviolabilité  de  la  vie 
humaine.  Caria  vie  sans  la  liberté  n'est  que  l'agita*» 
tion  dans  la  mort.  (Applaudissements  prolongés.) 


324  L  ABOUTI  )N    DB   l'kSCLaVaGE 

Mais  en  quoi  coDsiste-t-elle,  Messieurs,  cette  liberté 
sans  laquelle  il  ne  Tant  pas  la  peine  de  Tivre  ?  N^y 
aurait-il  pas,  par  hasard,  un  autre  esclavage  que  celui 
dont  nous  fêtons  ici»  ce  soir,  l'abolition  ? 

C'est  une  belle  chose  que  le  droit,  oui,  sans  doute  ; 
mais  encore  faut-il  qu'il  soit  uni  au  pouvoir  de  Texer- 
cer.  Suffit-il,  pour  être  bien  portant,  d'en  avoir  le 
droit,  quand  on  est  malade  ?  Le  droit  de  se  lever,  de 
marcher,  suffit-il  au  paralytique?  Le  droit  d'être  libre 
suffit-il  au  prolétaire  courbé  sous  le  double  joug  de 
rigûorance  et  de  la  misère? 

Je  ne  dirai  pas  que  le  sort  de  nos  travailleurs  blancs, 
lorsque,  le  travail  venant  à  leur  manquer,  ils  sont  en 
peine  de  leur  nourriture,  de  leur  vêtement  et  de  leur 
gîte,  est  inférieur  à  celui  des  noirs  au  temps  de  l'es- 
clavage; je  ne  rappellerai  pas,  pour  le  prouver,  que 
ceux-ci, du  moins,  étaient  assurés  de  leur  subsistance; 
qu'ils  avaient  un  lendemain;  qu'ils  ne  soufifraient  pas 
sans  qu'on  en  prît  souci,  qu'ils  ne  mouraient  pas 
sans  qu'on  le  sût;  qu'ils  étaient  garantis  contre  le 
défaut  de  soins  en  cas  de  maladie  et  contre  l'excès  de 
fatigue,  quelquefois  par  la  bienveillance  de  leurs  maî- 
tres, toujours  par  l'intérêt  que  leurs  maîtres  avaient 
à  les  conserver.  (Très-bien  I) 

Non;  je  reconnais  toute  l'importance  du  progrès 
moral  qu'implique  la  reconnaissance  pure  et  simple 
du  droit.  L'homme  qui  a  le  sentiment  de  sa  dignité 
d'homme  possède  1^  un  bien  três-réol,  trcs-précieux. 


L'aBOÎ.ITI' N    DE   I/ESC(.AVAGR  325 

quelque  amertume  que  puissent  ajouter  à  la  jouis- 
sance de  ce  bien  la  pauvreté,  l'incertitude  de  l'avenir 
et  l'abandon.  Mais  il  n'en  est  pas  moins  vrai  qu'au 
point  de  vue  de  l'existence  physique,  et  comme  ré- 
sultat  d'une  organisation  sociale  défectueuse,  il  y  a, 
hélas  !  un  esclavage  de  l'homme  libre  :  le  prolétariat. 
(Applaudissements.) 

Adam  Smith  a  écrit  :  «  Les  esclaves  s^iisent  et  vieil- 
lissent aux  dépens  de  leurs  maîtres  :  les  travailleurs 
libres  s'usent  à  leurs  propres  dépens.  » 

Turgot  a  écrit  :  f  En  tout  genre  de  travail  il  doit 
arriver  et  il  arrive  que  le  salaire  de  l'ouvrier  se  borne 
à  ce  qui  est  nécessaire  pour  lui  procurer  sa  subsis- 
tance. » 

J.-B.  Say  a  écrit  :  a  II  est  difficile  que  le  salaire  du 
manouvrier  s'élève  au-dessus  ou  s'abaisse  au-dessous 
du  taux  nécessaire  pour  maintenir  la  classe  au  nom- 
bre dont  on  a  besoin.  » 

Et  encore  :  c  A  rigoureusement  parler,  la  société 
ne  doit  aucun  secours,  aucun  moyen  de  subsistance  à 
ses  membres.  En  se  réunissant  à  l'association,  chacun 
est  censé  lui  apporter  ses  moyens  d'existence.  )» 

Et  Malthus  avait  écrit,  dans  un  langage  plus  terri- 
ble :  «  Un  homme  qui  naît  dans  un  monde  déjà  oc- 
cupé, si  sa  famille  pe  peut  pas  le  nourrir  ou  si  la  so  • 
ciété  n'a  pas  besoin  de  son  travail,  n'a  droit  à  aucune 
portion  de  nourriture.  C'est  un  être  de  trop  sur  îri 
terre.  Au  grand  banquet  de  la  nature,  il  n'y  a  pas 


326  L*ABOLITION  DE  l'eSCLAVAGE 

de  place  pour  lui.  La  nature  lui  commande  de  s'en 
aller,  et  elle  ne  tardera  pas  à  mettre  cet  ordre  à  exé- 
cution. » 

Eh  bien  I  je  dis,  moi,  que  pour  ceux  qui  figurent 
dans  cette  description,  si  elle  était  exacte,  la  liberté 
serait  un  mensonge  ;  je  dis  qu'il  serait  étrange  d'ap- 
peler libres  des  hommes  considérés  comme  de  simples 
machines  à  produire,  et  dont  la  vie  dépendrait  du 
nombre  strictement  requis  pour  le  maintien  de  la 
classe  dont  on  a  besoin;  je  dis  que  ce  serait  une  sin* 
gulière  liberté  que  celle  qui  imposerait  aux  nouveaux 
nés^  dans  une  société  où  la  pauvreté  est  héréditaire 
comme  la  richesse,  Tobligation  d'apporter  m  nais^ 
sant  leurs  moyens  d'existence,  et  cela  sous  peine 
d'être  de  trop  sur  la  terre,  sons  peine  de  n'avoir 
aucun  droit  à  la  sollicitude  sociale,  sous  peine  de 
recevoir  Tordre  impitoyable  de  s'en  aller.  (Applau- 
dissements.) 

Mais,  grâce  au  ciel,  un  pareil  état  de  choses  n*a 
rien  de  nécessaire.  Le  dogme  de  la  fatalité  de  la 
misère  est  aussi  faux  que  s'est  trouvé  l'être  le 
dogme  de  la  fatalité  de  l'esclavage,  dont,  aussi  bien, 
la  misère  n^est  que  la  forme  dernière.  La  logique  de 
ce  grand  mouvement  d^émancipation  sociale  qui  fit 
de  l'esclave  antique  le  serf  du  moyen  âge,  et  de 
celui-ci  le  prolétaire  des  temps  modernes,  cette  logi- 
que tend  de  plus  en  plus  à  rendre  vraiment  libres 
tous  les  travailleurs,  par  Tassociatiou  des  forces,  par 


l'abolition  de  l'esclavage  327 

rintelligent  accord  des  deux  grandes  puissances  pro- 
ductives: le  capital,  le  travail;  par  la  solidarité, 
réalisée  enfin,  des  intérêts.  (Très-bien!)  Et  contre 
cette  tendance  libératrice,  rien  ne  prévaudra,  non, 
rien  ;  car  les  victoires  de  l'erreur  et  du  mal,  si  multi- 
pliées qu'elles  soient,  sont,  après  tout»  passagères  :  il 
n'y  a  d'absolument  invincible  que  la  justice  et  la 
vérité.  (Applaudissements  répétés.) 


f. 


»-, 


«n 


JOHN    STUART    MILL 


Publié  le  16  mai  1874. 


I 


John  Stuart  Miil  est  mort. 

Ceux-là  seuls  mesureront  toute  rétendue  de  ce 
malheur  à  qui  il  fut  donné  de  connaître  personnelle- 
ment John  Stuart  Mill,  de  subir  la  douce  et  fortifiante 
influence  de  son  amitié,  de  l'entendre^  de  le  voir 
agir;  et  c'est  bien  en  vain  qu'à  ceux-là,  pour  adoucir 
l'amertume  de  leur  douleur,  on  dirait:  Il  est  mort, 
mais  ses  livres  vivent  ;  un  grand  flambeau  vient  de 
s'éteindre,  mais  non  sans  avoir  allumé  sur  son  pas- 
sage des  milliers  d'autres  flambeaux  qui  ne  s'étein- 
dront à  leur  tour  qu'après  avoir  communiqué  de 
proche  en  proche  ce  qu'ils  avaient  reçu  de  chaleur  et 
de  lumière  ! 

John  Stuart  Mill  était  en  effet  plus  qu'un  penseur 


i 


330  JOHN   STUART   Mil  L 

profond,  plus  qu*un  pénétrant  économiste,  plus  qu'un 
écrivain  d'élite,  c'était  un  caractère  -  caractère  aussi 
charmant  que  fort,  fait  de  je  ne  sais  quel  extraordi- 
naire mélange  de  calme  et  d'excitabilité,  de  fermeté 
indomptable  et  de  sensibilité  presque  féminine .  En 
lui,  les  aptitudes  les  plus  variées,  les  tendances  les 
plus  difficiles  à  accorder ,  les  goûts  les  plus  divers»  se 
trouvaient  associés  de  manière  à  former  un  tout  har- 
monieux. La  sérénité  de  son  intelligence  n'ôtait  rien 
à  l'ardeur  de  son  àme.  Jamais  tribun  n'éprouva  d'aussi 
brûlantes  indignations  que  ce  philosophe  paisible.  Ce 
penseur  subtil  avait  un  tour  d'esprit  héroïque.  Cet 
apôtre  utilitaire  était  un  chevalier.  Cet  homme  rompu 
à  la  pratique  des  affaires  et  adonné  aux  recherches 
spéculatives  avait  beaucoup  d'un  poëte,  beaucoup  aussi 
d'un  artiste  :  il  adorait  les  fleurs  ;  il  avait  pour  les 
petits  oiseaux  là  tendresse  des  enfants  bien-nés  ;  il 
étudiait  passionnément  les  plantes,  dont  quelques- 
unes,  découvertes  par  lui,  portent  son  nom,  et  autant 
qu'en  histoire  naturelle,  il  se  connaissait  en  musique. 
Le  culte  des  livres  suppose  l'habitude  de  la  vie  assise  : 
eh  bieni  il  trouvait,  lui  qui  a  comme  dévoré  des 
bibliothèques,  le  moyen  et  le  temps  de  faire  des 
promenades  qui  étaient  des  voyages,  tant  la  nature 
le  charmait  et  l'attirait  ! 

Ajoutez  à  cela  qu'il  possédait  à  un  degré  rare  là 
puissance  d'aimer,  comme  le  prouvent  son  existence, 
consacrée  tout  entière  au  service  de  la  grande  famille 


JOHN   STUART  MILL  331 

hQmalfie^  et  le  sentiment  plus  intime,  plus  concentré, 
qui  le  conduisit  à  faire  sa  résidence  favorite  d'un 
lieu  où  la  maladie  dont  il  est  mort  passait  pour  être 
endémique,  mais  que  lui  rendait  cher  le  voisinage 
d'un  tombeau  1... 

Et  puisque  je  parle  de  ses  affections,  comment 
pourraiS'je  ne  rien  dire  de  celle  qu'il  portait  à  la 
France?  Elle  explique  en  partie,  cette  affection, 
l'attrait  qu'eut  pour  lui  le  séjour  de  Saint-Véran.  Il 
se  plaisait  à  respirer  Tair  de  notre  pays  I 

Mieux  que  personne,  d'ailleurs,  il  comprenait  la 
nation  française,  dont  il  admirait,  sans  s'aveugler  sur 
ses  défauts,  les  qualités  communicatives  et  le  génie 
cosmopolite .  «  S'il  arrivait  jamais  »  ,  me  disait-il 
un  jour,  «  que  la  France  fût  rayée  de  la  carte,  le 
monde  retomberait  dans  les  ténèbres,  » 

Fils  d'un  professeur  de  philosophie  en  Ecosse , 
qu'illustra  une  Histoire  de  VInde  à  laquelle  peu  de 
livres  historiques  sont  comparables,  John  Stuart  Mil! 
montra  de  très  bonne  heure  qu'il  était  homme  à 
agrandir  l'héritage  de  renommée  que  devait  lui  lais^ 
ser  son  père.  A  peine  arrivé  à  Tâge  où  l'on  apprend  à 
lire  et  à  écrire,  il  correspondait  avec  Bentham. 

Il  avait  dix-sept  ans,  quand  il  entra  comme  simple 
commis  au  service  de  la  compagnie  des  Indes,  dans 
Tadministration  de  laquelle  James  Mill  occupait  une 
position  importante.  Il  s'y  rompit  à  la  pratique  des 
aflTaires,  s'y  éleva  de  grade  en  grade,  jusqu'à  celwv  ^s^ 


332  JOHN   STUART   MILL 

lui  donnait  la  conduite  des  relations  extérieures,  et 
lorsqu'on  1858,  il  fut  question  de  transporter,  de  la 
Compagnie  à  la  couronne,  le  gouvernement  des  Indes, 
ce  fut  lui  qui  rédigea  la  pétition  par  laquelle  la  cour 
des  directeurs  combattait  l'idée  de  ce  transfert.  Inu- 
tile effet  î  Les  Indes  passèrent  sous  rautorité  directe 
du  gouvernement  de  la  reine;  mais  le  document  sorti 
de  la  plume  de  John  Stuart  Mill  restera  comme  témoi- 
gnage  de  ses  hautes  aptitudes  d'homme  d^Etat.  Il  ne 
tenait  qu'à  lui  de  faire  partie  du  nouveau  bureau  du 
conseil  des  Indes  ;  lord  Stanley  le  pressait  d'y  sié^jer  : 
il  refusa,  pour  vivre  tout  entier  de  la  vie  du  philoso- 
phe et  du  penseur. 

Je  dis  tout  entier  ;  car  la  vie  officielle  qu'il  avait 
menée  jusqu'alors  était  loin  d'avoir  absorbé  l'emploi 
de  son  temps  et  de  ses  facultés.  Dès  1824,  il  était  de- 
venu le  rédacteur  le  plus  remarqué  et  le  plus  remar- 
quable de  la  Revue  de  Westminster,  publiée  par  Ben- 
tham  comme  organe  des  philosophes  radicaux;  en 
1843 ,  son  «  Système  de  logique  »  avait  paru ,  et 
en  1848,  la  publication  de  ses  «  Principes  dYconomte 
politique  »  lui  avait  assigné,  dans  la  postérité,  une 
place  à  côté  d'Adam  Smith. 

Arrêtons-nous  ici  un  instant. 

Lorsque  Jean-Baptiste  Say  félicite  Adam  Smith 
d'avoir  séparé  l'économie  politique  du  droit  naturel 
et  de  la  morale,  pour  en  faire  une  science  de  pure  ob- 
servation, Jean-Baptinte  Say  a-t-il  raison?  Est-ce 


JOHN  STDART   MILL  333 

bien  là  ce  qui  constitue,  comme  il  l'assure,  la  gloire 
du  fondateur  de  l'économie  moderne?  Oui,  s'il  est 
vrai  que  l'économie  politique  doive  être  une  science 
purement  descriptive.  Oui,  s'il  est  vrai  qu^elle  doive 
se  borner,  selon  les  propres  paroles  de  Jean-Baptiste 
Say,  «  à  décrire  la  manière  dont  les  choses  se  passent 

dans  la  société.  »  Oui,  s'il  est  vrai  que,  selon  la  défini- 
tion d'un  des  disciples  de  Smith,  M.  Nassau  senior, 
l'objet  de  l'économie  politique  soit,  non  pas  le  ôow- 
heur,  mais  la  richesse.  Oui,  s'il  est  vrai  qu'il  con- 
vienne d'étudier  la  science  de  la  production,  de  la 
consommation  et  de  la  distribution  des  richesses,  abs- 
traction faite  de  cette  question  suprême  :  la  réparti- 
iiony  c'est-à-dire  abstraction  faite  de  ce  que  la  justice 
réclame  pour  chacun  de  ceux  qui  ont  concouru  à 
l'œuvre  commune.  Mais  qui  ne  sent  ce  que  l'économie 
politique,  envisagée  de  la  sorte,  a  d'incomplet,  et 
combien  il  est  dangereux  de  l'envisager  de  la  sorte, 
pour  peu  qu'on  transforme  en  principes  immua- 
bles, en  lois  nécessaires,  les  résultats  de  telle  ou 
telle  organisation  sociale  à  un  moment  donné  de 
l'histoire,  et  qu'après  avoir  décrit  la  manière  dont 
les  choses  se  passent  dans  la  société,  on  en  vienne  à 
conclure  qu'il  est  impossible  qu'elles  se  passent  ja- 
mais autrement?  Si  Malthus,  qui  était  un  homme 
généreux,  un  philanthrope,  avait  entrevu  la  possibi- 
lité d'un  régime  industriel  organisé  au  point  de  vue 
de  la  justice  distributive,  aurait-il  tracé,  en  parlant 


334  JOHN  STUART  MILL 

de  rhomme  qui  natt  dans  un  monde  déjà  occupé  ,  que 
sa  famille  n'a  pas  le  moyen  de  nourrir,  ou  du  travail 
de  qui  la  société  peut  se  passer,  ces  lignes  effroyable- 
ment fameuses  :  €  Cet  homme  n'a  pas  le  moindre 
c  droit  de  réclamer  une  portion  quelconque  de  nourri- 
€  ture,  et  il  est  réellement  de  trop  sur  la  terre.  Au 
€  grand  banquet  de  la  nature,  il  n'y  a  pas  de  place 
€  pour  lui  ;  la  nature  lui  commande  de  s'en  aller,  et 
€  elle  ne  tardera  pas  à  mettre  elle-même  cet  ordre  à 
€  exécution  ?  >  Si  Jean-Baptiste  Say,  qui  était  un 
homme  de  bien  et  un  homme  de  cœur,  avait  mis 
à  rechercher  comment  les  choses  devraient  se  passer 
dans  une  société  organisée  en  vue  de  la  justice, 
Teffbrt  d'esprit  et  l'intelligence  qu'il  a  mis  à  observer 
comment  les  choses  sapassent  dans  la  société  actuelle, 
aurait-il  écrit  :  <  A  rigoureusement  parler^  la  société 
€  ne  doit  aucun  secours»  aucun  moyen  de  subsistance  ft 
c  ses  membres.  En  se  réunissant  à  l'association,  cha- 
«  cun  est  censé  lui  apporter  ses  moyens  d'existence 
<  (censé!).  Celui  qui  se  présenterait  à  elle  sans  res- 
c  sources,  serait  obligé  de  les  réclamer  d'un  autre 
«  membre  de  la   société;   celui-ci    serait   fondé  à 
c  demander  en  vertu  de  quel  droit  on  lui  impose  cette 
€  charge.  Telle  est  la  rigueur  du  droit.  > 

Fallait-il  se  soumettre  à  la  fatalité  de  ces  maximes 
désespérantes  ? 

Fallait-il  prendre  son  parti  de  cette  déclaration  de 
Turgot  ;  <  En  tout  çenre  de  travail,  il  doit  arriver  et 


iOHN  STUAR*  MlLL  3â5 

c  il  arrive  que  le  salaire  de  Touvrier  se  borne  à  ce 
€  qui  loi  est  nôcessaire  pour  sa  subsistance  »,  ou  de 
cette  déclaration  de  J.-B.  Say  :  €  Il  est  difficile  que 
€  le  prix  du  travail  de  simple  manouvrier  s'élève  ou 
€  s^abaisse  au-dessus  ou  au-dessous  du  taux  néces- 

<  saire  pour  maintenir  la  classe  au  nombre  dont  ou  a 

<  besoin.  »  ? 

L'essentiel  était-il  d'examiner  en  vertu  de  quelles 
lois  la  quantité  des  produits  s'accroît,  sans  se  préoccu- 
per de  leur  répartition  équitable  entre  les  producteurs  ? 

Y  avait-il  quelque  chose  d'absolument  inévitable 
dans  ce  fait>  si  impossible  à  nier  et  si  cruel,  que,  chez 
les  nations  modernes,  —  l'Angleterre,  par  exemple, 
'^  le  paupérisme  s'étend  en  proportion  de  l'augmen- 
tation de  la  richesse  et  que  l'essor  de  l'opulence  y 
multiplie  les  indigents  ? 

Enfin,  était-il  insensé  de  chercher  un  remède  au 
mal,  de  voir  un  retour  à  la  justice  dans  la  substitution 
de  la  prévoyance  au  hasard^  de  l'organisation  au 
laisser-faire^  de  l'association  des  intérêts  et  des  forces 
à  leur  antagonisme  ? 

Les  socialistes  ne  l'ont  pas  pensé,  et  c'est  en  quo 
ils  difiërent  des  économistes. 

Maintenant,  à  laquelle  de  ces  deux  catégories  de 
penseurs  John  Stuart  Miil  appartenait- il? 

Nul  doute  qu'il  n'ait  commencé  par  être  de  la  se- 
conde, et  qu'il  ne  se  soit  senti  de  plus  en  plus  attiré 
vers  la  première. 


336  JOHN   STUART   MILL 

J'ai  là  sur  ma  table,  en  ce  moment,  Tadmirable  et 
terrible  brochure  qu'il  publia  en  réponse  &  lord  Brou- 
gham,  lorsque  ce  dernier,  pour  faire  parler  de  lui  et 
satisfaire  sa  démangeaison  de  mordre,  s'avisa  de  ca- 
lomnier à  tort  et  à  travers  le  gouvernement  provisoire 
de  1848.  Lord  Brougham  n'était  pas  de  taille  à  lutter 
contre  un  jouteur  tel  que  John  Stuart  Mill  :  il  fut 
écrasé.  On  devait  s'y  attendre.  Mais  ce  qui  est  à  noter, 
c'^est  que,  dans  sa  belle  et  décisive  Défense  du  goun 
vernement  provisoire  y  un  des  points  que  John  Stuart 
Mill  s^étudia  le  plus  soigneusement  &  mettre  en  lu- 
mière fut  le  DROIT  AU  TRAVAIL,  et  les  attaques  qu'il 
repoussa  avec  le  plus  de  vivacité  furent  celles  qui  por- 
taient sur  les  doctrines  du  Luxembourg. 

«  Le  Droit  au  travail,  écrivit-il,  tel  que  le  gouver- 
«  nement  provisoire  le  comprit,  n'appelle  pas  les  ob- 
«  jections  qu'on  peut  élever  contre  la  loi  des  pauvres  ; 
c  il  soulève  la  plus  fondamentale  des  objections,  celle 
«  qui  se  rapporte  au  principe  de  la  population.  Mais, 
€  à  part  cela,  nul  n'y  saurait  trouver  à  redire.  Au 

<  point  de  vue  de  quiconque  ne  tient  pas  compte  du 
«  principe  de  la  population,  le  Droit  au  travail  doit 
«  être  la  plus  incontestable  des  vérités  morales,  et  sa 
«  reconnaissance  la  plus  sacrée  des  obligations  poUti- 

<  ques.  > 

On  retrouve  dans  ce  passage  une  des  idées  domi« 
nantesde  John  Stuart  Mill.  Partant  de  cette  défini- 


JOHN   STQART  MILL  337 

tion,  que  le  capital  est  la  portion  de  la  richesse  na- 
tionale qui  sert  à  la  rémunération  du  travail,  il  tirait 
de  là  la  conclusion  qu'il  y  a  effectivement  à  en  tirer, 
dans  le  système  qui  repose  sur  le  salariat,  savoir  :  que 
plus  la  population  ouvrière  s'accroît  par  rapport  au 
capital,  plus  les  salaires  baissent»  et  que  plus,  au 
contraire,  la  population  ouvrière,  toujours  par  rap- 
port au  capital,  diminue^  plus  les  salaires  montent. 
John  Stuart  Mill  voyait  donc  un  obstacle  insurmon- 
table à  Tamélioration  du  sort  des  ouvriers  dans  tout 
accroissement  de  la  population  auquel  ne  répondait 
pas  une  augmentation  proportionnelle  du  capital  des- 
tiné à  Tentretenir.  Idée  très  juste,  mais  dont  la  portée 
ne  serait  plus  la  même,  dans  un  régime  où  la  rému- 
nération du  travail  ne  se  réglerait  pas  sur  le  rapport 
de  Toffre  à  la  demande  ! 

Un  pareil  régime  se  peut-il  concevoir  ?  J'étonnerai 
peut-être  beaucoup  de  lecteurs  français,  en  leur  ap- 
prenant qu'un  des  économistes  les  plus  distingués  de 
l'Angleterre,  M.  William  Thomas  Thornton,  a  publié 
un  livre  où  il  démontre,  par  une  série  d'exemples  très 
frappants,  que  le  rapport  de  Toffre  à  la  demande, 
même  dans  son  application  au  régime  industriel  basé 
sur  la  concurrence,  n'a  pas  du  tout  ce  caractère  de  loi 
scientifique  que  les  économistes  se  sont  plu  jusqu'à  ce 
jour  à  lui  attribuer.  Mais  écoutons,  sur  rimpossibilité 
de  concevoir  autre  chose  que  ce  qui  existe,  John 
Stuart  Mill  lui-môme  : 


m 


338  JOHN  STUART  lilîLL 

€  Il  est  évident  qae  la  considéralion  de  la  valeur 
ne  se  rapporte  qu'à  la  seconde  de  ces  deux  branches 
de  rôconomie  politique  :  la  production  de  la  ri* 
chesse  et  sa  distribution.  Encore  ceci  n'est-il  vrai 
qu'autant  que  c'est  la  concurrence^  et  non  l'usage, 
qui  est  l'agent  de  cette  distribution.  Les  conditions 
et  les  lois  de  la  production  pourraient  être  les 
mêmes  qu'aujourd'hui  dans  une  société  constituée 
sur  un  tout  autre  principe  que  l'échange.  L'échange 
n^est  pas  plus  la  loi  fondamentale  de  la  distribution 
des  produits  que  les  roues  et  les  voitures  ne  sont  les 
(c  lois  fondamentales  du  mouvement;  et  confondre 
a  ces  idées  est,  à  mes  yeux,  non-seulement  au  point 
c  de  vue  de  la  logique,  mais  au  point  de  vue  de  la 
«  pratique,  une  balourdise.  ]»  {Princijples  of  Political 
Economy.  T.  1,  p.  514.) 

La  vérité  est  que  John  Stuart  Mill  n^était  pas  de 
ceux  qui  emprisonnent  de  parti  pris  leur  pensée  dans 
les  choses  du  présent.  De  Tobservation  et  de  la  cons- 
tatation des  lois  qui  régissent  les  sociétés  dans  le  mi« 
lieu  où  nous  vivons,  il  ne  concluait  pas  à  l'invincible 
nécessité  de  ces  lois  dans  un  milieu  différent.  Placé 
au  point  d'intersection  de  Téconomie  politique  et  du 
socialisme,  s'il  ne  se  prononçait  pas  décidément  pour 
une  nouvelle  organisation  du  travail,  il  la  croyait  du 
moins  possible.  L'étude  de  la  réalité  n'étouflait  pas  en 
lui  le  sentiment  de  l'idéal,  et  il  aurait  dit  volontiers, 


JOHN  STUÀBT  MILL  339 

comme  économiste,  ce  qae  Lemierre  a  exprimé  en 
poëte: 

Croire  tout  découvert  est  une  erreur  profonde, 
CTest  prendre  lliorizon  pour  les  bornes  du  monde. 

Je  voudrais  ponroir  présenter  ici,  ne  fût-ce  qu'un 
exposé  sommaire  des  travaux  de  John  Stuart  Mill. 
Mais  des  volumes  n'y  suffiraient  pas.  Quel  problème 
n'a-t-il  pas  abordé  ?  Quel  aspect  de  la  pensée  humaine 
lui  a  échappé  ?  La  seule  énumération  de  ses  ouvrages 
démontre  Timpossibilité  d'en  donner,  dans  un  article 
de  Journal,  une  analyse  qui  en  fesse  connaître  l'im- 
portance et  en  signale  les  points  saillants.  <  Système 
de  logique  »  —  «  Principes  d'économie  politique  »  — 
€  De  la  Liberté  »  —  «  Du  gouvernement  représen- 
tatif »  —  «  TJtilitairianisme  »  —  «  Auguste  Comte  et 
le  Positivisme  >  —  «  Examen  de  la  philosophie  de  sir 
William  Hamilton  »  —  «  L'Angleterre  et  l'Irlande  » 
—  «  La  sujétion  des  femmes,  etc^  etc.,  v  quel  im- 
mense domaine  à  parcourir  I 

Et  puis^  des  livres  de  cette  force  ne  s'analysent 
point  :  ce  n'est  même  pas  assez  que  de  les  lire  :  il  faut 
les  étudier.  Les  étudier  !  Oui,  c'est  bien  le  mot,  sur- 
tout en  ce  qui  concerne  les  ouvrages  de  John  Stuart 
Mill.  Car,  bien  que  le  style  en  soit  d'une  clarté  par- 
faite et  d'une  correction  irréprochable,  la  trame  des 
idées  y  est  tellement  serrée,  l'art  de  l'écrivain  y  est 


340  JOHN   STUART  MILL 

tellement  subordonné  à  Texâctitude  mathématique  da 
penseur,  la  précision  de  chaque  phrase  y  résulte  d'une 
forme  si  concise,  qu'une  pareille  lecture  ne  laisse  pas 
un  moment  de  repos  à  Tattention  et  réclame  un  effort 
d'esprit  considérable.  Mais  comme  il  est  amplement 
récompensé  de  cet  effort,  celui  qui  en  a  été  capable  ! 
Où  trouver,  en  effet,  mariés  à  Télévation  des  idées,  à 
la  vigueur  des  raisonnements,  à  la  finesse  des  aperçus, 
le  même  amour  de  la  vérité,  les  mêmes  aspirations 
vers  )a  justice,  la  même  sympathie  pour  le  peuple,  la 
même  intrépidité  intellectuelle  ?  Pour  moi,  je  ne  sais 
pas  une  question  que  John  Stuart  Mill  n'ait  cherché  à 
résoudre  dans  le  sens  de  la  liberté  ;  pas  un  genre  de 
despotisme  qu'il  n'ait  combattu,  y  compris  celui  des 
majorités  numériques;  pas  un  privilège  auquel  il  n'ait 
fait  la  guerre,  sans  en  excepter  celui  qui  exclut  les 
femmes  de  toute  participation  à  la  vie  politique;  pas 
un  abus  qu'il  n'ait  dénoncé,  à  commencer  par  celui 
qui  se  lie,  en  Angleterre,  à  la  tenure  aristocratique 
du  sol;  pas  une  oppression  contre  laquelle  il  ne  se  soit 
élevé,  à  commencer  par  celle  qui  a  si  longtemps  pesé 
sur  l'Irlande. 

Et  ce  n'est  pas  seulement  par  ses  écrits  que  John 
Stuart  Mil!  a  servi  la  cause  du  droit,  c'est  par  ses  actes. 

Ce  fut  un  jour  mémorable  que  celui  où  le  grand 
philosophe,  descendant  des  hauteurs  de  son  monde  à 
lui  dans  l'arène  politique,  répondit  à  l'appel  des  élec- 
teurs du  district  de  Westminster. 


JOHN   STUART   MILL  341 

Trop  fier  et  trop  honnête  pour  mendier  ou  payer 
des  suffrages,  il  avait  déclaré  qu'il  ne  dépenserait  pas 
un  farthing  pour  son  élection  ;  que  c'était  aux  votants 
à  se  procurer  des  candidats,  non  aux  candidats  à 
courir  après  les  votants. 

Trop  élevé  par  les  habitudes  de  son  esprit  au-dessus 
des  petites  préoccupations  et  des  passions  vulgaires 
pour  traiter  avec  elles,  il  avait  averti  les  électeurs 
qu'ils  n'avaient  rien  à  attendre  de  lui  pour  Tavance- 
ment  de  leurs  intérêts  particuliers. 

Trop  adonné  au  culte  austère  de  la  vérité  pour  cour- 
tiser à  ses  dépens  la  faveur  populaire^  il  s'était  exprimé 
en  homme  libre  sur  toutes  les  questions,  sans  se  de- 
mander si  telle  ou  telle  de  ses  idées  cadrerait  ou  ne 
cadrerait  pas  avec  les  erreurs  en  vogue. 

11  fut  élu,  néanmoins,  et  ses  admirateurs  poussèrent 
des  cris  de  victoire. 

La  victoire  était  pour  le  peuple,  qui  allait  avoir, 
dans  la  Chambre  des  Communes,  un  puissant  défen- 
seur ;  la  victoire  était  pour  la  Chambre  des  Communes, 
à  laquelle  manquait  un  homme  en  qui  le  sens  des 
choses  pratiques  fût  éclairé  et  agrandi  par  la  faculté 
de  voir  tout  de  haut;  mais,  quant  à  John  Stuart  Mill, 
que  pouvait  ajouter  à  son  influence  le  droit  d'aller 
voter  un  bill,  lui  six  cent  cinquante-huitième? 

Le  district  que  représentent  des  hommes  de  sa 
trempe,  c'est  la  terre  entière;  ils  sont  les  élus  natu- 
rels d^un  corps  électoral  qui  se  compose  des  généra*- 


M 


342  JOHN   STUART   MILL 

tiens  à  naître  encore  plus  que  des  générattons  vivan- 
tes; le  pouvoir  qu'ils  exercent,  du  fond  de  leur 
retraite  Ignorée,  est  en  réalité  Tunique  pouvoir  qui 
soit  au  monde;  sans  sortir  de  leur  solitude,  ils  font 
les  lois,  puisqu'ils  font  les  législateurs,  et  leurs  eon- 
oeptions  sont  l'enfantement  de  Thistoire. 


II 


J'ai  rappelé  qu'en  1865,  John  Stuart  Mill  fut  élu 
membre  de  la  Chambre  des  Communes  par  le  district 
de  Westminster.  L'opposition  furieuse  que  cette  élec- 
tion rencontra  de  lapartdes  bigots  du  protestantisme 
et  les  iojures  dont  ils  assaillirent,  à  cette  occasion, 
un  homme  universellement  respecté,  un  homme  dont 
la  nation  anglaise  était  aère,  cette  opposition  et  ces 
injures  prouvent  que  le  parti  du  fanatisme  religieux 
est  partout  le  même. 

Aux  yeux  des  saints  personnages  dont  le  Record 
était  l'organe,  le  crime,  l'irrémissible  crime  de  John 
Stuart  Mill  était  de  croire  et  de  dire  que  la  liberté  de 
penser  est  absolument  inviolable  ;  que^  s'il  est  une 
chose  sacrée  au  monde,  c'est  la  liberté  de  conscience  ; 
que  par  conséquent  rien  ne  doit  gêner  la  discussion, 
eût-elle  pour  objet  l'existence  d'un  autre  monde, 
l'existence  de  l'âme,  l'existence  de  Dieu .  Il  estimait 


JOHN  STUART   MILL  343 

qa*il  y  a  peu  d'erreurs  qui  ne  contiennent,  quand  on 
y  regarde  de  près,  une  parcelle  de  Térité,  et  que 
l'erreur  la  plus  grossière  contribue,  lorsqu'elle  est 
analysée»  à  i^endre  plus  nette  et  plus  vive  la  percep* 
tion  de  la  vérité  qu'elle  nie. 

Selon  lui,  le  champ  des  investigations  devait  être 
sans  limites,  parce  que  l'esprit  humain  ne  possède 
pas,  dans  Tacception  rigoureuse  du  mot,  la  certitude, 
et  est  condamné  à  la  chercher  éternellement,  sans 
autre  espoir  que  de  s'en  approcher  de  plus  en  plus. 
Or,  c'est  Ift  ce  que  les  bigots  ne  sauraient  admettre, 
qu'ils  soient  catholiques  ou  protestants,  puisque  leur 
intolérance  et  leur  fanatisme  viennent  précisément 
de  cette  supposition  où  ils  aiment  à  se  bercer,  que  le 
errare  humanum  est  ne  leur  est  pas  applicable,  qu'ils 
sont  infaillibles,  et  qu'on  est  un  scélérat  dès  qu'on  ose 
avoir  une  opinion  qui  n'est  pas  la  leur. 

Aussi  les  fureurs  dont  la  candidature  de  John  Stuart 
Mill  en  1865  provoqua  l'explosion  prirent-elles  tout 
d'abord  un  caractère  religieux.  On  lui  reprocha  de 
professer,  touchant  la  Bible,  des  opinions  hétéro- 
doxes ;  on  remarqua  que  M.  Guizot  l'avait  rangé  au 
nombre  des  libres- penseurs  ;  on  déterra,  pour  l'en 
accabler,  certain  passage  d'un  de  ses  écrits  que  le 
Record,  dans  un  accès  de  rage  ultra-cléricale,  appela 
€Satanique>.  C'était  un  passage  dans  lequel  John 
Stuart  Mill,  en  parlant,  non  pas  de  Dieu,  mais  du 
Dien  des  sombres  théologiens  dont  M .  Mansêl  était  V^ 


3U  JOHN    STHART  MILL 

poi  ce-di*apeau,  disait  qu'il  ne  se  résoudrait  jamais  à 
adorer  comme  un  être  bon  un  être  dépourvu  des  qua- 
lités que  la  raison  humaine  attache  à  Fidée  de  bonté, 
et  que,  s'il  lui  fallait  à  cause  de  cela  aller  en  enfer,  il 
irait  en  enfer. 

En  Angleterre  comme  en  France,  il  y  a  des  théolo- 
giens qui  deviennent  aisément  féroces  dès  qu'il  s'agit 
de  leur  Dieu.  Ceux-là  dénoncèrent  John  Stuart  Mill 
aux  électeurs  de  Westminster  comme  un  enroyé  de 
Satan. 

Heureusement,  TÉglise  protestante  renfermait  des 
hommes  qui  à  un  mérite  éminent,  à  un  savoir  incon- 
testé, joignaient  le  respect  de  l'intelligence  et  cette 
tolérance  qui  est  la  vertu  naturelle  de  tous  les  grands 
esprits  :  John  Stuart  Mill  eut  pour  défenseurs,  dans 
cette  circonstance,  le  révérend  M.  Charles  Eingsley, 
le  révérend  M.  Maurice,  Tévêque  de  Saint-David's  et 
le  savant  doyen  de  Westminster,  le  docteur  Stanley. 

«  Loin  de  justifier  l'accusation  d'athéisme»,  dit  ce 
dernier,  «  le  passage  en  question  expose  avec  force  ce 
«  qui  est  le  fondement  de  toute  religion  véritable.  » 

«  Je  désire  voir  M.  Mill  au  parlement  »,  dit  à  son 
tour  M.  Kingsley,  a  parce  qu'il  est  un  des  hommes 
«  vivants  dont  les  livres  respirent  l'amour  de  la  vérité 
€  quand  même.  » 

De  son  côté,  M.  Maurice  écrivait  au  rédacteur  en 
chef  du  Spectator  : 

<  Du  passage  cité,  je  puis  dire  œ  que  je  n'oserais 


JOHN   STUART  MILL  345 

€  peut-être  dire  d'aucun  extrait  des  ouvrages  dé 
€  M.  Mill:  je  l!accepte  entièrement,  littéralement, 
«  sans  réserve.  Si  je  ne  Tacceptais  pas,  je  monterais 
«  en  chaire  dimanche  prochain  pour  déclarer  aux 
a  membres  de  ma  congrégation  que  je  les  ai  trompés  ; 
«  que  Dieu  ne  s'est  pas  révélé  à  son  peuple  ;  qu'il  n'est 
a  pas  vrai  que  celui  qui  voulut  bien  revêtir  notre 
(i  nature  soit  la  parfaite  image  de  son  père  céleste . 
c  Je  nierais  l'incarnation,  si  je  niais  le  lien  qui  existe 
<  entre  la  moralité  divine  et  la  moralité  humaine .  » 

En  Angleterre,  la  fibre  dévote  est  facile  à  émouvoir. 
M.  Kingsley,  M.  Maurice,  le  doyen  de  Westmiaster, 
n'étaient  pas  précisément  considérés  par  le  clergé 
comme  des  représentants  de  la  pure  orthodoxie  ;  mais 
enfin  c'étaient  des  clergymen  :  leur  témoignage  servit 
à  faire  pencher  la  balance  en  faveur  de  notre  philo- 
sophe. 

Quel  allait  être  son  rôle  dans  la  Chambre  des  Com- 
munes ?  Sur  ce  point,  la  curiosité  était  vivement  exci- 
tée. Que  sa  parole  contribuât  à  élever  le  niveau  des 
discussions  parlementaires,  on  s'y  attendait;  mais  ce 
qui  surprit  agréablement  le  parti  libéral  et  déconcerta 
ceux  du  parti  contraire,  ce  fut  la  décision,  la  vi- 
gueur et  presque  la  fougue  avec  lesquelles  il  se  jeta  au 
plus  fort  de  la  mêlée,  payant  de  sa  personne  dans 
chaque  important  débat,  et  prononçant  alors,  avec 
une  passion  contenue  et  d'une  voix  faible  qu'accom- 
pagnait un  geste  tranquille,  des  discours  que  carac- 


346  JOHN  STUART  MILL 

térisaient  une  éloquence  brève,  substantielle,  et  uiie 
logique  aussi  tranchante  que  la  lame  d'un  rasoir. 

Mais  comment  John  Stuart  Mill  aurait-il  pu 
réussir  comme  homme  politique,  lui  qui  ne  con- 
cevait pas  qu*on  sacrifiât  à  des  intérêts  passagers 
les  principes,  intérêts  permanents  ;  lui  que  le  désir  de 
plaire  à  tel  ou  tel  parti  n'amena  jamais  à  taire  une 
vérité  mal  comprise  ou  impopulaire  ;  lui  qui  jamais  ne 
recula  devant  le  danger  de  tenir  tête^  lorsqu'elle  avait 
tort,  à  l'opinion  dominante  ;  lui  qui,  pendant  la  guerre 
civile  qui  ensanglanta  le  Nouveau-Monde^  et  lorsque 
toute  l'Angleterre  retentissait  ou  de  clameurs  furieu- 
sescontre  le  gouvernement  des  Etats-Unis,  ou  d'hymnes 
en  faveur  du  Sud  révolté,  fut  du  très  petit  nombre  de 
ceux  qui,  dans  la  sphère  des  classes  gouvernantes, 
osèrent  se  prononcer  en  faveur  du  Nord  î 

On  sait  de  quelle  manière  fut  réprimée,  en  1865, 
dans  la  Jamaïque,  l'émeute  de  nègres  qui,  le  11  octo- 
bre, avait  éclaté  à  Morant-Bay.  Encore  si  la  répression 
avait  enveloppé  les  seuls  coupables  !  Mais  quoi  I  on 
n'aurait  atteint  que  les  meurtriers  I  Non,  non  :  pour 
faire  im  eœemple^  pour  intimider  la  population  noire, 
pour  en  finir  avec  des  plaintes  incommodes,  pour  bien 
asseoir,  fût-ce  dans  le  sang,  l'autorité  de  la  race 
blanche,  ne  fallait-il  pas  lancer  des  soldats  dans  toutes 
les  directions,  grimacer  de  savantes  dispositions  mili- 
taires»  faire  courir  après  les  nègres  ces  affreux  sau<- 
vages  à  la  peau  tatouée  qu'on  appelle  les  Marons, 


JOHN  STÛART  MILL  Ml 

meute  digne  des  chasseurs,  fouetter  au  hasard,  fusiller 
au  jugé.  Jusqu'à  ce  que  les  routes  fussent  couvertes 
de  cadavres,  et,  pour  couvrir  le  tout,  supposer  un 
complot  devant  aboutir  à  des  Vêjpres  siciliennes  ? 

Horrible  tableau,  vu  dans  son  ensemble  !  Et  les 
détails  furent  plus  horribles  encore,   témoin  l'exécu- 
tion de  George  William  Gordon,  membre  de  la  légis- 
lature de  la  Jamaïque,  arrêté  ou  plutôt  saisi,  après 
s'être  livré  lui-même  à  ses  ennemis  ;  traîné,  de  Kings- 
ton, où  il  aurait  été  jugé  selon  les  formes  ordinaires, 
à  Morant-Bay,  où  la  potence  s'impatientait,  et  con- 
damné en  toute  hâte,  et  en  toute  hâte  pendu  l  Préten- 
dre que  ces  horreurs  n'éveillèrent  en  Angleterre  qu'un 
sentiment  de  sympathie  pour  ceux  qui  s*en  étaient 
rendus  coupables,  ce  serait,  je  m'empresse  de  le  dire, 
calomnier  le  peuple  anglais.  Des  protestations  véhé- 
mentes s'élevèrent  ;  une  enquête  fut  demandée  ;  on 
put  voir,  au  langage  d'une  partie  de  la  presse,  que,  si 
jamais  des  successeurs  étaient  donnés  aux  Kirke  et 
aux  Jeffreys  dans  l'Angleterre  moderne,  ils  y  trouve* 
raient  à  qui  parler. 

Mais  ce  qui  est  certain,  c*est  qu'un  parti  puissant  s^ 
déclara  en  faveur  du  gouverneur  Eyre  et  de  ses  com* 
plices  ;  c'est  que  ce  parti  répondit  à  des  cris  d'indi* 
gnation  par  des  applaudissements  scandaleux  ;  c'est 
que  beaucoup  de  feuilles  influentes,  le  Times  en  tête, 
s'étudièrent  i  couvrir  d'un  voile  complaisant  les  mas- 
sacres de  la  Jamaïque  ;  c'est  qu'un  banquet  fut  offert  à 


348  JOHN  STUART  MILL 

celai  qui  avait  sur  ses  mains  le  gang  de  Tinfortuné 
Gordon.  En  une  telle  occurrence,  quel  courage  ne  de- 
mandait pas  la  résolution  de  poursuivre  les  coupables 
devant  la  justice,  de  les  faire  juger,  de  presser  leur 
condamnation  ?  Eh  bien  !  John  Stuart  Mill  eut  ce  cou- 
rage .  Il  prit^  sans  regarder  aux  suites  qu'elle  pouvait 
avoir  pour  lui-même,  l'initiative  d'un  mouvement  qui 
avait  pour  but,  en  vengeant  l'humanité,  de  sauver 
Thonneur  de  l'Angleterre,  et  je  n'ai  pas  besoin  de  dire 
que  l'inflexible  persévérance  dont  il  fit  preuve  dans 
cette  af^ire  lui  suscita  une  légion  d'ennemis. 

Dévoué  sans  réserve  à  ce  qull  croyait  être  la  justice^ 
John  Stuart  Mill  ne  Tétait  pas  moins  à  ce  qu'il  croyait 
être  la  vérité.  Il  le  prouva  de  reste  par  la  vivacité 
avec  laquelle  il  combattit,  lui  membre  du  parti  libéral, 
la  grande  doctrine  en  vogue  parmi  les  libéraux  an- 
glais :  le  ballot. 

Considérant  le  vote  comme  l'exercice  d'un  droit 
individuel,  mais  aussi  comme  Taccomplissement  d'un 
devoir  public,  il  ne  pensait  pas  qu'il  convînt  à  la  di- 
gnité, à  la  moralité  d'un  peuple  libre  de  notifier  ses 
volontés  en  cachette,  de  faire  acte  de  souveraineté 
dans  l'ombre. 

Selon  lui,  tout  votant  était  soumis  à  l'obligation 
morale  d'avoir  en  vue,  lorsqu'il  donnait  son  vote,  l'in- 
térêt de  la  société  :  d'où  cette  conséquence  qu'il  était 
comptable  à  ses  concitoyens  de  l'usage  qu'il  faisait  du 
droit  de  suffrage  et  ne  pouvait  être  reçu  à  leur  en 


JOHN   STUART  MILL  349 

dérober  la  connaissance.  Si  le  vote,  âisait-il>  appar- 
tenait au  votant  d'une  façon  absolue,  s'il  constituait 
un  droit  indépendant  de  l'idée  de  devoir,  s'il  était  la 
chose  de  celui  à  qui  on  le  confie^  pourquoi  ne  serait-il 
pas  permis  de  le  vendre?  Tristes  prémisses  que  celles 
qui  conduiraient  à  une  conclusion  semblable  t 

Du  reste,  John  Stuart  Mill  ne  prétendait  pas  que, 
dans  Tezamen  de  cette  question,  il  ne  fallait  tenir 
aucun  compte  du  côté  pratique.  Il  reconnaissait  qu'il 
y  a  des  circonstances  où  le  vote  secret  est  un  mal  iné- 
vitable. Mais  il  n'admettait  pas  que,  de  nos  jours»  la 
société  anglaise  se  divisât  en  maîtres  et  en  esclaves. 
Le  pouvoir  des  influences  personnelles  lui  paraissait, 
sinon  détruit,  du  moins  diminué,  et  il  en  trouvait  la 
preuve  dans  les  progrès  mêmes  de  la  corruption,  la 
mise  en  vente  des  suffrages  attestant  la  difficulté  de 
les  obtenir  sans  les  payer.  Ce  qui  le  frappait,  c'était 
régoïsme  abject  des  trafiquants  de  votes,  non  leur 
dépendance.  Ce  qu'un  pareil  état  de  choses  lui  sem- 
blait révéler,  c'était  l'abaissement  des  caractères  ;  et 
cet  abaissement  des  caractères,  il  accusait  le  ballot  de 
tendre  à  le  favoriser. 

Quoi  qu'il  en  soit,  l'opinion  de  John  Stuart  Mill  à 
cet  égard  était,  je  le  répète,  contraire  à  celle  de  la 
majorité  des  libéraux  anglais,  contraire  surtout  à  celle 
de  M.  Bright.  Mais  que  lui  importait  tout  cela?  Son 
affaire,  à  lui,  c'était  de  chercher  la  vérité»  et,  dès 
qu'il  pensait  l'avoir  trouvée,  de  la  dire. 


â50  JOHN  «tDART  MILL 

C'eût  ét  merveille  si,  dans  un  monde  où  le  saocès 
est  la  récompense  promise  à  Tart  des  compromis,  à  la 
petite  sagesse  des  expédients,  aux  capitulations  de 
conscience  habilement  roilées,  à  Tabdication  de  Tln- 
telligence  devant  le  despotisme  de  la  popularité,  Tiné- 
branlable  droiture  de  John  Stuart  Mill  était  restée 
impunie.  Lorsque  les  élections  générales  de  1868 
eurent  lieu»  il  se  trouvait  avoir  semé  sur  sa  route 
autant  d'obstacles  qu^ii  avait  émis  de  nobles  idées  ou 
fait  de  nobles  actions. 

En  protestant  contre  rassujettissement  de  la  femme 
à  rhomme,  il  s'était  exposé  k  toutes  sortes  de  com- 
mentaires railleurs. 

En  prenant  parti  pour  le  système  de  M.  Hare,  con- 
cernant la  représentation  des  minorités,  il  avait 
encouru  les  anathèmes  du  grand  tribun  de  la  bour- 
geoisie anglaise,  M.  Bright. 

En  contribuant  généreusement  de  sa  bourse  aux 
frais  de  l'élection  d'un  ouvrier,  M.  Odger,  il  s'était 
aliéné  les  démocrates  de  comptoir  et  de  salon. 

En  souscrivant  pour  M.  Bradlaugh,  le  libre  pen- 
seur, en  haine  de  l'intolérance,  il  avait  armé  contre 
lui  tous  les  fanatiques. 

En  flétrissant  les  massacres  de  la  Jamaïque,  il  avait 
irrité  l'orgueil  anglais. 

C'était  plus  qu'il  n'en  fallait  pour  qu^n  1868  sa  vic- 
toire de  1865  se  changeât  en  défaite.  C'est  ce  qui 
arriva» 


JOHN  STUART  MILL  351 

La  défaite  I  Elle  n'était  pas  pour  lui  :  elle  était  pour 
la  Chambre  des  Communes  ;  elle  était  pour  le  peuple. 

Rendu  à  ses  livres,  John  Stuart  Mil!  était  rendu 
à  l'exercice  de  ce  qui  constituait  sa  vraie  puissance. 

Je  voudrais  n'avoir  pas  à  reconnaître  que,  parmi  les 
idées  de  lui  sur  lesquelles  J'ai  médité,  il  en  est  deux 
qui  n'ont  jamais  eu  et  quî^  je  le  crois,  n'auront  jamais 
mon  adhésion  :  Tune  relative  à  la  peine  de  mort,  dont 
il  voulait  le  maintien  ;  l'autre  relative  au  droit  de 
visite,  qu'il  réclamait  pour  FAngleterre. 

La  réfutation  des  arguments  présentés  par  John 
Stuart  Mill  en  faveur  du  maintien  de  la  peine  de  mort 
m'entraînerait  trop  loin.  Je  n'en  citerai  qu'un,  pour 
montrer  combien  il  est  difficile,  même  à  une  haute 
intelligence,  de  bien  défendre  une  mauvaise  cause. 
Qui  le  croirait?  Une  de  ses  raisons  pour  conserver  la 
potence  était  qu'en  la  renversant  on  semblerait  trop 
estimer  la  vie,  et  que  cela  risquerait  d'énerver  les 
caractères. 

«  Est-ce  donc,  disait-il,  un  si  grand  mal,  que  de 
mourir?  Usque  adeo  ne  mort  miserum  est!  »  Comme 
si  réduire  à  si  peu  de  chose  l'importance  attachée  à 
ce  qui  est  le  meurtre  par  le  bourreau,  ce  n'était  pas 
risquer  de  diminuer  Tiraportance  attachée  à  ce  qui 
est  le  meurtre  par  l'assassin  1  Et  comme  si  l'énerve- 
ment  des  caractères  consistait  à  craindre  la  mort  pour 
autrui  !  Les  énervés  ne  s^nt  pas  ceux  qui  ont  peur  de 
tuer,  ce  sont  ceux  qui  ont  peur  de  mourir  ! 


1* 


352  JOHN   STUÀRT   MILL 

Qaant  au  droit  d'atteindre  la  propriété  de  l'ennemi 
sur  mer  partout  où  il  est  possible  de  la  saisir,  c'est  à 
peine  si  j'ai  besoin  d'avertir  qu'en  conseillant  aux 
Anglais  de  reprendre  ce  prétendu  droit,  John  Stuart 
Mill  ne  cédait  à  aucan  étroit  sentiment  d'égoïsme 
national.  Il  s'en  est  défendu  avec  beaucoup  d'éléva- 
tion, et  rien  ne  met  plus  vivement  en  saillie  sa  sincé' 
rite  que  la  nature  même  des  arguments  qu'il  em- 
ployait. 

Frappé  du  caractère  formidable  de  ces  guerres 
d'annexion  et  de  conquête  dont  le  continent  a  été  si 
souvent  le  théâtre  ;  effrayé  de  l'ardeur  que  mettent  les 
gouvernements  à  engouffrer  dans  les  armées  perma- 
nentes  la  fleur  des  générations  dont  ils  pétrissent  à 
leur  gré  les  destinées;  saisi  de  douleur,  saisi  d'inquié- 
tude, à  l'aspect  des  efforts  que  font  le  i^énie  et  la 
science  pour  inventer  des  instruments  de  mort  de 
plus  en  plus  terribles,  John  Stuart  Mill  s'était 
demandé  ce  que  deviendrait  l'indépendance  des  États 
faibles,  ce  que  deviendrait  la  liberté,  ce  que  devien- 
drait le  monde,  si  les  monarchies  militaires  n'avaient 
pas  pour  les  arrêter  les  puissances  maritimes,  les 
seules,  suivant  lui,  dont  l'indépendance  des  peuples 
et  la  liberté  n'eussent  rien  à  craindre. 

La  cause  quUl  prit  de  la  sorte  en  main  était-elle  i 
a  hauteur  des  sentiments  dont  il  s'inspirait?  Je  ne  le 
pense  pas. 

D'abord,  et  au  point  de  vue  du  fait,  est-ce  que  Tin- 


JOHN   STUART   MILL  353 

dépendance  des  peuples  et  la  liberté  n'ont  jamais  eu 
rien  à  craindre  des  puissances  maritimes  ? 

Ensuite,  et  au  point  de  vue  du  droit,  est-ce  que  la 
mer  n'est  pas  le  grand  chemin  des  nations  ?  Elle  n'ap- 
partient à  personne  en  particulier,  elle  appartient 
à  tous.  Ego  terrœ  Dominus  ;  lex  maris,  dit  Justinien 
dans  les  Pandectes.  Lex  maris  :  le  souverain  ici,  c'est 
la  loi.  Et  qu'est-ce  que  la  loi  dans  son  application  au 
genre  humain  ?  C'est  la  justice.  Or,  est  il  juste  que, 
lorsque  deux  peuples  entrent  en  guerre^  chacun  d'eux 
se  comporte  à  l'égard  de  tous  les  autres  de  manière  à 
les  fkire  souffrir  cruellement  d'une  querelle  qui  leur 
est  complètement  étrangère?  Voilà  la  question. 

Je  m'arrête  ici,  désolé  d'avoir  à  resserrer  dans  ua 
cadre  si  étroit  les  souvenirs  d'une  vie  si  bien  remplie. 

Economiste,  John  Stuart  Mill  eut  la  conception  de 
rutile.  Philosophe,  il  chercha  le  vrai.  Artiste,  il  aima 
le  beau.  Homme  politique,  il  s'efforça  de  réaliser  le 
juste.  En  cela,  son  existence  fut  non-seulement  com- 
plète, mais  marquée  au  coin  de  l'utilité.  Car  l'utile 
(au  profit  de  tous),  le  vrai,  le  beau,  le  juste  sont  quatre 
aspects  d'un  même  principe.  Qu'est-ce  que  la  vérité, 
sinon  la  beauté  dans  la  science?  Qu'est-ce  que  la 
beauté,  sinon  la  vérité  dans  l'art?  Entre  l'utilité  pour 
tous  et  la  justice,  la  relation  est  aussi  une  relation 
d'identité.  Platon  a  dit  :  le  beau  est  la  splendeur  du 
vrai.  On  pourrait  dire  :  le  juste  est  la  splendeur  de 
rutile. 


!f 
I 


DUPONT  (DE  BUSSAC) 


Publié  le  27  septembre  1874 


C'est  aujourd'hui  qu'a  eu  lieu  l'enterrement  d'un 
homme  de  bien,  ami  du  peuple. 

La  famille  ayant  exprimé  le  désir  qu'aucun  discours 
politique  ne  fût  prononcé  sur  la  tombe  du  défunt,  ce 
désir  a  été  respecté  ;  mais  la  démocratie  ne  saurait 
laisser  partir  un  des  siens  sans  rappeler  ses  services 
et  glorifier  sa  mémoire. 

Si  l'inflexibilité  des  convictions,  l'amour  de  la  ligne 
droite,  le  souci  de  la  dignité  humaine  poussé  jusqu'à 
la  passion  de  l'égalité,  sont>  comme  Je  le  crois,  les  qua- 
lités constitutiyes  et  distinctives  du  parti  républicain, 
on  peut  dire  que  jamais  homme  ne  fut  plus  complète- 
ment que  Dupont  (de  Bussac)  l'homme  de  son  parti. 
Plus  encore  que  sa  raison,  sa  fierté  se  réroltait  à 


356  DUPONT  (de  bussac) 

l'idée  qu'un  peuple  s'accommodât  du  premier  maître 
venu  que  le  hasard  de  la  naissance  lui  envoie.  Il 
avait  horreur  de  tout  ce  qui  porte  l'empreinte  de  la 
servilité.  Avant  que  la  réflexion  l'eût  fait  républicain» 
la  nature  l'avait  rendu  tel. 

Aussi  son  existence  tout  entière  fut-elle  consacrée  à 
la  République .  Il  fut  des  premiers,  sous  le  règne  de 
Louis-Philippe,  à  exposer,  à  développer,  à  propager 
les  doctrines  qui  sont  les  nôtres.  Jeune  encore,  il  fon* 
dait  la  Revue  républicaine^  où  il  aborda,  pour  les  ré- 
soudre dans  le  sens  de  l'égalité,  la  plupart  des  ques- 
tions qui,  aujourd'hui  encore,  sont  la  grande  préoc- 
cupation et  le  tourment  glorieux  des  citoyens  dignes 
de  ce  nom.  Plus  tard,  ses  démarches  conduisirent  à 
la  création  de  la  Revue  du  Progrès;  et  ses  travaux  y 
brillèrent,  même  à  côté  de  ceux  de  François  Arago, 
de  Lamennais  et  de  Michel  (de  Bourges) . 

Mais  où  il  montra  le  mieux  ce  dont  sa  haute  intel- 
ligence était  capable,  ce  fut  dans  le  livre  historique 
qu'il  composa  >  de  concert  avec  Armand  Marrast,  et 
qui  parjt  sous  le  titre  de  Fastes  de  la  Révolution 
française.  Jamais  deux  esprits  aussi  différents  ne 
s'associèrent  pour  une  œuvre  commune.  Armand 
Marrast,  dans  sou  style  rapide  et  animé,  fit  ressortir 
le  côté  brillant  de  ce  vaste  sujet  :  Dupont  en  sonda 
les  profondeurs.  On  n'a  rien  écrit  de  plus  savant  et 
de  plus  beau  sur  la  Révolution  firançaise,  que  Vlntro-' 
duction^  qui  est  de  loi*  J^en  citerai  un  passage,  dont 


nuP(^NT  (dk  rjrssxc)  357 

les  lecteurs  du  Rappel  n'uuroût  pas  de  peine  à  saisir 
rà-propos  : 

«  Depuis  Richelieu,  l'autorité  royale,  en  France, 
tendait  sans  cesse  à  un  despotisme  absolu.  Ella 
avait  trouvé  que  des  doléances  à  genoux  repré^ 
sentaient  encore  trop  de  liberté.  Contre  elle,  nulle 
voix  n'osait  s'élever,  lorsqu'elle  reposait  dans  des 
mains  comme  celles  du  cardinal  ou  de  Louis  XIV* 
Sous  le  régent,  sous  Louis  XV^  les  oppositions  parle* 
mentaires,  les  protestations  des  pays  d'Etat  n'étaient 
que  des  harangues  vaines  ou  des  arrêts  sans  puis- 
sanee.  Si  une  voix  hardie  n'acceptait  pas  le  silence 
.qu'on  lui  commandait,  elle  était  bientôt  étouffée  entre 
quatre  murs  sombres.  Le  roi  faisait  les  lois.  Seul,  il 
décidait  de  la  paix  ou  de  la  guerre.  Seul,  il  décrétait 
les  impôts  et  les  levait.  Seul,  il  administrait  le  trésor 
public  comme  son  patrimoine.  Nulle  protection  pour 
la  liberté  des  sujets.  lunocent  ou  coupable,  le  plus  su- 
perbe comme  le  plus  humble,  chacun  pouvait,  après 
s'être  endormi  dans  son  château  ou  dans  sa  chau- 
mière, se  réveiller  dans  un  cachot.  C'était  la  seule 
égalité  en  un  pays  qui  s^enorgueillissait  de  s'appeler 
le  royaume  des  Francs.  En  vertu  de  quelles  lois  ces 
soudaines  arrestations?  En  vertu  d'une  loi  que  le  roi 
daignait  signer  de  sa  main. — Sa  date?  Hier,  au- 
jourd'hui, demain.  Sa  cause?  Le  caprice  d'un  cour- 
tisan, la  fantaisie  d'une  prostituée.  Son  nom  ?  Lettres 
de  cachet.  Nulle  protection  pour  la  propriété  des  sa^ 


558  DUPONT  (de  bussac) 

jets...  Le  roi  pouvait  voler  impunément:  G^était  le 
droit  public...  Depuis  la  an  du  règne  de  Louis  XIV, 
la  banqueroute  frauduleuse  des  rois  de  France  était 
ouverte  et  affichée.  Les  liens  de  la  famille,  les  lois  de 
IdL  morale  n'étaient  rien  pour  le  roi.  Une  femme  du 
peuple  venait-elle  à  lui  plaire,  il  emprisonnait  le 
mari;  si  c'était  une  noble  dame,  on  exilait  son  noble 
époux;  si  la  femme  résistait,  elle  était  enlevée  de  par 
Je  roiy  et  violée  dans  le  Parc-aux-Cerfs.  Parfois,  il 
:  s'échappait  des  cris  sourds  de  cette  villa  que  souilla 
M  souvent  Tadultère,  que  souilla  onjour  Tinceste... 
^lors,  la  cour  souriait,  mais  le  peuple  frémissait  et 
maudissait.  » 

Pour  se  faire  une  idée  des  douleurs  de  cet  ancien 
régime  que  la  fusion  a  pour  but  de  nous  rendre,  il 
faut  lire  et  méditer  cette  «  Introduction  »  que  je  si* 
gnale.  Bien  n'y  est  donné  à  la  déclamation.  Pas  un 
Élit  qui  ne  s'y  appuie  sur  un  document  impossible  à 
;Dier,  sur  des  autorités  irréfragables.  L'érudition  his- 
torique y  a  un  accent  terrible. 

C'est  qu'en  effet  il  y  avait  dans  Dupont  plus  qu'un 
écrivain  ;  il  y  avait  un  homme  d'action.  Pendant  tout 
le  règne  de  Louis-Philippe,  il  figura  au  premier  rang 
de  ce  parti  républicain  qui,  par  des  efforts  sans  cesse 
renouvelés,  des  sacrifices  dont  Théroïsme  tient  du 
prodige,  et  des  persécutions  subies  avec  joie,  lassa  la 
défaite  et  fit  violence  à  la  victoire. 
»  Envoyé  en  1848  à  l'Assemblée  constituante  par  le 


9 

DUPONT  (de  bussac)  35Ô' 

suffrage  universel,  Dupont  (de  Bussac)  y  marqua  tout' 
de  suite  parmi  les  défenseurs  les  plus  énergiques  de' 
la  révolution  qui  venait  de  s'accomplir.  Il  y  parut  ce' 
qu'il  était  :  un  chef  de  lutteurs.  Car  tout  en  lui  était' 
d'un  liomme  né  pour  le  combat  et  pour  le  comman-' 
dément  dans  le  combat  :  sa  parole  brève,  son  geste- 
impérieux,  la  fermeté  qu'accusait  sa  physionomie* 
quand  son  cœur  s*embrasait>  sa  logique  aussi  tran-^ 
chante  que  la  lame  d'un  sabre,  et  le  cœur  guerrier* 
qui  battait  en  lui  sous  la  robe  d'avocat.  ' 

Quoique  plein  de  bonne  humeur  et  de  bonne  grâce' 
dans  l'intimité,  il  apparaissait,  dans  la  vie  publique, 
dominateur  et  absolu  :  assez  semblable  en  cela  à  Âr*' 
mand  Carrel,  avec  qui  il  avait  cet  autre  point  de  res- 
semblance qu'il  était  toujours  prêt  à  répondre  de  ses 
opinions  par  le  sacrifice  de  sa  vie.  Partisan  de  toutes^ 
les  mesures  qui  exigeaient  de  la  générosité  et  du  cou-^ 
rage,  il  avait,  pour  les  faire  triompher,  le  sarcasme,* 
Wnvective,  l'emportement.  De  là  l'empire  qu'il  exer-' 
çait  sur  ceux  qui  l'approchaient.  On  redoutait  son  mé-^ 
pris.  C'était  un  caractère. 

Et  il  avait  le  talent  de  son  caractère,  son  style  étant 
moins  éclatant  que  fort,  et  son  éloquence  moins  mou-' 
vementée  que  nerveuse. 

Non  que  les  élans  passionnés  lui  fussent  inconnus  :  ' 
il  lui  arriva  d'en  avoir  d'admirables.  Dans  le  procès' 
d'avril,  par  exemple,  la  question  s'étant  élevée  de  sa-'' 
voir  si  tous  les  défenseurs  assumeraient  la  responsable 


860  DUPONT  (de  bussac) 

lilé  d'une  lettre  qui  liait  leur  sort  à  celui  des  accusés 
et  que  quelques-uns  d'entre  eux  seulement  avaient  si- 
gnée, quoique  tous  l'approuvassent»  les  opinions  se 
partagèrent  dans  le  parti.  Cette  responsabilité,  Carrel 
voulait  que  les  non-signataires  la  repoussassent  et  cela 
pour  des  raisons  que  lui-même,  après  réflexion,  recon- 
nut mauvaises,  avec  la  bonne  foi  chevaleresque  qui  le 
distinguait.  Dupont^  lui,  était  d'avis  que  tous  les  dé- 
fenseurs devaient  solidairement  affronter  le  péril.  La 
.  discussion  s'échauffant  :  <  Eh  bien,  »  s'écria  dédai- 
gneusement Dupont,  <  que  l'on  consulte  une  femme!  » 
Carrel  pâlit,  et  une  rencontre  aurait  eu  lieu,  si  les 
amis  communs  ne  fussent  parvenus  à  rapprocher  deux 
hommes  si  dignes  de  rester  unis. 

Dans  une  autre  occasion,  Dupont  plaidait  à  Douai 
pour  un  journal  républicain,  le  Propagateur  du  Pas" 
de-'CalaiSj  je  crois.  Tout  à  coup,  au  milieu  de  son 
plaidoyer,  il  voit  le  personnage  qui  occupait  le  siège 
à  u  ministère  public  se  lever  et  se  diriger  vers  la  porte, 
jndigné,  il  étend  la  main  vers  lui,  et,  d'un  geste  au- 
quel il  fallut  obéir^  il  le  ramène  à  sa  place,  ^n  lui 
criant  :  «  Revenez  à  votre  place,  monsieur  ;  je  vais  at- 
taquer votre  honneur.  » 

Il  est  naturel  de  se  demander  pourquoi  Dupont  (de 
Bussac)  n'a  pas  joué,  sous  la  troisième  République,  le 
lôle  que  semblaient  lui  assigner  son  talent  et  son 
énergie.  Pourquoi  ?  Peut-être  parce  qu'il  était  de  ceux 
qui  ont  pour  devise  :  plutôt  rompre  que  plier,  —  de- 


DUPONT  (de  bussac)  361 

vise  qu'on  n'accepte  pas  volontiers,  dans  ces  époqaes 
de  transition  où  l'importance  politique  est  au  prix  de 
tout  ce  qui  est  atermoiement,  concession  et  compro- 
mis. 

Quoi  qu'il  en  soit,  la  mort  de  Dupont  laisse  un  vide 
considérable  dans  les  rangs  du  parti  républicain  ;  et 
le  peuple,  qu'il  aimait,  le  pleurera  comme  ses  amis  le 
pleurent.  Mais  ce  serait  mal  honorer  la  mémoire 
d'un  homme  de  sa  trempe  que  de  laisser  une  pensée 
de  découragement  se  mêler  ici  à  des  pensées  de  deulU 
Les  ouvriers  disparaissent  un  à  un  :  l'œuvre  reste  ;  et 
la  République  saura  créer  les  serviteurs  dont  elle  a 
besoin. 


81 


'.1 


i*^ . 


W*i- 


.  ^  •■ 


LA  SITUATION 


Publié  le  24  octobre  1874. 


La  situation  présente  a  un  caractère  de  singularité 
plus  propre  encore  à  attrister  le  cœur  qu'à  étonner 
l'esprit.  Non,  je  ne  me  trompe  pas  :  c'est  bien  lé  titré 
de  Président  de  la  République  que  porté  le  chef  dé 
'État  ;  c'est  bien  la  Républiqtie  que  nos  ambassadeorb 
sont  censés  représenter  auprès  des  cours  étrangère»  ; 
c'est  bien  à  l'effigie  de  la  République  que  ircis  mon- 
naies sont  frappées;  ce  sont  bien  ces  moU  Réjpi^ 
hlique  française  que  Je  lis  sur  ma  médaÛIe  de  Hôpf é- 
sentant  de  la  Seine.  Et  cependant  y  eut-il  jamais  ré- 
gime plus  contraire  que  ccilui  où  nous  somilied  à 
ridée  que  le  mot  îiépubUque  éTeille  ?  Quarante-trois 
départements  soumis  à  un  état  de  siège  qu'aucun-  dan- 
ger extérieur  ou  intérieur  n'explique;  TarUtraire  dé- 


364  LA  SITUATION 

chaîné  sur  les  villes  coupables,  comme  Lyon,  comme 
Marseille 9  comme  Bordeaux,  comme  Pari»,  d'être 
pleines  d'hommes  et  de  rayonner  ;  les  œuvres  de  la 
plume  jugées  par  des  gens  d*épée;  toute  parole  qui 
s^entend  de  loin  tenue  pour  suspecte  ;  la  propriété, 
si  elle  s'appelle  journal,  livrée  aux  caprices  du 
premier  préfet  venu  ;  enân  —  résultat  naturel  d'une 
politique  embourbée  dans  le  provisoire  —  l'effare- 
ment de  l'opinion ,  la  mort  des  affaires,  que  dire  en- 
core? la  France  condamnée  au  supplice  de  chercher  à 
tâtons  son  lendemain  :  voilà  ce  que  couvre  le  grand 
nom  de  la  République. 

Est-il  juste  de  la  rendre  responsable  de  ce  que  font 
contre  elle  des  ministres  qui  la  gouvernent  sans  l'ai- 
mer? Évidemment  non.  Mais  il  n'est  pas  donné  à  tout 
le  monde  de  saisir  le  vrai  lien  qui  unit  l'effet  à  la 
cause .  On  est  en  République,  et  l'on  souffre  :  l'un  ne 
serait-il  pas  la  conséquence  de  l'autre  ?  Il  y  aura  tou^- 
jours  assez  de  fourbes  pour  le  dire  et  d'ignorants  pour 
le  croire. 

Et  puis,  à  côté  de  ceux  qui  restent  éloignés  de  la 
République  par  défaut  de  réflexion  ou  ignorance,  il  y 
a  ceux  qu'anime  contre  elle  cette  haine  inapaisable 
qui  a  sa  source  dans  l'égoïsme  irrité  ou  menacé  ;  il  y 
a  ceux  qui  tiennent  à  la  monarchie  par  leurs  convoi- 
tises^ par  leur  ambition,  par  leur  orgueil  ;  il  y  a 
ceux  qui,  sans  les  privilèges,  ne  seraient  rien,  et  qui, 
avec  les  privilèges,  sont  tout. 


LA   SITUATION  365 

Qu'est- ce,  en  effet,  que  la  monarchie?  Baptisez-la 
Henri  V,  Napoléon  ou  d'Orléans,  cela  importe  peu. 
Voici  un  homme  qui  a  un  droit  de  commandement.  Il 
s*assied  sur  un  trône.  Il  habite  un  palais.  Il  a  des  pa- 
lais qu'il  n'habite  pas.  Il  fait  chère-lie  aux  dépens  de 
plusieurs  milliers  de  raeurt-de-faim.  Chacun  courbe 
le  front  devant  lui.  On  l'acclame  quand  il  passe.  Il 
n'a  besoin  ni  de  parler  pour  être  applaudi,  ni  d'être 
vertueux  pour  qu'on  l'honore,  ni  d'être  grand  pour 
qu'on  l'admire.  Il  est  l'être  impeccable.  Il  est  le 
maître.  Il  [est  le  roi.  Pour  occuper  cette  position 
sans  égale,  qu'a-t-il  fait?  A-t-il  donné  au  monde  émer- 
veillé les  preuves  d'un  génie  souverainement  tutélaire? 
A-t-il  élevé  le  niveau  de  l'humanité  ?  A-t-il  établi  son 
droit  à  guider  une  nation  vers  le  bonheur  et  la 
lumière?  Rien  de  tel.  Qu'il  soit  de  la  race  des  idiots 
ou  de  celle  des  méchants,  il  n'en  sera  pas  moins  le 
roi.  Si,  comme  Georges  III  d'Angleterre,  il  tombe  en 
démence,  sa  démence  portera. la  couronne.  Vous  de- 
mandez ce  qu'il  a  fait  pour  mériter  tant  d'honneur  ? 
Eh!  mais,  il  était  encore  au  berceau  que  déjà  maint 
haut  personnage  en  cheveux  blancs  venait  s'incliner 
devant  Sa  Majesté  vagissante.  Ce  qu'il  a  fait?  Par- 
bleu, «  il  s'est  donné  la  peine  de  naître.  » 

Le  moyen  qu'un  privilège  aussi  prodigieux  se  puisse 
maintenir  sans  être  étayé  par  des  privilèges,  sinon  de 
même  importance,  au  moins  de  même  nature  !  Le 
moyen  qu'il  y  ait  des  rois,  sans  qu'il  y  ait  des  ducs  de 


365  LA   SITUATION 

la  Rochefoucauld-Bisaccia^  des  ducs  de  Padoue,  des 
dacs  de  Broglie;  sans  qu'il  y  ait  des  hommes  nés 
académiciens,  nés  ambassadeurs,  nés  ministres,  et 
toute  une  classe  d'hommes  née  dirigeante  ! 

Eh  bien,  il  est  dans  la  logique  des  idées  rôpublî-    \ 
caines  de  trouver  cela  ridicule  et  funeste.  Il  est  de 
l'essence  des  institutions  républicaines  de  réserver  les 
récompenses  sociales  pour  le  mérite  constaté  et  poar 
les  services  rendus. 

Là  est  le  secret  de  l'opposition  violente  que  la  Ré- 
publique rencontre.  Ne  vous  étonnez  pas  de  voir 
légitimistes ,  orléanistes  et  bonapartistes  ne  faire 
qu'un  contre  elle:  tous  Hs  veulent  d'une  ardeur  égale 
ce  régime  de  privilèges  dont  elle  ne  veut  pas. 

II  faut  compter  avec  de  pareils  obstacles.  Faut-il 
désespérer  de  les  vaincre  ?  Aveugle  qui  ne  verrait  pas 
approcher  le  moment  où  ils  seront  surmontés. 

Ne  parlons  pas  d'Henri  V:  les  villes  sont  là;  les 
paysans  sont  là  ;  et  quand  le  maréchal  de  Mac-Mahon 
assure  que  contre  le  drapeau  blanc  les  chassepots 
partiraient  d'eux-mêmes,  on  peut  l'en  croire. 

Ne  parlons  pas  non  plus  du  parti  orléaniste  :  le 
prétendant  de  cette  couleur  ne  ressemble  pas  mal  au 
prince  de  Soubise  à  la  recherche  de  son  armée. 

Mais  le  bonapartisme?  Le  bonapartisme  est  un 
mal,  il  n'est  pas  un  danger.  Pour  être  fort,  il  s'étu- 
die à  le  paraître.  C'est  le  but  de  ses  vanteries,  et  le 
calcul  serait  habile,  fondé  qu'il  est  sûr  la  baèsëdëe 


LA   SITUATION  ÎJ67 

humaine,  si  la  bassesse  humaine  n*avait  des  bornes. 

En  vérité,  on  a  fait  trop  de  bruit  autour  dô  cer- 
taines victoires  électorales.  Qu'elles  nous  soient 
un  sujet  d'humiliation,  fort  bien*,  mais  un  sujet 
d'effroi  ?  allons  donc  !  Mors  même  que,  devenue  par 
miracle  indifférente  au  poids  du  fardeau  qui  aujour- 
d'hui l'écrase,  laFrance oublierait  quelesecond empire 
a  ajouté  au  capital  de  la  dette  publique  t)rëâ  de 
15  milliards,  et  à  la  dette  annuelle  plus  de  686  mil- 
lions de  francs,  ce  qu'il  est  impossible  qu'elle  oublie, 
c'est  Sedan,  c'est  Strasbourg,  c'est  Met2,  c'est  leur 
Napoléon  IV  courant  se  jeter  dans  les  bras  d'un  Ba- 
zaîne. 

Aussi  bien,  comme  parti,  et  le  souvenir  de  tant  de 
désastres  mis  à  part ,  le  bonapartisme  a  toujours 
porté  en  lui  le  germe  d^une  dissolution  itiétritable,  à 
cause  des  deux  éléments  inconciliables  dont  il  se  com- 
pose. 

Aux  classes  plus  ou  moins  ariâtocfatiqtles,  il  avait 
dit: 

«  Je  suis  fils  de  la  Révolution,  mais  souvenez  vou 
que  j'ai  tué  ma  mère.  En  adoptant  le  principe  de 
l'hérédité  monarchique  avec  son  cortège  de  nobles,  de 
chambellans,  de  courtisans,  de  valets  titrés,  je  réponds 
à  des  idées  qui  vous  sont  chères  :  Je  suis  des  vôtres.  » 

Aux  paysans  et  aux  ouvriers,  il  avait  dit  : 

c  Remarquez  que  je  ne  suis  pas  né  de  rancietl  ré- 
gime. Par  mon  origine,  J'appartieni^  ^  la  (ipciMé  tù6- 


â 


\ 


368  LA  SITUATION 

derne.  J'admets  le   suffrage  uriversel:  je  suis  des 
vôtres.  • 

L'heure  ne  pouvait  tarder  où  le  mensonge  contenu 
dans  ces  deux  langages  contradictoires  apparaîtrait  à 
tous  les  yeux.  Le  césarisme,  en  s'offrant  à  la  France, 
8*était  caché  sous  la  démocratie  comme  sous  un  mas- 
que :  ce  masque  est  tombé.  Grâces  en  soient  rendues  ( 
à  Jérôme  Napoléon  et  à  Charles  Bonaparte,  à  M.  Mau- 
rice Richard  et  au  duc  de  Padoue. 

Inutile  d'insister.  M.  Thier»  Ta  dit:  il  n'y  a  désor- 
mais de  possible  en  France  que  la  République,  et  les 
faits  Tont  dit  bien  plus  haut  encore.  Nul  n'ignore  avec 
quel  éclat,  depuis  février  1871,  la  prépondérance  des 
idées  républicaines  s'est  affirmée .  Pour  témoigner  de 
l'irrésistible  ascendant  de  la  République,  il  suffit  de 
rappeler,  comme  le  faisait  hier  le  Rappel,  qu'elle  a 
gagné  vingt  et  une  batailles  électorales  sur  vingt- 
quatre;  et  cela  même  après  le  24  mai,  même  après 
l'installation  systématique  de  maires  qui  tous  lui 
étaient  hostiles. 

Pour  moi,  je  ne  connais  rien  dans  l'histoire  des 
mouvements  de  l'esprit  humain  de  comparable  au 
nombre,  à  la  rapidité  et  au  caractère  inattendu  des 
conquêtes  de  la  République.  Elle  est  nécessaire,  voilà 
le  cri  qu'ont  poussé  l'un  après  l'autre  des  convertis 
qui  s'appellent  Casimir  F'érier,  de  Montalivet,  Laver- 
gne,  des  conveitis  qui  sont  d'opulents  banquiers,  de 
grands  industriels,  des  manufacturiers  en  renom 


LA   SITUATION  369 

rélite  de  la  bourgeoisie.  Tant  il  est  vrai  que  la  Répu- 
blique arrive,  poussée  par  un  flot  irrésistible!  Tant  il 
est  vrai  qu'elle  a  pour  elle  cette  puissance  qui  n'a  de 
vague  que  son  nom  :  la  force  des  choses  ! 

Contre  un  pareil  courant,  que  peut  le  bonapartisme? 
Réduit,  dans  l'Assemblée,  à  une  minorité  infime  qui 
n'y  vaut  que  comme  appoint,  il  ne  saurait  tenter  un 
coup  d'État  parlementaire  ;  et,  quant  à  un  coup  d'État 
extra-parlementaire,  les  bonapartistes  savent  trop 
bien,  pour  s'y  essayer,  à  quelles  conditions  la  violence 
réussit  ;  ils  savent  qu'il  faut  tenir  en  main  le  pouvoir 
pour  courir  avec  succès  certaines  aventures,  et  que, 
s*il  y  a  eu  un  2  décembre,  il  y  a  eu  aussi  une  expédi- 
tion  de  Boulogne. 

Ainsi  donc,  quelque  sujet  que  nous  ayons  de  nous 
plaindre  de  la  situation  présente,  elle  a  un  dénoûment 
certain  :  celui  que  nous  avons  toujours  prévu  et  prédit. 

Ce  dénoûment,  la  majorité  monarchique  de  l'Assem- 
blée ne  l'empêchera  point.  Tout  ce  qu'elle  peut  faire, 
c'est  de  le  retarder.  Mais  cela  même,  elle  ne  le  pourra 
pas  longtemps,  parce  que  l'impossibilité  où  elle  est  de 
vivre  est  quelque  chose  de  plus  fort  que  la  peur  qu'elle 
a  de  mourir. 

Ce  fut  un  jour  fatidique  que  celui  où  340  voix  se 
prononcèrent,  à  Versailles ,  pour  la  dissolution. 

En  attendant,  que  le  parti  républicain  continue 
d'être  ce  qu'il  a  été  au  milieu  d'une  crise  qui  a  mis  sa 
sagesse  à  de  si  rudes  épreuves  ;  qu'il  continue  d'ouvrir 


370  LA   SITUATION 

ses  rangs  à  tous  ceux  qui ,  sincèrement,  désireront  y 
prendre  place  ;  qu'il  continue  de  faire  honte  par  sa 
modération  à  la  violence  de  ses  adversaires  ;  quil 
soit  équitable  même  envers  ceux  à  qui  l'équité  est  in- 
connue; qu'il  demande  la  liberté,  même  pour  ceux 
qui  la  lui  refusent,  et  il  sera  juste  qu'il  ait  la  Répu- 
blique, car  il  l'aura  comprise  et  méritée. 


QUE  VA  FAIRE  L'ASSEMBLÉE  ? 


Publié  le  12  novembre  1874. 


La  session  va  s'ouvrir  :  que  nous  apportera-t-elle 
en  bien  ou  en  mal  ? 

Aurons-nous  les  lois  constitutionnelles  ? 

Aurons-nous  la  dissolution  ? 

Le  centre  gauche  préfère  la  dissolution  à  la  prolon- 
gation d'un  provisoire  qui  nous  tue  à  petit  feu  ;  mais 
il  préfère  à  une  dissolution  immédiate  le  vote  des  lois 
constitutionnelles. 

C'est  ce  que  les  interprètes  les  plus  accrédités  de  la 
pensée  du  centre  gauche  ont  plusieurs  fois  déclaré  ; 
c'est  ce  que  le  Temps,  organe  du  centre  gauche, 
afârme  ;  c'est  ce  qui  a  été  mis  en  pleine  lumière  par 
la  motion  Casimir  Périer  et  par  le  vote  vengeur  qui 
en  suivit  le  rejet  ;  c'est  enân  ce  qui  résulte  des  conclu-  . 


372  QUE   VA   FAIRE   i/aSSEMBLÉE  ? 

sions  de  la  lettre  que  M.  Edouard  Laboulaye  vient 
d'adresser  au  Journal  des  Lëbats. 

Le  moyen  que  le  centre  gauche  semble  préférer 
répond-il  au  but  qu'il  se  propose  ? 

Je  ne  le  crois  pas,  et  j'en  vais  exposer  les  raisons. 

M.  Casimir  Périer  Ta  dit  solennellement  en  son  \ 
nom  et  au  nom  de  ses  amis  :  lui  et  eux  veulent  la  i 
République. 

Qu'iJs  ne  l'aient  pas  toujours  voulue,  soit  :  on  doit 
leur  savoir  d'autant  plus  gré  de  la  vouloir  aujourd'hui, 
et  ce  n'est  certes  pas  nous  qui  leur  reprocherons 
d'avoir  reconnu  à  force  d'intelligence  ce  qu'elle  a  de 
nécessaire,  de  s'être  ralliés  à  elle  à  force  de  bon  sens, 
de  s'être  mis  à  l'aimer  par  amour  de  l'ordre.  La  poli- 
tique s'accommode  très  bien  des  mariages  de  raison. 

Mais  si,  s'étant  proposé  pour  but  l'établissement 
définitif  de  la  République,  le  centre  gauche  poussait 
à  la  discussion  des  lois  constitutionnelles  par  l'Assem- 
blée actuelle,  au  lieu  d'en  réserver  l'élaboration  à  une 
Assemblée  nouvelle,  il  se  tromperait  de  route. 

Et  d'abord,  notons  ceci  :  pour  exister  en  droit,  la 
République  n'a  pas  besoin  qu'un  vote  l'affirme. 

La  raison  en  est  simple  :  le  droit,  c'est  elle,  toute 
autre  forme  de  gouvernement  étant  inconciliable  avec 
le  suffrage  universel,  et  un  peuple  ne  pouvant  ni  être 
donné,  sans  crime  ;  ni  se  donner,  sans  folie.  La  légiti- 
mité de  la  République  ne  saurait  donc  dépendre  d'une 
décision  parlementaire  quelconque  :  cette  légitimité 


QUE   VA   FAIRE   L*ASSEMBLÉE  ?  373 

a  sa  racine  dans  l'évidence.  La  République  mise  aux 
voix  ?  Ce  serait  le  droit  mis  en  question.  Autant  vau- 
drait mettre  aux  voix  le  point  de  savoir  si  le  tout  est 
plus  grand  que  la  partie. 

Mais,  comme  il  n'est  pas  d'axiome  que  certaines 
gens  ne  soient  capables  de  nier  dès  qu'ils  ont  intérêt 
à  le  faire,  qu'arriverait-il  si,  admise  à  se  prononcer, 
l'Assemblée  se  prononçait  contre  la  République  ?  C'est 
à  peine  si  le  scandale  d'un  pareil  vote  en  égalerait  le 
danger. 

Inutile  d'ajouter  que,  si  la  République  n'a  pas  besoin 
d'être  affirmée  par  un  vote  pour  être  le  droit,  elle  n'a 
pas  non  plus  besoin  d'être  reconnue  par  un  vote  pour 
être  le  fait. 

Est-ce  qiie  ce  n'est  pas  en  vertu  d'un  décret  de 
convocation  rendu  au  nom  delà  République  que  l'As- 
semblée actuelle  s'est  réunie  ?  Est-ce  qu'elle  n'a  pas 
nommé  à  l'unanimité,  dès  le  lendemain  de  sa  réunion, 
un  «  pouvoir  exécutif  de  la  République  française  »? 
Est-ce  que,  le  2  août  1871,  elle  n'a  pas  fait  un  prési- 
dent de  la  République  :  M.  Thiers  ?  Est-ce  que,  le  24 
mai  1873,  elle  n'en  a  pas  fait  un  autre  :  le  maréchal 
de  Mao-Mahon?  Est-ce  que  ses  lois  n'ont  pas  été 
promulguées  dans  le  Journal  officiel  de  la  République 
française  ?  Est-ce  qu'elle  n'a  pas  donné  les  mains,  bon 
gré  mal  gré,  à  ce  que  la  justice  fût  rendue  au  nom  de 
a  République,  à  ce  que  nos  monnaies  fassent  frapptei: 
à  l'effigie  de  la  République,  et  l'a-t-on  Jamais  ea^^^j;^ 

91 


374  QUE   VA   FAIRE   i/aSSEMBLÉE  ? 

tendue  protester  contre  la  reconnaissance  de  la 
République  française  par  les  gouvernements  étran- 
gers? 

La  question  est  donc  bien  telle  que  M.  Thiers  la 
posait,  lorsqu'il  disait  dans  son  fameux  Message: 
«  La  République  est;  c'est  le  gouvernement  légal  du 
pays  ;  ne  perdons  pas  le  temps  à  la  proclamer,    mais    !- 
faisons-la  vivre.  »  '  l 

En  d'autres  termes,  il  ne  s'agit,  ni  de  demander  à    j 
TAssemblée  l'affirmation  de   la  République    comme    « 
gouvernement  de  droit  :  ce  serait  absurde  et  dangc- 
reux  ;  ni  de  lui  demander  la  reconnaissance  de  la     ' 
République  comme  gouvernement  de  fait  :  ce  serait 
superflu  et  puéril  ;  il  s'agit  d'établir  le  gouvernement 
républicain  d'une   manière  définitive,  en  l'organi- 
sant. 

Mais  à  quel  pouvoir  convient-il  de  confier  cette 
tâche  ? 

M.  Laboulaye  pense  qu'elle  doit  être  accomplie  par 
l'Assemblée  actuelle. 

Nous  pensons,  nous  qu'elle  doit  l'être  par  une 
Assemblée  nouvelle,  nommée  à  cet  effet  par  la  nation. 

Il  est  un  point  que  M.  Laboulayo,  je  l'espère,  ne  me 
contestera  pas  :  c'est  que,  pour  organiser  un  gouver- 
nement, la  première  condition  est  de  vouloir  ce  gou- 
vernement. Or,  s'il  est  au  monde  une  chose  certaine, 
c'est  que  la  majorité  de  l'Assemblée  actuelle  est  abso- 
lument hostile  à  la  République. 


QUE   VA   FAIRE   l'aSSEMBLÉE  ?  .375 

Le  centre  gauche  le  savait  bien,  lorsqu'il  fit  Tessai 
de  ses  forces  en  présentant  la  motion  Casimir  Périer. 
Avec  quelle  sollicitude  il  rechercha  l'adhésion  de  la 
fraction  la  plus  traitable  du  centre  droit  !  Et  que  ne 
fit-il  pas  pour  l'obtenir,  cette  adhésion  entrevue  dans 
le  brouillard  d'un  rêve  ? 

Si  Ton  avait  dit  :  €  Le  gouvernement  définitif  de  la 
France  est  la  République,  »  on  n'aurait  rien  donné  à 
l'équivoque,  on  aurait  coupé  court  d'avance  à  toute 
arrière-pensée,  on  aurait  prévenu  le  renouvellement 
de  ces  interprétations  contraires  qui  avaient  déjà  fait 
du  septennat  une  sorte  d'énigme  ;  mais  là  précisément 
eût  été  le  péril  :  impossible  de  compter,  dans  ce  cas, 
sur  l'appui  du  centre  droit.  11  fallut  donc  que  le  centre 
gauche  mît  une  sourdine  à  sa  voix  ;  qu'il  écartât,  en 
parlant  de  la  République,  la  forme  directe,  affirma- 
tive, péremptoire;  qu'il  se  résignât  à  mentionner 
d'une  façon  indirecte,  incidente  et  comme  en  passant, 
la  forme  de  gouvernement  qu'il  se  proposait  d'orga- 
niser ;  il  dut  se  borner  à  dire  :  «  Le  gouvernement  de 
la  République  se  compose  de  deux  Chambres  »,  ce  qui 
faisait  porter  Vaffirmation  sur  l'établissement  d'une 
seconde  chambre,  et  sur  cela  seulement. 

La  première  rédaction  du  projet  Casimir  Périer 
présentait  le  droit  de  révision  comme  devant  être 
exercé  par  une  Assemblée  nommée  pour  trois  ans, 
conformément  aux  dispositions  de  la  constitution 
de  1848;  mais  cette  disposition,  qui  plaçait  le  main^ 


376  QUE   VA   FAIRE    l'ASSEMBLÉE  ? 

tien  d'une  constitution  républicaine  sous  la  sauve- 
garde du  peuple,  aurait  effarouché  le  centre  droit  :  U 
motion  Casimir  Périer  fut  un  peu  mieux  appropriée 
au  tempérament  des  auxiliaires  dont  on  avait  besoin, 
et  dans  l'édition  expurgée  on  ne  parla  plus  que  de  la 
révision  tout  court. 

Cela  même,  comme  moyen  de  dissiper  les  inquié- 
tudes du  centre  droit,  ne  parut  pas  suffisant  à  M.  Du- 
^aure,  et,  dans  la  première  séance  de  la  commission 
des  Trente,  il  s'exprima  ainsi  :  «  Pour  rassurer  les 
consciences,  et  parce  que  la  République  doit  faire  ses 
preuves  pour  devenir  le  gouvernement  définitif,  on  a 
résolu  de  consacrer  le  droit  de/évision,  »  donnant  de 
la  sorte  à  entendre  qu'il  s'agissait  tout  simplement  de 
prendre  la  République  à  l'essai,  sauf  à  se  servir  du 
droit  de  révision  pour  la  détruire,  si.  elle  ne  faisait 
pas  ses  preuves. 

Pendant  ce  temps,  les  journaux  du  centre  gau- 
che s'efforçaient  de  séduire  le  centre  droit  par  la 
perspective  du  grand  rôle  que  le  succès  de  la  motion 
Casimir  Périer  lui  assurerait,  et  le  Temps  écri- 
vait ce  qui  suit  :  «  L'adoption  de  la  motion  Casimir 
Périer  par  le  fait  de  quelques  députés  du  centre  droit 
écarte  la  dissolution  et  refait  une  majorité  solide  ; 
cette  majorité  est  d'autant  plus  conservatrice  que 
les  députés  du  centre  droit,  déjà  ralliés,  entraî- 
nent un  plus  grand  nombre  de  leurs  coreligion- 
naires. Le  centre  droit  disposera  donc  quand  il  le 


H 


iiCE  VA  FAIRE  i/assemblée  ?  377 

voudra  de  la  République,  de  la  majorité  et  du  gou- 
vernement. » 

C'était  aller  bien  loin,  on  en  conviendra,  que  de 
faire  briller  aux  yeux  des  monarchistes  du  centre 
droit  l'espoir  de  «  disposer  de  la  République.  » 

Eh  bien,  rien  n'y  fit.  On  connaît  le  sort  de  la  mo- 
tion Casimir  Périer. 

C'est  qu'en  effet  il  est  contraire  à  la  nature  des 
choses  qu'une  Assemblée  dont  la  majorité  est  monar- 
chique soit  chargée  de  constituer  un  gouvernement 
républicain.  Pour  que  le  centre  droit  et  le  centre 
gauche  parvinssent  à  s'accorder  sur  le  terrain  des  lois 
constitutionnelles,  il  faudrait  que  le  centre  gauche  se 
décidât  à  des  concessions  et  à  des  compromis  calculés 
de  manière  à  laisser  aux  partis  monarchiques  toutes 
leurs  espérances.  Et  ces  concessions,  ces  compromis, 
pourraient-ils  dépasser  une  certaine  limite,  sans  que 
l'union  entre  les  trois  gauches  —  cette  union  si  néces- 
saire —  fût  rompue,  sans  que  des  républicains  dont 
l'appui  n'est  pas  à  dédaigner  fussent  contraints  de  dire  : 
•  On  nous  entraîne  sur  une  pente  qu'il  nous  est  im- 
possible de  descendre  jusqu'au  bout.  Il  est  sage  assu- 
rément de  faire  la  part  des  circonstances,  de  ne  pas 
appliquer  une  logique  trop  roide  à  des  situations 
changeantes^  de  savoir  de  deux  maux  choisir  le 
moindre,  de  ne  pas  mettre  entre  soi  et  le  but  qu'on 
poursuit  des  scrupules  exagérés.  Nous  comprenons 
cela^  et  notre  conduite  l'a  prouvé.  Mais  il  est  un  point 


•^■>. 


378  QDE    VA   FAIRE    i/ASSEMBLÉE? 

au  delà  duquel  plier  c'est  rompre.  Si  Toa  attend  de 
nous  que  nous  transigions  sur  ce  qui  constitue  le  fond 
même  de  nos  croyances  ;  que  nous  tournions  le  dos  à 
notre  but,  sous  prétexte  qu'il  est  bon  de  n'y  pas  mar- 
cher trop  précipitamment,  l'appel  qu'on  nous  adresse 
est  vain.  A  cet  appel,  nous  répondons  par  le  non  jpos- 
sumus  de  notre  foi  républicaine  et  de  notre  con- 
science. » 

Seuls,  les  ennemis  de  la  République  ont  intérêt  à  ce 
que  des  hommes  de  bonne  foi  et  de  bonne  volonté 
soient  amenés  à  tenir  un  pareil  langa;^e.  Or,  le  vote 
des  lois  constitutionnelles  ne  serait  possible,  sUl  l'était, 
que  comme  résultat  de  compromis  inacceptables  pour 
une  fraction  considérable  du  parti  républicain. 

Oh!  je  comprendrais  Tinsistance  du  centre  gauche 
à  chercher  une  issue  à  la  situation  dans  le  vote  des 
lois  constitutionnelles,  s'il  avait  la  moindre  chance  de 
les  avoir  telles  qu'il  les  désire  ;  si,  par  exemple,  celte 
seconde  Chambre  qu'il  estime  nécessaire  devait  être 
instituée  conformément  aux  dispositions  du  projet 
présenté  par  M.  Dufaure.  Mais  quel  esprit  sérieux 
pourrait  se  payer  de  semblables  chimères?  Hier  en- 
core, la  Presse  déclarait  le  projet  Dufaure  «  inadmis- 
sible. »  Nul  doute  qu'il  ne  soit  jugé  «  inadmissible  » 
par  la  majorité  de  l'Assemblée. 

Je  ne  m'arrêterai  pas  à  examiner,  on  ce  moment, 
jusqu'à  quel  point  il  convient  d'adopter  le  principe 
d'une  seconde  Chambre.  Mais,  quelque  opinion  que  ses 


QUE    VA   FAIRE    l' ASSEMBLÉE?  •       379 

partisans  aient  de  ses  mérites  en  thèse  générale,  pas 
un  d'eux  ne  niera  que  l'utilité  d*un»e  seconde  Chambre 
dépend  de  la  nature  des  éléments  dont  elle  est  com- 
posée, de  celle  du  milieu  qui  l'entoure,  de  celle  du 
gouvernement  auquel  elle  est  adaptée,  du  caractère 
enfin  de  la  fonction  politique  que,  dans  le  mécanisme 
des  pouvoirs,  elle  est  appelée  à  remplir.  Le  centre 
gauche  devrait  donc  se  demander  s'il  est  sage  à  lui, 
lorsqu'il  vise  à  l'établissement  définitif  de  la  Répu- 
blique, de  s'en  remettre  à  une  majorité  notoirement 
monarchique  du  soin  d'instituer  une  seconde  Chambre. 
11  devrait  songer  à  la  responsabilité  qu'il  se  trouve- 
rait avoir  encourue  en  pressant,  dans  l'Assemblée 
actuelle,  le  vote  des  lois  constitutionnelles,  s'il  arri- 
vait que  la  seconde  Chambre  sortie  de  ce  vote  fût 
instituée  de  manière  à  servir  de  refuge  au  privilège, 
de  forteresse  â  un  gouvernement  de  combat;  s'il  arri- 
vait que,  formée  en  défiance  du  suffrage  universel, 
pour  tenir  en  échec  toute  Assemblée  républicaine 
émanée  de  lui,  elle  engageât  contre  la  Chambre  popu- 
laire une  lutte  fatale  à  la  paix  publique  ;  s'il  arrivait 
que,  investie  du  droit  de  dissoudre,  de  concert  avec  le 
chef  du  pouvoir  exécutif,  la  première  Chambre,  elle  fît 
de  ce  droit  un  usage  qui  placerait  la  France  entre  une' 
révolution  et  un  coup  d'État? 

Je  me  souviens  d'avoir  In,  dans  un  remarquable  tra- 
vail de  M.  Laboulaye,  qu'une  constitution  était  la 
garantie  prise  par  une  nation  contre  l'usurpation  de 


i 


380  QUE   VA   FAIRE   I    ASSEMBLÉE? 

ceux  à  qui  elle  confie  le  pouvoir  législatif,  exécutif  et 
iudiciaire.  Par  quel  étran^  e  oubli  de  sa  propre  doc- 
trine M.  Laboulaye  demande-t-il  à  TAssemblée  ac- 
tuelle, qui  est  législative,  de  se  faire  du  même  coup 
constituante  ? 

Je  me  souviens  d'avoir  lu  dans  le  même  travail  de 
M.  Laboulaye  qu'il  était  absurde  de  laisser  un  pouvoir 
déterminer  sa  compétence  et  étendre  à  volonté  ses 
attributions.  D'où  vient  qu'aujourd'hui  M.  Laboulaye 
demande  à  TAsscmblée  actuelle  de  voter,  sans  en  avoir 
reçu  le  mandat  spécial,  les  lois  constitutionnelles, 
c'est-à-dire  de  déterminer  sa  compétence,  d'étendre  à 
volonté  ses  attributions,  et  de  détruire  de  la  sorte  la 
garantie  que  le  but  d'une  constitution  est  précisément 
d'assurer  ? 

Comment  un  publiciste  aussi  distingué  ne  voit-il 
pas  qu'une  constitution  faite  dans  des  conditions  aussi 
anormales  risquerait  d'être  plus  tard  contestée,  et  do 
l'être  au  milieu  d'une  tempête? 

Pour  que  Tœuvre  constitutionnelle  soit  durable,  il 
est  absolument  nécessaire  qu'elle  soit  l'œuvre  du  suf- 
frage universel,  consulté.  Pour  que  l'édifice  à  cons- 
truire ne  soit  pas  exposé  à  crouler,  il  est  indispensable 
qu'il  repose  sur  la  forte  et  large  base  de  la  souverai- 
neté du  peuple.  Donc,  il  n'y  a  pas  deux  chemins  vers 
le  définitif;  il  n'y  en  a  qu'un  :  la  dissolution. 

Eh  quoi!  c'est  quand  les  bonapartistes  s'intitulenfc 
le  parti  de  «  l'appel  au  peuple;  »  c'est  lorsqu'ils  affec- 


QUE   VA  FAIRE  l'ASSEMBLÉE  ?  381 

tent  de  ne  reconnaître  qu'au  peuple  le  droit  de  dis- 
poser de  ses  destinées;  c'est  lorsqu'ils  adressent  à  la 
démocratie  des  flatteries  auxquelles  une  rude  expé- 
rience a  prouvé  qu'elle  n'était  pas  incapable  de  se 
laisser  prendre,  c'est  alors  que  des  représentants  sin- 
cères de  la  démocratie  auraient  l'air  de  croire  qu'on 
a  le  droit  de  disposer  d'elle,  sans  elle!  Quoi!  pendant 
que  les  bonapartistes  se  posent  artiflcieusement  comme 
attendant  du  peuple  le  rétablissement  de  l'empire, 
c'est  d'une  assemblée  brouillée  avec  le  suffrage  uni- 
versel que  des  républicains  attendraient  rétablisse- 
ment de  la  République^  se  faisant  ainsi  les  hommes 
d'un  petit  cénacle,  en  face  de  leurs  adversaires  se  pro- 
clamant les  hommes  du  pays  !  Aveugle  qui  ne  serait  pas 
frappé  de  ce  qu'il  y  a  là  de  dangereux. 

Non  que  la  République  puisse  être  désormais  vain- 
cue. Elle  est  invincible,  quoi  qu'il  advienne.  Qu'on 
ouvre  le  livre,  si  intéressant  et  si  instructif,  publié 
par  M.  Henri  Salles  sous  ce  titre  :  V Avènement  de  la 
République  affirmé  par  des  chiffres^  et  qu'on  le  com- 
plète par  le  résultat  des  dernières  élections,  on  trou- 
vera que,  depuis  le  mois  de  février  1871,  il  y  a  eu 
plus  de  six  millions  de  votes  donnés  à  des  républi- 
cains et  moins  de  neuf  cent  mille  votes  donnés  à  des 
bonapartistes,  sur  un  nombre  total  de  votants  s'éle- 
vant  à  neuf  millions  sept  cent  cinquante  et  un  mille. 
Qu'ajouter  à  cette  démonstration? 

Mais  il  ne  suffit  pas  que  la  République  triomphe,  il 


382  QUE   VA   FAIRE   l'ASSEMBLÉE  ? 

faut  que  son  triomphe  soit  paisible;  il  faut  que  ses 
ennemis  ne  reçoivent  pas  de  nos  fautes  une  puissance 
d'agitation  qui  les  encourage  à  tout  oser;  il  faut  que 
les  semeurs  de  troubles  manquent  de  prétexte  et 
n'aient  plus  de  manque  à  attacher  sur  leur  visage  ;  il 
faut,  en  un  mot,  que  Tordre  s'engage  au  service  de  la 
liberté. 


II 

A  monsieur  Christophle, 

22  novembre  1874. 

Monsieur  et  cher  collègue, 

J*ai  lu,  avec  un  désir  sincère  de  m'éclairer,  et  avec 
l'attention  que  mérite  tout  écrit  venant  de  vous,  votre 
réponse  à  l'article  récemment  publié  par  moi  dans  le 
Rappel  :  «  Que  fera  TAssemblée?  » 

Si  j'avais  pu  être  convaincu,  je  l'aurais  été  par 
tous.  Mais,  l'avouerai -je?  vos  arguments,  qui  n'ont 
certes  rien  perdu  de  leur  force  pour  être  présentés 
avec  votre  courtoisie  habituelle,  n'ont  fait  que  me 
donner  une  perception  plus  vive  de  ce  qui,  dans  ,1a 
question  qui  nous  divise,  me  paraît  être  la  vérité. 

Vous  avez  raison  de  reconnaître  que  je  suis  d'accord 
avec  moi-même  quand  je  conseille  au  centre  gauche 
de  renoncer  à  l'élaboration  des  lois  constitutionnelles. 

J'ai  toujours  pensé,  en  effet,  comme  un  savant  pu- 


QUE  VA   FAIRE   L*ASSEMBLÉE  ?  38â 

bliciste  dont  vous  ne  récuserez  pas  le  témoignage, 
M.  Laboulaye  : 

Qu'une  constitution  n'est  psis  une  loi  semblable  aux 
autres; 

Qu'elle  a  une  nature  qui  lui  est  propre,  un  caractère 
particulier; 

Que  les  lois  communes  obligent  les  citoyens; 

Qu'une  constitution  oblige  les  assemblées  et  le  gou- 
vernement; 

Que,  par  conséquent,  le  soin  de  faire  les  lois  cons- 
titutionnelles ne  saurait  être  confié  aux  hommes 
nommés  pour  faire  les  lois  ordinaires,  attendu  que, 
de  cette  façon,  la  constitution  se  trouverait  à  la  merci 
de  ceux-là  mêmes  dont  son  but  est  de  limiter  Tau- 
torité; 

Et  enfin  <c  qu'une  nation  manque  absolument  de 
sagesse  quand  elle  abandonne  ses  destinées  à  sept  ou 
huit  cents  personnes  animées  des  plus  violentes  pas- 
sions politiques,  en  quoi  elle  ressemble  à  un  homme 
qui  donnerait  son  mandat  en  blanc  pour  qu'on  dis- 
posât de  sa  fortune  et  de  sa  vie.  » 

Cette  doctrine,  la  mienne,  est  aussi,  je  le  répète, 
celle  de  M.  Laboulaye,  qui  est  un  des  membres  les 
plus  considérables  du  centre  gauche,  et  qui  l'a  exposée 
dans  un  journal  du  centre  gauche,  les  Débats^  avec 
beaucoup  de  clarté,  beaucoup  de  force,  et  dans  les 
termes  mêmes  que  je  viens  d'employer. 

Qu'aujourd'hui  M.  Laboulaye  soit  de  ceux  qui  veu- 


884  QUE   VA  FAIRE   L  ASSEMBLÉE  ? 

lent  que  l'Assemblée  actuelle  joigne  à  son  pouvoir  lé- 
gislatif le  pouvoir  constitutionnel,  c'est-à-dire  au 
pouvoir  qui  a  besoin  d'être  limité  le  pouvoir  qui  doit 
servir  à  le  limiter,  c'est  là  une  inconséquence  qui 
m'étonne,  que  je  regrette,  et  que  je  ne  vois  aucune 
raison  de  commettre. 

Avec  tout  le  respect  que  je  dois  à  l'Assemblée  dont 
je  fais  partie,  je  puis  bien  dire  qu'elle  n'est  pas  telle 
qu*il  y  ait  lieu  de  se  départir  en  ta  faveur  des  prin- 
cipes les  plus  élémentaires  de  la  science  politique. 

Dépourvue  de  tout  mandat  constituant,  née  du 
triomphe  des  envahisseurs  de  la  patrie,  convoquée  en 
vertu  d'une  convention  dont  ils  dictèrent  les  termes, 
réduite  à  la  douleur  de  se  réunir  sous  l'œil  de  l'en- 
nemi victorieux,  signataire  d'une  paix  qui  nous  a 
coûté  cinq  milliards  et  deux  provinces,  retenue  à  Ver- 
sailles par  la  crainte  de  donner  pour  siège  à  la  repré- 
sentation de  la  FJrance  la  ville  française,  par  excel- 
lence :  Paris,  et,  pour  achever  le  tableau,  formée  de 
groupes  disparates  qui,  en  mainte  occasion,  se  con- 
trebalancent au  point  de  s'annuler  réciproquement, 
l'Assemblée  actuelle  ne  tire  ni  des  termes  de  son 
mandat,  ni  des  circonstances  de  son  origine,  ni  de  la 
nature  de  ses  préoccupations,  ni  de  la  manière  dont 
elle  est  composée,  les  conditions  requises  pour  faire 
une  constitution  viable.  Mais  que  dis-je?  de  ces  condi- 
tions, la  première,  la  plus  indispensable  lui  manque, 
puisqu'entre  elle  et  le  pays  il  existe  un  désaccord  dont 


QUE   VA   FAIRE   l'aSSEMBLÉE  ?  385 

chaque  nouvelle  élection  fournit  une  preuve  nouvelle. 

Et  c'est  à  «ne  pareille  Assemblée  qu'en  violation  de 
principes  indiqués  par  le  boa  sens,  professés  par  tous 
les  publicistes,  enseignés  par  un  des  inspirateurs  les 
plus  influents  du  centre  gauche  lui-même,  c'est  à  une 
pareille  Assemblée  que  le  centre  gauche  concéderait 
l'énorme  privilège,  le  privilège  dangereux,  d'être  à  la 
fois  législative  et  constituante  I 

En  somme,  mon  cher  collègue,  quel  dessein  est  le 
vôtre?  Républicain,  vous  voulez  faire  organiser  la  Ré- 
publique par  une  majorité  qui,  elle,  ne  veut  pas  de  la 
République.  Vous  demandez  à  des  monarchistes  de 
voua  donner  des  institutions  républicaines.  Demande- 
t-ou  à  un  pommier  de  produire  des  oranges? 

Et  voyez  le  danger!  11  est  impossible  que  de  la  diE" 
cussion  des  lois  constitutionnelles  ne  surgisse  pas  tout 
d'abord  la  quesifion  de  savoir  ai  la  forme  du  gouver- 
nement sera  République  ou  Monarchie.  Car,  enSn  on  ne 
peut  pas  Bous-entendre  ce  qu'on  organise.  Or,  lonsque, 
non  content  d'avoir  reconnu  à  l'Assemblée  actuelle  le 
pouvoir  constituant,  le  centre  gaache  l'aura  appelée  à 
l'exercer  ;  lorsqu'il  lui  aura  solennellemeot  reconnu 
le  droit  de  trancher  la  question  de  République  ou 
Monarchie,  qu'arriverait-il  si  la  majorité,  qui  est 
monarchique,  se  prononçait  pour  ta  Monarchie,  saut 
à  réserver  le  choix  du  monarque? 

Et  si,  comme  conséquence  d'un  vote  directeme&ld 
tiostile  à  la  République,  les  votants  insistaient, 


386  QOE   VA   FAIRE   l'aSSEMBLÉE  ? 

ciens  inexorables,  pour  que  le  titre  de  président  de  la 
République  cessât  d'être  le  titre  du  chef  de  TÉtat, 
pour  que  la  justice  cessât  d'être  rendue  au  nom  de  la 
République,  pour  que  le  mot  de  République  cessât  de 
figurer  sur  le  Journal  officiel^  sur  nos  actes  publics, 
sur  nos  monnaies,  sur  nos  timbres-poste,  sur  votre 
médaille  de  député,  de  sorte  que,  le  corps  ayant  été 
sommé  de  disparaître,  son  ombre  aussi  disparût, 
n'auriez-YOus  aucun  regret  d'avoir,  en  pressant  le  vote 
des  lois  constitutionnelles,  contribué  à  un  tel  résultat? 
N'auriez-vous  encouru  aucune  responsabilité  envers 
votre  pays  et  vous-même,  en  faisant  dépendre  d'une 
majorité  an ti -républicaine  l'existence  de  cette  Répu- 
blique qui,  selon  moi,  ne  saurait  être  mise  aux  voix, 
parce  qu'elle  ne  saurait  être  mise  en  question? 

Voilà  le  côté  pratique,  et  tragiquement  pratique, 
de  ce  qui  vous  semble  pure  affaire  de  théorie. 

Oui,  plus  que  jamais,  il  importe  de  proclamer  : 

Que  la  République  est  un  gouvernement,  non  de 
droit  divin,  mais  de  droit  humain; 

Que  sa  légitimité  est  liée  à  celle  du  suffrage  uni- 
versel, comme  l'écorce  est  liée  à  l'arbre  ; 

Que  le  peuple  ne  peut,  sans  abdiquer  sa  souverai- 
neté, renoncer  par  anticipation  et  pour  un  temps  in- 
défini à  la  faculté  de  choisir  pour  ses  guides  les  plus 
capables  et  les  plus  dignes; 

Que  rétablissement  par  le  peuple  de  tout  pouvoir 
immuable,  de  toute  monarchie  —  l'essence  de  la  &C<h 


QUE   VA   FAIRE   l'ASSEMBLÉE?  387 

narchie  est  d'être  immuable  en  tant  qu'héréditaire  •— 
revient  à  un  suicide  de  la  souveraineté  du  peuple; 

Que  la  volonté  d'une  nation  ne  peut,  sans  une  usur- 
pation flagrante,  se  substituer,  dans  un  moment 
donné  de  l'histoire,  à  la  volonté  de  cette  nation,  con- 
sidérée dans  la  succession  des  âges; 

Qu'il  est  absurde  de  regarder  comme  un  acte  de  la 
souveraineté  nationale  la  confiscation  du  suffrage 
universel  de  demain  par  le  suffrage  universel  d'au- 
jourd'hui. 

Et  je  dis  qu'il  importe  plus  que  jamais,  au  point  de 
vue  jpratique^  de  proclamer  cette  doctrine,  parce  que 
la  doctrine  contraire  est  celle  de  l'empire  plébiscitaire, 
celle  de  tous  les  Césars,  celle  qu'invoque  pour  agiter 
la  France  le  parti  dont  l'histoire  commence  au  2  dé- 
cembre et  finit  à  Sedan,  celle  qui  consiste  à  dire  au 
p?uple  :  Ta  es  souverain,  donc  tu  as  le  droit  de  te  faire 
esclave  l 

Permettez-moi  d'être  surpris,  mon  cher  collègue, 
que  vous  m'opposiez  ce  qui  sert  précisément  de  base 
au  système  des  élections  plébiscitaires,  vous  qui  les 
repoussez  avec  tant  de  raison.  Je  les  repousse,  moi 
aussi,  et  —  pardonnez-moi  ma  franchise  —  beaucoup 
plus  péremptoirement,  beaucoup  pins  logiquement 
(lue  vous,  puisque,  les  réprouvant  en  fait,  je  l«s  con- 
(l  imne  en  principe.  Main  pour  ceux  qui,  comme  moi, 
voient  dans  la  dissolution  suivie  d  un  appel  aux  urnes 
le  remède  suprême,  l'unique  remède  à  nos  maux»  4e 


388  QUE   VA  FAIRE   L' ASSEMBLÉE  ? 

quoi  s'agit-il?  Est-ce  de  provoquer  un  vote  populaire 
sur  le  point  de  savoir  si  la  République  est  préférable 
à  Pempire  ou  l'empire  à  la  République?  Évidemment 
non  :  ce  qui  précède  vous  prouve  qu'à  mon  avis,  une 
semblable  question  ne  peut  pas  même  être  posée.  De 
quoi  donc  s'agit-il,  encore  une  foivS?  II  s'agit  de  de- 
mander au  suffirage  universel  une  Assemblée  nouvelle; 
qui,  investie  d'un  mandat  constituant  bien  clair,  bien 
défini,  incontestable,  ait  qualité  pour  organiser  la 
République. 

Ck)mment!  c'est  quand  les  partisans  de  la  dissolu- 
tion et  de  la  convocation  des  électeurs  ont  cela  en  vue, 
c'est  alors  que  vous  leur  reprochez  de  tenir  exclusi- 
vement compte  de  la  fraction  du  pays  qui  adhère  de- 
puis longtemps  à  la  République  !  Et  c'est  pour  les 
apôtres  du  pouvoir  constituant  de  l'Assemblée  que 
vous  revendiquez  Thonneur  de  se  préoccuper  du  pays 
tout  entier!  Ai-jebien  lu!  Gomment!  ceux  là  ne  son- 
gent qu'à  une  fraction  du  pays  qui  réclament  pour  la 
nation  le  droit  de  disposer  de  son  lendemain,  et  ceux- 
là  ont  le  mérite  de  se  préoccuper  de  la  nation  tout 
entière  qui  lui  enlèvent  ce  droit  pour  le  livrer  à  une 
Assemblée  notoirement  en  désaccord  avec  elle! 

Vous  reconnaissez  — je  cite  vos  propres  paroles  — 
que  «  les  passions  politiques,  d'injustes  soupçons^  de 
mesquines  rancunes  ont  parfois  inspiré  les  coteries 
parlementaires  systématiquement  hostiles  à  la  Répu- 
blique, mais  que  le  pays,  Dieu  merci  !  est  resté,  dans 


QUE    VA   FAIRE    i/aSSEMBLÉE  ?  389 

son  ensemble,  le  meilleur  juge,  le  juge  impartial.  » 
Et  lorsque  nous  demandons  que  la  cause  soit  portée 
devant  ce  juge  déclaré  par  vous  le  meilleur,  vous  de- 
mandez, vous,  qu'elle  soit  portée  devant  ces  cote- 
ries parlementaires  dont  vous  dénoncez  les  passions 
politiques,  les  injustes  soupçons,  les  mesquines  ran- 
cunes ! 

J'entends  :  Vous  vous  flattez  de  Tespoir  d'en  avoir 
bon  marché.  Mais  sur  quoi  se  fonde  cet  espoir  ?  Les 
trois  cent  trente  membres  qui»  à  la  Chambre,  veulent 
la  République,  dans  une  Chambre  où  c'est  le  nombre 
qui  décide,  ne  forment  que  la  minorité  :  par  quelle 
grâce  d'Etat  une  minorité  républicaine  pèserait-elle 
d'an  poids  plus  considérable  sur  le  vote  de  Torgani- 
sation  constitutionnelle  qu'une  majorité  monar- 
chique  ? 

Comptez-vous  d^aventure  sur  la  puissance  des  com- 
promis ?  Mais,  lorsque  des  compromis  ont  lieu  entre 
le  plus  fort  et  le  plus  faible,  est-ce  du  côté  du  plus 
faible  que  penche  la  balance  des  concessions  ?  Est-ce 
le  plus  faible  qui  est  porté  à  exiger  et  le  plus  fort  qui 
est  disposé  à  se  soumettre  ?  Pourquoi  donc  le  centre 
droit,  qui  fait  partie  de  la  majorité,  céderait-il,  sur 
la  question  qu'il  a  le  plus  à  cœur,  au  centre  gauche, 
qui  fait  partie  de  la  minorité  1 

11  faudra  donc,  si  tant  est  qu'on  entre  dans  la  voie 
des  compromis,  que  les  concessions  viennent  du  cen- 
tre gauche  ;  il  faudra  qu'il  offre  à  des  auxiliaires  dont 

33. 


390  QUE   VA   FAIRE   d' ASSEMBLÉE  ? 

il  ne  peut  se  pasàer  plus  de  garanties  qu'iïs  n'en  ont 
trouvé  dans  la  motion  Casimir  Périer^re jetée  par  eux; 
il  faudra  qu'il  se  résigne  à  adopter,  sinon  «  les  projets 
dus  à  Tesprit  inventif  de  M.  de  Broglfe  et  de 
M.  Véntavon,  »  du  moins  un  projet  qui  se  rapproche 
de  ceux-là,  qui  ne  ferme  pais  absolument  la  porto  aax 
prétendants,  qui  laisse  aux  monarchistes  les  consola- 
tions et  la  ressource  dé  l'attende,  qu'ils  puissent  adop- 
ter, en  un  mot,  sans  cesser  d'étfe  eui-mèmes. 

On  î  qu'il  fût  possible  d'obtenir  â  ce  prix  Tadhésiôa 
du  centre  droit,  je  lé  teùx  bien  :  en  serions-nouS  phis 
àvàAcès  ?  Seraït-cè  là  le  teriùè  du  provisoire  ?  Une 
eonstitutiôh,  ûèë  d'un  inariagè  (jù'il  y  aurait  à  àùliu- 
iér  tin  peu  ptùs  tôt,* un  peu  plus  tard,  pour  câîtlse  di'iù- 
èompatibifité  â'hudieur,  àuràit-elle  là  moindre  ctfance 
de  durée  ? 

Il  a^  voilé  a  pas  ëèhài)pé,  inofa  cher  colîêgtlè,'  et  vous 
M  hoiNéiàéz  lo^^ètlemént,  que  «  Von  veut  faire  de  la 
sécotîde  Chambré  le  refuge  dti  privilège,  Hiie  arme 
tdujoûrâ  pfëtë  cohti*é  I^  institutions  républîc<ines, 
ta  resàourcie  désespérée  coiitré  lès  iriànifestations  de 
lii  vôlôiitê itàitioiiJCle  ctprittiée  par  là  preiiiière  Cham- 
bré ».  fùm'i  cehes;  ùù  péril  formidable.  Et  vous  cou- 
fez  àù-ilé^aiit  dece  péiîl,  rassuré  par  cette  considéra- 
tion que,  le  sacrifice  dé  là  Monarchie  une  fois  fait, 
fôut  iira  biëiî  i  îilaiâ^  si  Cet  on^  qdi  est  la  majorité,  si 
fêt  on,-éî&i  à  t^g  ffb^StbiîtS  i&ûÉ  la  iHàin  àyadt  de 
èôh  cbtS  le  hbiiitirë,  S'a^iëait  de  hë  pas  faire  le  sacri- 


\ 


QUE    VA   FAIRE   l'aSSEMBLÉE  ?  391 

flce  de  la  Monarcïlie,  ce  qui  est  infiniment  probable, 
et  profitait  de  l'occasion  pour  construire  dans  une  se- 
conde Chambre  une  machine  de  guerre  contre  la  Ré- 
publique, que  pourriez-vous  répondre  au  pays,  qui, 
la  guerre  venant  à  éclater,  vous  dirait  :  a  Quoi  î  vous 
connaissiez  l'Assemblée  ;  vous  saviez  la  majorité  de 
cette  Assemblée  monarchique  ;  vous  aviez  mille  rai- 
sons de  craindre  que  de  ses  délibérations  ne  sortît 
une  seconde  Chambre  créée  à  son  image,  et  vous  avez 

voté  une  seconde  Chambre,  et  vous  avez  mis  de  la 
sorte  la  paix  publique  au  hasard  ;  et  vous  n'avez 
pas  prévu,  chose  si  facile  à  prévoir,  hélas  !  qu'on  nous 
ferait  un  Sénat  tel,  que  la  République  risquerait  d'a- 
voir à  le  briser  pour  ne  pas  s'y  bri*ïer  !  » 

Plus  j'y  réfléchis,  moins  je  comprends  que  tant 
d'inconvénients  et  de  dangers  ne  vous  frappent  pas. 

Et  maintenant,  supposons  qu'au  lieu  du  mal  ce  soit 
le  néant  ;  supposons  que  ce  grand  effort  d'élaboration 
constitutionnelle  aboutisse  à  zéro  :  quelle  perte  de 
temps  !  Quel  humiliant  spectacle  donné  au  monde  ! 
quel  surcroît  de  vie  assuré  au  provisoire,  à  ce  provi- 
soire intolérable  que,  déjà  au  mois  de  février  1872  — 
1872  !  —  un  membre  de  la  majorité,  M.  Princeteau, 
définissait  en  ces  termes  :  «  Le  provisoire  fondé  sur 
la  neutralité,  est  une  nécessité  qui  ne  peut  être  de 

longue  durée.  L?.  neutralité,  en  effet,  c'est  l'équilibre; 
l'équilibre,  c'est  l'immobilité  ;  l'immobilité,  c'est  l'im- 
puissance î  » 


392  QUE   VA  FAIRE   i/aSSEMBLÉE  ? 

C'est  quelque  chose  de  plus  funeste  encore  :  c'est 
une  bonne  carte  dans  le  jeu  des  bonapartistes. 

Elle  ne  leur  fera  pas  gagner  la  partie,  je  le  sais 
bien.  La  République  a  le  vent  en  poupe.  La  prépon- 
dérance  du  parti  républicain  dans  le  pays  est  cer- 
taine» elle  est  prouvée  par  des  chiffres,  elle  grandit 
d'heure  en  heure,  elle  a  un  tel  caractère  d'heureuse 
fatalité^  qu'elle  a  continué  de  se  manifester  depuis  le 
24  mai  par  des  choix  que  n'ont  pu  empêcher  les  mai- 
res bonapartistes  substitués  partout  aux  maires  ré- 
publicains. Mais,  si  la  dissolution  est  retardée,  si  là 
prolongation  des  tristes  luttes  dont  la  Chambre  ac« 
tuelle  est  le  théâtre  et  la  stérilité  de  tentatives  obsti- 
nément renouvelées  inquiètent  de  plus  en  plus  les  es- 
prits, aggravent  la  misère  publique,  mettent  le  peuple 
aux  abois  ;  si  on  laisse  aux  maires  bonapartistes  le 
temps  d'asseoir  leur  influence,  et  aux  agents  de  Ghis- 
lehurst  le  temps  de  nouer  leurs  intrigues,  le  seul  parti 
qui  vraisemblablement  bénéficiera  du  retard  est  celui 
quia  puissance,  non  pas,  grâce  au  ciel,  de  conquérir 
la  France,  mais  de  la  troubler. 

Telles  sont,  mon  cher  collègue,  les  considérations 
que,  sans  esprit  de  parti  et  avec  émotion,  je  livre  au 
jugement  de  votre  patriotisme.  Vous  voulez  la  Répu- 
blique, je  la  veux  :  allons-y  ensemble  par  la  grande 
route.  Il  est  un  genre  d'union  qui  ne  commande  au- 
cune immolation  de  principes,  n'implique  aucun 
amalgame  d*idées  inconciliables,  ne  nécessite  aucun 


QUE  VA  FAIRE   l'aSSBMBLÉB  ?  393 

compromis  imprévoyant  et  louche:  c'est  celle  que  réa- 
liserait la  généreuse  entente  de  tous  les  républicains 
de  bonne  foi  autour  des  urnes.  Celle-là  conduirait  au 
triomphe  régulier,  pacifique  et  prompt  de  la  Répu- 
blique de  tous.  La  conjonction  des  centres,  si  elle  était 
possible,  ne  conduirait  qu'au  néant  ou  au  chaos. 

Recevez,  monsieur  et  cher  collègue,  mes  cordiales 
salutations. 


^^      ~  # 


i 


i: 
II 


V 


L'ENSEIGNEMENT  CLÉRICAL 


Publié  le  18  décembre  1874. 


I 


Ce  que  les  cléricaux  veulent,  et  ce  qu'ils  doivent 
vouloir,  s'ils  sont  sincères,  c'est  la  liberté  d'être  le 
maîtres. 

Voilà  ce  que  signifie  cette  liberté  de  l'enseignement 
supérieur  qu'ils  demandent,  et  il  est  impossible  que, 
pour  eux,  elle  signifie  autre  chose. 

La  raison  en  est  simple  :  leur  chef  n'nst-il  pas  m- 
faillible  ?  Ne  sont-ils  pas  en  possession  de  la  vérité  — 
de  la  vérité  absolue  ?  Leur  droit,  mieux  encore  :  leur 
devoir,  est  donc  de  fermer  la  bouche  à  quiconque  ne 
pense  pas  comme  eux.  Malheur  à  qui  s'imaginerait 
avoir  quelque  chose  à  dire,  quand  ils  ont  parlé  ! 

Eh  quoi  1  en  vertu  de  sa  mission  divine,  TÉglise  se 
contenterait  de  cette  liberté  d'enseigner  que,  iseloa 


396  l'enseignement  clérical 

M.  Laboulaye,  elle  a  toujours  réclamée  1  Non,  non: 
il  lui  faut  davantage,  sous  peine  d'être  infidèle  à  son 
principe  ;  il  lui  faut^  en  vertu  de  sa  mission  divine,  le 
droit  exclusif  d'enseigner.  Encore  une  fois,  ne  relève- 
t-elle  pas  d  un  chef  infaillible^  et  la  vérité,  arrivée  à 
ce  degré  de  certitude,  peut-elle  pactiser  avec  Terreur  ? 
Si  le  pape  Innocent  III  se  croyait  réellement  infailli- 
ble, il  ne  fut  que  logique  lorsqu'il  prêcha  Textermina- 
tion  des  Albigeois  ! 

Cette  extermination  des  Albigeois,  les  massacres 
de  Cabrières  et  de  Mérindol,  les  bûchers  de  Tlnquisi- 
tion,  les  supplices  ordonnés  par  Marie  Tudor  en  An» 
gleterre,  les  égorgeinents  de  la  Saint-Barthélémy  en 
France,  les  fureurs  du  sinistre  conseil  des  troubles 
dans  les  Pays-Bas,  les  dragonnades...  autant  de  consé- 
quences, effroyables  sans  doute  mais  naturelles,  du 
dogme  de  riufaillibilité. 

Je  suis  la  vérité.  Tu  me  nies.  Est-il  un  crime  qui 
soit  plus  grand  ?  En  est-il  un  qui  soit  plus  funeste  ?  Je 
te  tue.  Ainsi  ont  parlé,  dans  Thistoire,  tous  ceux  g[ui 
prétendaient  parler  au  nom  de  Dieu. 

Et  quand  je  dis  ceci,  je  n'entends  pas  faire  unique- 
ment allusion  aux  procédés  de  la  Rome  pontificale 
dans  le  passé  :  il  est  dans  la  nature  des  croyances 
religieuses,  quelles  qu'elles  soient,  de  ne  pouvoir 
s^exalter  sans  conduire  les  hommes  à  une  intolérance 
farouche. 

C'est  au  point  que  le  protestantisme,  lui  aussi,  fut 


} 


L^KNbElGNEMENT   CLÉRICAL  397 

amené  à  se  faire  persécuteur,  quoique  né  du  libre 
examen.  Qu'on  se  reporte,  par  exemple,  au  règne 
d'Elizabeth  en  Angleterre.  Est-ce  que,  sous  ce  règne, 
un  statut  du  Parlement  ne  prescrivit  pas  à  tous  les 
sujets  anglais  de  renoncer  aux  rites  de  leur  foi^  et  de 
s'agenouiller  devant  un  Dieu  qui  n'était  point  le  leur, 
parce  que  ce  Dieu-là  était  celui  de  leur  souveraine  ? 
Est-ce  qu'un  an  de  prison  et  cent  marcs  d'argent  ne 
furent  pas  le  châtiment  infligé  à  quiconque  entendait 
la  messe,  un  an  de  prison  et  deux  cents  marcs  d'argent 
le  châtiment  infligé  à  quiconque  oserait  la  dire  ?  Est- 
ce  que  la  défense  d'importer  crucifix,  chapelets  et 
reliques  ne  fut  pas  sanctionnée  par  des  peines  terri- 
bles ?  Est-ce  qu'il  ne  fut  pas  ordonné  à  tous  les  indi- 
vidus d'un  certain  âge  de  se  conformer  au  culte  établi, 
de  recevoir  la  communion  sous  les  deux  espèces  ? 

Il  est  vrai  qu'Eiizabeth  avait  été  précédée  sur  le 
trône  par  Marie  la  catholique^  Marie  la  sanguin 
naire  ;  il  est  vrai  que  les  protestants  s'étaient  vus  en 
butte  à  la  persécution  la  plus  sauvage,  et  que  le  sort 
de  Latimer,  de  Ridley,  de  Cranmer,  brûlés  vifs,  ne 
leur  permettait  pas  d'ignorer  ce  qui  leur  était  réservé 
parle  catholicisme  victorieux  ;  il  est  vrai,  en  outre,  que 
c'était  répoque  où,  partout  en  Europe,  les  ennemis 
de  la  Réformation  la  poursuivaient  l'épée  à  la  main  ; 
l'époque  où  Philippe  II  soufflait  sa  rage  à  l'inquisition  ; 
l'époque  où  le  duc  d'Albe  mettait  les  Pays-Bas  au  ré- 
gime de  la  terreur  catholique  ;  l'époque  où,  à  Paris, 

34 


398  l'enseigne] 

Henri  de  Guise  et  les  siens  assassinaient  en  grand  fôl 
calvinistes.  Certes,  c'en  était  assez  pour  que  le  protes-j 
tantisme  se  crût  en  état  de  légitime  défense.  Et  d'ail- 
leurs, l'intérêt  politique  se  trouvait  ici  associé  à  l'in- 
térêt religieux.  Mais  le  fait  du  protestantisme,  forcé 
de  s'armer  contre  le  principe  même  qui  lui  avait 
donné  naissance,  n'en  renferme  pas  moins  un  ensei- 
gnement triste  et  profond. 

Oui>  à  tout  homme  qui  prétend  représenter  Dieu 
sur  la  terre,  quel  que  soit  son  Dieu,  rintolérance  est 
d'autant  plus  naturelle  que  cet  homme  est  plus  con- 
vaincu. Calvin  Tétait  lorsqu'il  fit  brûler  Servet,  comme 
Innocent  IIî  lorsqu'il  nomma  les  premiers  inquisi- 
teurs. 

S'il  était  besoin  de  prouver  combien  la  prétention  à 
l'infaillibité  religieuse  est  absurde,  combien  elle  est 
redoutable,  il  suffirait  de  cette  remarque  :  que  l'his- 
toire est,  en  grande  partie,  le  récit  des  coups  frappés 
sur  les  infaillibles  de  la  veille  par  les  infaillibles  du 
lendemain. 

Je  m'empresse  d'admettre  que  la  brutalité  et  l'igno. 
rance  des  siècles  passés  fournissaient  à  Tesprit  d'into- 
lérance des  armes  qui  sont  aujourd'hui  brisées.  On  ne 
rallumera  pas  les  bûchers  où  périrent  et  Jean  Huss  et 
Jordano  Bruno  et  tant  d'autres  hérétiques  illustres. 
On  ne  décrétera  plus  qu'il  faut  ardoù^les  non-croyants, 
ainsi  qu'il  est  dit  pieusement  dans  les  statuts  de  saint 
Louis  pour  la  liberté'  de  V Eglise,  Il  est  bien  loin  de 


J 

j  l'enseignement  CLERICAL  399 

^  nous,  le  temps  où  François  V^  livrait  le  savant  Ber- 

fe  quin  au  bras  séculier.  Grâce  au  progrès  des  lumières, 

-8  grâce  à  radoucissement  des  mœurs,  ce  vieil  arsenal 

=^  des  persécutions  religieuses  est  plus  qu'à  moitié  vide. 

'-   Et  rÉglise  elle-même  ne  le  regrette  pas.  Supposer  un 

-    instant  le  contraire,  ce  serait  la  calomnier.  Cela,  il  est 

juste  de  le  reconnaître.  Mais  ce  n'est  certainement  pas 

calomnier  l'Église  que  de  la  juger  incapable  de  vouloir 

la  liberté  pour  tous,  même  pour  ses  adversaires. 

Interrogez  M.  Tévêque  d'Orléans,  il  vous  apprendra 
que  «  l'intérêt  de  la  religion,  de  la  croyance  des  âmes, 
est  supérieur  à  l'intérêt  de  la  science  ». 

Interrogez  M.  de  Belcastel,  il  vous  dira:  «  Pour 
nous,  la  liberté,  en  principe  absolu,  c'est  la  faculté  de 
se  mouvoir  sans  entrave  dans  le  bien  ;  au  point  de 
vue  qui  nous  occupe,  c'est  le  renversement  de  l'usur- 
pation de  l'État  et  la  restauration  des  deux  autorités 
légitimes  instituées  par  Dieu.  » 

Lisez  l'adresse  envoyée  au  pape,  vous  y  verrez  que 
la  croisade  pour  la  liberté  de  l'enseignement  supérieur 
se  motive  par  •  l'opportunité  de  donner  aux  décisions 
du  dernier  concile  leur  épanouissement  dogmatique  ». 
Je  viens  de  nommer  M.  Tévêque  d'Orléans.  Son  pre- 
mier discours  sur  la  liberté  de  l'enseignement  supé- 
rieur contient  un  passage  qui  ne  saurait  être  trop 
médité.  Après  avoir  dit  :  *  Nous  ne  prétendons  dis- 
puter à  nos  adversaires,  —  si  nous  en  avons  ici,  — 
que  le  prix  de  la  confiance  publique,  et  cela  à  visage 


400  l'enseignement  clérical 

découvert  et  à  armes  égales  »,  M.  Tévèque  d'Orléans, 
par  une  contradiction  à  peine  concevable  ou  plutôt 
trop  concevable,  répond  en  ces  termes  à  Tidée  émise 
par  M.  Paul  Bert  que  les  opinions  les  pi  as  étranges 
doivent  pouvoir  se  produire  si  elles  trouvent  un 
homme  assez  osé  pour  les  produire  :  «  De  telles  phrases 
sur  la  liberté  de  tout  enseigner  à  la  jeunesse,  même 
les  opinions  les  plus  étranges  et  les  plus  osées,  sont  de 
déplorables  sophismes.  d 

Et  M.  Dupanloup  ajoute  :  «  Jamais  vous  ne  trou- 
verez un  jeune  homme  de  cet  âge  (dix-sept  ans)  capa- 
ble de  résister  à  un  pareil  enseignement,  et  voilà 
pourquoi,  ami  des  pères  de  famille  et  de  la  jeunesse, 
je  ne  la  lui  livrerai  jamais .  » 

Ainsi,  d'après  les  cléricaux  dont  M.  Tévêque  d'Or- 
léans est  Torgane,  Tintérêt  supérieur  à  tous  les  autres 
est  celui  de  la  religion,  telle  qu'eux  la  professent. 

Ainsi,  la  seule  liberté  à  laquelle  ils  aspirent  est  celle 
du  hien^  tel  qu'ils  le  conçoivent. 

Ainsi,  leur  ardeur  pour  la  liberté  de  renseignement 
supérieur  s'explique  par  la  nécessité  de  donner  son 
«  épanouissement  dogmatique  »  au  Syllahus. 

Ainsi,  ils  sont  décidés  à  ne  jamais  livrer  la  jeunesse 
à  l'enseignement  des  opinions  étranges  et  osées,  se 
réservant,  bien  entendu,  d'être  juges  de  ce  qui  doit 
être  repoussé  comme  tel. 

Vainement  leur  objecteriez- vous  qu'il  n'y  a  pas 
deux  libertés  ; 


l'enseignement  clérical  401 

k     Que  la  liberté  est  une  ou  qu'elle  n'est  pas  ; 

i      Que,  s'ils  se  croient  fondés  à  nommer  «  liberté  du 

<  bien  »  leur  liberté,  nous  nous  croyons  fondés,  nous 

:  aussi,  à  nommer  de  ce  nom  la  nôtres  et  qu'il  ne  suffit 

pas  de  leur  affirmation  pour  décider  qui  a  raison 

d'eux  ou  de  nous  ; 

Que,  si  un  jeune  homme  de  dix-sept  ans  est  sans 
défense  contre  un  enseignement  philosophique,  il  n'y 
a  pas  de  raison  pour  qu'il  ne  soit  pas  de  même  sans 
défense  contre  un  enseignement  clérical  ; 

Que,  si  Targument  était  valable  contre  le  premier, 
il  le  serait  également  contre  le  second  ; 

Enfin,  que  toute  grande  vérité  a  commencé  par 
être  étrange,  et  que  la  doctrine  prêchée  par  Jésus 
parut  probablement  fort  ose^e  aux  Juifs,  puisqu'ils  le 
crucifièrent... 

Rien  de  tout  cela  ne  saurait  toucher  des  hommes 
qui  relèvent  d'un  chef  infaillible,  d'un  chef  qui  dit  : 
la  vérité,  c'est  moi  ! 

A  la  bonne  heure  ;  mais  alors,  qu'ils  ne  prononcent 
pas  le  mot:  liberté.  Comment  pourraient- ils  la  vou- 
loir ?  Ils  ne  peuvent  pas  la  comprendre. 

Ceux  qui  la  comprennent,  ce  sont  ceux  qui  la  de- 
mandent pour  leurs  ennemis  comme  pour  eux-mê- 
mes ;  ce  sont  ceux  qui  la  réclament  sous  toutes  ses 
formes  :  droit  de  se  réunir,  droit  de  s'associer,  droit 
de  parler  et  d'écrire  ;  ce  sont  ceux  qui,  ne  commen- 
çant pas  par  la  fin,  font  passer  avant  la  liberté  d'env^.,,'^ 


402  l'enseignemknt  clérical 

seignement,  qui  consacre  l'influence  de  l'homme  sur 
l'enfant,  la  liberté  de  la  presse,  qui  consacre  l'influence 
de  l'homme  sur  l'homme. 

Que  faudrait-il  pour  que  la  liberté  en  matière  d'en- 
seignement fût  établie  1 

Il  faudrait  que,  le  Syllahus  ayant  ses  universités,  le 
libre  examen  eût  les  siennes;  il  faudrait  que  l'ensei- 
gnement qui  emprisonne  la  pensée  dans  des  dogmes 
d'airain  eût  son  contre-poids  dans  celui  qui  ouvre 
toutes  grandes  devant  elle  les  portes  du  monde  intel- 
lectuel ;  il  faudrait  que  la  science  ne  pût  être  faussée 
au  profit  de  certaines  croyances,  que  l'histoire  ne  pût 
être  défigurée  dans  l'intérêt  de  certaines  opinions, 
sans  que  les  adversaires  de  ces  opinions  et  de  ces 
croyances  eussent  toute  latitude  de  montrer  comment 
on  a  faussé  la  science  et  défiguré  l'histoire. 

Ces  (auditions  sont-elles  réalisables  ?  La  lutte  à 
armes  égales  est-elle  possible  ? 

Je  prends  le  rapport  de  M.  Laboulaye  et  j'y  lis  : 
«  Avec  les  progrès  des  sciences  physiques,  avec  l'uni- 
versalité des  études  modernes,  renseignement  supé- 
rieur est  devenu  chose  coûteuse.  Il  faut  de  grandes 
bibliothèques,  des  collections  considérables,  des  labo- 
ratoires largement  outillés.  Ce  sont  des  dépenses  qui 
dépassent  les  forces  d'un  particulier.  Etablir  un  cen- 
tre d'études  est  une  œuvre  de  longue  haleine,  des- 
tinée à  s'accroître  avec  les  années.  11  n'y  a  guère 
qu'une  association  durable  qui  puisse  suffire  à  de 


l'enseignement  clérical  403 

pareilles  foadations.  »  D'où  il  résulte  que,  s'il  n'y  a 
qu'une  association  capable  d'y  suffire,  et  que  cette 
association  soit  le  clergé^  la  liberté  de  l'enseignement 
supérieur  ne  fera  que  livrer  au  clergé  le  plus  étouf- 
fant des  monopoles. 

Or,  l'Eglise  a,  pour  fonder  des  universités  catholi- 
ques, tout  l'argent  nécessaire,  tous  les  moyens  d'orga- 
nisation requis  ;  mais,  sous  ce  double  rapport,  ceux 
que  tenterait  le  désir  de  lui  opposer  des  universités 
laïques  sont  vis-à-vis  d'elle  dans  un  état  d'infériorité 
manifeste. 

Les  croyances  que  M.  l'évêque  d'Orléans  représente 
ont  un  budget  :  je  cherche,  sans  le  trouver,  le  budget 
de  la  libre  recherche. 

Et  puis,  l'Eglise  en  ce  moment  domine  l'Etat;  elle 
pèse  d'un  poids  énorme  sur  les  décisions  du  gouver- 
nement ;  elle  a  voix  prépondérante  dans  le  conseil 
supérieur  de  l'instruction  publique  ;  elle  tient  les  mi- 
nistres en  laisse.  Nul  doute  que  les  universités  catho- 
liques ne  fussent  protégées,  encouragées,  favorisées 
de  toute  manière  ;  mais  les  autres?  Qu'on  se  rappelle 
le  sort  de  la  Ligue  â/ enseignement. 

Quant  à  la  faculté  de  faire  des  cours ,  d'ouvrir 
des  conférences,  ce  serait  beaucoup  sans  doute,  si 
la  parole  était  libre,  si  le  sanctuaire  de  la  cons- 
cience était  regardé  comme  absc^lument  invio- 
lable. Mais  comment  oublier  que,  il  y  a  deux  ans, 
un  publiciste  distingué,  M.  Stag,  fut  traduit  devant 


404  l'enseignement  clérical 

la  cour  d'assises  pour  avoir  critiqué  le  dogme  de 
l'Eucharistie  ?  Commônt  oublier  qu'à  Lyon  il  a  été 
loisible  à  un  préfet  de  ramasser  dans  la  poussière  du 
passé  un  ëdit  du  roi  qui  ordonna  les  dragonnades,  et 
de  s*armer  de  cet  édit  contre  des  morts  ? 

Le  projet  de  loi  en  discussion  abandonnerait  au 
clergé,  s'il  était  voté,  l'exercice  d'une  puissance  col- 
lective contre  laquelle  la  puissance  individuelle  de 
récrivain  isolé  aurait  déjà  bien  de  la  peine  à  lutter,  si 
la  pensée  ne  connaissait  pas  d'entraves  :  que  serait-ce 
sous  un  régime  qui  la  met  à  la  merci  de  gens  d'épée, 
auxiliaires  des  gens  d'église  ? 

Elle  est  fausse  assurément,  la  doctrine  qui  consiste 
à  croire  qu'on  sert  un  principe  en  le  frappant  dans  la 
personne  d'un  adversaire.  Et  tout  au  contraire,  elle 
est  saine  autant  que  noble  la  politique  qui  consiste  à 
invoquer  la  raison,  même  au  profit  de  qui  la  combat, 
à  demander  la  liberté,  même  pour  ceux  qui  nous  la 
refusent.  Mais  lorsqu'on  accorde  les  bénéfices  de  la 
tolérance  à  des  idées  dont  l'essence  est  d'être  intolé- 
•  rantes  ;  lorsqu'on  donne  droit  de  vie  ou  de  mort  sur 
un  certain  nombre  d'âmes  à  un  culte  par  qui  les  au- 
tres cultes  sont  maudits  ;  lorsqu'on  arme  contre  la 
société  civile  une  corporation  qui  proclame  son  droit 
à  asservir  la  société  civile,  c'est  bien  le  moins  qu'on 
stipule  des  garanties,  et  que  la  l'aison  n'aille  pas  au 
combat,  chargée  de  chaînes. 

Voici  un  fait  qui  vient  de  se  passer  en  Angleterre 


l'enseignement  clérical  405 

î*  et  qui  montrera  aux  moins  clairvoyants  le  danger  dont 
'  le  projet  de  loi  nous  menace  : 
^  Un  jeune  homme,  le  fils  de  M.  J.  Wilson  Browne, 
■  avait  été  envoyé  à  Oxford  par  son  père.  Il  abjure  le 
protestantisme,  et  croit  pouvoir  continuer  ses  études. 
Mais  quoi  l  II  est  devenu  catholique  romain,  et  l'Uni- 
versité d'Oxford  est  la  citadelle  de  la  foi  protestante. 
Le  clergé  catholique  ne  saurait  permettre  qu'on 
écoute  les  paroles  tombées  de  ces  chaires  de  pesti- 
lence. Notre  jeune  homme  reçoit  de  Mgr  Manning, 
archevêque  de  Westminster  pour  le  compte  de  Rome, 
une  lettre  qui  lui  refuse  formellement  l'autorisation  d^ 
continuer  ses  études  à  Oxford,  et  qui  l'informe  que  le 
saint-siège  a  condamné  les  universités  anglaises 
comme  dangereuses  pour  la  foi  et  pour  la  morale. 
Quel  exemple  plus  saisissant  pourrait-on  citer  de  la 
substitution  du  pouvoir  de  Rome  àTautorité  des  pères 
de  famille  ?  Quelle  preuve  plus  concluante  pourrait- 
on  fournir  de  l'incompatibilité  absolue  qui  existe 
entre  les  doctrines  du  Syllahus  et  la  liberté  d'ensfi* 
gnement? 

Oui,  le  monopole  au  profit  de  certaines  croyances 
déterminées,  voilà  ce  que  nous  donnerait,  en  l'absence 
de  toutes  les  autres  manifestations  de  la  liberté,  cette 
prétendue  liberté  d'enseignement  si  ardemment  dé- 
sirée par  des  hommes  qui  repoussent  la  levée  de 
rétat  de  siège,  qui  ont  horreur  du  droit  de  réunion, 
qui  se  préparent  à  mettre  au  droit  d'association  la  oa- 


406  l'enseignement  cliérical 

misole  de  force,   et  que  la  suppression  arbitraire  de 
tout  journal  républicain  fait  sourire. 

C'est  pourquoi  nous  attendrons,  avant  de  souscrire 
à  ce  qu'ils  nous  demandent»  qu'ils  aient  cessé  de  re- 
tenir ce  qui  nous  est  dû  ;  et  nous  repousserons  leur 
projet  de  loi,  quant  à  présent  : 

Parce  que  la  liberté,  c'est  toute  la  liberté  ; 

Parce  que,  lorsqu'elle  n'existe  pas  pour  tous  égale- 
ment, elle  est  Thypocrisie  de  l'oppression  ; 

Parce  que  c'est  surtout  en  matière  d'enseignemeût 
que  le  monopole  est  redoutable  ; 

Parce  que  nous  ne  voulons  pas  plus  pour  l'Eglise 
que  pour  nous-mêmes  du  droit  de  mainmise  sur  l'ia- 
telligence  des  générations  nouvelles  ; 

Parce  qu'il  faut  à  la  pensée  le  grand  jour,  l'air  et 
l'espace  ; 

Parce  que  l'esprit  humain  a  des  ailos  et  que  nous 
ne  voulons  pas  qu'on  les  lui  coupe. 


II 


Quand  on  étudie  Thistoire  d'Angleterre,  on  est  ré- 
volté de  l'injustice  avec  laquelle  pendant  si  longtemps 
les  catholiques  y  furent  traités  et  de  la  tyrannie  qui 
pesa  sur  eux.  En  voyant  Élizabeth  les  chasser  de  tous 
les  emplois  par  l'obligation  du  serment  de  suprématie^ 
fçiire  de  leur  croyance  un  acte  de  haute  trahison, 


l'enseignement  clérical  407 

i  bannir  leurs  prêtres,  et,  par  des  peines  terribles,  les 
forcer  à  pratiquer  un  culte  qu'ils  abhorraient,  on  a 

^  moins  de  peine  à  comprendre  le  sentiment  de  rage  qui, 

if   sous  le  règne  de  Jacques  1",  donna  naissance  à  labo. 

I    minable  conspiration  des  poudres. 

En  voyant,  plus  tard,  Oromwell  écraser  les  catho- 
liques, lui  qui  professait  des  principes  de  tolérance 
dont  il  assura  le  bénéfice  aux  Juifs,on  s'étonne  de  tant 
de  rigueur. 

Et  cet  Acte  de  1700  par  lequel  le  Parlement  offrait 
une  récompense  de  100  livres  sterling  à  quiconque 
surprendrait  un  prêtre  catholique  disant  la  messe,  cet 
Acte  de  1700  qui  déclarait  les  catholiques  incapables 
d'acquérir  un  domaine  par  achat  ou  héritage,  et  leur 
défendait  d'envoyer  leurs  enfants  en  pays  étranger 
pour  les  y  faire  élever  dans  la  religion  romaine,  com- 
ment le  lire  sans  une  douloureuse  stupeur? 

Je  ne  sais  rien  de  plus  navrant,  dans  Thistoire  des 
passions  humaines,  que  la  tempête  qui  éclata  en  An- 
gleterre, sous  le  règne  de  George  III,  lorsque  l'aboli- 
tion de  l'Acte  de  1700,  courageusement  proposée  par 
sir  George  Saville,  fut  votée  par  les  deux  Chambres. 
L'Ecosse,  quoique  le  bill  ne  la  concernât  point,  fut 
saisie  d'un  violent  transport;  des  associations  protes- 
tantes s'y  formèrent  de  toutes  parts.  A  Edimbourg,  le 
peuple  renversa  deux  chapelles  catholiques,  et,  à  Glas- 
gow, où  il  n'y  avait  pas  de  chapelle  catholique  à  ren- 
ven^r,  il  saccagea  les  maisons  des  papistes.  A  son 


408  l'enseignement  clérical 

tour,  Londres  se  souleva.  Là  aussi,  le  fanatisme  pro-j 
testant,  encouragé  par  lord  Gordon,  eut  son  émeute: 
là  aussi,  la  foule  se  déchaîna  contre  le  principe  de  to-j 
lérance  avec  une  fureur  inouïe,  et  les  rues,  qu'éclai- 
rèrent un  moment  des  torches  incendiaires,  retenti-] 
rent  du  cri  :  No  Popery. 

Quoi  donc?  n*était-on  pas  alors  en  1778,  dans  lade^| 
nière  moitié  de  ce  dix- huitième  siècle  où  riotoléranœ 
religieuse  trouva,  en  France,  des  adversaires  de  la 
taille  de  Voltaire,  de  Jean- Jacques  Rousseau,  de  Mon- 
tesquieu, et,  en  Angleterre,des  adversaires  de  la  taille 
de  Locke,  de  Hoadly,  de  Warburton?  La  paix,  depuis 
la  mort  de  la  reine  Anne,  n 'était-elle  pas  rentrée  dans 
rÊglise?  Le  vent  du  siècle  n*avait-il  pas  éteint  les  pas- 
sions qui,  à  une  époque  antérieure,  s'étaient  allumées 
au  souffle  des  Atterbury  et  des  Sacheverell  ?  Rien  ne 
montre  mieux  que  ce  subit  et  odieux  réveil  des  fureurs 
religieuses  chez  le  peuple  anglais,  à  Tépoque  dont  je 
parle,  combien  Rome  lui  faisait  peur. 

Et  ce  qui  le  montre  d'une  manière  peut-être  plus 
frappante  encore,  c'est-ce  qui  advint  en  1673,  lorsque 
fut  adopté  TActe  du  Test,  Cet  Acte,  en  vertu  duquel 
tous  les  fonctionnaires  et  officiers  anglais  étaient  tenus 
de  déclarer  par  écrit  qu'ils  ne  croyaient  pas  à  la  trans- 
substantiation, était  dirigé  contre  les  dissidents  des 
sectes  protestantes.  Mais  il  atteignait  aussi  les  catho- 
liques ;  il  ne  pouvait  manquer  de  les  éloigner  des  af- 
faires ;  il  devait  inévitablement  conduire  le  duc  d'York 


3: 


l'enseignement  clérical  409 

à  se  démettre  de  sa  charge  de  grand  amiral  et  Clifford 
à  sortir  du  ministère  :  c'en  fut  assez  pour  recommander 
^  TActe  du  Test  à  l'approbation  des  dissidents  !  Ils  béni- 
f  rent  la  main  qui  les  frappait,  par  cela  seul  qu'elle 
frappait  en  même  temps  les  partisans  de  Rome,  tant 
était  générale,  tant  était  profonde  la  terreur  que  le 
papisme  inspirait  I 

Et  pourquoi  ? 

Lorsque,  le  13  mai  1805,  Fox  prononça  le  fameux 
discours  dans  lequel  il  appuyait  les  réclamations  des 
catholiques,  son  premier  soin  fut  d'établir  que  la  cause 
des  restrictions  dont  ils  avaient  eu  à  se  plaindre,  était 
purement  politique. 

Ëh  bien,  Fox  disait  vrai.  Jamais  Texcellence  du 
principe  de  la  liberté  religieuse  n'a  été  niée  en  Angle- 
terre,  même  par  ceux  qui  tremblaient  de  voir  les  pa- 
pistes en  profiter.  Non,  jamais  il  n'a  été  prétendu, 
même  par  ceux-là,  que  les  papistes  dussent  être  exclus 
de  Texerdce  de  leurs  droits  civils,  à  cause  de  leurs 
croyances  religieuses.  Le  cri  de  «  No  Popery  »  a  tou- 
jours eu,  de  l'autre  côté  du  détroit,  un  sens  essentiel- 
lement i)oZtït^i^e;  il  a  toujours  signifié  que  l'organi- 
sation des  catholiques  ultramontains,  leur  soumission 
à  un  pouvoir  étranger,  leur  doctrine  de  droit  divin, 
leur  ardeur  à  subordonner  toute  souveraineté  tempo- 
relle à  la  souveraineté  spirituelle  de  Rome,  consti- 
tuaient un  énorme  danger  pour  la  liberté,  d'une  part/ 
et,  d'autre  part»  pour  l'État. 

86 


\ 


410  l'enseignement  clérical 

Ainsi  s'explique  la  longue  résistance  opposée,  en] 
Angleterre,  à  l'émancipation  des  catholiqaes,  quoi* 
qu'elle  fût  réclamée  avec  un  zèle  infatigable  et  m\ 
généreuse  éloquence  par  des  hommes  tels  que  siij 
George  Saville,  Fox,  Grattan,  Broagham,  Canning, 
lord  Grenville,  le  marquis  de  Wellesley,  et  tant  d'an- 
tres personnages  éminents.  Bien  ayant  1829,  Pitt  avait  ^ 
été  amené  à  vouloir  l'émancipation  des  catholiques,  et 
Tavait  voulue  en  vain.  Ce  fut  à  propos  de  cette  ques- 
tion brûlante  qu'il  se  vît  forcé  de  lâcher  le  gouvernail 
que  sa  forte  main  avait  tenu  pendant  dix-huit  ans.On 
a  beaucoup  dit,  beaucoup  répété,  que  la  chute  de  Ktt 
en  cette  occasion  fut  due  aux  scrupules  religieux  de 
George  III,  à  son  obstination  indomptable  :  oui,  mais 
il  faut  ajouter  que,  cette  fois,  George III  avait  derrière 
lui  la  majorité  du  peuple  anglais. 

Et  c'était  aussi  la  majorité  du  peuple  anglais  qui 
était  derrière  George  IV  en  1829,  lorsque  sir  Robert 
Peel  reprit  la  politique  tolérante  de  Pitt.  L'émotion  fut 
telle  que,  malgré  l'agitation  de  l'Irlande,  malgré  les 
progrès  de  Y  association  catholique  dans  ce  pays,  malgré 
le  puissant  apostolat  d'0'Connell,racte  d'émancipation 
n'aurait  point  passé,  si  les  représentants,  reconnus,.de 
l'Eglise  romaine,  en  Angleterre,  n'eussent  eu  l'habileté 
de  protester  de  leur  soumission  indivise,  imdividedj 
au  pouvoir  civil. 

Grande  en  effet  est  la  différence  entre  le  désir  d'être 
libre  et  la  prétention  de  régner*  Or,  c'était  cette  pré- 


l'enseignembnt  clérical  411 

iention  que  les  Anglais  repoussaient;  ils  se  disaient 
que  l'esprit  clérical  est  entreprenant  de  sa  nature  ; 
qu'il  est  de  l'essence  de  Tultramontanisme  d'aller  par 
la  domination  religieuse  à  la  domination  politique  et 
de  vouloir  asservir  l'Etat. 

Si  un  doute  avait  été  possible  à  cet  égard,  il  aurait 
été  dissipé  par  l'audacieuse  tentative  connue  en  An- 
gleterre sous  ce  nom  significatif  :  I'agression  papale 
de  1850. 

Jusqu'alors,  la  surintendance  de  l'Eglise  de  Rome 
en  Angleterre  avait  été  confiée  à  huit  vicaires  aposto- 
liques. Mais,au  mois  de  septembre  1850,le  pape  Pie  IX 
imagina  d'établir  dans  ce  royaume   «  la  forme  ordi- 
naire d'un  gouvernement  épiscopal  ».  Un  bref  parut, 
qui  divisait  le  pays  en  un  siège  métropolitain  et  douze 
sièges  épiscopaux.  Les  prélats  désignés  par  le  souve- 
rain pontife  étaient  autorisés  à  prendre  les  titres  d'ar- 
chevêques et  d'évêques  de  telle  et  telle  province,  de  tel 
et  tel  diocèse  du  Royaume-Uni.  Et,  pour  mettre  bien 
en  relief  la  nature  de  l'innovation,  le  nouvel  arche- 
vêque de  Westminster,  le  cardinal  Wiseman,  publia 
une  lettre  pastorale  dans  laquelle  il  disait  :  «  L'An- 
gleterre  catholique  est  rendue  à   son  orbite  dans  le 
firmament  d'où  sa  lumière  avait  été  longtemps  bannie^ 
et  elle  commence  à  nouveau  sa  rotation  autour  de  ce 
qui  est  le  centre  de  Vunité^  la  source  du  pouvoir  de  la 
lumière   et  de  la  force.  »  De   son  côté,  le    docteur 
Newmann  déclara  que  •  le  peuple  d'Angleterre  allait 


412  l'enseignement  clérical 

être  ajoute,  selon  son  désir ^  au  domaine  de  la  SainU- 
Eglise  ».  Toutes  les  chaires  catholiques  firent  écho. 

J'étais  à  Londres,  et  je  n'oublierai  jamais  de  quelle 
tempête  je  fus  témoin.  Qaoil  Rome  profitait  de  la  la- 
titude qu'on  lui  avait  donnée  contre  ceux  qui  la  loi 
avaient  donnée  !  Quoi  !  l'on  parlait  de  TAngleterre 
comme  faisant  déjà  partie  du  domaine  papal  I  Whigs 
et  Tories,  clergymen  et  laïques,  hommes  de  l'Église 
établie  et  dissidents,  aristocratie  et  bourgeoisie^  bour 
geoisie  et  peuple,  n'éprouvèrent,  n'exprimèrent 
d'autre  sentiment  que  celui  d'une  irrépressible  indi- 
gnation. Il  se  tint  de  formidables  meetings.  Toute  la 
ville  de  Londres  poussa  un  grand  cri  :  No  Poperyl 
Lord  John  Russell^  alors  ministre,  écrivit  à  Tévêque 
de  Durham  une  lettre  dans  laquelle  il  s'élevait  avec 
véhémence  contre  ce  qu'il  appelait  Tagression  pa- 
pale. Le  comte  d'Bfflngham  déclara  que  ï Angleterre 
ne  pouvait  tolérer  tant  d'insolence  pendant  une 
heure.  Lord  Stanley  affirma  que  le  Parlement  tien^ 
drait  la  main  à  ce  qu^on,  ne  déjouât  pas  Vopinion 
'publique  par  des  mesures  dérisoires.  Enfin,  un  bill 
qui  stigmatisait  la  tentative  comme  illégale  fut  voté 
par  les  deux  Chambres  et,  au  mois  de  juillet  1851, 
sanctionné  par  la  reine. 

Il  signifiait  :  Vous  demandez  à  être  libres,  soit  ; 
mais  il  est  une  liberté  que  nous  ne  vous  accorderons 
pas  :  la  liberté  d'être  les  maîtres. 

C'est  de  cette  passion  de  l'indépendance  nationale. 


l'enseignement  clérical  413 

c'est  de  cette  fierté  qui  porte  les  Anglais  à  regarder  le 
joug  d'une  puissance  étrangère  comme  le  plus  grand 
des  malheurs,  qu'est  née  chez  eux  la  Réformation.  II 
est  certain  qu'au  point  de  vue  purement  religieux, 
Henri  YIII  se  serait  accommodé  à  merveille  de  la  doc- 
trine catholique.  De  fait,  il  en  conserva  le  plus  pos- 
sible. Mais,  en  rompant  avec  Rome,  ii  obéit  au  senti- 
ment qui,  sous  le  règne  d'Edouard  III,  avait  fait 
interdire  les  appels  au  pape;  qui,  sous  le  règne  de 
Richard  II,  avait  dicté  l'Acte  de  prœmunire;  qui, 
plus  tard  dictait  à  Jacques  V  ces  paroles  caractéris- 
ques  :  J^ aimerais  fort  la  papauté,  si  le  pape  ne  pré^ 
tendait  pas  gouverner  les  rois, 

La  papauté,  en  effet,  doit  être  tout  sous  peine  de 
n'être  rien.  Il  faut  qu'elle  asservisse  l'univers.  Sa  doc- 
trine nécessaire  est  résumée  dans  ces  mots  de 
Jean  XXII  :  Au  souverain  pontife  Dieu  a  confié  en 
même  temps  les  droits  sur  Vempire  terrestre  et  sur 
l'empire  céleste. 

C'est  cette  doctrine,  invariablement  professée  par 
tous  les  papes,  qu'appliquaient  :  Grégoire  VII,  lorsqu'il 
déclarait  l'empereur  Henri  IV  déchu  du  gouverne- 
ment de  l'Allemagne  et  de  l'Italie;  Alexandre  III, 
lorsqu'il  concédait  à  don  Alphonse  le  royaume  de 
Portugal  ;  Innocent  III,  lorsqu'il  décernait  la.  royauté 
à Golojoannes,  prince  des  Bulgares;  Boniface  VIIl, 
lorsqu'il  donnait  la  Sardaigne  et  la  Corse  à  Jacques, 
roi  d'Aragon  ;  Alexandre  VI,  lorsqu'il  fiBdsail  don  au 


414  L^ENSEIQNEMBNT  CLÉRICAL 

roi  et  à  la  reine  d'Espagne,  Ferdinand  et  Isabelle,  del 
rAmérique,  découverte  la  veille  par  Christophe  Co- 
lomb; Jean  XXII»  lorsque,  partageant  à  son  gré  l'Eu- 
rope, il  décidait  que  Tltalie,  la  France  et  Tempire  ger- 
manique formeraient  trois  États  distincts...  Mais  je 
suis  obligé  de  m'arrêter  dans  cette  énumération  :  la 
compléter  me  mènerait  loin  !  Qu'est-ce  que  l'histoire 
de  la  papauté,  sinon  l'histoire  de  ses  efforts  pour  ab- 
sorber le  pouvoir  civil?  Qu'il  suffise  de  rappeler  que 
saint  Louis  —  oui,  saint  Louis  —  fut  amené  lui- 
même  à  entrer  en  lutte  avec  le  pape,  au  si:get  de  l'or- 
donnance royale  de  1234,  qui  restreignait  la  juridic- 
tion des  tribunaux  ecclésiastiques,  tant  cette  juridic- 
tion était  devenue  envahissante  I  C'était  la  suite  de 
l'orageuse  querelle  qui,  dans  le  siècle  précédent,  avait 
bouleversé  l'Angleterre. 

Eh  bien,  la  papauté  reste  ce  qu'elle  était.  Le  monde 
a  changé  autour  d'elle.  Mais  elle,  n'a  pas  changé. 

Elle  acessé  d'avoir  la  main  sur  Parme,  sur  Modène, 
sur  Florence,  et,  finalement,  sur  «  la  ville  éternelle  »; 
le  vain  bruit  de  ses  foudres  n'a  pas  empêché  le 
royaume  d'Italie  de  se  former  ;  sa  protection  n'a  pas 
sauvé  la  reine  d'Espagne;  ses  protestations  n'ont  rien 
pu  en  faveur  de  la  Pologne  catholique;  sa  tutelle  a  été 
rejetée  par  l'Autriche  ;  la  solitude  s'est  faite  autour  du 
trône  pontifical .  Mais  l'esprit  de  la  papauté  est  le 
même  qu'au  temps  de  Grégoire  VIL  Je  me  trompe: 
jamais  elle  n'a  poussé  aussi  loin  que  de  nos  jours  l'or- 


l'enseignement   CLéRICAL  415 

gueil  de  ses  prétentions;  jamais  elle  n'a  dans  un 
langage  plus  hautain  et  plus  menaçant  affirmé  sa  su- 
périorité sur  le  pouvoir  civil.  «  Anathème  à  qui  dira: 
Les  pontifes  romains,  ainsi  que  les  conciles  œcumé- 
niques, ont  outrepassé  les  limites  de  leurs  pouvoirs 
en  usurpant  les  droits  des  monarques  (Syllahus^ 
prop.  xxiii)  ;  anathème  à  qui  dira  :  L'Eglise  n'a  pas  le 
droit  d'employer  la  force  {Syllabus^  prop.  xxiv)  -,  ana^ 
thème  à  qui  dira  :  Dans  une  société  bien  constituée, 
il  faut  que  les  écoles  populaires  ouvertes  à  tous  les  en- 
fants de  chaque  classe  du  peuple»  ainsi  qu'en  général 
les  établissements  publics  destinés  à  renseignement 
des  lettres,  à  une  instruction  supérieure  et  à  Téduca- 
tion  de  la  jeunesse,  soient  affranchis  de  toute  autorité 
de  rÉglise,  de  toute  influence  directrice  et  de  toute 
intervention  de  sa  part,  qu'ils  soient  entièrement 
soumis  aux  décisions  de  Tautorité  civile,  d'après  le 
bon  plaisir  des  gouvernants,  et  suivant  les  opinions  de 
l'époque  généralement  vécues  {Syllabus,  prop.  xlvii)  ; 
anathème  à  qui  dira:  En  vertu  du  contrat  purement 
civil,  il  peut  exister  un  vrai  mariage  entre  chrétiens 
{Syllahus  prop.  xxiii);  anathème  à  qui  dira:  Les 
causes  matrimoniales  et  les  fiançailles  sont,  par  leur 
nature,  du  ressort  de  la  juridiction  civile  {Syllahus^ 
prop.  Lxxiv);  soient  anathëmatisës  ceux  qui  diront  : 
Le  pontife  romain  peut  et  doit  se  réconcilier  et  se 
mettre  en  harmonie  avec  le  progrès,  le  libéralisme  et 
la  civilisation  moderne.  (Syllabus  lxxv.)  » 


416  l'enseignement  clérical 

Ainsi,  noû  contente  de  déclarer  la  gaerre  à  la  li- 
berté de  conscience,  à  la  liberté  des  cultes»  à  la  liberté 
de  la  presse  (Voy.  TEnçyclique  du  8  décembre  1864, 
Qtmnta  cura)^  la  papauté  s'attaque  aux  principes 
constitutif  de  la  société  civile  et  à  rindôpeodance 
des  États. 

Yeui-on  savoir  Teffet  de  semblables  idées,  non  pas 
certes  sur  tous  les  catholiques,  mais  sur  le  parti  clé- 
rical  proprement  dit  ? 

En  décembre  1867,  à  Londres,  dans  un  meeting 
tenu  à  Exeter-Hall,  un  pair  d'Angleterre,  lord  Den- 
bigb,  ât  la  déclaration  suivante  :  <  Je  ne  suis  qu'un 
catholique— un  Anglais,  si  vous  voulez,  mais  d'abord 
un  catholique.  » 

J*ai  sous  les  yeux  un  numéro  du  principal  organe 
de  l'ultramontanisme  en  Angleterre,  The  Tahlet^  et  j'y 
lis:  €  Si  le  pape,  par  une  admonition  pastorale,  défen- 
dait aux  soldats  et  aux  marins  de  combattre  contre 
sa  souveraineté  temporelle  et  que  nous  fussions  au 
nombre  de  ces  soldats  ou  de  ces  marins,  nous  regar- 
derions comme  un  devoir  le  refus  de  combattre.  » 

Et  c'est  après  la  publication  du  Syllabus,  c'est 
lorsque,  en  Allemagne,  un  des  plus  éminents  cham- 
pions de  rÈglise  romaine  jusqu*à  présent,  le  docteur 
Von  Dollinger,  s'arrête  effrayé,  recule,  et  encourt 
l'excommunication;  c*est  lorsque,  en  Angleterre, 
M.  G'adstone  dénonce,  lui  qu'on  soupçonnait  de  pen- 
cher vers  Rome,  les  décrets  du  Vatican  dans  leur 


wt. 


l'enseignement  CLERICAL  417 

«i  rapport  avec  Vohëissance  du  pouvoir  civil,  c'est  au- 

x:  jourd'hui  que,  en  France,  dans  la  France  de  la  Réro- 

ii   lution,  le  parti  clérical  presse  l'adoption  d*un  projet 

Q   de  loi  ayant  pour  but  de  livrer  le  monopole  de  Ten* 

I   seignement  supérieur  à   l'Église  dont  l'auteur  du 

Syllabus  est  le  chef  et  l'oracle  !  Et  cela,  au  nom  de  la 

,    liberté  I  Et  cela,  en  assurant,  de  plus,  au  clergé  ces 

deux  grands  moyens  d'influence  :  la  collation  des 

grades  et  la  mainmorte  f 

Vraiment,  ils  sont  atteints  d'une  cécité  absolue, 
ceux  qui  se  méprennent  sur  la  nature  d'un  tel  projet 
de  loi  ou  qui  n'en  aperçoivent  pas  la  portée,  ceux  à 
qui  échappe  la  nécessité  pour  gouvernés  et  gouver- 
nants de  se  mettre  en  garde  contre  les  conséquences 
logiques  delà  doctrine  qui  remplace  un  Dieu  fait 
homme  par  un  homme  fait  Dieu. 


r 


» 


LEDRU-ROLLIN 


Publié  le  16  janvier  1875 


Ledru-RoUin  a  été  un  homme  de  la  République  mi- 
litante. 

C'est  là  sa  gloire. 

Le  combat,  la  discussion,  Torganisation  :  voilà  les 
trois  phases  qu'une  conception  politique  doit  par- 
courir. 

On  commence  par  la  repousser  comme  une  utopie. 

Si  elle  est  sérieuse^  on  arrive  à  la  discuter  comme 
une  idée. 

Si  elle  est  juste,  on  finit  par  la  reconnaître  comme 
un  fait. 

Eh  bien,  lorsque  Ledru-Rollin  résolut  de  se  donner 
tcat  entier  à  la  République,  elle  en  était  encore  à  la 
première  de  ces  trois  phases. 


420  LEDRU-ÉOLLtN 

Aiijourd'hai,  elle  a  vaincu.  Elle  est  un  &it.  Lasovl 
yeraineté  du  peuple  a  trouvé  dans  le  suffrage  uniTerse!] 
son  vrai  mode  d'expression  et  dans  la  forme  répnbli* 
'«aine  Tapplication  logique  de  son  principe.  Le  droit! 
est  conquis.  Si  des  royalistes  sont  au  pouvoir,  c'est 
comme  ministres  de  la  République.  Ils  ont  beau  frap-| 
per  sur  la  presse  républicaine  à  coups  redoublés,  mettre! 
l'intelligence  à  la  merci  des  gens  d'épée,  user  et  abuser 
de  lltat  de  siège  :  forcés  de  se  parer  du  nom  delà 
République,  d'en  arborer  les  couleurs,  leur  impuis- 
sance éclate  dans  l'involontaire  hommage  que  de  la 
sorte  ils  lui  rendent,  et  jusque  dans  Tambition  déses- 
pérée qui  les  attelle,  frémissants,  à  son  char  de 
triomphe. 

Le  parti  républicain  peut  donc  s'en  reposer  avec  se* 
rénité  sur  eux  et  sur  leurs  fautes  du  soin  de  conspirer 
pour  lui.  Il  est  trop  sûr  de  son  avenir  pour  rien  de* 
mander  à  la  force.  Le  suffrage  universel  le  dispense 
de  tout  effort  violent.  Bn  vertu  d'une  évolution  his- 
torique, prévue  et  prédite  par  les  utopistes  d'il  y  a 
trente  ans,  c'est  la  monarchie  qui  est  passée  à  l'état 
révolutionnaire.  Les  conservateurs,  ce  sont  les  répu- 
blicains. 

Mais  tout  autre  était  la  situation,  à  l'époque  où 
Ledru-Rollin  entra  dans  la  carrière.  Ce  qui  est  ai\jour- 
d'hui  conquis  était  alors  à  conquérir.  La  nation  ne 
s'appartenait  pas  :  il  y  avait  à  lutter  pour  qu'elle  s'ap- 
partînt. Les  censitaires  et  leur  roi  constituaient,  au- 


LEDRU-ROLLIN  421 

dessus  du  ^ys,  qui  n'était  rien,  un  pays  légal,  qui 
était  tout.  La^  volonté  de  la  nation  n'ayant  pas  pour 
s'afârmer  le  moyen,  essentiellement  pacifique,  du  sxxt- 
frage  universel,  il  n'y  avait  point  de  milieu  entre 
subir  l'obstacle  et  le  renverser.  L'havre  des  vertus 
calmes  n'était  pas  encore  venue  pour  le  parti  républi- 
cain. Où  il  faut  des  convictions  réfléchies,  il  fallait 
alors  des  convictions  ardentes.  Où  il  faut  de  la  sagesse, 
il  fallait  alors  du  courage  et  du  dévouement.  Us  étaient 
si  nombreux,  à  cette  époque,  les  ennemis  de  la  Répu- 
blique, et  si  puissants,  et  si  implacables!  Tout  ce  que, 
de  nos  jours,  on  fait  tenir  d'injures  et  de  grossières 
calomnies  dans  le  mot  radical^  on  le  faisait  tenir»  en 
ce  temps- là,  dans  le  mot  républicain.  Elle  fut  terrible, 
la  guerre  que  fit  aux  républicains,  dès  le  commence- 
ment du  règne  de  Louis-Philippe,  le  ministre  le  plus 
hautain  et  le  plus  passionné  qui  fut  jamais.  Ah  l  Ca- 
simir Périer  ne  prévoyait  pas  que  cette  république 
qui  lui  paraissait^  à  lui,  si  redoutable  serait  un  jour 
proclamée  nécessaire  par  son  flls  I 

Oui,  sans  doute,  il  est  beau  de  combattre  avec  les 
seules  armes  de  la  loi,  de  vaincre  par  le  seul  effort  de 
rintelligence.  C'est  ce  que  savaient  de  reste  ces  vail- 
lants hommes  :  Qodefroi  Cavaignac,  Guinard,  Schœl^ 
cher,  Armand  Carrel,  Peyrat,  Etienne  Arago, 
Garnier  -  Pages  l'aîné.  Barbes,  Martin  Bernard, 
Michel  de  Bourges,  Flocon,  Marrast,  Landolphe,  et 
tant  d'autres.  U»  ja'étaient  certes  pas  gens  à  ne 

36 


I 


422  LEDRU-ROLLIN 

voir  dans  l'avènement  de  la  justice  qu'on  coup  de 
force  et  dans  le  progrès  de  rhumanité  qu'une  aven- 
ture. La  preuve,  c'est  qu'ils  passèrent  leur  vie  à  étu- 
dier autant  qu'à  combattre;  c'est  qu'ils  ne  restèrent 
étrangers  à  l'examen  d'aucun  des  problèmes  dont  la 
solution  importait  au  peuple.  Mais,  pendant  quils 
s'inquiétaient  des  réformes  sociales,  complément  né- 
cessaire de  la  grande  réforme  politique  qu^ils  pou> 
suivaient,  la  monarchie  répondait  aux  cris  de  la  faim 
par  des  coups  de  canon,  nt  elle  envoyait  contre  les 
tisseurs  lyonnais  les  pauvres  armés  qu'elle  avait  cou- 
tume d'employer  pour  contenir  les  pauvres  sans 
armes  ! 

Ainsi,  la  guerre  était  partout;  la  guerre  était  au 
fond  des  choses;  la  guerre  était  dans  l'air.  L'idée  ré- 
publicaine traversait  la  phase  du  combat. 

Ledru-RoUin  pouvait-il  manquer  d'y  prendre  part? 
La  générosité  de  son  cœur,  la  vivacité  de  ses  instincts 
démocratiques,  son  énergie,  que  tempéraient»  dans 
l'homme  privé,  des  manières  singulièrement  affec- 
tueuses et  douces,  mais  qui,  dans  l'homme  public, 
débordaient,  tout  l'attirait  vers  le  parti  du  peuple,  le 
parti  des  braves.  La  nature,  d'ailleurs,  l'avait  fait 
pour  la  lutte,  et  tout  en  lui  était  d'un  tribun  :  sa 
haute  taille,  l'éclair  de  son  regard,  le  son  métallique 
de  sa  voiX|  son  geste  imposant,  son  éloquence  pas- 
sionnée. 

Le  parti  des  braves,  ai-je  dit.  Jamais,  m  effets  à 


LÉDRU-ROLLIN  493 

aucune  époque  de  l'histoire»  jamais  dans  aucun  pays, 
parti  n'eut  des  allures  plus  âëres,un  plus  mâle  courage, 
une  pareille  puissance  de  dévouement.  Tantôt,  c'était 
Carrel  qui  défiait  les  hommes  du  pouvoir  de  le  faire 
arrêter  arbitrairement  chez  lui  et  les  avertissait  qu'il 
opposerait  <e  la  force  à  la  force  ».  Tantôt,  c'était  Rodde 
qui  annonçait  que>  pour  distribuer  des  feuilles  dont  la 
vente  était  illégalement  entravée^  il  se  rendrait  tel 
jour,  à  telle  heure,  sur  la  place  de  la  Bourse,  et  qui, 
le  jour  fixé,  à  l'heure  dite,  à  travers  les  flots  d'une 
foule  saisie  de  crainte,  d'admiration  et  de  stupeur, 
allait  au  rendez- vous  donné,  portant  le  costume  des 
crieurs  publics  et  avec  deux  pistolets  dans  sa  boîte. 
Tantôt  enfin,  c'était  le  vieux  Dupont  (de  TEure)  qui 
prononçait,  aux  funérailles  de  Dulong,  ces  belles  et 
fortes  paroles  :  c  La  vie  de  Dulong  ne  lui  appartenait 
pas  plus  que  la  nôtre  ne  nous  appartient.  Elle  appar- 
tenait à  la  vérité;  et  quand  la  vérité  lui  a  demandé 
sa  vie,  il  a  exécuté  le  pacte,  il  a  donné  sa  vie.  § 

L'histoire  des  grandes  audaces  n'offre  rien  de  com- 
parable à  celle  de  M.  de  Ludre  montant  un  jour  à  la 
tribune,  et  d'un  air  sombre,  d'une  voix  où  grondait  la 
menace,  disant  :  «  La  Société  des  droits  de  Vhomme 
ne  fera  pas  d'émeute,  mais  si  elle  n'était  décidée  à 
attendre  que  la  volonté  de  la  France  se  manifestât,  le 
nombre  et  le  courage  de  ses  membres  lui  permet- 
traient, peut-être,  de  livrer  bataille.  » 

La  bataille  eut  lieu.  La  loi  contre  les  as80ciation9 


424  LEDRU-ROLLIN 

en  donna  le  signal.  Lyon  en  fut  le  théâtre.  Le  sang 
des  républicains  coula  par  torrents.  Leur  défaite  en- 
combra les  prisons.  La  France  fut  mise  au  régime  de 
la  terreur,  et  le  massacre  de  la  rue  Transnonain,  à 
Paris,  effaça  en  les  dépassant  les  scènes  d*horreiir 
qui,  à  Lyon,  avaient  épouvanté  le  faubourg  de  Valse. 

Qui  n'aurait  cru  que  le  parti  républicain  était  mort? 
Mort!  Il  rétait  si  peu,  que,  lorsqu'au  mois  d'aVrll  1835, 
la  Chambre  des  pairs  se  constitua  en  cour  de  Justice 
pour  avoir  définitivement  raison  de  lui,  la  première 
pensée  des  prisonniers  fut  de  tenir,  au  sein  même  da 
tribunal  patricien,  de  véritables  assises  républicaines. 
Ayant  leurs  têtes  à  défendre,  ils  ne  songeaient  qu'à 
Justifier  leurs  idées  ! 

Je  ne  rappellerai  pas  les  mille  incidents  de  ce  procès 
d'avril,  le  plus  extraordinaire  dont  l'histoire  fasse 
mention.  Les  républicains  y  eurent  une  attitude  qui 
montra  ce  que  leur  audace  avait  d'indomptable,  ce 
que  leur  foi  avait  dlnvincible;  et  de  cette  épreuve,  un 
moment  jugée  mortelle,  le  parti  sortit  plus  résolu, 
plus  ferme,  plus  vivant  que  ja^mais. 

On  le  vit  bien,  lorsque  plus  tard,  en  1839,  après 
l'insurrection  du  12  mai  étouffée,  Barbes  et  Martin- 
Bernard  comparurent  à  leur  tour  devant  les  pairs  de 
France  transformés  en  juges.  Eux  aussi^  ils  les  éton- 
nèrent, ces  juges,  par  leur  contenance  stoïque  et  leur 
dédain  de  la  vie.  c  Quand  l'Indien  est  vaincu,  dit 
Barbes,  il  n'a  pas  recours  à  des  paroles  vaines;  il 


IJEDRU-ROLUN  435 

donne  sa  tête  à  scalper.  »  Et,  le  lendemain,  M.  Pas- 
qnier  ayant  dit  que  l'accusé  avait  eu  raison  de  se  corn- 
parer  à  un  sauvage,  Barbôs  reprit  :  <  Le  sauvage 
impitoyable  n'est  pas  celui  qui  donne  sa  tète  à  scalper, 
c'est  celui  qui  scalpe.  » 

Nul  doute  qu'une  pareille  lutte,  ainsi  soutenue,  ne 
contînt  le  germe  de  nombreux  désordres  et  ne  consti- 
tuât une  situation  étrangement  anormale;  mais,  par 
Tardeur  des  croyances  dont  elle  entretenait  la  flamme, 
par  les  actes  d'abnégation  chevaleresque  dont  elle 
multipliait  les  exemples,  par  la  nature  même  des 
émotions  dont  elle  était  la  source,  elle  faisait  contre- 
poids à  l'action  énervante  du  règne  des  intMU  ma* 
tëriels;  elle  décriait  Tencouragement  donné,  d'on 
haut,  aux  sordides  anxiétés  de  Tégoïsme;  elle  empê« 
chait  de  se  généraliser  l'abaissement  des  caractères. 

Le  peuple  ne  s*y  est  pas  trompé;  et  c'est  pourquoi 
il  a  gardé  tant  de  place  dans  sa  mémoire  et  dans  ses 
affections  à  cet  héroïque  Armand  Barbes,  qui  n'atta- 
cha jamais  son  nom  à  aucun  système,  n'émit  Jamais 
une  théorie  nouvelle,  ne  prononça  Jamais  publique- 
ment que  quelques  paroles  et  ne  traça  Jamais  que 
quelques  pages  trouvées  dans  son  cœur,  mais  qui  eut 
à  un  degré  suprême  la  science  du  sacriflce  et  Télo- 
quence  du  dévouement. 

Tel  fut  donc  le  parti  à  la  fortune  duquel  Ledru-Rollln 
associa  la  sienne.  Avocat  distingué,  Jurisconsulte 
éminent,  la  presse  républicaine,  Jui^qu'en  1841,  avait 


426  LEDRU-ROLI.IN 

pu  saluer  en  lui  son  défenseur  le  plus  écouté.  Enj 
juin  1832,  c*était  après  une  consultation  de  lui  contre 
l'état  de  siège,  que  la  cour  de  cassation  y  avait  mis 
fin.  C'était  un  mémoire  signé  de  sou  nom  qui  avait  iait 
connaître  à  la  France  et  au  monde  les  détails  donnés 
sur  le  carnage  de  la  rue  Transnonain  par  Charles 
Breffort,  frère  d'une  des  victimes.  En  184 1 ,  sa  posi- 
tion s'éleva  et  s'agrandit.  Garnier- Pages  était  mort, 
laissant  à  la  Chambre  une  place  à  remplir  :  ce  fut  à 
Ledru-Rollin  que  les  électeurs  du  Mans  la  donnèrent. 

Pour  tout  autre  que  lui,  la  succession  de  Garnier- 
Pages  eût  été  difficile  à  porter.  Une  connaissance 
approfondie  des  affaires,  une  éloquence  aussi  fine 
qu'agressive,  un  admirable  talent  d'exposition»  l'art 
d'étonner  la  Chambre  par  des  révélations  imprévues 
ou  de  déconcerter  les  ministres  par  de  vives  interpel- 
lations, tout  cela  avait  rendu  le  rôle  de  Garnier- 
Pagès,  dans  l'opposition  parlementaire,  très  original 
et  très  important.  Eh  bien,  tout  cela  ne  fit  que  re- 
hausser celui  de  Ledru-Rollin,  par  le  contraste  de  ses 
qualités,  à  lui,  —  la  force,  l'ampleur,  la  véhémence, 
la  passion,  —  avec  les  qualités  de  celui  qu'il  rempla- 
çait. 

Mais  ce  fut  surtout  à  la  veille  de  la  révolution  de 
1848  qu'on  apprit  ce  qu'il  était  comme  orateur  et 
comme  tribun.  La  campagne  des  banquets  avait  com- 
mencé. La  France  entière  était  en  émoi.  A  Lille,  dans 
un  puissant  discours,  Ledru-Rollio  dénonça  cette  cor- 


LEDRU-ROLLIN  427 

ruption  qui  minait  le  trône  de  Louis-Philippe,  etqui, 
en  même  temps  que  ses  hontes,  avait  eu  ses  tragédies. 
«  Parfois,  s'écria-t-il,  les  flaques  d'eau  du  Nil  des- 
séché, les  détritus  en  dissolution  sur  ses  rives  appor- 
tent la  corruption  et  l'épidémie  ;  mais  que  l'inonda- 
tion arrive,  le  fleuve,  dans  son  cours  impétueux,  ba- 
layera toutes  ses  impuretés,  et  sur  ses  bords  seront 
déposés  des  germes  de  fécondité  et  de  vie  nouvelle.  » 

C'était  une  prophétie. 

Dans  la  matinée  du  23  février  1848,  le  frémissement 
de  Paris  annonça  une  journée  fatidique.  Et  en  effet, 
le  soir  venu,  le  peuple,  pour  entrer  en  fureur,  n'avait 
plus  besoin  que  de  la  vue  d'un  cadavre.  Un  feu  de 
peloton  en  fournit  un  monceau.  Des  ouvriers  char- 
gèrent les  morts  sur  leurs  épaules;  ils  coururent  les 
promener,  à  la  lueur  des  torches,  le  long  des  fau- 
bourgs; et  tout  fut  dit.  Une  fois  déchaîné,  le  peu- 
ple alla  jusqu'au  bout;  les  soldats  se  souvinrent  qu'ils 
étaient  citoyens  ;  le  gouvernement  tomba  comme  un 
homme  épuisé  de  fatigue;  Louis- Philippe  s'enfuit, 
laissant  son  palais  vide  et  sa  couronne  par  terre  :  la 
France  fut  une  République. 

Et  maintenant,  si  j'avais  à  répondre  aux  détrac- 
teurs de  ce  gouvernement  provisoire  dont  Ledru- 
Rollin  fut  un  des  membres  les  plus  influents  et  le 
plus  populaires,  je  demanderais  si  ce  n'est  rien  que 
d'avoir,  dans  l'espace  de  deux  mois,  aboli  la  peine  de 
mort,  établi  le  sufi'rage  universel,  décrété  l'émancipa- 


i 


42rf  LEDRU-ROLLIN 

tioa  des  esclaves,  donné  une  tribune  au  prolétariat, 
inauguré  d'une  manière  officielle  le  grand  mouvement 
de  l'association,  étendu  Tinstitution  du  Jury,  coû- 
damné  les  serments  politiques,  posé  le  principe  de  la 
suspension  et  de  la  révocation  des  magistrats,  préparé 
un  plan  d'éducation  universelle  et  gratuite.  Mais 
passons. 

Ce  que  j'ai  dit  ailleurs  ot  ce  qu'il  convient  de  ré- 
péter ici,  parce  que  la  générosité  des  républicains 
dans  la  victoire  donne  son  vrai  caractère  à  Ténergie 
qu'ils  avaient  déployée  dans  le  combat,  c^est  que  les 
hommes  de  février  n'eurent  besoin,  eux,  ni  d'accusa- 
teurs publte,  ni  de  juridictions  exceptionnelles,  ni  de 
geôliers,  ni  de  sbires;  c'est  qu'ils  n'eurent  pas»  eujc, 
à  défendre  l'ordre  à  coups  d'épée  et  qu'aucunn  jGGunille 
ne  prit  le  deuil  à  la  lecture  de  leurs  décrets;  c'est 
qu'ils ^  employèrent  leur  dictature  à  calmer  la  place 
publique,  à  protéger  les  vaincus,  à  rendre  inviolable 
le  domicile  de  chaque  citoyen   et  indépendante   la 
pat^ole  de  chaque  journal  ;  c'est  que  par  eux,  républi- 
cains rougesy  le  bourreau  fut  mis  au  ban  de  la  civili  - 
sation;  c'est  qu'ils  prirent  pour  devise,  ces  anar- 
chistes €  l'ordre  dans  la  liberté  »,  et  qu'à  la  voix  de 
ces  apôtres  de  la  spoliation,  Paris  ifut  gardé  par  deux 
cent  mille  affamés  sous  les  armes. 

Voilà  sous  quel  aspect  se  présente  e  1848  la  Ré- 
publique militante,  devenue  la  République  triom- 
phante ! 


LEDRD-ROLLIN  429 

Triomphante,  elle  ne  le  fut  pas  longtemps,  on  le 
sait  trop;  et  Ledru-Rollin,  quiTavait  représentée aveo 
tant  d'éclat  dans  ce  double  caractère,  dut  revenir  au 
rude  métier  de  lutteur.  Avec  quel  redoublement  de 
vigueur,  quelle  autorité,  quelle  éloquence  souveraine, 
il  reprit,  dans  l'Assemblée  constituante,  et  comme 
chef  de  la  Montagne,  le  combat  interrompu;  ceux 
qui  alors  le  virent  et  Tenten^irent,  ne  s'en  souvien- 
nent  et  ne  le  rappellent  qu'avec  une  émotion  pro- 
fonde. 

Hais  ce  dont  il  faut  aussi  que  le  souvenir  demeure  à 
jamais  dans  tout  cœur  axsA  de  la  justice,  c'est  l'abné* 
gation  magnanime  avec  laquelle  il  embt^ssaplus  tard, 
dans  l'Assemblée  législatlfe,  la  cause  de  laRépublique 
romaine^  Employer  au  renversement  de  cette  Répu- 
blique les  forces  prëcédesiment  envoyées  à  son  secours^ 
c'était  plus  qu'tfn  scandaleux  attentat  à  l'indépendance 
des  peuples,  c'était  une  violation  cynique  de  l'article  Y 
de  la  constitution  ainsi  conçu  :  «  La  République  fran-' 
çaise  respecte  les  nationalités  étrangères,  comme  elle 
entend  faire  respecter  la  sienne,  n'entreprend  aucune 
guerre  de  conquête  et  n'emploie  jamais  ses  forces 
contre  la  liberté  d'aucun  peuplé,  i  Ce  fut  pour  em- 
pêcher cet  attentat  et  cette  violation  de  la  loi,  ce  fut 
pour  obéir  à  l'article  7  du  préambule,  de  la  constitu- 
tion, qui  portait  :  «  le  citoyen  doit  aimer  sa  patrie, 
servir  la  République  et  la  défendre,  même  au  prix  de 
son  sang  • ,  que  Ledru-Rollin  risqua  la  fatale  mani- 


430  LEDRU-ROLLCN 

festation  du  13  juin.  Si  ce  fut  une  &ute,  je  n'en  con- 
nais pas  qui  mérite  davantage  le  respect  des  âmes 
généreuses. 

Décrété  d^accusation  et  forcé  de  chercher  refuge  en 
Angleterre,  il  devait  ne  rentrer  dans  sa  patrie  qu'a- 
près vingt  ans  d'un  exil  noblement  supporté,  et  ne 
reparaître  sur  la  scène  parlementaire  que  pour  laisser 
tomber  de  la  tribune  des  paroles  où  Ton  retrouva 
l'accent  du  démocrate  illustre  et  du  grand  patriote, 
mais  plus  celui  du  tribun. 

Il  avait  sans  doute  compris  que,  le  suffrage  univer- 
sel ayant  mis  à  la  diâposition  du  peuple  l'instrument 
de  tous  les  progrès  pacifiques,  et  la  République  étant 
devenue  un  bien  à  conserver  plutôt  qu'à  revendiquer, 
les  qualités  plus  particulièrement  adaptées  à  ce  grand 
changement  étaient  une  fermeté  tranquille,  une  vigi- 
lance exempte  d'emportement,  l'application  aux 
affaires,  Tétude  des  hommes,  le  sens  pratique  des 
choses,  la  tolérance  qui  fait  des  convertis,  et  la  modé- 
ration qui  déjoue  la  violence. 

Oui  Je  le  crois,  c'est  dans  cet  ordre  d'idées  que 
Ledru-RoUin était  entrée  lorsque  la  mort  est  venue, 
nous  l'enlever,  si  brusquement,  hélas  I  Je  me  trompe: 
la  mort  n'enlève  pas  les  hommes  qui  ont  puissamment 
servi  la  justice.  Elle  peut  bien  prendre  leur  corps; 
mais  elle  ne  saurait  prendre  leur  nom,  que  garde 
l'histoire,  et  leur  vie,  qui  reste  à  l'humanité. 


i 


RAPPEL  AUX  PRINCIPES 


7  février  1875, 


A  Monsieur  le  Rédacteur  de  la  République  française* 


Monsieur, 
Le  30  août  1871,  dans  le  débat  sur  la  proposition 
Rivet  tendant  à  la  prorogation  pour  trois  ans  des  pou- 
voirs de  M.  Thiers,  sous  le  titre  de  président  de  la 
République,  un  homme  dont  la  République  française 
ne  récusera  pas  l'autorité,  M.  Gambetta,  s'exprimait 
ainsi  :  c  Je  dis  que  si  vous  vouliez  user  du  pouvoir 
constituant  pour  organiser  soit  la  République,  soit  la 
monarchie,  vous  feriez  à  la  fois  une  œuvre  téméraire 
et  impolitique,  parce  que,  lorsqu'on  crée  un  gouverne- 
ment par  voie  de  constitution,  il  faut  que  les  mains 
qui  l'édifient  aient  été  véritablement  reconnues  capa« 


4â2  RAPPEL  AUX  PRINCIPES 

bles  et  dignes  de  l'édiûer.  Et  sayez-voas  ponrqaoij 
C'est  parce  que  je  ne  voudrais  pas,  à  ce  prix^  à\ 
République  créée  par  une  Assemblée  incompétente  !i 

Le  27  février  1873,  la  discussion  s'était  cuver 
sur  le  projet  de  loi  présenté  au  nom  de  la  Commissioi| 
des  Trente  et  concernant  les  attributions  des  pouToiRl 
publics.  M.  Gambetta  prononça  les  paroles  suivantes, 
c  Je  dis  que  nous  sommes  engagés.  Nous  avons,  à  plu* 
sieurs  reprises,  dès  l'origine  de  rAssemblée,  protesté^ 
contre  ses  prétentions  au  pouvoir  constituant,  et  au- 
jourd'hui nous  lui  reconnaîtrions  ce  pouvoir!  Com- 
ment, à  partir  du  2  juillet  1871 ,  il  n'est  pas  entré  un 
républicain  dans  cette  enceinte^  qu'il  n'y  ait  été  en- 
voyé pour  exprimer  Topinion  de  ses  commettants.  Or, 
l'opinion  de  ses  commettants  républicains  a  toujours 
été  de  réclamer  de  vous  la  dissolution,  et  non  l'orga- 
nisation des  pouvoirs  publics.  Et  ces  républicains  le 
savent  bien  :  la  preuve  qu'ils  le  savent,  c'est  que,  lors- 
qu'on a  discuté  la  constitution  Rivet,  ils  ont  voté 
contre  le  préambule.  Ils  sont  donc  liés  à  cette  politique. 
Ils  sont  donc  liés  par  ces  principes,  par  ces  actes...  » 

Le  2  juillet  1873,  M.  Dufaure  ayant  demandé  à  l'As- 
semblée la  mise  à  Tordre  du  jour  de  deux  projets  de 
loi,  dont  l'un  proposait  d'organiser  les  pouvoirs  pu- 
blics précisément  sur  les  mêmes  bases  que  ramende^^ 
ment  défendu  hier  par  M.  Laboulaye,  M.  Gambetta 
protesta  vivement,  dans  un  discours  qui  se  terminait 
par  ces  mots  :  c  Nous  ne  voulons,  ni  de  près  ni  de 


RAPPEL  AUX  PRINCIPES  433 

loin,  vous  tailler  une  besogne  constitutionnelle,  et 
nous  associer  à  ce  que  nous  considérons  comme  une 
usurpation  contre  les  droits  de  la  France.  » 

Le  19  mai  1873,  M.  Peyrat,  qui  était  alors  président 
de  runion  républicaine,  était  monté  à  la  tribune,  et, 
au  nom  du  groupe  qu'il  présidait,  avait  fait  la  décla- 
ration que  voici  : 

«  Les  représentants  du  peuple,  soussignés, 

Considérant  qu'aucune  Assemblée  élue  n'a  le  droit 
d'exercer  le  pouvoir  constituant  qu'en  vertu  d'un 
mandat  spécial,  nettement  défini,  indiscutable; 

«  Considérant  qu*aucun  mandat  de  ce  genre  n'a 
été  donné  à  TAssemblée  actuelle  ;  que,  même  dans  le 
cas  où  —  ce  que  les  soussignés  sont  loin  d'admettre 
—  il  y  aurait  doute,  ce  doute  ne  saurait  être  levé  que 
par  un  appel  aux  électeurs  pour  la  nomination  d'une 
nouvelle  Assemblée  ; 

«  Déclarant  protester  contre  la  présentation  des  pra* 
jets  constitutionnels,  laquelle  attribue  à  l'Assemblée 
un  pouvoir  constituant  que  les  représentants  soussi- 
gnés persistent  à  ne  pas  lui  reconnaître.  y> 

Au  nombre  des  signatures  figurait  celle  de  M.  Gam- 
betta. 

Ce  qu'il  pensait  alorci,  mes  amis  Edgar  Qainet, 
Peyrat,  Madier  de  Montjau,  Marcou  et  moi,  nous  le 
pensions  comme  lui  :  nous  le  pensons  encore. 

Le  dire  du  haut  de  la  tribune  lui  paraissait  un  de« 

37 


434  tlAPPEIi  AUX  PRINCIPES 

voir  impérieux:  ce  devoir  ne  nous  a  point  paru  moins 
impérieux  aujourd'hui. 

On  aurait  pu  ne  pas  lire  la  déclaration  qui  précède, 
avant  le  vote  et  dans  TAssemblée;  on  aurait  pu  se 
borner  à  un  vote  négatif  ou  silencieux  et  se  contenter 
de  publier  la  déclaration  dans  les  journaux,  le  lende- 
main. Mais  non:  elle  fut  jugée  si  nécessaire  qu'où 
n'attendit  pas  un  seul  instant,  et  ce  fut  même  pour 
que  le  règlement  ne  mit  pas  obstacle  à  ce  qu'on  en 
donnât  lecture,  que  M.  Peyrat  demanda  l'urgence. 

La  question,  en  effet,  était  d'une  gravité  extrême. 
Il  ne  s'agissait  pas  seulement  de  savoir  si  Ton  confie- 
rait à  une  Assemblée  comme  celle  de  Versailles  le 
soin  de  constituer  une  seconde  Chambre  au  risque  de 
lui  donner  à  construire  une  forteresse  à  l'usage   d'un 
gouvernement  de  combat  :  il  s'agissait  de  savoir  s'il 
convenait  de  consacrer  la  confiscation  de  la  souverai- 
neté nationale  par  une  assemblée  sans  mandat  consti- 
tuant :  s'il  était  bon  d'admeltre  que  la  République  avait 
besoin  d'être  proclamée  pour  exister  endroit,  ou  d'être 
reconnue  pour  exister  en  fait;  si,  même  à  supposer 
que  la  République  pût  être  mise  en  question  —  ce  que 
personne  de  nous  n'admettait  —  il  était  prudent  de  la 
mettre  aux  voix  dans  une  Chambre  où  l'hostilité 
contre  elle  était  si  forte,  et  de  l'exposer  de  la  sorte  à 
une  défaite. 

La  politique  du  parti  républicain  dans  l'Assemblée 
n'avait  jamais  laissé  planer  sur  tous  ces  points  l'om- 


/ 


RAPPEL  AUX  PRINCIPES  435 

bre  d'un  doute,  jusqu'au  moment  où  la  motion  CasU 
mir  Périer,  reprise  hier,  fat  présentée.  On  en  peut  ju- 
ger par  les  citations  qui  précèdent  et  qu'il  m'eût  été 
facile  de  multiplier. 

Fallait-il  l'abandonner,  cette  politique?  N'y  avait-il 
aucun  inconvénient  à  cesser  de  suivre  une  ligne  si 
bien  ira^^ée,  à  ne  pas  se  maintenir  sur  un  terrain  si 
ferme,  à  ne  pas  continuer  de  placer  invariablement 
la  force  du  parti  républicain  dans  une  stricte  adhé- 
rence au  grand  principe  de  la  souveraineté  nationale, 
et  à  fournir  aux  bonapartistes  le  prétexte  de  dire  : 
«  Les  républicains  ont  demandé  la  République  à  l'As- 
semblée :  nous,  nous  demandons  l'empire  au  peuple  ?  » 

Nous  n'avons  pas  cru,  mes  amis  et  moi,  que  cela  fût 
d'une  bonne  politique,  et  voilà  pourquoi,  conformé- 
ment à  leur  désir,  en  leur  nom  comme  au  mien,  je  suis 
monté  hier  à  la  tribune. 

Ce  que  j'avais  à  dire  n'aurait  pas  pris  trois  mi- 
nutes, s'il  n'y  avait  eu  dans  l'Assemblée  des  hommes 
oublieux  du  droit  qu'a  tout  mandataire  du  peuple  d'y 
exprimer  librement  sa  pensée. 

Ce  sont  leurs  interruptions  qui  ont,  selon  la  re- 
marque de  M.  Buffet  lui-même,  prolongé  l'incident. 
A  chacun  ce  qui  lui  est  dû. 

Rien,  d'ailleurs,  n'aurait  empêché  ceux  de  la  droite 
qui  voulaient  faire  remettre  la  décision  au  lendemain, 
de  demander  la  remise  immédiatement  après  la  clô- 
ture et  la  voter. 


i 


436  RAPPEL   AUX  PRINCIPES 

Je  n'ajoute  plus  qu'un  mot.  Nous  avons  eu  le  re- 
gret de  ne  pas  trouver  concluants  les  motifs  de  nos 
amis  qui  ont  cru  devoir  appuyer  la  motion  de  Casimir 
Périer;  mais  nous  avons  toujours  respecté  ces  motifs, 
les  sachant  dictés  par  les  intentions  les  plus  droites  et 
par  un  amour  profond  de  la  République. 

Le  parti  républicain  décidera»  monsieur,  si  ce  sen- 
timent est  celui  qui  caractérise,  à  mon  égard,  l'article 
que  votre  journal  me  consacre  ;  et  peut-être  s'éton- 
nera-t-il  de  voir  ceux  qui,  pour  des  raisons  fort  hono- 
rables sans  doute,  mais  tout  au  moins  discutables, 
ont  cru  devoir  s'écarter  un  moment  de  la  politique 
longtemps  suivie  par  le  parti  républicain  dans  l'As- 
semblée, s'ériger  en  juges  de  ceux  qui  n'ont  pas  cessé 
de  croire  un  seul  instant  que  cette  politique  était 
la  bonne. 

Quant  au  motif  qui,  aujourd'hui,  nous  a  détermi- 
nés, Edgar  Quinet,  Peyrat,  Madier  de  Montjau,  Mar- 
cou  et  moi,  à  joindre  nos  votes  à  ceux  de  tous  '  nos 
collègues  de  l'Union  républicaine,  lorsqu'on  est  venu 
nous  dire  que  le  succès  de  la  motion  appuyée  par  eux 
tenait  à  cinq  voix  au  moment  où  la  nouvelle  nous 
était  apportée...  on  comprendra,  nous  l'espérons,  que 
nous  avons  fait  en  cela,  à  l'unité  du  parti  républi- 
cain et  à  l'amitié,  le  plus  douloureux  des  sacrifices. 

J'attends,  monsieur,  de  votre  esprit  de  justice, 
l'insertion  de  cette  lettre,  et  je  vous  prie  d'agréer 
l'assurance  de  mes  sentiments  de  confraternité. 


L'AKOLITION  DE  L'ESCLAVAGE 


Prononcé  le  7  mai  1875. 


Messieurs, 
L'année  dernière,  à  pareille  époque,  dans  un  ban- 
quet destiné,  comme  celui-ci,  à  célébrer  Tanniversaire 
de  Tabolition  de  Tesclavage,  je  rappelais  combien  an- 
cienne élait  cette  institution  odieuse,  et,  après  avoir 
montré  quelle  place  énorme  elle  avait  occupé  dans 
l'histoire,  je  m'inclinais,  plein  de  respect,  devant  les 
généreux  penseurs  qui  en  avaient  poursuivi  la  ruine, 
saluant  les  héros  véritables  —  ceux  de  l'avenir  —  non 
dans  les  ravageurs  de  provinces,  non  dans  les  sacca- 
geurs de  villes,  non  dans  les  grands  meurtriers  qu'on 
nomme  conquérants,  mais  dans  les  champions  des 
peuples  opprimés  ou  des  races  asservies,  tels  que 
Glarkson,  Wilberforce,  George  Harrisson,  WilllaîH 


r 


438  l'abolition  de  l'esclatage 

Allen,  Wendell  Phillips,  Tabbé  Grégoire,  Brissot, 
Paul  de  Gasparin,  de  Lastoyrie,  de  Rémusat,  et  celui 
que  j'appelai  alors  d'un  nom  que  j'éprouve  une  dou- 
ceur infinie  à  lui  donner  encore  ce  soir,  notre  Wilber- 
force,  à  nous  Français  :  Victor  Schœlcher. 

De  quelle  force  d'âme  ces  hommes  de  bien  furent 
doués,  quelle  intrépidité  d'esprit  fut  la  leur,  à  quelle 
puissance  de  conviction  ils  durent  obéir,  retendue  et 
la  persistance  du  mal  par  eux  combattu  le  disent 
assez.  Pas  de  victoire  plus  difficile  à  remporter.  Ils 
vainquirent,  cependant;  ils  vainquirent,  parce  qu'ils 
furent  au  plus  haut  degré  des  hommes  de  principes  et 
les  hommes  d'un  principe;  parce  qu'ils  eurent  un  idéal 
auquel  ils  rapportèrent  toujours  leur  culte  du  relatif; 
parce  qu'ils  furent  aflîamés  de  justice,  et  que  la  sa- 
gesse consista,  pour  eux,  à  comprendre  qu'entre  Vuti- 
lité  consiéévée  au  point  de  vue  de  l'universalité  des 
intérêts  et  la  justice,  il  y  a  identité  parfaite  ;  parce 
que,  défenseurs  éloquents  des  droits  naturels,  ils  mon- 
trèrent tout  ce  que  contient  de  menaçant  pour  les 
hommes  libres  la  doctrine  sur  laquelle  repose  le  sys- 
tème de  l'esclavage. 

Rien  de  plus  désirable  assurément,  rien  de  plus 
nécessaire  au  bon  ordre  des  sociétés  que  l'obéissanco  à 
la  loi.  Raison  de  plus  pour  qu'on  n'affaiblisse  pas 
Tautorité  morale^de  la  loi  en  prétendant  que  tout  droit 
dérive  d'elle,  et  d'elle  seule.  Car  d'elle  seule  alors  dé- 
riverait aussi  la  justice,  qui  est  le  respect  du  droit; 


l'abolition  de  l'esclavage  439 

et  le  pire  des  tyrans,  par  cela  seul  qu'il  aurait  pouvoir 
de  faire  la  loi,  serait  le  représentant  de  la  justice  et 
son  organe.  Qu'un  Caligula  quelconque  vous  ordonne 
par  décret  de  violer  votre  promesse,  de  mentir,  de 
dénoncer  votre  ami,  de  trahir  votre  bienfaiteur,  vous 
devrez  obéir  sans  scrupule  !  De  même,  s'il  est  décrété 
que  certains  hommes  à  peau  noire  deviendront  la 
chose  de  certains  hommes  à  peau  blanche,  cela  sera 
juste,  et  il  faudra  tenir  la  main  à  ce  que  la  justice  ait 
son  cours  ! 

Telle  était  l'affreuse  théorie  en  vertu  de  laquelle 
fut  proclamée,  au  son  du  tambour,  dans  toutes  les  îles 
françaises»  l'ordonnance  royale  du  mois  de  mars  1635, 
laquelle  y  organisait  l'esclavage. 

Le  Code  noir  une  fois  promulgué,  il  fut  légal,  et  par 
conséquent  juste,  que  les  nègres  cessassent  d'être  des 
hommes  pour  devenir  des  animaux  soumis  au  fouet 
du  commandeur,  des  instruments  de  travail,  que 
sais-je?  des  meubles  animés.  Il  fut  légal,  et  par  con- 
séquent juste,  que  l'esclave  en  fuite  pendant  un  mois 
eût  les  oreilles  coupées  et  fût  marqué  d'une  fleur  de 
lis  à  l'épaule,  sauf  à  avoir,  en  cas  f!e  première  réci- 
dive, le  jarret  coupé,  et  à  être,  en  cas  de  seconde  réci- 
dive, puni  de  mort.  Il  fut  légal,  et  par  conséquent  juste, 
que,  pour  encourager  la  traite,  condition  indispen- 
sable du  recrutement  de  l'esclavage,  on  accordât,  sur 
les  deniers  du  roi,  aux  trafiquants  de  chair  humaine 
une  prime  de  dix  livres  par  tête  de  nègre  débarqué  aux 


440  l'abolition  de  l'esclavage 

îles.  Fort  bien  :  place  à  ces  vaisseaux  négriers  doDll 
Stansfield  dit  qu'ils  «  contenaient,  dans  un  espace 
donné,  la  plus  grande  masse  de  tortures  et  d'atrocité 
qui  se  puisse  concevoir  »  ;  place  à  ces  bières  amh^ 
lantes — comme  les  appelait  Mirabeau  —  qui  formè- 
rent par-dessus  TOcéan  l'horrible  pont  sur  lequel  pas- 
saient annuellement  quelques  80,000  nègres  volés  en 
Afrique  pour  le  compte  de  l'Amérique. 

Comment  les  nobles  penseurs  dont  je  parlais  loutà 
l'heure  eurent-ils  raison  de  tant  d'iniquités?  En  in- 
voquant bien  haut,  et  toujours,  et  sans  cesse,  la  no- 
tion de  cette  justice  qui  est  antérieure  à  la  loi  et  qui 
fournit  le  moyen  de  juger  si  elle  est  légitime.  Ils  prou- 
vèrent que  l'abolition  de  l'esclavage  constituait,  pour 
le  genre  humain,  un  intérêt  infiniment  supérieur  à 
celui  que  telle  ou  telle  métropole  pouvait  tirer  de  la 
possession  de  ses  colonies  et  du  surcroît  de  richesses 
résultant  de  la  production  du  sucre  par  le  travail 
forcé.  Ils  en  appelèrent  à  ce  sentiment  de  la  justice, 
qui  n'est  que  la  perception  intuitive  de  l'utile  par 
tous  les  hommes,  et  la  profondeur  des  convictions  qui 
les  animaient  trouva  son  héroïque  expression  dans  le 
cri  fameux  :  Périssent  les  colonies  plutôt  qu'un 
principe  I 

Or,  il  est  si  vrai  qu'au  point  de  vue  de  l'universalité 
des  intérêts  l'utilité  se  confond  avec  la  justice  ;  il  est 
vrai  que  les  abolitionnistes  furent  des  hommes 
pratiques,  précisément  parce  qu'ils  furent  des  hommes 


l'abolition  de  l'esclavage  441 

da  principes,  qu'au  succès  de  leur  courageux  apostolat 
les  colonies  doivent  de  n'avoir  pas  péri. 

Depuis  que,  dans  TAssemblée  constituante,  Malouet 
avait  dit  :  «  Si  vous  persistez  à  élever  un  trophée  à  la 
philosophie,  attendez-vous  à  le  composer  des  débris 
de  nos  vaisseaux  et  du  pain  d'un  million  d*ouvriers  )>, 
sous  combien  de  formes  cette  prédiction  sinistre 
n'avait-elle  pas  été  reproduite  par  les  partisans  de 
l'esclavage,  et  combien  d'autres  prédictions  tout  aussi 
effrayantes  n'y  avaient-ils  pas  ajoutées! 

«  Prenez  garde,  disaient-ils,  prenez  garde  1  Si  vous 
touchez  à  l'esclavage,  adieu  votre  marine  I  adieu  vos 
débouchés  !  c'en  est  fait  des  ressources  qu'assuraient 
à  l'agriculture  et  à  l'industrie  delà  France  ses  pos- 
sessions lointaines.  Elle  perdra  ses  colonies,  et  elle  les 
perdra  après  y  avoir  déchaîné  des  passions  furieuses, 
après  y  avoir  livré  les  colons  au  couteau  des  nègres, 
après  avoir  transformé  de  riches  plantations  de  cannes 
et  caféières  en  déserts  peuplés  de  sauvages.  » 

En  1848,  ces  sombres  prophéties  avaient  déjà  perdu 
beaucoup  de  leur  puissance  sur  l'opinion.  Mais  il  était 
considérable  encore,  le  nombre  de  ceux  qui  voulaient 
qu'on  s'en  tînt  au  système  des  atermoiements,  des 
demi-mesures,  des  mesures  dilatoires.  Eh  bien,  mes- 
sieurs, ce  sera  l'éternel  honneur  de  Victor  Schœlcher 
et  du  gouvernement  provisoire,  qui  n'hésita  pas  à 
partager  ses  vues,  d'avoir  compris  qu'il  fallait  couper 
le  mal  par  sa  racine;  que  le  triomphe  du  droit  n'élait 


44s  ^^jxfbsoder;  qu'à  l^abolition  immédiate] 

pts  *^^^ ffQuversii  son  compte  autant  que  l'hiima- 

/•  ^^^e  ce  qu'il  y  avait  au  fond   de  la  célèbre] 

^'jlwt^tion  :  «  Périssent  les  colonies  plutôt  quoi 

rittdpe!  »  c'était  ceci  :  c  Que  les  principes  rempor- 
tant, et  les  colonies  ne  périront  pas  !  » 

Ei,  en  effet, Je  ne  serai  pas  démenti  par  les  hommei 
dont  l'opinion  fait  autorité  quand  il  s'agit  des  colonie 
françaises  Je  ne  serai  pas  démenti  par  mes  excellents 
collègues  et  amis  Victor  Schœlcher,  de  Mahy,  Lasem, 
Oermain  Casse,  quand  j'aurai  dit  : 

Que,  loin  d'avoir  relâché  le  lien  noué  entre  la  France 
et  ses  colonies,  l'abolition  de  l'esclavage  Ta  resserré; 

Que  rien  n'égaie  la  sollicitude  filiale  et  le  dévouement 
avec  lesquels,  sans  distinction  de  classe,  de  couleur 
et  d'origine,  les  colonies  se  sont  associées,  dans  nos 
récents  désastres ,  aux  efforts  de  la  mère-patrie,  à  ses 
émotions,  à  ses  sacrifices,  à  ses  périls  ;  que  le  régime 
de  la  servitude  abolie  ne  les  empêche  pas  de  verser 
annuellement  dans  le  trésor  national  près  de  50  mil- 
lions de  francs,  d'entretenir  avec  la  mère- patrie  un 
commerce  qui  s'élève  à  près  de  155  millions,  d'em- 
ployer plus  de  5,000  navires;  et  que  les  récoltes  de  la 
liberté,  comme  le  disait  tout  à  l'heure  notre  vénéré 
président,  sont  plus  abondantes  que  celle  de  la  ser- 
vitude. 

Non,  non  ;  la  vie  d'un  principe  n'a  pas  été  la  mort 
des  colonies. 


l'abolition  de  l'esclavage  443 

La  mort  des  colonies,  messieurs?  Eh  mais  elle 
serait  sortie  tôt  ou  tard  des  souffrances  de  la  race 
noire  changées  en  fureurs .  Qu'on  se  rappelle  la  terri- 
ble nuit  du  23  au  24  août  1791,  à  Suint-Domingue,  et 
comment  100,000  nègres,  torches  en  main,  passèrent 
sur  rîle  ainsi  qu'un  torrent  de  feu,  et  quelles  effroya- 
bles vengeances  se  donnèrent  carrière,  et  quelles 
représailles  non  moins  effroyables  suivirent  I 

Cés  horreurs  furent-elles,  comme  on  l'a  dit,  le  résul- 
tat de  la  liberté  ofllerte  aux  noirs  par  des  réformateurs 
trop  impatients  ou  téméraires  ?  C'est  le  contraire  qui 
est  vrai.  L'insurrection  éclata  parce  que  l'Assemblée 
constituante  n'avait  pas  osé  pousser  jusqu'à  l'abolition 
de  l'esclavage  le  respect  des  droits  de  l'homme.  Le 
décret  du  15  mai  1791  avait  méconnu  la  corrélation 
intime  qui  existait  entre  Témancipation  politique  des 
hommes  de  couleur  nés  de  parents  libres  et  l'affran- 
chissement social  des  hommes  de  couleur  nés  de 
parents  esclaves.  C'était  ne  donner  à  la  justice  qu'une 
partie  de  son  dû:  ceux  dont  on  abandonnait  la  cause 
se  soulevèrent»  et  l'ile  de  Saint-Domingue  fut  mise  à 
feu  et  à  sang. 

11  n'est  pas  plus  exact  de  prétendre  que  la  France  a 
perdu  Saint-Domingue  pour  avoir  voulu  y  établir  la 
liberté:  loin  de  là;  c'est  aux  efforts  faits  par  Napo- 
léon \"  pour  y  rétablir  l'esclavage,  que  la  France  doit 
la  pe  rte  de  cette  colonie. 

Qu  'on  vienne  donc  après  cela  opposer  la  doctrine 


444  l'abolition  de  l'esclavage 

des  intérêts  à  celle  des  principes.  Comme  si  les  prin- 
cipes n'étaient  pas  des  intérêts,  et  des  intérêts  perma- 
nents 1  Comme  s'il  était  vraiment  sage,  vraiment  pra- 
tique, de  subordonner  ce  qui  dare  à  ce  qui  passe  ! . 
Comme  si  les  principes  qu'on  laisse  dormir  ne  se  ré- 
veillaient pas  !... 

Il  est,  messieurs,  dans  Thistoire  de  l'esclavage,  un 
chapitre  qui  vaut  qu'on  le  médite. 

Nul  n'ignore  que,  lorsque  les  fondateurs  de  la  Ré- 
publique américaine  eurent  à  s'occuper  d'une  Consti- 
tution, la  première  difficulté  qui  se  présenta  fut  de 
concilier  avec  l'unité  du  gouvernement  fédéral,  l'indé- 
pendance locale  de  chacun  des  États  confédérés.  En 
réalité,  deux  souverainetés  se  dressaient  feice  à  face  : 
celle  de  TUnion  et  celle  des  États.  Il  fallut  faire  sa 
part  à  chacune  d'elles.  La  première  eut  son  expres- 
sion dans  une  Chambre  des  représentants  nommés  par 
tout  le  peuple  ;  la  seconde,  dans  un  Sénat  où  chaque 
État  reçut  le  droit  d'envoyer  deux  membres,  quelles 
que  fussent  sa  population,  son  étendue  et  son  impor- 
tance. C'est  ainsi  qu'aujourd'hui  l'État  de  Delaware, 
qui  n'a  pas  116,000  habitants,  a  autant  d'influence 
dans  le  Sénat  que  l'État  de  New-York ,  dont  la  popu- 
lation dépasse  trois  millions  d'âmes.  Qu'est*il  résulté 
de  là  ?  C'est  qu'une  nation  de  plusieurs  raillions 
d'hommes  a  pu  être  tenue  longtemps  en  échec  par 
une  aristocratie  de  quelques  trois  cent  mille  posses- 
seurs d'esclaves  répartis  entre  quinze  Etats,  armés 


l'abolition  de  l'esclavage  445 

r  d'un  pouvoir  législatif  hors  de  toute  proportion  avec 
leur  nombre,  et  dont  la  domination  était  servie  par  la 
crainte  d'un  déchirement  de  TUnion. 

Lorsque  Tétrange  arrangement  que  je  viens  de  rap- 
peler fut  conclu,  Jefferson  était  en  France.  De  retour 
en  Amérique,  et  se  trouvant  un  jour  à  déjeuner  avec 
Washington,  il  lui  demanda  :  «  Pourquoi  donc  avez- 
vous  établi  une  seconde  Chambre  ?»  —  <  Et  vous, 
répondit  Washington,  pourquoi  venez-vous  de  verser 
votre  café  dans  celte  soucoupe  ?»  —  «  Pour  le  refroi; 
dir,  dit  Jeflferson.  »  —  c  Eh  bien,  reprit  son  illustre 
interlocuteur ,  c'est  pour  refroidir  Tardeur  de  la  pre- 
mière Chambre,  que  nous  avons  songé  à  en  avoir  une 
seconde.  » 

Hélas  !  Washington  ne  prévoyait  pas  de  quelle  ma- 
nière le  Sénat  des  États-Unis  remplirait  son  rôle 
de  réfrigérant;  il  ne  prévoyait  pas  que  le  procédé  du 
Sénat  des  États-Unis  pour  refroidir  l'ardeur  de  la 
première  Chambre  consisterait  à  voter  l'injuste 
guerre  du  Mexique  ;  qu'il  procéderait  par  la  spoliation 
à  Tagrandissement  du  domaine  de  l'esclavage;  que,  la 
conquêle  des  territoires  arrachés  au  Mexique  une 
fois  consommée,  il  laisserait  systématiquement  tom- 
ber sans  en  tenir  le  moindre  compte  l'acte  par  lequel 
la  Chambre  des  représentants  repoussait  Tintroduc- 
tion  de  l'esclavage  dans  les  territoires  conquis;  et 
que  tout  cela  serait  fait  au  mépris  de  l'opinion  publi- 
que, un  moment  égarée  par  une  fausse  appréciation 

88 


446  l'abolition  de  l'esclavage 

de  rutile,  mais  bientôt  ramenée  à  la  perception  du 
juste  par  la  généreuse  éloquence  des  Théodore  Parker 
et  des  Wendell  Phillips. 

Je  m'arrête  :  ces  lamentables  souvenirs  me  mène- 
raient trop  loin.  Qu'il  me  suffise  de  constater  que  le 
Sénat  des  États-Unis  fut  la  citadelle  des  esclavagistes, 
jusqu'au  moment  où  un  grand  nombre  de  sénateurs 
quittèrent  leur  poste  pour  se  joindre  aux  rebelles  et 
continuer,  Tépée  à  la  main,  la  guerre  que  leurs  votes 
avaient  déclarée  à  la  liberté  humaine. 

Car  tel  devait  être,  messieurs,  le  fruit  de  cette 
sagesse  trompeuse  au  nom  de  laquelle  la  République, 
en  Amérique,  avait  souffert  le  contact  de  l'esclavage. 
Jefferson  lui  aurait  épargné  ce  malheur,  si  on  l'eût 
écouté.  Mais  il  arriva  que  les  hommes  d*Etat  auxquels 
la  question  fut  posée  par  lui  firent  passer  la  considé- 
ration d*un  intérêt  transitoire  avant  celle  de  ce  grand 
intérêt  permanent,  la  justice.  Jefferson  échoua  donc 
dans  ses  efforts  pour  Témancipation  des  esclaves, 
faute  d*être  soutenu  par  des  hommes  aussi  sincères, 
aussi  honnêtes  que  lui^  aussi  pénétrés  que  lui  des 
maux  attachés  à  l'existence  de  l'esclavage,  mais 
moins  dominés  par  la  logique  de  leurs  principes.  Si 
bien  que,  pour  détruire  le  fléau  dont  il  les  conjurait 
de  préserver  la  République  naissante,  il  a  fallu  plus 
tard  une  guerre  qui  a  inondé  de  sang  le  Nouveau- 
MondCi  et  où  la  fortune  des  États-Unis  a  été  au  mo- 
ment de  sombrer. 


l'abolition  de  l'esclavage  447 

Oui»  messieurs',  oui;  s'il  est  une  vérité  qui  ressorte 
de  l'histoire  de  l'esclavage,  c'est  que  la  justice  est  la 
même  chose  que  Futilité,  pour  peu  que  Ton  considère 
l'utilité^  non  pas  dans  sa  signlQcation  restreinte,  non 
pas  dans  son  application  à  tel  ou  tel  individu,  à  toile 
ou  telle  classe,  même  à  tel  ou  tel  peuple,  mais  dans 
son  acception  la  plus  haute,  dans  son  caractère  d'uni- 
versalité et  de  permanence,  dans  son  application  au 
genre  humain. 


DE  LA  PERMANENCE  DES  ASSEMBLÉES 


RÉPONSE  A  M.  BUFFET 


8  juillet  1875. 

Quel  désarroi  intellectuel  que  celui  dont  nous  avons 
le  spectacle  sous  les  yeux  !  Qui  jamais  se  serait  ima- 
giné, il  y  a  trois  ou  quatre  ans,  qu'un  moment  vien- 
drait où  la  logique  serait  bafouée^  où  l'évidence 
même  serait  raillée,  où  les  mots  prendraient  la  place 
des  choses,  où  la  confusion  serait  la  conciliation,  où 
les  partis  ne  se  reconnaîtraient  plus  à  leurs  drapeaux, 
où  Ids  principesseraient  une  gêne,  et  seraient  dénoncés 
comme  un  anachronisme,  où  l'on  mettrait  je  ne  sais 
quelle  sincérité  tragique  à  être  trompé  et  à  se  tromper, 
où  Ton  s'efforcerait  3e  croire  que  c'est  faire  acte  de 
sagesse  que  de  jeter  à  la  mer,  avant  de  s'embarquer, 

3S. 


450  DE  LA   PERMANENCE   DES   ASSEMBLEES 

cartes  maritimes  et  boussole.  Oui,  tout  cela  est 
étrange^  et  ce  n'est  pas  un  des  traits  les  moins  carac- 
téristiques du  désarroi  dont  je  viens  de  parler  que  le 
triomphe  récemment  décerné  à  M.  Buflfet  par  des 
hommes  qui  veulent  tout  ce  dont  M.  Buffet  ne  veut 
pas,  et  qui  ne  veulent  nen  de  ce  qu'il  veut. 

Il  s'agissait  de  savoir  si  Ton  sauverait  du  naufrage 
des  institutions  républicaines  ce  principe  de  la  per- 
manence des  assemblées  inscrit  dans  toutes  celles  de 
nos  constitutions  que  le  génie  de  la  liberté  a  quelque 
peu  marquées  de  son  empreinte  :  Constitution  de  1791, 
Constitution  de  1793,  Constitution  de  Tan  ITI,  Consti- 
tution de  1848, — ce  principe  que  l'Assemblée  actuelle  se 
trouve  avoir  elle-même  consacré  par  cinq  résolutions 
successives  et  qui  se  trouve  avoir  été  appliqué  sans 
interruption  depuis  qu'elle  siège  ;  il  s'agissait  de  savoir 
si,  pendant  sept  mois  sur  douze,  le  pouvoir  exécutif, 
libre  de  tout  contrôle,  pourrait  agir  à  sa  guise,  chan- 
ger ses  ministres  à  volonté,  se  jouer  de  l'opinion  pu- 
blique ou  lui  imposer  silence,  se  frayer  un  chemin 
vers  la  dictature,  compromettre  la  France  vis  à  vis 
de  l'étranger  par  des  négociations  mal  inspirées  ou 
mal  conduites  ;  il  s'agissait  de  savoir  si,  pendant  sept 
mois  sur  douze,  la  souveraineté  du  peuple  s'endormi- 
rait au  risque  de  se  réveiller  enchaînée.  Il  y  allait 
d'un  intérêt  suprême.  La  Constitution  Wallon  ayant 
confié  au  pouvoir  exécutif  des  attributions  exorbitan- 
tes, la  Constitution  Wallon  ayant  fait  d'un  président 


DE   LA  PERMANENCE   DES   ASSEMBLÉES  451 

(le  république  un  monarque  moins  Thérédité,  au 
moins  était-il  indispensable  que  l'action  du  contrôle 
parlementaire  ne  fût,  à  aucun  moment  donné,  sus- 
pendue.  Car  où  le  contrôle  finit,  le  despotisme  est 
bien  près  de  commencer. 

De  là,  l'amendement  présenté  par  M.  Marcou  et 
par  lui  soutenu  avec  beaucoup  de  force  et  d'éléva- 
tion. 

Bh  bien,  qu'est-il  arrivé  ?  Il  est  arrivé,  hélas  !  que 
c'est  au  contradicteur  de  M.  Marcou  que  T Assemblée 
presque  tout  entière  a  donné  gain  de  cause  —  ce 
contradicteur  étant...  M.  Buflfet. 

Serait-ce  que  M.  Buffet  a  soudain  allumé  un  grand 
flambeau  dans  la  nuit  que,  nous  autres  républicains, 
nous  avions  pris  jusqu'à  présent  pour  le  jour  ?  C'est, 
paraît-il,  l'avis  du  journal  des  Débats^  c'est  Tavis  de 
cette  portion  de  la  presse  qui  voit  la  République  dans 
une  constitutionaite  et  appliquée  par  des  royalistes. 

Un  instant  d'examen,  s'il  vous  plaît. 

Pour  établir  que  les  assemblées,  lor^^qu'il  y  en  a 
deux,  ne  sauraient  3'ajourner  elles-mêmes  et  que  le 
droit  de  les  ajourner  doit  appartenir  au  pouvoir 
exécutif,  M.  Buftet  s'est  fondé  sur  ce  qu'il  était  indis- 
pensable qu'il  y  eût  un  pouvoir  chargé  de  coordonner 
^eur  action,  dans  le  cas  où  elles  ne  s'accorderaient 
pas  sur  l'opportunité  de  leur  ajournement  et  sur  sa 
durée. 

Admirez  la  puissance  de  ce  raisonnement  !  De  ce 


452         DE   LA   PERMANENCE   DES   ASSEMBLÉES 

qu'il  peut  devenir  indispensable  qu'il  y  ait  un  moyen 
de  coordonner  l'action  des  deux  chambres,  dans  lecu^ 
où  elles  ne  s^ accorderaient  pas,  M.  Buffet  conclut  que 
le  pouvoir  exécutif  doit  avoir  le  droit  de  les  ajourner, 
toujours,  invariablement,  selon  son  bon  plaisir,  et 
même  dans  le  cas  où  elles  s'accorderaient  ! 

Il  cite  l'exemple  des  Etats-Unis.  Mais  c'est  cet 
exemple  qui  le  condamne.  Car  la  section  3  du  chapi- 
tre 2  de  la  Constitution  des  États-Unis  porte,  ainsi 
qu'il  le  rappelle  sans  paraître  se  douter  ^ue  la  cita- 
tion se  retourne  contre  lui  :  c  En  cas  de  dissentiment 
entre  les  deux  chambres  sur  le  tetnps  de  leur  ajourne 
ment,  le  Président  peut  les  ajourner  à  telle  époque  qui 
lui  paraîtra  convenable.  » 

C'est  donc  par  exception,  en  vue  d'une  certaine 
éventualité  à  prévoir,  mais  en  vue  de  cette  éventualité 
seulement,  que  la  Constitution  des  États-Unis  con- 
fère au  Président  la  faculté  que  M.  Buffet  réclame, 
lui,  comme  un  droit  fixe,  permanent,  absolu,  pour  le 
pouvoir  émané  de  la  Constitution  Wallon. 

Lorsque,  ù  propos  du  droit  refusé  aux  Charabr<;3  de 
se  convoiuer  elles-mêmes,  M.  Buflfet  a  demandé 
M.  Marcou  :  «  A.vez-vou3  oublié  qu'il  y  a  deux  Cham- 
bres ?  »  M.  Marcou  aurait  pu  lui  répondre  :  «  Non, 
Monsieur,  je  ne  l'ai  pas  oublié,  et  c'est  ce  que  vous 
sauriez  si  vous  aviez  pris  la  peine  de  lire  Tamende- 
mcut  que  vous  prenez  la  peine  de  discuter.  »  V^âci  en 
effet  les  terniieà  de  cet  amendement  :  k  t^endant  la 


DE  LA  PERMANENCE  DES  ASSEMBLÉES         453 

durée  des  prorogations,  une  commission  composée  des 
membres  des  deux  bureaux,  de  douze  sénateurs  et  de 
douze  députés  nommés  au  scrutin  secret  aura  le  droit 
de  convoquer  les  deux  assemblées  en  cas  d'urgence.  » 
Qu'y  aurait-il  eu  là  d'impraticable  ?  Il  faut  croire 
que  M.  Buffet  aurait  été  fort  embarrassé  de  le  dire 
puisqu'il  ne  Ta  pas  dit,  se  bornant  à  affirmer  que  le 
système  de  la  permanence  était  en  contradiction  for- 
melle avec  la  Constitution  du  25  février,  dont  l'ar- 
ticle 5  donne  au  président  le  droit  de  dissoudre  la 
Chambre  des  députés  et  de  différer^  pendant  trois  mois, 
la  convocation  des  électeurs . 

En  d'autres  termes  : 

La  Constitution  du  25  février  a  entamé  le  principe 

de  la  permanence  :  donc  il  faut  lui  porter  le  coup 

mortel . 

La  Constitution  du  25  février  a  décidé  que,  pendant 
trois  mois,  le  président  ne  relèverait  que  de  lui-même  : 
donc  il  faut  lui  accorder  pendant  tept  mois  ce  privi- 
lège. 

La  Constitution  du  25  février  est  monarchique  : 
donc,  il  faut  la  monarchiser  encore  davantaore. 

A  la  bonne  heure  !  voilà  qui  est  logique.  Mais  ce 
qui  ne  Test  pas,  c'est  que  de  pareilles  dôiuctions  aient 
rapprobation  et  entraînent  le  vote  d'hommes  à  qui  la 
République  est  chère. 

Et  maintenant,  que  dire  de  cette  ttçon  dégagée  de 
nous  rassurer  sur  l'avenir  :  «  Dans  l'examen  des  di?- 


454         DE  LA  PERMANENCE  DES  ASSEMBLÉES 

positions  constitutionnelles,  jo  fais  abstraction  com- 
plète de  révetitualité  d'un  coup  d'Etat...,  parce  que, 
dans  ma  conviction  profonde,  il  n*y  a  aucune  disposa 
tion  constitutionnalle  qui  puisse  préserver  d'un  coup 
d'Etat  V  » 

Ainsi,  nous  sommes  avertis!  Que  la  constitution 
soit  bonne  ou  mauvaise,  ré.mbliciine  ou  monarchique; 
qu'elle  stipule  des  garanties  en  faveur  de  la  liberté, 
ou  qu'elle  consacre  en  faveur  du  despotisme  le  système 
du  laissez  faire ^  laissez  pass€7\  c'est  tout  un  !  Mais 
alors,  demanderai-je  à  M.  Buffet,  pourquoi  ce  luxe 
inutile  :  une  constitution  ? 

Oh  !  je  reconnais  que  si  Ton  commence  par  rendre 
le  pouvoir  exécutif  tout  à  fait  indépendant  du  pou- 
voir législatif,  que  si  on  l'arme  d'avance  pour  le  com- 
bat et  qu'on  l'arme  de  toutes  pièces,  il  importera  peu, 
cela  fait,  qu'on  so  précautionne  contre  lui.  Je  recon- 
nais que  l'essentiel  n'est  pas  de  placer  le  pouvoir  sous 
le  coup  d'une  répression  formidable,  mais  de  lui  créer 
une  situation  qui  dispense  de  la  nécessité  de  le  répri- 
mer. L'erreur  des  législateurs  de  1818  fut  précisément 
do  n'avoir  imaginé  une  foule  d'entraves  au  pouvoir  de 
Louis  Bonaparte  qu'après  l'avoir  rendu  assez  fort  pour 
s'en  jouer.  Mais  M.  Buffet  ignore -t- il  que  les  toiles 
d'araignée,  à  travers  lesquelles  les  moucherons  pas- 
sent en  les  brisant,  arrêtent  les  mouches  au  passage? 
Et  n'est-ce  pas  se  moquer  que  de  faire  d'abord  du 
Président  de  la  République  un  énorme  moucheron  et 


DE  LA  PERMANENCE  DES  ASSEMBLEES        455 

de  nous  venir  dire  ensuite  :  Qu'importe  votre  consti- 
tution ?  C*est  une  toile  d'araignée. 

La  vérité  est  que,  souvent,  les  constitutions  ne  pé- 
rissent  que  par  leur  faute.  Celle  de  l'an  III  nous  en 
fournit  une  preuve  mémorable.  En  divisant  le  corps 
législatif  en  deux  Conseils,  elle  avait  introduit  dans  le 
jeu  des  pouvoirs  publics  un  élément  d'antagonisme 
favorable  à  des  tentatives  d'usurpation,  rien  ne  con- 
duisant plus  sûrement  au  despotisme  que  l'anarchie. 
Eh  bien,  quoique  les  auteurs  de  la  Constitution  de 
l'anlllse  fussent  appliqués  à  donner  aux  deux  Conseils 
la  même  origine  ;  quoiqu'ils  eussent  pris  soin  d'en- 
lever au  Conseil  des  Anciens  la  dangereuse  tentation 
d'entrer  en  rivalité  avec  le  Conseil  des  Cinq-Cents 
pour  rinitiative  et  le  vote  des  lois;  quoiqu'ils  n'eussent 
appelé  l'un  des  Conseils  qu'à  donner  ou  à  refuser  sa 
sanction  aux  résolutions  de  l'autre,  la  divergence 
des  vues  éclata  bientôt.  Et  de  quelle  façon?  Boissy 
d'Anglas  avait  dit:  «  Le  Conseil  des  Cinq-Cents  sera 
Vimagination  de  la  République  ;  le  Conseil  des  Anciens 
en  sera  la  raison,  »  Or,  ce  fut  en  s'appuyant  sur  la 
raison  de  la  République  pour  en  calmer  l'imagination 
que  Bonaparte  égorgea  la  République.  La  dissolution 
du  Conseil  des  Cinq-Cents  fut,  grâce  à  la  complicité 
du  Conseil  des  Anciens,  affaire  de  grenadiers,  et  Dau- 
nou  apprit  jusqu'à  quel  point  il  avait  été  mauvais 
prophète  lorsqu'il  s'était  écrié  :  «  Le  Conseil  des  an- 
ciens saura  défendre  là  constitution  contre  l'amottr 


456         DE  LA  PERMANENCE  DES  ASSEMBLÉES 

des  innovations.  •  L'innovation  que  Daonou  n  avait 
pas  prévue  fut  le  Césarisme. 

En  eût-il  été  de  la  sorte,  si  la  Constitution  de  Tan  III 
n'avait  pas  elle-même  rendu  possible  et  tàcilQ  le  crime 
d'Etat  qui  la  tua  ? 

Vantez  tant  qu'il  vous  plaira  Texcellence  de  la 
garantie  qui  consiste  à  donner  au  pays  un  gouverne- 
ment qui  réponde  à  ses  instincts,  à  ses  besoins,  à  ses 
intérêts,  je  n'y  contredirai  certes  point.  Mais  qui 
tranchera  la  question  de  savoir  quel  est  le  gouverne- 
ment qui  satisfait  à  ces  conditions  ?  Od  est  le  juge? 
Est-ce  vous?  Non.  Est*ce  nous?  Non.  C'est  le  pays. 
Qui  a  demandé  qu'on  le  consultât?  Nous.  Qui  s'y  est 
refusé  ?  Vous. 


H 


LA  SEANCE  DU  15  JUILLET  1875 


Publié  le  19  juiUet  1875 


Quelle  séance  que  celle  du  15  juillet  !  Comme  elle  a 
bien  montré  ce  que  valent  et  ce  que  durent  les  al- 
liances formées  en  dehors  de  toute  communauté  de 
principes,  de  toute  convergence  d'aspiration!  Quel 
coup  terrible  et  décisif  a  été  porté  à  la  politique  des 
concessions  à  outrance  ! 

C'était  l'horreur  du  bonapartisme  qui,  dans  l'As- 
semblée, avait  conduit  le  parti  républicain  à  vouloir 
en  finir  coûte  que  coûte  avec  le  provisoire,  à  vouloir, 
sans  plus  de  délai,  fonder  un  gouvernement,  et  le 
fonder  à  tout  prix,  —  même  au  prix  du  pouvoir  cons- 
tituant reconnu  à  cette  Assemblée  à  laquelle  on  l'a- 
vait tant  de  fois,  et  si  formellement,  et  si  solennelle- 
ment dénié;  même  au  prix  de  la  souveraineté  natio- 

39 


458  LA   SÉANCE   DU    15  JUILLET    1875 

nale  ainsi  voilée;  même  au  prix  de  cette  force  morale 
qu'un  grand  parti  tire  de  son  invariable  adhérence  à 
ce  qui  constitue  le  fond  de  sa  doctrine  et  la  teneur  de 
ses  déclarations.  [ 

C'était  sous  la  pression  des  alarmes  excitées  par  les 
manœuvres  du  bonapartisme,  par  son  audâce  crois< 
santé,  par  ses  appels  à  un  coup  d*£tat,  que  des  répu- 
blicains, très  convaincuo  cependant  et  très  énergiques, 
s'étaient  résignes  à  faire  faire  par  des  royalistes  une 
République  qui^  sortant  de  pareilles  mains,  ne  pou- 
vait être  qu'une  monarchie  déguisée^  et  mal  déguisée. 

C'était  dans  le  patriotique  espoir  d'arracher  aux 
agitations  entretenues  par  les  espérances  factieuses 
d'un  prétendant  impérial  la  France  aflfamée  de  repos, 
que  ces  mêmes  républicains  avaient  voté  la  Constitu- 
tion du  25  février  à  la  hâte,  sans  discussion,  le  cœur 
ému  mais  les  yeux  fermés. 

Eh  bien,  dans  la  séance  du  15  juillet^  au  jour  mar* 
que  pour  l'exécution  du  parti  de  l'Empire,  que  s'est*- 
il  passé  ? 

Après  un  discours  de  M.  Rouher,  —  vrai  prodige 
d'arrogance  et  d'audace;  après  une  écrasante  réplique 
de  M.  Savary,  on  a  vu  le  vice-président  du  conseil 
épouser  la  cause  des  bonapartistes,  leur  deviander 
presque  pardon  de  ce  que  le  préfet  de  police  a  ràit  osé 
contre  eux^  s'associer  à  leurs  sentiments  di»  regret, 
se  vanter  d'avoir  couvert  d'une  protection  per  distante 
ceux  d'entre  eux  qui  remplissent  des  fonctiooi  »  pabli'^ 


LA   SEANCE   DU    15  JUILLET    1875  459 

ques;  puis,  pour  combler  la  mesure,  reprendre  le 
thème  calomnieux  du  duc  de  Broglie,  et  revenir, 
contre  le  parti  républicain,  à  la  théorie  des  gouver- 
nements de  combat. 

On  croit  rêver  quand  on  se  rappelle  Pardeur  qu'au 
mois  de  mars  1875  les  trois  gauches  mirent  à  nom- 
mer M.  Buffet  président  de  TAsseniblée,  et  la  joie  que 
leur  causa  la  nouvelle  qu'il  consentait  enfin  à  être 
ministre  I 

Mais,  si  tragiques  et  si  instructives  que  soient  les 
déclarations  faites  par  M.  Buffet  dans  la  séance  du 
15  juillet,  elles  ne  sont  pas  ce  que  cette  séance  triste- 
ment mémorable,  oflfre  de  plus  instructif  et  de  plus 
tragique. 

Provoqué  par  le  vice-président  du  conseil,  le  parti 
républicain  pouvait-il  prendre  son  mal  en  patience? 
Pouvail-il  souffrir  en  silence  qu'on  détournât  des  bo- 
napartistes, pour  la  diriger  injustement  contre  lui, 
l'accusation  sûr  laquelle  l'Assemblée  avait  à  se  pro- 
noncer ? 

Et,  d'un  autre  côté,  si  une  voix  républicaine  s'éle- 
vait pour  répondre  à  Tattaque,  pour  confondre  le  mi- 
nistre qui,  d'une  façon  si  étrange,  intervertissait  les 
rôles,  pour  mettre  à  la  raison  l'accusateur  qui,  à  ce 
point,  se  trompait  d'accusés,  était-il  bien  sûr  qu'une 
grande  crise  n'éclaterait  pas  ;  que  la  majorité  consti- 
tutionnelle du  25  février  ne  tomberait  pas  en  pous- 
sière ;  que  les  résultats  de  la  politique  de  compromis 


460      LA  SÉANCE  DU  15  JUILLET  1875 

ne  seraient  pas  perdus,  et  que,  par  cela  même,  cette 
politique  qu'on  avait  poursuivie  avec  tant  de  fougue 
et  au  prix  de  tant  de  sacrifices,  ne  se  trouverait  pas 
condamnée  ? 

Pour  moi,  je  félicite  hautement  M.  Gambetta  de 
n'avoir  pas  hésité  devant  cettt  alternative  ;  je  le  féli- 
cite hautement  d'avoir  fait  passer  avant  la  craiate  de 
défaire  son  œuvre  —  déjà  bien  menacée,  du  reste  — 
le  devoir  de  venger  la  conscience  publique  outragée. 

Mais,  ce  qui  est  certain,  c'est  que  la  situation  par- 
lementaire, née  du  vote  des  lois  constitutionnelles,  a 
subi,  dans  la  séance  du  15  juillet,  une  modification 
profonde  ;  c'est  que  la  résurrection  dMne  majorité  de 
droite  est  devenue  tout  au  moins  probable;  c'est  qu'il 
y  a  quelque  chose  de  sinistre  dans  le  vote  de  con- 
fiance accordé  au  ministère,  par  444  voix,  après  des 
déclarations  si  favorables  au  parti  bonapartiste  et  »i 
hostiles  au  parti  républicain. 

Que  reste-t-il  donc  de  la  politique  qui  a  conduit  au 
vote  des  lois  constitutionnelles?  11  reste  un  gouverne- 
ment protecteur  de  Tempire,  unemajorité  menaçante, 
rétat  de  siège  maintenu,  l'arbitraire  encouragé,  la 
mainmorte  rétablie,  le  cléricalisme  triomphant,  la 
dissolution  retardée,  et  enfin  une  constitution  dans 
laquelle  la  République  est  chargée  de  liens  que  la  pro- 
chaine Assemblée  sera  impuissante  à  dénouer. 

Donc,  pas  d'illusions  !  le  mal  est  grand. 

Mais  loin  de  moi  la  pensée  qu'il  soit  sans  remède . 


LA   SÉANCE   DU    1^   JUILLET    1875  461 

Si  Ton  s'attachait  un  peu  moins  à  suivre  les  indica- 
tions de  ce  qu'on  nomme  l'esprit  politique,  et  beau- 
coup plus  à  réveiller  la  conscience  publique  endormie, 
aurait-on  longtemps  à  signaler  des  faits  semblables  à 
ceux  qui,  chaque  jour,  se  passent  sous  nos  yeux? 

On  se  souvient  de  l'amendement  présenté  par 
M.  Marcou,  dans  la  séance  du  7  juillet  dernier.  Il  s'a- 
gissait de  savoir  si  l'on  sauverait  du  naufrage  des 
institutions  républicaines  le  principe  de  la  perma- 
nence des  assemblées;  si,  pendant  sept  mois  sur 
douze,  le  pouvoir  exécutif,  libre  de  tout  contrôle,  au- 
rait la  faculté  d'agir  à  sa  guise,  de  changer  ses  minis- 
tres à  volonté,  de  braver  l'opinion  publique  ou  de  lui 
imposer  silence,  de  se  frayer  un  chemin  vers  la  dicta- 
ture, de  compromettre  la  France  vis  à  vis  de  l'étran- 
ger par  des  négociations  mal  inspirées  ou  mal  con- 
duites; si,  pendant  sept  mois  sur  douze,  l'action  de  la 
souveraineté  du  peuple  serait  suspendue.  Soutenu  par 
M.  Marcou  avec  beaucoup  de  force  et  d'élévation,  le 
principe  de  la  permanence  des  assemblées  fut  com- 
battu  vivement  par  *M.  Buffet.  Or,  telle  était  la  fata- 
lité de  la  situation  créée  par  le  système  des  conces- 
sions à  outrance,  tel  était  le  trouble  jeté  par  cette 
situation  dans  les  plus  fermes  esprits,  dans  les  âmes 
les  plus  sincères,  qu'à  l'exception  d'une  cinquantaine 
de  républicains,  dont  vingt-trois  votèrent  l'amende- 
ment de  M.  Marcou  et  dont  les  autres  s'abstinrent, 
tous  les  membres  de  la  g  uche  prirent  parti  pour 

39» 


4(52      LA  SÉANCE  DU  15  JUILLET  1875 

M.  Buffet,  c'est-à-dire  contre  le  principe  de  la  souve- 
raineté du  peuple  I 

Un  spectacle  plus  extraordinaire  encore  est  celui  de 
MM.  Savary  et  Rouher  violemment  opposés  Tun  à 
Tautre  dans  le  débat  du  15  juillet  et  rapprochés  par 
le  vote  de  confiance  qui  le  termina  ! 

Ce  sont  là  de  tristes  symptômes.  Il  faut  revenir  à 
une  disposition  d'esprit  plus  saine»  à  une  conduite 
plus  virile.  La  première  condition  pour  que  la  Répu- 
blique existe,  c'est  que  les  mœurs  soient  républi- 
caines. 

La  République  triomphera,  parce  que,  de  nos  jours 
et  en  France,  elle  est  une  phase  inévitable  de  Pesprit 
humain;  mais  elle  ne  triomphera  que  lorsque  les  mots 
répondront  aux  idées  et  qu'on  appellera  République... 
la  République,  que  lorsqu'il  y  aura  conciliation  sans 
confusion,  que  lorsque  la  prudence  ne  consistera  pas 
à  craindre  de  déployer  son  drapeau  et  la  sagesse  à 
s'embarquer  sans  boussole,  que  lorsque,  les  principes 
cessant  de  paraître  une  gêne  et  d'être  regarc'és 
comme  un  anachronisme,  on  les  préférera  aux  expé- 
dients, et  qu'on  refusera  résolument  de  sacrifier  ce 
qui  dure  à  ce  qui  passe. 


i. 


LA  CONSTITUTION  DU  25  FEVRIER  1875- 


Septembre  1875. 

Mes  chers  concitoyens, 

Appelé  par  plusieurs  d'entre  vous  à  visiter  Valence, 
comme  je  l'avais  été  par  beaucoup  de  nos  coreligion- 
naires politiques  à  visiter  Marseille,  Bordeaux,  Cette, 
Nîmes,  Limoges,  je  me  serais  rendu  avec  empresse- 
ment à  votre  appel  si  d'impérieux  devoirs  de  famille 
ne  m'avaient  retenu  à  Paris. 

Je  ne  puis  donc  que  vous  écrire  ce  que  je  vous  aurais 
dit,  heureux  si  mes  sentiments  rencontrent  les  vôtres, 
dans  une  question  où  j'ai  eu  le  regret  de  n'être  pas 
d'accord  avec  des  hommes  que  j'estime  et  que  j'aime. 

C'est  une  bien  étrange  histoire  que  celle  de  la  Cons- 
titution du  2E  février  1875. 


464      LA   CONSTITUTION  DU    25   FÉVRIEa    1875 

Voici,  en  eôet,  quelques-uns  des  problèmes  qu'elle 
donne  à  résoudre  : 

Si  c'est  bien  réellement  la  République  qui  a  été 
fondée  le  25  février,  comment  se  fait-il  que  cette 
œuvre  ait  été  celle  d'une  Chambre  essentiellement  et 
notoirement  monarchique. 

Par  quel  singulier  intervertissement  des  rôles  la 
République  a-t-elle  eu  pour  principaux  fondateurs  en 
France  des  hommes  qui,  à  quelques  jours  de  là,  vo- 
taient la  mainmise  du  clergé  sur  Tesprit  des  généra- 
tions à  venir,  votaient  la  résurrection  delà  mainmorte 
et  contribuaient  de  la  sorte  à  nous  faire  reculer  d'un 
siècle  ? 

Comment  expliquer  que  l'homme  d'affaires  de  la 
maison  d'Orléans,  M.  Bocher,  ait  uni  son  vote,  le  25 
février,  à  celui  deM.  Jules  Favre,  lui  qui,  le  12  février 
précédent,  fulminait  contre  la  République,  en  réponse 
à  M.  Jules  Favre,  le  plus  violent  des  réquisitoires? 

D'où  vient  que  la  Constitution  du  25  février  a  été 
votée  non  seulement  par  les  néo -républicains  du  cen- 
tre gauche,  mais  par  les  royalistes  du  centre  droit  et 
M.  le  duc  de  Broglie  ? 

Et  pourquoi  Ta-t-elle  été  sans  le  concours  de  répu- 
blicains aussi  éprouvés  que  MM.  Barodet,  Mai  tin 
Bernard,  Louis  Blanc,  Daumas,  Escarguel,  Jules 
Grévy,  Jouin,  Madier-Monijau,  Marcou,  Ordinaire, 
Peyrat,  Rathier  et  le  grand  citoyen  dont  la  Franco  a 
eu  depuis  à  porter  le  deuil  :  Ëilgar  Quinet  ? 


LA  CONSTITDTION   DU  25   FEVRIER   1875       465 

Aces  interrogations,  c'est  la  Constitution  du  25 
février  elle-même  qui  va  répondre,  Constitution  à 
laquelle  notre  obéissance  est  due,  mais  dont  il  n'est 
pas  interdit  à  notre  raison  d'étudier  le  caractère. 
Ouvrons-la,  et  cherchons-y  la  République.  Où  l'y  trou- 
vons-nous ? 

Est-ce  dans  l'article  1*'  de  la  loi  relative  à  Vorgani-^ 
sation  des  pouvoirs  publics  qni^  à  une  Chambre  des 
députés  nommée  par  le  suffrage  universel,  oppose  un 
Sénat  issu  de  combinaisons  singulières  avec  lesquelles 
le  suffrage  universel  n'a  rien  à  voir. 

Est-ce  dans  l'article  2  qui,  en  ce  qui  touche  la  dé 
signation  du  chef  de  l'État»  tient  pendant  sept  ans 
inaciive  et  suspendue  la  souveraineté  du  peuple,  et 
proclame  le  président  de  la  République  indéfiniment 
rééligible,  comme  pour  mieux  le  faire  ressembler  à 
un  roi,  sous  le  rapport  de  la  durée  ? 

Est-ce  dans  Tarticle  3,  qui  donne  au  chef  de  l'État 
toutes  les  prérogativ^es  royales  :  nomination  aux  em- 
plois civils  et  militaires,  disposition  de  la  force  armée, 
droit  de  grâce,  et  jusqu'à  l'initiative  des  lois,  que  la 
Constitution  monarchique  de  1791  avait  refusée  à 
Louis  XVI  ? 

Est-ce  dans  l'article  4,  qui  ajoute  à  ces  prérogatives 
la  nomination  des  conseillers  d'État  en  service  ordi- 
naire ? 

Est-ce  dans  l'article  5,  qui  confère  au  chef  du  pou- 
voir exécutif  le  droit,  si  essentiellement  monarchique. 


466       LA   CONSTITUTION   DU  25   FEVRIER    1875 

de  dissoudre,  sur  Tavis  conforme  du  Sénat,  la  Cham- 
bre des  représentants  du  peuple  ? 

Est-ce  dans  l'article  6,  qui  le  proclame  inviolable, 
sauf  le  cas  de  haute  trahison, —  absolument  comme  ^ 
un  roi  ? 

Est-ce  dans  l'article  7  qui,  en  cas  de  vacance  par 
décès,  fait  dépendre  l'élection  du  nouveau  président 
de  raccord  d'une  Assemblée  nommée  par  le  suffrage 
universel  avec  une  Assemblée  qui  n'en  émane  point? 

Est-ce  dans  l'article  S,  qui  fait  dépendre  du  même 
accord  la  révision  des  lois  constitutionnelles,  et  qui 
enlève  au  peuple  le  droit  de  les  faire  réviser  conformé- 
ment à  sa  volonté  par  une  Assemblée  nommée  dans 
ce  but,  —  droit  que  lui  avait  si  expressément  réservé 
la  Constitution  de  1848  ? 

Est-ce  dans  l'article  9,  qui  frappant  en  quelque  sorte 
d'indignité  politique  la  grande  ville  républicaine, 
Paris,  fixe  le  siège  du  pouvoir  exécutif  et  des  deux 
Chambres  à  Versailles,  la  ville  du  grand  rot   Louis 

xnr? 

Que  si,  de  la  loi  relative  à  Vorgantsation  des  pou- 
voirs publics  nous  passons  à  la  loi  sur  V  organisation  du 
Sénat ^  réussirons-nous  mieux  à  y  découvrir  la  Répu- 
blique ?  Est-elle  dans  la  clause  qui  soustrait  à  Taction 
de  la  souveraineté  du  peuple  la  désignation  de  75  sé- 
nateurs auxquels  ebt  conféré  le  privilège  de  l'inarao-? 
vibilité  ?  ou  bien  dans  celle  qui,  pour  la  nomination 
des  autres,  attribue  au  vote  de  cent  électeurs  le  inéme 


LA   CONSTITUTION   DU   25  FÉVRIER    IS'ÏS       461^ 

pouvoir  qu'au  vote  de  cent  mille  ?  ou  bien  dans  celle 
qui  donne  à  TAssemblée  du  suffrage  restreint  le  droit 
de  contribuer  à  dissoudre  l'Assemblée  du  suffrage 
universel  ? 

Est-ce  enfin  la  République  qu'organise  cette  loi 
complémentaire  sur  les  rapports  des  pouvoirs  publics , 
qui,  renversant  Tordre  naturel  des  choses,  subordon- 
nant la  tête  au  bras,  soumettant  le  pouvoir  législatif 
au  pouvoir  exécutif,  c'est-à-dire  le  pouvoir  chargé  de 
formuler  en  lois  la  volonté  du  peuple  au  pouvoir  qui 
ne  doit  être  que  le  serviteur  de  cette  volonté  souve- 
veraine,  confère  au  président  de  la  République 
des  attributions  telles  qu'aucun  roi  n'en  pourrait  dé- 
sirer de  plus  considérables  :  droit  de  convoquer  extra- 
ordinairement  l'Absemblée  des  élus  de  la  nation  ajouté 
au  droit  delà  dissoudre,  droit  de  prononcer  la  clôture 
de  ses  travaux,  droit  de  l'ajourner  jusqu'à  deux  fois 
dans  la  même  session»  droit  de  gouverner  en  dehors 
et  au-dessus  de  tout  contrôle  pendant  sept  mois  sur 
douze  ? 

Ah  !  si  jamais  il  arrivait  que  les  monarchistes  vis- 
sent jour  à  appeler  un  roi,  ils  n'auraient  qu'un  mot  à 
effacer  dans  la  Constitution,  rien  qu'un  mot,  et  ils 
pourraient  crier  à  leur  maître  :  «Venez!  tout  a  été 
organisé  d'avance;  la  monarchie  n'est  pas  à  faire, 
elle  est  faite  !  » 

Mais  là  n'est  pas  le  danger  sérieux  :  ce  qui  est  à 
craindre,  c'est  que  la  République  de  nom  ne  serve  à 


468      LA  CONSTITUTION   DU  25  FÉVRIER    1875 

écarter  la  République  de  £eiit  ;  c'est  que  Tapparence 
ne  se  substitue  à  la  réalité  ;  c^est  que  le  mot  ne  soit 
employé  à  la  confiscation  de  la  chose.  Elle  est  si  mal- 
faisante la  puissance  des  mots  mal  définis  ou  mal 
compris  1 

Et  par  exemple.  Il  y  a  des  hommes  qui  ont  passé 
leur  vie  entière  à  annoncer  la  République,  qui  l'ont 
préchée  sans  relâche,  qui  ont  subi  pour  elle  l'exil,  la 
persécution»  la  calomnie,  qui  n'ont  pas  eu  un  batte- 
ment de  cœur,  pas  une  pensée,  pas  une  angoisse  qui 
ne  se  rapportassent  à  son  triomphe  ;  mais  on  s'arme 
contre  eux  d'un  motj  on  les  appelle  radicauœ,  et  dès 
lors  pourquoi  les  regarderait-on  comme  républi- 
cains? 

Voici,  au  contraire,  des  hommes  qui  n*ont  jamais 
cru  à  la  République,  qui  l'ont  combattue  incessam- 
ment, qui  l'ont  bafouée,  qui  hier  encore  la  décla- 
raient impossible,  et  qui  ne  se  sont  ralliés  à  elle  qu^à- 
près  s'être  aperçus  que  rien  n'était  possible  aujour- 
d'hui en  dehors  d'elle  ;  mais  ils  s'arment  d'un  mot^ 
ils  s'appellent  conservateurs ^  et  dès  lors  quoi  de  plus 
évident  ?  ce  sont  eux  qui  sont  les  républicains  ! 

De  là  cette  conséquence  que  c'est  à  eux  que  reve- 
nait naturellement  rhonneurde  fonder  la  République  ; 
qu'elle  ne  pouvait  être  convenablement  organisée  que 
par  eux,  et  qu'à  eux  il  appartient  de  la  gouverner. 

Quelque  temps  avant  sa  mort,  dans  un  écrit  d'une 
remarquable  candeur,  M.  Vitet  recommandait  aux 


LA  CONSTITUTION  DJ  25   FÉVRIER    1875       469 

royalistes  de  toute  nuance,  dès  qu'empêcher  la  Répu- 
blique n'était  pas  en  leur  pouvoir,  de  s'entendre  pour 
se  €  l'approprier  » .  Ce  conseil  a  été  entendu  par  les 
classes  dirigeantes.  C'est  ce  qui  explique  pourquoi 
M.  de  Broglie  se  rallie  à  une  Constitution  qu'Edgar 
Quinet  refusa  de  voter  ! 

Car  il  était,  lui  aussi,  du  parti  des  «intransigeants», 
ce  grand  et  noble  esprit  ;  et  puisque  je  viens  de  pro- 
noncer un  mot  qui  a  fourni  matière  à  tant  de  fausses 
interprétations,  laissez-moi  vous  dire,  mes  chers  cou- 
citoyens,  que  notre  «  intransigeance  »  a  tout  simple* 
ment  consisté  à  suivre  la  politique  adoptée  dès  l'ori- 
gine par  le  groupe  dont  nous  faisons  partie  dans  l'As- 
semblée, politique  proclamée  par  tous  les  membres 
de  ce  groupe  sans  exception,  jusqu'au  jour  de  la  mo- 
tion Casimir  Périer,  et  présentée  par  eux  comme  la 
seule  bonne,  la  seule  efficace,  la  seule  conforme  au 
principe  de  la  souyeraineté  du  peuple,  la  seule  propre 
à  établir  la  République  sur  une  base  large  et  du-« 
rable. 

Pouvions-nous  oublier  que  c'était  en  notre  nom  et 
au  nom  de  l'Union  républicaine  tout  entière  qu'un 
de  nous^  M.  Peyrat,  avait  fait,  du  haut  de  la  tribune, 
la  déclaration  suivante  : 

<  Les  représentants  du  peuple  soussignés  : 

<  Considérant  qu'aucune  Assemblée  n'a  le  droit 
d'exercer  le  pouvoir  constituant  qu'en  vertu  d'un 
mandat  spécial,  nettement  défini,  indiscutable  ; 

4a 


1 

470      LA  CONSTITUTION  DU  25   FEVRIER    1875  1 

■  ■ 
I 

c  (considérant  qu'aucun  mandat  de  ce  genre  n'a  été  . 
donné  à  rAssemblée  actuelle,  que  même  dans  le  cas 
où,  ce  que  les  soussignés  sont  loin  d'admettre,  il  yau- 
rait  doute,  ce  doute  ne  saurait  être  levé  que  par  «n 
appel  aux  électeurs,  pour  la  nomination  d'une  nou- 
velle Assemblée  ; 

«  Déclarent  protester  contre  la  présentation  des 
projets  constitutionnels,  laquelle  attribue  à  l'Assem- 
blée un  pouvoir  constituant  que  les  représentants 
soussignés  persistent  à  ne  pas  lui  reconnaître .  » 

Que  des  hommes  qui  nous  ont  toujours  été  et  qui 
nous  sont  restés  chers  aient  eu  des  motifs  très  sé- 
rieux pour  ne  pas  persister  dans  une  ligne  politique 
qui  fut  si  longtemps  la  leur  comme  la  nôtre,  c'est 
certain  ;  que  même  ils  aient  obéi  en  cela  aux  plus 
généreux  mobiles,  personne  ne  le  sait  mieux  que 
nous.  Aussi  n'est-ce  pas  sans  un  profond  déchirement 
de  cœur  que  nous  nous  sommes  vus  forcés,  dans  des 
circonstances  aussi  graves,  de  voter  autrement  qu'ils 
ne  Tout  fait,  et  de  toutes  les  épreuves  que  nous  avait 
values  notre  amour  pour  la  République,  aucune  ne 
nous  a  été  plus  douloureuse. 

Mais  enfin  il  sufût  de  lire  la  déolaration  que  Je 
viens  de  rappeler*  pour  comprendre  que  ce  n'est  pas 
nous  qui,  en  cette  occasion,  nous  sommes  séparés 
d'eux  ;  ce  sont  eux  qui  se  sont  momentanément  sépa- 
rés de  nous.  Nous  ne  faisions  qu'affirmer  ce  qu'ils 
avaient  cent  fois  affirmé  eux-mêmes  et  ce  qu'ils  pen- 


LA.  CONSTITUTION  DU  25   FÉVRIER   1875      471 

saient,  lorsque  nous  disions  que  la  véritable  issue  aux 
difficultés  qui  nous  pressaient,  le  véritable  remède 
aux  maux  qui  nous  tourmentaient,  la  véritable  sauve- 
garde contre  les  périls  dont  nous  étions  assaillis, 
c'était  la  dissolution  ;  que  si  la  souveraineté  du  peu- 
ple voulait  être  consultée,  c'était  surtout  dans  la 
grande  question  de  la  République  à  organiser  ;  qu'il 
n'y  avait  pas  à  attendre  d'une  Assemblée  monarchi- 
que des  institutions  républicaines,  et  que  le  meilleur 
moyen  de  couper  court  au  provisoire  par  l'établisse- 
ment d'une  Constitution  qui  eût  force  et  prestige  n*é' 
tait  pas  de  disposer  des  destinées  d'un  peuple  en  de« 
hors  de  lui  ef  sans  lui. 

Sans  doute  il  ne  suffisait  point  de  demander  la  dis- 
solution pour  l'obtenir.  Mais  était-ce  donc  après  cette 
séance  du  23  juillet  1874,  dans  laquelle  la  dissolution 
n'avait  été  repoussée,  au  scrutin  public,  que  par  369 
voix  contre  340  voix,  qu'il  fallait  désespérer  du  gain 
de  la  partie  ?  Le  déplacement  de  quinze  voix,  rien  que 
de  quinze  voix,  eût-il  été  chose  impossible,  si  l'on 
avait  rendu  impossible,  en  refusant  de  s'y  associer,  le 
vote  des  lois  constitutionnelles,  et  si,  devant  le  pays 
qui  réclamait  à  grands  cris  la  fin  du  provisoire,  on 
avait  placé  l'Assemblée  entre  la  dissolution  et  le 
néant  ? 

Mais,  a-t-OH  dit,  l'Assemblée,  réduite  à  l'impuis- 
sance de  constituer,  aurait  peut-être  pris  le  parti  de 
s'éterniser.  —  Redouter  une  éventualité  semblable, 


r 

472      LA  CONSTITUTION  DU  25  FÉVRIER    1875  \ 

I 
* 

c'était  supposer  la  Chambre  versaillaise  non-seule-   \ 

ment  assez  folle  mais  assez  forte  pour  se  passer  les   ' 

« 

plus  extraordinaires  fantaisies»  pour  insulter  impu- 
nément à  la  raison,  pour  battre  monnaie  en  quelque 
sorte  avec  sa  propre  impuissance,  pour  exaspérer  IV 
pinion  publique,  pour  condamner  indéfiniment  le 
pays&  un  provisoire  meurtrier,  pour  armer  de  la 
sorte  contre  elle  le  commerce,  l'industrie^  le  travail, 
tous  les  intérêts. 

Or,  si  l'on  partait  de  cette  hypothèse,  si  Ton  croyait 
TAssemblée  capable  de  vouloir  s'imposer  à  la  France 
coûte  que  coûte  et  de  le  pouvoir»  où  puiser  la  certi- 
tude que,  les  lois  constitutionnelles  une  fois  votées, 
elle  cesserait  d'être  animée  d'un  furieux  désir  de  pro- 
longer outre  mesure  son  existence  ?  Après  comme 
avant»  ceux  que  les  arrêts  prévus  du  suffrage  univer- 
sel efiï^yaient  n'auraient-ils  pas  intérêt  à  éloigner  le 
moment  de  l'affronter  ou  à  le  détruire  ?  Et  qui  les  em- 
pêcherait de  faire  l'un  ou  Tautre,  si  on  les  supposait 
capables  de  tout  et  en  état  de  tout  oser  ? 

Plus  sérieuse  était  la  considération  tirée  des  me- 
nées de  plus  en  plus  actives  du  bonapartisme,  de  ses 
ramifications  dans  les  départements»  de  l'audace  crois- 
sante de  son  langage,  de  ses  récentes  victoires  élec- 
torales. Mais  dès  qu'on  venait  nous  demander  de  ren- 
verser de  fond  en  comble  notre  politique,  de  revenir  sur 
nos  votes  précédents,  de  démentir  nos  déclarations 
les  plus  solennelles,  de  reconnaître  à  l'Assemblée  une 


ï 


LA  CONSTITUTION   DO   25  FÉVRIER    1875       473 

compétence  que  nous  avions  niée  tant  de  fois  et  si 
haut,  de  faire  faire  la  République  à  des  monarchis- 
tes, et  de  prêter  les  mains  à  ce  que  la  souveraineté 
des  mandataires  se  substituât  à  la  souverâin*3té  des 
mandants,  au  moins  aurait-il  dû  être  certain  pour  nous 
qu'il  n'y  avait  que  ce  moyen  d'échapper  à  l'empire. 

Or  nous  savions  que,  depuis  1»  2  juillet  1871  jus- 
qu'au 13  septembre  1874,  le  nombre  total  des  votes 
avait  été  de  8,971,552,  dont  5,677,412  avaient  été 
donnés  aux  républicains,  2,027,988  aux  monarchistes 
de  diverses  nuances,  408,756  aux  légitimistes  purs, 
et>  aux  bonapartistes,  713,490  seulement.  Le  parti 
républicain  ayant  obtenu  dans  le  pays  une  majorité 
absolue  de  2,517,178  suffrages,  sa  prépondérance,  on 
le  voit,  était  énorme  ;  et  la  preuve  qu'elle  était  invin- 
cible, c'est  qu'elle  avait  continué  de  se  manifester, 
même  sous  Tadministration  des  maires  bonapartistes 
mis  par  M.  de  Broglie  à  la  place  des  maires  républi- 
cains, car  si,  depuis  la  loi  des  maires,  le  bonapartis- 
me avait  eu  la  majorité  dans  cinq  départements,  treize 
s'étaient  prononcés  avec  éclat  pour  la  République. 
Était-ce  avec  de  tels  chiffres  sous  les  yeux  que  nous 
pouvions  faire  au  parti  de  l'Empire  l'honneur  de 
trembler  devant  lui,  et  cela  sur  la  foi  de  rumeurs 
habilement  répandues  par  les  orléanistes  pour  forcer 
le  vote  d'une  Constitution  dans  laquelle  M.  Wallon 
et  ses  collaborateurs  du  Centre  droit  n'ont  laissé  de 
la  République  que  son  nom  ? 


i 


474       LA  CONSTITUTION   DU   25   FÉVRIER   1875 

D'ailleurs,  cesser,  fût-ce  un  seul  instant,  de  s'ap- 
puyer sur  le  principe  de  la  souveraineté  populaire 
était»  de  la  part  de  républicains,  un  bien  mauvais 
moyen  de  combattre  le  bonapartisme.  Il  ne  faut  pas 
8*y  tromper  :  ce  qui  a  rendu  le  césarisme  possible  en 
France,  c*est  qu'il  s'est  caché  en  s'offrant  i  elle  sous 
le  masque  de  la  démocratie.  Parti  de  rappel  au  peu- 
ple^ voilà  l'artiâcieuse  dénomination  qui,  aujourd'hui 
encore,  sert  de  voile  aux  convoitises  des  hommes  de 
l'empire.  Le  vrai  parti  de  l'appel  an  peuple,  c'est  nous 
républicains^  nous  qui  voulons  que  le  suffrage  uni- 
versel soit  consulté  sans  être  trompé.  Il  fallait  donc, 
je  le  répète,  ne  pas  cesser  un  seul  instant  de  s'appuyer 
sur  la  souveraineté  du  peuple,  surtout  quand  c'était 
de  régler  les  destinées  du  peuple  qu'il  s'agiseait  ;  il 
fallait  enlever  aux  bonapartistes  tout  prétexte  de  dire 
aux  masses  :  «  C'est  en  dehors  de  nous  que  la  Répu« 
blique  a  été  faite  ;  c'est  à  vous  que  nous  demandons 
l'empire.  » 

Je  n'insisterai  point.  I^e  passé  est  passé  ;  mais  il 
renferme  des  enseignements  qui  ne  doivent  pas  être 
perdus  pour  l'avenir.  Aux  républicains  qui  se  sont  abs- 
tenus de  voter  les  lois  constitutionnelles,  on  a  donné 
le  nom  d'intransigeants  ;  on  s'est  plu  à  les  repré- 
senter comme  des  esprits  intraitables,  comme  des  rê- 
veurs égarés  à  la  recherche  de  l'absolu  et  étrangers  à 
la  pratique  des  choses  humaines  :  il  était  bon  de  mon- 
trer que  leur  conduite  a  été  dictée  par  une  étude  très 


LA   CONSTITUTION   DU   25  FEVRIER    1875       475 

attentive  des  intérêts  du  parti  auquel  ils  appartien- 
nent, intérêts  qui  se  confondent  dans  leur  pensée  avec 
l'amour  de  la  vérité  et  le  culte  de  la  justice. 

Les  événements,  du  reste,  leur  ont-ils  donné  tort? 
Qu'y  a-t-il  de  cliangé,  depuis  le  vote  des  lois  constitua 
tionnelles?  Sommes-nous  plus  libres?  Le  pouvoir  est- 
il  devenu  plus  républicain  ?  Avons-nous  gagné  quoi 
que  ce  soit  à  ce  que  M.  de  Broglie  ressuscitât  dans 
M.  Buffet?  Les  quarante-cinq  départements  où  l'arbi- 
traire remplaçait  le  règne  des  lois  respirent-ils  plus  à 
Taise  ?  La  voie  publique  a-t-elle  été  rendue  aux  jour- 
naux républicains  à  qui  on  l'avait  interdite  en  haine 
de  là  République  ?  Un  journal  peut-il  être  publié  sans 
que  M.  le  ministre  ait  dit  :  «  Je  le  permets  »,  et  n'est- 
il  pas  aussi  décidé  qu'auparavant  à  dire  :  a  Je  ne  le 
permets  pas?  »  Le  régime  des  maires  imposés  a-t-il 
fait  place  au  régime  des  maires  élus  ?  Les  fonctionnai- 
res que  la  République  emploie  et  paie  mettent-'ils 
moins  d'affectation  à  ne  jamais  prononcer  le  nom  de 
la  République  ?  N'y  a-t-il  plus  de  préfets  bonapartis- 
tes ?  La  Constitution  du  25  février  et  le  rapport  Sa- 
vary  ont-ils  eu  raison  du  parti  de  l'empire  ?  Estnce 
avant  ou  après  le  vote  des  lois  constitutionnelles  que 
la  souveraineté  du  peuple  a  reçu  cette  profonde  aï- 
teinte  :  la  suppression  des  élections  partielles  ?  que  la 
loi  sur  l'enseignement  supérieure  a  été  emportée  de 
haute  lutte  par  le  cléricalisme  ? 

Et  Ton  s'en  va  disant:  La  République  est  fondée  ! 


476      LA.   CONSTITUTION   DU   25  FÉVRIER    1875 

Oh  !  je  n'ignore  pas  ce  qne  vont  me  répondre  les 
optimistes  qoand  même.  Ils  diront  qu'il  ne  faut  pas 
être  si  pressé  ;  qne  la  patience  est  une  grande  vertu  ; 
que  la  Constitution  du  25  février  n'a  pas  encore  porté 
ses  fruits,  mais  que  le  jour  où  elle  sera  appliquée 
nous  toucherons  à  la  terre  promise.  J'avoue  que  je  se- 
rais plus  rassuré  si  la  liberté  de  la  presse,  le  droit 
d'association,  l'inviolabilité  du  feyer  domestique  se 
trouvaient  garantis  par  la  Constitution  du  25  février, 
comme  ils  le  sont  dans  celle  des  Etats-Unis.  Malheu- 
reusement, il  n'en  est  rien,  et  dès  lors  on  ne  voit  pas 
comment  il  suffirait  que  la  Constitution  fût  appliquée 
pour  que  tout  allât  mieux. 

Le  remède  est  ailleurs  ;  il  est  dans  l'opinion  publi- 
que ramenée  à  une  intelligence  claire  de  la  situation 
et  prémunie  contre  le  double  danger  d'un  optimisme 
exagéré  et  d'un  découragement  pusillanime. 

L'état  de  siège  sera-t-il  levé,  sans  que  nous  ayons  à 
racheter  le  retour  à  Tordre  légal,  la  presse  payant  la 
rançon  ?  La  loi  des  maires  sera-t-elle  abrogée  ?  Cela  ne 
ferait  pas  question  si  la  République  était. . .  la  Répu- 
blique. 

En  tous  cas,  l'esprit  dans  lequel  11  nous  convient 
d'aborder  les  élections  prochaines  doit  être  également 
éloigné  de  la  politique  d'abandon  et  de  la  politique 
d'exclusivisme.  Union,  intime  union  de  tous  les  répu- 
blicains qui  ont  la  même  foi,  mais  sur  le  terrain  des 
principes  t  généreux  empressement  à  tendre  la  main 


LA  CONSTITUTION  DU  25  FÉVRIER   1875      477 

à  ceux  qui^  n'ayant  pas  toujours  marché  dans  nos 
rangs,  viennent,  sincèrement  ou  à  nous  ou  vers  nous, 
mais  pas  de  conciliation  à  outrance  :  le  succès  est  à  ce 
prix.  Dans  son  dernier  discours,  M.  Thiers  recom- 
mande <  qu'on  se  garde  de  ceux  qui,  républicains  au 
jour  du  scrutin,  se  hâteront  dès  le  lendemain  d'expli- 
quer leur  profession  de  foi  par  l'article  de  nos  lois 
constitutionnelles  qui  stipule  la  révision.  »  Rien  de 
plus  sage  que  ce  conseil,  la  révision  ne  pouvant  être 
voulue  par  les  républicains  que  dans  le  sens  d'une  mo- 
dification républicaine. 

Et  c'est  justement  parce  que  les  circonstances  se 
prêtent  à  beaucoup  de  malentendus  ;  c'est  parce  qu'il 
ne  résulterait  rien  de  bon  pour  la  République  de  la 
formation  de  compagnies  d'assurances  contre  le  dan- 
ger de  n'être  pas  réélu,  que  chacun  doit  affirmer  sa 
foi  au  premier  tour,  déployer  son  drapeau,  désigner 
l'homme  qu'il  jugera  le  plus  digne  de  le  porter,  sauf 
aux  diverses  nuances  du  parti  républicain  à  prendre 
l'engagement  de  se  réunir  au  second  tour  contre  l'en- 
nemi commun,  par  le  choix  du  candidat  qui,  lors  de 
la  première  épreuve,  aura  obtenu  le  plus  de  suf- 
frages. 

Telle  est,  mes  chers  concitoyens,  mon  opinion  sur 
ce  qui  a  été  fait  et  sur  ce  qui  est  à  faire. 

Soyons  conciliants,  mais  sans  cesser  d'être  nous- 
mêmes.   Soyons  modérés,    mais   avec   modération. 


478      LA  CONSTITUTION  DU  25  FÉVRIER    1875 

Soyons  pratiques,  mais  persuadons-nous  bien  que  o 
n'est  pas  l'être  que  de  sacrifier,  comme  je  Tai  dit  àan 
une  autre  occasion,  les  principes  aux  expédients,  c 
qui  dure  à  ce  qui  passe. 


LA  POLITIQUE  DES  CONCESSIONS  A  OUTRANCE 


AU  REDACTEUR  EN  CHEF  DU  a  DAILT  NEWS.  » 


4  septembre  1875. 

Mon  cher  monsieur, 

Un  récent  article  du  Laily  News  m'a  suggéré  des 
remarques  que  je  vous  prie  de  rouloir  bien  mettre 
sous  les  yeux  de  vos  lecteurs  • 

Cet  article,  très  bienveillant  pour  moi  d'ailleurs» 
me  paraît  rendre  nécessaires  certaines  explications 
relatives  aux  considérations  qui,  dans  le  vote  des  lois 
constitutionnelles,  ont  déterminé  la  conduite  de 
quelques-uns  de  mes  amis  et  la  mienne. 

Et  d'abord,  j'ai  quelque  peine,  je  l'avoue,  à  com- 
prendre le  sens  du  mot  «  irréconciliable  >  dans  l'ap- 
plication qui  nous  en  est  faite  en  Angleterre. 


1 


480     POLITIQUE   DES  CONCESSIONS   A    OUTRANCE 

Croyez-moi  :  nous  n'ignorons  pas  que  Tutilité  d«' 
hommes  de  théorie^  quand  ils  sont  réellement  des . 
hommes  de  principes,  se  fait  rarement   sentir  dau 
une  assemblée  parlementaire. 

La  nécessité  de  tenir  compte  des  réalités  de  la  vie 
n^a  rien  qui  ne  nous  soit  familier. 

Nous  n'avons  jamais  dit  :  «  Tout  ou  rien  »  ;  encore 
moins  avons-nous  dit  :  «  Tout  aujourd'hui  même  on 
rien,  n 

Nous  n'avons  jamais  songé  à  atteindre  d'un  bond 
la  limite  extrême  de  nos  espérances^  pas  plus  qu'à 
courir  sans  nous  arrêter  jusqu'au  bout  du  monde. 

Sur  tout  ceci,  je  vous  assure  que  notre  opinion  est 
absolument  conforme  à  la  vôtre. 

Ce  n'est  pas  seulement  au  point  de  vue  des*  principee, 
c'est  aussi  au  point  de  vue  de  la  pratique  que  nous 
nous  sommes  abstenus  de  prendre  part  au  vote  de  la 
Constitution  du  25  février. 

Il  est  très  vrai  qu'après  avoir  mainte  et  mainte 
fois,  péremptoirement,  solennellement,  dénié  à  l'As- 
semblée actuelle  le  pouvoir  constituant,  et  déclaré 
qu'à  cet  égard  notre  conviction  était  inébranlable, 
nous  avons  cru  devoir  y  persévérer  ;  mais  ce  motif 
n'est  pas  le  seul  qui  nous  ait  guidés. 

Il  nous  a  semblé  aussi  peu  pratique  de  demander  la 
République  à  des  cléricaux  et  à  des  monarchistes  qu'il 
le  serait  de  demander  des  pêches  à  un  pommier. 

Nous  avons  prévu  et  prédit  : 


POLITIQUE  DES  CONCESSIONS  A  OUTRANCE    48l 

Qu'une  Assemblée  comme  celle  de  Versailles  inves- 
tirait le  président  de  la  République  d'un  pouvoir  plus 
que  royal  ; 

Que,  dans  un  Sénat  institué  par.  une  Assemblée 
comme  celle  de  Versailles,  on  était  fort  exposé  à  voir 
les  cléricaux  et  les  monarchistes  en  force  ; 

Qu'une  Assemblée  comme  celle  de  Versailles  ne 
manquerait  pas  de  conférer  au  pouvoir  exécutif  et  au 
Sénat,  le  droit  de  dissoudre  une  Chambre  de  repré- 
sentants du  peuple,  au  risque  d'une  révolution  ; 

Que  le  ministère  chargé  de  mettre  à  exécution  les 
ois  constitutionnelles  serait  conduit  par  des  hommes 
fort  peu  tendres  pour  la  République,  laquelle  risque- 
rait de  devenir  responsable»  dans  l'esprit  de  la  partie 
la  moins  éclairée  du  peuple,  des  mesures  réaction- 
naires prises  par  eux  et  contre  elle. 

L'événement  nous  a-t-il  donné  tort  ?  Les  faits  ré- 
pondent. 

La  Constitution  du  25  fi^vrier  a  conféré  au  président 
de  la  République  une  puissance  telle  que  jamais  mo- 
narque n'en  posséda  une  plus  grande. 

Soixante-quinze  sénateurs  inamovibles  désignés  par 
l'Assemblée,  et  le  reste  élu  suivant  un  système  admira- 
blement imaginé  pour  noyer  le  vote  de  toutes  les  villes 
qui  sont  des  foyers  de  lumières  dans  le  vote  de  petites 
localités  ignorantes  et  livrées  aux  prêtres»  voilà  la  loi 
de  formation  du  Sénat. 

Quant  au  personnage  chargé  de  Texécution  des  lois 

41 


i 


482     POLITIQUE  DES  CONCESSIONS^  A   OTT^ItANâS  \ 

constitutionnelles,  ^ous  savez  Thlstoire  de  sa  nomi- 
nation. A  quoi,  Je  vous  le  demande,  a-t-il  dû  de  de- 
venir premier  ministre  ?  En  partie  à  Tappui  Aen  tm  < 
gauches.  Et,  dès  le  lendemain,  il  se  mettait  â  ToeiiTre, 
s'armant  contre  ceux  dont  la  confiance  imprévoyante 
Tavait  si  bien  servi,  maintenant  une  administration 
dont  le  cabinet  de  M.  de  Broglie  avait  trouvé  le  tTP^, 
soutenant  les  ultramontains,  protégeant  les  boiia* 
partistes^  persécutant  les  républicains^  et  ne  négligeant 
rien  de  ce  qui  était  de  nature  à  décrier  le  gotiveme« 
ment  de  la  République, 

Hélas,  non  :  Tévénement  ne  nous  a  pad  donné  tort  ; 
mais  supposons  que  nous  eussions  vu  moins  juste, 
toujours  est-il  que  nos  motifs  déterminants  se  rappor*  | 
talent  à  un  ordre  d'idées  essentiellement  pratique  et  i 
pas  du  tout  à  de  vagues  théories. 

Dira-t-OQ  que  la  question  est  de  savoir,  non  pas  si 
nos  amis  de  la  gauche,  en  votant  les  lois  constitation- 
nelles,  ont  bien  ou  mal  fait,  mais  si  les  circonstances 
permettaient  de  faire  mieux?  Eh  bien,  il  y  avait 
beaucoup  mieux  à  faire,  selon  nous. 

Le  concours  de  la  gauche  était  indispensable  pour 
la  formation  d'une  majorité  constitutionnelle.  Si  ce 
concours  avait  été  refusé,  l'Assemblée,  dont  ladissola- 
tion,  après  le  rejet  de  la  motion  Casimir  Périer,  avait 
été  votée  par  340  voix  contre  369,  ce  qui  rendait  né- 
cessaire le  déplacement  de  quelque  quinze  voix  et  pas 
davantage,  l'Assemblée  aurait   été  condamnée  à  se 


POWTIQUE   DES   CONCESSIONS  A  OUTRANCE     483 

dissoudre^  sous  la  pression  de  l'opinion  publique,  par 
le  fait  même  de  son  impuissance  prouvée,  irrémé- 
diable; et  une  assemblée  nouvelle,  élue  par  la  nation 
avec  mandat  spécial  d'organiser  la  République,  l'au- 
rait organisée  conformément  à  la  volonté  de  la  nation. 

En  tout  cas,  il  était  peu  pratique  de  se  livrer  sans 
conditions  au  centre  gauche,  et,  finalement,,  au  centre 
droit,  qui,  une  fois  sûr  qu'on  ne  pouvait  se  passer  de 
lui,  devait  naturellement  rester  le  maître  de  la  situa* 
tion. 

Aussi  est-il  résulté  de  là  que  Torganisation  de  la 
République  a  été  l'œuvre  exclusive,  non  pas  même  du 
centre  gauche,  mais  d'une  petite  fraction  du  centre 
droit,  et  que  le  fondateur  de  la  République  s'est 
trouvé  être  —  chose  étrange  —  un  homme  connu  pour 
appartenir  au  parti  clérical,  le  même  qui,  peu  de 
temps  après,  votait,  en  compagnie  de  l'évêque  d'Or- 
léans, cette  fatale  loi  qui  tend  à  livrer  aux  ultramon- 
tains  l'éducation  de  la  jeunesse  française,  qui  vise  à 
rétablir  parmi  nous  la  main-morte,  et  qui,  si  Ton  n'y 
prenait  garde,  nous  ramènerait  au  moyen-âge. 

Et  notez  ceci  :  non-seulement  les  articles  de  la 
constitution  Wallon  ont  été  votés  sans  modification, 
mais  ils  l'ont  été  sans  débat,  et  sans  que  le  droit  d0 
révision  ait  été  réservé  au  peuple. 

Il  fallait  s'attendre  à  ce  que  les  bonapartistes  s'étu- 
diassent à  tirer  parti  de  cette  dispositioa  do 'parti  ré* 
publicain  &  tout  concéder.  C'est  oe  qitf  «rriySf  Qui 


484     POLITIQUE  DES   CONCESSIONS  A  OUTRANCE 

pourrait  avoir  oublié  les  propositions  qu'à  la  veille  et 
au  moment  du  vote  définitif  M.  Raoul  Du  val  présenta 
avec  tant  de  cruauté  et  d'artifice,  pour  mettre  nos 
amis  de  la  gauche  dans  Talternative  ou  de  rompre 
avec  le  centre  droit,  ou  de  voter  jusqu'au  bout  contre 
leurs  sentiments  les  plus  intimes  ? 

Etait-il  conforme  aux  règles  d'une  politique  pra^e- 
qtce  de  prendre  Tombre  pour  le  corps,  de  donner  la 
chose  pour  avoir  le  nom  ?  Toute  la  question  est  là«. 

Mais  quoi  !  Le  nom,  nous  Pavions  déjà.  Est-ce  que 
M.  Thiers  d'abord  et  le  maréchal  de  liAac-Mahon  en- 
suite n'avaient  pas  été  nommés  présidents  de  la  Ré- 
publique avant  le  vote  des  lois  constitutionnelles  T 
Est-ce  qu'avant  le  vote  de  ces  lois  le  nom  de  la  Répu^ 
blique  n'était  pas  imprimé  sur  tous  les  documents 
officiels,  gravé  sur  les  médailles  des  représentants  du 
peuple  ?  Est-ce  que  M.  Thiers  avait  attendu  le  vote 
des  lois  constitutionnelles  pour  dire  aux  applaudisse* 
ments  de  la  France  :  t  Le  gouvernement  légal  de  la 
France  est  la  République  »?  Si  bien  qu'on  pourrait 
soutenir  à  la  rigueur  que  ce  n'est  pas  même  contre 
le  nom  que  la  chose  a  ét^  échangée. 

Un  compromis  est  utile  quelquefois,  quelquefois 
nécessaire  ;  mais  encore  faut-il  qu'il  ne  consiste  pas  à 
tout  donner  sans  rien  recevoir. 

Cela  ne  nous  empêche  pas,  bien  entendu,  de  res- 
pecter les  motifs  de  ceux  de  nos  amis  qui  ont  suivi 
une  ligne  politique  différente  de  la  nôtre.  Leur  coo- 


POLITIQUE  DES   CONCESSIONS  A   OUTRANCE     485 

dnite,  nous  le  savons,  a  été  d'une  sincérité  et  d'un 
désintéressement  absolus.  En  ne  se  mettant  pas  assez 
en  garde  contre  l'exagération  des  rumeurs  qui  repré- 
sentaient comme  imminent  le  triomphe  des  bonapar- 
tistes, ils  sont  tombés,  suivant  nous,  dans  un  piège 
que  les  orléanistes  leur  avaient  habilement  tendu  ; 
mais  leur  impatient  désir  d'opposer,  coûte  que  coûte, 
une  barrière  aux  progrès  du  bonapartisme,  venait  d'un 
sentiment  aussi  patriotique  qu'élevé.  Nous  ne  croyons 
pas  qu'ils  aient  trouvé  le  meilleur  moyen  de  mettre 
fin  à  un  provisoire  devenu  intolérable,  mais  il  est  na- 
turel qu'ils  aient  cherché  à  en  délivrer  la  nation  de  la 
manière  qui  leur  paraissait,  à  eux,  la  plus  facile  et  la 
plus  sûre. 

Quant  aux  promesses  sur  la  foi  desquelles  ils  se  sont 
décidés,  trop  de  générosité  les  a  portés  à  y  croire  :  ils 
doivent  s'en  apercevoir  aujourd'hui. 

Car  qu'avons-nous  gagné  jusqu'à  présent  au  vote 
des  lois  constitutionnelles  ? 

Un  gouvernement  libéral  n^en  est  pas  sorti. 

Les  fonctionnaires  bonapartistes  n'ont  pas  été  des- 
titués. 

L'état  de  siège  continue. 

L'intelligence  n'a  pas  cessé  d'être  à  la  merci  de 
l'épée. 

Pendant  qu'il  est  loisible  à  un  cuirassier  fanatique 
de  tenir  des  réunions  où  les  républicains  sont  mau- 
dits, vilipendés^  calomniés  ;  pendant  qu'il  est  loisible  à 

41, 


I 

( 


486     POLITIQUE  DES   CONCESSIONS   A  OUTBANCE 

des  prêtres  de  se  rassembler  librement  pour  jurer  par 
le  Syllabus,  tel  café  de  province  où  quelques  républi- 
cains ont  osé  s'entretenir  des  affaires  publiques  est 
fermé  par  ordre  supérieur,  et  la  liberté  de  réunioii 
n'existe  pas  pour  la  démocratie. 

Encore  si  nous  touchions  à  la  dissolution!  Mais 
qui  pourrait  en  répondre. 

En  attendant,  ceux  des  membres  du  centre  droit  qui 
ont  le  plus  contribué  à  faire  la  Constitution  du 
25  février  se  préparent,  assure-t-on,  à  substituer  au 
€  scrutin  de  liste  »  le  «  scrutin  d'arrondissement.  » 

Que  dire  encore  ?  Jamais  le  cléricalisme  n'a  déclaré 
une  guerre  plus  ardente  &  la  liberté  de  conscience  et 
plus  compromis  par  ses  manifestations  la  paix  de 
rsurope. 

Tout  cela,  nous  l'avions  craint  :  plût  à  Dieu  que 
nous  nous  fussions  trompés  ! 

Quoi  qu'il  en  soit,  l'essentiel  à  présent  est  de  tirer 
le  meilleur  parti  possible  de  la  situation  qui  nous  est 
faite.  Pour  cela  : 

Il  faut  que  les  républicains  marchent  étroitement 
unis,  mais  que  leur  union  soit  celle  qui  repose  sur  la 
communauté  des  idées  et  la  convergence  des  aspira- 
tions ; 

Il  faut  qu'on  se  défie  davantage  de  ces  combinai* 
sons  artificielles  dans  lesquelles  il  est  bien  difficile 
que  des  partis  divergents  n'entrent  pas  avec  des 
arrière-peasées  i 


< 


POLITIQUE   DES  CONCESSIONS   A   OUTRANCE    487 

Il  faut  que  les  principes  démocratiques  qui  ont  été 
voilés  soient  remis  en  lumière  et  forment  la  base  d'un 
programme  sur  lequel,  aux  prochaines  élections,  les 
candidats  soient  appelés  à  s'expliquer,  de  telle  sorte 
que  ceux-là  seuls  soient  nommés  par  les  républicains 
qui  s'engageront  sans  équivoque  au  service  de  la  Ré- 
publique vraiment  conservatrice....,  qui  est  la  Répu- 
blique progressive. 


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MON  INTRANSIGEANCE. 


AU  REDACTEUR  EN  CHEF  DES  €  DEBATS  ». 


16  septembre  1875. 

Monsieur, 

Vous  dites^  en  faisant  allusion  à  ma  lettre  au  Baily 
News^  que  j'ai  c  adouci  le  ton  de  mes  revendications 
ntraitables  ;  »  que  j'admets  la  nécessité  de  k  compter 
avec  le  temps  ;  >  que  je  ne  suis  plus,  «  comme  jadis,  le 
théoricien  de  l'absolu  et  de  l'impossible,  d 

Quelques  citations  vous  prouveront,  Monsieur,  que 
mon  langage  d'aujourd'hui  est  exactement  conforme  à 
celui  que  j'ai  toujours  tenu. 

En  1850,  j'exposais,  dans  les  termes  qui  suivent,  la 
manière  dont,  selon  moi,  le  véritable  progrès  s'ac- 
complit : 


490  jilON  INTRANSIGEANCE 

«  Quand  un  mécanicien  veut  oonstroire  une  ma- 
chine, il  ne  songe  pas  sûrement  à  le  faire  en  un  tour 
de  main,  mais  il  en  dessine  le  plan.  Qaand  un  auteur 
compose  un  drame,  il  en  met  les  actes  Tun  après  Tao-  ; 
tre,  mais  non  sans  avoir  d'abord  tracé  son  cadre.  Les 
artisans  sérieux  du  progrès  social  ne  sauraient  avoir 
une  autre  manière  de  procéder.  Que  dans  la  guerre 
aux  abus  on  procède  par  améliorations  successives,  ^ 
rien  de  plus  sage  ;  mais  il  faut  que  ce  soit  eu  vue  d^ane 
transformation  ultérieure.  Qu'on  procède  par  réformes 
partielles,  je  n'y  contredirai  pas  ;  mais  il  faut  que  ces 
réformes  se  lient  à  un  ensemble  de  doctrines  et  se  rat- 
tachent à  un  principe  dont  on  poursuit  le  triomphe. 
Car  que   penserait-on  d'un  homme  qui  se  mettrait 
en  route  sans  savoir  où  il  doit  aller?  Il  marcherait, 
mais  pourrait-il  dire:    J'avance?  »    (Le   Nouveau 
monde^  numéro  du  10  juillet  1850.) 
Le  15  octobre  1872,  j'écrivais  : 
c  Tant  que  la  République  a  été  militante,  les  vertus 
qu'elle  demandait  à  ses  fidèles,  et  qu'ils  déployèrent, 
étaient  celles  du  combat  :  le  courage/ la  généreuse  im- 
patience de  vaincre,  Tardeur»  Ténergie,  le  dévoue- 
ment. Ces  vertus  sont  excellentes  à  conserver  ;  mais 
elles  ne  suffisent  pas...  La  République  n'est  plus,  en 
effet,  ni   l'utopie  dont  de  prétendus  maîtres  de  la 
science  se  moquaient,  ni  Tidéal  que  des  pubHcistes 
myopes  déclaraient  impossibles  à  réaliser  ;  elle  est  un 
fait.  C'est  pourquoi  ceux  qui  professent  sen  culte  n*i- 


lifOK  iRtRANSIGEANCE  401 

gnorent  paâ  qu'il  faut  mettre  à  son  service  des  vertnd 
en  rapport  avec  ce  grand  changement,  c'est-à-^ire  la 
modération,  la  fermeté  tranquille,  Tamonr  de  Tétade, 
Tapplication  aux  afEkires,  la  tolérance  qui  fait  les  con- 
vertis ;  et  Tesprit  pratique,  qui  tient  compte  des  dr- 
eonstances,  procède  par  réformes  successives  et  Qiar- 
che  au  but  sans  brûler  Tétape.  •  (Questions  d'aujour^ 
cthut  et  de  demain^  2'  série,  p.  399.) 

Le  4  Juillet  1875,  dans  un  banquet  donné  pour  célé- 
brer ranniversaire  de  la  naissance  de  Oaribaldi,  Je 
disais: 

c  On  a  beaucoup  vanté  chez  nous,  dans  ces  derniers 
temps,  Texcellence  de  ce  qu*on  nomme  une  politique 
pratique.  On  a  eu  raison  si  Ton  entend  par  là  qu'il 
&ut  tenir  compte  du  temps  ou  du  milieu  où  Ton  vit; 
qu'il  ne  fisiut  pas  prétendre  à  atteindre  d^un  bond  son 
idéal  en  s^élançant  par-dessus  la  réalité.  Bh  I  qui  a 
Jamais  nié  cela  ?  Pour  moi,  messieurs.  Je  me  souviens 
d'avoir  écrit,  il  y  a  déjà  vingt  ans,  qu'une  société  ne 
se  laisse  pas  aisément  entraîner  bien  au  delà  de  ce 
qu'elle  connatt  et  de  ce  qu'elle  pense  ;  que  l'histoire 
ne  règle  pas  toujours  sa  marche  sur  les  battements 
des  cœurs  généreux^  et  que,  pour  lui  faire  hâter  le  pas, 
il  ne  suffit  pas  de  le  désirer.  Ou  Je  me  trompe  fort,  ou 
ce  langage  n'est  pas  celui  d'un  esprit  rebelle  aux  exi- 
gences de  la  réalité.  Mais  la  question  est  une  question 
de  mesure.  Non,  non,  ce  n'est  pas  manquer  de  sens 
pratique,  que  de  céder  à  la  crainte  de  tourner  le  dos 


m 


492  MON  INTRANSIGEANCE 

au  but  qu'on  se  propose,  à  force  de  ne  vouloir  pas] 
aller  trop  précipitamment...  Toutes  les  transactions  ne 
sont  pas  mauvaises  sans  doute  ;  mais  les  bonnes  m\ 
celles  qui  s'arrêtent  au  point  passé  lequel  les  pm-^ 
cipes  semblent  disparaître.  »  > 

Vous  le  voyez,  monsieur,  pour  repousser  le  reproche  : 
de  <  vouloir  tout  ou  rien,  »  je  n'ai  pas  eu  besoin  d'a- 
doucir le  ton  de  ce  que  vous  nommez  mes  c  revendi- 
cations intraitables.  »   En  reconnaissant,    dans  ma 
lettre  au  Daily  News^  l'utilité  de  certaines  transac-  ^ 
tions  et  la  nécessité  de  tenir  compte  des  circonstances  [ 
et  du  milieu  où  Ton  vit,  dans  la  recherche  de  ce  qu'oa  l 
croit  être  la  vérité  et  la  j  ustice,  je  n'ai  fait  qu'exprimer  ^ 
une  pensée  qui  a  toujours  été  la  mienne. 

Mais,  aujourd'hui,  «  comme  jadis,  »  j'estime  qu'il 
est  des  choses  qui  excluent,  par  leur  nature  même, 
toute  idée  de  conciliation ,  et  des  principes  à  l'égard  de^ 
quels  nulle  transaction  n'est  possible.  Et,  par  exem- 
ple, aujourd'hui  comme  jadis,  je  tiens  pour  certain 
que  là  où  le  suftrage  universel  est  établi,  tout  ce  qui 
lui  porte  atteinte  est  un  mal  ;  que  la  souveraineté  de 
la  nation  ne  saurait  être  matière  à  compromis  ;  que  ce 
n'est  pas  au  mandataire  à  déterminer  la  nature  et  l'é- 
tendue de  son  mandat,  et  que  c'est  bien  le  moins  que 
le  peuple  ait  voix  au  chapitre  quand  il  s'agit  du  règle- 
ment de  ses  destinées. 

Si  c'est  être  c  intransigeant  »  que  d'avoir  des  con-t 
victions  de  ce  genre,  soit  t  Entendis  de  la  sorte.  Tac- 


MON  INTRANSIGEANCE  493 

cusation  n*a  rien  qui  me  déplaise  :  je  l'accepte  :  je  suis 
et  je  resterai  ce  que  j'ai  été  toute  ma  vie  —  un  intran- 
sigeant. 

Agréez,  monsieur  le  directeur,  l'assurance  de  mes 
sentiments  de  confraternité. 


rA.  4St 


MA&CHB;  a  SUIVftB  pans  les  ËLECnONS 


4V  &£P40TBir&  IK  CUV  DU  f  PROOaJtS  vm  la  lIAItKS  • 

80  septembre  1875, 

Mon  cher  confrère, 

Voas  me  demandez  f  si,  après  des  concessions  fiâtes 
<  de  très  bonne  foi  sans  doute,  mais  qni  ont  abouti  à 
«  la  mutilation  du  sufflrage  universel,  c'est-à-dire  du 
«  principe  essentiel  de  la  démocratie,  il  ne  serait  pas 
«  urgent  que  les  républicains  fussent  prémunis  contre 
€  le  danger  d'une  politique  de  conciliation  exagérée.  » 

Je  m'empresse  de  vous  répondre  :  Oui,  selon  moi, 
cela  est  urgent;  et  j'estime  que  la  ligne  suivie  par  le 
Progrès  de  la  Marne  est  la  bonne. 

Le  24  juin  1871,  j'écrivais  : 

«  La  monarcbie  a  eu  sa  raison  d'être  :  elle  Ta 


496       MARCHE  A  SUIVRE  DANS   LES    ÉLECTIONS 

perdue.  ku7i  turbulents  désirs  qu'elle  éveille,  l^ 
régoïsme  des  ambitions  qu'elle  enrégimente,  opposons 
le  culte  tranquille  et  désintéressé  de  la  République- 
d'une  République  qui  tire  d»  lÉ  modération  la  garantie 
de  sa  durée  et  dont  la  sagesse  constitue  la  puissance 
—  non  pas  certes  d'une  <  République  sans  républi- 
cains, »  risible  cbimère  ;  mais  d'une  République  enne- 
mie de  la  violence,  ennemie  deTintolérance,  prompte  i 
tendre  la  main  aux  hommes  de  bonne  volonté  et  à 
porter  avec  orgueil  chaque  conversion  sincère  sur  la 
liste  de  ses  conquêtes,  i» 

Eh  bien,  ce  que  je  pensais  alors,  je  le  pense  encore 
aujourd'hui.  Mais  le  parti  républicain  doit-il  pousser 
l'esprit  de  conciliation  jusqu'à  l'abdication,  jusqu'au 
suicide  ?  Doit-il,  pour  mieux  prouver  qu'il  n'est  pas 
exclusif,  consentir  à  se  fondre,  à  se  perdre  dans  des 
partis  qui  ne  lui  rendraient  d'autre  service  que  de  lui 
prendre  son  nom  ?  Doit-il  taire  ses  aspirations,  voiler 
ses  principes  et  faire  comme  s'il  avait  peur  de  lui- 
même,  dans  l'unique  but  d'accrottre  le  nombre  de 
ceux  qui  se  diraient  républicains  sans  l'être  ?  Voilà  ce 
que  je  n'ai  jamais  pensé,  et  ce  que  je  pense  aujour- 
d'hui moins  que  jamais. 

Vous  avez  certainement,  mon  cher  confrère,  noté 
les  votes  et  lu  les  récentes  professions  de  foi  des 
convertis  à  la  République.  Qu'il  y  eu  ait  parmi  eux 
qui  s'y  soient  sincèrement  ralliés»  il  n'en  &ut  pas 
douter,  et  ils  le  prouveront  en  acceptant  ce^ue  les 


MARCHE  A  SUIVRE  DANS  LES  ÉLECTIONS   497 

idées  républicaines  ont  de  fondamental  et  d'essentiel, 
mais  n'avez-vous  pas  été  frappé  de  l'aspect  sous  lequel 
se  présente  la  prétendue  cctnversion  des  autres? 

Voici,  par  exemple,  M.  i&  Broglie  qui  déclare  donner 
son  adhésion  aux  lois  constitutionnelles  —  que,  du 
reste,  il  a  votées.  Mais  pourquoi  ?  Cette  Justice  lui  est 
due  qu'il  ne  s'en  cache  pas  :  c'est  parce  que  «  dans  ces 
lois,  imparfaites  mais  sages,  l'élément  conservateur 
conserve  une  grande  place  et  de  puissants  moyens 
d'action  ;  »  c'est  parce  que  «  l'un  des  pouvoirs  légis- 
latifs est  recruté  presque  exclusivement  par  les  délé- 
gués des  communes  rurales,  mises  sur  le  pied  d^éga- 
lité  avec  les  grandes  villes  industrielles  ;  »  c'est  parce 
que  «  le  pouvoir  exécutif,  dépourm,  il  est  vrai,  du 
prestige  de  l'hérédité,  demeure  doté  de  ses  préroga- 
tives essentielles;  »  c'est  parce  que  «  la  sécurité  de  la 
France  est  garantie  contre  les  agitations  de  la  capi« 
taie.  » 

Ainsi,  aux  yeux  de  M.  le  duc  de  Broglie,  la  Consti- 
tution du  2&  février  a  cela  de  bon  : 

Qu'elle  laisse  au  parti  de  l'ordre  moral  de  puissants 
moyens  d^action  ; 

Que,  pour  l'élection  du  Sénat,  elle  donne  au  vote 
d'une  commune  qui  a  100  habitants  le  même  poids 
qu'à  celui  d'une  ville  qui  en  a  100,000  ; 

Qu'elle  dénature  de  la  sorte  le  suffrage  universel; 

Qu'elle  fait  de  Versailles,  cette  cité  de  Louis  XIV, 
la  résidetiee  de  nos  futures  Assemblées  t 


I 

p 


498      MABCHE  À  SUIVRE  PANS   LES    ^LECTIQHS 

Qu'elle  eh^tie  ParU  en  lui  enleyant  isop  titre  ia  \ 
capitale  politique  de  la  France,  \ 

En  d'autre9  termes,  M.  de  Broglia  loue  If^  Sépq^ 
blique  du  25  f^yrier  d'être  antirépubliçaiiia.  C'est  à 
cause  de  cela  qu'il  s'y  rallie. 

Oh  !  comme  on  comprend  bien  alors  qu'elle  ait  éti 
votée  par  lui,  et  par  ses  amis,  et  par  le  Centre  4rQU  m 
masse,  et  par  M.  Bocber  qui,  quelques  jours  avant, 
Iqi  lançait  Tanathème,  et  par  plusieurs  de  ceux  qui* 
quelques  jours  après,  votaient  la  main-mise  an  cléri- 
calismo  sur  Tesprit  des  générations  nouvelles  ! 

Ai-je  besoin  de  rappeler  de  quelle  manière  s'expri* 
mait,  il  7  a  quelques  jours,  M.  Léonce  de  Lavergne? 

«  La  monarobie  constitutionnelle  étant  impossible, 
nous  avons  cherché  à  faire  une  République  %ui  en 
approchât  et  eût  à  peu  près  les  mêmes  etfets.  > 

Cette  déclaration  est  franche,  elle  est  honorable» 
Loin  de  moi  la  pensée  de  reprocher  aux  membres  dn 
grpupe  Lavergne  d'avoir  agi  et  Tpté  dans  le  sens  le 
plus  conforme  aux  convictions  de  toute  leur  vie.  iSjn 
travaillant  H  rosuvre  constitutionnelle  si  bien  définie 
par  M.  Léonce  de  Lavergne,  ils  étaient  4t^ns  leur  rôle; 
serions-nons  dans  le  nôtre,  nous,  en  saluant  les  foii- 
dateurs  de  cette  I^épublique  pour  laquelle  nous  ayons 
tant  combattu  et  tant  souffert  dans  les  artisans  d'uàe 
République  organisée  de  façon  à  produire  les  mêmes 
effets  qVfC  la  monarchie  t 

Ne  nous  abusons  pas;  de  la  part  de  certains  i^Iéa- 


MARCHE  A  SUIVRA  PANS  LES  ELECTIONS       499 

nistes  qui  siègent  h  Yersaîlles,  le  vote  des  lois  consti-- 
tutioonelles  a  été  la  réalisation  d'un  plan  très  babile* 
ment  conçu.  I^prsqu'à  la  place  d'un  Sénat  électif, 
adnnis  d'abord,  mai^  rejeté  par  l'Assemblée  le  lende^ 
main  naêroe,  ils  pnt  TU  mettra  un  Sénat  oligarchique, 
élu  en  violation  manifeste  des  principes  sur  lesquels 
repose  le  suffrage  universel»  ils  ont  tout  de  suite  com- 
pris le  parti  qu'ils  pouvaient  tirer  d'une  République 
ainsi  faite.  Se  sentant  très  forts  dans  les  régions  ofâ- 
cielles,  et  très  faibles  dans  le  pays,  ils  se  sont  dit  ;  — 
Dès  qu'on  nous  offre  une  République  qui  ne  diffère 
guère  de  la  monarchie  que  par  le  nom»  empressons^ 
nous  de  l'accepter.  Que  pourrions-nous  avoir  de  mieux, 
puisque, pour  le  moment,  la  monarchie,  telle  que  nous 
la  voulons,  est  impossible?  Ut  pourquoi  craindrions- 
nous  tant  de  nous  appeler,  jusqu'à  nouvel  ordre* 
républicains?  A  cela  nous  avons  tout  avantage.  V^T- 
léanisme  étant  aujourd'hui  en  France  un  état-major 
sans  arniée,  et  la  République  ayant  le  vent  en  poupe^ 
si  nous  nous  présentons  aux  électeurs  comme  orléa* 
nistes,  notre  défaite  sera  certaine,  Si  c'est  au  contraire 
comme  républicains  que  nous  sollicitons  leurs  suf- 
frages, nous  avons  chance  de  valncroi  surtout  si,  en 
prenant  Iç^  nom  de  républicains  conservateurs,  nous 
donnons  à  entendre  que  seuls  nous  possédons  le  secret 
de  marier  l'ordre  à  la  liberté. 

Il  est  certain,  mon  cher  confrère,  que  le  rote  des 
lois  constitutionnelles  aura  pour  effet  de  changer,  au 


500      MARCHE  A   SUIVRE   DANS   LES    ELECTIONS 

détriment  de  notre  parti,  lo  caractère  de  la  latte j 
électorale.  Avant  ce  vote,  la  lutte  aurait  été  entre 
républicains  et  monarchistes,  sans  équiyoqne  pos- 
sible. Après  ce  vote,  )a  lutte  sera  entre  les  royalistes 
d'hier  se  disant  républicains  conseryatenrs  et  des  l 
républicains  tels  que  nous,  qu'ils  ne  manqueront  pas,  l 
eux,  de  dénoncer  comme  des  esprits  exaltés  et  violents. 

Il  y  a  là  un  danger  qu'il  faut  prévoir  et  qu'il  est  bon 
de  signaler  d'avance. 

L'esprit  de  conciliation  est  chose  excellente,  maisi 
une  condition  :  c'est  qu'il  soit  pratiqué  de  façon  à 
profiter  au  progrès. 

Il  y  a  des  compromis  très  acceptables  :  ce  sont  ceai 
qui  laissent  les  principes  parfaitement  intacts  et  qui, 
en  outre,  consistent  dans  l'équivalence  des  concessions 
consenties  de  part  et  d'autre. 

Mais  ce  qui  ne  saurait  être  matière  à  compromis, 
c'est  le  devoir  d'affirmer  ses  croyances.  Espérons  que, 
dans  les  élections  prochaines,  ce  devoir  sera  rempli. 

On  dira  peut-être  qu'il  y  a  des  degrés  dans  l'opinion 
républicaine,  et  qu*il  importe  aux  républicains  de 
toute  nuance  de  sMnir  contre  l'ennemi  commun  ;  soit. 
Mais  quelle  est  à  cet  égard  la  marche  à  suivre  ? 

Selon  moi,  rien  de  plus  simple.  Pour  qu'un  can- 
didat soit  élu,  il  faut  qu'il  obtienne,  au  premier  tour, 
la  majorité  plus  un.  Eh  bien,  que  les  républicains  de 
chaque  nuance  s'affirment,  au  premier  tour,  par  le 
choix  des  hommes  qui  les  représentent  le  plus  com- 


MARCHE  A  SUIVRE  DANS  LES  ÉLECTIONS   501 

plétement  et  le  mieux,  après  engagement  pris  de  voter, 
au  second  tour,  pour  le  candidat  de  la  nuance  répu« 
blicainaAui  se  trouvera  avoir  obtenu  le  plus  de  suf- 
frages,  ' 

Ce  procédé  est  le  seul  qui  permette  à  chaque  fraction 
du  parti  de  constater  sa  force  numérique  et  d'avoir 
la  part  qui  lui  revient  légitimement,  eu  égard  à  son 
importance;  et  c'est  le  seul  qui  concilie  les  prescrip- 
tions de  la  conscience  et  la  nécessité  de  Tunion  contre 
l'ennemi  commun  ;  c'est  le  seul  qui  rende  l'entente 
possible  dans  l'action  sans  introduire  la  confusion  d^^ns 
les  doctrines  ;  c'est  le  seul  qui  sauvegarde  la  dignité 
et  consacre  dans  sa  plénitude  la  liberté  de  l'électeur. 

Objectera-t-on  que  ceux  dont  l'opinion  est  moins 
accentuée  refuseront  de  prendre  l'engagement  dont 
il  s'agit,  ou  ne  le  tiendront  pas,  s'ils  le  prennent?  A 
cela  je  réponds  qu'on  les  calomnie^  mais  que  si,  par 
impossible,  ils  étaient  gens  à  mériter  cette  accusation, 
la  fraction  du  parti  républicain  à  l'égard  de  laquelle 
ils  se  conduiraient  comme  des  ennemis  n'aurait  nul 
intérêt  à  les  traiter  comme  des  alliés  ! 

Je  l'ai  dit  bien  souvent  et  je  le  répète  :  il  n'y  a  tran- 
.saction  équitable  que  lorsqu'on  reçoit  l'équivalent  de 
ce  qu'on  donne,  et  il  n'y  a  de  transactions  bonnes,  en 
politique,  que  celles  qui  ont  pour  effet  de  faciliter  ou 
de  hâter  la  réalisation  des  principes  de  justice  et  de 
liberté. 

Salut  cordial* 


A  MES  ÉLECTEURS 


Publié  le  li  février  1876. 


Iles  chers  concitoyens, 

J'anmte  yoalti  vons  voir,  trotts  parler,  tous  6nten« 
dre,  m'inspirer  de  rotre  patriotisme,  vous  dire  tout  ce 
qne  j'ai  dans  l'esprit  et  d^ns  l'âme.  Il  y  avait  là  pour 
moi  l'accomplissement  d'un  devoir  que  je  désirais  ar- 
demment de  remplir,  et  d'autant  plus  qu*il  me  four- 
nissait Tocsasion  de  vous  exprimer  de  vive  voix  com« 
bienj^ai  été  ému  du  témoignage  de  sympatliie  que 
votts  m'avez  donné.  J'ai  un  moment  espéré  que  je 
pourrais  me  rendre  au  milieu  de  vous,  fût-ce  par  un 
effort  semblable  à  celui  que  je  fls  le  30  janvier  ;  mais 
rétat  de  ma  santé  me  force  de  renoncer  à  cet  espoir, 
et  j'en  éprouve  un  véritable  serrement  de  cœur. 


l 


504  A  Mes  électeurs 

Je  voas  écris  donc,  ne  pouvant  mieux  faire.  Car  je 
suis  pour  le  mandat  impératif,  et  vous  avez  le  droit, 
avant  de  me  nommer  votre  mandataire,  de  çonn^ûtre 
chacune  de  mes  pensées. 

Je  puis,  toutd*abord,  me  rendre  ce  témoignage 
depuis  mon  entrée  dans  la  carrière  publique,  je  n'ai 
pas  fait  un  acte,  pas  écrit  une  ligne,  pas  ressenti  une  \ 
joie  profonde  ou  une  vive  angoisse*  qui  ne  se  rappor- 1 
tassent  à  mon  amour  de  la  République.  Elle  a  été,  ' 
elle  restera  la  grande  préoccupation  et  la  grande  pas- 
sion de  ma  vie.  Il  y  a  quarante  ans,  lorsqu'à  la  plu- 
part elle  n'apparaissait  encore  que  comme  à  travers 
les  nuages  d'un  rêve,  je  la  déclarais  nécessaire,  inévi- 
table; je  me  consacrais  à  son  service,  et  dans  son 
avènement  futur,  je  saluais  le  triomphe  de  la  seule 
forme  de  gouvernement  qui  fût,  selon  moi,  digne  d'an 
peuple  majeur»  conciliable  avec  Texercice  de  sa  sou- 
veraineté et  propre  à  conduire  au  but  suprême  :  ren- 
dre les  nommes  plus  éclairés,  plus  heureux  et  meil- 
leurs. 

Aussi,  je  fus  de  ceux  qui,  en  février  1848,  dans  la 
première  séance  tenue  à  THôtel  de  Ville  par  le  goa- 
vernement  provisoire,  demandèrent  le  plus  ardem- 
ment et  obtinrent  que  la  République  fût  proclamée.  ^ 

Mais^  alors,  comme  aujourd*hui.  Je  pensais  que  la 
République  doit  avoir  pour  principal  objet  d'assurer 
au  travailleur  la  part  légitime  qui  lui  revient  dans  le 
fruit  de  son  travail,  de  rendre  A  la  dignité  de  la  na-* 


A  MES   ÉLECTEURS  605 

ture  humaine  ceux  que  l'excès  de  la  pauvreté  dé- 
grade, et  d'éclairer  ceux  qu'elle  retient  dans  les  té- 
nèbres ;  en  un  mot,  d'aider  le  peuple  à  se  délivrer  de 
ce  double  esclavage  :  Fignorance  et  la  misère. 

C'est  pourquoi  je  fus  le  premier  à  poser  le  principe, 
alors  tout  nouveau,  de  la  candidature  ouvrière,  en 
faisant  nommer  membre  du  gouvernement  provi- 
soire l'ouvrier  mécanicien  Albert,  et  en  installant 
au  Luxembourg  ce  que  j'appelai  le  <  parlement  du 
travail.  > 

Voici  le  résumé  des  idées  qui  prévalurent  alors 
parmi  les  représentants  des  corporations  ouvrières. 
Différaient-elles  du  programme  généralement  adopté 
aujourd'hui  par  les  républicains?  Vous  allez  en  juger. 

Il  n'y  a  qu'un  souverain  :  la  nation. 

La  souveraineté  s'exprime  par  le  suffrage  universel. 

Une  nation  n'a  pas  plus  le  droit  de  se  donner  que 
d'être  donnée.  On  la  trompe,  quand  on  lui  dit  :  tu  es 
le  souverain  ;  tu  peux  donc  tout,  même  te  faire  es- 
clave . 

Il  est  absurde  d'admettre  que,  par  le  choix  d^un 
monarque  héréditaire,  le  suffrage  universel  d'aujour- 
d'hui puisse  confisquer  le  suffrage  universel  de  de- 
main, et,  par  conséquent,  il  n^  a  de  possible,  avec 
la  souveraineté  du  peuple,  que  la  République. 

La  République  a  pour  but  l'amélioration  du  sort  de 
tous. 

Les  Assemblées  des  mandataires  du  souverain  doi« 

43 


506  A  MES  ÉLECTEURS 

yent  être  renouvelées  f réquemmisiit,  pour  que  les  élus  | 

du  peuple  ne  deviennent  pas  ses  maîtres.  i 

La  subordination  du  pouvoir  exécutif  au  pouvoir  ; 

législatif  est  une  conséquence  de  la  souveraineté  do  ; 

i 
peuple.  I 

C'est  méconnaître  le  principe  de  cette  souveraineté 
que  d'opposer  à  TAssemblée»  qui  en  émane  directe- 
ment, une  autorité  rivale.  1 

Partout  où  l'Etat,  au  lieu  de  dominer  TÉglise,  est  [ 
dominé  par  elle»  il  y  a  danger  pour  la  plus  féconde 
des  libertés  :  celle  de  Tesprit  humain. 

La  commune,  aux  termes  de  la  loi,  se  distinguant 
aujourd'hui  de  la  paroisse,  et  n'étant  plus  qu'une  so- 
ciété civile,  il  s'ensuit  que  les  écoles  qui  relèvent 
d'elle  appartiennent  à  l'école  laïque. 

La  liberté  demande  que  l'enseignement  religieux 
soit  laissé  aux  parents  et  qu'ainsi  leurs  croyances 
soient  respectées,  mais  elle  ne  demande  rien  de  plus. 

Dès  qu^on  ordonne  au  pauvre  d'envoyer  son  enfant 
à  l'école,  il  faut  lui  en  fournir  le  moyen  :  d'où  cette 
conséquence  que  l'instruction  primaire  doit  être,  non- 
seulement  obligatoire,  mais  gratuite. 

La  commune'  tient  le  milieu  entre  la  famille  et 
l'Etat.  Pour  qu'elle  soit  comme  l'école  primaire  de  la 
vie  publique  et  du  patriotisme,  il  importe  que  les  con- 
seillers municipaux,  nommés  par  elle,  nomment  à 
leur  tour  le  maire  ;  il  importe  qu'elle  ne  relève  de  Tau- 
torité  centrale  que  pour  ce  qui  touche  aux  intérêts 


A   MES  ÉLECTEURS  507 

généraux  et  que,  pour  ce  qui  concerne  les  affaires  lo- 
cales, la  commune  se  gouverne  elle-même. 

Les  ouvriers  ne  sauraient  être  trop  encouragés  & 
recourir,  pour  élever  leur  destinée,  à  ce  principe 
d'association  qui  puriâe  et  ennoblit  l'intérêt  person- 
neU  sans  lui  rien  ôter  de  son  énergie,  fait  profiter 
chaciin  du  profit  de  tous,  et  met  la  puissance  de  tous 
au  service  de  chacun. 

La  proportionnalité  des  charges,  en  matière  d'im- 
pôts, n'a  jamais  été  jusqu'à  présent  qu'illusoire  et 
mensongère  :  la  justice  veut  qu'on  la  rende  réelle,  par 
la  diminution  ou  la  suppression  des  impôts  qui  pèsent 
d'un  poids  inégal  sur  le  riche  et  sur  le  pauvre. 

Il  est  temps  que  la  peine  do  mort  cesse  d'ensan- 
glanter nos  codes,  et  qu'on  enlève  à  des  juges  qui  ne 
sont  pas  infaillibles  le  pouvoir  dinfiiger  un  châtiment 
qui  est  irréparable. 

Sont  absolument  inviolables  la  liberté  de  conscience^ 
celle  de  réunion,  celle  d'association,  et  cette  liberté 
de  parler  et  d'écrire  au  moyen  de  laquelle  la  minorité 
peut  devenir  majorité  quand  elle  a  raison  et  qu'elle  le 
prouve. 

Tel  est,  mes  chers  concitoyens,  le  résumé  des  prin- 
cipes que  j*ai  puisés  dans  Tétude  de  la  Révolution 
française,  et  que  j'ai  passé  ma  vie  à  développer  ou  à 
défendre. 

J'ajouterai,  pour  qu'aucune  ombre  ne  reste  dans 
votre  esprit  sur  mes  tendances  et  mes  doctrines,  que 


508  A  MES   ELECTEURS 

je  ne  suis  pas  ce  qu'on  appelle  autoritaire.  Je  ne  fais  j. 
pas  à  la  vérité  cette  injure  de  supposer  qa*elle  aitbe-  ^ 
soin  de  s'imposer  pour  prévaloir.  La  raison,  selon  moi, 
suffit  au  triomphe  de  la  raison.  J'ai  toujours  réclamé, 
pour  les  idées  qui  me  sbnt  chères,  la  liberté  de  discus- 
sion, et,  pour  leur  application,  répreuve  du  suffrage 
universel  :  je  n'ai  jamais  réclamé  autre  chose.  Autant  \ 
que  personne,  je  veux  le  libre  épanouissement  de  l'in- 
dividu. Je  sais  qu'un  peuple  n'apprend  pas  à  mar- 
cher, sans  marcher;  que  la  science  de  la  liberté  s'ac- 
quiert par  la  pratique  de  la  liberté  ;  qu'une  nation  qui 
s'accoutumerait  à  tout  attendre  de  l'État  finirait  pai* 
tomber  dans  l'atrophie,  faute  d'exercice,  et  mourrait 
à  force  d'avoir  oublié  de  vivre. 

Mais  il  n'est  pas,  dans  la  société,  des  individus  qui 
ne  soient  que  cela.  Un  citoyen  ne  saurait  être  consi- 
déré en  dehors  du  milieu  où  il  est  plongé.  Il  y  a  en 
Ini  Vêtre  individuel^  mais  aussi  Vêt7'e  social^  et  les 
droits  qui  lui  appartiennent  participent  de  ce  double 
caractère.  Se  figure-t-on,  par  exemple,  le  principe  de 
la  liberté  [de  la  presse  revendiqué  par  Robinson 
Crusoë  dans  son  île  ?  Ce  qui  rend  la  liberté  de  la  presse 
si  précieuse,  c'est  précisément  qu'elle  suppose  un  pu- 
blic à  éclairer.  Elle  doit  être  respectée  à  un  double 
titre  :  l'intérêt  de  l'écrivain  et  l'intérêt  de  tous  ceux 
pour  lesquels  il  écrit.  L'homme  qui  invoque  la  liberté 
de  la  presse  proclame  en  cela  le  droit  de  la  société  qui 
l'entoure,  plus  encore  :  le  droit  du  monde  entier.  Car 


A   MES   ÉLECTEURS  509 

la  pensée  est  une  richesse  collective.  Une  fois  ex- 
primée, elle  devient  partie  intégrante  du  patrimoine 
intellectuel  de  Thumanité. 

C'est  donc  au  point  de  vue  de  Tintérôt  de  la  société 
quUl  convient  de  se  placer,  même  lorsqu'on  plaide  la 
cause  des  droits  de  Vindividu. 

Oh  1  certes,  quand  l'Etat  est  un  pouvoir  extérieur 
et  superposé  à  la  société,  quand  il  s'appelle  Louis  XIV, 
il  est  à  désirer  qu'il  fasse  le  moins  possible,  et  le 
mieux  serait  qu'il  no  fît  rien.  Mais,  dans  une  démo- 
cratie,  TÉtat^  c*est  tout  le  monde  prenant  souci  de 
tout  ce  qui  est  l'affaire  de  tout  le  monde  ;  c'est  la  so- 
ciété s'occupant  d'elle-même  par  les  hommes  qu'elle 
charge  de  formuler  en  lois  ses  besoins  et  ses  volontés. 

Que  l'intervention  de  l'État,  même  alors,  puisse  être 
abusive,  sans  doute,  et  elle  l'est  toutes  les  fois  qu'elle 
a  pour  but  et  pour  résultat  de  gêner  le  développement 
des  facultés  individuelles  ;  mais  toutes  les  fois,  au 
contraire,  qu'elle  y  aide  ou  écarte  ce  qui  y  fait  obstacle, 
elle  est  un  bien.  C'est  ainsi  qu'elle  est  un  bien  quand, 
par  l'instruction  gratuite  et  obligatoire,  elle  rend 
possible  chez  le  pauvre  le  développement  de  Tâme  et 
de  l'intelligence,  condition  première  de  la  liberté. 

Et  je  n'ignore  pas  non  plus,  mes  chers  concitoyens, 
que,  dans  le  douloureux  acheminement  de  l'humanité 
vers  le  règne  de  la  justice,  il  est  de  nécessaires  étapes  ; 
que  la  conquête  du  progrès  n'est  pas  l'affaire  d'un 
jour  ;  qu'il  y  faut  de  la  patience,  de  la  prudence,  le 

43. 


510  A   MES   ÉLECTEURS 

senB  pratique  des  choses,  et  qu'il  s'avancer  trop  prici*  |^ 
pitammeat  oa  risque  d'être  forcé  de  reculer.  Mais  ia  [ 
question  est  d'avoir  un  idéal  et  de  ne  le  perdre  jamais 
de  vue  dans  les  sacriflces  qu'on  fait  à  la  réalité.  H 
serait  peu  sage,  assurément,  de  s'imag^iner  qu'on  at- 
teindra d'un  seul  bond  le  but  d'un  long*  voyage;  mail 
le  serait-il  davantage  de  se  mettre  en  route  sans  sa- 
voir où  l'on  se  propose  d'arriver,  et  de  prendre  dea 
chemins  de  traverse  sans  être  sûr  qu'ils  mèiient  aa 
point  qu'il  s'agit  d'atteindre  ? 

Pour  ce  qui  est  des  mesures  sur  lesquelles  les  noa» 
veaux  élus  auront  à  revenir,  pour  peu  qu'il  leur  dé- 
plaise  d'accepter  l'héritage  de  leurs  prédécesseurs, 
vous  devinez  ce  que  j'en  pense. 

Ai-je  besoin  de  vous  dire  que  je  veux  Tamuistie,  que 
je  la  veux  complète,  que  je  la  veux  immédiate,  moi 
gui  signai  avec  émotion  la  proposition  d'amnistie  pré- 
sentée le  31  septembre  1871  par  tous  mes  collègues  de 
l'extrême  gauche  ;  moi  qui,  le  15  février  1872,  courus 
à  Nantes,  prêcher,  dans  l'intérêt  de  Tordre,  la  poli- 
tique de  l'apaisement,  convaincu  que  c'est  la  vnrtu 
des  amnisties,  quand  la  guerre  civile  n'est  plus  dans 
la  rue,  d'empêcher  qu'elle  ne  fe  réfugie  dans  les  âmes; 
jtnoi  qui,  le  16  juillet  1872^  montai  à  la  tribune  pour 
demander  qu'on  pressât  la  discussion  d*un  rapport 
différé  pendant  neuf  mois  qui  &  un  si  grand  nombre 
de  familles  éplorées  avaient  paru  neuf  siècles  ;  moi 
qui,  dans  ua  article  publié  le  28  mars  1873|  disais. 


A  MES   ÉLECTEURS  511 

'^^^^Bn  parlant  de  ce  que  nous  espérions  de  l'Assemblé^ 
^'tf  utnre  :  #  Elle  prouvera,  cette  Assemblée,  que  la  poli- 
^â«^tique  républicaine  est  une  politique  de  générosité,  de 
ï  concorde,  et  que  la  question  de  Tamnistie,  si  chère  i 
'  a  tant  de  pauvres  cœurs  déchirés,  est  une  de  celles 
^  qu*embrass6  le  triomphe  de  la  République  ?  » 

JE  Je  n'ai  pas  besoin,  non  plus,  de  déclarer  ici  que  je 
Mii  «uis  pour  Tabrogation  de  la  loi  sur  les  maires,  pour 
\m  l'abrogation  de  la  loi  sur  l'enseignement  supérieur,  et 
pour  la  levée  de  l'état  de  siège  partout  où  il  a  été 
31]  maintenu.  J'ai  fait  plus  que  voter,  j'ai  parlé  contre  ces 
ir  lois,  dout  il  est  impossible  de  méconnaître  la  portée, 
m  La  seconde  est-elle ,  comme  ses  promoteurs  Pont 
prétendu,  une  loi  de  liberté?  Entendons-nous  :  en  li- 
vrant de  fait  aux  ultramontains  le  monopole  de  l'en- 
seignement, elle  vise  à  leur  donner  la  liberté  d'être 
les  maîtres. 

M.  de  Broglie  et  M.  Buffet  ont  tait  grand  bruit  de 
je  ne  sais  quel  péril  social  dont  ils  n'ont  jamais  précisé 
la  nature.  Le  péril  social  l  il  serait  dans  le  monopole 
de  l'enseignement  livré  aux  ultramontains,  s'ils 
venaient  à  l'emporter,  eux  qui  disaient  dernièrement 
par  l'organe  de  l'évêque  d'Orléans  :  «  L'intérêt  de  la 
croyance  des  âmes  est  supérieur  à  celui  de  la  science  >  ; 
eax  qui  sont  condamnés  en  effet  à  combattre  la 
science,  de  peur  que  l'exploration  des  secrets  de  la 
nature  ne  mette  trop  à  nu  les  mystères  de  la  théologie; 
eux  qui  naguère,  dans  une  adresse  envoyée  au  pape. 


f 

k 


512  A   MES  ÉLECTEURS 

motivaient  leur  croisade  en  faveur  de  la  loi  sur  ren- 
seignement supérieur  par  «  l'opportunité  de  donner 
aux  décisions  du  dernier  concile  leur  épanouissement 
dogmatique  »,  en  d^autres  termes,  d'imposer  au  monde 
le  joug  de  l'infaillibilité  papale. 

Oui,  ce  serait  un  grand  péril  social  que  celui  qui 
^résulterait  du  droit  de  mainmise  sur  les  générations 
futures,  si  ce  droit  était  irrévocablement  accordé  aux 
partisans  du  Syllahus^  et  s'ils  y  puisaient  le  pouvoir 
de  travailler  à  Tasservissement  des  intelligences.  Car 
celui  qui  croit  uniquement  parce  qu'on  lui  a  dit  qu*il 
fallait  croire,  celui  qui  règle  sa  vie  sur  des  idées 
adoptées  sans  examen,  celui  qui  dépend,  pour  sa  con- 

• 

duite,  des  injonctions  mystiques  d*autrui,  celui  qu* 
s'habitue  à  regarder  comme  un  devoir  Tafôrmation 
hautaine  de  ce  qu'il  ignore,  celui-là  est,  intellectuelle- 
ment, un  esclave.  Le  but  suprême  de  l'enseignement 
est  de  faire  de  nous  des  êtres  libres.  Est-il  possible 
que  ce  soit  là  le  but  de  l'enseignement  ultramontain  ? 
Ebt-ce  qu'il  n'est  pas  de  son  essence  de  proscrire  le 
libre  examen  ?  Est-ce  qu'à  des  hommes  qui  parlent  au 
nom  d'un  chef  prétendu  infaillible,  l'intolérance  n'est 
pas  d'autant  plus  naturelle  qu'il  sont  plus  convaincus? 
Est-ce  qu'il  n'est  pas  inévitable  que  la  recherche  de 
la  vérité  soit  réputée  crime  par  quiconque  dit  :  La 
vérité,  c'est  moi?  L'enseignement  clérical  a  donc  pour 
résultat  nécessaire  de  soumettre  la  raison  à  une 
discipline  opposée  à  son  essor  ^  il  tend  à  rendre  les 


A  MES   ÉLECTEURS  513 

intelligences  auxquelles  il  s'adresse  incapables  de 
tirer  d'elles-mêmes  la  loi  de  leur  développement  ;  il 
les  façonne  au  pire  de  tous  les  esclavages:  l'es- 
clavage de  l'esprit. 

Là,  je  le  répète,  serait  le  péril  social,  si  la  victoire 
devait  rester  au  cléricalisme.  Ce  fut  sans  doute  un 
grand  coup  d'audace  que  l'Encyclique  du  8  décembre 
1864.  La  guerre  y  était  déclarée,  non-seulement  à  la 
raison,  mais  aux  principes  constitutifs  de  la  société 
civile  et  à  l'indépendance  des  États.  Le  gant  y  était 
jeté  :  à  TAutriche,  au  sujet  du  concordat  ;  à  la  Belgique, 
au  sujet  de  la  loi  de  mainmorte  ;  à  l'Italie,  par  la  dé- 
nonciation des  souverains  de  fait  opposés  aux  sou- 
verains de  droit;  à  l'Espagne,  par  Tanathème  relatif 
à  la  saisie  des  biens  ecclésiastiques;  à  la  France,  par 
Taccusation  d'hérésie  lancée  contre  le  suffrage  univer- 
sel; à  tous  les  pouvoirs  temporels,  enfin,  par  cette 
déclaration  hardie  que,  jusque  dans  les  choses  sécu- 
lières, l'Église  était  supérieure  &  l'Eiat.  Aussi  la  sen- 
sation a-t-elle  été  profonde,  non-seulement  dans  les 
pays  que  je  viens  de  nonîmer,  mais  en  Amérique,,  en 
Angleterre,  en  Allemagne,  partout.  M.  Gladstone  a 
poussé  un  cri  d'alarme,  lui  qu'on  avait  jusque-là 
soupçonné  de  pencher  vers  Rome,  et  l'on  a  vu  se  sé- 
parer de  l'Église  romaine  un  homme  qui  en  avait  été 
jusqu'alors  le  plus  éminent  champion  :  le  docteur  Von 
Dollinger. 

Le  fait  est  que  jamais  défi  plus  audacieux  n'avait 


514  A  MBS   ÉLECTEURS 

été  jeté  au  monde  moderne.  Mais  Taudace  ne  tient  pas  ^ 
toujours  lieu  de  la  force.  Pascal  a  dit:  <r  Quand  rani-( 
vers  récraserait,  Thomme  serait  encore  plus  nobleqoe  ' 
ce  qui  le  tue,  parce  qu'il  sait  qu'il  meurt,  et  TaTan-  ; 
tageque  l'univers  a  sur  lui,  l'univers  n'en  sait  rien.»  | 
Eh  bien,  la  papauté  menace,  parce  qae  Tavantage  que  j 
le  monde  moderne  a  sur  elle,  elle  n^en  sait  rien.  Soq  1- 
intrépidité  a  sa  source   dans   l'aveuglement  d'an  ; 
immense  orgueil.  Quand  on  la  voit  condamner  la  rai-  ; 
son,  insulter  à  la  science,  excommunier  la  liberté, 
flétrir  du  nom  àe  peste  tout  ce  qui  n'est  pas  elle  ou  ne 
relève  pas  d'elle,  on  sent  qu'elle  n'a  la  mesure  ni  des 
torces  qu'elle  affronte,  ni  de  ses  propres  forces. 

Mais  s'il  ne  faut  pas  s'eiagéi^r  la  puissance  du 
cléricalisme,  il  ne  faut  pas  non  plus  s'aveugler  sur  1& 
portée  de  ses  efforts  et  oublier  que  lui  tenir  tête  est 
une  des  grandes  nécessités  du  moment. 

Pour  faire  échec  à  ces  empiétements,  pour  emporter 
la  nomination  des  maires  par  les  conseillers  muni- 
cipaux et  ranimer  la  vie  communale,  pour  affranchir 
la  presse,  pour  obtenir  la  levée  de  l'état  de  siège,  poor 
entrer  sagement  mais  résolument  dans  une  politique 
de  progrès,  le  parti  républicain  se  trouve-t-il  dans  les 
conditions  voulues  ?  Pour  moi,  je  ne  doute  pas  que  la 
majorité  ne  soit  franchement  républicaine  dans  celle  de 
nos  deux  Assemblées  qui  va  sortir  du  suffrage  univer- 
sel; mais  je  ne  suis  pas  de  ceux  qui  se  réjouissent  à 
ridée  qu'elle  sera  soumise  à  l'action  mod6ratrice  de 


A  MES  ELECTEURS  &lo 

celle  que^  sous  le  nom  de  Sénat,  le  suffrage  restreint 
nous  a  donnée.  Mi-partie  de  républicains  et  de  mo- 
narchistesy  il  est  possible  qu'elle  ne  recule  pas,  mais  il 
est  possible  aussi  qu'elle  empêche  l'autre  Chambre 
d'avancer. 

N'oublions  pas  qu'il  y  a,  dans  le  seul  fait  de  la  divi- 
sion du  pouvoir  législatif,  un  obstacle  à  l'adoption  des 
réformes  les  plus  importantes.  C'est  ce  qu'un  illustre 
penseur,  M.  John  Stuart  Mill,  a  fort  bien  montré, 
lorsqu'il  a  supposé  une  assemblée  de  600  membres  se 
fractionnant  en  deux  corps  de  300  membres  chacun, 
et  appelée  à  se  prononcer  sur  une  réforme  utile.  Si 
tous  les  membres  votaient  dans  une  même  assemblée,  il 
faudrait,  pour  que  la  réforme  utile  fût  rejetée,  que  le 
nombre  des  opposants  fût  de  301,  tandis  que,  dans  le 
système  de  délibération  séparée,  il  sufdrait  que  le 
nombre  des  opposants  fût  de  151.  Dans  le  premier 
cas,  il  faudrait  la  moitié  des  membres  pour  arrêter  le 
progrès;  dans  le  second,  un  quart  suffirait. 

Il  est  vrai  que,  dans  cette  hypothèse,  ce  qui  ferait 
obstacle  à  des  changements  salutaires  serait  de  nature 
aussi  à  faire  obstacle  &  des  changements  nuisibles. 
Mais  Pavantage  serait  loin  de  compenser  l'inconvé- 
nient, parce  qu'il  est  plus  (àcilei  hélas  !  d'arrêter  le 
progrès  que  de  l'accomplir  ;  parce  que,  chuz  la  plu- 
part des  hommes,  Tamour  des  choses  nouvelles  est 
victorieusement  combattu  par  la  force  de  Thabitude, 
la  soumission  aux  idées  reçues  l'esprit  de  mutine,  la 


516  A   MES   ÉLECTEURS  J 

peur  de  rinconnu,  parce  que,  dans  toas  les  pays,  el 
même  dans  le  nôtre,  qui  a  tu  tant  de  révolutioasl 
Tinstinct  conservateur  est  très  répandu,  très  craintUi 
Ah  I  s'il  n'en  était  pas  ainsi,  le  progrès  aurait-il  eii| 
chez  nous  tant  de  peine  à  creuser  son  sillon,  et  lest 
habiles  de  la  réaction  auraient-ils  si  bien  réassiil 
effrayer  tous  ces  hommes-enfants  i)our  qui  sont  in*  ; 
ventés  les  spectres  rouges  ? 

Aussi  étroitement  liée  au  suffrage   universel  qm; 
l'écorce  Test  à  l'arbre,  la  République,  quand  le  mo-  . 
ment  de  la  révision  sera  venu,  ne  saurait  pas  phs 
être  mise  en  question  que  le  suffrage  universel  lai 
même.  Elle  est,  elle  sera.  Mais  il  y  aura  lieu  d'exami 
ner  mûrement  les  considérations  que  je  viens  d'indi-  ( 
quer  relativement  à  la  division  du  pouvoir  législatif,  \ 
comme  celles  qui  ont  trait  à  la  subordination,  selon 
moi  indispensable,  du  pouvoir  qui  exécute  les  lois  à 
regard  du  pouvoir  qui  les  fait,  —  du  bras  à  T^ard 
de  la  tête. 

£n  attendant,  j'estime  que  trop  d'optimisme  serait 
dfmgereux  ;  il  endormirait  notre  vigilance.  Mais  une 
disposition  d'esprit  contraire  n'aurait  pas  un  moindre 
danger  :  elle  pousserait  au  découragement  les  esprits 
incertains.  Ce  qu'il  faut,  c'est  que  nous  regardions  la 
situation  bien  en  face.  Il  y  a  des  obstacles  à  vaincre  ; 
mais  nous  avons  la  puissance  de  les  vaincre.  Et  nous 
les  vaincrons,  si  à  la  modération  nous  joignons  la 
f  eriheté,  si  nous  sommes  à  )a  fois  tolérants  et  résolus, 


A  MES  ÉLECTEURS  517 

^  si  à  runion  de  ces  partis  mensocgèrement  conserva- 
'   teurs,  qui  n'ont  entre  eux  d'autre  lien  que  le  com- 
:^    mun  désir  de  regagner  les  privilèges  sur  lesquels  cet 
:    énorme  privilège,  la  monarchie,  a  son  appui,  nous 
:    opposons  Tunion  des  forces  républicaines,  les  seules 
qui  soient  véritablement  conservatrices,  l'union  de 
tous  ceux  que  rapproche  le  culte  de  cette  grande  Ré- 
volution française  qui  acheva  Témancipation  de  la 
bourgeoisie,  commença  celle  de  l'ouvrier,  donna  la 
terre  au  paysan,  et  nous  légua  comme  un  héritage  à 
étendre,  à  féconder  :  la  République. 

Agréez,  mes  chers  concitoyens^  mes  salutations 
fraternelles. 


il 


L'EXPOSITION  DE  PHILADELPHIE 


Prononcé  le  17  avril  1876. 

En  1661,  peu  de  jours  ayant  Noël,  une  scàue  cu- 
rieuse se  passait  &  Londres  dans  la  maison  de  Tamiral 
Penn.  II  Tenait  de  rappeler  auprès  de  lui  son  âls 
William,  qui,  en  Irlande,  s^était  fait  jeter  en  prison 
pour  avoir  assisté  à  des  meetings  de  quakers  et  qui 
avait  eu  la  bonne  fortune  d'être  mis  en  liberté.  Wil- 
liam ayant  paru  devant  son  père,  la  tête  couverte,  et 
celui-ci  en  exprimant  sa  surprise  :  c  Je  suis  de  la 
c  Société  des  Amis  »,  dit  le  jeune  homme,  et  les 
Amis  n'ôtent  leur  chapeau  que  devant  Dieu .  »  —  «  Bst- 
ce  doDC  de  la  sorte  que  vous  entendez-vous  conduire, 
quand  vous  serez  à  la  cour?  »  demanda  le  père. 
William  répondit  qu'il  avait  besoin  d'y  réâéchiri 
passa  dans  une  chambre  voisine,  y  resta  quelque 


520.  l'exposition  db  Philadelphie 

temps  eD  prières,  et  revenant  à  son  père,  lui  dit  d'une  '; 
voix  ferme  :  «  Non,  je  ne  me  découvrirai  devant  •. 
aucun  mortel.  »  —  «  Quoi  !  pas  même  devant  le  roi!  » 
— <  Pas  même  devant  le  roi.  »  L^amiral,  furieux,  mit  à  - 
la  porte  son  âls,  avec  lequel,  toutefois,  il  ne  tardi  \ 
pas  à  se  réconcilier* 

Avait-il  le  cerveau  fêlé,  cet  obstiné  jeune  homme 
qui  jouait  ainsi,  sur  le  refus  d'accomplir  un  actedi 
simple  déférence,  l'amitié  de  son  père  et  l'espoir  d'un 
brillant  avenir? 

Il  faut  remarquer  d'abord  que  se  découvrir  était 
alors  en  Angleterre  une  mode  nouvelle,  une  mode 
importée  du  dehors,  une  mode  française.  Avant  le 
règne  de  Charles  II,  les  Anglais  avaient  la  tête  cou- 
verte, chez  eux  comme  dans  la  rue,  à  Téglise  comme 
au  parc.  On  dînait,  on  assistait  au  spectacle,  on  prê- 
chait le  chapeau  sur  la  tête.  La  Restauration  amena 
l'usage  contraire,  non  sans  quelque  résistance  de 
la  part  de  ceux  qui  se  piquaient  d'être  des  hommes 
graves.  Mais  l'opiniâtreté,  en  apparence  si  puérile,  de 
William  Penn  s'explique  par  des  motifs  plus  profonds. 
Qu'enseignait,  en  effet,  la  doctrine  qu'il  avait  em- 
brassée ?  Elle  enseignait  que  tous  les  hommes  sont 
égaux  devant  la  loi  ;  que  tous  les  hommes  ont  un 
droit  égal  d'exprimer  leurs  opinions;  que  tous  les 
hommes  portent  en  eux  la  lumière  —  conscience  ou 
raison  —  qui  doit  les  guider.  Dans  cette  doctrine, 
pourquoi  se  découvrir  comme  hommage  rendu  à  la 


I 


l'exposition   de    PHIL,ADELPHrE  521 

supériorité  du  raug  ?  Pourquoi  plier  le  genou  devant 
les  grands  de  la  terre  ?  Pourquoi  les  saluer  du  nom 
de  lord  ou  du  nom  de  prince  ? 

Oh  !  c*était  assurément  pousser  trop  loin  le  culte  dô 
l'égalité  que  de  le  faire  consister  dans  la  proscription 
des  plus  innocentes  formes  de  la  politesse  ;  mais  à  la 
servilité,  même  quand  elle  se  cache  sous  les  dehors  de 
la  courtoisie,  quel  noble  cœur  ne  préférerait  Texagéra- 
tion  du  sentiment  de  la  dignité  humaine  ? 

Ce  n'était  pas,  du  reste,  parce  que  les  quakers  se 
livraient  à  des  pratiques  singulières,  parce  qu'ils  por- 
taient des  chapeaux  à  larges  bords  et  sans  boutons 
parce  que  la  toilette  de  leurs  femmes  se  réduisait  à 
une  mantille  noire  et  à  un  tablier  vert,  parce  qu*ils  se 
croyaient  dans  Tobligation  de  tutoyer  tout  le  monde , 
ce  n'était  pas  pour  cela  qu'un  esprit  de  la  trempe  de 
William  Penn  s'était  senti  invinciblement  attiré  vers 
eux.  Non  ;  s'il  fut  séduit  par  leur  apostolat  ;  s'il  alla 
de  gaieté  de  cœur  au-devant  des  persécutions  qu'ils 
eurent  à  subir;  si  son  dévouement  à  leur  cause  lui  valut 
d'être  envoyé  à  la  Tour  et  enfermé  à  Newgate,  c'est 
que  rien  n'était  plus  propre  à  toucher  une  âme  comme 
la  sienne  que  leur  probité,  leurs  principes  de  tolé- 
rance, leur  respect  de  la  parole  donnée,  leur  philan- 
thropie, leur  ardeur  à  dénoncer  l'esclavage  des  noirs, 
et  leur  guerre  à  la  guerre.  (Applaudissements,) 

Faut«il  maintenant  que  je  m'excuse  d'avoir  parlé  de 
William  Penn,  ayant  à  parler  de  cette  ville  de  Phi- 

44. 


522  l'exposition  de  philapelphib  ï^ 

ladelpbie  dont  il  fat  le  glorieux  fondateur  et  qui  garde: 
tant  de  tracaa  de  son  génie  ? 

A  quoi  tiennent  les  choses  humaines  !  Si,  eu  1681, 
les  coffres  de  Charles  II  n'avaieut  pas  été  vides,  PU- 
ladelpbie  n'existerait  pas,  et  une  nouvelle  race  d'hon^  i 
mes  ne  serait  pas  allée  porter  la  civilisation,  la  liberté,  \ 
le  bonheur,  dans  le  beau  paya  auquel  William  Penn  '. 
donna  des  lois*  •- 

Cest  une  étrange  histoire  que  celle  de  cette  fonda-  • 
tion.  Penn  avait  un  instant  conçu  Tespoir  —  bien  chi- 
mériquei  hélas  !  —  de  voir  la  justice  et  la  vertu  le 
(aire  une  large  place  en  Angleterre,  he  jour  où  il 
perdit  cette  illusion,  il  se  demanda  «'il  ne  lui  serait 
pas  possible  d'appliquer  par  delà  les  mer3  les  idées 
qui  lui  étaient  chères.  Sa  pensée  se  fixa  tout  d'abord 
sur  le  pays  qu'arrose  la  Delaware  et  que  trayersent 
les  monts  AUeghany.  C'était  alors  un  désert.  Penn  en 
sollicita  la  concession,  offrant  en  échange  de  renoncer 
aune  créance  de  16,000  liy.  sterling  qu'il  avait  sur 
la  couronne,  du  chef  de  son  père.  La  négociation 
traîna.  Le  duc  d'York,  frère  du  roi,  était  opposé  i,  la 
demande,  et  la  faisait  repousser  en  son  nom  par  l'at- 
torney  général,  sir  Joseph  Warden  ;  mais  le  ministre 
de  Charles  II,  Sunderland,  était  là  qui  disait  sans 
cesse  au  monarque  obéré  :  «  N'oubliez  pas,  sire,  que 
vous  devez  seize  mille  livres  sterling.  »  Cet  argument 
décida  Charles  II.  Le  marché  fut  conclu.  Penn  pro- 
posait d'appeler  la  terre  où  il  allait  s'établir  Sylvaniaf 


l'ei^position  de  philadelphte  523 

&  qftuse  dQ8  magnifiques  forêts  qui  s'y  trouvent  ;  le 
roi  iosiQtft  pour  que  le  mot  Penn  fut  ajouté  au  mot 
Sylvania.  Aprjis  avoir  mis  la  derpi^re  main  aux  4r^ 
rangements  Ai^ces3aires  et  dessiné,  avec  l*|iide  de 
Pillustre  et  malheureux  Algernon'Siduey,  le  pUn 
d^une  constitution  qui,  plus  tar4»  fut  la  base  de  celle 
des  États-Unis,  Penn  fit  voile  pgur  ^Amérique,  suivi 
d'un  grand  nombre  d'émigrants,  Ift  plupart  appartet 
nant  à  la  secte  des  quajLers,  et  il  alla  b^tir  cette  ville 
de  Philadelphie  qui,  aujourd'hui,  convie  le  monde  i  }a 
fête  du  travail  et  4  la  fête  de  la  liberté. 
Car  rGxposiUon  de  Philadelphie  a  (se  double  çt 

grand  caractère. 

Il  y  aura»  en  effet,  cent  «ns»  le  4  juillet  1876,  que 
la  «  Déclaration  d'indépendance  »  inaugura  la  Répu« 
blique  des  Étatg-Unis^  et  c*est  pour  célébrer  Tanniver* 
saire  de  ce  jour  mémorable  que  s'ouvrira  le  10  mai 
rsxposition  à  laquelle  le  nouveau  monde  invita  le 
pnonde  ancien. 

Il  était  dès  lori  bien  naturel  que  le  rendea^vous  fût 
fixé  à  Philadelphie,  I^'était-ce  pas  là  que  s'était  raS'- 
semblé  en  1774  le  preini§r  congrès  tenu  par  les  dëpu^? 
tés  de  runion;  là  (ju'avait  en  lien  la  «  péçlaration 
d'indépendance  »  que  je  rappelai?  tout  à  l'heure,  14 
qu'avait  siégé  en  1737  la  Convention  par  qui  la  Gons* 
titution  des  âtats-Uuis  fut  rédigea?  N'est-ce  pas  à  Phi- 
ladelphie  que    Frangin   cpmpiençai  poursuivit  et 

açheya  ea  glorianie  carnée  ^^ 


524  l'exposition  de  Philadelphie 

II  a  raconté  lai-même  d'une  manière  fort  piqaante 
son  entrée  dans  Philadelphie,  lorsque,  tout  Jeune 
encore  et  forcé  de  quitter  Boston  à  la  suite  d'une  que* 
relie  avec  son  firôre,  il  alla  chercher  fortune  dans  la 
Tille  de  Penn.  Il  était  en  habit  de  travail  et  couvert  de 
boue.  Ses  poches  étaient  gonflées  de  bas  et  de  chemi- 
ses. Il  ne  savait  où  trouver  un  asile.  Son  avoir  consis- 
tait dans  un  dollar  et  un  schelling  en  monnaie  de 
cuivre*  Mourant  de  fisiim,  il  entra  chez  un  bou« 
langer,  y  acheta  trois  pains  qu'il  paya  trois  sous, 
en  plaça  un  sous  chaque  bras,  mangea  le  troisième 
en  continant  d'errer  dans  les  rues,  et  passa  ainsi 
devant  la  maison  d'une  jeune  fille  qui  trouva  qu'il 
faisait  une  figure  bien  ridicule,  et  qui  éclata  de  rire, 
ne  se  doutant  guère  qu'un  jour  elle  deviendrait  sa 
femme!  Et  lui  qui  s* estima  si  heureux  en  ce  temps- 
là  d'être  employé  chez  un  obscur  imprimeur,  com« 
ment  se  serait-il  douté  que,  plus  tard,  en  1737,  il  se- 
rait nommé  directeur  des  postes  à  Philadelphie  ; 
qu'en  1747,  il  serait  élu  l'un  des  représentants  de 
Philadelphie  dans  l'Assemblée  ;  qu'en  1 776,  il  prési- 
derait la  Convention  chargée  de  donner  une  nouvelle 
forme  au  gouvernement  de  Pensylvanie  ;  qu'en  17fô, 
il  serait  mis  à  la  tète  du  conseil  exécutif  suprême,  — 
si  bien  qu'on  pourrait  dire  de  la  ville  de  Penn  qu'elle 
était  aussi  la  ville  de  Franklin  ?  {Applaudissements,) 

Je  le  répète  :  Philadelphie  était,  de  toutes  les  gran« 
des  cités  américaines,  celle  que  les  promoteurs  dô 


L'pXPOSITlON   DE-  PHILADELPHIE  525 

TExposition  devaient  naturellement  choisir  pour 
mener  à  fin  leur  entreprise,  dès  que  cette  entreprise 
avait,  en  même  temps  qu'un  caractère  industriel,  on 
caractère  national. 

Ici,  une  remarque  qui  a  son  importance. 

Mettre  flamberge  au  vent,  battre  du  tambour  à 
assourdir  les  passants  tranquilles,  sonner  des  fanfa- 
res, faire  parader  cavaliers  et  fantassins,  évoquer  sous 
tous  les  aspects  l'image  brillante  et  lugubre  de  la 
guerre:  telle  est,  chez  nous  autres  Européens,  la 
façon  ordinaire  de  célébrer  les  événements  dignes 
d'être  disputés  à  Toubli.  Ce  mode  de  commémoration 
vaut-il  celui  qui  consiste  à  rapprocher  et  à  mettre  en 
lumière  les  produits  dont  la  mise  en  œuvre  féconde  la 
paix  ?  {Bravos,) 

Autre  rapprochement  à  méditer.  En  France,  nous 
ne  savons  pas  assez  ce  que  Texercice  habituel  de  la 
puissance  individuelle  ajoute  à  la  dignité  du  citoyen 
et  à  la  valeur  de  l'homme;  il  ne  nous  déplaît  pas  que 
le  gouvernement  nous  conduise  par  des  lisières.  Tout 
autre  est  l'esprit  qui  règne  aux  États-Unis,  et  vous  en 
avez  la  preuve  dans  ce  fait  qu'une  entreprise  aussi 
vaste  que  l'Exposition  de  Philadelphie  est  une  entre- 
prise purement  privée.  Il  est  bien  vrai  que  le  Congrès 
a  pris  soin  d'indiquer,  par  un  acte  formel^  le  caractère 
de  la  commission  de  l'Exposition  et  ses  devoirs;  il  est 
bien  vrai  qu'Ulysse  Grant,  président  des  États-Unis, 
a  publié  une  proclamation  invitant  toutes  les  nations 


526  l'exposition  de  Philadelphie 

de  la  terre  à  la  fête  industrielle  de  Philadelphie,  et  les  ' 
y  invitant  au  nom  de  la  paix,  de  la  civilisation  et  da  ' 
principe  des  relations  internationales  ;  il  est  bien  vrai 
enfin  que  le  Congrès  s'est  associé  à  Tentreprise  par  le 
vote  de  cinq  cent  cinq  mille  dollars.  Mais  c'est  comme 
simple  souscripteur  que  l'État  est  intervenu,  c^esten 
vue  des  bénéfices  à  recueillir  et  avec  la  chance  d'avoir 
à  subir  des  pertes,  c'est  en  s'abstenant  d'engager  sa 
responsabilité  politique  et  sans  offrir  aux  nations 
étrangères  d'autre  garantie  que  celle  qui  résulte  de 
son  intervention  morale.  Chacun  pour  soi,  et  Bien 
pour  tousl 

Ce  système  est-il  le  bon,  appliqué  même  à  une  en- 
treprise essentiellement  nationale?  Le  résultat  final 
de  l'Exposition  de  Philadelphie  éclairera  ce  point. 

En  attendant,  tout  concourt  à  faire  espérer  que  ce 
résultat  ne  trompera  pas  l'attente  des  promoteurs. 

Je  viens  de  dire  que  le  gouvernement  des  Etats-Unis 
avait  voté  505,000  dollars  ;  la  ville  de  Philadelphie  a 
voté,  elle,  1,500,000  dollars;  l'État  de  la  Pensylvanie, 
1,000,000;  le  New-Jersey,  100,000;  le  Massachussets, 
50,000;  le  New-York,  25,000;  le  Oonnecticut,  25,000; 
le  New-Hampshire,  20,000,  etc.  Les  dépenses  géné- 
rales seront  lourdes  sans  doute  :  elles  ne  sont  pas 
évaluées  à  moins  de  7,500,000  dollars;  mais  si  de  cette 
somme  on  retranche  celle  de  3,550,000  dollars  prove- 
nant des  subventions,  des  dons  faits  par  les  législa- 
teurs^ les  villes,  les  particuliersi  et  aussi  de  la  vente 


3j  L*EXPOSITION   DE  PHILADELPHIE  527 

ù    ultérieure  des  bâtiments  et  du  matériel,  on  trouve  que 

k    le  capital  à  rembourser  s'élève  à  4,058,000  dollars. 

û    Or,  pour  le  rembourser,  avec  dividende,  que  fau- 

{     drait-il?  Trois  millions  de  visiteurs  entrant  trois  fois 

en  moyenne  et  payant  cliacun  un  demi-dollar.  Y  a-t-il 

excès  d'optimisme  à  compter,  pour  TExposition  de 

,     Philadelphie,  sur  9,000,000  d'entrées?  En  1862,  à 

l'Exposition  de  Londres»  le  chiffre  des  admissions  Ait 

de  6,211,000;  il  fut  de  plus  de  10,000,000,  en  1867,  à 

TExposition  de  Paris. 

Quoi  qu'il  en  soit,  toutes  les  nations»  grandes  et 
petites,  ont  répondu  avec  empressement  à  Tappei 
qui  leur  était  adressé.  Quand  je  dis  toutes,  Je  me 
tit>mpe  :  la  Grèce  s'abstiendra,  peut-être,  à  cause  de 
la  dépense  ;  et  la  Russie,  parce  qu'elle  répugne,  paraît- 
il,  à  accepter  une  invitation  qui  n'a  pas  un  caractère 
tout  à  fait  ofBciel.  Mais  le  monde  sera-t-il  donc  insuf- 
fisamment représenté  à  Philadelphie  par  la  Prance, 
la  Grande-Bretagne,  PAutriche,  rAIIemagne,  la  Bel- 
gique, la  Hollande»  la  Suède,  l'Espagne,  le  Portugal, 
l'Italie,  la  Nonvégc,  l^Égypte,  le  Danemark»  la  Tur- 
quie, Tunis,  la  Suisse,  le  Mexique,  la  Venezuela,  le 
Brésil,  le  Chili,  le  Pérou»  la  Confédération  argen- 
tine, les  ties  Sand^eh,  la  Chine,  le  Japon»  TAus- 
tralie,  le  Canada,  la  Bolivie,  le  Nicaragua,  la  Co- 
lombie, la  Liberté,  TÉlat  libre  d^Orange,  rÊquatéur, 
le  Guatemala,  le  Honduras?  II  est  certain  que  le 
nombre  dei  visiteurs  attendoSt  parmi  lesquels  on  a 


1 


528  l'exposition  de  Philadelphie 

cité  Tempereur  du  Brésil  et  le  roi  Oscar  de  Suèle,|        ^ 
s'annonce  comme  devant  être  très   considérable;  et, 
quant  aux  demandes  d'espace  pour  les  produits  eor 
Yoyés  par  les  exposants,  elles  ont  été  telles  que  Ve&- 
pace  accordé  d'abord  à  certains  pays  a  dû  être  agrandi 
d'une  manière  notable.  C'est  ainsi  que  la  première 
allocation  de  quarante  huit  mille  pieds  carrés,  obtenue  \ 
primitivement  par  la  commission  britannique  a  èti  ! 
portée  à  quatre  vingt  huit  mille  pieds  carrés.  On  peut  [ 
juger  par  là  de  l'empressement  général,  que  ne  semble 
pas  avoir  refroidi  le  souvenir  des  déceptions  aux- 
quelles donna  lieu,  en  1873,  Texposition  de  Vienne. 

En  tout  cas,  les  Étals-Unis  ont  droit  de  compter 
sur  la  curiosité  des  quarante-cinq  millions  d'Améri- 
cains pour  qui  l'Exposition  de  Philadelphie  est  la  pins 
noble  des  solennités  commémoratives. 

La  grande  République  de  par  delà  Tocéan  n'aura- 
t-elle  rien  à  gagner,  sous  le  rapport  de  Tunité  natio- 
nale, à  l'Exposition  de  Philadelphie?  Cette  exposition 
n'est*elle  pas  de  nature  à  rapprocher  le  Sud  et  le  Nord, 
qu'elle  appelle  à  célébrer,  en  commun,  le  souvenir  de  la 
patrie  conquise  par  de  communs  efforts?  N^est-elle  pas 
de  nature  à  compléter  l'œuvre  d'apaisement  et  de  con- 
ciliation qui  avait  commencé  par  l'amnistie?  {Sensor 
tion.  Bravos.)  Car  ce  sera  l'éternel  honneur  des 
hommes  d'État  du  Nouveau -Monde  d'avoir  compris 
qu'au  lendemain  des  guerres  civiles,  la  magnanimité 
seule  a  pouvoir  d'empêcher  la  haine  de  survivre  à  la 


?2  l'exposition   de   PHILADELPHIE  529 

ï  défaite,  et  que  l'ordre  n'est  jamais  rétabli  d'une  ma- 
i  nière  durable,  quand  il  n'est  pas  rétabli  dans  les 
c   cœurs.  {Applaudissements.) 

I  Ce  que  cette  politique  avait  de  sage  et  de  profond, 
I  réyénement  Ta  prouvé.  La  victoire  que,  par  l'am- 
nistie, les  fédérés  ont  remportée  sur  eux-mêmes  a  plus 
fait  pour  relever  le  gouvernement  de  l'Union  que 
toutes  celles  qu'ils  avaient  remportées  sur  les  plan- 
teurs. (Applaudissements  prolongés.) 

Oui,  ce  que  Tamnistie  a  si  heureusement  commencé, 
r£xposition  de  Philadelphie  l'achèvera. 

Oh!  je  sais  bien  qu'il  s'est  trouvé  un  homme,  un 
Américain,  capable  de  protester  contre  la  représen- 
tation des  anciens  confédérés  à  l'Exposition  de  Phi- 
ladelphie; je  sais  que  l'ex-commandant  de  VAlabama 
a  osé  qualifier  de  déshonorante  la  participation  des 
États  du  Sud  à  ce  qu'il  a  nommé,  avec  une  ironie  fa- 
rouche, la  €  fête  de  l'amour  radical  ».  Mais  cette  pro- 
testation de  Raphaël  Semmes  ne  fait  que  mettre  plus 
vivement  en  relief  l'attitude  de  l'ex-président  des  États 
confédérés,  Jefierson  Davis,  exhortant  avec  chaleur 
ses  anciens  compagnons  d'armes  à  se  serrer  autour 
du  drapeau  nationaU  Et  que  d'autres  symptômes  de 
la  tendance  que  je  signale  !  Vers  le  milieu  de  1875, 
dans  la  fête  qui  eut  lieu  à  Boston,  M.  Gobb,  recevant 
une  délégation  de  soldats  virginiens,  à  la  tête  desquels 
figurait  Tez-général  confédéré  Fitz  Hugh  Lee,  leur 
disait  :  c  Les  animosités  qui  ont  accompagné  la  guerre 

45 


f 

\- 

&30  L'BXPOSmON  W  PHII^ADBLPHIE  c 

eirile  se  meurent,  elles  sont  morteB,  et  noas  céMbre-f. 
rons  bientôt  leurs  funérailles  arec  le  cenCenaire  âe[ 
notre  indépendance.  »  {Bravos.)  Un  fait  touchas  v 
suivit  ces  paroles.  Au  cours  de  la  cérémonie»  les  lol-  - 
dats  confédérés,  allant  raeeyoir  an  drapeau  que  Is' 
fédéraux  leur  offraient ,  se  détournèrent  de  \m 
chemin  pour  faire  un  pèlerinage  au  cimetière  où  loot 
enterrés  les  morts  de  Tarmée  fédérale^ 

Ajoutez  à  tout  cela  que  rBxpositioû  amérioain 
promet  aux  voyageurs  un  grand  spectacle.  Philadel-  [ 
phie  en  effet  n'est  pas  seulement  la  seconde  rille  im 
États-Unis,  la  ville  vénérable  de  TUnion  r  elle  est  an 
nombre  des  cités  du  monde  les  plus  Intéressante. 
Située  entre  un  fleuve  et  une  rivière,  la  Delâwareet 
le  Schuylkill,  elle  a  de  quoi  parler  aux  yeux  autant 
qu^à  l'esprit.  Asae2  profonde  pour  porler  jusqu'à  Phi- 
ladelphie  les  navires  transatlantiques,  la  Delawan, 
qui  natt  dans  l'État  de  New-York,  eouleaa  sud^  arrose 
Philadelphie  et  se  Jette  dans  la  baie  de  Delavraro, 
ajMrès  un  ceurs  de  quatre  cents  kilométrée.  Le  Sliuyl- 
kill,  aux  rives  escarpées,  coupées  de  raviae^  traTerie 
vu  parc  magnifique,  le  pairs  de  Fairmount^  qui  a  d^à 
douté  six  millions  de  dollars.  C'est  li  qu'au  milieu 
d^ine  végétation  splendide  sont  situés  les  bâtiments 
de  l^xposition.  Ils  s'élèvent  de  trente  oa  quarante 
mètres  au-dessus  des  marées  les  plus  bautet  de  la 
Delaware,  et  sur  les  points  les  plus  avaatageua  des 
bords  du  Schuylkill,  d'où  le  F^ard  embrasse  un  admi- 


l'exposition  DR  PHIIiAOBLPHIB  531 

rabie  paysage  :  d'une  part  les  forêts;  de  Tautre,  la 
mer.  Ne  f&t-oe  donc  que  par  le  choix  du  site,  l'expo- 
sition de  Philadelphie  sera  une  des  plus  brillantes 
que  Ton  ait  encore  vues. 

Dans  une  ville  arrosée  par  deux  fleuves,  l'idée  d'uiie 
fête  nautique  devait  naturellement  se  présenter  4 
l'esprit.  Aussi  annonce^t-on  des  régates  organisées  par 
le  Commodore  James  Ferguson  et  dans  lesquelles  la 
France  sera  représentée  par  le  célèbre  champion, 
M.  Gôslin,  dont  les  journaux  américains  ont  publié 
une  lettre  que  voici  :  «  Je  viendrai  avec  une  équipe 
de  quatre  hommes,  de  trois  si  je  n'en  puis  trouver 
quatre,  de  deux  si  je  n'en  trouve  que  deux,  et  s'il  ne 
se  rencontre  personne  pour  m'acçompagner,  Je  vlen*» 
drai  seul.  » 

Vous  le  voyez,  M.  âeslin  s'exprime  comme  le  poëta  ; 

Et  s'il  n'en  reste  qu'un,  je  serai  celui-là. 

(Explosion  de  bravos.) 
Il  s'agit  maintenant  de  savoir  comment  on  s'y 
prendra  pour  loger  la  foule  des  visiteurs.  Philadelphie 
a  peu  d'hôtels  :  en  construira-t-on  de  nouveaux?  Eta» 
blira-t*on  des  trains  rapides  entre  New^-York  et  Phi- 
ladelphie, que  sépare  une  distance  qui  peut  être  fran* 
chie  en  moins  de  deux  heures?  La  hardiesse  des 
capitaux  a  des  limites,  même  en  Amérique,  et  cons^ 
truire  des  hôtels  en  vue  d'une  seule  saison  serait  ter- 
riblement hasardeux.  D'un  autre  côté,  se  condamner 


532  l'exposition  de  Philadelphie 

à  un  voyage  quotidien  de  quatre  ou  cinq  heures,  eeb 
est  bon  quand  on  est  député  ou  sénateur  à  Versai] 
(Rires  prolonges.) 

Il  y  a  là  un  problème  à  résoudre.  Et  la  hausse  dei 
prix  qu'il  faut  prévoir  !  A  Vienne,  on  s'en  souvient,  \ 
elle  eut  pour  résultat  de  chasser  de  la  ville  tout  k  i 
monde.  Rude  leçon  pour  les  hôteliers  autrichiess:  ; 
profitera-t-elle  aux  hôteliers  de  Philadelphie?  Les  1; 
projets  abondent,  quelques-uns  très  bizarres.  N*a«t-on  1 
pas  parlé,  par  exemple,  d'un  système  de  trains  à  lit  \ 
qui  permettrait  aux  voyageurs  de  vivre  à  tant  par  ' 
jour  en  des  espèces  de  wagons-palais  dans  lesquels  on 
se  rendrait  au  Centenaire  pour  y  passer  deux  ou  trois 
jours,  et  où  Ton  aurait  salon  et  chambre,  domestiques 
et  cuisiniers?  Mais  n^entassous  pas  à  plaisir  les  di£Q- 
cultés,  et  fions-nous  à  l'imagination  inventive  des 
Américains  du  soin  de  faire  que  leur  hospitalité  ne 
réduise  pas  ceux  qui  Taocepteront  à  être  en  peine  de 
leur  nourriture  et  de  leur  gîte. 

Jusqu'à  présent,  j'ai  parlé' du  Centenaire  comme 
d'une  fête  américaine  :  il  est  temps  que  Je  la  recom- 
mande comme  une  fête  française.  Car  enfin,  elle  rap- 
pelle l'appui  si  généreux  prêté  par  la  France  à  Tindé-* 
pendance  amérioaine,  et  elle  ne  manquera  pas  de  res- 
serrer les  liens  d'amitié  qui  se  rattachent  à  ce  noble 
souvenir. 

Aussi  bien,  quelle  est  la  nation  qui  a  contribué 
plus  que  la  France  à  l'exploration  de  l'Amérique  du 


l'exposition  DB   PHILADELPHIE  533 

'  Nord  ?  Bst-ce  que  ce  &d  sont  pas  les  Français  qui  ont 
frayé  la  voie  des  grands  lacs  ?  Est-ce  qu^ils  n'ont  pas 
été  les  premiers,  ainsi  que  Ta  écrit  M.  Gustave  Gar- 
nier,  à  explorer  le  Mississipi  ?  Est-ce  que  ce  n'est  pas 
par  eux  qu'au  moyen  d'une  longue  ligne  de  forts  et 
d'établissements,  les  rives  du  Saint-Laurent  ont  été 
réunies  au  golfe  du  Mexique  ?  L'Amérique  n'a  pas  ou- 
•  blié  les  noms  de  Denys  d'Honfleur,  de  Marquette,  de 
Louis  Hennepin,  de  de  Lasalle,  de  Jacques  Cartier,  et 
de  cet  Etienne  Girard  qui,  s'étant  élevé  d'une  hum- 
ble condition  à  la  position  de  banquier  dans  Ptiiladel- 
phie,  lui  légua  une  grande  partie  de  sa  fortune^  pour 
que  l'argent  gagné  par  lui  dans  cette  grande  cité  fût 
employé  à  l'embellir. 

Considérations  sentimentales,  diront  peut-être  les 
hommes  pratiques!  Soit:  abordons  rapidement  la 
question  d'affaires^  et  voyons  si  la  France  n'a  pas  un 
intérêt  de  premier  ordre  à  être  représentée  dans  la  fête 
industrielle  du  Centenaire. 

Qu'un  peuple  aussi  obstinément  protectionniste  que 
celui  des  Etats-Unis  donne  rendez-vous  à  toutes  les 
nations,  et  les  invite  à  venir  exposer  chez  lui  des 
échantillons  de  ces  mêmes  marchandises  qu'il  repous- 
se par  des  tarifs  exorbitants,  il  y  a  là,  convenons-en, 
quelque  chose  de  contradictoire,  de  singulier  ;  et  l'on 
est  tenté  de  demander  pourquoi  nous  nous  donnerions 
la  peine  d'aller  bien  loin  prouver  Texcelience  de  nos 
ptoduits  à  un  pays  qui,  pour  les  tenir  à  distance,  les 

45. 


{ 


534  l'bxposition  de  Philadelphie 

frappe  de  50, 60  et  même  100  0(0  ?  Quel  débouctai  (««• 
Tint  espérer  aux  GtatgoUais  des  articles  à  l*égard  de> 
qaels  le  tarif  américain  est  réellement  prohibitif?  De 
fait,  notre  commerce  avec  eux  a  été  longtemps  sta- 
tionnairej  et  il  ne  cessera  d'être  tel  que  lorsqu'ils  au- 
ront abaissé  la  barrière  qu'oppose  à  ^e^  progrès  leur 
système  douanier.  Mais,  d'abord^  il  convient  de  rema^ 
quer  que  certains  articles  de  fabrication  française 
sont  importés  aux  Etats-Unis,  à  des  prix  rémunéra- 
teurs, malgré  les  droits  dont  ils  sont  greyés.  Quant  à 
ceux«là,il  y  a  un  intérêt  manifeste  &  les  produire,  même 
dans  rétat  actuel  des  tarifs.  Et  puis,  ce  n'est  pas  sea- 
lemant  sur  le  marché  des  Etats-Unis  que  nous  devons 
avoir  en  vue  de  nous  ouvrir  des  débouctiés  par  renvoi 
de  nos  produits,  c'est  sur  tous  les  marchés  du  Nqu- 
Teau-Monde,  c'est  sur  les  marchés  des  Républiques  de 
TAmérique  centrale,  du  Mexique,  du.Brésil,  du  Pérou, 
du  Chili,  de  la  Confédération  Argentine,  contrées  qui 
toutes  seront  représentées  à  rExposition  de  Philadel* 
pbie  et  auxquelles  nous  sommes  intéressés  À  apprendre 
ce  que  peut  et  ce  que  vaut  notre  industrie. 

J'ignore  quand  viendra  le  moment  où  les  Etats-Unis 
se  convertiront  au  libre  échange,  et  ce  qu'amèneront 
les  plaintes  des  fermiers  de  l'Ouest  qui  voient  Texpor- 
tation  de  leurs  denrées  agricoles  arrêtée  par  le  systè- 
me protectionniste,  ce  système  ayant  pour  résultat 
nécessaire,  en  réduisant  les  importations  étrangères, 
de  réduire  dVutant  les  exportations  nationales  ;  mai 


l'exposition   de   PHILADELPHIE  535 

il  est  évident  que  le  meilleur  moyen  de  faire  compren- 
dre aux  consommateurs  américains  ce  que  la  liberté 
commerciale  aurait  d'avantageux  pour  eux  comme 
pour  nous,  c'est  de  leur  faire  savoir  à  quel  prix  leur 
seraient  livrés  des  produits  élégants  et  commode8,sans 
l'augmentation,  toute  factice,  dont  les  surcharge  Té- 
lévation  des  tarifs  douaniers.  L*apostolat  du  libre 
échange  ne  perdrait  rien  à  cette  démonstration  des 
bénéfices  matériels  qui  en  résultent,  et  il  y  a  là  un  en- 
seignement bien  propre  à  frapper  Tesprit  éminemment 
pratique  des  Américains,  même  à  Philadelphie,  ce 
grand  foyer  de  Topinion  protectionniste  aux  Etats- 
Unis. 

Quelque  puissants  que  fussent  ces  mobiles,  auprès 
desquels  Tappât  des  récompenses  à  décerner  est  bien 
peu  de  chose,  Tlndustrie  française  ne  s'est  pas  sentie 
tout  d'abord  attirée  par  Texposition  américaine  aussi 
vivement  qu'on  aurait  pu  s'y  attendre.  Bt  cela  pour 
plusieurs  raisons. 

Premièrement,  les  commissionnaires  des  Etats-Unis 
craignaient  trop  de  voir  leur  clientèle  française  s'abou- 
cher directement  avec  les  consommateurs  américains 
pour  ne  pas  s'étudier  à  jeter  parmi  nous  le  décou- 
ragement. 

En  second  lieu,  des  rumeurs  inquiétantes  avaient 
couru  sur  le  sort  des  marchandises  envoyées,  lesquel- 
les, disait-on,  risquaient  fort  de  devenir  le  gage  des 
créanciers  de  l'entreprise  si  elle  échouait;  et  pour 


ï 

i 


536  l'exposition  de  Philadelphie  \ 

dissiper  les  défiances  nées  de  ces  rumeurs»  ilaTaill  ^< 
fallu  que  rattorney  général  des  États-Unis  déclarit!  ^^ 
formellement  que,  dans  son  pays,  aucune  loi  n'autD^I  ^ 
risait,  pour  le  cas  prévu,  la  saisie  des  marchandiKi| 
exposées.  » 

Autre  cause  d'hésitation  :  la  distance  qui  nous  si*  ; 
pare  de  Philadelphie  étant  de  4,800  kilomètres,  leprii  - 
du  voyage  ne  pouvait  manquer  d*être  onéreux.  Heu- 
reusement,  il  est  arrivé  que,  grâce  à  rinterventioi  L 
active  de  la  commission  supérieure  et  du  commissain  [ 
général,  agissant  au  nom  du  ministre  compétent,  une  ; 
diminution  notable  a  été  obtenue  sur  le  prix  de  b 
traversée  pour  les  exposants,  les  billets  aller  et  re- 
tour ayant  été  réduits  de  1,100  fr.  à  770  fr.  pour  lei 
premières  ;  de  660  fr.  à  462  fr.  pour  les  secondes,  et 
de  360  fr.  à  252  fr.  pour  les  troisièmes. 

Notons  ici  que  le  tarif  des  chemins  de  fer  améri- 
cains, au  lieu  d'être  rendu  plus  doux  qu'à  Tordinaire, 
avait  été  haussé  pour  la  circonstance.  Ainsi,  la  Com- 
pagnie pensylvanienne  du  chemin  de  fer  de  New-York 
à  Philadelphie,  après  avoir  fait  espérer  une  diminution 
de  moitié  sur  le  tarif,  avait,  au  contraire,  élevé  le  prix 
du  transport  à  37  fr.  par  tonne  de  mille  kilog.  pour  les 
marchandises  courantes,  à  50  fr.  pour  les  produits 
industriels,  à  74  fr.  pour  les  objets  d'art.  11  a  fallu  que 
la  commission  supérieure  demandât  au  ministre  des 
finances  et  obtînt  de  lui  qu*il  fût  permis  aux  paquebots 
transatlantiques,  taisant  le  service  postal  du  Barre  & 


l'exposition   DB   PHILADELPHIE  5b7 

New-York,  de  se  rendre  à  Philadelphie  en  droiture, 
afin  d'éviter  les  frais  de  chemin  de  fer  qu'auraient  eu 
à  supporter  les  produits  envoyés  de  France  sur  la 
ligne  pensylvanienne  —  cette  autorisation  n'ayant 
été,  bien  entendu,  accordée  que  sur  la  certitude  ac- 
quise qu'aucun  retard  ne  serait  apporté  au  service  de 
la  poste  par  ce  change  ihent  de  route. 

Mais  là  n^était  pas  encore  la  grosse  difficulté.  En 
Amérique,  les  producteurs  indigènes  n'avaient  pas  été 
sans  prendre  alarme,  à  l'idée  que  nos  fabricants  iraient 
offrir  aux  Américains,  à  des  prix  inférieurs,  des  arti- 
cles confectionnés  avec  plus  d'art  et  plus  de  goût.  On 
avait  donc  prétendu  contraindre  les  exposants  euro- 
péens à  marquer  sur  leurs  produits,  non  pas  les  prix 
qu'ils  y  mettent  en  Europe,  mais  ces  prix  augmentés 
des  droits  de  douane.  Or,  savez-vous  à  quels  chiffres 
s'élèvent  ces  droits?  En  voici  quelques-uns.  Sont 
taxés  à  45  0(0  les  clés  de  montre  avec  tuyaux  en  acier; 
à  60  OiO  la  soierie;  à  Ô5  ÔiO  la  bijouterie;  à  50  0(0  les 
pains  de  cire,  les  eaux  •  minérales,  les  vêtements  en 
laine  ou  en  laine  mélangée,  les  ombrelles  en  soie  ou  en 
alpaga,  les  jouets  d'enfants,  excepté  les  poupées. 
(Rires,)  Était-il  juste  que  le  bijoutier  français  qui 
vend  une  bague  1,000  francs  fût  obligé  d'en  afficher  le 
prix  à  1,650  francs?  Évidemment  non.  Et  pourtant, 
ce  n'est  qu'à  force  de  parlementer,  de  négocier,  de 
discuter  par  le  télégraphe,  que  notre  commission, 
soutenue  par  les  commissaires  anglais,  a  obtenu  ce 


538  r/Expo8iTiON  db  Philadelphie 

qui  semblait  ne  deyoir  tàirt  Tobjet  d'aucŒ  doute,  a-j 
voir  :  qae  les  prodoits  expotét  entreraient  en  fran- 
chise; que  lei  prix  seraient  marqués  &  Philadelpliia' 
comme  ils  le  sont  à  Paris,  à  Londres,  à,  Bruxelles,  etc^ 
et  qae  les  droits  de  douane  seraient  acquittés  eu  Amé- 
rique par  raoquéreur,  tout  objet  noa  vendu  derant 
retourner  en  Europe  sans  avoir  été  soumis  à  aacaa 
droit.  (Bravo.) 

Telle  est  Thistoire  sommaire  dea  efforts  qui  ont  mis 
l'industrie  française  en  état  d'avoir  sa  place  da&s 
TExposition  de  Philadelphie,  où  elle  sera  représentée 
par  deux  mille  exposants,  et  fort  bien  représentée, 
ma  foi  !  Dans  les  b&timents  du  parc  de  Fairmount  on 
cherchera  vainement^  peut-être,  les  bronzes  de  Bsn 
bedienne»  des  Servant,  des  Denière,  qui,  si  j*ai  été 
bien  informé,  ont  cru  devoir  s'abstenir;  mais,  on  y 
verra  figurer  avec  honneur  la  b^outerie  d'imitation, 
l'imprimerie  et  la  librairie  françaises,  les  soieries  de 
LyoUi  les  industries  de  la  laine,  les  jouets  d*eofant, 
la  carrosserie,  qui  exposera  cinquante  voitures  coû- 
tant chacune  1«500  francs  de  transport,  &  raison  de 
50  fr.  le  mètre  cube  ;  l'orfèvrerie,  qui  étalera  aux  yeux 
des  visiteurs  ces  coupes  splendides  et  précieusement 
ciselées  que  Ton  donne  en  prix,  chez  nous,  dans  les 
comices  agricoles;  les  machines,  pour  lesquelles  TEs- 
pagne  a  bien  voulu  nous  céder  une  partie  de  l'espace 
ft  elle  accordé  ;  enfin  d'excellents  vins  de  France,  peu 
connus  encore  dans  le  monde,  où  Ton  ne  sait  que  les 


Î.*MPOSITÎOK  DE  î»ttlLADELPHlEÎ  539 

'^iMtis  les  plus  fiimeux  des  crus  de  Bourgogne  et  de 
^Bordeaux. 

^    Le  gouvernement  français  avait  eu  un  moment  la 
^  pensée  de  ne  prendre  aucune  part  directe  à  TExposi- 
"^  tionde  Philadelphie;  mais  bientôt,  sollicité  par  des 
^  députés  influents,  MM.  Oscar  de  Lafayette,  Dielz* 
'    Honin,  Flottard,  il  a  saisi  de  la  question  la  commis- 
sion supérieure  des  expositions  internationales^  et  il  a 
déôidé  que  pour  «  encourager  et  faciliter  la  partici- 
pation française  —  ce  sont  les  expressions  employées 
—  il  serait  demandé  un  crédit  de  600,000  fr.  »  Sur 
cette  somme,  votée  par  la  précédente  Assemblée^  le 
gouvernement  a  pris  à  sa  charge  les  frais  de  transport, 
d'emballage,  d'assurance  et  d'installation  que  devaient 
entraîner  renvoi  et  rexhibition  de  nos  objets  d'art  à 
Philadelphie.  Déjà,  par  les  soins  de  M*  du  Somme- 
rard,  les  peintures,  sculptures  et  gravoree  de  notre 
èoole,  estimées  2  millions,  et  les  che&*âVBUf  re  de  nos 
manufactures  nationales  de  Sèvres^  des  Qobelins  et  de 
Beauvais,  sont  partis  sur  le  plus  beau  navire  de  la 
Compagnie  transatlantique,  le  Labrador^  commandé 

par  un  officier  de  la  marine  de  rétat,  le  capitaine 
Banglieré 

Quelles  seront  les  dépenses  de  eette  expédition? 
Biles  absorberont,  paraft-il^  une  portion  notable  du 
orédit>  un  tiers  environ»  le  reste  étant  affecté  au 
voyage  des  membres  du  jury,  A  l'impression  et  publia 
oation  des  mpports,  au  déplacement  et  au  séjour  des 


I 


540  l'exposition  de  Philadelphie 

employés  de  Tagence  française,  qui  ne  pourront  Tivre 
à  Philadelphie  qu'à  raison  de  cinq  ou  six  âoUars  par 
Jour,  et  enfin  aux  frais  de  correspondance  télégraphi* 
que,  lesquels  sont,  relativement,  considérables,  puis- 
que chaque  mot  des  dépêches  coûte  3  fr.  95. 

On  le  voit:  ce  n'est  pas  sur  ce  crédit  de  600,000  fr. 
qu'il  faut  compter  pour  Tenyoi  d'une  délégation  ou- 
vrière  à  Philadelphie.  Le  conseil  municipal  a  voté  à 
cet  effet  30,000  fr.,  et  Ton  sait  que  100,000  fr.  ont  été 
demandés  à  l'Assemblée  actuelle  par  MM.  Duportal, 
Margue,  Madier  de  Monijau,  Nadaud  et  Barodet.  Mais 
ces  deux  sommes  réunies,  dans  le  cas  où  la  seconde 
serait  votée,  ne  suffiraient  pas,  tant  s'en  faut.  La  dé- 
légation ouvrière  ne  saurait  guère  se  composer  de 
moins  de  cent  vingt  ouvriers,  représentant  soixante 
corporations,  et  Ton  peut  certes,  sans  exagération, 
évaluer  de  15  à  1800  francs  ce  que  coûtera  le  voyage 
de  chacun  d'eux,  tout  compris  :  aller,  séjour  et  retoor. 

Il  est  donc  nécessaire,  quoi  qu'il  arrive,  qu'âne 
souscription  soit  ouverte,  et  en  faisant  ici  appel  aux 
sympathies  du  public,  nous  avons  le  ferme  espoir  qae 
cet  appel  sera  entendu.  On  se  rappelle  combien  aisé- 
ment fut  couverte,  il  y  a  trois  ans,  la  souscription  qui 
permit  aux  ouvriers  de  Paris,  de  Lyon  et  d'Angleterre, 
envoyés  par  leurs  dififérentes  chambres  syndicales, 
d'aller  étudier  à  Vienne  les  progrès  à  accomplir  dans 
nos  procédés  industriels,  et  ceux  qui  douteraient  de 
la  suprême  utilité  de  cette  visite  n'ont  qu'à  lire  les 


l'exposition   de   PHILADELPHIE  541 

lumineux  rapports  qui  en  constatent  les  résultats. 

Sont-elles  moins  manifestes,  moins  pressantes, 
moins  décisives,  les  raisons  qui  militent  en  faveur 
d'une  délégation  ouvrière  à  Philadelphie?  Non,  non. 
État  du  marché  à  l'égard  des  produits  que  nos  diverses 
corporations  fabriquent  —  condition  des  matières 
premières  qu'elles  façonnent  —  débouchés  nouveaux 
qu'elles  peuvent  s'ouvrir  —  influence  des  nouveaux 
impôts  et  des  tarifs  douaniers  sur  la  production  -^ 
taux  des  salaires  dans  les  divers  pays  du  globe  et  en 
particulier  dans  le  Nouveau-Monde  —  durée  de  la 
journée  de  travail  —  prix  des  provisions  et  des  loyers 
—  degré  de  développement  physique,  moral  et  intel- 
lectuel acquis  chez  les  nations  étrangères  par  les  tra- 
vailleurs de  chaque  profession,  et  progrès  accompli... 
voilà  ce  qui  sollicitera  l'attention  des  délégués  de  la 
classe  ouvrière,  voilà  ce  que  leur  donne  à  examiner,  à 
étudier,  le  Questionnaire ^  excellemment  rédigé,  qui 
leur  sera  remis.  Que  d'importantes  questions  à  mettre 
en  lumière  I  Quelle  opulente  mine  de  renseignements 
à  fouiller  !  Et  qui  ne  comprend  qu'il  y  va  d'un  intérêt 
véritablement  national  que  ces  questions  soient  éluci- 
dées, que  ces  renseignements  soient  obtenus  ? 

Personne  n'ignore  que  les  procédés  mécaniques  ont 
été  portés,  en  Amérique,  à  un  point  de  perfection 
inouï:  quel  sujet  d'étude  plus  intéressant  que  celui 
qui  consiste  à  découvrir  comment  l'homme  est  arrivé 
à  mettre  à  sa  place  la  nature,  dans  l'accomplissement 

4Ô 


542  l'bxposition  de  Philadelphie 

des  travaux  les  plus  rudes,  les  plus  répugnants,! 
plus  meurtriers?  Et  cette  étude,   qui  peut  la 
avec  plus  de  fruit  que  Touvrier  ?  Qui,  plus  que  lai,i 
intéressé  à  tout  observer,  et  mieux  placé  que  lai 
le  bien  faire  ? 

Adam  Smith,  dans  son  grand  ouvrage,  Eecherck\ 
sur  la  nature  et  les  causes  de  la  richesse  des  natimÀ 
cite  un  exemple  non  moins  remarquable  que  piquant  1* 
des  résultats  de  l'observation.  Lors  des  premièraf 
pompes  à  feu,  le  soin  d'ouvrir  et  de  fermer  alternafr^ 
vement  la  communication  entre  la  chaudière  et  k 
cylindre,  selon  que  le  piston  montait  ou  descendait, 
était  confié  à  de  petits  garçons  dont  c'était  l'occupa- 
tion exclusive.  Or,  à  l'un  d'eux,  il  arriva  de  reiiMtf- 
quer  que  s'il  attachait  une  corde  à  l'anse  de  la  soupape 
qui  ouvrait  cette  communication  et  à  une  autre  part» 
de  la  machine,  la  soupape  ouvrirait  et  fermerait  sans 
qu'il  s'en  mêlât  et  lui  laisserait  du  temps  pour  jouer 
avec  ses  camarades.  {Rires  et  applaudissements.)  Une 
des  choses  qui  ont  le  plus  contribué  au  perfectionne- 
ment de  la  machine  dont  il  s'agit  fut  ainsi  la  décou- 
verte d'un  observateur  de  huit  ou  dix  ans. 

Il  y  aurait  plus  d'un  gros  volume  à  écrire  sur  ce 
que  les  découvertes  d'humbles  travailleurs  ont  ajouté 
à  la  richesse  des  nations.  Ce  sont  de  simples  ouvriers 
qui,  par  des  modifications  graduelles  et  ingénieuses, 
ont  rendu  la  machine  à  vapeur  propre  à  toutes  sortes 
d'usages  industriels,  à  mouvoir  des  navires»  à  moudre 


I 


^^^ 


l'exposition  de   PHILADELPHIE  543 

le  grain,  à  imprimer  des  livres,  à  frapper  les  mon- 
naies, à  raboter  et  à  tourner  le  fer.  C'est  au  génie 
d'un  ouvrier  de  Cornouailles,  Trévithick,  que  nous 
devons  la  merveilleuse  machine  qui,  perfectionnée 
plus  tard  par  Georges  Stephenson,  un  autre  ouvrier, 
est  devenue  la  locomotive  du  chemin  de  fer  et  chan- 
gera la  face  du  monde.  Le  Lyonnais  Jacquard,  inven- 
teur du  métier  à  tisser,  était  fils  d'un  ouvrier  et  com- 
mença par  être  ouvrier  lui-même.  Avant  d'avoir  dé- 
couvert cette  machine  à  filer  le  coton  qui  a  été  pour 
l'Angleterre  la  source  de  tant  de  richesses,  Arkwright 
gagnait  péniblement  sa  vie,  à  Bolton,  dans  une  cave 
donnant  sur  la  rue,  et  au-dessus  de  laquelle  il  avait 
mis  pour  enseigne  :  «  Au  barbier  souterrain;  on  rase 
ici  pour  deux  sous.  »  {Rires  et  bravos.) 

Rien  donc  n'importe  plus  à  la  prospérité  d'un 
peuple  que  de  fournir  à  l'ouvrier  l'occasion  de  voir,  de 
comparer,  d'observer,  d'agrandir  son  intelligence.  Car 
c'est  du  perfectionnement  de  l'homme  que  dérive  le 
perfectionnement  de  tout  ce  que  l'homme  produit. 
{Très  bien!  Applaudissements,) 

A  quoi  tient  la  supériorité  d'un  pays  sur  un  autre 
pays  ?  Est-ce  à  la  fertilité  de  son  sol  ?  Est-ce  au  nom- 
bre de  ses  rivières,  de  ses  ports,  de  ses  mines?  Il  est 
des  contrées  à  qui  la  nature,  sous  ce  rapport,  a  tout 
prodigué,  et  qui  sont  cependant  habitées  par  une  po- 
pulation chétive,  misérable,  affamée.  Et  tout  au  con- 
traire, on  a  vu  des  peuples  à  qui  la  nature  semblait 


544  l'exposition  de  Philadelphie 

m 

avoir  tout  refusé  devenir  au  plus  haut  point  poissankl  ^j 
et  opulents.  «  11  n'y  a  rien  ni  sur  la  terre  ni  dans  Tai?,!  ^ 
disait  un  jour  Macaulaj,  qui  rende  nécessairemenll  ^ 
l'Ecosse  plus  prospère  que  l*Égypte,  et  la  Hollande 
plus  prospère  que  la  Sicile.  C'est  l'Écossais  qui  a  fait 
rÉcosse.  C'est  le  Hollandais  qui  a  fait  la  Hollande. i 
(Applaudissements,) 
Et,  puisque  je  parle  de  la  Nouvelle-Angleterre: 
Il  y  a  deux  siècles,  la  terre  sur  laquelle  s'élèvent 
aujourd'hui  des  manufactures,  des  hôtels,  des  ban- 
ques, des  collèges^  et  les  édifices  où  s'assemblent  les  • 
représentants  d'une  communauté  florissante,  était  ' 
parcourue  par  des  sauvages,  était  abandonnée  à.  l'ours 
et  à  la  panthère.  D'où  est  venu  le  changement  ?  Est-ce 
de  la  richesse  du  sol?  Est-ce  de  l'abondance  des  ri- 
vières ?  Mais  les  prairies  étaient  aussi  fertiles  avant 
l'arrivée  des  pionniers  de  race  anglo-saxonne,  qu'elles 
l'ont  été  depuis.  Mais  TOhio  et  l'Hudson  étaient  alors 
ce  qu'ils  sont  de  nos  jours.  Serait-ce  qu'une  transfor- 
mation aussi  admirable  a  été  le  résultat  d'une  impor- 
tation de  capital  considérable?  Mais  les  colonisateurs 
n'apportaient  avec  eux  qu'une  maigre  pitance.  Leur 
esprit,  leur  âme,  leurs  bras,  voilà  ce  qui  a  changé  les 
déserts  en  champs  de  blé,  voilà  ce  qui  a  bâti  des  villes, 
construit  des  flottes  avec  les  grands  arbres  dos  forêts 
vierges.  » 

Ah  !  c'est  qu'en  eflot  l'intelligence  humaine  supplée 
à  tout,  tandis  que  rien  ne  supplée  à  l'intelligence  hu- 


\ 


^  l'exposition   de  PHILADELPHIE  545 

maine.  Et  quoi  de  plus  propre  à  la  développer  que  ces 
fêtes  de  Tinduslrie  et  des  arts  où  la  rencontre  des  gé- 
nies les  plus  divers  fournit  à  la  pensée  des  sujets  d'é- 
tude si  nombreux  et  des  motifs  d'émulation  si  pres- 
sants, où  la  puissance  créatrice  de  Thomme  est  excitée 
par  le  spectacle  des  merveilles  déjà  produites  à  en  en- 
fanter de  nouvelles,  où  l'intuition  des  analogies  ré- 
sulte du  rapprochement  des  contraires,  et  où  tous  les 
peuples  viennent  travailler  à  Téducation  de  Thuma- 
nité. 


46.